Quand vous avez vu effectivement des paysans pendus à leurs chambranles par leurs propres tripes sous les couteaux de jeunes ukrainiens engagés dans l’armée allemande, et que vous revenez trois mois plus tard au lycée Carnot et dans une famille où il y a un valet de chambre qui sert à table et où il manque simplement quelques membres de la famille qui sont morts ici ou là, il y a en effet un décalage complet entre ce que vous avez vécu et la vie normale. 
Pierre Nora, France Inter, le 25 janvier 2012.
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La Raison scolaire regroupe une série de textes (corrigés et retravaillés) autour des thèmes qui ont fait connaître le sociologue Bernard Lahire dans les années 90, concernant le rapport scolaire à l’écriture, les relations entre les pratiques scripturales et la réussite scolaire, la transmission intergénérationnelle d’un certain rapport à l’écrit et ses relations avec les contextes sociaux et culturels .
Ces écrits permettent de saisir l’apport de Lahire à la sociologie de l’éducation et en particulier à la sociologie de la connaissance et des inégalités scolaires. En effet, si de nombreux travaux de recherche ont traité des inégalités sociales devant l’école, peu s’étaient attachés jusque là à observer, décrire et comprendre minutieusement les formes concrètes que pouvaient prendre les pratiques et les productions scolaires. En allant dans les classes et les familles pour analyser ce que signifiait la socialisation scolaire, Lahire a mis en évidence la place centrale du rapport proprement scolaire au langage. Or, cette démarche ne permet pas simplement d’enregistrer des différences sociales qui seraient d’une autre nature, mais "les pratiques même qui contribuent à produire et à entretenir les différences sociales" .
Riche de réflexions méthodologiques et de références théoriques, ce recueil permet d’aller au cœur de la démarche sociologique de l’auteur ; ce qui signifie aussi que certains chapitres nécessitent un effort d’attention de la part des lecteurs qui ne sont par forcément rompus aux lectures sociologiques de type universitaire . La première partie ("forme scolaire, culture écrite et dispositions réflexives") dresse le contexte général et l’approche théorique de l’auteur, pendant que la seconde, d’un abord plus aisé, expose les principaux résultats d’une série de recherches menées par l’auteur dans des écoles primaires, dans des familles de l’agglomération lyonnaise ou à partir de résultats d’enquêtes telles que celles de l’observatoire de la vie étudiante.
Une forme scolaire qui met le langage à distance
Rien n’est moins naturel que la forme scolaire contemporaine, insiste Bernard Lahire, qui montre comment l’école a institué un rapport réflexif au langage qui n’a que peu à voir avec le rapport pratique au langage. En effet, le langage que tout être humain apprend "spontanément" est aussi un langage marqué par son utilité pratique : communiquer avec les autres, demander, répondre, décrire la situation… Il s’apprend au fur et à mesure des besoins de façon partielle, saccadée car limité à des fins pratiques, et transmis "en situation". Au contraire, la constitution historique de l’école est largement liée à l’objectivation écrite et graphique d’un ensemble de normes, de modèles explicites, détachés des corps et de l’immédiateté, qui acquièrent une existence propre et qu’on peut apprendre de façon systématique.
Au fur et à mesure du développement de la scolarisation, on voit ainsi progresser d’un même pas la codification des savoirs et celle de l’organisation des activités scolaires. D’un côté la discipline du langage, avec les dictionnaires, les grammaires, les manuels d’orthographe, de l’autre celle de l’enseignement, avec l’organisation du temps, des lieux, des règles de comportement et d’apprentissage. À l’état "naturel" du langage qui s’établit entre personnes, l’école substitue progressivement un état "culturel", où le langage devient un objet étudiable pour lui même, indépendamment d’un contexte d’utilisation pratique.
La séparation des "mots" par des blancs, par exemple, n’a de sens que par rapport à celui qui prend le langage comme objet d’attention et de manipulation. Ce n’est plus seulement un langage qu’on "vit" et qu’on utilise au quotidien mais aussi un langage qu’on se "représente" et qu’on utilise dans des pratiques d’écriture.
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