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Critiques artistiques

Afrique, terre d'histoire au coeur de la recherche

Couverture ouvrage

Christine Deslaurier Dominique Juhe-Beaulaton
Karthala , 673 pages

Du cœur des ténèbres à la terre d’histoire : l’héritage de J-P. Chrétien
[lundi 01 septembre 2008]


C. Deslaurier et D. Juhé-Beaulaton rendent hommage à une grande figure française de la recherche africaniste.

Au premier regard, rien ne semblait prédestiner Jean-Pierre Chrétien à l’étude de l’histoire du continent africain. Comme le rappelle Robert Ageneau, son mémoire de fin d’étude portait sur le nazisme dans la presse française en 1933   … Soixante et un an plus tard, celui-ci alertait l’opinion publique quant au terrible génocide rwandais qu’il n’hésitait pas à comparer à un "nazisme tropical"  .

Entre-temps, Jean-Pierre Chrétien est devenu l’un des meilleurs spécialistes de la région des Grands Lacs, et plus précisément de l’actuel Burundi et Rwanda (ex Ruanda-Urundi sous domination belge de 1916 à 1962). Ces deux États, "petits" par leur superficie et leur population, ont été portés à la connaissance du grand public – et il y contribua pour beaucoup – suite aux violences à caractère génocidaire dont les Tutsi ont été les principales victimes. On trouve là incontestablement un fil conducteur, bien involontaire, dans son œuvre et son champ de recherche, qui lie cette Europe des années 1930, période hélas caractérisée par une dramatique construction de l’"autre" (le "Juif", le non-Aryen), et cette Afrique tout juste sortie de la domination coloniale qu’Aimé Césaire, non sans excès, comparait à un nazisme non-européen  .


Le chercheur à la rencontre de son terrain

Mais l’Afrique n’est pas l’Europe, et très tôt, Jean-Pierre Chrétien, s’"aventurant en terre d’ethnologie" comme il l’écrivit lui-même, s’attacha à en montrer l’historicité propre, particulièrement face à ceux pour qui "tout ce qui s’était passé avant 1890 [en Afrique] avait un parfum d’obscurité mérovingienne"  . Le travail de reconstruction d’une histoire africaine solide pour laquelle Jean-Pierre Chrétien a mobilisé toute la rigueur méthodologique de sa discipline, a débuté sur le terrain, au contact des Africains dont il n’a pas hésité à apprendre la langue  . Sensible aux sources orales, l’historien sait écouter ceux à qui l’on a longtemps dénié toute capacité à nourrir l’historiographie de leurs sociétés. Les enquêtes prolongées qu’il mène, souvent aidé par des étudiants burundais, ont permis de briser certains mythes, si bien que, comme le souligne avec élégance Christine Deslaurier, "s’il apparaît bien banal aujourd’hui de dire que l’Afrique est terre d’histoire, c’est que des historiens, comme lui précisément, ont su rendre évidente la formule et son contenu"  .

Au cours de sa longue carrière, entre son premier contact avec l’Afrique en 1964 jusqu’à son départ en "retraite" en 2003 (mais quel sens donner à ce mot chez un passionné !), Jean-Pierre Chrétien n’a eu de cesse d’allonger le "questionnaire historique", étendant son champ de recherche aussi bien à l’histoire des monarchies dites "précoloniales" des Grands Lacs qu’à la question identitaire à l’époque contemporaine, à la déconstruction du concept convenu d’"ethnie" et de "tribalisme"  , balayant la période dite "précoloniale" avec autant d’intérêt que celle dite "coloniale" et "post-coloniale" ; analysant enfin aussi bien les acteurs issus de milieux urbains que ruraux, preuve de sa grande curiosité, qui n’est pas toujours un défaut chez un chercheur, loin s’en faut…


Un questionnaire historique élargi

À en croire l’historien Paul Veyne, il n’est de réel progrès en histoire que dans l’allongement de son questionnaire  . Tout l’art de l’historien tient donc à sa capacité à dévoiler des intrigues là où elles étaient passées sous silence. À cet égard, l’ouvrage consacré à Jean-Pierre Chrétien témoigne bien de son insatiable curiosité, et celle-ci a fait école. L’ensemble des auteurs rappelle en effet à quel point il a été une source d’inspiration pour leurs propres travaux, ainsi que pour l’unité de recherche dont il a été l’un des principaux animateurs : le Centre de Recherche Africaine (CRA) de l’université de Paris-I Sorbonne.

Précisément, résumer la profusion d’articles qui composent cet ouvrage relève du défi. L’ensemble des thématiques abordées a été regroupé en cinq thèmes cohérents. La première partie traite essentiellement des relations entre l’homme et son milieu. Les sciences naturelles y sont mobilisées, tout comme l’archéologie ou la linguistique pour ne citer qu’elles  . On y rend compte aussi bien de l’histoire du peuplement précolonial de la région du Kilimandjaro entre le Kenya et la Tanzanie  , de celle des Khoikhoi de l’actuelle Afrique du Sud  , que de l’histoire ancienne des royautés ganda dans la région des Grands Lacs  , sans oublier l’histoire culturelle des bosquets sacrés chez les Aja-Fon du Bénin et du Togo, ainsi que leur rôle dans les stratégies de préservation de l’environnement  .

On le comprend, l’influence de Jean-Pierre Chrétien tient pour une grande partie à l’incorporation dans le champ historique de thèmes jadis volontiers abandonnés à l’anthropologie. Ceci explique le sens de la deuxième partie qui évoque la difficulté d’établir un partage clair entre deux disciplines qui "se cherchent" comme aiment à le dire de nombreux Africains ! Le sulfureux rapport entre l’anthropologie, qui se constitue en pleine période d’expansion coloniale, et qui a été utilisée à de nombreuses reprises pour justifier ce phénomène de domination, et l’histoire, est au cœur de l’article d’Agnès Lainé  . On y apprend notamment comment l’anthropologie, notamment biologique, a pu nourrir la "bêtise identitaire"   qui a consisté à forger des identités rigides ; celles-ci ayant joué un rôle important dans les sombres épisodes génocidaires en Afrique. Danielle de Lame, comme Jean Copans mettent cependant en avant les apports de la science sociale au diagnostic historique qui, loin de ne s’en tenir à la seule mémoire, fût-elle douloureuse, s’assigne encore pour tâche de comprendre  .

La troisième partie constitue sans doute le cœur de l’ouvrage, mais aussi celui de l’œuvre laissée par Jean-Pierre Chrétien : la compréhension des dynamiques du pouvoir et de la question identitaire au Rwanda et au Burundi voisin. Tous les articles, dans leur grande diversité, s’articulent autour des idées cardinales qui ont fait la force de son travail : l’esprit de nuance, l’intérêt porté à l’étude historique dans la longue durée, et donc le caractère dynamique et mouvant de la construction des identités en Afrique. Dépassant les thèses culturalistes  , les auteurs montrent à quel point l’"identité", déclinée sous la forme du paradigme de l’ "ethnicisme" et du "tribalisme", n’a rien de naturelle, et relève souvent d’une histoire des rapports de pouvoir entre Africains d’une part, et entre Africains et Européens d’autre part  .

Tout ceci conduit naturellement à s’interroger dans les deux dernières parties sur les ressorts du phénomène d’"épuration ethnique" qui a plus endeuillé le Rwanda que le Burundi, mais aussi sur les difficiles relations entre populations "minoritaires" et "majoritaires", "autochtones" et "allochtones" – mais aux yeux de qui et en vertu de quoi ? – qui n’ont épargné ni l’ex-Congo belge  , ni le Bénin et ses "afro-brésiliens  , pas plus que la Côte-d’Ivoire où l’"écriture africaine de soi", la recherche d’une identité propre, est hélas souvent passée par le rejet de l’"autre"  .

En somme, conformément à la pensée de Jean-Pierre Chrétien, Pierre Boilley, s’inspirant notamment de l’exemple des Touareg de l’actuel Mali, confirme l’idée selon laquelle la formation de l’identité individuelle "met en jeu un processus de réflexion et d’observations simultanées […] par lequel un individu se juge lui-même à la lumière de ce qu’il découvre être la façon dont les autres le jugent", parlant ainsi d’ "êtres poly-identitaires"  . En effet, comme le remarquait en 2003 Jean-Pierre Chrétien au sujet du génocide des Tutsi du Rwanda, "quand il y a persécution, la "race" ou l’"ethnie" ne sont pas sur le visage des victimes, mais d’abord dans la tête des bourreaux en quête de boucs émissaires".

Pour finir, il est frappant de constater à quel point l’empathie qu’éprouve Jean-Pierre Chrétien à l’endroit des sociétés qu’il a étudiées et sa riche expérience de terrain l’ont impliqué à la fois en tant qu’universitaire mais aussi en tant qu’homme et citoyen. Sortant l’histoire de sa tour d’ivoire où elle est si souvent recluse, Jean-Pierre Chrétien s’est personnellement engagé à plusieurs reprises pour dénoncer l’ignorance et la surdité qui ont conduit aux drames que l’on sait, mais aussi pour faire le jour sur les raisons – ou déraisons – des massacres au Rwanda et au Burundi, n’hésitant pas à collaborer avec des ONG ou à travailler pour le compte d’institutions onusiennes comme le Tribunal pénal international pour le Rwanda  . Cette proximité de cœur entre le chercheur et son terrain explique également dans quelle mesure les convulsions qu’a connues le continent africain ont profondément orienté ses recherches comme le montre Christine Deslaurier  . Elle explique enfin l’engagement d’un intellectuel au sens plein du terme, qui ne semble pas avoir peur d’affronter la critique parfois portée au nom du devoir de "non intervention" de l’historien et de sa nécessaire "objectivité" : voir par exemple sa prise de parole récente et hostile au discours régressif du président Nicolas Sarkozy tenu à Dakar en 2007  .

 

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1 commentaire

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Lissac

01/09/08 10:52
La comparaison faite par Césaire entre nazisme et colonialisme, développée avec une argumentation reposant sur une profonde analyse et une vision éclairante de cette période historique européenne, est très opérante pour comprendre ces deux conduites européennes, de ce que Césaire appelait l'Européanisme, ou "division du monde" entre la "civilisation et les sauvages". Renversant la proposition, Il parle aussi (dans Discours sur le colonialisme) de l' "ensauvagement du continent".

Cette comparaison (qui n'est pas raison, mais dialectique et fondée en principes) est une clé pour une comprhéension objective de l'Europe moderne.

Elle valut d'ailleurs la censure du Discours sur le colonialisme au programme de terminale littéraire, en 1995, par le ministre de l'Education nationale, F. Bayrou, en 1995 (qui persiste et signe dans une ITV récente sur cette affaire), censure toujours maintenue.

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