On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Le constat initial, selon lequel l’économie de marché ne se suffit pas à elle-même pour créer un ordre politique stable, est en fait partagé par bien plus d’observateurs que Sapir ne veut bien le reconnaître ; mais la démocratie souveraine qu’il prône comme réponse ne résout en fait aucune des contradictions du temps présent, et il feint d’ignorer au contraire comment elle les aggrave potentiellement. Tout d’abord, dans cette conception qui identifie poids géostratégique et pouvoir économique d’État, il ne peut y avoir qu’un petit nombre de grandes puissances réellement souveraines, laissant à l’écart une grande partie de l’humanité. Comme le soulignait récemment Dmitri Trenin, un analyste politique basé à Moscou, "l’élite russe assimile la souveraineté au fait d’être une grande puissance et selon cette logique il y a au maximum une douzaine de pays souverains dans le monde". Le fait que la France puisse encore s’imaginer faire partie de ce petit nombre d’États dominants ne suffit guère à occulter le caractère intrinsèquement injuste et surtout instable d’un tel ordre international.
En outre, comme Sapir le reconnaît lui-même sa doctrine s’accompagne nécessairement d’un tournant vers le protectionnisme (qu’en citant un document du patronat russe il qualifie de "raisonnable"). Mais toute l’histoire des décennies et des siècles passés nous enseigne sans ambiguïté, comme le suggère d’ailleurs la théorie économique, que le protectionnisme défensif est toujours appauvrissant pour les sociétés qui le choisissent, alors que l’ouverture économique, si elle s’accompagne presque toujours de mutations sociales douloureuses et souvent destructrices, est généralement associée à une croissance d’ensemble forte du type que celle que le monde a connu ces dernières années . Sapir n’apporte guère de répartie à l’argument selon lequel ses recommandations de politique économique se traduiraient par une moindre prospérité pour tous.
Enfin, la posture de souveraineté ne permet d’apporter aucune réponse crédible aux quelques défis collectifs qui se présentent à l’ensemble de la planète, comme la prolifération nucléaire, le réchauffement mondial, ou les grands déséquilibres macroéconomiques. Sur le premier point, Sapir, fustigeant la posture d’interventionnisme libéral qualifiée de "colonialisme humanitaire", arrive à la conclusion surprenante que "c’est en rétablissant le principe de la souveraineté dans toute sa force […] que l’on pourra réellement s’opposer au processus de prolifération des armes nucléaires" – mais sans donner aucune indication sur les moyens réalistes d’y parvenir dans un tel contexte. Le changement climatique est carrément ignoré par l’auteur, lequel se détache ici résolument du consensus français et international qui y voit l’un des défis stratégiques majeurs du moment. Enfin, si certains aspects de la critique du FMI sont justifiés, il est difficile de voir comment les enjeux financiers internationaux pourraient être traités dans un cadre purement national, sauf à hérisser l’espace financier international de murailles qui pour avoir quelque effet devraient nécessairement s’élever à une hauteur spectaculaire.
L’incapacité de la posture souverainiste à apporter des réponses constructives aux grands défis contemporains apparaît en négatif comme la leçon essentielle de ce livre. Par ailleurs, la critique souvent pertinente des insuffisances et de certains effets pervers des modes de coopération internationale hérités de l’après Seconde Guerre mondiale est gâchée par les distorsions massives de perspective et l’omission de réalités tenaces. C’est dommage, car le débat international manque encore cruellement de points de vue européens qui puissent contribuer à une compréhension plus équilibrée de l’évolution géostratégique![]()
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Jeff