L’Union européenne, hyper-démocratie pour le meilleur ou pour le pire
[mercredi 20 août 2008 - 12:00]
Union Européenne
La pensée française à l'épreuve de l'Europe
Justine Lacroix
Éditeur : Grasset
140 pages
L’Europe décentrée
Justine Lacroix ne résiste pas en fin d’ouvrage à l’envie de donner son point de vue sur la question de l’identité, notamment pour nuancer la critique d’une " Europe désincarnée " et celle opposée d’une " Europe forteresse ". Elle module à partir des écrits de Stefano Bartolini
qui considère l’intégration européenne comme le sixième développement majeur de l’Europe depuis le XVIe siècle, après la construction de l’État, le développement du capitalisme, la formation de la nation, la démocratisation et la mise en place de la sécurité sociale. Les cinq premières étapes caractérisent l’émergence puis la consolidation de communautés circonscrites marquées sur une coïncidence progressive des frontières économiques, culturelles, politico-administratives et coercitives. Sixième étape, l’Union européenne, fondée sur la levée des barrières nationales, brise la triple cohérence établie entre les identités collectives, les pratiques sociales et les institutions politiques. Toutefois, l’Union se voit incapable de recréer cette triple cohérence au niveau européen. Elle se caractérise par un principe de "faible territorialité".
Pour autant, la critique d’une Europe "désincarnée" doit être nuancée. L’Union européenne reconstruit en effet une frontière entre l’espace intra-communautaire et les États tiers, frontière d’ailleurs fustigée par le courant dit "spinoziste". De même cette dernière critique est excessive, notamment en égard à la reconnaissance des droits fondamentaux dans l’ordre juridique communautaire et à l’extension jurisprudentielle du champ d’application du droit communautaire en dehors de l’espace intra-communautaire. L’identité nationale n’est pas menacée en soi par l’Union européenne, mais transfigurée.
Justine Lacroix propose une approche qui peut être classée au sein du courant cosmopolitique. Elle plaide pour une identité nationale réflexive et décentrée. Décentrement normatif d’une part. Après la citoyenneté civile, politique et sociale, l’Union européenne marquerait un "quatrième âge" de la citoyenneté : la citoyenneté transnationale caractérisée par une extension significative de son champ juridique au-delà de son ancrage national. Décentrement historique d’autre part : celui permis par le patriotisme constitutionnel et une approche réflexive de l’histoire.
Justine Lacroix signe un ouvrage excellent par son contenu, son analyse et sa densité. Mis à part quelques remarques de formes, notamment l’absence de bibliographie et le système peu pratique de notes en fin d’ouvrage, Justine Lacroix propose une grille de lecture intéressante et finalement opérante de la pensée française (ou plutôt francophone) sur la construction européenne. Elle met en évidence ses spécificités : la focalisation sur la question du "lieu", le refus partagé d’un État fédéral européen et une dichotomie quelque peu simplificatrice entre la menace de l’identité nationale et l’opportunité de renforcer et diffuser celle-ci en dehors de l’Hexagone. La pensée française peine à sortir d’une conception de la nation comme lieu premier de la socialisation politique. On regrettera toutefois que Justine Lacroix, en livrant sa propre pensée, ne s’est pas clairement située dans un des trois courants identifiés, même si son penchant cosmopolitique semble manifeste.
Par ailleurs, sa critique – plus ou moins implicite, il est vrai – d’une certaine fermeture des intellectuels parisiens aux débats qui se tiennent hors de France, notamment en Allemagne et dans les pays anglo-saxons, sera appréciée.
*À écouter : l’excellente émission "
Le Bien Commun " (France Culture, 25 juin 2008) consacrée à l’ouvrage de Justine Lacroix.
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