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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Des sociologues heureux
[mardi 05 août 2008 - 10:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
Avignon ou le public participant. Une sociologie du spectateur réinventé
Emmanuel Ethis, Jean-Louis Fabiani, Damien Maulinas
Éditeur : L'Entretemps
Résumé : Le public avignonnais et les sociologues : un nouvel opus plutôt convaincant.
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Emmanuel Ethis, Jean-Louis Fabiani et Damien Malinas n’en finissent pas de réinventer le spectateur du festival d’Avignon. Ce nouveau livre, écrit à six mains, entérine une ambition empirique assumée : poursuivre l’enquête commencée en 1995 sur les publics d’Avignon et tenter d’appréhender "la place qu’occupe la culture dans nos vies et dans la durée" (p.12). Mais l’enjeu théorique n’est pas moindre, qui est affirmé sur le mode polémique : "Réactiver une sociologie de la culture souvent engluée dans des micro-paradigmes et alimentée par des enquêtes routinisées" (p. 228). Dans le champ miné de la sociologie de la culture historiquement constitué en France autour de l’œuvre de Pierre Bourdieu, ceci équivaut à une déclaration de guerre.

Retour sur enquête donc. Depuis une petite quinzaine d’années – cet entêtement empirique est notable et noté à plusieurs reprises -, nos sociologues arpentent Avignon l’été, se livrent à de nombreux entretiens, assistent aux représentations, en notent l’ambiance, les réactions humorales d’un public souvent critique, les sorties intempestives, vont aux nombreux débats qui font du festival une ville de théâtre mais aussi une véritable espace démocratique, toujours attentifs, éventuellement participants, prenant le pouls de ces assemblées discutantes qui forment la marque de fabrique d’Avignon depuis au moins les années 1960 – sinon 1947, date de sa création par Jean Vilar. Qu’apprend-on donc ? Beaucoup de choses intéressantes et en même temps rien de bouleversant par rapport aux intuitions neuves et stimulantes découvertes dans une publication collective précédente du même trio en 2002 : Avignon, le public réinventé. Le Festival sous le regard des sciences sociales. De fait, le statut du présent opus est un peu obscur face à, d’une part, le livre de 2002 et d’autre part, la publication en tir croisé, des enquêtes de Damien Malinas et de Jean-Louis Fabiani, éditées aux Presses universitaires de Grenoble en 2008, Portrait des festivaliers d’Avignon. Transmettre une fois ? Pour toujours ? et L’éducation populaire et le théâtre. Le public d’Avignon en action. Mais celui qui n’a rien lu de toute cette littérature sera, à la lecture d’Avignon ou le public participant, rapidement convaincu de quelques vérités : Avignon n’est pas un festival comme les autres. Il se définit dans l’équation historique : spectacles + débats. Lieu privilégié de discussion sur la place de l’art dans nos sociétés et de professionnalisation des milieux de la culture en France, Avignon invente un "mode d’articulation entre culture et politique" (p.13). De cette forme festivalière à l’œuvre, on retiendra qu’elle est typique d’une certaine modernité : la cristallisation dans un lieu et un temps donné, l’intensivité événementielle et le rituel festivalier du retour annuel, la dialectique du local (l’espace concret du festival) et du global (dans l’ambition artistique universelle et les publics visés)… Les spécificités du "pacte avignonnais" depuis Vilar comprennent une dimension d’effort consenti, d’épreuve physique que peuvent revêtir certaines représentations longues et tardives ; le corps du spectateur, parfois malmené, est également valorisé par la conscience d’appartenir au même corps citadin que les acteurs qui déambulent dans la ville. La coexistence des spectateurs et des comédiens fait d’ailleurs partie du mythe avignonnais : on pouvait croiser Gérard Philipe et Jean Vilar au bistrot de la Civette. Mythe fondateur puissant et réactivé à chaque crise du festival, c’est-à-dire, comme l’histoire de cette institution nous l’apprend, quasiment chaque année. Bien que fustigeant les "enquêtes routinisées" et les catégories désuètes, nos sociologues se livrent néanmoins à quelques commentaires sur la composition générationnelle et sociale d’un public qui fit toujours l’objet de toutes les spéculations. Tout d’abord, ils soulignent à juste titre la diversité des représentations de ce public, qui sont toujours autant de jugements implicites sur la réussite ou l’échec du festival : public parisien, public snob, public de profs, etc. Qu’en est-il ? Quelques surprises d’abord : un public plus local et régional qu’on le croit, malgré les 23% de Parisiens ; une co-présence générationnelle durable et une capacité de renouvellement d’un public associé à une grande fidélité de ses anciens. Un public à fort capital scolaire avec 60% de ses membres qui ont une formation universitaire poussée. Mais ce qui le caractérise avant tout, c’est l’ardeur de son appétence culturelle : les spectateurs venus à Avignon structurent leurs existences annuelles autour des visions, des sensations engrangées l’été et qu’ils réinvestissent, par des pratiques culturelles intensives là où ils habitent. Ce sont des hommes et des femmes pour qui les choses de l’art comptent. À les lire ou à les entendre, elles sont centrales, constitutives de leur personne et de leur vie. De ce point de vue, les auteurs réfutent la théorie bourdieusienne de la "bonne volonté culturelle" qui réduit la fréquentation d’Avignon, pour la petite bourgeoisie, à une forme de session de rattrapage et de mise en conformité avec la culture savante. Notons que ce n’est d’ailleurs pas contradictoire avec l’avidité culturelle et le sentiment de bonheur bien mis en évidence dans les témoignages recueillis.

Faisant travailler le jeu d’échelle, à la manière de la micro-histoire, un des chapitres présente les "sociogrammes de quelques festivaliers remarquables". Précédemment publiés dans Libération, ces mini-portraits écrits avec alacrité, disent justement la diversité et la richesse des rapports de chaque spectateur à "son" festival, la multiplicité des appropriations sociales de l’art, bref, des "registres" ou des "régimes spectatoriels" comme il nous est dit, non sans quelque cuistrerie. Les comparaisons entre la fréquentation festivalière et le comportement amoureux – le festival est également un lieu de rencontres amoureuses -, entre la pratique du spectateur et la pathologie criminelle sont stimulantes à défaut d’être toujours pertinentes. Et l’importation des modèles du spectateur comme porteur d’une expertise et de la "carrière de spectateur" élaborés par Jean-Marc Leveratto est souvent productive .

Titre du livre : Avignon ou le public participant. Une sociologie du spectateur réinventé
Auteur : Emmanuel Ethis, Jean-Louis Fabiani, Damien Maulinas
Éditeur : L'Entretemps
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3 commentaires

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Causi Agnès

05/01/12 18:29
Il en est des pour qui les textes "universitaires" constituent un pensum, qualifier ainsi certains livres ne donnent guère envie. ICI c'est tout le contraire. J'ai trouvé ce livre PASSIONNANT de BOUT en BOUT et je ne suis pas du tout sociologue. Cela ouvre à la curiosité, donne envie, nous fait prendre de la hauteur. On est en plein dans le Gai-Savoir promu par des scientifiques rigoureux et - vous avez raison de le dire - HEUREUX !
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M. Fournier

27/08/08 23:39
Vision renouvelée et nette. Superbe Monographie. Bravo pour les sociogrammes. Je suis obèse et me suis senti concerné par le corps du spectateur. Ces questions à la jonction du politique et du culturel mérite d'être posée comme vous le faites. Conseil : allez voir Wall-E dans la foulée. Encore Bravo
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Audrey Taylor

27/08/08 23:35
Je viens d'achever la lecture de ce livre absolument passionnant et je remercie non-fiction de considérer pleinement la lectrice que je suis en nous livrant des chroniques très intéressantes. Ancienne étudiante en sociologie de l'art, j'ai rarement lu de livres aussi percutant et aussi courageux pour nous conduire vers une véritable sociologie des publics renouvelée qui ne jettent pas stupidement "l'ancienne", mais la fait fructifier (l'ouvrage va beaucoup plus loin que le précédent ouvrage auquel fait référence la critique). Les textes à l'écriture hétérogène permet à différents types de lecteurs d'accrocher et d'entrer dans l'ouvrage. Je trouve qu'il fonctionne comme le complément indispensable à l'histoire du Festival publiée l'an dernier et permet au lecteur de construire une vision juste et profonde d'un public si singulier que celui d'Avignon. Superbement écrit, l'ouvrage mérite un bouche à oreille puissant. Merci aux auteurs et merci à Emmanuelle Loyer de nous donner envie.

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