Philosophie
Piaget et la conscience morale
Laurent Fedi
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Philosophie
Experiments in Ethics
Kwame Anthony Appiah
Éditeur : Harvard University Press
Un livre-programme qui se cherche
Mais - et c'est presque malheureux - vulgariser les travaux des autres n'est pas toute l'ambition d'Appiah. Le livre semble annoncer le lancement d'un programme de recherche complet, dont le but serait de réconcilier la psychologie morale d'aujourd'hui avec une tradition humaniste plus littéraire, représentée par Appiah, et plus spécifiquement, de ramener l'éthique aristotélicienne des vertus dans un champ de recherches qui l'ignore à peu près complètement. Ce programme reste désespérément flou, surtout à mesure que se profile la fin du livre, et que l'auteur, à court d'exemples à décrire, se réfugie dans des considérations de plus en plus vagues.
L'auteur ne parvient pas, par exemple, à nous convaincre que l'éthique des vertus est parfaitement compatible avec la possibilité, prise très au sérieux en psychologie sociale et par l'auteur lui-même, que le caractère et les attitudes morales soient d'une importance très faible dans le comportement moral, comparés aux circonstances extérieures.
Ailleurs, l'auteur se penche sur le statut des raisons que nous donnons pour justifier nos comportements. Certains psychologues ont répandu l'idée que ces justifications ne sont que des rationalisations a posteriori, et ne jouent aucun rôle causal dans la formation de nos comportements. Appiah, qui semble accepter cette conjecture, s'en accommode cependant en utilisant une distinction kantienne entre un monde sensible, gouverné par des causes, où nos jugements ne sont effectivement que des épiphénomènes, et un monde intelligible, un monde des raisons si l'on veut, où nos justifications sont d'une importance cruciale. D'autres critiques ont vu là un des points les plus faibles de l'argument d'Appiah (voir le compte-rendu de Nathalie Gold dans
Times Higher Education).
Parfois les raisonnements de l'auteur s'effilochent à vue d'œil à mesure qu'on les lit: ainsi, au chapitre 1, il entreprend de montrer par une preuve logique que l'on peut dériver une proposition morale à partir d'une proposition non-morale - ce qui est un des buts du chapitre. Butant sur une difficulté à mi-chemin dans sa démonstration, il prévient: "je ne vous demande pas de prendre au sérieux cet argument, qui a un peu plus que des allures de sophisme"... avant de la continuer pour enfin conclure explicitement qu'elle n'est pas concluante, et que rien n'a été montré (pp. 26-28). Ailleurs, un Appiah beaucoup plus péremptoire nous assène des maximes sonores mais sans contenu: "Prendre les possibilités que vous ont données vos gènes et votre environnement physique et social, et en faire quelque chose: c'est cela le défi de la vie" (p.176). D'autres passages tout aussi plats ne dépareraient pas dans un Paulo Coelho (voir p.166).
L'ouvrage laisse le soupçon déplaisant que l'auteur a voulu augmenter son capital académique en s'accrochant, sans vraie ambition et sans une compréhension profonde des enjeux scientifiques, aux wagons d'un courant de recherche en plein boom médiatique, qu'il affadit en le récupérant. Découvrir la psychologie morale d'aujourd'hui en lisant le livre d'Appiah, c'est un peu, mutatis mutandis, découvrir Newton à travers la correspondance de Voltaire et d'Émilie du Châtelet. Les lecteurs intéressés, s'ils n'ont pas besoin d'être submergés de culture et d'humour à toutes les pages, pourront sans trop d'efforts se faire leur idée du domaine en allant lire en ligne, et gratuitement, les travaux de
Jonathan Haidt,
Dan Sperber,
Ernst Fehr,
Joshua Knobe ou
Joshua Greene
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