Quand vous avez vu effectivement des paysans pendus à leurs chambranles par leurs propres tripes sous les couteaux de jeunes ukrainiens engagés dans l’armée allemande, et que vous revenez trois mois plus tard au lycée Carnot et dans une famille où il y a un valet de chambre qui sert à table et où il manque simplement quelques membres de la famille qui sont morts ici ou là, il y a en effet un décalage complet entre ce que vous avez vécu et la vie normale. 
Pierre Nora, France Inter, le 25 janvier 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Sur la photographie de couverture, on peut voir un homme au visage austère et concentré. Le menton saillant, le crâne rasé et la moustache finement taillé, Charles Péguy ne regarde pas l’objectif mais l’horizon, sûr de la grandeur de son destin.
Et de la grandeur il y en eut : l’amitié avec Jean Jaurès, la défense inlassable du capitaine Dreyfus, une mort héroïque d’une balle en plein front le 5 septembre 1914. "Toutes les époques peuvent être séduites, chacune à sa manière, par cette figure presque théâtrale du refus, de la révolte, de l’obstination" écrit justement Arnaud Teyssier dans son introduction. Charles Péguy est en effet un écrivain qui fédère par la force de ses engagements, sa rectitude morale et son mépris des honneurs.
Néanmoins, que reste-t-il de l’homme aujourd’hui ? "Il est devenu la chose des universitaires, et d’un public cultivé qui conserve le goût ou le souvenir de quelques vers entêtants" déplore l’auteur. Presque un siècle après sa mort, il est donc temps de reposer un regard sur un des écrivains les plus singuliers du XXe siècle. Le projet d’Arnaud Teyssier est là : retracer le parcours intellectuel et spirituel d’un homme intransigeant et contradictoire, d’un écrivain passionné par l’histoire et la vérité.
Les années de formation
La première partie de l’ouvrage décrit les années de jeunesse de Charles Péguy. Ce sont les années de l’enfance, de l’adolescence et de la vie étudiante. Elles sont indispensables à la compréhension du fondateur des Cahiers de la quinzaine, de l’auteur du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc et du défenseur acharné du capitaine Dreyfus. En effet, les passions et les combats qui traversèrent la vie de Charles Péguy sont en germe dès sa jeunesse. Sa naissance à Orléans le 7 janvier 1873 d’un père menuisier et d’une mère rempailleuse de chaises contient déjà en elle les éléments essentiels de sa vie : la religion et l’engagement. "Tout est joué avant que nous ayons douze ans" écrit-il. Au milieu d’artisans et de petites gens, il forge son caractère, austère et sérieux. Il apprécie l’autorité et l’ordre qu’il apprend à l’école. Au même moment, il découvre les mystères et les grâces de la foi. Tout Péguy est dans cette double aspiration, dans ces deux conceptions du monde. Il lui faudra une vie pour en trouver l’équilibre.
Du lycée d’Orléans à l’École normale, Arnaud Teyssier prend le temps de décrire avec précision la formation intellectuelle, religieuse et politique du jeune Charles Péguy. Sa progression vers le socialisme est lente mais assurée, Péguy n’est pas un dilettante. C’est le temps de l’amitié avec Jean Jaurès et celui des lectures politiques. Toutefois, alors même qu’il confirme son adhésion à un socialisme militant, il étudie la vie de Jeanne d’Arc dont la figure humaine commence à l’obséder. Péguy l’obstiné est aussi Péguy le paradoxal.
En réalité, Charles Péguy n’est encore qu’à la recherche de sa pensée politique. Son socialisme n’est pas celui du discours officiel, ni même celui du marxisme. C’est un idéalisme, une "utopie" (mot qu’il inscrit sur la porte de sa turne à l’École normale) qui "voit l’avenir de l’humanité comme un ‘universel affranchissement intellectuel’, une sorte d’idéal collectif où tous les hommes seraient assez éduqués et le travail réparti avec suffisamment d’équité pour que chacun puisse ‘collaborer à l’œuvre humaine supérieure des pensées ou des sentiments’".
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