Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

Comme l’indique le sous-titre du livre de Fanny Déchanet-Platz, c’est moins le rôle accordé en général par la représentation littéraire au sommeil et au rêve qu’il s’agit d’explorer dans ce livre qu’une certaine configuration historique. Celle-ci, initiée par le romantisme allemand, serait celle d’un "essor" de ces représentations marquant le XIXe puis le début du XXe siècle, avant leur éventuelle "déstructuration" dans les témoignages de l’expérience concentrationnaire.
L’approche de l’ouvrage n’est pas pourtant spécifiquement historiciste. S’intéressant à la question du sommeil et du rêve d’une manière plus générale que ne le laisse entendre la périodisation (et l’on pourrait certes arguer du fait qu’il s’agit bien là de phénomènes transhistoriques), Fanny Déchanet-Platz prend volontiers pour guide la neurophysiologie contemporaine, notamment les travaux passionnants de Michel Jouvet, ainsi que la psychanalyse, principalement freudienne, mais aussi - plus rarement - jungienne. C’est ce que reflète au demeurant la structure d’ensemble du livre, calquée non sur une quelconque histoire littéraire du sommeil et du rêve, mais sur le déroulement d’une nuit, de l’endormissent au réveil, en passant par les différentes phases du sommeil et les différents types de rêves. Cette approche que l’auteur qualifie de "phénoménologique" lui permet d’organiser, au fur et à mesure de son déroulement, un grand foisonnement d’exemples littéraires considérés comme "témoignage" et ainsi d’initier un dialogue fécond entre les œuvres et ces modèles scientifiques" en relatant "les correspondances mais aussi les divergences entre le phénomène clinique et son abord par la littérature".
C’est donc avant tout l’expérience nocturne dans son ensemble qui retient l’auteur dans sa volonté de "recréer", lui aussi, "une nuit de sommeil littéraire" : angoisses de l’endormissement ou de l’insomnie, mystère du sommeil éprouvé par soi-même ou dans le spectacle de l’autre endormi, nuances infinies des transitions entre la conscience lucide et sa perte, hallucinations hypnagogiques et hypnopompiques, impressions insaisissables du sommeil profond, les spectacles du rêve, les déformations de l’espace et du temps, les incertitudes du réveil, le jeu de la mémoire et de l’oubli, l’effort de reconstruction de soi et de ses rêves. Autant de points où, effectivement, les écrivains se sont efforcés de décrire avec minutie ou en le métaphorisant un monde pourtant à la limite de l’exprimable, et d’en montrer toute l’importance dans la vie psychique, effort auquel le livre rend tout à fait justice par la richesse de ces citations et la nuance de ses propres analyses.
Mais si la méthode a le mérite de montrer à quel point l’observation par les écrivains du sommeil et des rêves peut-être précise et concrète, en regard même des découvertes ultérieures, elle a néanmoins selon moi deux inconvénients. D’abord, elle a tendance à brouiller l’évolution historique spécifique à la question, et le dialogue que les écrivains entretiennent non pas avec notre science mais avec celle de leur époque. Non que l’auteur les ignore : elle note par exemple, et c’est toujours intéressant, la conception différente du somnambulisme - comme "rêve" - qu’avait le XIXe siècle, le rapport du rêve à la folie qui caractérise volontiers le paradigme médical à la même époque ou encore le passage de la description à l’interprétation dans le contexte du freudisme naissant, tout comme elle évoque les travaux de Maury, de Delboeuf, de Hervey de Saint-Denis, de Scherner ou de Wundt. Sans doute n’a t-elle pas voulu refaire le travail contextuel de Tony James dans son essentiel Vies secondes, mais peut-être aussi que, de ce fait, des enjeux essentiels spécifiques à une période donnée apparaissent parfois de manière peut-être trop fugitive (comme, par exemple, dans le cas de Nerval, où la notion du rêve comme seconde vie est à la fois un symptôme mais aussi une stratégie de défense contre la "simple" accusation de folie, le rêve étant toujours aussi du côté d’une expérience plus commune que celle du délire).
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pierre