Chemins vers un pays lointain
[jeudi 24 juillet 2008 - 12:00]
Spectacle vivant
Regards lointains
Colloque de Paris-Sorbonne
Éditeur : Les Solitaires Intempestifs
95 pages
On notera également, dans l’intervention de F.-D. Sebbah, analysant la relation entre Louis, le personnage principal, et son frère Antoine, un rapprochement intéressant avec la pensée d’Emmanuel Lévinas, à travers l’idée qu’ "être, exister ne serait-ce qu’à peine, se poser dans l’existence, c’est déjà porter tort, faire la guerre. Cela vaut pour tout existant (humain) dans son rapport à tout autre, et exemplairement dans le rapport au frère" (p. 59). On retiendra enfin, et surtout, la contribution de la philosophe Paola Marrati, et ses analyses très pertinentes sur l’utilisation récurrente par Lagarce dans ce texte de l’expression "une sorte de" : beaucoup de choses dans
Le Pays lointain sont en effet "des sortes de choses" : une sorte de ville, une sorte de prologue, une sorte de famille. Une sorte de chose, remarque P. Marrati, "c’est une chose qui est presque ce qu’elle est, à peu près ce qu’elle est, juste légèrement en décalage" (p. 79), et ce qu’il y a de frappant dans la pièce, c’est que ces sortes de choses n’ont pas simplement une "sorte d’existence", mais qu’au contraire, ce ne sont qu’elles "qui existent, elles qui ont toute l’existence qu’il y a" (p. 80). Paola Marrati esquisse également un rapprochement stimulant avec la conception du temps et de la mémoire qu’on trouve chez Henri Bergson
:
Le Pays lointain se caractérise en effet par une
présence du passé sur la scène, coexistant avec le présent : le père et l’amant, qui sont morts, sont là et interviennent au même titre que les autres, et n’ont rien de spectres ou de revenants. Or Bergson développe justement l’idée que le passé n’est pas un ancien présent, mais qu’il est en un sens contemporain du présent : le temps n’est pas fait d’une série d’instants, séparables, se succédant sur une ligne chronologique, mais chaque moment présent contient tous les instants passés : il faudrait concevoir le temps comme un flux continu et non comme une succession d’instants disparaissant dans le passé
.
Traces incertaines
Mais on touche ici au principal défaut de ce petit ouvrage, à savoir que ces intéressants rapprochements ne sont qu’esquissés et non développés - ce qui rend la lecture un peu décevante. Il est difficile de saisir l’objet et le fil directeur de la plupart des interventions. Et certaines, très brèves - une fois rappelée la non-familiarité avec Lagarce et une fois l’idée formulée que la littérature a la puissance de nous parler de ce que nous sommes -, ne nous apprennent pas grand chose sur
Le Pays lointain, ni sur Lagarce. C’est le défaut de ces "regards lointains" qui n’avaient pas nécessairement quelque chose à voir avec cette œuvre, ni à dire sur celle-ci.
Cela dit, il faut prendre cet ouvrage pour ce qu’il est. Il s’agit de la trace d’une rencontre, d’une des premières rencontres organisées dans un cadre universitaire sur Lagarce (et de fait, il n’y a pas encore une grande communauté de chercheurs et spécialistes sur cet auteur). Et il ne s’agit que d’une des traces de ce colloque, dont les tables rondes, qui réunissaient des comédiens et des metteurs en scène (lesquels étaient, eux, familiers de Lagarce et de cette pièce), sont
accessibles sur Internet. Leurs propos, nourris de la pratique intime du texte, viennent compléter avec bonheur les réflexions réunies dans l’ouvrage
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