Pierre de Coubertin réhabilité?
[samedi 09 août 2008 - 11:00]
Le racisme, inhérent aux Jeux, est évoqué subrepticement. En bas de la p. 231, on comprend que c’est parce qu’il est noir qu’un athlète des États-Unis est évincé des Jeux de Stockholm, en 1912. Même chose pour l’athlète Jim Thorpe, héros de ces Jeux pour le même pays, d’origine indienne, sommé par le CIO de rendre ses deux médailles d’or sous prétexte de professionnalisme car il avait été payé, deux ans auparavant, pour sa participation à un match de base-ball (p. 233). Bremond y voit bien une manipulation raciste mais ne s’étend pas sur le sujet.
Que d’occasions ratées ! C’est le sentiment qui domine à bien des endroits. Puisque Bermond explique dans son prologue la non-sélection de Paris pour les JO de 2012 par un manque de reconnaissance de l’œuvre de Coubertin (p. 14), on aurait pu espérer d’autres mises en perspectives des faits historiques, montrant leur résonance actuelle.
Cela aurait pu être au sujet de la corruption endémique du CIO, par exemple. On lit p. 181, au sujet des Jeux de 1904 qui devaient se tenir à Chicago que Coubertin se montre on ne peut plus enthousiaste car "tous les membres du comité International seraient invités [souligné], transportés et logés au frais du Comité organisateur". Il ajoute "Ils font bien les choses, ces gens-là, quand ils s’y mettent.". Plus loin, p. 366, on apprend que Coubertin a touché 10 000 marks "à l’initiative personnelle de Hitler", pour soutenir les JO de Berlin en 1936. Coubertin est présenté comme "otage" de ces Jeux, pp. 360-367, mais – là encore – cette disculpation est pour le moins choquante.
Le racisme ? Bermond rapporte qu’aux Jeux de 1904, un "
Anthropological day" a été organisé : "des Sioux, des Patagons, des Pygmées, des Ainos du Japon, des Cocopas du Mexique , et même des Turcs et des Syriens [...] se sont défiés aux “épreuves habituelles des civilisés”, écrit Coubertin" (p. 187). Et l’antisémitisme ? Au-delà du passage ci-dessus, l’auteur se contente de mentionner en passant (p. 363) que les trois (!) successeurs de Coubertin étaient encore plus antisémites que lui (le Vicomte Henri de Baillet-Latour, en fonction à la tête du CIO de 1925 à 1942, Sigfrid Edström de 1946 à 1952 et Avery Brundage 1952 à 1972). Et encore, nous n’évoquons pas ici le passé de l’ancien secrétaire des sports de Franco, le Marquis Juan Antonio Samaranch, en poste de 1980 à 2001…
L’opacité du CIO ? Il est regrettable que Bermond ne nous en dise pas plus sur le processus de cooptation des membres du CIO, les "arrangements" dans le choix des villes hôtes… car on peut espérer que des efforts ont été entrepris, durant les 40 ans où Coubertin est au cœur des Jeux, pour améliorer le fonctionnement du CIO.
Les tricheries ? Elles sont patentes, dès le départ. Grossières sur l’épreuve du marathon lorsque le gagnant fait 20 km en voiture (p. 186), et puis plus raffinées, lorsque les Jeux tolèrent le dopage. Dans son récit des JO de 1908, il est question de "Dorando Pietri, le marathonien italien, arrivé le premier dans le stade mais, qui, pris d’une tétanie due aux injections de sulfate de strychnine qui lui ont été prodiguées dans les derniers kilomètres, est incapable d’avancer […]" (p. 210). Déjà en 1904, sur la même épreuve, Thomas Hicks avait reçu deux injections de strychnine.
Aujourd’hui, en 2008, comment ne pas penser aux JO de Pékin lorsqu’on lit, à propos des JO de Berlin de 1936, la section intitulée "Faut-il y aller ?" (p. 349). Le Comte Henri de Baillet-Latour, qui a succédé à Coubertin en 1925, lui écrit le 4 juillet 1933 "J’aurais préféré qu’ils renoncent aux Jeux, car l’avenir est bien trouble de l’autre côté du Rhin, mais nous ne pouvions pas leur retirer les Jeux alors qu’ils acceptaient toutes les conditions qui leur avaient été imposées." (p. 351). Bermond écrit p. 356 : "Pendant ce temps, de l’autre côté du Rhin, on exclut, on emprisonne, on assassine", sans jamais prendre position. Il cite pourtant l’écrivain Heinrich Mann (frère de Thomas), qui écrit "Ce sera grandiose. Les invités affluant de toutes parts seront éblouis par la splendeur des monuments érigés tout exprès, et par la parfaite ordonnance des cortèges où, au beau milieu des plus beaux athlètes du globe, un homme marchera en triomphateur. […] [Il] recevra l’honneur du monde civilisé – pour services rendus, évidemment, à la civilisation." (p. 357).
Aujourd’hui, le CIO est dirigé par un comte, Jacques Rogge, qui ne vaut guère mieux que les barons ou marquis cités ci-dessus. Serait-ce se livrer à l’anachronisme que de se tourner vers le passé ? Sûrement pas. Après tout, le but de l’histoire, son sens profond, n’est-ce pas, comme le rappelait Fernand Braudel, "l’explication de la contemporanéité" ? L’auteur de cette biographie semble l’avoir oublié.
Notre photo : statue du baron Pierre de Coubertin à Atlanta, Géorgie (crédit : mirsacha / flickr.com).
* À lire également : le vif échange suscité par cette critique entre Jérôme Segal et Daniel Bermond.
2 commentaires
une nénette
Edifiant !!!
Jamais, au grand jamais, je n'aurais imaginé "ça", tout ça !!
(Concours de circonstance : problème d'antenne tivi, pas de tivi depuis hier ... un boycott "involontaire" ... Quel bel article DE FOND (pasàchier, ce "ça" change "de certains ailleurs").
(c'est via la République des Livres, le blog Pierre Assouline, que, ici, lu cet article :-) !
psittt, Bébert : 22/07/08 13:47
La conclusion est pour le moins saisissante, mais elle mériterait d'être étayée. En quoi Jacques Rogge (qui d'ailleurs n'est pas noble de naissance, tout comme Samaranch) ne vaut-il pas mieux que ses prédécesseurs. Est-il antisémite lui aussi?
Vous n'avez relevé QUE DE l'antisémite/isme/ique ? moi, nénette : Bébert , zêtes .... une myriade, multitude - une fontaine/geyser -
quel nombrilisme (dis-je, au Café du Commerce (ou comptoir ? j'n'sais plus) ... Bébert y dit que l'autr'l'est pas harissa tôt'Afric /...En quoi Jacques Rogge (qui d'ailleurs n'est pas noble de naissance, tout comme Samaranch) .../ y dit Bébert !!
Ouh ! lala ... rassurez-moi, cher Burn hard, gribouillez-vous Assouline, you too ... moi, je m'y amuse, aussi beaucoup, différemment, ça va sans dire ... Bébert, mon gant vous claque - et HOP ! un aller-retour - les joues (les deux ... bruitage !! ...
Bébert est PANTOIS ... ça va de soiE)
LIRE LES 3 PAGES, hein ! et Hop ! magie, retournons chez Assouline ... bikoze y a une suite, PARDI !!!
Bob