On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La piteuse prestation de l’équipe de France à l’Euro 2008 semble avoir sonné le glas de la génération des champions du monde, dont Thierry Henry, Lilian Thuram et Patrick Vieira (qui n’a pas pu jouer en raison d’une blessure) étaient les derniers représentants. Dix ans après, alors que les protagonistes de la victoire du 12 juillet organisent un match commémoratif au Stade de France, voilà donc l’occasion idéale de revenir sur un phénomène commenté et surcommenté jusqu’à l’écœurement. Yvan Gastaut, historien et coordinateur de plusieurs ouvrages consacrés au sport, se propose donc d’analyser, principalement à travers les articles de presse de l’époque, le rapport que les Français ont entretenu avec cette équipe. Entre 1996 et 2002, "l’épopée" des Bleus a été scandée par des péripéties sportives autant que politiques.
Juillet 1998 : le football plus fort que la politique ?
L’histoire commence donc en 1996. Au plan sportif, la France fait bonne figure puisqu’elle parvient en demi-finales de l’Euro. Les principaux cadres de la future équipe championne du monde sont déjà là, ainsi que l’entraîneur, Aimé Jacquet, dont les choix de jeu jugés trop défensifs ne font cependant pas l’unanimité. Mais ce sont les déclarations de Jean-Marie Le Pen qui, de manière inattendue, placent d’emblée cette équipe sur un terrain politique. Il met en effet en doute l’identité française d’une partie de ses joueurs et leur reproche de ne pas chanter la Marseillaise, s’attirant des réponses indignées dans la presse mais aussi de la part de l’équipe elle-même. Involontairement, le dirigeant d’extrême-droite a ainsi investi les futurs champions du monde d’une fonction symbolique dépassant largement les enjeux sportifs. Ils en viendront à incarner une idée que les Français se font de leur propre pays, de l’intégration, dans le contexte difficile de la grève des sans-papiers de l’église Saint-Bernard et des lois Chevènement.
La mobilisation populaire autour de la Coupe du monde, organisée en France, n’est pas immédiate. Les premiers frémissements se font sentir après une victoire crispante contre l’Italie en quart de finale. Cependant, même après la demi-finale contre la Croatie, Lilian Thuram invite encore le public à "se réveiller". Son vœu sera exaucé et dépassé lors de la finale. Zidane, le fils d’un ouvrier kabyle venu travailler en France en 1953, marque deux buts, donnant la victoire à l’équipe de France et le signal d’une véritable explosion de liesse populaire. Yvan Gastaut analyse en détail les réactions de la presse : les envoyés spéciaux des grands quotidiens nationaux soulignent que, même dans les communes où le Front national a réalisé des scores importants, l’enthousiasme prévaut. Dans la rue, le soir du 12 juillet, on assiste à des manifestations de ce qu’Yvan Gastaut appelle un "antiracisme ordinaire". "Ce soir, déclare un étudiant marocain à Libération, c’est une nouvelle France qui s’embrasse et se trouve belle, à l’image de son équipe de foot". Avec plus ou moins de bonheur, les éditorialistes brodent sur le thème de la fraternité retrouvée, de la "France qui gagne". À l’exception de quelques voix discordantes, les plumes de gauche et de droite se rejoignent pour célébrer l’équipe, mettant l’accent qui sur la diversité, qui sur un patriotisme retrouvé. La classe politique embraye. Jacques Chirac est naturellement le plus habile dans cet exercice, avec son mélange caractéristique d’enthousiasme sincère et de rouerie politicienne. Charles Pasqua provoque la stupeur en proposant une régularisation de tous les sans-papiers. Enfin, certains économistes estiment que la victoire a provoqué une hausse de 0, 2 % du PIB !
Si, inévitablement, l’euphorie retombe assez vite, elle connaît une relance bienvenue grâce à la victoire à l’Euro 2000. Là encore, scènes de joie, embrassades, emballements patriotiques. Les sondages semblent indiquer que les Français acceptent mieux l’immigration, enfin la conjoncture économique est favorable. Les Bleus sont devenus non seulement une équipe à la popularité inégalée, mais encore un véritable paradigme de réussite.
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