On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

À l’heure où les compétitions sportives internationales battent leur plein, rares sont les commentateurs à s’interroger sur les origines de la répartition géographique des pratiques sportives. Pourquoi ne retrouve-t-on pas d’équipes de rugby en Inde quand bien même la quasi totalité des territoires de l’empire britannique l’ont adopté ? Quid de la communion des Japonais, à première vue intrigante, autour du baseball ?
Sébastien Darbon, spécialiste de l’anthropologie des sports, apporte une contribution essentielle pour comprendre la distribution des pratiques sportives de par le monde. S’intéressant aux modalités d’élaboration, de diffusion, de réception et enfin de réinterprétation des sports dans les aires géographiques où s’exerce l’impérialisme anglo-saxon (britannique et états-unien), l’auteur nous livre un ouvrage d’une qualité exceptionnelle, à la croisée de l’histoire (comment cela s’est passé ?) et de l’anthropologie (pourquoi ainsi et non autrement ?).
Les foyers anglo-saxons du système sportif
Appréhender la question de la diffusion du fait sportif ne peut faire l’économie de l’étude des lieux de naissance des "systèmes sportifs" eux-mêmes, en l’occurrence l’Angleterre et les États-Unis. L’auteur ne cache pas sa volonté de dresser des types idéaux afin de montrer les particularités des sports dans ces deux pays. Il souligne la nécessaire distinction à opérer entre jeux traditionnels et sports. Ces derniers étant "un système fondé sur l’autonomisation, l’uniformisation, l’abstraction, la codification et l’institutionnalisation", intimement liés à la société industrielle, ce qui explique pourquoi les premières formes apparaissent en Angleterre dès le XVIII° siècle.
Darbon met en évidence deux spécificités britanniques : le rôle du système éducatif, notamment les public schools, et l’idéologie de la "chrétienté musculaire". Dans une période de différenciation sociale croissante, liée notamment aux nouveaux rapports de classes induits par la révolution industrielle, s’opère une volonté de dressage du corps par les institutions scolaires chez les classes supérieures. Les pratiques sportives vont devenir les instruments de cette nouvelle idéologie. Vont dès lors se créer une solidarité de classe et un esprit de corps parmi ces élèves, via une exaltation scolaire du corps, une multiplication des lieux d’entraînement et de compétition, l’établissement des règles formelles de jeu (par exemple la distinction entre rugby et soccer) et une ritualisation propice à l’intériorisation de ces nouvelles normes. Parallèlement apparaît une idéologie qui voit dans le sportif anglais la quintessence du héros chrétien viril, défenseur de l’Église et de l’empire : la "chrétienté musculaire". Ainsi, logique missionnaire et impérialisme vont aller de pair grâce au sport. Enfin, la dernière particularité du système sportif anglais est la place prise par l’"éthique de l’amateur", conséquence de la distinction sociale et de l’idéologie victorienne chez les classes dominantes.
Outre-Atlantique, apparaît un autre système sportif, qui malgré une influence anglaise indéniable, émerge dans des conditions sociales et culturelles différentes. Ce qui permet à Darbon d’établir un idéal-type du sport américain qui se caractérise par trois traits fondamentaux. En premier lieu, les mouvements évangéliques sont à tel point impliqués dans ce domaine dès le milieu du XIX° siècle qu’ils inventent deux sports : le basket-ball et le volley-ball, dans l’optique de former une jeunesse physiquement et moralement saine et virile face aux dangers de l’industrialisation et de l’urbanisation croissante. La rationalisation de la pratique et de l’organisation sportive, influencée par la division scientifique du travail, constitue le second trait caractéristique. À ce titre le football en constitue le parangon. Enfin, la plus grande démocratie d’alors exalte le professionnalisme et la pratique de masse des sports, valeurs éminemment démocratiques, opposées à l’approche aristocratique anglaise. En somme, et même si l’auteur rappelle qu’il s’agit de modèles purs à nuancer, deux systèmes sportifs se dessinent. Systèmes que les deux pays vont mettre un point d’honneur à diffuser en tant que qu’incarnations de la civilisation.
1 commentaire
vidalablache
Pour en savoir plus, je vous conseille les ouvrages de Jean Pierre AUGUSTIN, professeur de Géographie à Bordeaux III, notamment sa synthèse "Géographie du sport et Mondialisation" chez Armand Colin ou son article pionnier, paru dans "MAppemonde" en 1996:"les variations territoriales de la mondialisation du sport" où il montre les processus de diffusion des différents sports à différentes échelles.
Encore dans l'actualité le n°3 de la la revue "la Géographie"
Bonne lecture.