On a souvent intérêt à lire les livres des seconds couteaux. On y apprend des informations que les ténors n’osent pas écrire et que les leaders dissimulent. En lisant le livre de Patrick Mennucci, directeur-adjoint de la campagne de Ségolène Royal, on a surtout la confirmation de ce que l’on savait déjà
. Mais il donne une version ségo-compatible des faits qui pourra nourrir la chronique inachevée de cette campagne présidentielle. Et l’officialiser.
L’architecte de la campagne Royal A le lire, Patrick Menucci fut le Karl Rove de la candidature Royal : le grand architecte et le petit organisateur. Il décrit son rôle comme essentiel, ce qui est certainement vrai – du moins vu depuis la Canebière. L’homme est marseillais, ancien vendeur de pâtes italiennes, élu de Provence et on a parfois l’impression d’être dans une pièce de Pagnol en lisant son récit. Ce n’est pas grave, c’est le côté sympathique du personnage, l’homme du sud, l’ancien concessionnaire Renault, qui exagère toujours mais avec une vraie bonne foi.
Le livre pourtant mérite mieux que d’être jugé sur les faits. Après tout Patrick Mennucci donne sa version à lui de ce qu’il a vécu et s’agissant d’un épisode important de la vie politique française en 2007, cette campagne méritait bien un livre de plus.
Ma Candidate a été écrit à plusieurs mains (le journaliste Frédéric-Joël Guilledoux est ouvertement remercié pour son travail de nègre). On a aussi échappé au pire. A court d’idées, Mennucci a envoyé des textos à ses amis en septembre afin de leur demander de voter pour le titre de son livre :
Un espoir s’est levé, Le rendez-vous manqué, Les Coulisses de l’espoir… Ma Candidate fut finalement retenu. C’était sage.
Le rêve des primaires La première partie de
Ma Candidate est intégralement consacrée aux primaires. C’est la meilleure du livre. On y apprend beaucoup, par quelqu’un qui a sinon tout vu, du moins tout su.
Il faut dire que Mennucci est alors, et dès le début, aux premières loges. Il organise le voyage de Ségolène Royal au Chili où elle vient soutenir la candidate socialiste Michelle Bachelet. Il dit bien l’intuition politique de Ségolène dans ce déplacement inattendu et l’effet qu’il aura sur la suite.
Minutieusement, Mennucci décrit la montée du désir en faveur de Ségolène dans les fédérations du PS, et pour commencer à Marseille. Les Bouches-du-Rhône seront un élément de poids dans la stratégie de la candidate. "Occuper le terrain sans en avoir l’air, noyauter les fédérations favorables à nos adversaires, récupérer les indépendants et les solitaires, tout est bon !", écrit Menucci, qu’on a lu plus prudent. L’équipe de Ségolène tisse une véritable toile d’araignée dans le pays, sans que personne ne s’en rende encore vraiment compte.
On suit, depuis l’apparition de "l’ordre juste" à Privas, jusqu’aux grands oraux des prétendants à la candidature, les mots et les gestes qui rendent Ségolène incontournable. Cette partie du livre est intéressante même si on a du mal à savoir si la prise de pouvoir de Ségolène Royal sur le PS a été totalement pensée ou si elle a réussi dans l’improvisation. Toujours est-il que les ralliements se multiplient, de grands barons du PS basculent (Gérard Collomb à Lyon, Louis Mermaz à Viennes, Jean-Yves le Drian à Rennes, bientôt Jean-Jack Queyranne en Rhône-Alpes). Le plus intéressant, c’est que Ségolène suscite des ralliements chez des gens qui ont des raisons opposées de la rejoindre : c’est la force des francs-tireurs.
"J’entends les gens sur le terrain" Mais l’appareil se braque. Entre Lionel Jospin. Mennucci montre bien que celui-ci (contrairement à ce qu’il dit dans
L’Impasse, voir la critique
ici) tente, très en amont, de stopper l’effet Royal. Il se fait inviter pour cela à Marseille début 2006 mais ne réussit pas à empêcher la fédération locale du PS de prendre le virage Royal. Au repas qui suit son meeting, Jospin n’aborde d’ailleurs que trois sujets : "la qualité de l’huile d’olive de Maussane dans les Alpilles, la température de la mer et le Château-Simone appellation Palette, qu’il considère avec raison comme le meilleur vin des Bouches-du-Rhône". Mennucci est cinglant.
Lucide, le futur directeur-adjoint de campagne de la candidate mesure pourtant aussi le manque de professionnalisme du staff et son faible degré de politisation : "Autour d’elle, il y a essentiellement des gens qui sont marginaux, indépendants d’esprit et aux franges du PS". Plus loin, il écrit que l’équipe rapprochée de la candidate rassemble des "déclassés dans le parti, des solitaires ; nous sommes très minoritaires, pour ne pas dire groupusculaires". "Résultat, nous bricolons beaucoup !". Mennucci est le seul à maîtriser un peu l’appareil du PS et à avoir fréquenté ses classes de catéchisme socialiste. C’est ce qui le rend très vite indispensable.
Cette équipe microcospique, inexpérimentée, mais solidaire, va accompagner Ségolène et l’aider à gagner les primaires. Cette victoire, qui reste mystérieuse, Mennucci nous en donne des clés. C’est pourtant moins son travail à lui, ou celui de ce commando groupusculaire, qui explique son succès que la relation singulière, l’alchimie étrange, que la candidate réussit à créer avec les Français.
Cette "grâce", cette croyance en elle et le sens de la revanche la propulsent. Au passage, Mennucci nous raconte un dîner en présence de François Hollande et Ségolène Royal où Julien Dray bascule ouvertement en faveur de Ségolène, comme du reste Thomas, le fils aîné du couple, présent à table. On mesure à une telle scène ce que la campagne publique a dissimulé d’un affrontement familial complexe et douloureux.
Mennucci a moins de tact lorsqu’il décrit les fabiusiens et les strausskahniens, qui "sont de vraies brutes". Mais la victoire est scellée, selon lui, par l’incapacité des anti-ségolinistes à s’unir : Jospin bloque Hollande, Hollande bloque Jospin, Jospin empêche Dominique Strauss-Kahn de progresser, qui lui même est incapable de se redresser après le désistement jospinien etc. On aurait aimé en savoir plus sur la stratégie d’Hollande qui, encore tard en août 2006, aurait, selon plusieurs sources, lancé l’offensive contre Ségolène, en tentant en vain de mobiliser Henri Emmanuelli, Benoît Hamon et Razzye Hammadi (le responsable du MJS) et en lançant un très commenté : "Le pire c’est si elle est candidate". Mennucci décrit ce moment, mais il ne confirme pas ces propos auxquels, par définition, il n’a pas pu assister. Il nous dit en revanche les "relations glaciales" qui s’instaurent entre Jospin et DSK, ce dont Ségolène a été la grande bénéficiaire. Fin de la première bataille.
Face à Sarkozy Dans sa seconde partie du livre, qui va des primaires à la défaite, Mennucci est moins convaincant. On sent qu’il s’est soit éloigné des toutes premières loges, soit qu’il est dépassé par les évènements (la seconde hypothèse est probablement la vraie). Le livre s’éternise et il devient tellement long qu’on aurait le temps, le lisant, de tuer un âne à coups de figues (autre expression du sud).
"Ségolène Royal n’a pas un plan de bataille très complexe. Elle croît, comme l’ont cru presque tous les dirigeants socialistes jusqu’à la fin, que Sarkozy sera vaincu sur un rejet de sa personnalité". "Autre erreur, nous pensons qu’il sera comptable du bilan des années Chirac". Mennucci est lucide.
Son livre devient plus triste tant la période rêvée des primaires s’est éloignée. Très vite, la désorganisation de l’équipe est patente et la rue de Solférino ne répond plus à l’appel. "Des secteurs entiers de l’appareil (du PS) ne se préoccupent jamais de la bataille présidentielle qui s’est engagée", écrit-il, désabusé. Le mois de janvier 2007 est désastreux pour Ségolène et rappelle ce qui a coûté son élection à John Kerry face à George W. Bush (le mois d’août 2004 où des vétérans du Vietnam le dénoncent pour son manque de patriotisme, ce dont il ne s’est jamais remis). Mennucci ne se remet pas, quant à lui, d’avoir passé à Ségolène Royal l’appel sur un portable de Jean Charest, le Premier ministre québécois, qui allait se révéler être l’imitateur Gérald Dahan.
Dans ce qui s’annonce comme le journal d’une victoire, et devient celui d’une défaite, on assiste à l’arrivée de Jack Lang et de Jean-Pierre Chevènement au "282", bureau de la candidate au 282 boulevard Saint-Germain à Paris. On apprend que Ségolène doit sa forme à la gymnastique (qu’elle pratique dans un club de sport dont les horaires aménagés pour elle lui permettent d’y aller seule, sans affluence) et au "power plate", un appareil de musculation qui fonctionne avec des vibrations.
S’il sait souvent s’éloigner de la langue de bois, Mennucci apparaît à certains moments tellement aveuglé par "sa" candidate qu’il se met à écrire des romances que même Françoise Degoix n’a pas osé raconter sur France Inter : Ségolène Royal ne prendrait que des billets de train en seconde (p. 53) et sa maison de Mougins, qui fut au centre d’un débat sur l’ISF, n’est qu’une "vieille bâtisse devant laquelle le couple Hollande-Royal a fait construire une piscine qui est plutôt un bassin d’arrosage" (p. 182).
Après la défaite, Mennucci perd quelque peu le contrôle de son livre et laisse parfois glisser sa plume. "Ségolène Royal doit (maintenant) travailler", écrit-il pour évoquer l’avenir, laissant entendre qu’elle maîtrisait mal ses dossiers. Et en conclusion, il écrit : "Nos propositions n’ont pas été jugées crédibles (par les Français)… tout simplement parce qu’elles ne l’étaient pas !". Une telle formule sous la plume du directeur-adjoint de campagne de Ségolène Royal est amusante. Mais Patrick Mennucci est marseillais. Il est sympathique. Il exagère toujours.
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Titre du livre : Ma candidate
Auteur : Patrick Mennucci
Éditeur : Albin Michel
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