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Critiques artistiques

Arts visuels

Entre le deuil du monde et la joie de vivre

Couverture ouvrage

Raoul Vaneigem
Verticales , 224 pages

Vaneigem ou l'or noir des situationnistes
[vendredi 23 mai 2008]


Mêlant l'autobiographie à la critique, Vaneigem dresse un bilan de sa participation au groupe situationniste, éternellement écartelé entre pulsion de mort et instinct de vie.

L’influence de Raoul Vaneigem sur la jeunesse de Mai 68 fut grande, peut-être se répandit-elle plus facilement que celle de La Société du Spectacle de Debord, dont les thèses arides semblaient s’inscrire dans le même marbre que celui que grave la loi. Les écrits de Vaneigem, plus ouvertement libertaires, laissaient déjà poindre l’anarchisme hédoniste de l’auteur futur du Livre des plaisirs et de Nous qui désirons sans fin. Jusqu’à présent, il n’était jamais revenu aussi précisément sur ses années situationnistes. Avec Entre le deuil du monde et la joie de vivre, on entre dans une critique du "situationnisme", ce que la culture et les médias ont fini par faire de ce courant entre esthétique et politique, puis plusieurs livres s’enchâssent ici dans une langue solide, flirtant avec un classicisme teinté de saillies baroques, précieuses.

Ce n’est pas le moindre des plaisirs de lecture de ce livre que d’y entendre un verbe roide, hautain parfois, épouvanté d’une rage sombre, tantôt nonchalante, puis en basse continue, se déchaînant contre l’anéantissement de l’humanité. Il faut le dire, il y a un style, un ton, un humour souvent sarcastique, que nous ont laissé les situationnistes. Avec son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, en 1967, Raoul Vaneigem a marqué d’une pierre d’angle ce mélange de rigueur formelle et de concepts percutants. Beaucoup imitée, jamais égalée, cette belle machine rhétorique n’existe réellement qu’à travers deux œuvres : celles de Raoul Vaneigem et de Guy Debord. Leur amitié ne résista pas au reflux de 68. Dans sa lettre de démission à l’Internationale situationniste en 1970, Vaneigem pose la question qui va l’occuper jusqu’à ce dernier livre : "Comment ce qu’il y avait de passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se transformer en un malaise d’être ensemble ?", pour répondre, en partie, par le peu de pénétration des idées situationnistes dans le milieu prolétaire, de la même manière que d’autres groupes gauchistes.

Il se repose toujours la même question, est-ce à une d’élite d’apporter ses lumières théoriques à une classe opprimée et au nom de quoi ?, pour parvenir à un constat plus profond : le mode situationniste de comportement dupliquait une haine de soi, une volonté de démolition, qui n’était pas exempte de nihilisme, d’une pulsion de mort. Vaneigem interroge une forme de folie rance, celle qui a pu le transformer en "ange exterminateur" reproduisant symboliquement les actes staliniens d’exclusion, de crimes potentiels, d’une confrérie dupliquant le schéma meurtrier du bouc émissaire. Il déplie cette "table ronde" chevaleresque des égaux situationnistes où, comme il le dit, l’enjeu du pouvoir était dominant. On s’apercevra, avec le temps, que Entre le deuil du monde et la joie de vivre n’est pas un simple témoignage, mais une réflexion essentielle pour reprendre la liaison entre utopie et agir.

Chaque phrase creuse le problème d’un mouvement qui avait vu la société de consommation comme une Vanité, une tête de mort disponible pour chaque citoyen, son tombeau, et là il faudrait citer tout le livre : "Mais voici que ce confort se dérobe entre les mains de millions de gens, qui se retrouvent sans humanité et sans avoir." La peur, l’effroi s’emparent de chaque travailleur subordonné à des puissances qui le dépassent, le détruisent. Et là où Vaneigem est important, c’est que quittant le "jouir sans entrave et vivre sans temps mort" de 68, il décape ce que le désir a pu devenir comme accélérateur pour les révolutions capitalistes. Les situationnistes appelaient de leurs vœux une société du jeu vital, de l’expression libre, mais ce dispositif fut idéalement capté par l’économisme. De fait, la critique du "Spectacle" servit de fleuron à celui-ci, le désir ou les désirs sont les proies que l’économie cherche et suscite pour les inféoder. On pourrait faire la même analyse pour nombre de philosophes de 68. Sans resserrer ces penseurs dans une même critique du désir comme producteur d’asservissement, le livre de Vaneigem, qui ne s’embarrasse pas de telles précautions, pointe l’impasse d’un certain type de révolution.

Il ne faudrait pas restreindre Entre le deuil du monde et la joie de vivre à un arrachement aux errements des situationnistes, malgré leur perspicacité, mais à une méditation sur le devenir mortifère des révoltes : "Car enfin, nous avions entrepris la révolution en gageant ses espérances sur notre fin apocalyptique." Et, encore plus cinglant : "Dans l’hystérie paranoïaque de notre groupe d’hémophiles excoriés retentissait l’écho d’une exaltation que nous voulions romantique ; elle était seulement morbide." Les assertions claquent comme des refus de se laisser prendre, à nouveau, dans ce désir de pouvoir qui ne cache que celui de n'en avoir aucun. Vaneigem revient sur ces exclusions meurtrières que les situationnistes pratiquaient comme des purges internes, faute de trouver l’ennemi extérieur auquel s’affronter directement. Ce livre entrelace une biographie personnelle, intimement issue de l’histoire de la classe ouvrière, où le présent est décrit comme "Pénétrer dans l’abîme du calcul égoïste, c’est se laisser pénétrer par lui. Au regard des requins mercantiles qui le sillonnent, toute existence est une proie.", et puis ce retour violemment critique sur ses années situationnistes.

Ce n’est en rien un reniement, une repentance, mais au contraire une fidélité qui perçoit en quoi il s’en fallut de peu pour que le monde ne bascule. C’est à ce centre de gravité, qui est aussi un hymne à la vie, que Vaneigem garde son adhésion. Même si l’on peut contester sa perception des émeutes de banlieues, qui reste classiquement marxiste, les classes dangereuses sont forcément traîtres à leur cause, il n’en reste pas moins que c’est le seul situationniste qui a fait la critique salutaire d’un mouvement, indépassé à ce jour, non pour le calomnier, mais pour lui donner sa teneur la plus forte, directe. Versé dans l’alchimie des désirs, il change l’or noir des situationnistes, leurs sarcasmes, pour ne garder que leur joie d’être, leur insurrection. Cette irruption intense de vie qui échappe à la volonté de puissance, cette révolution personnelle, incalculable, Vaneigem nous en donne le legs, avec une générosité rare, un timbre de voix qui résonne, comme une injonction à changer le monde.  


* À lire également sur nonfiction.fr :

- La critique du livre de Fabien Danesi, Le mythe brisé de l'Internationale situationniste (Presses du Réel), par Jean-Christophe Valtat.
Un livre précieux sur l’Internationale situationniste, cette avant-garde qui fut une œuvre.

- La critique du live de Stéphane Zagdanski, Debord ou la diffraction du temps (Gallimard), par Yan Ciret.
Des pages d'une rare force où éléments de la vie et de la pensée de Debord dessinent, pour l'auteur, les contours d'une admiration sans bornes.

- La critique du septième volume de la Correspondance de Guy Debord (Fayard), par Yan Ciret.
Les dernières lettres de Debord enfin rassemblées dans ce septième volume de correspondance.


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Crédit photo : Romain Pomeh / Flickr.com

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