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critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

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Une hypermodernité sens dessus-dessous
[mardi 20 mai 2008 - 16:00]
Sociologie
Couverture ouvrage
L'avenir du sensible. Le sens et les sentiments en question
Claudine Haroche
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
256 pages
Résumé :Saisir les transformations de notre sensibilité. Malgré une problématique intéressante, une approche peu empirique et qui manque de lisibilité.
Dans son dernier ouvrage, la socio-anthopologue Claudine Haroche cherche à cerner les transformations en cours de notre sensibilité sous les assauts de l’"hypermodernité".


Une présentation académique de la genèse de notre condition sensible

Appréhender les mutations de notre sensorialité nécessite un détour historique, pour revenir aux fondements socio-politiques de la condition sensible moderne. Par le biais d’une approche transdisciplinaire empruntant principalement à l’anthropologie historique et à l’anthropologie politique, Haroche, dans les deux premiers chapitres de son ouvrage, confronte deux contextes politiques : l’Ancien Régime aristocratique et la démocratie.

Disons le tout de go, Claudine Haroche n’apporte que peu d’éléments nouveaux concernant les modalités socio-politiques et culturelles d’élaboration des sens et des sentiments modernes en Occident. Elle rappelle l’importance de la retenue en tant qu’exigence sociale dans les milieux aristocratiques, comme art de gouverner et de se gouverner. S’élabore dès lors un rapport distancié au corps, une économie psychique marquée par la répression des pulsions, qui va, par capillarité sociale, s’étendre progressivement à l’ensemble de la population. Le second élément générateur d’une nouvelle condition sensible prend place dans les institutions (la cour royale, l’église ou encore de nos jours la justice) qui, en raison de leur formalisme et de leur symbolique profonde, établit des distances entre les "corps", permet la construction d’une subjectivité stable, distanciée et critique.

L’intérêt de cette mise en perspective historique et de cette anthropologie des sens réside davantage dans l’analyse du passage à un régime démocratique et à ses effets sur cette condition sensible. S’appuyant abondamment sur Tocqueville, Goffman ou encore Gauchet, l’auteur avance que si l’égalisation des conditions juridiques et politiques induite par l’établissement de la démocratie implique que chacun "a une haute idée de lui-même", le besoin de reconnaissance sociale ne disparaît pas pour autant. Au contraire, la fin d’une différenciation socio-juridique (et le mimétisme qui en découle), la mise à mal des institutions et plus généralement "le désenchantement du monde" provoque un malaise social et psychologique. En témoignent les réflexions dès la fin du XVIIIe siècle portant sur la création d’un droit de reconnaissance, et surtout la concurrence multiculturaliste identitaire qui sévit dans nos sociétés contemporaines.

Mais surtout, le besoin de formalisme et de reconnaissance, d’après l’auteur, peut aboutir dans des situations d’anomie sociale à des dérives communautaires voire sectaires dangereuses pour la démocratie. L’exemple des mouvements de jeunesse allemands cherche à illustrer ce constat. Au cours de cette période de crise multiforme de l’entre-deux-guerres, émergent des communautés fusionnelles effaçant les distances entre sphères privée et publique, exaltant la toute-puissance de la jeunesse, refusant les valeurs bourgeoises, et développant un narcissisme extrême mêlant amour de soi et de ses pairs. Pour Haroche, ces mouvements préfigurent la crise sensorielle contemporaine.

Cette première partie, qui rend à notre sensibilité moderne son épaisseur historique complexe, n’est pas exempte de défauts, notamment le choix des sources et leur utilisation. À noter, de prime abord, le choix contestable de s’appuyer principalement sur des ouvrages qui ont fait date, mais qui sont aussi largement datés (Mauss, Elias ou Halbwachs par exemple). Où sont donc les recherches récentes sur les institutions et la culture d’Ancien Régime ? Tocqueville est évoqué à outrance dans la partie consacrée à la démocratie, malgré ses partis pris, à défaut de s’intéresser à des auteurs contemporains. L’architecture du récit est parfois peu propice à la bonne compréhension du propos, tout comme les nombreuses répétitions. Enfin, la posture peut paraître ambiguë, à travers la présentation d’une société aristocratique productrice d’une sensibilité faite norme, opposée à une démocratie qui l’ébranle.


Une approche contestable des transformations de notre sensibilité

Mais c’est bien la dernière partie de l’ouvrage, consacrée aux transformations contemporaines de la condition sensible héritée de l’époque moderne, qui est la plus décevante, et ce à plus d’un titre.

À en croire la sociologue, notre monde hypermoderne se caractériserait par des conditions sociales et culturelles opposées à celles ayant permis l’élaboration de notre sensibilité moderne. Pis, nous serions face à une "mutation anthropologique"  marquée notamment par un nouveau rapport au temps, celui de l’instantanéité, producteur d’une "inconsistance du moi" qui se manifesterait par des relations sociales très lâches et éphémères ou encore l’incapacité de s’engager dans des collectifs… Ce manque de "fidélité" serait en soi très problématique car l’idée même de vivre-ensemble s’éroderait. Cette incapacité contemporaine à disposer d’une subjectivité stable et distanciée se doublerait d’une nouvelle condition sensible en formation, marquée par le primat du visuel. En effet, les flux sensoriels continus des médias de masse ont "dessaisi l’individu de la capacité de voir, le dépossède de regard et de sens critiques" . D’autres facteurs sociaux ou culturels sont au principe de ce "culte des apparences", et notamment la nouvelle division du travail qui pousse les individus à développer une personnalité narcissique se mettant perpétuellement en valeur. Au final, avance Haroche, ces transformations de la sensorialité moderne s’accompagnerait d’un "appauvrissement intérieur" , sorte d’aliénation hypermoderne : précarité psychique et sociale, culte du consommateur, repli sur la sphère privée, déclin de l’imaginaire… en seraient les manifestations.

À nouveau la question des références bibliographiques et des sources qui constituent le socle de l’analyse de Claudine Haroche refait surface : hormis des travaux marqués par leur contexte comme ceux de Senett, Bauman ou encore Lasch, l’auteur ne présente pas d’étude récente sur le lien entre hypermodernité et nouvelle condition sensible. Ces auteurs ont beau faire autorité, on ne peut les invoquer en permanence au nom d’une prétendue "préfiguration", comme aime à le dire Haroche. On préfèrerait que cette dernière ne fasse parler ces références bibliographiques en permanence, mais qu’elle aborde directement les phénomènes qu’elle nous présente. Quid des effets des flux médiatiques permanents sur les mécanismes psychiques de la perception, par exemple, ou encore de la pornographie sur le rapport au corps ? Nous n’en saurons rien. Comble du paradoxe, Vincent de Gauljénac, qui préface le livre, est l’un des représentants de la sociologie clinique . Et pourtant les recherches empiriques font défaut dans L’avenir du sensible, qui auraient pourtant permis de donner une assise plus solide à l’analyse, lui évitant de se contenter d’une posture théorique et péremptoire. Et ce ne sont pas les comparaisons dérangeantes et caricaturales entre la condition des Juifs (la figure du paria) et la sensorialité contemporaine qui peuvent constituer des exemples probants des métamorphoses de la condition sensible. L’auteur en outre n’évoque pas les critiques portées à notre hypermodernité (par exemple les "objecteurs de croissance") et semble considérer les individus comme une masse-réceptacle inerte.

La frustration du lecteur est donc à la hauteur de ses attentes, car les problématiques soulevées par la sociologue sont indéniablement stimulantes. L’ouvrage se destine donc davantage à un public curieux de saisir les dynamiques historiques qui ont permis l’élaboration de notre sensibilité. Mais on doit attribuer un mérite à Claudine Haroche : questionner les impacts de notre environnement quotidien et remettre en cause cette "fluidité" absolue, le culte de la performance ou encore le dogme de la "croissance". Car en arrière-fond de son propos transparaît une ode à la lenteur, à une "resymbolisation" du monde, afin de donner du sens à notre existence. On ne peut qu’espérer que les interrogations soulevées vont inciter à des recherches dans ce domaine de l’anthropologie de la sensibilité contemporaine.



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Crédit photo: Flickr.com/ ::stromberg [::no videos on my photostream::]
Titre du livre : L'avenir du sensible. Le sens et les sentiments en question
Auteur : Claudine Haroche
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
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1 commentaire

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Olgaria

10/06/08 14:26
L’avenir du sensible de Claudine Haroche traite de l’une des questions les plus cruciales de la contemporanéité: le vécu, le ressenti, l’éprouvé, le sensible dans les sociétés de masse, de consommation et de spectacle. Claudine Haroche a su synthétiser et théoriser d’une façon profondément éclairante le caractère fragmenté et discontinu de l’expérience vécue. Elle montre en effet que la question des manières de se conduire, de percevoir, de sentir et de penser, exige une réflexion sur le rapport au temps dans la civilisation industrielle et post-industrielle : elle insiste en particulier sur son incidence sur les liens traditionnellement structurés dans le long terme : l’amitié, l’amour, les liens familiaux, sociaux de manière générale, l’engagement, la promesse.

De Bergson à Norbert Elias, de Tocqueville à la pensée politique la plus actuelle, Claudine Haroche interroge, en les approndissant, les problèmes qui sont au cœur des démocraties aux prises avec l’économie de marché. L’avenir du sensible retrace ainsi la généalogie des catégories de sujet et d’individu dans la tradition occidentale du XVIème siècle au contemporain, évitant tant sa psychologisation que sa réduction au social. Ce sont à l’inverse les rapports complexes entre le politique et le social, le culturel et l’ économique leurs effets sur la subjectivité face aux métamorphoses anthropologiques induites par une « montée de l’ insignifiance », une banalisation du mal, renforçant l’effacement de la culpabilité, la dissolution des « manières » et des formes jusqu’ alors à l’oeuvre au plus profond de la « vie bonne ».En se reférant de façon explicite à Zygmunt Bauman et à son concept de « liquide », l’auteur entreprend de rendre compte de l’émergence dans l’individu, de manières inédites de sentir.

Tout au long de l’ humanisme civique l’individu était en effet caractérisé par des exigences de modération et des règles de déférence reflétant un sujet de la connaissance, garant de valeurs tenues pour universelles. La société pouvait ainsi se constituer au travers de ces médiations symboliques de façon à mantenir les frontières et les registres propres à l’ intimité, à la sphère privé et à la sphère publique. L’efficacité de ces dispositifs se révélait dans un « gouvernement de soi », fondement du gouvernement politique. Enoncée une première fois en Grèce, reprise à la Renaissance jusqu’aux Lumières, cette tradition a soutenue l’impératif d’un gouvernement de soi comme condition préalable et essentielle d’un gouvernement de tous et de chacun.

Claudine Haroche avec force et rigueur en rappelle les moments essentiels : la politisation du familial et la familialisation du politique, prenant l’exemple de rituels dans la société de Cour et leur devenir dans des sociétés démocratiques modernes à partir de la fin du XIXème siècle. Ce dont l’auteur rend bien compte c’est de l’effacement des médiations entre les individus, quand se diluent les espaces et les distances qui les instauraient, les structuraient en brouillant les cartes du jeu de la civilité et de la grammaire des gestes des individualités, de sorte à subvertir la possibilité même d’être un sujet, ce qui va de pair avec l’ascension triomphale de l’ individualisme et de l’informel. Le sujet se caractérise désormais par l’effacement des distances entre les individus en même temps que la dilution de la considération, qui relève en profondeur de la question de l’attention, ce qui a pour conséquence ce que Richard Sennett a désigné par l’idée d’effondrement de l’espace public.

L’ouvrage entreprend alors de développer un ensemble d’analyses portant sur l’ avènement d’individus désaffectés, l’autre versant de l’inégalté, des différentes figures de l’ injustice et de l’indifférence, attestés par le dépérissement de la catégorie éthique du respect et conduisant inéluctablement à l’humiliation dans la sphère publique . Ainsi se conclue le processus qui fait de l’homme un être supperflu, en pleine montée de l’insignifiance et d’ entropie sociale. L’auteur en examine alors les conséquences, plus les individus sont incités à exposer leur vie intime et privée, plus ils sont dépossédés de vie intérieure et d’expériences partagées. La tyrannie de la visibilité dans le monde contemporain affaiblit les registres propres au voir et au sentir en nous approchant de ce qu’ Hannah Arendt a aperçu dans le condition de paria—un sentiment de non appartenance au monde, celui d’ être en trop et superflu.Ce qui revient à dire qu l’ individualité n’ a plus rien à quoi se tenir sauf elle-même. Claudine Haroche en tire alors pleinement les conséquences :l’ inattention, le rétrécissement de la conscience et le déficit de symbolisation, de ritualisation des sentiments ramenés à la condition de sensations, réduisant alors les individus de plus en plus à l’ordre du corps passif auquel il n’est reconnu que le sens du divertissement, de l’assourdissement et de son isolement.

Le diminution progressive de l’activité de la conscience se double d’un changement dans le registre de la pensée et c’est là que se loge la transformation antrhopologique du sujet dans la modernité. Claudine Haroche part dans ses réflexions des analyses de Bergson sur les catégories d’espace et de temps qui deviennent abstraites : vidées de l’ expérience vécue d une part, et du soutien de la pensée exitentielle de l’autre, ces observations révèlent une perte fondamentale de répères symboliques où le sujet trouvait à s’inscrire ; d’où la fluidité générale, accélérée et illimitée semblent progressivement nous condamner à l’ordre du corporel réduit à la simple sensorialité et à un désordre grandissant. Ce qui est donc mis en question au travers des sens et des sentiments c’est la gouvernance même dans les démocraties contemporaines, et ce au moment où les régulations de l’espace social se sont autonomisées de celles du sujet.

Il s’agit là on l’aura compris d’une réflexion majeure sur les évolutions contemporaines.

Olgaria Matos
Professeur à l’USP ( Sao Paulo)

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