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      <title>Nonfiction.fr le portail des livres et des idees</title>
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      <description>Le portail des livres et des idees</description>
      <language>fr</language>
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         <title>Techniques culturelles : le nouvel horizon de l’archéologie des médias</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12760-techniques-culturelles-le-nouvel-horizon-de-larcheologie-des-medias.htm</link>
         <description> L’archéologie des médias compte parmi les domaines d’études apparus dans les deux dernières décennies du XX e  siècle et qui ont profondément contribué à décentrer le regard des sciences humaines. Devenue en Allemagne une discipline universitaire sous le nom de  Medienwissenschaft , elle a vu émerger des figures aussi originales que Siegfried Zielinski ou Friedrich Kittler. Bernhard Siegert s’inscrit dans cette filiation intellectuelle, tout en redéfinissant les contours de la discipline au travers d’une série d’études remarquables sur l’origine, l’émergence et le développement des sociétés par le biais de techniques culturelles. &#13;&#10;&#13;&#10; Il convient dès lors de saluer l’initiative des Presses du réel, qui proposent, sous la direction d’Emmanuel Alloa, Emanuele Quinz et Antonio Somaini, une collection consacrée aux  Médias/Théories , ainsi que le choix de rendre cet essai accessible au public francophone dans la traduction aussi précise qu’élégante de Frédérique Vargoz. L’abondance des illustrations en couleur très soignées achève de faire de cet ouvrage une publication remarquable. &#13;&#10;&#13;&#10;  De l’archéologie des médias aux techniques culturelles  &#13;&#10;&#13;&#10; L’un des gestes fondateurs de l’archéologie des médias avait été d’appliquer aux dispositifs techniques les outils conceptuels de la théorie structuraliste et poststructuraliste française. Pour le dire très simplement, il s’agissait d’étudier ce que les machines traitent, communiquent et stockent comme information à travers deux des concepts centraux de la théorie lacanienne : le réel et le symbolique (l’imaginaire subissant une certaine forme de relégation). Ainsi, le télégraphe couple des impulsions électriques (c’est-à-dire du réel) et un code de signaux courts ou longs (c’est-à-dire du symbolique). Quant au sens du message (c’est-à-dire l’imaginaire), il se résumait – selon la leçon de McLuhan – au média lui-même. &#13;&#10;&#13;&#10; Ce sort fait au sens avait d’une part permis de fonder l’archéologie des médias comme discipline universitaire, mais avait d’autre part eu pour conséquence de l’isoler des autres sciences humaines – Kittler ayant notamment proclamé vouloir exorciser l’homme des sciences humaines ! C’est cette tradition intellectuelle que Siegert reprend et déplace en ouvrant la recherche à des opérations d’articulation du réel qui ne se limitent plus aux seuls dispositifs techniques, mais englobent les gestes initiaux de toute culture. Qu’il s’agisse d’isoler un message du bruit qui l’accompagne ( filtrer ), d’ajouter une unité à un ensemble de marchandises ( compter ), d’assigner une place à des individus dans une colonie américaine ( administrer ), dans tous ces domaines, les techniques culturelles «  apparaissent comme des interfaces générant des codes entre le réel non symbolisable et les ordres culturels . » 1  &#13;&#10;&#13;&#10; Or, ces interfaces ne sont pas à proprement parler des médias, tels que l’imprimerie, la photographie ou l’ordinateur. Étudier les techniques culturelles ne revient pas à s’intéresser aux «  pratiques complexes de la lecture et de l’écriture mais aux opérations élémentaires qui séparent le symbolique du réel et qui détermine le type de pratique de déchiffrage qu’est la lecture . » 2  L’accent se déplace donc de l’appareillage technique vers un ensemble d’opérations culturelles fondamentales, ou, plus précisément, vers des «  chaînes d’opérations  » 3  ni conscientes ni inconscientes, qui distinguent et articulent les différences fondatrices d’une culture : ainsi  ouvrir  ou  fermer  une porte définit ce qui, dans telle culture, sera ou ne sera pas conçu comme intérieur et extérieur ;  enclore  du bétail fondera la différence entre animaux sauvages et domestiques, et  a fortiori  celle entre humain et animaux ;  voiler  ou  dévoiler  réglera enfin la différence entre le sacré et le profane, le pur et l’impur, etc. «  Répétées de manière récursive, représentées, mises en œuvre opératoirement, ces distinctions forment en dernier lieu des sociétés  » 4 . &#13;&#10;&#13;&#10;  Symboliser, compter, filtrer  &#13;&#10;&#13;&#10; L’un des déplacements majeurs introduit par les techniques culturelles par rapport à l’archéologie des médias se manifeste dans le passage d’une conception technique de la communication, inspirée de Claude Shannon, qui part de la relation entre un émetteur et un récepteur, à une réflexion, venue de Michel Serres, sur la nécessité anthropologique de distinguer ce qui fait sens et ce qui relève du bruit. La communication, ainsi comprise comme neutralisation du bruit, n’émerge qu’à partir du moment où un élément porteur de sens (le symbole) est identifié comme tel. Il n’y a pas de communication sans distinction entre sens et bruit, et sans le refoulement de ce dernier. On peut alors comprendre la fonction phatique du langage comme ce qui renvoie à l’existence même de cette différence : elle en manifeste l’opération et fonde l’être comme différence. &#13;&#10;&#13;&#10; De telles analyses pourront sembler familières aux lecteurs des philosophies poststructuralistes. Siegert leur donne toutefois une assise originale en les fondant sur l’archéologie d’un objet inattendu, mais aux effets conceptuels remarquables : le point typographique. Historiquement, le point apparaît pour signaler un signifiant manquant, un espace vide entre deux lettres, ou encore une omission volontaire. Dans tous les cas, ce qui manque relève d’un ordre autre que celui du symbole – néanmoins symbolisé sous la forme minimale du point. Le point fonctionne donc comme un opérateur limite qui sépare et articule, depuis «  l’époque de l’humanisme  » 5 , le réel et le symbolique. &#13;&#10;&#13;&#10; Siegert lui reconnaît une fonction analogue à celle d’un autre opérateur décisif apparu à la Renaissance : le zéro. Là où le point permet «  d’écrire l’absence d’une lettre  », le zéro permet d’écrire l’absence d’un chiffre. Tous deux participent d’une « numérisation » de la surface graphique 6 , qui organise aussi bien l’économie de l’écriture que les mathématiques : dans les deux cas, un signe vide rend tour à tour possibles l’ordonnancement perspectiviste du visible, l’édifice des mathématiques, et la littérature dans sa matérialité typographique. Ainsi, la pensée ne commence pas par des opérateurs, mais par des opérations qui distinguent et articulent le réel et le symbolique. &#13;&#10;&#13;&#10;  Quadriller, projeter, identifier  &#13;&#10;&#13;&#10; Ce qui rend le livre de Siegert captivant, c’est la façon dont ces opérations se retrouvent au centre des méthodes de gouvernementalité à l’ère du colonialisme européen, fondé sur des techniques de quadrillage, d’identification et de projection. &#13;&#10;&#13;&#10; Le quadrillage constitue une opération fondamentale : il ordonne l’espace en attribuant une place à chaque élément. Technique très ancienne, il connaît à partir de la première modernité une extension décisive, qui finit par intégrer les êtres humains. Autour de cette opération se coordonne tout un ensemble de savoirs – peinture, mathématiques, topographie, géographie, gouvernementalité – qui ont en commun de transformer le monde en image, c’est-à-dire de le soumettre en lui imposant une topographie coloniale. Ainsi, dans la fondation de nouvelles cités aux Amériques par les Espagnols, le quadrillage devient plan, cadastre et registre d’état civil. Rendant possible «  l’écriture d’espaces vides  », il est la technique qui permet d’accorder littéralement une place à l’inconnu dans le connu 7 , et donc de dominer des étendues sauvages. &#13;&#10;&#13;&#10; Dans ce projet global, Séville fut pour un temps «  l’œil qui voit le monde entier  » 8 . C’est de là que des milliers de candidats à l’émigration se projetèrent vers les Amériques. Une autre technique culturelle se déploie alors : identifier les individus, les enregistrer, déterminer leur légitimité à émigrer. Siegert examine ici le travail de la Casa de la Contratación à Séville, où se mirent en place des procédures reposant sur la redondance entre l’oral et l’écrit, des témoins assurant de la véracité de l’écrit, tandis que les registres permettaient de les identifier : la légitimité naissait donc en dernier lieu de la concordance du symbolique et du réel. Le registre aurait ainsi fabriqué des sujets en tant que corrélats de la technique royale de l’écriture. &#13;&#10;&#13;&#10;  Ouvrir, fermer, révéler  &#13;&#10;&#13;&#10; La distinction et l’articulation entre le symbolique et le réel jouent encore un rôle décisif dans l’expérience du sacré. Selon Siegert, en effet, l’histoire des techniques culturelles est aussi «  ce qui engendre une prise de conscience de la plénitude d’un monde de choses non encore différenciées, auquel toute culture reste liée comme au réservoir inépuisable de ses possibles  » 9 . C’est ce qu’il montre par l’étude d’objets aussi simples que révélateurs : portes, battants des retables, rideaux ou tapisseries. &#13;&#10;&#13;&#10; Indéniablement, les portes ont quelque chose de paradigmatique, car elles associent des acteurs humains et non humains. Siegert se rapproche ici clairement de Bruno Latour et des pensées de l’ agency , c’est-à-dire précisément de ces actions situées à la frontière entre les choses et les êtres. Mais ce qui intéresse le théoricien des médias, c’est encore et surtout la manière dont une architecture produit des différences symboliques constitutives du réel : il n’y a ni intérieur ni extérieur sans porte, ni de ville sans séparation du domaine du  nomos  où s’appliquent des lois civiles, de l’espace pastoral. La porte relie ainsi l’homme à la loi, au signifiant, voire à l’expérience affective et mystérieuse du divin que Siegert, sans doute en référence à Rudolf Otto, appelle le « numineux ». Dans le domaine de l’art religieux, il propose ainsi une analyse profonde du  Triptyque de Mérode  de Robert Campin (1425/1428), où le geste d’ouvrir ou de refermer les battants du retable se lit comme l’articulation performative de la transition entre une vision profane et une vision sacrée. &#13;&#10;&#13;&#10; Si les portes traditionnelles sont soit ouvertes, soit fermées, la modernité aurait inventé, d’après Siegert, des portes pouvant être les deux à la fois. Celle de Duchamp en est l’exemple paradigmatique : elle relie et sépare simultanément trois pièces, toujours ouverte pour deux d’entre elles et toujours fermée pour la troisième. Les portes tournantes radicalisent cette ambivalence : fermées autant qu’ouvertes, elles dissolvent les anciens seuils nomologiques et introduisent une technologie biopolitique de gestion des flux. Quant aux portes électroniques qui ne s’ouvrent qu’à l’interruption d’un courant, elles fonctionnent comme des machines cybernétiques où la distinction intérieur/extérieur perd sa stabilité symbolique et se réduit à un court‑circuit. D’où cette conclusion : «  La porte, autrefois technique culturelle instituant la distinction entre intérieur et extérieur et le passage vers le monde du numineux, s’est transformée à l’ère électronique en machine cybernétique, où le numineux est remplacé par la psychose et la vision par l’hallucination  » 10 . &#13;&#10;&#13;&#10; En faisant au chapitre suivant du tissu un objet épistémologique, Siegert radicalise cette intuition en proposant une sortie – souvent annoncée, mais jamais accomplie – de ce qu’il appelle de manière quelque peu surprenante l’hylémorphisme platonicien : les objets ne se réduisent pas à une matière portant des formes culturelles ajoutées : ils se définissent par les opérations qui produisent simultanément matière et figure. Ses analyses de tapisseries sont à cet égard particulièrement saisissantes. Dans une scène de la  Passion du Christ  (env. 1400-1425), un homme soulève le bord du linceul transparent du Christ. Or, dans un médium tissé, comment distinguer le support textile de l’image tissée ? Ici, fond et figure, matière et forme se nouent dans une articulation où se révèle leur différence autant que leur continuité. Le voile agit alors comme un opérateur phatique : signe transparent, frontière instable entre réel et symbolique, il désigne la différence entre les deux – ce vertige où se révèle le numineux. &#13;&#10;&#13;&#10; L’analyse des techniques culturelles contribue donc bien à ouvrir l’archéologie des médias à un nouveau dialogue avec ces sciences humaines dont Kittler avait voulu s’affranchir. Et ce dialogue ne se limite pas à rapprocher des positions théoriques, il opère au niveau des gestes essentiels qui fondent les cultures, soit leur manière de filtrer, compter, communiquer, quadriller, administrer ou révéler. Revenant en outre ouvertement à la question du numineux, elle semble assumer de poser à nouveau frais la question heideggerienne de l’histoire de l’être et de son voilement/dévoilement. Mais elle ne s’enlise pas pour autant dans l’hermétisme d’une métaphysique absconse, elle convoque au contraire les recherches empiriques de sociologues (Elias, Latour), d’anthropologues (Descola), d’ethnologues (Malinowski, Leroi-Gourhan) ou d’historiens des sciences (Serres, Rotman). &#13;&#10;  Notes :  1 - p. 51 2 - p. 68 3 - p. 24 4 - p. 29 5 - p. 72 6 - p. 77 7 - p. 212 8 - p. 269 9 - p. 54 10 - p. 162 </description>
         <pubDate>Tue, 14 Jul 2026 09:00:00 +0000</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>L&rsquo;arch&eacute;ologie des m&eacute;dias compte parmi les domaines d&rsquo;&eacute;tudes apparus dans les deux derni&egrave;res d&eacute;cennies du XX<sup>e</sup> si&egrave;cle et qui ont profond&eacute;ment contribu&eacute; &agrave; d&eacute;centrer le regard des sciences humaines. Devenue en Allemagne une discipline universitaire sous le nom de <em>Medienwissenschaft</em>, elle a vu &eacute;merger des figures aussi originales que Siegfried Zielinski ou Friedrich Kittler. Bernhard Siegert s&rsquo;inscrit dans cette filiation intellectuelle, tout en red&eacute;finissant les contours de la discipline au travers d&rsquo;une s&eacute;rie d&rsquo;&eacute;tudes remarquables sur l&rsquo;origine, l&rsquo;&eacute;mergence et le d&eacute;veloppement des soci&eacute;t&eacute;s par le biais de techniques culturelles.</p>

<p>Il convient d&egrave;s lors de saluer l&rsquo;initiative des Presses du r&eacute;el, qui proposent, sous la direction d&rsquo;Emmanuel Alloa, Emanuele Quinz et Antonio Somaini, une collection consacr&eacute;e aux <em>M&eacute;dias/Th&eacute;ories</em>, ainsi que le choix de rendre cet essai accessible au public francophone dans la traduction aussi pr&eacute;cise qu&rsquo;&eacute;l&eacute;gante de Fr&eacute;d&eacute;rique Vargoz. L&rsquo;abondance des illustrations en couleur tr&egrave;s soign&eacute;es ach&egrave;ve de faire de cet ouvrage une publication remarquable.</p>

<p><strong>De l&rsquo;arch&eacute;ologie des m&eacute;dias aux techniques culturelles</strong></p>

<p>L&rsquo;un des gestes fondateurs de l&rsquo;arch&eacute;ologie des m&eacute;dias avait &eacute;t&eacute; d&rsquo;appliquer aux dispositifs techniques les outils conceptuels de la th&eacute;orie structuraliste et poststructuraliste fran&ccedil;aise. Pour le dire tr&egrave;s simplement, il s&rsquo;agissait d&rsquo;&eacute;tudier ce que les machines traitent, communiquent et stockent comme information &agrave; travers deux des concepts centraux de la th&eacute;orie lacanienne : le r&eacute;el et le symbolique (l&rsquo;imaginaire subissant une certaine forme de rel&eacute;gation). Ainsi, le t&eacute;l&eacute;graphe couple des impulsions &eacute;lectriques (c&rsquo;est-&agrave;-dire du r&eacute;el) et un code de signaux courts ou longs (c&rsquo;est-&agrave;-dire du symbolique). Quant au sens du message (c&rsquo;est-&agrave;-dire l&rsquo;imaginaire), il se r&eacute;sumait &ndash; selon la le&ccedil;on de McLuhan &ndash; au m&eacute;dia lui-m&ecirc;me.</p>

<p>Ce sort fait au sens avait d&rsquo;une part permis de fonder l&rsquo;arch&eacute;ologie des m&eacute;dias comme discipline universitaire, mais avait d&rsquo;autre part eu pour cons&eacute;quence de l&rsquo;isoler des autres sciences humaines &ndash; Kittler ayant notamment proclam&eacute; vouloir exorciser l&rsquo;homme des sciences humaines&thinsp;! C&rsquo;est cette tradition intellectuelle que Siegert reprend et d&eacute;place en ouvrant la recherche &agrave; des op&eacute;rations d&rsquo;articulation du r&eacute;el qui ne se limitent plus aux seuls dispositifs techniques, mais englobent les gestes initiaux de toute culture. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;isoler un message du bruit qui l&rsquo;accompagne (<em>filtrer</em>), d&rsquo;ajouter une unit&eacute; &agrave; un ensemble de marchandises (<em>compter</em>), d&rsquo;assigner une place &agrave; des individus dans une colonie am&eacute;ricaine (<em>administrer</em>), dans tous ces domaines, les techniques culturelles &laquo;&thinsp;<em>apparaissent comme des interfaces g&eacute;n&eacute;rant des codes entre le r&eacute;el non symbolisable et les ordres culturels</em>.&thinsp;&raquo;<sup>1</sup></p>

<p>Or, ces interfaces ne sont pas &agrave; proprement parler des m&eacute;dias, tels que l&rsquo;imprimerie, la photographie ou l&rsquo;ordinateur. &Eacute;tudier les techniques culturelles ne revient pas &agrave; s&rsquo;int&eacute;resser aux &laquo;&thinsp;<em>pratiques complexes de la lecture et de l&rsquo;&eacute;criture mais aux op&eacute;rations &eacute;l&eacute;mentaires qui s&eacute;parent le symbolique du r&eacute;el et qui d&eacute;termine le type de pratique de d&eacute;chiffrage qu&rsquo;est la lecture</em>.&thinsp;&raquo;<sup>2</sup> L&rsquo;accent se d&eacute;place donc de l&rsquo;appareillage technique vers un ensemble d&rsquo;op&eacute;rations culturelles fondamentales, ou, plus pr&eacute;cis&eacute;ment, vers des &laquo;&thinsp;<em>cha&icirc;nes d&rsquo;op&eacute;rations</em>&thinsp;&raquo;<sup>3</sup> ni conscientes ni inconscientes, qui distinguent et articulent les diff&eacute;rences fondatrices d&rsquo;une culture : ainsi <em>ouvrir</em> ou <em>fermer</em> une porte d&eacute;finit ce qui, dans telle culture, sera ou ne sera pas con&ccedil;u comme int&eacute;rieur et ext&eacute;rieur&thinsp;; <em>enclore</em> du b&eacute;tail fondera la diff&eacute;rence entre animaux sauvages et domestiques, et <em>a fortiori</em> celle entre humain et animaux&thinsp;; <em>voiler</em> ou <em>d&eacute;voiler</em> r&eacute;glera enfin la diff&eacute;rence entre le sacr&eacute; et le profane, le pur et l&rsquo;impur, etc. &laquo;&thinsp;<em>R&eacute;p&eacute;t&eacute;es de mani&egrave;re r&eacute;cursive, repr&eacute;sent&eacute;es, mises en &oelig;uvre op&eacute;ratoirement, ces distinctions forment en dernier lieu des soci&eacute;t&eacute;s</em>&thinsp;&raquo;<sup>4</sup>.</p>

<p><strong>Symboliser, compter, filtrer</strong></p>

<p>L&rsquo;un des d&eacute;placements majeurs introduit par les techniques culturelles par rapport &agrave; l&rsquo;arch&eacute;ologie des m&eacute;dias se manifeste dans le passage d&rsquo;une conception technique de la communication, inspir&eacute;e de Claude Shannon, qui part de la relation entre un &eacute;metteur et un r&eacute;cepteur, &agrave; une r&eacute;flexion, venue de Michel Serres, sur la n&eacute;cessit&eacute; anthropologique de distinguer ce qui fait sens et ce qui rel&egrave;ve du bruit. La communication, ainsi comprise comme neutralisation du bruit, n&rsquo;&eacute;merge qu&rsquo;&agrave; partir du moment o&ugrave; un &eacute;l&eacute;ment porteur de sens (le symbole) est identifi&eacute; comme tel. Il n&rsquo;y a pas de communication sans distinction entre sens et bruit, et sans le refoulement de ce dernier. On peut alors comprendre la fonction phatique du langage comme ce qui renvoie &agrave; l&rsquo;existence m&ecirc;me de cette diff&eacute;rence : elle en manifeste l&rsquo;op&eacute;ration et fonde l&rsquo;&ecirc;tre comme diff&eacute;rence.</p>

<p>De telles analyses pourront sembler famili&egrave;res aux lecteurs des philosophies poststructuralistes. Siegert leur donne toutefois une assise originale en les fondant sur l&rsquo;arch&eacute;ologie d&rsquo;un objet inattendu, mais aux effets conceptuels remarquables : le point typographique. Historiquement, le point appara&icirc;t pour signaler un signifiant manquant, un espace vide entre deux lettres, ou encore une omission volontaire. Dans tous les cas, ce qui manque rel&egrave;ve d&rsquo;un ordre autre que celui du symbole &ndash; n&eacute;anmoins symbolis&eacute; sous la forme minimale du point. Le point fonctionne donc comme un op&eacute;rateur limite qui s&eacute;pare et articule, depuis &laquo;&thinsp;<em>l&rsquo;&eacute;poque de l&rsquo;humanisme</em>&thinsp;&raquo;<sup>5</sup>, le r&eacute;el et le symbolique.</p>

<p>Siegert lui reconna&icirc;t une fonction analogue &agrave; celle d&rsquo;un autre op&eacute;rateur d&eacute;cisif apparu &agrave; la Renaissance : le z&eacute;ro. L&agrave; o&ugrave; le point permet &laquo;&thinsp;<em>d&rsquo;&eacute;crire l&rsquo;absence d&rsquo;une lettre</em>&thinsp;&raquo;, le z&eacute;ro permet d&rsquo;&eacute;crire l&rsquo;absence d&rsquo;un chiffre. Tous deux participent d&rsquo;une &laquo;&thinsp;num&eacute;risation&thinsp;&raquo; de la surface graphique<sup>6</sup>, qui organise aussi bien l&rsquo;&eacute;conomie de l&rsquo;&eacute;criture que les math&eacute;matiques : dans les deux cas, un signe vide rend tour &agrave; tour possibles l&rsquo;ordonnancement perspectiviste du visible, l&rsquo;&eacute;difice des math&eacute;matiques, et la litt&eacute;rature dans sa mat&eacute;rialit&eacute; typographique. Ainsi, la pens&eacute;e ne commence pas par des op&eacute;rateurs, mais par des op&eacute;rations qui distinguent et articulent le r&eacute;el et le symbolique.</p>

<p><strong>Quadriller, projeter, identifier</strong></p>

<p>Ce qui rend le livre de Siegert captivant, c&rsquo;est la fa&ccedil;on dont ces op&eacute;rations se retrouvent au centre des m&eacute;thodes de gouvernementalit&eacute; &agrave; l&rsquo;&egrave;re du colonialisme europ&eacute;en, fond&eacute; sur des techniques de quadrillage, d&rsquo;identification et de projection.</p>

<p>Le quadrillage constitue une op&eacute;ration fondamentale : il ordonne l&rsquo;espace en attribuant une place &agrave; chaque &eacute;l&eacute;ment. Technique tr&egrave;s ancienne, il conna&icirc;t &agrave; partir de la premi&egrave;re modernit&eacute; une extension d&eacute;cisive, qui finit par int&eacute;grer les &ecirc;tres humains. Autour de cette op&eacute;ration se coordonne tout un ensemble de savoirs &ndash; peinture, math&eacute;matiques, topographie, g&eacute;ographie, gouvernementalit&eacute; &ndash; qui ont en commun de transformer le monde en image, c&rsquo;est-&agrave;-dire de le soumettre en lui imposant une topographie coloniale. Ainsi, dans la fondation de nouvelles cit&eacute;s aux Am&eacute;riques par les Espagnols, le quadrillage devient plan, cadastre et registre d&rsquo;&eacute;tat civil. Rendant possible &laquo;&thinsp;<em>l&rsquo;&eacute;criture d&rsquo;espaces vides</em>&thinsp;&raquo;, il est la technique qui permet d&rsquo;accorder litt&eacute;ralement une place &agrave; l&rsquo;inconnu dans le connu<sup>7</sup>, et donc de dominer des &eacute;tendues sauvages.</p>

<p>Dans ce projet global, S&eacute;ville fut pour un temps &laquo;&thinsp;<em>l&rsquo;&oelig;il qui voit le monde entier</em>&thinsp;&raquo;<sup>8</sup>. C&rsquo;est de l&agrave; que des milliers de candidats &agrave; l&rsquo;&eacute;migration se projet&egrave;rent vers les Am&eacute;riques. Une autre technique culturelle se d&eacute;ploie alors : identifier les individus, les enregistrer, d&eacute;terminer leur l&eacute;gitimit&eacute; &agrave; &eacute;migrer. Siegert examine ici le travail de la Casa de la Contrataci&oacute;n &agrave; S&eacute;ville, o&ugrave; se mirent en place des proc&eacute;dures reposant sur la redondance entre l&rsquo;oral et l&rsquo;&eacute;crit, des t&eacute;moins assurant de la v&eacute;racit&eacute; de l&rsquo;&eacute;crit, tandis que les registres permettaient de les identifier : la l&eacute;gitimit&eacute; naissait donc en dernier lieu de la concordance du symbolique et du r&eacute;el. Le registre aurait ainsi fabriqu&eacute; des sujets en tant que corr&eacute;lats de la technique royale de l&rsquo;&eacute;criture.</p>

<p><strong>Ouvrir, fermer, r&eacute;v&eacute;ler</strong></p>

<p>La distinction et l&rsquo;articulation entre le symbolique et le r&eacute;el jouent encore un r&ocirc;le d&eacute;cisif dans l&rsquo;exp&eacute;rience du sacr&eacute;. Selon Siegert, en effet, l&rsquo;histoire des techniques culturelles est aussi &laquo;&thinsp;<em>ce qui engendre une prise de conscience de la pl&eacute;nitude d&rsquo;un monde de choses non encore diff&eacute;renci&eacute;es, auquel toute culture reste li&eacute;e comme au r&eacute;servoir in&eacute;puisable de ses possibles</em>&thinsp;&raquo;<sup>9</sup>. C&rsquo;est ce qu&rsquo;il montre par l&rsquo;&eacute;tude d&rsquo;objets aussi simples que r&eacute;v&eacute;lateurs : portes, battants des retables, rideaux ou tapisseries.</p>

<p>Ind&eacute;niablement, les portes ont quelque chose de paradigmatique, car elles associent des acteurs humains et non humains. Siegert se rapproche ici clairement de Bruno Latour et des pens&eacute;es de l&rsquo;<em>agency</em>, c&rsquo;est-&agrave;-dire pr&eacute;cis&eacute;ment de ces actions situ&eacute;es &agrave; la fronti&egrave;re entre les choses et les &ecirc;tres. Mais ce qui int&eacute;resse le th&eacute;oricien des m&eacute;dias, c&rsquo;est encore et surtout la mani&egrave;re dont une architecture produit des diff&eacute;rences symboliques constitutives du r&eacute;el : il n&rsquo;y a ni int&eacute;rieur ni ext&eacute;rieur sans porte, ni de ville sans s&eacute;paration du domaine du <em>nomos</em> o&ugrave; s&rsquo;appliquent des lois civiles, de l&rsquo;espace pastoral. La porte relie ainsi l&rsquo;homme &agrave; la loi, au signifiant, voire &agrave; l&rsquo;exp&eacute;rience affective et myst&eacute;rieuse du divin que Siegert, sans doute en r&eacute;f&eacute;rence &agrave; Rudolf Otto, appelle le &laquo;&thinsp;numineux&thinsp;&raquo;. Dans le domaine de l&rsquo;art religieux, il propose ainsi une analyse profonde du <em>Triptyque de M&eacute;rode</em> de Robert Campin (1425/1428), o&ugrave; le geste d&rsquo;ouvrir ou de refermer les battants du retable se lit comme l&rsquo;articulation performative de la transition entre une vision profane et une vision sacr&eacute;e.</p>

<p>Si les portes traditionnelles sont soit ouvertes, soit ferm&eacute;es, la modernit&eacute; aurait invent&eacute;, d&rsquo;apr&egrave;s Siegert, des portes pouvant &ecirc;tre les deux &agrave; la fois. Celle de Duchamp en est l&rsquo;exemple paradigmatique : elle relie et s&eacute;pare simultan&eacute;ment trois pi&egrave;ces, toujours ouverte pour deux d&rsquo;entre elles et toujours ferm&eacute;e pour la troisi&egrave;me. Les portes tournantes radicalisent cette ambivalence : ferm&eacute;es autant qu&rsquo;ouvertes, elles dissolvent les anciens seuils nomologiques et introduisent une technologie biopolitique de gestion des flux. Quant aux portes &eacute;lectroniques qui ne s&rsquo;ouvrent qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;interruption d&rsquo;un courant, elles fonctionnent comme des machines cybern&eacute;tiques o&ugrave; la distinction int&eacute;rieur/ext&eacute;rieur perd sa stabilit&eacute; symbolique et se r&eacute;duit &agrave; un court‑circuit. D&rsquo;o&ugrave; cette conclusion : &laquo;<em> La porte, autrefois technique culturelle instituant la distinction entre int&eacute;rieur et ext&eacute;rieur et le passage vers le monde du numineux, s&rsquo;est transform&eacute;e &agrave; l&rsquo;&egrave;re &eacute;lectronique en machine cybern&eacute;tique, o&ugrave; le numineux est remplac&eacute; par la psychose et la vision par l&rsquo;hallucination </em>&raquo;<sup>10</sup>.</p>

<p>En faisant au chapitre suivant du tissu un objet &eacute;pist&eacute;mologique, Siegert radicalise cette intuition en proposant une sortie &ndash; souvent annonc&eacute;e, mais jamais accomplie &ndash; de ce qu&rsquo;il appelle de mani&egrave;re quelque peu surprenante l&rsquo;hyl&eacute;morphisme platonicien : les objets ne se r&eacute;duisent pas &agrave; une mati&egrave;re portant des formes culturelles ajout&eacute;es : ils se d&eacute;finissent par les op&eacute;rations qui produisent simultan&eacute;ment mati&egrave;re et figure. Ses analyses de tapisseries sont &agrave; cet &eacute;gard particuli&egrave;rement saisissantes. Dans une sc&egrave;ne de la <em>Passion du Christ</em> (env. 1400-1425), un homme soul&egrave;ve le bord du linceul transparent du Christ. Or, dans un m&eacute;dium tiss&eacute;, comment distinguer le support textile de l&rsquo;image tiss&eacute;e ? Ici, fond et figure, mati&egrave;re et forme se nouent dans une articulation o&ugrave; se r&eacute;v&egrave;le leur diff&eacute;rence autant que leur continuit&eacute;. Le voile agit alors comme un op&eacute;rateur phatique : signe transparent, fronti&egrave;re instable entre r&eacute;el et symbolique, il d&eacute;signe la diff&eacute;rence entre les deux &ndash; ce vertige o&ugrave; se r&eacute;v&egrave;le le numineux.</p>

<p>L&rsquo;analyse des techniques culturelles contribue donc bien &agrave; ouvrir l&rsquo;arch&eacute;ologie des m&eacute;dias &agrave; un nouveau dialogue avec ces sciences humaines dont Kittler avait voulu s&rsquo;affranchir. Et ce dialogue ne se limite pas &agrave; rapprocher des positions th&eacute;oriques, il op&egrave;re au niveau des gestes essentiels qui fondent les cultures, soit leur mani&egrave;re de filtrer, compter, communiquer, quadriller, administrer ou r&eacute;v&eacute;ler. Revenant en outre ouvertement &agrave; la question du numineux, elle semble assumer de poser &agrave; nouveau frais la question heideggerienne de l&rsquo;histoire de l&rsquo;&ecirc;tre et de son voilement/d&eacute;voilement. Mais elle ne s&rsquo;enlise pas pour autant dans l&rsquo;herm&eacute;tisme d&rsquo;une m&eacute;taphysique absconse, elle convoque au contraire les recherches empiriques de sociologues (Elias, Latour), d&rsquo;anthropologues (Descola), d&rsquo;ethnologues (Malinowski, Leroi-Gourhan) ou d&rsquo;historiens des sciences (Serres, Rotman).</p>
<br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 51<br />2 - p. 68<br />3 - p. 24<br />4 - p. 29<br />5 - p. 72<br />6 - p. 77<br />7 - p. 212<br />8 - p. 269<br />9 - p. 54<br />10 - p. 162<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Les enjeux politiques de l'art et de la culture</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12793-les-enjeux-politiques-de-lart-et-de-la-culture.htm</link>
         <description> Si cet ouvrage s’adresse principalement, comme l’écrit son auteur, aux acteurs culturels et artistiques, aux étudiants ainsi qu’aux publics de la sphère culturelle, c’est parce que Jean Caune n’a cessé de côtoyer ce domaine, d’en observer les évolutions et de s’interroger sur les transformations qui l’affectent. Il s’est notamment préoccupé de la fragilité croissante des manifestations artistiques et culturelles, aujourd’hui menacées par des contraintes budgétaires de plus en plus fortes. &#13;&#10;&#13;&#10; Jean Caune, après avoir été comédien et metteur en scène, fut directeur de la Maison de la culture de Chambéry ; il a contribué à la création d’un enseignement universitaire consacré aux arts du spectacle et il est aujourd’hui professeur émérite de l’université Grenoble Alpes. &#13;&#10;&#13;&#10; Plus précisément, cet ouvrage examine les mutations qui, depuis le début du XXI e  siècle, ont profondément transformé les manières de penser la culture et ses enjeux. Il y est certes question des déplacements et des difficultés qui traversent les relations sociales, mais plus encore des relations qui se construisent à travers la médiation du fait culturel. &#13;&#10;&#13;&#10;  Culture en mutation  &#13;&#10;&#13;&#10; Pour Jean Caune, les transformations du monde contemporain ne concernent pas seulement les modes de vie, la technique, l'économie ou le dérèglement climatique : elles touchent également les pratiques artistiques et culturelles. L’originalité de la perspective proposée par l’auteur réside précisément dans sa volonté de relier ces phénomènes entre eux, plutôt que de les aborder successivement comme des réalités indépendantes. &#13;&#10;&#13;&#10; Il est vrai que les mutations en cours ont fragilisé le rapport à ce que l’on nomme « culture », ainsi que les hiérarchies internes à ce domaine et les processus symboliques qui structurent la société. Mais elles ont également révélé et amplifié la fonction performative de la culture dans la réalité sociale, ainsi que la manière dont les identités individuelles et collectives se sont construites en référence aux arts et à la culture. &#13;&#10;&#13;&#10; En somme, l’ouvrage se situe à un carrefour essentiel, auquel il devient nécessaire de revenir, notamment à la lumière des difficultés financières — qu’elles soient étatiques, régionales ou municipales — auxquelles est confronté aujourd’hui le secteur artistique et culturel. &#13;&#10;&#13;&#10;  La démocratisation culturelle et ses limites  &#13;&#10;&#13;&#10; Ces difficultés financières renvoient à une histoire récente : celle de la « culture » telle qu’elle a été pensée par le ministère de la Culture depuis les grandes périodes associées aux politiques d’André Malraux puis de Jack Lang. &#13;&#10;&#13;&#10; À cette époque dominait l’idéal de la « démocratisation culturelle ». Jean Caune résume ce moment en rappelant ses ambitions mais aussi les limites qui lui sont désormais reconnues : permettre l’accès du plus grand nombre aux œuvres artistiques ; défendre une conception esthétique fondée sur l’actualisation et la transmission des œuvres du passé ; diffuser l’art auprès de tous, en s’appuyant sur la supposée magie de l’art et sur l’efficacité attribuée aux techniques de diffusion. &#13;&#10;&#13;&#10; Il est évidemment nécessaire d’interroger les limites de cette conception. Jean Caune les précise : la croyance en une puissance presque magique de l’art s’est heurtée aux obstacles sociaux, économiques et culturels qui empêchent ou compliquent la rencontre entre les œuvres et les citoyens et citoyennes. &#13;&#10;&#13;&#10; Si les années 1970 ont porté une conception émancipatrice de l’art, aussi bien sur le plan esthétique qu’éthique, les années 1980 ont déplacé la problématique en recherchant dans la création artistique le principe susceptible de redonner du sens à une société alors saturée d’images. &#13;&#10;&#13;&#10; À partir de ce constat, l’auteur a raison de s’arrêter sur une question centrale : celle des notions mêmes d’art et de culture, ainsi que des usages qui en sont faits. Il rappelle à juste titre que ces notions portent des significations inscrites dans une histoire moderne de la pensée et qu’elles recouvrent des dimensions idéologiques complexes, parfois superposées. Cependant, lorsqu’il insiste sur la séparation entre ces notions, il ne prend peut-être pas entièrement en compte sa propre remarque. C’est d'autant plus regrettable que cette séparation constitue l’un des points de tension majeurs de son ouvrage. &#13;&#10;&#13;&#10;  Sortir des oppositions figées  &#13;&#10;&#13;&#10; Jean Caune observe avec justesse que les usages contemporains opposent souvent art et culture selon une logique simplificatrice : l’art serait ce qui divise, ce qui introduit une rupture, une brèche dans l’ordre établi ; la culture serait, à l’inverse, ce qui crée du commun et tend à effacer les différences. Afin de dépasser ce dualisme, il rappelle que ces usages enferment les notions dans des essences figées, empêchant toute véritable articulation entre elles. &#13;&#10;&#13;&#10; Mais ce n’est pas le seul dualisme dont souffrent les discours sur les arts et la culture. Un autre apparaît dans le titre même de l’ouvrage : celui qui oppose culture et politique. Or, tout projet politique suppose la construction d’une communauté fondée sur des valeurs symboliques, et ces valeurs trouvent notamment leur expression dans l’art. L’enjeu n’est donc pas tant la constitution de ces dualismes que les effets d’aveuglement qu’ils produisent. L’un des principaux concerne la place réelle des arts et de la culture dans les multiples pratiques sociales. &#13;&#10;&#13;&#10; Pour préciser sa réflexion, Jean Caune revient sur les questions fondamentales qui permettent d’interroger les politiques culturelles. Beaucoup d’entre elles semblent encore se limiter aux œuvres d’art, aux ateliers d’artistes ou à d’autres dispositifs spécifiques, en oubliant trop facilement qu’une politique culturelle n’a de sens que si elle s’inscrit dans une histoire politique où se pose la question même de l’accomplissement de la démocratie. Aujourd’hui, heureusement, il est devenu difficile d’envisager ces perspectives sans rappeler que l’exercice des droits de l’homme est indissociable de celui des droits culturels, et notamment du droit à la pratique artistique. &#13;&#10;&#13;&#10; Jean Caune ajoute que la réception esthétique — donc sensible — des objets artistiques appartient au phénomène même de l’art et qu’elle contribue à déterminer les comportements culturels. Dès lors, comment dissocier, dans les discours et surtout dans les pratiques, les différents éléments qui composent cette relation entre art, culture et politique ? &#13;&#10;&#13;&#10;  Esthétique et politique  &#13;&#10;&#13;&#10; L’auteur doit évidemment éclairer le titre même de l’ouvrage : quels sont donc les « deux foyers de la culture » ? La réponse, donnée par le sous-titre — l’esthétique et la politique — fait aussitôt surgir une difficulté : que faut-il entendre par « politique » ? Jean Caune apporte une réponse précise : une écriture artistique possède en elle-même une dimension politique, au sens où le processus d’engendrement d’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, établit des rapports entre des temporalités différentes de la vie collective, mais aussi entre les temps distincts de l’artiste et du public. L’expérience sensible proposée au lecteur, au spectateur ou à l’auditeur dessine des temps, des espaces et des formes qui peuvent entrer en conflit avec ce qui fait sens dans la vie ordinaire ou, au contraire, le confirmer. &#13;&#10;&#13;&#10; Pour étayer son propos, l’auteur prend appui sur des œuvres que le lecteur ou la lectrice pourra reconnaître selon ses propres expériences culturelles. Mais surtout, ces exemples lui permettent d’interroger le processus qui construit les réactions sensibles du public. Les œuvres, notamment contemporaines, mettent en jeu des frottements entre des expériences culturelles collectives ou individuelles. Elles stimulent des imaginaires et des formes qui renvoient à la condition humaine. En évoquant, par exemple, l’improvisation, la performance ou encore la pensée métissée dans les arts, Jean Caune ne souligne pas seulement des éléments désormais intégrés dans la formation des acteurs et des actrices. Il élargit également la dimension politique des œuvres qu’il analyse. &#13;&#10;&#13;&#10; Il reprend ainsi plusieurs éléments connus : le travail des metteurs en scène sur la séparation entre la scène et la salle ; le statut de la fiction dans les arts et dans la politique contemporaine ; ou encore la multiplication des esthétiques permise par des artistes formés selon des parcours différents. &#13;&#10;&#13;&#10; Mais, au centre de toutes ces considérations, demeure une figure essentielle : le public. Celui-ci s’est lui aussi construit tout au long du XX e  siècle. Il est en partie sorti du modèle traditionnel de l’éducation populaire et continue aujourd’hui à se former. Il demeure ouvert à de nouvelles expériences artistiques, dans les lieux qui leur sont consacrés, mais également dans l’espace public, notamment dans la rue. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Tue, 14 Jul 2026 07:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12793-les-enjeux-politiques-de-lart-et-de-la-culture.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Si cet ouvrage s&rsquo;adresse principalement, comme l&rsquo;&eacute;crit son auteur, aux acteurs culturels et artistiques, aux &eacute;tudiants ainsi qu&rsquo;aux publics de la sph&egrave;re culturelle, c&rsquo;est parce que Jean Caune n&rsquo;a cess&eacute; de c&ocirc;toyer ce domaine, d&rsquo;en observer les &eacute;volutions et de s&rsquo;interroger sur les transformations qui l&rsquo;affectent. Il s&rsquo;est notamment pr&eacute;occup&eacute; de la fragilit&eacute; croissante des manifestations artistiques et culturelles, aujourd&rsquo;hui menac&eacute;es par des contraintes budg&eacute;taires de plus en plus fortes.</p>

<p>Jean Caune, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; com&eacute;dien et metteur en sc&egrave;ne, fut directeur de la&nbsp;Maison de la culture de Chamb&eacute;ry&nbsp;; il a contribu&eacute; &agrave; la cr&eacute;ation d&rsquo;un enseignement universitaire consacr&eacute; aux arts du spectacle et il est aujourd&rsquo;hui professeur &eacute;m&eacute;rite de l&rsquo;universit&eacute; Grenoble Alpes.</p>

<p>Plus pr&eacute;cis&eacute;ment, cet ouvrage examine les mutations qui, depuis le d&eacute;but du XXI<sup>e</sup> si&egrave;cle, ont profond&eacute;ment transform&eacute; les mani&egrave;res de penser la culture et ses enjeux. Il y est certes question des d&eacute;placements et des difficult&eacute;s qui traversent les relations sociales, mais plus encore des relations qui se construisent &agrave; travers la m&eacute;diation du fait culturel.</p>

<p><strong>Culture en mutation</strong></p>

<p>Pour Jean Caune, les transformations du monde contemporain ne concernent pas seulement les modes de vie, la technique, l&#39;&eacute;conomie ou le d&eacute;r&egrave;glement climatique : elles touchent &eacute;galement les pratiques artistiques et culturelles. L&rsquo;originalit&eacute; de la perspective propos&eacute;e par l&rsquo;auteur r&eacute;side pr&eacute;cis&eacute;ment dans sa volont&eacute; de relier ces ph&eacute;nom&egrave;nes entre eux, plut&ocirc;t que de les aborder successivement comme des r&eacute;alit&eacute;s ind&eacute;pendantes.</p>

<p>Il est vrai que les mutations en cours ont fragilis&eacute; le rapport &agrave; ce que l&rsquo;on nomme &laquo; culture &raquo;, ainsi que les hi&eacute;rarchies internes &agrave; ce domaine et les processus symboliques qui structurent la soci&eacute;t&eacute;. Mais elles ont &eacute;galement r&eacute;v&eacute;l&eacute; et amplifi&eacute; la fonction performative de la culture dans la r&eacute;alit&eacute; sociale, ainsi que la mani&egrave;re dont les identit&eacute;s individuelles et collectives se sont construites en r&eacute;f&eacute;rence aux arts et &agrave; la culture.</p>

<p>En somme, l&rsquo;ouvrage se situe &agrave; un carrefour essentiel, auquel il devient n&eacute;cessaire de revenir, notamment &agrave; la lumi&egrave;re des difficult&eacute;s financi&egrave;res &mdash; qu&rsquo;elles soient &eacute;tatiques, r&eacute;gionales ou municipales &mdash; auxquelles est confront&eacute; aujourd&rsquo;hui le secteur artistique et culturel.</p>

<p><strong>La d&eacute;mocratisation culturelle et ses limites</strong></p>

<p>Ces difficult&eacute;s financi&egrave;res renvoient &agrave; une histoire r&eacute;cente : celle de la &laquo; culture &raquo; telle qu&rsquo;elle a &eacute;t&eacute; pens&eacute;e par le minist&egrave;re de la Culture depuis les grandes p&eacute;riodes associ&eacute;es aux politiques d&rsquo;Andr&eacute; Malraux puis de Jack Lang.</p>

<p>&Agrave; cette &eacute;poque dominait l&rsquo;id&eacute;al de la &laquo; d&eacute;mocratisation culturelle &raquo;. Jean Caune r&eacute;sume ce moment en rappelant ses ambitions mais aussi les limites qui lui sont d&eacute;sormais reconnues : permettre l&rsquo;acc&egrave;s du plus grand nombre aux &oelig;uvres artistiques ; d&eacute;fendre une conception esth&eacute;tique fond&eacute;e sur l&rsquo;actualisation et la transmission des &oelig;uvres du pass&eacute; ; diffuser l&rsquo;art aupr&egrave;s de tous, en s&rsquo;appuyant sur la suppos&eacute;e magie de l&rsquo;art et sur l&rsquo;efficacit&eacute; attribu&eacute;e aux techniques de diffusion.</p>

<p>Il est &eacute;videmment n&eacute;cessaire d&rsquo;interroger les limites de cette conception. Jean Caune les pr&eacute;cise : la croyance en une puissance presque magique de l&rsquo;art s&rsquo;est heurt&eacute;e aux obstacles sociaux, &eacute;conomiques et culturels qui emp&ecirc;chent ou compliquent la rencontre entre les &oelig;uvres et les citoyens et citoyennes.</p>

<p>Si les ann&eacute;es 1970 ont port&eacute; une conception &eacute;mancipatrice de l&rsquo;art, aussi bien sur le plan esth&eacute;tique qu&rsquo;&eacute;thique, les ann&eacute;es 1980 ont d&eacute;plac&eacute; la probl&eacute;matique en recherchant dans la cr&eacute;ation artistique le principe susceptible de redonner du sens &agrave; une soci&eacute;t&eacute; alors satur&eacute;e d&rsquo;images.</p>

<p>&Agrave; partir de ce constat, l&rsquo;auteur a raison de s&rsquo;arr&ecirc;ter sur une question centrale : celle des notions m&ecirc;mes d&rsquo;art et de culture, ainsi que des usages qui en sont faits. Il rappelle &agrave; juste titre que ces notions portent des significations inscrites dans une histoire moderne de la pens&eacute;e et qu&rsquo;elles recouvrent des dimensions id&eacute;ologiques complexes, parfois superpos&eacute;es.&nbsp;Cependant, lorsqu&rsquo;il insiste sur la s&eacute;paration entre ces notions, il ne prend peut-&ecirc;tre pas enti&egrave;rement en compte sa propre remarque. C&rsquo;est d&#39;autant plus regrettable que cette s&eacute;paration constitue l&rsquo;un des points de tension majeurs de son ouvrage.</p>

<p><strong>Sortir des oppositions fig&eacute;es</strong></p>

<p>Jean Caune observe avec justesse que les usages contemporains opposent souvent art et culture selon une logique simplificatrice : l&rsquo;art serait ce qui divise, ce qui introduit une rupture, une br&egrave;che dans l&rsquo;ordre &eacute;tabli ; la culture serait, &agrave; l&rsquo;inverse, ce qui cr&eacute;e du commun et tend &agrave; effacer les diff&eacute;rences.&nbsp;Afin de d&eacute;passer ce dualisme, il rappelle que ces usages enferment les notions dans des essences fig&eacute;es, emp&ecirc;chant toute v&eacute;ritable articulation entre elles.</p>

<p>Mais ce n&rsquo;est pas le seul dualisme dont souffrent les discours sur les arts et la culture. Un autre appara&icirc;t dans le titre m&ecirc;me de l&rsquo;ouvrage : celui qui oppose culture et politique. Or, tout projet politique suppose la construction d&rsquo;une communaut&eacute; fond&eacute;e sur des valeurs symboliques, et ces valeurs trouvent notamment leur expression dans l&rsquo;art.&nbsp;L&rsquo;enjeu n&rsquo;est donc pas tant la constitution de ces dualismes que les effets d&rsquo;aveuglement qu&rsquo;ils produisent. L&rsquo;un des principaux concerne la place r&eacute;elle des arts et de la culture dans les multiples pratiques sociales.</p>

<p>Pour pr&eacute;ciser sa r&eacute;flexion, Jean Caune revient sur les questions fondamentales qui permettent d&rsquo;interroger les politiques culturelles. Beaucoup d&rsquo;entre elles semblent encore se limiter aux &oelig;uvres d&rsquo;art, aux ateliers d&rsquo;artistes ou &agrave; d&rsquo;autres dispositifs sp&eacute;cifiques, en oubliant trop facilement qu&rsquo;une politique culturelle n&rsquo;a de sens que si elle s&rsquo;inscrit dans une histoire politique o&ugrave; se pose la question m&ecirc;me de l&rsquo;accomplissement de la d&eacute;mocratie.&nbsp;Aujourd&rsquo;hui, heureusement, il est devenu difficile d&rsquo;envisager ces perspectives sans rappeler que l&rsquo;exercice des droits de l&rsquo;homme est indissociable de celui des droits culturels, et notamment du droit &agrave; la pratique artistique.</p>

<p>Jean Caune ajoute que la r&eacute;ception esth&eacute;tique &mdash; donc sensible &mdash; des objets artistiques appartient au ph&eacute;nom&egrave;ne m&ecirc;me de l&rsquo;art et qu&rsquo;elle contribue &agrave; d&eacute;terminer les comportements culturels. D&egrave;s lors, comment dissocier, dans les discours et surtout dans les pratiques, les diff&eacute;rents &eacute;l&eacute;ments qui composent cette relation entre art, culture et politique ?</p>

<p><strong>Esth&eacute;tique et politique</strong></p>

<p>L&rsquo;auteur doit &eacute;videmment &eacute;clairer le titre m&ecirc;me de l&rsquo;ouvrage : quels sont donc les &laquo; deux foyers de la culture &raquo; ? La r&eacute;ponse, donn&eacute;e par le sous-titre &mdash; l&rsquo;esth&eacute;tique et la politique &mdash; fait aussit&ocirc;t surgir une difficult&eacute; : que faut-il entendre par &laquo; politique &raquo; ?&nbsp;Jean Caune apporte une r&eacute;ponse pr&eacute;cise : une &eacute;criture artistique poss&egrave;de en elle-m&ecirc;me une dimension politique, au sens o&ugrave; le processus d&rsquo;engendrement d&rsquo;une &oelig;uvre d&rsquo;art, quelle qu&rsquo;elle soit, &eacute;tablit des rapports entre des temporalit&eacute;s diff&eacute;rentes de la vie collective, mais aussi entre les temps distincts de l&rsquo;artiste et du public.&nbsp;L&rsquo;exp&eacute;rience sensible propos&eacute;e au lecteur, au spectateur ou &agrave; l&rsquo;auditeur dessine des temps, des espaces et des formes qui peuvent entrer en conflit avec ce qui fait sens dans la vie ordinaire ou, au contraire, le confirmer.</p>

<p>Pour &eacute;tayer son propos, l&rsquo;auteur prend appui sur des &oelig;uvres que le lecteur ou la lectrice pourra reconna&icirc;tre selon ses propres exp&eacute;riences culturelles. Mais surtout, ces exemples lui permettent d&rsquo;interroger le processus qui construit les r&eacute;actions sensibles du public. Les &oelig;uvres, notamment contemporaines, mettent en jeu des frottements entre des exp&eacute;riences culturelles collectives ou individuelles. Elles stimulent des imaginaires et des formes qui renvoient &agrave; la condition humaine.&nbsp;En &eacute;voquant, par exemple, l&rsquo;improvisation, la performance ou encore la pens&eacute;e m&eacute;tiss&eacute;e dans les arts, Jean Caune ne souligne pas seulement des &eacute;l&eacute;ments d&eacute;sormais int&eacute;gr&eacute;s dans la formation des acteurs et des actrices. Il &eacute;largit &eacute;galement la dimension politique des &oelig;uvres qu&rsquo;il analyse.</p>

<p>Il reprend ainsi plusieurs &eacute;l&eacute;ments connus : le travail des metteurs en sc&egrave;ne sur la s&eacute;paration entre la sc&egrave;ne et la salle ; le statut de la fiction dans les arts et dans la politique contemporaine ; ou encore la multiplication des esth&eacute;tiques permise par des artistes form&eacute;s selon des parcours diff&eacute;rents.</p>

<p>Mais, au centre de toutes ces consid&eacute;rations, demeure une figure essentielle : le public. Celui-ci s&rsquo;est lui aussi construit tout au long du XX<sup>e</sup> si&egrave;cle. Il est en partie sorti du mod&egrave;le traditionnel de l&rsquo;&eacute;ducation populaire et continue aujourd&rsquo;hui &agrave; se former. Il demeure ouvert &agrave; de nouvelles exp&eacute;riences artistiques, dans les lieux qui leur sont consacr&eacute;s, mais &eacute;galement dans l&rsquo;espace public, notamment dans la rue.</p>
 
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      </item>
      <item>
         <title>Les migrations au-delà des idées reçues</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12801-les-migrations-au-dela-des-idees-recues.htm</link>
         <description> Dans  La logique de la migration. Comment les faits établis réfutent les mythes répandus  (Markus Haller, 2026), le sociologue néerlandais Hein de Haas livre une synthèse ambitieuse de plus de trente années de recherches sur les migrations internationales 1 . Son objectif est clair : dépasser les clivages idéologiques qui dominent le débat public en confrontant les idées reçues aux acquis des sciences sociales. L'ouvrage est construit autour de vingt-deux « mythes » que l'auteur entreprend de déconstruire méthodiquement, qu'ils soient portés par les discours restrictifs ou par les approches les plus favorables à l'immigration. &#13;&#10;&#13;&#10; L'une des principales qualités de l'ouvrage est de montrer que les migrations internationales obéissent à une logique plus complexe que ne le suggèrent les débats publics. De Haas rappelle notamment que la part des migrants internationaux dans la population mondiale est demeurée relativement stable au cours des dernières décennies, que le développement économique des pays d'origine tend d'abord à accroître les départs avant de les réduire et que le durcissement des contrôles aux frontières produit souvent des effets contraires à ceux recherchés, en favorisant l'installation durable plutôt que les migrations circulaires. Ce faisant, l'auteur s'inscrit dans une tradition de recherche qui considère la migration comme un phénomène structurel des sociétés contemporaines, tout en récusant les explications univoques, qu'elles soient économiques, sécuritaires ou humanitaires. &#13;&#10;&#13;&#10;  Dépasser les clivages idéologiques  &#13;&#10;&#13;&#10; L'un des principaux mérites du livre est de refuser de faire de la migration soit un problème à éradiquer, soit une solution universelle. De Haas critique aussi bien les discours alarmistes qui annoncent une « invasion » que les visions optimistes qui présentent les migrations comme la réponse au vieillissement démographique, aux pénuries de main-d'œuvre ou aux inégalités mondiales. Il propose au contraire une lecture nuancée, attentive aux effets différenciés des migrations selon les contextes économiques, sociaux et institutionnels. &#13;&#10;&#13;&#10; La conclusion prolonge cette démonstration en invitant à un changement de perspective. Pour De Haas, les migrations ne constituent ni une crise permanente ni une anomalie : elles sont une composante durable des sociétés contemporaines. Les États disposent d'une capacité d'action réelle mais limitée. Les politiques migratoires influencent davantage les formes de la mobilité que son ampleur, tandis que les politiques de fermeture produisent fréquemment des effets contre-productifs. Plus largement, l'auteur invite à déplacer le regard : les difficultés économiques et sociales attribuées à l'immigration trouvent souvent leur origine dans les inégalités, les transformations du marché du travail ou les choix de politique publique. L'enjeu n'est donc pas d'imaginer une disparition des migrations, mais de les gouverner de manière réaliste, à partir des connaissances disponibles plutôt que des représentations. &#13;&#10;&#13;&#10;  Une somme impressionnante, malgré quelques limites  &#13;&#10;&#13;&#10; L'ouvrage impressionne par l'étendue de la littérature mobilisée et par son remarquable effort de vulgarisation. Les démonstrations s'appuient sur une documentation historique, économique et démographique particulièrement riche, présentée dans un langage accessible sans rien céder à la rigueur scientifique. &#13;&#10;&#13;&#10; On pourra toutefois regretter que cette bibliographie très abondante fasse une place relativement limitée aux travaux francophones. Cette relative absence tient sans doute à la faible diffusion internationale d'une littérature encore trop rarement traduite en anglais. Il n'en demeure pas moins qu'une mise en dialogue plus explicite avec certains travaux français aurait enrichi la perspective comparative proposée par l'auteur. &#13;&#10;&#13;&#10; Au-delà de cette remarque bibliographique, on est frappé par la proximité de la posture épistémologique adoptée par Hein de Haas avec celle défendue par François Héran. Tous deux plaident pour une approche fondée sur les connaissances produites par les sciences sociales plutôt que sur les représentations ou les instrumentalisations politiques. Ils insistent également sur le caractère structurel des migrations internationales, sur les limites des politiques de fermeture et sur la nécessité de restituer la complexité des phénomènes migratoires contre les simplifications qui dominent le débat public. Enfin, ils partagent une même conception du rôle du chercheur : éclairer les choix collectifs sans prétendre définir ce que devrait être une « bonne » politique migratoire. Il appartient, selon eux, aux citoyens et à leurs représentants d'arbitrer entre des objectifs souvent concurrents ; la contribution des sciences sociales consiste à rendre ces choix plus informés, non à s'y substituer. &#13;&#10;&#13;&#10; Le choix d'une organisation fondée sur la réfutation de mythes relève par ailleurs d'une démarche désormais classique dans les ouvrages consacrés aux migrations, tant le débat public est saturé de représentations simplificatrices qu'il s'agit de déconstruire. Si ce dispositif possède une réelle efficacité pédagogique, il conduit aussi à des répétitions, particulièrement sensibles dans un volume de plus de 500 pages. Cette architecture privilégie la déconstruction des idées reçues plutôt que la construction progressive d'un cadre théorique unifié. Certains lecteurs pourront également regretter la place relativement modeste accordée aux dimensions plus qualitatives ou subjectives de l'expérience migratoire. &#13;&#10;&#13;&#10;  Une référence pour les études migratoires  &#13;&#10;&#13;&#10; Ces réserves ne diminuent en rien l'importance de cette entreprise. Par la maîtrise de la littérature internationale, la richesse des données mobilisées et sa capacité à articuler plusieurs décennies de recherches dans une synthèse cohérente, Hein de Haas livre une somme appelée à faire référence. Son principal apport est de contribuer à dépolariser le débat sur les migrations en rappelant qu'elles ne sont ni une menace existentielle ni une solution miracle, mais un phénomène social durable dont l'analyse exige de dépasser les postures idéologiques. &#13;&#10;&#13;&#10; Plus qu'un simple ouvrage de vulgarisation,  La logique de la migration  constitue une synthèse scientifique d'une rare ampleur, destinée autant aux chercheurs et aux étudiants qu'aux responsables publics. À une époque où les migrations sont devenues l'un des objets les plus polarisés du débat politique, le livre de Hein de Haas rappelle avec force ce que les sciences sociales peuvent apporter à la compréhension d'un phénomène complexe : des faits établis, des comparaisons internationales et une invitation constante à se défier des évidences. En distinguant avec rigueur le registre de la connaissance de celui de la décision politique, il contribue à restaurer une place pour l'expertise scientifique dans un débat trop souvent dominé par les passions. À ce titre, il s'impose d'ores et déjà comme l'une des références majeures de la littérature contemporaine sur les migrations internationales. &#13;&#10;  Notes :  1 - Le livre est paru en anglais en 2023 et a fait l'objet d'une réception élogieuse. </description>
         <pubDate>Mon, 13 Jul 2026 06:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12801-les-migrations-au-dela-des-idees-recues.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Dans <em>La logique de la migration. Comment les faits &eacute;tablis r&eacute;futent les mythes r&eacute;pandus</em> (Markus Haller, 2026), le sociologue n&eacute;erlandais Hein de Haas livre une synth&egrave;se ambitieuse de plus de trente ann&eacute;es de recherches sur les migrations internationales<sup>1</sup>. Son objectif est clair : d&eacute;passer les clivages id&eacute;ologiques qui dominent le d&eacute;bat public en confrontant les id&eacute;es re&ccedil;ues aux acquis des sciences sociales. L&#39;ouvrage est construit autour de vingt-deux &laquo; mythes &raquo; que l&#39;auteur entreprend de d&eacute;construire m&eacute;thodiquement, qu&#39;ils soient port&eacute;s par les discours restrictifs ou par les approches les plus favorables &agrave; l&#39;immigration.</p>

<p>L&#39;une des principales qualit&eacute;s de l&#39;ouvrage est de montrer que les migrations internationales ob&eacute;issent &agrave; une logique plus complexe que ne le sugg&egrave;rent les d&eacute;bats publics. De Haas rappelle notamment que la part des migrants internationaux dans la population mondiale est demeur&eacute;e relativement stable au cours des derni&egrave;res d&eacute;cennies, que le d&eacute;veloppement &eacute;conomique des pays d&#39;origine tend d&#39;abord &agrave; accro&icirc;tre les d&eacute;parts avant de les r&eacute;duire et que le durcissement des contr&ocirc;les aux fronti&egrave;res produit souvent des effets contraires &agrave; ceux recherch&eacute;s, en favorisant l&#39;installation durable plut&ocirc;t que les migrations circulaires. Ce faisant, l&#39;auteur s&#39;inscrit dans une tradition de recherche qui consid&egrave;re la migration comme un ph&eacute;nom&egrave;ne structurel des soci&eacute;t&eacute;s contemporaines, tout en r&eacute;cusant les explications univoques, qu&#39;elles soient &eacute;conomiques, s&eacute;curitaires ou humanitaires.</p>

<p><strong>D&eacute;passer les clivages id&eacute;ologiques</strong></p>

<p>L&#39;un des principaux m&eacute;rites du livre est de refuser de faire de la migration soit un probl&egrave;me &agrave; &eacute;radiquer, soit une solution universelle. De Haas critique aussi bien les discours alarmistes qui annoncent une &laquo; invasion &raquo; que les visions optimistes qui pr&eacute;sentent les migrations comme la r&eacute;ponse au vieillissement d&eacute;mographique, aux p&eacute;nuries de main-d&#39;&oelig;uvre ou aux in&eacute;galit&eacute;s mondiales. Il propose au contraire une lecture nuanc&eacute;e, attentive aux effets diff&eacute;renci&eacute;s des migrations selon les contextes &eacute;conomiques, sociaux et institutionnels.</p>

<p>La conclusion prolonge cette d&eacute;monstration en invitant &agrave; un changement de perspective. Pour De Haas, les migrations ne constituent ni une crise permanente ni une anomalie : elles sont une composante durable des soci&eacute;t&eacute;s contemporaines. Les &Eacute;tats disposent d&#39;une capacit&eacute; d&#39;action r&eacute;elle mais limit&eacute;e. Les politiques migratoires influencent davantage les formes de la mobilit&eacute; que son ampleur, tandis que les politiques de fermeture produisent fr&eacute;quemment des effets contre-productifs. Plus largement, l&#39;auteur invite &agrave; d&eacute;placer le regard : les difficult&eacute;s &eacute;conomiques et sociales attribu&eacute;es &agrave; l&#39;immigration trouvent souvent leur origine dans les in&eacute;galit&eacute;s, les transformations du march&eacute; du travail ou les choix de politique publique. L&#39;enjeu n&#39;est donc pas d&#39;imaginer une disparition des migrations, mais de les gouverner de mani&egrave;re r&eacute;aliste, &agrave; partir des connaissances disponibles plut&ocirc;t que des repr&eacute;sentations.</p>

<p><strong>Une somme impressionnante, malgr&eacute; quelques limites</strong></p>

<p>L&#39;ouvrage impressionne par l&#39;&eacute;tendue de la litt&eacute;rature mobilis&eacute;e et par son remarquable effort de vulgarisation. Les d&eacute;monstrations s&#39;appuient sur une documentation historique, &eacute;conomique et d&eacute;mographique particuli&egrave;rement riche, pr&eacute;sent&eacute;e dans un langage accessible sans rien c&eacute;der &agrave; la rigueur scientifique.</p>

<p>On pourra toutefois regretter que cette bibliographie tr&egrave;s abondante fasse une place relativement limit&eacute;e aux travaux francophones. Cette relative absence tient sans doute &agrave; la faible diffusion internationale d&#39;une litt&eacute;rature encore trop rarement traduite en anglais. Il n&#39;en demeure pas moins qu&#39;une mise en dialogue plus explicite avec certains travaux fran&ccedil;ais aurait enrichi la perspective comparative propos&eacute;e par l&#39;auteur.</p>

<p>Au-del&agrave; de cette remarque bibliographique, on est frapp&eacute; par la proximit&eacute; de la posture &eacute;pist&eacute;mologique adopt&eacute;e par Hein de Haas avec celle d&eacute;fendue par Fran&ccedil;ois H&eacute;ran. Tous deux plaident pour une approche fond&eacute;e sur les connaissances produites par les sciences sociales plut&ocirc;t que sur les repr&eacute;sentations ou les instrumentalisations politiques. Ils insistent &eacute;galement sur le caract&egrave;re structurel des migrations internationales, sur les limites des politiques de fermeture et sur la n&eacute;cessit&eacute; de restituer la complexit&eacute; des ph&eacute;nom&egrave;nes migratoires contre les simplifications qui dominent le d&eacute;bat public. Enfin, ils partagent une m&ecirc;me conception du r&ocirc;le du chercheur : &eacute;clairer les choix collectifs sans pr&eacute;tendre d&eacute;finir ce que devrait &ecirc;tre une &laquo; bonne &raquo; politique migratoire. Il appartient, selon eux, aux citoyens et &agrave; leurs repr&eacute;sentants d&#39;arbitrer entre des objectifs souvent concurrents ; la contribution des sciences sociales consiste &agrave; rendre ces choix plus inform&eacute;s, non &agrave; s&#39;y substituer.</p>

<p>Le choix d&#39;une organisation fond&eacute;e sur la r&eacute;futation de mythes rel&egrave;ve par ailleurs d&#39;une d&eacute;marche d&eacute;sormais classique dans les ouvrages consacr&eacute;s aux migrations, tant le d&eacute;bat public est satur&eacute; de repr&eacute;sentations simplificatrices qu&#39;il s&#39;agit de d&eacute;construire. Si ce dispositif poss&egrave;de une r&eacute;elle efficacit&eacute; p&eacute;dagogique, il conduit aussi &agrave; des r&eacute;p&eacute;titions, particuli&egrave;rement sensibles dans un volume de plus de 500 pages. Cette architecture privil&eacute;gie la d&eacute;construction des id&eacute;es re&ccedil;ues plut&ocirc;t que la construction progressive d&#39;un cadre th&eacute;orique unifi&eacute;. Certains lecteurs pourront &eacute;galement regretter la place relativement modeste accord&eacute;e aux dimensions plus qualitatives ou subjectives de l&#39;exp&eacute;rience migratoire.</p>

<p><strong>Une r&eacute;f&eacute;rence pour les &eacute;tudes migratoires</strong></p>

<p>Ces r&eacute;serves ne diminuent en rien l&#39;importance de cette entreprise. Par la ma&icirc;trise de la litt&eacute;rature internationale, la richesse des donn&eacute;es mobilis&eacute;es et sa capacit&eacute; &agrave; articuler plusieurs d&eacute;cennies de recherches dans une synth&egrave;se coh&eacute;rente, Hein de Haas livre une somme appel&eacute;e &agrave; faire r&eacute;f&eacute;rence. Son principal apport est de contribuer &agrave; d&eacute;polariser le d&eacute;bat sur les migrations en rappelant qu&#39;elles ne sont ni une menace existentielle ni une solution miracle, mais un ph&eacute;nom&egrave;ne social durable dont l&#39;analyse exige de d&eacute;passer les postures id&eacute;ologiques.</p>

<p>Plus qu&#39;un simple ouvrage de vulgarisation, <em>La logique de la migration</em> constitue une synth&egrave;se scientifique d&#39;une rare ampleur, destin&eacute;e autant aux chercheurs et aux &eacute;tudiants qu&#39;aux responsables publics. &Agrave; une &eacute;poque o&ugrave; les migrations sont devenues l&#39;un des objets les plus polaris&eacute;s du d&eacute;bat politique, le livre de Hein de Haas rappelle avec force ce que les sciences sociales peuvent apporter &agrave; la compr&eacute;hension d&#39;un ph&eacute;nom&egrave;ne complexe : des faits &eacute;tablis, des comparaisons internationales et une invitation constante &agrave; se d&eacute;fier des &eacute;vidences. En distinguant avec rigueur le registre de la connaissance de celui de la d&eacute;cision politique, il contribue &agrave; restaurer une place pour l&#39;expertise scientifique dans un d&eacute;bat trop souvent domin&eacute; par les passions. &Agrave; ce titre, il s&#39;impose d&#39;ores et d&eacute;j&agrave; comme l&#39;une des r&eacute;f&eacute;rences majeures de la litt&eacute;rature contemporaine sur les migrations internationales.</p>
<br /><b>Notes :</b><br />1 - Le livre est paru en anglais en 2023 et a fait l&#39;objet d&#39;une r&eacute;ception &eacute;logieuse.<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Quand la fiction révèle les effets des politiques migratoires</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12799-quand-la-fiction-revele-les-effets-des-politiques-migratoires.htm</link>
         <description> Peut-on gouverner la France en appliquant un programme de fermeture des frontières et d'expulsion massive des immigrés ? Après avoir imaginé, dans   Marine Le Pen Présidente   (Les Petits Matins, 2025), les premières années d'un gouvernement du Rassemblement national, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech poursuivent leur démonstration en déplaçant leur regard. Avec leur ouvrage  Sans eux  (Les Petits Matins, 2026), ils ne s'intéressent plus aux arbitrages d'un nouveau pouvoir, mais aux conséquences concrètes d'une politique de fermeture migratoire sur le fonctionnement de la société. &#13;&#10;&#13;&#10;  Un contre-récit politique  &#13;&#10;&#13;&#10; Le point de départ relève de l'expérience de pensée. Bruno Retailleau est devenu Premier ministre d'une coalition réunissant la droite et l'extrême droite (l'union des droites a eu lieu). Le gouvernement met en œuvre un programme de fermeture des frontières et d'expulsion des étrangers en situation irrégulière. Que se passe-t-il lorsqu'un pays se prive brutalement d'une partie essentielle de sa main-d'œuvre étrangère ? &#13;&#10;&#13;&#10; Cette hypothèse fait du roman un véritable contre-récit politique. Là où les discours sur la fermeture des frontières promettent le rétablissement de l'ordre,  Sans eux  imagine les désordres produits par leur application. &#13;&#10;&#13;&#10; Le récit adopte une construction chorale. Une conseillère de Matignon, d'abord convaincue du bien fondé de la politique gouvernementale, découvre progressivement les difficultés qu'elle engendre. Pour maintenir en activité certains secteurs essentiels, elle organise discrètement le recrutement de travailleurs étrangers malgré les interdictions, jusqu'à se retrouver impliquée dans une enquête judiciaire. Autour d'elle gravite une galaxie de personnages, chacun pris dans des histoires différentes. &#13;&#10;&#13;&#10;  Une démonstration par la fiction  &#13;&#10;&#13;&#10; Le roman cherche moins à imaginer un avenir vraisemblable qu'à rendre visibles les interdépendances qui relient aujourd'hui les politiques migratoires au fonctionnement de l'économie. Chaque intrigue éclaire un secteur particulier – santé, grand âge, restauration, etc. – avant de converger vers une même idée : l'immigration constitue désormais une infrastructure invisible dont la disparition provoque des effets en chaîne. &#13;&#10;&#13;&#10; Les Ehpad figurent parmi les premiers secteurs déstabilisés. Les difficultés de recrutement s'y transforment rapidement en crise de fonctionnement. La restauration fournit un autre terrain d'observation. À travers le personnage de Mamadou Diallo, qui organise les salariés pour obtenir de meilleurs salaires, les auteurs soulignent un paradoxe : en raréfiant la main-d'œuvre, la politique gouvernementale renforce le pouvoir de négociation des travailleurs migrants restants. &#13;&#10;&#13;&#10; L'enquête policière participe de la même démonstration. Partie de trafics de stupéfiants, elle remonte jusqu'à des circuits de blanchiment utilisant les crypto-monnaies, avant de rejoindre l'intrigue principale. Les mêmes réseaux servent désormais à rémunérer des travailleurs étrangers devenus clandestins. La fermeture des frontières ne supprime donc pas les besoins de main-d'œuvre ; elle les déplace vers des circuits illégaux où prospèrent fraude et criminalité. &#13;&#10;&#13;&#10;  Les limites d'une fiction démonstrative  &#13;&#10;&#13;&#10; Cette efficacité pédagogique constitue aussi la principale limite du livre, pour le lecteur qui voudrait y voir un roman. Les personnages apparaissent parfois davantage comme les supports d'une démonstration que comme des individualités complexes. Certains rebondissements semblent moins répondre aux exigences du roman qu'à celles de l'argumentation.  Sans eux  relève ainsi davantage de la politique-fiction que du roman réaliste. &#13;&#10;&#13;&#10; Ce parti pris est toutefois assumé. Les auteurs privilégient moins l'épaisseur psychologique des personnages que la mise en scène des chaînes de causalité largement absentes du débat public. La fiction devient ici un instrument de prospective. &#13;&#10;&#13;&#10; Le véritable sujet du livre dépasse ainsi la seule question migratoire. Plus encore que l'immigration, c'est l'écart entre un programme politique et les contraintes de son application qui est interrogé. Les promesses électorales se heurtent moins à des oppositions idéologiques qu'à la résistance du réel. &#13;&#10;&#13;&#10; Par le recours à la fiction, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech proposent une manière originale d'intervenir dans le débat public.  Sans eux  fait le pari qu'un récit peut parfois rendre sensibles des mécanismes économiques et sociaux qu'une démonstration savante peine à faire percevoir. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Sun, 12 Jul 2026 13:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12799-quand-la-fiction-revele-les-effets-des-politiques-migratoires.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Peut-on gouverner la France en appliquant un programme de fermeture des fronti&egrave;res et d&#39;expulsion massive des immigr&eacute;s ? Apr&egrave;s avoir imagin&eacute;, dans <a href="https://www.nonfiction.fr/article-12332-le-rn-au-pouvoir-fiction-politique-ou-prospective-immediate.htm"><em>Marine Le Pen Pr&eacute;sidente</em></a> (Les Petits Matins, 2025), les premi&egrave;res ann&eacute;es d&#39;un gouvernement du Rassemblement national, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech poursuivent leur d&eacute;monstration en d&eacute;pla&ccedil;ant leur regard. Avec leur ouvrage <em>Sans eux</em> (Les Petits Matins, 2026), ils ne s&#39;int&eacute;ressent plus aux arbitrages d&#39;un nouveau pouvoir, mais aux cons&eacute;quences concr&egrave;tes d&#39;une politique de fermeture migratoire sur le fonctionnement de la soci&eacute;t&eacute;.</p>

<p><strong>Un contre-r&eacute;cit politique</strong></p>

<p>Le point de d&eacute;part rel&egrave;ve de l&#39;exp&eacute;rience de pens&eacute;e. Bruno Retailleau est devenu Premier ministre d&#39;une coalition r&eacute;unissant la droite et l&#39;extr&ecirc;me droite (l&#39;union des droites a eu lieu). Le gouvernement met en &oelig;uvre un programme de fermeture des fronti&egrave;res et d&#39;expulsion des &eacute;trangers en situation irr&eacute;guli&egrave;re. Que se passe-t-il lorsqu&#39;un pays se prive brutalement d&#39;une partie essentielle de sa main-d&#39;&oelig;uvre &eacute;trang&egrave;re ?</p>

<p>Cette hypoth&egrave;se fait du roman un v&eacute;ritable contre-r&eacute;cit politique. L&agrave; o&ugrave; les discours sur la fermeture des fronti&egrave;res promettent le r&eacute;tablissement de l&#39;ordre, <em>Sans eux</em> imagine les d&eacute;sordres produits par leur application.</p>

<p>Le r&eacute;cit adopte une construction chorale. Une conseill&egrave;re de Matignon, d&#39;abord convaincue du bien fond&eacute; de la politique gouvernementale, d&eacute;couvre progressivement les difficult&eacute;s qu&#39;elle engendre. Pour maintenir en activit&eacute; certains secteurs essentiels, elle organise discr&egrave;tement le recrutement de travailleurs &eacute;trangers malgr&eacute; les interdictions, jusqu&#39;&agrave; se retrouver impliqu&eacute;e dans une enqu&ecirc;te judiciaire. Autour d&#39;elle gravite une galaxie de personnages, chacun pris dans des histoires diff&eacute;rentes.</p>

<p><strong>Une d&eacute;monstration par la fiction</strong></p>

<p>Le roman cherche moins &agrave; imaginer un avenir vraisemblable qu&#39;&agrave; rendre visibles les interd&eacute;pendances qui relient aujourd&#39;hui les politiques migratoires au fonctionnement de l&#39;&eacute;conomie. Chaque intrigue &eacute;claire un secteur particulier &ndash; sant&eacute;, grand &acirc;ge, restauration, etc. &ndash; avant de converger vers une m&ecirc;me id&eacute;e : l&#39;immigration constitue d&eacute;sormais une infrastructure invisible dont la disparition provoque des effets en cha&icirc;ne.</p>

<p>Les Ehpad figurent parmi les premiers secteurs d&eacute;stabilis&eacute;s. Les difficult&eacute;s de recrutement s&#39;y transforment rapidement en crise de fonctionnement. La restauration fournit un autre terrain d&#39;observation. &Agrave; travers le personnage de Mamadou Diallo, qui organise les salari&eacute;s pour obtenir de meilleurs salaires, les auteurs soulignent un paradoxe : en rar&eacute;fiant la main-d&#39;&oelig;uvre, la politique gouvernementale renforce le pouvoir de n&eacute;gociation des travailleurs migrants restants.</p>

<p>L&#39;enqu&ecirc;te polici&egrave;re participe de la m&ecirc;me d&eacute;monstration. Partie de trafics de stup&eacute;fiants, elle remonte jusqu&#39;&agrave; des circuits de blanchiment utilisant les crypto-monnaies, avant de rejoindre l&#39;intrigue principale. Les m&ecirc;mes r&eacute;seaux servent d&eacute;sormais &agrave; r&eacute;mun&eacute;rer des travailleurs &eacute;trangers devenus clandestins. La fermeture des fronti&egrave;res ne supprime donc pas les besoins de main-d&#39;&oelig;uvre ; elle les d&eacute;place vers des circuits ill&eacute;gaux o&ugrave; prosp&egrave;rent fraude et criminalit&eacute;.</p>

<p><strong>Les limites d&#39;une fiction d&eacute;monstrative</strong></p>

<p>Cette efficacit&eacute; p&eacute;dagogique constitue aussi la principale limite du livre, pour le lecteur qui voudrait y voir un roman. Les personnages apparaissent parfois davantage comme les supports d&#39;une d&eacute;monstration que comme des individualit&eacute;s complexes. Certains rebondissements semblent moins r&eacute;pondre aux exigences du roman qu&#39;&agrave; celles de l&#39;argumentation. <em>Sans eux</em> rel&egrave;ve ainsi davantage de la politique-fiction que du roman r&eacute;aliste.</p>

<p>Ce parti pris est toutefois assum&eacute;. Les auteurs privil&eacute;gient moins l&#39;&eacute;paisseur psychologique des personnages que la mise en sc&egrave;ne des cha&icirc;nes de causalit&eacute; largement absentes du d&eacute;bat public. La fiction devient ici un instrument de prospective.</p>

<p>Le v&eacute;ritable sujet du livre d&eacute;passe ainsi la seule question migratoire. Plus encore que l&#39;immigration, c&#39;est l&#39;&eacute;cart entre un programme politique et les contraintes de son application qui est interrog&eacute;. Les promesses &eacute;lectorales se heurtent moins &agrave; des oppositions id&eacute;ologiques qu&#39;&agrave; la r&eacute;sistance du r&eacute;el.</p>

<p>Par le recours &agrave; la fiction, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech proposent une mani&egrave;re originale d&#39;intervenir dans le d&eacute;bat public. <em>Sans eux</em> fait le pari qu&#39;un r&eacute;cit peut parfois rendre sensibles des m&eacute;canismes &eacute;conomiques et sociaux qu&#39;une d&eacute;monstration savante peine &agrave; faire percevoir.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Interpréter la guerre, de l’Iliade à l’Ukraine</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12788-interpreter-la-guerre-de-liliade-a-lukraine.htm</link>
         <description> Les publications consacrées à la question de la guerre se sont multipliées ces dernières années, sans doute en raison de la multiplication des conflits armés dans l’actualité. &#13;&#10;&#13;&#10; Étienne Balibar, philosophe et professeur dans plusieurs institutions, fait paraître à son tour des réflexions « sur la guerre ». L’ouvrage réunit trois contributions : le premier texte revient sur la lecture de l’Iliade d’Homère par Simone Weil ; le deuxième examine la pensée de Carl von Clausewitz et ses reprises chez Marx, Engels, Lénine et Mao ; le troisième commente la situation actuelle et notamment la guerre en Ukraine. En analyste attentif des situations contemporaines, Balibar sait mobiliser sa connaissance des textes marxistes sans jamais les appliquer de manière dogmatique, et parfois même en les utilisant comme un véritable contrepoint critique. &#13;&#10;&#13;&#10; Ces contributions se situent toutefois à distance de ce que l’on attendrait peut-être d’un théoricien. Balibar place d’ailleurs en sous-titre de son ouvrage l’expression « trois interprétations » : le terme « interprétation » est là pour suggérer que la notion de guerre ne renvoie à aucune essence stable et que les trois textes réunis ici constituent un véritable exercice de pensée à son sujet. &#13;&#10;&#13;&#10; On notera également l’élégance de la collection dans laquelle paraît cette réflexion, qui accompagne les textes de très belles illustrations artistiques. &#13;&#10;&#13;&#10;  La guerre comme tragédie de la force  &#13;&#10;&#13;&#10; Le premier article du recueil a le mérite de nous éloigner des facilités habituelles : celles qui consistent soit à proposer une doctrine définitive de la guerre, soit à réduire l’analyse à une conjoncture particulière. Parmi les nombreux écrits consacrés à la guerre, Balibar choisit de relire le texte de Simone Weil,  L’Iliade ou le poème de la force  (1940-1941, publié dans les  Cahiers du Sud ), consacré à une retraduction du poème grec. Il ne s’agit donc pas ici d’un commentaire des guerres modernes, mais plutôt d’un jeu de rapports particulièrement fécond entre des textes déjà connus. &#13;&#10;&#13;&#10; Balibar souligne un point essentiel : la lecture de Weil récuse toutes les traditions qui font de la guerre une épopée des vertus guerrières et du sacrifice. Ce qui distingue sa retraduction de l’ Iliade , notamment par rapport à la traduction littéraire classique de Paul Mazon, est l’importance accordée à la notion de « force ». Celle-ci lui permet certes de célébrer la beauté de la langue homérique, mais aussi de faire de la traduction un véritable enjeu intellectuel, en insistant sur le fait que le poème ne méprise jamais la misère engendrée par la guerre et place tous les êtres humains concernés sous une même condition commune, sans hiérarchie. &#13;&#10;&#13;&#10; Dans cette perspective apparaît également le débat sur les rapports entre la guerre et le politique — sans que Carl von Clausewitz soit encore convoqué. La notion de force vient ainsi compléter une sémantique complexe chez Simone Weil, notamment lorsqu’elle s’en sert pour restituer avec finesse le monologue intérieur d’Hector au moment de son ultime combat contre Achille. &#13;&#10;&#13;&#10; Ce qui intéresse Weil est avant tout la description de la fatalité qu’implique la présomption humaine dans l’usage de la force. La « force » n’est sans doute ni la violence, ni le pouvoir. Elle désigne plutôt la brutalité d’un rapport déséquilibré, la circulation de l’excès et de la présomption entre les adversaires qui les assujettit à un destin désastreux. &#13;&#10;&#13;&#10; C’est en soulignant ce qui, dans la force, relève de l’impolitique — l’excès sous sa double forme subjective et objective, l’hubris des combattants — que Weil établit une interprétation de la guerre directement appuyée sur le début de l’ Iliade  : «  La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose  ». &#13;&#10;&#13;&#10; Ainsi, la force a pour fonction de réduire tout autre à l’impuissance : du cadavre à la servitude et à l’esclavage. Mais il n’est pas certain que cette impuissance ne puisse pas se retourner, dès lors que le vainqueur finit lui-même par se perdre dans sa victoire. &#13;&#10;&#13;&#10;  Clausewitz : l’articulation de la guerre et de la politique  &#13;&#10;&#13;&#10; Si Balibar cherchait, à partir du texte de Simone Weil, à élaborer une forme de phénoménologie de la guerre, il change d’objectif lorsqu’il reprend la lecture d’un théoricien majeur : il s’agit alors d’établir les conditions d’une rationalité de la guerre à partir des exemples de son temps, comme de ceux du passé. &#13;&#10;&#13;&#10; Ce théoricien est Carl von Clausewitz (1780-1831), témoin direct des guerres napoléoniennes et militaire de profession. Il occupe une place centrale depuis que son ouvrage  De la guerre  (1832, publié après sa mort) a été non seulement édité, mais également largement commenté, notamment dans le monde marxiste par Engels, Marx ou Mao. L’intérêt pour cet ouvrage s’est encore renouvelé au moment de la constitution des puissances nucléaires, face auxquelles il devenait moins évident que la confrontation traditionnelle des armées sur un champ de bataille demeure décisive. De surcroît, les guerres civiles se sont multipliées. En bref, comme le souligne Balibar, il a été nécessaire de relire Clausewitz. &#13;&#10;&#13;&#10; L’analyse de Balibar revient évidemment sur la formule la plus célèbre de Clausewitz : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Suffit-il de comprendre par là que guerre et politique relèvent d’une même rationalité et se définissent en termes d’intérêts et d’objectifs ? &#13;&#10;&#13;&#10; Après avoir montré que le général prussien ne cherche pas à élaborer une théorie réaliste de la guerre juste, comme cela existait dans les traditions antérieures, Balibar met en avant l’axiomatique sur laquelle repose l’ouvrage. Celle-ci peut être résumée en quatre thèses : la guerre comme continuité de la politique par d’autres moyens ; la supériorité stratégique de la défensive sur l’attaque ou l’offensive ; la distinction entre guerre absolue et guerre limitée ; enfin, l’idée que les facteurs moraux doivent, en dernière instance, l’emporter sur les autres pour déterminer l’issue historique des guerres. &#13;&#10;&#13;&#10; Ces thèses permettent de comprendre les enjeux des débats contemporains autour de la guerre, dans la mesure où elles cherchent à dépasser Clausewitz. Soit l’on insiste sur l’idée que la guerre constitue une manière de poursuivre certains objectifs politiques en introduisant de nouveaux moyens — notamment la violence —, parce que la politique pourrait atteindre ses limites sans eux. Soit l’on affirme que la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens, ajoutés aux précédents. Autrement dit, soit la normalité de la politique contient en elle la possibilité de voir surgir une autre forme d’action dans ses propres limites, soit cette possibilité se déploie nécessairement à l’extérieur d’elle. Le propos de Balibar ne consiste pas à trancher cette alternative, car il va plus loin. Il cherche à relire les textes marxistes consacrés à Clausewitz afin d’en déterminer la portée pour notre présent. &#13;&#10;&#13;&#10;  L’Ukraine : une guerre mondiale ?  &#13;&#10;&#13;&#10; C’est pourquoi il fallait terminer ce volume en insistant sur l’une des guerres actuellement en cours, importante parce qu’il s’agit d’une guerre générale, la première de cette ampleur depuis la fin du nazisme. &#13;&#10;&#13;&#10; Il est question d’une agression contraire au droit international ; d’une guerre totale portant en elle la possibilité d’un affrontement nucléaire ; et d’une guerre dans laquelle notre responsabilité est pleinement engagée. &#13;&#10;&#13;&#10; Le rapport entre les ambitions de Vladimir Poutine et la volonté des citoyens et citoyennes d’Ukraine méritait donc cette dernière « interprétation ». Pour Balibar, cette guerre est leur guerre d’indépendance. C’est par elle qu’ils peuvent poursuivre leur constitution en État. Elle conduit ainsi à formuler une opposition fondamentale : d’un côté, une nation en formation ; de l’autre, un empire totalitaire. &#13;&#10;&#13;&#10; En évoquant également la division Nord-Sud, Balibar élargit son analyse à une dimension planétaire. Il insiste alors sur le fait que les espaces politiques sont de moins en moins séparés ou autonomes les uns par rapport aux autres. La guerre en Ukraine n’est donc pas une guerre locale : elle engage, bien au-delà du seul théâtre ukrainien, l’ensemble des équilibres politiques contemporains. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Fri, 10 Jul 2026 10:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12788-interpreter-la-guerre-de-liliade-a-lukraine.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Les publications consacr&eacute;es &agrave; la question de la guerre se sont multipli&eacute;es ces derni&egrave;res ann&eacute;es, sans doute en raison de la multiplication des conflits arm&eacute;s dans l&rsquo;actualit&eacute;.</p>

<p>&Eacute;tienne Balibar, philosophe et professeur dans plusieurs institutions, fait para&icirc;tre &agrave; son tour des r&eacute;flexions&nbsp;&laquo; sur la guerre &raquo;. L&rsquo;ouvrage r&eacute;unit trois contributions : le premier texte revient sur la lecture de l&rsquo;Iliade d&rsquo;Hom&egrave;re par Simone Weil ; le deuxi&egrave;me examine la pens&eacute;e de Carl von Clausewitz et ses reprises chez Marx, Engels, L&eacute;nine et Mao ; le troisi&egrave;me commente la situation actuelle et notamment la guerre en Ukraine.&nbsp;En analyste attentif des situations contemporaines, Balibar sait mobiliser sa connaissance des textes marxistes sans jamais les appliquer de mani&egrave;re dogmatique, et parfois m&ecirc;me en les utilisant comme un v&eacute;ritable contrepoint critique.</p>

<p>Ces contributions se situent toutefois &agrave; distance de ce que l&rsquo;on attendrait peut-&ecirc;tre d&rsquo;un th&eacute;oricien. Balibar place d&rsquo;ailleurs en sous-titre de son ouvrage l&rsquo;expression &laquo; trois interpr&eacute;tations &raquo; : le terme &laquo; interpr&eacute;tation &raquo; est l&agrave; pour sugg&eacute;rer que la notion de guerre&nbsp;ne renvoie &agrave; aucune essence stable et&nbsp;que les trois textes r&eacute;unis ici constituent un v&eacute;ritable exercice de pens&eacute;e &agrave; son sujet.</p>

<p>On notera &eacute;galement l&rsquo;&eacute;l&eacute;gance de la collection dans laquelle para&icirc;t cette r&eacute;flexion, qui accompagne les textes de tr&egrave;s belles illustrations artistiques.</p>

<p><strong>La guerre comme trag&eacute;die de la force</strong></p>

<p>Le premier article du recueil a le m&eacute;rite de nous &eacute;loigner des facilit&eacute;s habituelles : celles qui consistent soit &agrave; proposer une doctrine d&eacute;finitive de la guerre, soit &agrave; r&eacute;duire l&rsquo;analyse &agrave; une conjoncture particuli&egrave;re. Parmi les nombreux &eacute;crits consacr&eacute;s &agrave; la guerre, Balibar choisit de relire le texte de Simone Weil, <em>L&rsquo;Iliade ou le po&egrave;me de la force</em> (1940-1941, publi&eacute; dans les <em>Cahiers du Sud</em>), consacr&eacute; &agrave; une retraduction du po&egrave;me grec.&nbsp;Il ne s&rsquo;agit donc pas ici d&rsquo;un commentaire des guerres modernes, mais plut&ocirc;t d&rsquo;un jeu de rapports particuli&egrave;rement f&eacute;cond entre des textes d&eacute;j&agrave; connus.</p>

<p>Balibar souligne un point essentiel : la lecture de Weil r&eacute;cuse toutes les traditions qui font de la guerre une &eacute;pop&eacute;e des vertus guerri&egrave;res et du sacrifice. Ce qui distingue sa retraduction de l&rsquo;<em>Iliade</em>, notamment par rapport &agrave; la traduction litt&eacute;raire classique de Paul Mazon, est l&rsquo;importance accord&eacute;e &agrave; la notion de &laquo; force &raquo;. Celle-ci lui permet certes de c&eacute;l&eacute;brer la beaut&eacute; de la langue hom&eacute;rique, mais aussi de faire de la traduction un v&eacute;ritable enjeu intellectuel, en insistant sur le fait que le po&egrave;me ne m&eacute;prise jamais la mis&egrave;re engendr&eacute;e par la guerre et place tous les &ecirc;tres humains concern&eacute;s sous une m&ecirc;me condition commune, sans hi&eacute;rarchie.</p>

<p>Dans cette perspective appara&icirc;t &eacute;galement le d&eacute;bat sur les rapports entre la guerre et le politique &mdash; sans que Carl von Clausewitz soit encore convoqu&eacute;. La notion de force vient ainsi compl&eacute;ter une s&eacute;mantique complexe chez Simone Weil, notamment lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;en sert pour restituer avec finesse le monologue int&eacute;rieur d&rsquo;Hector au moment de son ultime combat contre Achille.</p>

<p>Ce qui int&eacute;resse Weil est avant tout la description de la fatalit&eacute; qu&rsquo;implique la pr&eacute;somption humaine dans l&rsquo;usage de la force. La &laquo; force &raquo; n&rsquo;est sans doute ni la violence, ni le pouvoir. Elle d&eacute;signe plut&ocirc;t la brutalit&eacute; d&rsquo;un rapport d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;, la circulation de l&rsquo;exc&egrave;s et de la pr&eacute;somption entre les adversaires qui les assujettit &agrave; un destin d&eacute;sastreux.</p>

<p>C&rsquo;est en soulignant ce qui, dans la force, rel&egrave;ve de l&rsquo;impolitique &mdash; l&rsquo;exc&egrave;s sous sa double forme subjective et objective, l&rsquo;hubris des combattants &mdash; que Weil &eacute;tablit une interpr&eacute;tation de la guerre directement appuy&eacute;e sur le d&eacute;but de l&rsquo;<em>Iliade</em> : &laquo; <em>La force, c&rsquo;est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose</em> &raquo;.</p>

<p>Ainsi, la force a pour fonction de r&eacute;duire tout autre &agrave; l&rsquo;impuissance : du cadavre &agrave; la servitude et &agrave; l&rsquo;esclavage. Mais il n&rsquo;est pas certain que cette impuissance ne puisse pas se retourner, d&egrave;s lors que le vainqueur finit lui-m&ecirc;me par se perdre dans sa victoire.</p>

<p><strong>Clausewitz : l&rsquo;articulation de la guerre et de la politique</strong></p>

<p>Si Balibar cherchait, &agrave; partir du texte de Simone Weil, &agrave; &eacute;laborer une forme de ph&eacute;nom&eacute;nologie de la guerre, il change d&rsquo;objectif lorsqu&rsquo;il reprend la lecture d&rsquo;un th&eacute;oricien majeur : il s&rsquo;agit alors d&rsquo;&eacute;tablir les conditions d&rsquo;une rationalit&eacute; de la guerre &agrave; partir des exemples de son temps, comme de ceux du pass&eacute;.</p>

<p>Ce th&eacute;oricien est Carl von Clausewitz (1780-1831), t&eacute;moin direct des guerres napol&eacute;oniennes et militaire de profession. Il occupe une place centrale depuis que son ouvrage <em>De la guerre</em> (1832, publi&eacute; apr&egrave;s sa mort) a &eacute;t&eacute; non seulement &eacute;dit&eacute;, mais &eacute;galement largement comment&eacute;, notamment dans le monde marxiste par Engels, Marx ou Mao. L&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t pour cet ouvrage s&rsquo;est encore renouvel&eacute; au moment de la constitution des puissances nucl&eacute;aires, face auxquelles il devenait moins &eacute;vident que la confrontation traditionnelle des arm&eacute;es sur un champ de bataille demeure d&eacute;cisive. De surcro&icirc;t, les guerres civiles se sont multipli&eacute;es. En bref, comme le souligne Balibar, il a &eacute;t&eacute; n&eacute;cessaire de relire Clausewitz.</p>

<p>L&rsquo;analyse de Balibar revient &eacute;videmment sur la formule la plus c&eacute;l&egrave;bre de Clausewitz : &laquo; La guerre est la continuation de la politique par d&rsquo;autres moyens &raquo;. Suffit-il de comprendre par l&agrave; que guerre et politique rel&egrave;vent d&rsquo;une m&ecirc;me rationalit&eacute; et se d&eacute;finissent en termes d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;ts et d&rsquo;objectifs ?</p>

<p>Apr&egrave;s avoir montr&eacute; que le g&eacute;n&eacute;ral prussien ne cherche pas &agrave; &eacute;laborer une th&eacute;orie r&eacute;aliste de la guerre juste, comme cela existait dans les traditions ant&eacute;rieures, Balibar met en avant l&rsquo;axiomatique sur laquelle repose l&rsquo;ouvrage. Celle-ci peut &ecirc;tre r&eacute;sum&eacute;e en quatre th&egrave;ses : la guerre comme continuit&eacute; de la politique par d&rsquo;autres moyens ; la sup&eacute;riorit&eacute; strat&eacute;gique de la d&eacute;fensive sur l&rsquo;attaque ou l&rsquo;offensive ; la distinction entre guerre absolue et guerre limit&eacute;e ; enfin, l&rsquo;id&eacute;e que les facteurs moraux doivent, en derni&egrave;re instance, l&rsquo;emporter sur les autres pour d&eacute;terminer l&rsquo;issue historique des guerres.</p>

<p>Ces th&egrave;ses permettent de comprendre les enjeux des d&eacute;bats contemporains autour de la guerre, dans la mesure o&ugrave; elles cherchent &agrave; d&eacute;passer Clausewitz. Soit l&rsquo;on insiste sur l&rsquo;id&eacute;e que la guerre constitue une mani&egrave;re de poursuivre certains objectifs politiques en introduisant de nouveaux moyens &mdash; notamment la violence &mdash;, parce que la politique pourrait atteindre ses limites sans eux. Soit l&rsquo;on affirme que la guerre n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la continuation de la politique par d&rsquo;autres moyens, ajout&eacute;s aux pr&eacute;c&eacute;dents.&nbsp;Autrement dit, soit la normalit&eacute; de la politique contient en elle la possibilit&eacute; de voir surgir une autre forme d&rsquo;action dans ses propres limites, soit cette possibilit&eacute; se d&eacute;ploie n&eacute;cessairement &agrave; l&rsquo;ext&eacute;rieur d&rsquo;elle. Le propos de Balibar ne consiste pas &agrave; trancher cette alternative, car il va plus loin. Il cherche &agrave; relire les textes marxistes consacr&eacute;s &agrave; Clausewitz afin d&rsquo;en d&eacute;terminer la port&eacute;e pour notre pr&eacute;sent.</p>

<p><strong>L&rsquo;Ukraine : une guerre mondiale ?</strong></p>

<p>C&rsquo;est pourquoi il fallait terminer ce volume en insistant sur l&rsquo;une des guerres actuellement en cours, importante parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une guerre g&eacute;n&eacute;rale, la premi&egrave;re de cette ampleur depuis la fin du nazisme.</p>

<p>Il est question d&rsquo;une agression contraire au droit international ; d&rsquo;une guerre totale portant en elle la possibilit&eacute; d&rsquo;un affrontement nucl&eacute;aire ; et d&rsquo;une guerre dans laquelle notre responsabilit&eacute; est pleinement engag&eacute;e.</p>

<p>Le rapport entre les ambitions de Vladimir Poutine et la volont&eacute; des citoyens et citoyennes d&rsquo;Ukraine m&eacute;ritait donc cette derni&egrave;re &laquo; interpr&eacute;tation &raquo;. Pour Balibar, cette guerre est leur guerre d&rsquo;ind&eacute;pendance. C&rsquo;est par elle qu&rsquo;ils peuvent poursuivre leur constitution en &Eacute;tat. Elle conduit ainsi &agrave; formuler une opposition fondamentale : d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, une nation en formation ; de l&rsquo;autre, un empire totalitaire.</p>

<p>En &eacute;voquant &eacute;galement la division Nord-Sud, Balibar &eacute;largit son analyse &agrave; une dimension plan&eacute;taire. Il insiste alors sur le fait que les espaces politiques sont de moins en moins s&eacute;par&eacute;s ou autonomes les uns par rapport aux autres.&nbsp;La guerre en Ukraine n&rsquo;est donc pas une guerre locale : elle engage, bien au-del&agrave; du seul th&eacute;&acirc;tre ukrainien, l&rsquo;ensemble des &eacute;quilibres politiques contemporains.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Deux manières de penser l'immigration</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12795-deux-manieres-de-penser-limmigration.htm</link>
         <description> Parus à quelques mois d'intervalle,  Face à l'immigration. Le savant et le politique  (Collège de France, 2026) de François Héran et  De l'immigration en France  (Grasset, 2026) de Patrick Weil abordent un même objet — les migrations contemporaines — mais depuis deux positions intellectuelles sensiblement différentes. Tous deux comptent parmi les meilleurs spécialistes français des politiques migratoires et entendent contribuer à un débat public saturé d'approximations et de controverses. Pourtant, là où François Héran revendique la retenue du chercheur face aux choix politiques, Patrick Weil assume pleinement de formuler des propositions de réforme. La lecture croisée de ces deux ouvrages éclaire ainsi moins les migrations elles-mêmes que les différentes manières dont un savant peut intervenir dans la cité. &#13;&#10;&#13;&#10;  Le chercheur face aux controverses  &#13;&#10;&#13;&#10; Le livre de François Héran reprend et développe la leçon de clôture de son enseignement au Collège de France. Son ambition n'est pas de définir ce que devrait être une « bonne » politique migratoire, mais de rappeler ce que les sciences sociales permettent d'établir avec un degré raisonnable de certitude. Dans un contexte où les statistiques sont constamment mobilisées à des fins polémiques, le démographe s'attache à déconstruire plusieurs représentations largement diffusées dans le débat public : l'idée d'une « submersion migratoire », celle d'un prétendu « appel d'air » provoqué par la protection sociale ou encore certaines interprétations du regroupement familial et du droit d'asile. Les données disponibles conduisent, selon lui, à relativiser des diagnostics souvent présentés comme des évidences. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette réflexion débouche sur une critique plus générale de l'opposition, devenue classique dans les débats sur l'immigration, entre une approche « morale », volontiers disqualifiée comme naïve ou angélique, et une approche « politique », réputée plus réaliste parce que plus restrictive. À partir de la parabole du Bon Samaritain, François Héran montre que cette alternative est largement artificielle. Les démocraties ne peuvent ni ignorer les principes qu'elles revendiquent — dignité de la personne, droit d'asile, protection des droits fondamentaux — ni faire abstraction des dynamiques économiques, démographiques et géopolitiques qui rendent les migrations durables. Opposer morale et politique revient ainsi à méconnaître à la fois les exigences de l'État de droit et la réalité même du phénomène migratoire. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette analyse conduit François Héran à défendre une conception exigeante de l'expertise. Le rôle du chercheur n'est pas de trancher entre plusieurs politiques possibles mais d'écarter celles qui reposent sur des prémisses factuellement erronées. Les sciences sociales ne disent pas quelle politique adopter ; elles permettent en revanche de préciser les termes du débat démocratique en invalidant les diagnostics manifestement faux. La décision appartient en dernier ressort aux responsables politiques et aux citoyens. &#13;&#10;&#13;&#10;  Réformer la politique migratoire  &#13;&#10;&#13;&#10; Patrick Weil adopte une démarche sensiblement différente. Son livre relève davantage de l'essai de réforme que de la réflexion épistémologique. La première partie passe en revue les principaux dysfonctionnements de la politique française de l'immigration : complexité des procédures de séjour, faiblesse des moyens des préfectures, difficultés d'exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF), inadéquation entre les besoins du marché du travail et les règles d'admission des travailleurs étrangers. À chacun de ces constats correspond une série de propositions destinées à rendre l'action publique plus cohérente : simplification des procédures, réorganisation administrative, développement des contrats saisonniers pluriannuels, extension des accords Vacances-Travail ou encore recentrage des moyens de contrôle sur l'immigration irrégulière. &#13;&#10;&#13;&#10; L'auteur justifie les accords de Schengen, le règlement de Dublin et défend le Pacte européen sur la migration et l'asile, qui vient tout juste d'entrer en vigueur. À rebours de certaines propositions visant à remettre en cause les engagements internationaux de la France, il souligne que les conventions européennes et internationales laissent aux États une marge d'action plus importante qu'on ne le prétend souvent. Leur dénonciation ne résoudrait pas les difficultés rencontrées par la politique migratoire française et risquerait, selon lui, d'affaiblir plus largement la protection internationale des droits fondamentaux. &#13;&#10;&#13;&#10; La seconde partie élargit la réflexion en inscrivant ces réformes dans une histoire plus longue de la République française. Patrick Weil revient sur la construction de la laïcité et conclut par une réflexion sur le récit national, qu'il considère comme une dimension essentielle de l'intégration. La politique migratoire ne peut, selon lui, être dissociée du cadre politique et symbolique dans lequel elle s'inscrit. &#13;&#10;&#13;&#10;  Des convergences inattendues  &#13;&#10;&#13;&#10; Si les deux auteurs diffèrent dans leur manière d'aborder le sujet, leurs analyses présentent néanmoins plusieurs convergences. Tous deux récusent les discours catastrophistes qui dominent souvent le débat public et soulignent la nécessité d'appuyer les décisions sur un diagnostic rigoureux des réalités migratoires. Tous deux rappellent également que la politique de l'immigration ne saurait être pensée en dehors de l'État de droit. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette proximité apparaît particulièrement dans leur manière d'aborder les rapports entre principes et efficacité. Là où François Héran refuse d'opposer les exigences morales aux contraintes de l'action publique, Patrick Weil montre que les engagements internationaux de la France ne constituent pas les obstacles insurmontables souvent dénoncés dans le débat public. Chez l'un comme chez l'autre, les principes juridiques et humanitaires ne sont pas présentés comme des limites extérieures à la politique, mais comme l'une des conditions de sa légitimité et de son efficacité. Tous deux invitent ainsi à dépasser plusieurs faux dilemmes qui structurent les controverses contemporaines : ouverture contre fermeture, humanité contre fermeté, morale contre réalisme. &#13;&#10;&#13;&#10; La principale différence tient finalement au statut qu'ils attribuent à leur propre expertise. Là où Héran s'efforce de maintenir une frontière nette entre le travail scientifique et la décision politique, Weil considère que la connaissance acquise par le chercheur fonde également une responsabilité de proposition. L'un revendique la neutralité de l'expertise ; l'autre assume une forme d'engagement réformateur. Cette différence explique aussi la structure des deux ouvrages.  Face à l'immigration  est avant tout une réflexion sur la production des savoirs et leur place dans l'espace public ;  De l'immigration en France  relève davantage du livre-programme, organisé autour d'un ensemble de réformes destinées à alimenter le débat politique. &#13;&#10;&#13;&#10;  Les frontières de l'expertise  &#13;&#10;&#13;&#10; Ces choix éditoriaux produisent des effets contrastés. La prudence de François Héran confère à son ouvrage une grande solidité intellectuelle, mais peut laisser le lecteur sur sa faim lorsqu'il s'agit de dégager des perspectives d'action. À l'inverse, Patrick Weil avance de nombreuses propositions concrètes qui stimulent la réflexion, au prix parfois d'une démonstration trop rapide ou d'une discussion insuffisante des difficultés de mise en œuvre. Les deux livres présentent ainsi des limites symétriques : l'un privilégie l'analyse au détriment de la prescription ; l'autre la prescription au détriment de la démonstration. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette complémentarité constitue précisément l'intérêt de leur lecture conjointe. Pris séparément, chacun éclaire une dimension essentielle des débats migratoires contemporains ; lus ensemble, ils montrent que la discussion sur l'immigration ne peut être réduite ni à une confrontation entre les faits et les opinions, ni à une opposition entre morale et réalisme politique. Les connaissances produites par les sciences sociales ne dictent pas les choix démocratiques, mais elles permettent d'en préciser les termes, d'écarter les faux diagnostics et de déconstruire les oppositions simplificatrices qui encombrent le débat public. Patrick Weil rappelle, quant à lui, que l'expertise peut aussi nourrir un projet de réforme, à condition d'assumer le passage du constat à la proposition. &#13;&#10;&#13;&#10; La lecture croisée de ces deux essais invite ainsi à distinguer plus clairement ce qui relève de l'analyse scientifique, du débat démocratique et de la décision politique. Tous deux montrent, chacun à sa manière, qu'une politique migratoire peut être à la fois fidèle aux principes de l'État de droit, attentive aux réalités sociales et soucieuse d'efficacité. C'est sans doute la principale leçon que l'on retire de ces deux ouvrages : le savoir ne remplace pas la décision politique, mais il demeure la meilleure protection contre les faux dilemmes qui fragilisent le débat démocratique. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Thu, 09 Jul 2026 10:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12795-deux-manieres-de-penser-limmigration.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Parus &agrave; quelques mois d&#39;intervalle, <em>Face &agrave; l&#39;immigration. Le savant et le politique</em> (Coll&egrave;ge de France, 2026) de Fran&ccedil;ois H&eacute;ran et <em>De l&#39;immigration en France</em> (Grasset, 2026) de Patrick Weil abordent un m&ecirc;me objet &mdash; les migrations contemporaines &mdash; mais depuis deux positions intellectuelles sensiblement diff&eacute;rentes. Tous deux comptent parmi les meilleurs sp&eacute;cialistes fran&ccedil;ais des politiques migratoires et entendent contribuer &agrave; un d&eacute;bat public satur&eacute; d&#39;approximations et de controverses. Pourtant, l&agrave; o&ugrave; Fran&ccedil;ois H&eacute;ran revendique la retenue du chercheur face aux choix politiques, Patrick Weil assume pleinement de formuler des propositions de r&eacute;forme. La lecture crois&eacute;e de ces deux ouvrages &eacute;claire ainsi moins les migrations elles-m&ecirc;mes que les diff&eacute;rentes mani&egrave;res dont un savant peut intervenir dans la cit&eacute;.</p>

<p><strong>Le chercheur face aux controverses</strong></p>

<p>Le livre de Fran&ccedil;ois H&eacute;ran reprend et d&eacute;veloppe la le&ccedil;on de cl&ocirc;ture de son enseignement au Coll&egrave;ge de France. Son ambition n&#39;est pas de d&eacute;finir ce que devrait &ecirc;tre une &laquo; bonne &raquo; politique migratoire, mais de rappeler ce que les sciences sociales permettent d&#39;&eacute;tablir avec un degr&eacute; raisonnable de certitude. Dans un contexte o&ugrave; les statistiques sont constamment mobilis&eacute;es &agrave; des fins pol&eacute;miques, le d&eacute;mographe s&#39;attache &agrave; d&eacute;construire plusieurs repr&eacute;sentations largement diffus&eacute;es dans le d&eacute;bat public : l&#39;id&eacute;e d&#39;une &laquo; submersion migratoire &raquo;, celle d&#39;un pr&eacute;tendu &laquo; appel d&#39;air &raquo; provoqu&eacute; par la protection sociale ou encore certaines interpr&eacute;tations du regroupement familial et du droit d&#39;asile. Les donn&eacute;es disponibles conduisent, selon lui, &agrave; relativiser des diagnostics souvent pr&eacute;sent&eacute;s comme des &eacute;vidences.</p>

<p>Cette r&eacute;flexion d&eacute;bouche sur une critique plus g&eacute;n&eacute;rale de l&#39;opposition, devenue classique dans les d&eacute;bats sur l&#39;immigration, entre une approche &laquo; morale &raquo;, volontiers disqualifi&eacute;e comme na&iuml;ve ou ang&eacute;lique, et une approche &laquo; politique &raquo;, r&eacute;put&eacute;e plus r&eacute;aliste parce que plus restrictive. &Agrave; partir de la parabole du Bon Samaritain, Fran&ccedil;ois H&eacute;ran montre que cette alternative est largement artificielle. Les d&eacute;mocraties ne peuvent ni ignorer les principes qu&#39;elles revendiquent &mdash; dignit&eacute; de la personne, droit d&#39;asile, protection des droits fondamentaux &mdash; ni faire abstraction des dynamiques &eacute;conomiques, d&eacute;mographiques et g&eacute;opolitiques qui rendent les migrations durables. Opposer morale et politique revient ainsi &agrave; m&eacute;conna&icirc;tre &agrave; la fois les exigences de l&#39;&Eacute;tat de droit et la r&eacute;alit&eacute; m&ecirc;me du ph&eacute;nom&egrave;ne migratoire.</p>

<p>Cette analyse conduit Fran&ccedil;ois H&eacute;ran &agrave; d&eacute;fendre une conception exigeante de l&#39;expertise. Le r&ocirc;le du chercheur n&#39;est pas de trancher entre plusieurs politiques possibles mais d&#39;&eacute;carter celles qui reposent sur des pr&eacute;misses factuellement erron&eacute;es. Les sciences sociales ne disent pas quelle politique adopter ; elles permettent en revanche de pr&eacute;ciser les termes du d&eacute;bat d&eacute;mocratique en invalidant les diagnostics manifestement faux. La d&eacute;cision appartient en dernier ressort aux responsables politiques et aux citoyens.</p>

<p><strong>R&eacute;former la politique migratoire</strong></p>

<p>Patrick Weil adopte une d&eacute;marche sensiblement diff&eacute;rente. Son livre rel&egrave;ve davantage de l&#39;essai de r&eacute;forme que de la r&eacute;flexion &eacute;pist&eacute;mologique. La premi&egrave;re partie passe en revue les principaux dysfonctionnements de la politique fran&ccedil;aise de l&#39;immigration : complexit&eacute; des proc&eacute;dures de s&eacute;jour, faiblesse des moyens des pr&eacute;fectures, difficult&eacute;s d&#39;ex&eacute;cution des obligations de quitter le territoire fran&ccedil;ais (OQTF), inad&eacute;quation entre les besoins du march&eacute; du travail et les r&egrave;gles d&#39;admission des travailleurs &eacute;trangers. &Agrave; chacun de ces constats correspond une s&eacute;rie de propositions destin&eacute;es &agrave; rendre l&#39;action publique plus coh&eacute;rente : simplification des proc&eacute;dures, r&eacute;organisation administrative, d&eacute;veloppement des contrats saisonniers pluriannuels, extension des accords Vacances-Travail ou encore recentrage des moyens de contr&ocirc;le sur l&#39;immigration irr&eacute;guli&egrave;re.</p>

<p>L&#39;auteur justifie les accords de Schengen, le r&egrave;glement de Dublin et d&eacute;fend le Pacte europ&eacute;en sur la migration et l&#39;asile, qui vient tout juste d&#39;entrer en vigueur. &Agrave; rebours de certaines propositions visant &agrave; remettre en cause les engagements internationaux de la France, il souligne que les conventions europ&eacute;ennes et internationales laissent aux &Eacute;tats une marge d&#39;action plus importante qu&#39;on ne le pr&eacute;tend souvent. Leur d&eacute;nonciation ne r&eacute;soudrait pas les difficult&eacute;s rencontr&eacute;es par la politique migratoire fran&ccedil;aise et risquerait, selon lui, d&#39;affaiblir plus largement la protection internationale des droits fondamentaux.</p>

<p>La seconde partie &eacute;largit la r&eacute;flexion en inscrivant ces r&eacute;formes dans une histoire plus longue de la R&eacute;publique fran&ccedil;aise. Patrick Weil revient sur la construction de la la&iuml;cit&eacute; et conclut par une r&eacute;flexion sur le r&eacute;cit national, qu&#39;il consid&egrave;re comme une dimension essentielle de l&#39;int&eacute;gration. La politique migratoire ne peut, selon lui, &ecirc;tre dissoci&eacute;e du cadre politique et symbolique dans lequel elle s&#39;inscrit.</p>

<p><strong>Des convergences inattendues</strong></p>

<p>Si les deux auteurs diff&egrave;rent dans leur mani&egrave;re d&#39;aborder le sujet, leurs analyses pr&eacute;sentent n&eacute;anmoins plusieurs convergences. Tous deux r&eacute;cusent les discours catastrophistes qui dominent souvent le d&eacute;bat public et soulignent la n&eacute;cessit&eacute; d&#39;appuyer les d&eacute;cisions sur un diagnostic rigoureux des r&eacute;alit&eacute;s migratoires. Tous deux rappellent &eacute;galement que la politique de l&#39;immigration ne saurait &ecirc;tre pens&eacute;e en dehors de l&#39;&Eacute;tat de droit.</p>

<p>Cette proximit&eacute; appara&icirc;t particuli&egrave;rement dans leur mani&egrave;re d&#39;aborder les rapports entre principes et efficacit&eacute;. L&agrave; o&ugrave; Fran&ccedil;ois H&eacute;ran refuse d&#39;opposer les exigences morales aux contraintes de l&#39;action publique, Patrick Weil montre que les engagements internationaux de la France ne constituent pas les obstacles insurmontables souvent d&eacute;nonc&eacute;s dans le d&eacute;bat public. Chez l&#39;un comme chez l&#39;autre, les principes juridiques et humanitaires ne sont pas pr&eacute;sent&eacute;s comme des limites ext&eacute;rieures &agrave; la politique, mais comme l&#39;une des conditions de sa l&eacute;gitimit&eacute; et de son efficacit&eacute;. Tous deux invitent ainsi &agrave; d&eacute;passer plusieurs faux dilemmes qui structurent les controverses contemporaines : ouverture contre fermeture, humanit&eacute; contre fermet&eacute;, morale contre r&eacute;alisme.</p>

<p>La principale diff&eacute;rence tient finalement au statut qu&#39;ils attribuent &agrave; leur propre expertise. L&agrave; o&ugrave; H&eacute;ran s&#39;efforce de maintenir une fronti&egrave;re nette entre le travail scientifique et la d&eacute;cision politique, Weil consid&egrave;re que la connaissance acquise par le chercheur fonde &eacute;galement une responsabilit&eacute; de proposition. L&#39;un revendique la neutralit&eacute; de l&#39;expertise ; l&#39;autre assume une forme d&#39;engagement r&eacute;formateur. Cette diff&eacute;rence explique aussi la structure des deux ouvrages. <em>Face &agrave; l&#39;immigration</em> est avant tout une r&eacute;flexion sur la production des savoirs et leur place dans l&#39;espace public ; <em>De l&#39;immigration en France</em> rel&egrave;ve davantage du livre-programme, organis&eacute; autour d&#39;un ensemble de r&eacute;formes destin&eacute;es &agrave; alimenter le d&eacute;bat politique.</p>

<p><strong>Les fronti&egrave;res de l&#39;expertise</strong></p>

<p>Ces choix &eacute;ditoriaux produisent des effets contrast&eacute;s. La prudence de Fran&ccedil;ois H&eacute;ran conf&egrave;re &agrave; son ouvrage une grande solidit&eacute; intellectuelle, mais peut laisser le lecteur sur sa faim lorsqu&#39;il s&#39;agit de d&eacute;gager des perspectives d&#39;action. &Agrave; l&#39;inverse, Patrick Weil avance de nombreuses propositions concr&egrave;tes qui stimulent la r&eacute;flexion, au prix parfois d&#39;une d&eacute;monstration trop rapide ou d&#39;une discussion insuffisante des difficult&eacute;s de mise en &oelig;uvre. Les deux livres pr&eacute;sentent ainsi des limites sym&eacute;triques : l&#39;un privil&eacute;gie l&#39;analyse au d&eacute;triment de la prescription ; l&#39;autre la prescription au d&eacute;triment de la d&eacute;monstration.</p>

<p>Cette compl&eacute;mentarit&eacute; constitue pr&eacute;cis&eacute;ment l&#39;int&eacute;r&ecirc;t de leur lecture conjointe. Pris s&eacute;par&eacute;ment, chacun &eacute;claire une dimension essentielle des d&eacute;bats migratoires contemporains ; lus ensemble, ils montrent que la discussion sur l&#39;immigration ne peut &ecirc;tre r&eacute;duite ni &agrave; une confrontation entre les faits et les opinions, ni &agrave; une opposition entre morale et r&eacute;alisme politique. Les connaissances produites par les sciences sociales ne dictent pas les choix d&eacute;mocratiques, mais elles permettent d&#39;en pr&eacute;ciser les termes, d&#39;&eacute;carter les faux diagnostics et de d&eacute;construire les oppositions simplificatrices qui encombrent le d&eacute;bat public. Patrick Weil rappelle, quant &agrave; lui, que l&#39;expertise peut aussi nourrir un projet de r&eacute;forme, &agrave; condition d&#39;assumer le passage du constat &agrave; la proposition.</p>

<p>La lecture crois&eacute;e de ces deux essais invite ainsi &agrave; distinguer plus clairement ce qui rel&egrave;ve de l&#39;analyse scientifique, du d&eacute;bat d&eacute;mocratique et de la d&eacute;cision politique. Tous deux montrent, chacun &agrave; sa mani&egrave;re, qu&#39;une politique migratoire peut &ecirc;tre &agrave; la fois fid&egrave;le aux principes de l&#39;&Eacute;tat de droit, attentive aux r&eacute;alit&eacute;s sociales et soucieuse d&#39;efficacit&eacute;. C&#39;est sans doute la principale le&ccedil;on que l&#39;on retire de ces deux ouvrages : le savoir ne remplace pas la d&eacute;cision politique, mais il demeure la meilleure protection contre les faux dilemmes qui fragilisent le d&eacute;bat d&eacute;mocratique.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Construire des mondes sur les ruines du capitalisme</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12797-construire-des-mondes-sur-les-ruines-du-capitalisme.htm</link>
         <description> Cet ouvrage ambitieux de près de 900 pages réunit 67 contributions d’autrices et auteurs du monde entier, et assume d’emblée une grande diversité de points de vue. Dès la préface, ses deux coordinateurs, Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, revendiquent une entreprise qui dépasse la simple critique du capitalisme pour donner des outils afin de construire «  un monde de plusieurs mondes  », selon la formule issue de la révolution zapatiste et qui sert de leitmotiv au long du livre. &#13;&#10;&#13;&#10; Les nombreux renvois internes entre les articles permettent à chaque lectrice ou lecteur de construire son propre parcours de lecture en fonction de ses intérêts. Une diversité qui implique aussi d’assumer les contradictions, les divergences ou les incertitudes, le rôle de l’État, du travail ou de la ville. Ces différentes propositions sont nourries des sciences sociales tout en accordant une place importante aux points de vue extra-occidentaux dans l’optique de sortir de la  matrice coloniale de la modernité , pensée comme une exception historique plutôt que comme le devenir nécessaire de la civilisation. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette pluralité de voix et de solutions sonne comme une réponse au capitalisme, défini comme la civilisation où la marchandisation du monde écrase les particularismes du vivant et des cultures. L’ouvrage favorise ainsi l’hybridation de styles, d’inspirations théoriques, de méthodologies ou d’origines, rassemblés par un objectif commun : dénaturaliser l’économie, la production et la valeur, pour mettre en avant la vie. Suivons plusieurs fils rouges, selon un parcours incomplet et subjectif, à travers les futurs possibles. &#13;&#10;&#13;&#10;  Vivre une vie bonne  &#13;&#10;&#13;&#10; De nombreuses perspectives postcapitalistes s’appuient sur la revalorisation de la vie bonne et digne. Cette notion trouve plusieurs équivalents, souvent d’origines sud-américaines, comme le  buen vivir  ou  lekil kuxlejal , la vie digne au cœur de plusieurs cosmovisions mayas 1 . Elle implique de sortir de l’aliénation et de son corollaire : des dynamiques telles que le dualisme corps/esprit ou nature/culture, le culte de la valeur. À l’inverse, une vie bonne est une vie libre, où l’espace et le temps ne répondent plus à des contraintes chiffrées de production, mais à la volonté de penser et d’agir en collectif. Ce dernier aspect est fondamental afin de ne pas perdre de vue la dialectique entre liberté individuelle et nécessité de la vie en communauté, pour que sa propre vie bonne ne s’impose pas au détriment de celle des autres. Elle apparaît comme un antidote contre le « vampirisme », déjà dénoncé par Karl Marx, du temps et de l’énergie humaine pour créer sans fin de la richesse. Cette idée de la vie bonne est également présente dans la pensée anticoloniale de  në ropë  2 , la puissance de fertilité de la culture yanomami, au nord de l’Amazonie, où elle englobe aussi le non-humain. &#13;&#10;&#13;&#10; L’un des outils mis en avant pour vivre cette vie bonne et libre est d’ailleurs la fête, présentée comme un moment de construction et de renforcement d’une communauté par la célébration de la mémoire collective et des luttes passées. C’est aussi une manière de réaffirmer collectivement le refus de l’accaparement du pouvoir et de la richesse, par la construction de monuments éphémères ou l’échange et la consommation collective des surplus, étudiée par les anthropologues comme les historiennes et historiens. « Rendre spécial le monde » : c’est ce à quoi doit s’atteler la vie perçue comme un art, comme une manière de créer collectivement de la beauté et de se sortir d’un rapport extractiviste au monde. L’article dédié à la vie comme un art, aux « arts de la vie » 3 , est par exemple écrit comme le récit d’une habitante de l’après-capitalisme. &#13;&#10;&#13;&#10;  Habiter les (mi)lieux  &#13;&#10;&#13;&#10; Car vivre, c’est aussi habiter, occuper des lieux au quotidien 4 . Le pluriel est là encore de mise puisque, face à l’uniformisation du monde par le capitalisme et le colonialisme, plusieurs articles mettent en avant la nécessité d’approches locales et inscrites dans leurs espaces. Ceux-ci doivent se penser à plusieurs échelles, allant du quotidien jusqu’à la « biorégion » unifiée par des caractéristiques écologiques et humaines. Cette revendication de l’hétérogénéité des lieux est même perçue comme une manière de «  guérir la dépossession et le déracinement  » que créent la propriété privée. C’est notamment ce que développe l’article « Sentir-penser » 5 , notion inspirée par l’anthropologue colombien Arturo Escobar qui associe ontologie, pratique des lieux et renouvellement de l’économie. &#13;&#10;&#13;&#10; La notion d’habiter y occupe une place essentielle dans les habitudes des communautés d’habitants fondées sur la connaissance de leur environnement (eau, terre, écosystème), qui leur permet aussi bien d’en prendre soin que de résister à sa destruction. Les lieux sont aussi des milieux, voire des « mi-lieux » 6  dans lesquels il faut trouver sa place, en s’adaptant au reste du vivant. Certaines tribus aborigènes australiennes voient même un lien identitaire fort entre une personne et un lieu dont la protection leur est confiée par l’apparition en rêve d’un esprit 7 . &#13;&#10;&#13;&#10; Loin cependant d’une approche anhistorique, voire conservatrice, selon laquelle chaque communauté serait, par tradition, éternellement liée à un territoire, l’occupation de ces derniers est pensée et revendiquée comme politique. Le principe de subsidiarité, soit l’attribution de la capacité de décision à l’échelle la plus adaptée et la plus locale possible pour chaque territoire, est ainsi abondamment mobilisé. Les milieux sont également pourvoyeurs de ressources, dont les usages doivent être répartis et arbitrés politiquement. Des semences aux espaces numériques, de nombreux exemples sont détaillés au travers des chapitres, mais le plus révélateur en est certainement celui des villes. &#13;&#10;&#13;&#10; Plusieurs contributions de l’ouvrage, même si elles partagent la critique du zonage des activités et de la séparation des espaces, portent des avis divergents sur le potentiel et/ou la nécessité postcapitaliste de la forme urbaine. Certaines, comme celles dédiées aux « Arts de la vie » ou à la ville 8 , en font un lieu définitivement associé au capitalisme et à l’aliénation, quand d’autres (« Milieux de vie », « États/sociétés sans États » 9 ) cherchent au contraire à repenser des cités vivantes, des «  villes sans élites  » ou des communautés multi-espèces. En assumant que «  vivre dans les ruines est précaire  » 10 , cette dernière lecture propose une perspective critique : la modification radicale de notre culture technique et de notre rapport à la production. &#13;&#10;&#13;&#10;  De la production à la subsistance : sortir de l’économie  &#13;&#10;&#13;&#10; Car la condition fondamentale pour sortir du capitalisme reste de sortir de son rapport à l’économie comme sphère autonome et dissociée, en la ré-encastrant dans la société. Il est d’ailleurs révélateur que le premier article de l’ouvrage soit intitulé « Économie (sortir de l’) » 11 , tandis que l’article dédié à la « Production » 12  a été rédigé par les deux codirecteurs du livre : le sujet est bien au cœur de la réflexion. Sortir de l’économie implique de sortir du productivisme, de l’extractivisme et de la marchandisation du monde, c’est-à-dire de ralentir et de déterminer (là encore) politiquement les priorités collectives. &#13;&#10;&#13;&#10; C’est une pensée de la rareté qui est développée dans plusieurs articles, comme antidote aussi bien à la croissance destructrice qu’à la pénurie. Cette sobriété s’applique à la totalité des biens produits et des activités professionnelles, sur l’ensemble des chaînes de production, ce qu’illustre, parmi d’autres, l’article consacré aux déchets 13 . En retraçant la naissance de cette catégorie au XIX e  siècle, dans le contexte de la société de consommation, il démontre comment la «  valorisation  » des déchets comme sous-produits de nombreux secteurs (textile, chimie, agriculture…) a contribué à l’industrialisation. La transformation des villes en «  productrices de déchets  » dans les années 1950 témoigne de l’impossibilité de sortir de la course cyclique à la croissance sans modifier notre pensée technique. &#13;&#10;&#13;&#10; Il faut alors sortir du mythe de l’abondance, nourri de la glorification des ingénieurs et du techno-solutionnisme qui ne proposent en fait que des «  technologies zombies  » déjà vouées à disparaître au moment de leur invention : énergies non-renouvelables, constructions en béton, obsolescence programmée. Face à cette incitation à produire, la solution apparaît plutôt dans le bricolage et des «  technologies créoles  », associant diverses techniques et pratiques dans le but d’assurer leur durabilité par la maintenance et l’entretien. Cette exigence est tout à la fois écologique (réduction de la consommation de ressources) et politique, permettant le passage de l’aliénation à l’autonomie. Elle se traduit par plusieurs modèles politiques de démocratie technique inspirée du modèle conseilliste, prôné par Murray Bookchin et appliqué lors de la république révolutionnaire de Bavière en 1919, ou qui se traduit dans la forme politique des communs. &#13;&#10;&#13;&#10;  Les communs comme horizon(s)  &#13;&#10;&#13;&#10; L’importance comme la polysémie de cette idée s’observe par le nom d’une section entière, « Formes du commun », en plus de l’article éponyme qui lui est dédié 14 . C’est certainement parce que, bien plus qu’un régime politique défini, les communs représentent un ensemble de pratiques, un « faire-commun » qu’il s’agit de construire au quotidien dans tous les aspects de la société. Ils sont présentés comme à la jonction de l’organisation de la société et de la production, selon plusieurs modalités : conseils démocratiques, planification par le bas, double fédération rassemblant les productrices et producteurs d’un côté et les populations de l’autre… Autant de formes d’auto-organisation complexes, dont la diversité apparaît cependant comme une garantie d’efficacité plus que comme un obstacle. Les communs sont une des voies privilégiées par les autrices et les auteurs pour sortir de l’économie comme champ autonome. Face à la simple production des marchandises pour leur valeur d’échange, ils permettent de poser la question de l’usage des biens et donc des choix à faire collectivement et démocratiquement. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette planification démocratique pose également la question du maintien ou non de l’État, à laquelle est dédiée l'un des premiers articles du livre 9 . Les communs permettent ainsi le dépassement d’une forme politique unique qui devrait s’imposer au monde entier. À l’inverse, plusieurs contributions (« Commune » 16 , « Semences » 17 ) valorisent le principe de subsidiarité et l’autonomie des populations à partir de leurs propres référentiels culturels. En s’appuyant sur les passés non-advenus ou détruits par le modèle capitaliste et étatiste, elles seraient les plus à même de produire les formes de communautés politiques qui leur correspondent au mieux. Cette pensée à différentes échelles permettrait aussi de s’intégrer aux écologies locales, partant du constat qu’on ne peut pas construire la même société au cœur de l’Amazonie ou dans les plaines d’Europe occidentale. &#13;&#10;&#13;&#10; Ce besoin de repartir de la diversité des milieux et des populations est caractéristique de l’ouvrage dans son ensemble. Il est un appel à se décentrer, aussi bien dans les références mobilisées et les sujets abordés que dans les formes mêmes d’écriture. Plusieurs articles, notamment les « Trois regards » finaux portant sur l’Amazonie, l’Afrique et l’Inde, ou le court essai « Écrire depuis les ruines » 18 , prennent des formes plus originales et parfois inattendues. Dans son ensemble,  Mondes post-capitalistes  résonne comme un plaidoyer pour une créativité politique, mais aussi pour des sciences sociales réellement ouvertes. Au-delà de la seule diffusion de leurs données, c’est un appel à repenser les perspectives de recherche actuelles, afin qu'elles s'enrichissent de la diversité du monde et l’enrichissent en retour. Comme alternative au déni ou à la poursuite de la course au chaos, sortir de ses évidences apparaît comme une nécessité. &#13;&#10;  Notes :  1 - p. 292 2 - p. 841 3 - p. 811 4 - p. 394 5 - p. 717 6 - p. 653 7 - p. 824 8 - p. 575 9 - p. 83 10 - p. 662 11 - p. 43 12 - p. 439 13 - p. 155 14 - p. 246 15 - p. 83 16 - p. 337 17 - p. 681 18 - p. 662-664 </description>
         <pubDate>Mon, 06 Jul 2026 10:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12797-construire-des-mondes-sur-les-ruines-du-capitalisme.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Cet ouvrage ambitieux de pr&egrave;s de 900 pages r&eacute;unit 67 contributions d&rsquo;autrices et auteurs du monde entier, et assume d&rsquo;embl&eacute;e une grande diversit&eacute; de points de vue. D&egrave;s la pr&eacute;face, ses deux coordinateurs, J&eacute;r&ocirc;me Baschet et Laurent Jeanpierre, revendiquent une entreprise qui d&eacute;passe la simple critique du capitalisme pour donner des outils afin de construire &laquo; <em>un monde de plusieurs mondes</em> &raquo;, selon la formule issue de la r&eacute;volution zapatiste et qui sert de leitmotiv au long du livre.</p>

<p>Les nombreux renvois internes entre les articles permettent &agrave; chaque lectrice ou lecteur de construire son propre parcours de lecture en fonction de ses int&eacute;r&ecirc;ts. Une diversit&eacute; qui implique aussi d&rsquo;assumer les contradictions, les divergences ou les incertitudes, le r&ocirc;le de l&rsquo;&Eacute;tat, du travail ou de la ville. Ces diff&eacute;rentes propositions sont nourries des sciences sociales tout en accordant une place importante aux points de vue extra-occidentaux dans l&rsquo;optique de sortir de la <a href="https://www.nonfiction.fr/article-12058-le-commencement-du-capitalisme-entretien-avec-jerome-baschet.htm">matrice coloniale de la modernit&eacute;</a>, pens&eacute;e comme une exception historique plut&ocirc;t que comme le devenir n&eacute;cessaire de la civilisation.</p>

<p>Cette pluralit&eacute; de voix et de solutions sonne comme une r&eacute;ponse au capitalisme, d&eacute;fini comme la civilisation o&ugrave; la marchandisation du monde &eacute;crase les particularismes du vivant et des cultures. L&rsquo;ouvrage favorise ainsi l&rsquo;hybridation de styles, d&rsquo;inspirations th&eacute;oriques, de m&eacute;thodologies ou d&rsquo;origines, rassembl&eacute;s par un objectif commun : d&eacute;naturaliser l&rsquo;&eacute;conomie, la production et la valeur, pour mettre en avant la vie. Suivons plusieurs fils rouges, selon un parcours incomplet et subjectif, &agrave; travers les futurs possibles.</p>

<p><strong>Vivre une vie bonne</strong></p>

<p>De nombreuses perspectives postcapitalistes s&rsquo;appuient sur la revalorisation de la vie bonne et digne. Cette notion trouve plusieurs &eacute;quivalents, souvent d&rsquo;origines sud-am&eacute;ricaines, comme le <em>buen vivir </em>ou <em>lekil kuxlejal</em>, la vie digne au c&oelig;ur de plusieurs cosmovisions mayas<sup>1</sup>. Elle implique de sortir de l&rsquo;ali&eacute;nation et de son corollaire : des dynamiques telles que le dualisme corps/esprit ou nature/culture, le culte de la valeur. &Agrave; l&rsquo;inverse, une vie bonne est une vie libre, o&ugrave; l&rsquo;espace et le temps ne r&eacute;pondent plus &agrave; des contraintes chiffr&eacute;es de production, mais &agrave; la volont&eacute; de penser et d&rsquo;agir en collectif. Ce dernier aspect est fondamental afin de ne pas perdre de vue la dialectique entre libert&eacute; individuelle et n&eacute;cessit&eacute; de la vie en communaut&eacute;, pour que sa propre vie bonne ne s&rsquo;impose pas au d&eacute;triment de celle des autres. Elle appara&icirc;t comme un antidote contre le &laquo; vampirisme &raquo;, d&eacute;j&agrave; d&eacute;nonc&eacute; par Karl Marx, du temps et de l&rsquo;&eacute;nergie humaine pour cr&eacute;er sans fin de la richesse. Cette id&eacute;e de la vie bonne est &eacute;galement pr&eacute;sente dans la pens&eacute;e anticoloniale de <em>n&euml; rop&euml;</em><sup>2</sup>, la puissance de fertilit&eacute; de la culture yanomami, au nord de l&rsquo;Amazonie, o&ugrave; elle englobe aussi le non-humain.</p>

<p>L&rsquo;un des outils mis en avant pour vivre cette vie bonne et libre est d&rsquo;ailleurs la f&ecirc;te, pr&eacute;sent&eacute;e comme un moment de construction et de renforcement d&rsquo;une communaut&eacute; par la c&eacute;l&eacute;bration de la m&eacute;moire collective et des luttes pass&eacute;es. C&rsquo;est aussi une mani&egrave;re de r&eacute;affirmer collectivement le refus de l&rsquo;accaparement du pouvoir et de la richesse, par la construction de monuments &eacute;ph&eacute;m&egrave;res ou l&rsquo;&eacute;change et la consommation collective des surplus, &eacute;tudi&eacute;e par les anthropologues comme les historiennes et historiens. &laquo; Rendre sp&eacute;cial le monde &raquo; : c&rsquo;est ce &agrave; quoi doit s&rsquo;atteler la vie per&ccedil;ue comme un art, comme une mani&egrave;re de cr&eacute;er collectivement de la beaut&eacute; et de se sortir d&rsquo;un rapport extractiviste au monde. L&rsquo;article d&eacute;di&eacute; &agrave; la vie comme un art, aux &laquo; arts de la vie &raquo;<sup>3</sup>, est par exemple &eacute;crit comme le r&eacute;cit d&rsquo;une habitante de l&rsquo;apr&egrave;s-capitalisme.</p>

<p><strong>Habiter les (mi)lieux</strong></p>

<p>Car vivre, c&rsquo;est aussi habiter, occuper des lieux au quotidien<sup>4</sup>. Le pluriel est l&agrave; encore de mise puisque, face &agrave; l&rsquo;uniformisation du monde par le capitalisme et le colonialisme, plusieurs articles mettent en avant la n&eacute;cessit&eacute; d&rsquo;approches locales et inscrites dans leurs espaces. Ceux-ci doivent se penser &agrave; plusieurs &eacute;chelles, allant du quotidien jusqu&rsquo;&agrave; la &laquo; bior&eacute;gion &raquo; unifi&eacute;e par des caract&eacute;ristiques &eacute;cologiques et humaines. Cette revendication de l&rsquo;h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; des lieux est m&ecirc;me per&ccedil;ue comme une mani&egrave;re de &laquo; <em>gu&eacute;rir la d&eacute;possession et le d&eacute;racinement</em> &raquo; que cr&eacute;ent la propri&eacute;t&eacute; priv&eacute;e. C&rsquo;est notamment ce que d&eacute;veloppe l&rsquo;article &laquo; Sentir-penser &raquo;<sup>5</sup>, notion inspir&eacute;e par l&rsquo;anthropologue colombien Arturo Escobar qui associe ontologie, pratique des lieux et renouvellement de l&rsquo;&eacute;conomie.</p>

<p>La notion d&rsquo;habiter y occupe une place essentielle dans les habitudes des communaut&eacute;s d&rsquo;habitants fond&eacute;es sur la connaissance de leur environnement (eau, terre, &eacute;cosyst&egrave;me), qui leur permet aussi bien d&rsquo;en prendre soin que de r&eacute;sister &agrave; sa destruction. Les lieux sont aussi des milieux, voire des &laquo; mi-lieux &raquo;<sup>6</sup> dans lesquels il faut trouver sa place, en s&rsquo;adaptant au reste du vivant. Certaines tribus aborig&egrave;nes australiennes voient m&ecirc;me un lien identitaire fort entre une personne et un lieu dont la protection leur est confi&eacute;e par l&rsquo;apparition en r&ecirc;ve d&rsquo;un esprit<sup>7</sup>.</p>

<p>Loin cependant d&rsquo;une approche anhistorique, voire conservatrice, selon laquelle chaque communaut&eacute; serait, par tradition, &eacute;ternellement li&eacute;e &agrave; un territoire, l&rsquo;occupation de ces derniers est pens&eacute;e et revendiqu&eacute;e comme politique. Le principe de subsidiarit&eacute;, soit l&rsquo;attribution de la capacit&eacute; de d&eacute;cision &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle la plus adapt&eacute;e et la plus locale possible pour chaque territoire, est ainsi abondamment mobilis&eacute;. Les milieux sont &eacute;galement pourvoyeurs de ressources, dont les usages doivent &ecirc;tre r&eacute;partis et arbitr&eacute;s politiquement. Des semences aux espaces num&eacute;riques, de nombreux exemples sont d&eacute;taill&eacute;s au travers des chapitres, mais le plus r&eacute;v&eacute;lateur en est certainement celui des villes.</p>

<p>Plusieurs contributions de l&rsquo;ouvrage, m&ecirc;me si elles partagent la critique du zonage des activit&eacute;s et de la s&eacute;paration des espaces, portent des avis divergents sur le potentiel et/ou la n&eacute;cessit&eacute; postcapitaliste de la forme urbaine. Certaines, comme celles d&eacute;di&eacute;es aux &laquo; Arts de la vie &raquo; ou &agrave; la ville<sup>8</sup>, en font un lieu d&eacute;finitivement associ&eacute; au capitalisme et &agrave; l&rsquo;ali&eacute;nation, quand d&rsquo;autres (&laquo; Milieux de vie &raquo;, &laquo; &Eacute;tats/soci&eacute;t&eacute;s sans &Eacute;tats &raquo;<sup>9</sup>) cherchent au contraire &agrave; repenser des cit&eacute;s vivantes, des &laquo; <em>villes sans &eacute;lites</em> &raquo; ou des communaut&eacute;s multi-esp&egrave;ces. En assumant que &laquo; <em>vivre dans les ruines est pr&eacute;caire</em> &raquo;<sup>10</sup>, cette derni&egrave;re lecture propose une perspective critique : la modification radicale de notre culture technique et de notre rapport &agrave; la production.</p>

<p><strong>De la production &agrave; la subsistance : sortir de l&rsquo;&eacute;conomie</strong></p>

<p>Car la condition fondamentale pour sortir du capitalisme reste de sortir de son rapport &agrave; l&rsquo;&eacute;conomie comme sph&egrave;re autonome et dissoci&eacute;e, en la r&eacute;-encastrant dans la soci&eacute;t&eacute;. Il est d&rsquo;ailleurs r&eacute;v&eacute;lateur que le premier article de l&rsquo;ouvrage soit intitul&eacute; &laquo; &Eacute;conomie (sortir de l&rsquo;) &raquo;<sup>11</sup>, tandis que l&rsquo;article d&eacute;di&eacute; &agrave; la &laquo; Production &raquo;<sup>12</sup> a &eacute;t&eacute; r&eacute;dig&eacute; par les deux codirecteurs du livre : le sujet est bien au c&oelig;ur de la r&eacute;flexion. Sortir de l&rsquo;&eacute;conomie implique de sortir du productivisme, de l&rsquo;extractivisme et de la marchandisation du monde, c&rsquo;est-&agrave;-dire de ralentir et de d&eacute;terminer (l&agrave; encore) politiquement les priorit&eacute;s collectives.</p>

<p>C&rsquo;est une pens&eacute;e&nbsp;de la raret&eacute; qui est d&eacute;velopp&eacute;e dans plusieurs articles, comme antidote aussi bien &agrave; la croissance destructrice qu&rsquo;&agrave; la p&eacute;nurie. Cette sobri&eacute;t&eacute; s&rsquo;applique &agrave; la totalit&eacute; des biens produits et des activit&eacute;s professionnelles, sur l&rsquo;ensemble des cha&icirc;nes de production, ce qu&rsquo;illustre, parmi d&rsquo;autres, l&rsquo;article consacr&eacute; aux d&eacute;chets<sup>13</sup>. En retra&ccedil;ant la naissance de cette cat&eacute;gorie au XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle, dans le contexte de la soci&eacute;t&eacute; de consommation, il d&eacute;montre comment la &laquo; <em>valorisation</em> &raquo; des d&eacute;chets comme sous-produits de nombreux secteurs (textile, chimie, agriculture&hellip;) a contribu&eacute; &agrave; l&rsquo;industrialisation. La transformation des villes en &laquo; <em>productrices de d&eacute;chets</em> &raquo; dans les ann&eacute;es 1950 t&eacute;moigne de l&rsquo;impossibilit&eacute; de sortir de la course cyclique &agrave; la croissance sans modifier notre pens&eacute;e technique.</p>

<p>Il faut alors sortir du mythe de l&rsquo;abondance, nourri de la glorification des ing&eacute;nieurs et du techno-solutionnisme qui ne proposent en fait que des &laquo; <em>technologies zombies</em> &raquo; d&eacute;j&agrave; vou&eacute;es &agrave; dispara&icirc;tre au moment de leur invention : &eacute;nergies non-renouvelables, constructions en b&eacute;ton, obsolescence programm&eacute;e. Face &agrave; cette incitation &agrave; produire, la solution appara&icirc;t plut&ocirc;t dans le bricolage et des &laquo; <em>technologies cr&eacute;oles</em> &raquo;, associant diverses techniques et pratiques dans le but d&rsquo;assurer leur durabilit&eacute; par la maintenance et l&rsquo;entretien. Cette exigence est tout &agrave; la fois &eacute;cologique (r&eacute;duction de la consommation de ressources) et politique, permettant le passage de l&rsquo;ali&eacute;nation &agrave; l&rsquo;autonomie. Elle se traduit par plusieurs mod&egrave;les politiques de d&eacute;mocratie technique inspir&eacute;e du mod&egrave;le conseilliste, pr&ocirc;n&eacute; par Murray Bookchin et appliqu&eacute; lors de la r&eacute;publique r&eacute;volutionnaire de Bavi&egrave;re en 1919, ou qui se traduit dans la forme politique des communs.</p>

<p><strong>Les communs comme horizon(s)</strong></p>

<p>L&rsquo;importance comme la polys&eacute;mie de cette id&eacute;e s&rsquo;observe par le nom d&rsquo;une section enti&egrave;re, &laquo; Formes du commun &raquo;, en plus de l&rsquo;article &eacute;ponyme qui lui est d&eacute;di&eacute;<sup>14</sup>. C&rsquo;est certainement parce que, bien plus qu&rsquo;un r&eacute;gime politique d&eacute;fini, les communs repr&eacute;sentent un ensemble de pratiques, un &laquo; faire-commun &raquo; qu&rsquo;il s&rsquo;agit de construire au quotidien dans tous les aspects de la soci&eacute;t&eacute;. Ils sont pr&eacute;sent&eacute;s comme &agrave; la jonction de l&rsquo;organisation de la soci&eacute;t&eacute; et de la production, selon plusieurs modalit&eacute;s : conseils d&eacute;mocratiques, planification par le bas, double f&eacute;d&eacute;ration rassemblant les productrices et producteurs d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; et les populations de l&rsquo;autre&hellip; Autant de formes d&rsquo;auto-organisation complexes, dont la diversit&eacute; appara&icirc;t cependant comme une garantie d&rsquo;efficacit&eacute; plus que comme un obstacle. Les communs sont une des voies privil&eacute;gi&eacute;es par les autrices et les auteurs pour sortir de l&rsquo;&eacute;conomie comme champ autonome. Face &agrave; la simple production des marchandises pour leur valeur d&rsquo;&eacute;change, ils permettent de poser la question de l&rsquo;usage des biens et donc des choix &agrave; faire collectivement et d&eacute;mocratiquement.</p>

<p>Cette planification d&eacute;mocratique pose &eacute;galement la question du maintien ou non de l&rsquo;&Eacute;tat, &agrave; laquelle est d&eacute;di&eacute;e l&#39;un des premiers articles du livre<sup>9</sup>. Les communs permettent ainsi le d&eacute;passement d&rsquo;une forme politique unique qui devrait s&rsquo;imposer au monde entier. &Agrave; l&rsquo;inverse, plusieurs contributions (&laquo; Commune &raquo;<sup>16</sup>, &laquo; Semences &raquo;<sup>17</sup>) valorisent le principe de subsidiarit&eacute; et l&rsquo;autonomie des populations &agrave; partir de leurs propres r&eacute;f&eacute;rentiels culturels. En s&rsquo;appuyant sur les pass&eacute;s non-advenus ou d&eacute;truits par le mod&egrave;le capitaliste et &eacute;tatiste, elles seraient les plus &agrave; m&ecirc;me de produire les formes de communaut&eacute;s politiques qui leur correspondent au mieux. Cette pens&eacute;e &agrave; diff&eacute;rentes &eacute;chelles permettrait aussi de s&rsquo;int&eacute;grer aux &eacute;cologies locales, partant du constat qu&rsquo;on ne peut pas construire la m&ecirc;me soci&eacute;t&eacute; au c&oelig;ur de l&rsquo;Amazonie ou dans les plaines d&rsquo;Europe occidentale.</p>

<p>Ce besoin de repartir de la diversit&eacute; des milieux et des populations est caract&eacute;ristique de l&rsquo;ouvrage dans son ensemble. Il est un appel &agrave; se d&eacute;centrer, aussi bien dans les r&eacute;f&eacute;rences mobilis&eacute;es et les sujets abord&eacute;s que dans les formes m&ecirc;mes d&rsquo;&eacute;criture. Plusieurs articles, notamment les &laquo; Trois regards &raquo; finaux portant sur&nbsp;l&rsquo;Amazonie, l&rsquo;Afrique et l&rsquo;Inde, ou le court essai &laquo; &Eacute;crire depuis les ruines &raquo;<sup>18</sup>, prennent des formes plus originales et parfois inattendues. Dans son ensemble, <em>Mondes post-capitalistes </em>r&eacute;sonne comme un plaidoyer pour une cr&eacute;ativit&eacute; politique, mais aussi pour des sciences sociales r&eacute;ellement ouvertes. Au-del&agrave; de la seule diffusion de leurs donn&eacute;es, c&rsquo;est un appel &agrave; repenser les perspectives de recherche actuelles, afin qu&#39;elles s&#39;enrichissent de la diversit&eacute; du monde et l&rsquo;enrichissent en retour. Comme alternative au d&eacute;ni ou &agrave; la poursuite de la course au chaos, sortir de ses &eacute;vidences appara&icirc;t comme une n&eacute;cessit&eacute;.</p>
<br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 292<br />2 - p. 841<br />3 - p. 811<br />4 - p. 394<br />5 - p. 717<br />6 - p. 653<br />7 - p. 824<br />8 - p. 575<br />9 - p. 83<br />10 - p. 662<br />11 - p. 43<br />12 - p. 439<br />13 - p. 155<br />14 - p. 246<br />15 - p. 83<br />16 - p. 337<br />17 - p. 681<br />18 - p. 662-664<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Ayahuasca : carnets d’une expérience de terrain</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12782-ayahuasca-carnets-dune-experience-de-terrain.htm</link>
         <description> Le recours à des pratiques rituelles depuis la seconde moitié du XX e  siècle est désormais bien répertorié, et les anthropologues n’ont cessé de les documenter dans diverses régions du monde. Dans un contexte de recul des institutions religieuses, de fragilisation des cadres publics et de quête accrue de sens, nombre de personnes se tournent vers des pratiques nouvelles, spirituelles ou traditionnelles, perçues comme des voies de thérapie, de reconstruction psychique ou de transformation personnelle. &#13;&#10;&#13;&#10; Cet attrait pour les communautés, sociétés secrètes, centres chamaniques ou autres pratiques spirituelles ne se dément pas. Il s’accompagne souvent de voyages à l’étranger, au point que certains acteurs du tourisme y voient une ressource économique — non sans susciter de vives critiques de la notion de « tourisme chamanique ». Le savoir, lui, reste en retard sur ces déplacements : l’intérêt théorique et épistémologique pour les pratiques dites « spirituelles » doit être renforcé, et l’ethnologie participante s’impose comme une voie essentielle pour comprendre ces expériences comme des ressources de transformation. &#13;&#10;&#13;&#10; David Dupuis est chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale ; il a notamment travaillé sous la direction de Philippe Descola. Ses recherches s’opèrent sur des terrains ethnographiques, notamment en Amérique latine, et c’est au cœur de la forêt amazonienne que s’est déroulée l’enquête dont il est ici question. &#13;&#10;&#13;&#10;  Au cœur de l’enquête  &#13;&#10;&#13;&#10; Deux ou trois heures se sont écoulées. L’auteur, anthropologue et participant à un rituel en Haute-Amazonie péruvienne au tournant des années 2010, revient à lui, après le chant des officiants. Il reprend pied dans les lieux, auprès des participants, et commence à échanger « un regard hébété, un sourire puis quelques mots » avec son voisin. Tous semblent épuisés. Chacun rassemble alors ses effets personnels avant de regagner son hôtel. &#13;&#10;&#13;&#10; Vient ensuite le désir de partager son expérience, de confirmer ou d’infirmer des visions, des comportements, des mots. Cette initiation, pensée comme singulière, n’est finalement pas un acte solitaire. &#13;&#10;&#13;&#10; Émerge alors le moment où l’inclusion dans un rituel prend la forme d’une observation participante susceptible de devenir récit. La méthode anthropologique comporte ce volet : vivre avec d’autres, partager les gestes et les situations afin de saisir un monde de l’intérieur. La connaissance des affaires humaines a, sans doute avant toute autre, plusieurs conditions : participer, accepter d’être déplacé dans l’espace comme dans sa conscience, accepter que les catégories soient révisées, que les certitudes vacillent et que le corps devienne lui-même un instrument d’enquête. &#13;&#10;&#13;&#10; David Dupuis ne se contente pas de proposer le récit de son expérience, ou plutôt de ses expériences. Il les associe à la relecture de ses carnets ethnographiques et se penche simultanément sur des propositions théoriques qu’il souhaite partager avec les auditeurs de ses conférences comme avec les lecteurs de son ouvrage. On peut d’emblée retenir de celles-ci une leçon : penser depuis l’expérience plutôt que la surplomber. &#13;&#10;&#13;&#10;  La traversée rituelle  &#13;&#10;&#13;&#10; Il s’agit de se laisser conduire par un officiant, parfois entouré d’autres officiants, par souci de prévenance et afin de limiter les risques d’accident. Dans le premier rituel décrit, cela se déroule au sein d’une maloca, vaste édifice de bois ovale, ouvert aux quatre vents. Jacques Mabit, l’organisateur, entre vêtu de blanc, salue le groupe et s’installe sous des icônes : Christ en croix, Vierge Marie, saint Michel terrassant le dragon. &#13;&#10;&#13;&#10; Le lecteur ou la lectrice suivra les descriptions du premier rituel comme celles des autres. Chaque fois, des règles sont à respecter. Mais chacun fait son expérience, au cœur du groupe et pourtant seul face à ce qui surgit. Préparations végétales, fioles de parfums, maracas et seaux nécessaires à la purge sont présents. Encensoirs, fumées de tabac et eaux florales accompagnent les corps. Des chants sont destinés à calmer les ivresses. Il y a séparation d’avec soi, puis retour à soi. &#13;&#10;&#13;&#10; Paysages visionnaires, chants et nausées se déploient. La frontière entre le corps et l’esprit, entre la physiologie et le symbolique, se brouille ; on vomit non seulement le contenu de son estomac, mais aussi des émotions, des images, des fragments de mémoire. L’expérience vécue engage plus que la vue : elle mobilise le corps, les affects, la mémoire, la pensée et le langage, dans une reconfiguration sensorielle et existentielle globale. &#13;&#10;&#13;&#10; Il importe surtout de suivre l’auteur dans le processus complet de son exploration. Il ne néglige pas les présupposés avec lesquels son projet a été accueilli : ceux liés à l’expérience de l’ayahuasca, avec son lot de voyages intérieurs bouleversants, d’épreuves et de renaissances. La préparation à l’approche du rituel est nécessaire, dès lors que l’on accepte de se heurter aux déplacements des frontières du vraisemblable. &#13;&#10;&#13;&#10;  De l’expérience à l’analyse  &#13;&#10;&#13;&#10; Dupuis explique également comment il prend des notes au terme des rituels et comment il met fin à l’expérience. Il tente alors de saisir le processus de formation des visions produites au cours du rituel, afin de comprendre ce qui fonde à la fois leur émergence, la récurrence de certaines formes au fil des pratiques et les traits qui pourraient paraître communs entre les « pèlerins ». &#13;&#10;&#13;&#10; L’auteur utilise ce dernier terme comme un outil analytique. Cette catégorie permet de saisir la logique de ces voyages par lesquels les clients de l’ayahuasca se projettent en Amérique du Sud, soit pour chercher à guérir de certains maux, soit pour en revenir transformés, soit pour explorer leur intériorité tout en s’ouvrant à la possibilité d’une altérité. &#13;&#10;&#13;&#10; Plusieurs passages de l’ouvrage prennent ainsi la forme d’une enquête sociologique : d’où viennent les personnes ? Quels sont leurs motifs ? Quel rapport entretiennent-elles avec les « plantes sacrées » ? Quel rôle jouent les récits d’amis ? Comment privilégient-elles la portée thérapeutique de divers breuvages ? &#13;&#10;&#13;&#10; Sur ce plan, l’anthropologue s’attarde à juste titre sur le langage des participants, sur leurs manières d’assimiler les plantes à des figures féminines et maternelles, ainsi que sur la façon de parler de l’ayahuasca comme d’une substance psychédélique. Il restitue ainsi l’imaginaire des pèlerins. &#13;&#10;&#13;&#10; La prise de distance avec le rituel, nécessaire au terme du processus, oblige à interroger ce monde saturé de figures démoniaques, d’exorcismes et de luttes invisibles, ainsi que les termes adéquats à sa compréhension : chamanisme ou non, prêtres ou médiateurs, drogue ou plante indigène. D’une certaine manière, l’anthropologue conclut aussi de ces expériences qu’une pédagogie espiègle s’y est déployée, grâce à laquelle il a découvert ses propres limites : il est possible de visiter un monde peuplé d’entités hostiles pour en saisir la cohérence, sans pour autant souhaiter y vivre. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Sun, 05 Jul 2026 08:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12782-ayahuasca-carnets-dune-experience-de-terrain.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Le recours &agrave; des pratiques rituelles depuis la seconde moiti&eacute; du XX<sup>e</sup> si&egrave;cle est d&eacute;sormais bien r&eacute;pertori&eacute;, et les anthropologues n&rsquo;ont cess&eacute; de les documenter dans diverses r&eacute;gions du monde. Dans un contexte de recul des institutions religieuses, de fragilisation des cadres publics et de qu&ecirc;te accrue de sens, nombre de personnes se tournent vers des pratiques nouvelles, spirituelles ou traditionnelles, per&ccedil;ues comme des voies de th&eacute;rapie, de reconstruction psychique ou de transformation personnelle.</p>

<p>Cet attrait pour les communaut&eacute;s, soci&eacute;t&eacute;s secr&egrave;tes, centres chamaniques ou autres pratiques spirituelles ne se d&eacute;ment pas. Il s&rsquo;accompagne souvent de voyages &agrave; l&rsquo;&eacute;tranger, au point que certains acteurs du tourisme y voient une ressource &eacute;conomique &mdash; non sans susciter de vives critiques de la notion de &laquo; tourisme chamanique &raquo;. Le savoir, lui, reste en retard sur ces d&eacute;placements : l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t th&eacute;orique et &eacute;pist&eacute;mologique pour les pratiques dites &laquo; spirituelles &raquo; doit &ecirc;tre renforc&eacute;, et l&rsquo;ethnologie participante s&rsquo;impose comme une voie essentielle pour comprendre ces exp&eacute;riences comme des ressources de transformation.</p>

<p>David Dupuis est chercheur &agrave; l&rsquo;Institut national de la sant&eacute; et de la recherche m&eacute;dicale ; il a notamment travaill&eacute; sous la direction de Philippe Descola. Ses recherches s&rsquo;op&egrave;rent sur des terrains ethnographiques, notamment en Am&eacute;rique latine, et c&rsquo;est au c&oelig;ur de la for&ecirc;t amazonienne que s&rsquo;est d&eacute;roul&eacute;e l&rsquo;enqu&ecirc;te dont il est ici question.</p>

<p><strong>Au c&oelig;ur de l&rsquo;enqu&ecirc;te</strong></p>

<p>Deux ou trois heures se sont &eacute;coul&eacute;es. L&rsquo;auteur, anthropologue et participant &agrave; un rituel en Haute-Amazonie p&eacute;ruvienne au tournant des ann&eacute;es 2010, revient &agrave; lui, apr&egrave;s le chant des officiants. Il reprend pied dans les lieux, aupr&egrave;s des participants, et commence &agrave; &eacute;changer &laquo; un regard h&eacute;b&eacute;t&eacute;, un sourire puis quelques mots &raquo; avec son voisin. Tous semblent &eacute;puis&eacute;s. Chacun rassemble alors ses effets personnels avant de regagner son h&ocirc;tel.</p>

<p>Vient ensuite le d&eacute;sir de partager son exp&eacute;rience, de confirmer ou d&rsquo;infirmer des visions, des comportements, des mots. Cette initiation, pens&eacute;e comme singuli&egrave;re, n&rsquo;est finalement pas un acte solitaire.</p>

<p>&Eacute;merge alors le moment o&ugrave; l&rsquo;inclusion dans un rituel prend la forme d&rsquo;une observation participante susceptible de devenir r&eacute;cit. La m&eacute;thode anthropologique comporte ce volet : vivre avec d&rsquo;autres, partager les gestes et les situations afin de saisir un monde de l&rsquo;int&eacute;rieur. La connaissance des affaires humaines a, sans doute avant toute autre, plusieurs conditions : participer, accepter d&rsquo;&ecirc;tre d&eacute;plac&eacute; dans l&rsquo;espace comme dans sa conscience, accepter que les cat&eacute;gories soient r&eacute;vis&eacute;es, que les certitudes vacillent et que le corps devienne lui-m&ecirc;me un instrument d&rsquo;enqu&ecirc;te.</p>

<p>David Dupuis ne se contente pas de proposer le r&eacute;cit de son exp&eacute;rience, ou plut&ocirc;t de ses exp&eacute;riences. Il les associe &agrave; la relecture de ses carnets ethnographiques et se penche simultan&eacute;ment sur des propositions th&eacute;oriques qu&rsquo;il souhaite partager avec les auditeurs de ses conf&eacute;rences comme avec les lecteurs de son ouvrage. On peut d&rsquo;embl&eacute;e retenir de celles-ci une le&ccedil;on : penser depuis l&rsquo;exp&eacute;rience plut&ocirc;t que la surplomber.</p>

<p><strong>La travers&eacute;e rituelle</strong></p>

<p>Il s&rsquo;agit de se laisser conduire par un officiant, parfois entour&eacute; d&rsquo;autres officiants, par souci de pr&eacute;venance et afin de limiter les risques d&rsquo;accident. Dans le premier rituel d&eacute;crit, cela se d&eacute;roule au sein d&rsquo;une maloca, vaste &eacute;difice de bois ovale, ouvert aux quatre vents. Jacques Mabit, l&rsquo;organisateur, entre v&ecirc;tu de blanc, salue le groupe et s&rsquo;installe sous des ic&ocirc;nes : Christ en croix, Vierge Marie, saint Michel terrassant le dragon.</p>

<p>Le lecteur ou la lectrice suivra les descriptions du premier rituel comme celles des autres. Chaque fois, des r&egrave;gles sont &agrave; respecter. Mais chacun fait son exp&eacute;rience, au c&oelig;ur du groupe et pourtant seul face &agrave; ce qui surgit. Pr&eacute;parations v&eacute;g&eacute;tales, fioles de parfums, maracas et seaux n&eacute;cessaires &agrave; la purge sont pr&eacute;sents. Encensoirs, fum&eacute;es de tabac et eaux florales accompagnent les corps. Des chants sont destin&eacute;s &agrave; calmer les ivresses. Il y a s&eacute;paration d&rsquo;avec soi, puis retour &agrave; soi.</p>

<p>Paysages visionnaires, chants et naus&eacute;es se d&eacute;ploient. La fronti&egrave;re entre le corps et l&rsquo;esprit, entre la physiologie et le symbolique, se brouille ; on vomit non seulement le contenu de son estomac, mais aussi des &eacute;motions, des images, des fragments de m&eacute;moire. L&rsquo;exp&eacute;rience v&eacute;cue engage plus que la vue : elle mobilise le corps, les affects, la m&eacute;moire, la pens&eacute;e et le langage, dans une reconfiguration sensorielle et existentielle globale.</p>

<p>Il importe surtout de suivre l&rsquo;auteur dans le processus complet de son exploration. Il ne n&eacute;glige pas les pr&eacute;suppos&eacute;s avec lesquels son projet a &eacute;t&eacute; accueilli : ceux li&eacute;s &agrave; l&rsquo;exp&eacute;rience de l&rsquo;ayahuasca, avec son lot de voyages int&eacute;rieurs bouleversants, d&rsquo;&eacute;preuves et de renaissances. La pr&eacute;paration &agrave; l&rsquo;approche du rituel est n&eacute;cessaire, d&egrave;s lors que l&rsquo;on accepte de se heurter aux d&eacute;placements des fronti&egrave;res du vraisemblable.</p>

<p><strong>De l&rsquo;exp&eacute;rience &agrave; l&rsquo;analyse</strong></p>

<p>Dupuis explique &eacute;galement comment il prend des notes au terme des rituels et comment il met fin &agrave; l&rsquo;exp&eacute;rience. Il tente alors de saisir le processus de formation des visions produites au cours du rituel, afin de comprendre ce qui fonde &agrave; la fois leur &eacute;mergence, la r&eacute;currence de certaines formes au fil des pratiques et les traits qui pourraient para&icirc;tre communs entre les &laquo; p&egrave;lerins &raquo;.</p>

<p>L&rsquo;auteur utilise ce dernier terme comme un outil analytique. Cette cat&eacute;gorie permet de saisir la logique de ces voyages par lesquels les clients de l&rsquo;ayahuasca se projettent en Am&eacute;rique du Sud, soit pour chercher &agrave; gu&eacute;rir de certains maux, soit pour en revenir transform&eacute;s, soit pour explorer leur int&eacute;riorit&eacute; tout en s&rsquo;ouvrant &agrave; la possibilit&eacute; d&rsquo;une alt&eacute;rit&eacute;.</p>

<p>Plusieurs passages de l&rsquo;ouvrage prennent ainsi la forme d&rsquo;une enqu&ecirc;te sociologique : d&rsquo;o&ugrave; viennent les personnes ? Quels sont leurs motifs ? Quel rapport entretiennent-elles avec les &laquo; plantes sacr&eacute;es &raquo; ? Quel r&ocirc;le jouent les r&eacute;cits d&rsquo;amis ? Comment privil&eacute;gient-elles la port&eacute;e th&eacute;rapeutique de divers breuvages ?</p>

<p>Sur ce plan, l&rsquo;anthropologue s&rsquo;attarde &agrave; juste titre sur le langage des participants, sur leurs mani&egrave;res d&rsquo;assimiler les plantes &agrave; des figures f&eacute;minines et maternelles, ainsi que sur la fa&ccedil;on de parler de l&rsquo;ayahuasca comme d&rsquo;une substance psych&eacute;d&eacute;lique. Il restitue ainsi l&rsquo;imaginaire des p&egrave;lerins.</p>

<p>La prise de distance avec le rituel, n&eacute;cessaire au terme du processus, oblige &agrave; interroger ce monde satur&eacute; de figures d&eacute;moniaques, d&rsquo;exorcismes et de luttes invisibles, ainsi que les termes ad&eacute;quats &agrave; sa compr&eacute;hension : chamanisme ou non, pr&ecirc;tres ou m&eacute;diateurs, drogue ou plante indig&egrave;ne. D&rsquo;une certaine mani&egrave;re, l&rsquo;anthropologue conclut aussi de ces exp&eacute;riences qu&rsquo;une p&eacute;dagogie espi&egrave;gle s&rsquo;y est d&eacute;ploy&eacute;e, gr&acirc;ce &agrave; laquelle il a d&eacute;couvert ses propres limites : il est possible de visiter un monde peupl&eacute; d&rsquo;entit&eacute;s hostiles pour en saisir la coh&eacute;rence, sans pour autant souhaiter y vivre.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Quand le cinéma se souvient de lui-même</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12786-quand-le-cinema-se-souvient-de-lui-meme.htm</link>
         <description> Jean-Philippe Trias invite ici les lecteurs à un parcours spécifique dans la dimension mémorielle du cinéma. La « mémoire » évoquée est sans doute la sienne, celle d'un spectateur cinéphile, enseignant et chercheur en cinéma ; mais elle est aussi celle que des films tissent entre eux, au fil de l’histoire du cinéma. &#13;&#10;&#13;&#10; La couverture du livre nous en fait signe : on y voit l’affiche de  Casablanca , un film de Michael Curtiz, sorti en 1942, reprise par l'artiste décollagiste Mimmo Rotella dans son oeuvre du même nom datant de 2003. Le film de Curtiz est également très présent dans un autre film,  Play It Again, Sam  ( Tombe les filles et tais-toi ), qu'Herbert Ross a réalisé en 1972 à partir d’un scénario de Woody Allen. Ce dernier y joue le rôle d’Allan Felix, le personnage principal du film. Dans la première séquence, il regarde  Casablanca  sur l’écran d’une salle obscure. Il semble envoûté par Rick Blaine (Humphrey Bogart), le personnage principal du film, un Américain expatrié à Casablanca où il dirige une boîte de nuit. &#13;&#10;&#13;&#10; Ce cas particulièrement célèbre sera le fil rouge de l’étude menée par J-Ph. Trias, puisqu’il «  constitue le paradigme à partir duquel étoiler l’analyse des relations interfilmiques  » ,  celles-là même qui sont l’objet de son étude. &#13;&#10;&#13;&#10;  Citations du « Film noir bogartien »  &#13;&#10;&#13;&#10; L’auteur commence par déployer la méthodologie qu’il a mise en œuvre pour son exploration de la manière dont les liens entre ces deux films ont été tissés et peuvent être perçus par les spectateurs. Il entre comme dans un labyrinthe richement occupé par des objets précis, des images, des sons, des paroles qu’il conjoint dans une réflexion pour laquelle il mobilise l’esthétique et l’histoire du cinéma. Il met ces deux approches théoriques en osmose en les insérant dans un ensemble qu’il construit pas à pas. Pour ce faire, il repère et analyse tout ce qui relève de l’interfilmique entre les deux films. Par exemple, ils sont tous les deux adaptés d’une pièce de théâtre, et le second film commence, comme on l’a dit, par une citation explicite du premier. Il ajoute à cela que la présence actorale d’Humphrey Bogart ouvre un espace intertextuel avec d’autres films, fameux eux aussi, dans lesquels il a joué et qui tissent ensemble un sous-genre que Gérard Genette a en son temps appelé «  le Film noir bogartien  ». &#13;&#10;&#13;&#10; À partir de cette réflexion initiale, J-Ph. Trias construit tout au long du livre un édifice théorique qui propose de remettre en perspective l’histoire du cinéma. En son centre, on trouve un processus mental fondateur, « la mémoire », et un procédé d’écriture, « la citation », qui est ici abordée comme «  une forme essentielle du rapport au patrimoine cinématographique  ». Ce postulat se déploie dans la suite du livre, chapitre par chapitre. Des films appartenant à des pays et à des genres variés (drame, film noir, polar, comédie musicale, documentaire…), et situés dans des époques différentes de l’histoire du cinéma, sont réunis dans un tissu interfilmique que J-Ph. Trias crée à partir d’une typologie détaillée des citations qui les assemblent. Celles-ci peuvent en effet être visuelles, sonores, musicales, verbales... En tout cas, elles sont explicitement incluses dans les films qui les mettent en forme. En effet, ou bien, comme dans  Play It Again, Sam , ils insèrent des images et des sons des films cités, ou bien ils en produisent une imitation délibérément signifiée comme telle. &#13;&#10;&#13;&#10;  Pour une théorie de la réception interfilmique  &#13;&#10;&#13;&#10; Dans ce très vaste ensemble, la théorie de l’interfilmique que l’auteur nous propose est intimement liée à des analyses rapprochées des films concernés. Par exemple, un passage de son deuxième chapitre expose «  un protocole de lecture interfilmique  ». Le système de citations de  Play It Again, Sam  y est pris pour modèle. J-Ph. Trias note que le film programme en toute conscience ses spectateurs, il les «  fabrique  » en les dotant   de   «  compétences intertextuelles  ». Ces compétences sont le lot des spectateurs qui repèrent et identifient les citations, parvenant ainsi à percevoir au-delà des images et des récits, le travail quasi historiographique mis à l’œuvre par les cinéastes eux-mêmes. &#13;&#10;&#13;&#10; L’histoire du cinéma, modulée par certains cinéastes et assimilée par des spectateurs, est ainsi enrichie. Elle n’est pas seulement écrite par la place qu’occupent des films dans le temps et l’espace de leur réalisation et de leur production. Elle se construit également lorsque les auteurs conçoivent eux-mêmes leurs films comme des œuvres participant à l’écriture de cette histoire. La citation en est bien sûr l’outil de base. Selon le critique littéraire Antoine Compagnon que cite J-Ph. Trias, la citation est une «  force motrice  », car, ajoute-t-il, elle «  réactualise et redynamise le souvenir des films cités (…) en renouvelant leur mémoire  ». Entre eux surgissent en effet de «  multiples relations  » formant un tissu visuel et sonore qui est d’abord le fait de chacun des cinéastes, auteurs des citations qu’ils puisent dans tel ou tel passé du cinéma. &#13;&#10;&#13;&#10; Par exemple, dans un passé plus ou moins éloigné pour eux, Jean-Luc Godard regarde Carl Theodor Dreyer, Brian De Palma regarde Billy Wilder, Pedro Almodóvar regarde Luis Buñuel et Joseph Mankiewicz… Le regard de chacun des cinéastes mémorialistes semble se propulser comme une flèche vers une ascendance historique qui aura contribué à la mise en œuvre de leur propre cinéma.   &#13;&#10;&#13;&#10;  Exemples de citations interfilmiques  &#13;&#10;&#13;&#10; C’est ainsi que tous les films évoqués dans le livre, simplement nommés ou bien analysés de près, apparaissent comme un élément constitutif d’un ensemble spécifique. La plupart des films forment, a minima, des duos serrés. En voici quelques exemples :  La Passion de Jeanne d’Arc  (Dreyer, 1928) est reliée à  Vivre sa vie  (Godard, 1962) ; il en va de même pour  Le Mystérieux Docteur Korvo  (Preminger, 1949) et  À bout de souffle  (Godard, 1960),  La Mort aux trousses  ( North by Northwest , Hitchcock, 1959) et  Arizona Dream  (Kusturica, 1993),  La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz  ( Ensayo de un crimen , Buñuel, 1955) et  En chair et en os  ( Carne Tremula , Almodóvar, 1997),  Ève  ( All About Eve , Mankiewicz, 1950) et  Tout sur ma mère  ( Todo sobre mi madre , Almodóvar, 1999),  Assurance sur la mort  ( Double Indemnity , Wilder, 1944) et  Femme fatale  (De Palma, 2002). Le réseau cinématographique formé par tous ces couples de films génère bel et bien une grille de lecture mémorielle. &#13;&#10;&#13;&#10; À cet égard, J-Ph. Trias a notamment réuni deux cinéastes français ancrés dans un même territoire de l’art cinématographique : Jacques Demy et Agnès Varda. Selon lui, Agnès Varda a construit un territoire à partir d’un travail conscient de sa mémoire cinématographique.  Jacquot de Nantes , qu’elle a réalisé en 1991, est le film ici évoqué par J-Ph. Trias. Il note que Varda «  se souvient des souvenirs de Jacques Demy, adoptant ainsi un principe d’énonciation dédoublée qui est aussi celui de la citation  ». Suivent  Les Parapluies de Cherbourg  (1964),  Une chambre en ville  (1982),  Lola  (1961),  Peau d’Âne  (1970),  Le joueur de flûte  (1971),  Les Demoiselles de Rochefort  (1967) et enfin,  Le Sabotier du Val de Loire  (1955). Ces sept films de Jacques Demy, selon J-Ph. Trias, sont «  le moteur de la fiction biographique réalisée par Varda  ». Il nous donne alors à voir quels sont les rouages de la construction d’un édifice singulier qui, même si ses fondations sont liées à la Nouvelle Vague du cinéma français, n’appartient qu’à la seule Agnès Varda. &#13;&#10;&#13;&#10;  Retours sur / à  Casablanca   &#13;&#10;&#13;&#10; J-Ph. Trias évoque par ailleurs plusieurs autres films qui se « souviennent » de  Casablanca . Les premiers qu’il aborde ont généré, selon lui, la « naissance du mythe » associé à ce film, tels  À bout de souffle  et  Made in U.S.A.  de Godard, qui importe dans ses deux films la «  mode Bogart  ». D’autres films forment «  une chaîne interfilmique  » avec  Casablanca . J-Ph. Trias cite et analyse, entre autres œuvres,  Gilda  (Charles Vidor, 1946),  Une Nuit à Casablanca  ( A Night in Casablanca , Archie Mayo, 1946),  Minnie and Moskowitz  (John Cassavetes, 1971),  Quand Harry rencontre Sally  ( When Harry Met Sally, Rob Reiner , 1989),  Chat noir, chat blanc  ( Crna mačka, beli mačor , Emir Kusturica, 1998), etc. &#13;&#10;&#13;&#10; Comme il le dit à propos de la citation de  Queen Kelly , film muet de Stroheim, dans  Boulevard du crépuscule  de Billy Wilder ( Sunset Boulevard , 1950), les citations, qu’il nomme «  matricielles  », sont «  comme des aveux de filiation  ». Or, qui dit « filiation » dit, certes, « histoire », mais la mémoire qui constitue cette histoire est susceptible de faire surgir des questions peut-être inattendues. En voici une, pour exemple : Jean-Luc Godard, créateur revendiqué de la Nouvelle Vague, proclame-t-il qu’un film du cinéma muet aura été un ferment nécessaire à cette création ? Ou bien nous laisse-t-il entendre que Dreyer fut un cinéaste (déjà) « nouvelle vague » en son temps ? &#13;&#10;&#13;&#10; Tous les rapprochements, ici tissés entre des films précis et des cinéastes non moins précisément (re)connus, sont bien sûr susceptibles de provoquer de telles questions. Or, J-Ph. Trias leur apporte une réponse constructive et pénétrante en faisant coïncider son regard sur les films avec celui des cinéastes, ces mémorialistes conscients de l’histoire du cinéma dans laquelle ils s'inscrivent. Depuis son présent de spectateur et de chercheur, Trias trace une ligne rétrospective, générationnelle, sur l’évolution du rôle de la «  mémoire culturelle  » dans l’édification de l’histoire du cinéma. &#13;&#10;&#13;&#10; Il commence par observer que, pour les specteurs du XXI e  siècle,  Lost in Translation  de   Sofia Coppola (2003) donne à voir et à entendre que  Casablanca  est une œuvre désormais reléguée dans un passé lointain, dont la mémoire «  affective  » ou «  cinéphile  » est dépassée. À partir de ce constat, J-Ph. Trias synthétise son travail de néo-historien en évoquant les «  trois âges de l’interfilmique  », toujours à partir de  Casablanca . Il les nomme successivement «  continuité, distance, connaissance  ». &#13;&#10;&#13;&#10;  Les trois âges de l'interfilmique  &#13;&#10;&#13;&#10; La « continuité » est une «  mémoire vive de la tradition  », et elle prend forme dans le geste de l’imitation. Elle vient tôt dans l’histoire du cinéma. L’auteur évoque entre autres films  À nous la liberté  de René Clair (1931) qui se souvient de  Metropolis  (Fritz Lang, 1927), et  Les Temps modernes  de Chaplin (1936) qui se souvient de  La Grève  d’Eisenstein (1925). &#13;&#10;&#13;&#10; La « distance » appartient à «  la mémoire nostalgique de la cinéphilie  ». Elle apparaît sous forme de «  conscience historique  » dans les années 1950, au moment où «  les œuvres de cinéma ont acquis la valeur d’œuvres d’art  ». Le cinéma français est exemplaire à cet égard. Il fut en effet sanctuarisé «   par la Cinémathèque d’Henri Langlois ou par la “Politique des auteurs”  »   alors que  « les films de la Nouvelle Vague sont eux-mêmes devenus cinéphiles  ». J-Ph. Trias voit l’acmé de cette conscience historique dans  Le Mépris  de Godard qui tient un «  discours sur la mort du cinéma  ». &#13;&#10;&#13;&#10; La « connaissance » transparaît dès les années 1970, dans « les usages contemporains de l’interfilmique » qui reposent entre autres sur un rapport patrimonial aux films passés. Des films tels que  Nosferatu, fantôme de la nuit  de Werner Herzog ( Nosferatu, Phantom der Nacht , 1979),  Les Aventuriers de l’Arche perdue  de Steven Spielberg ( Raiders of the Lost Ark , 1981),  Psychose  de Gus van Sant ( Psycho , 1998) ou encore  Tout sur ma mère  de Pedro Almodóvar ( Todo sobre mi madre , 1999) en sont exemplaires. &#13;&#10;&#13;&#10; L'ouvrage s’achève sur une question que son auteur semble adresser directement à ses lecteurs : sa trajectoire multilinéaire l’a-t-elle emmené jusqu’au présent d’«  une mémoire muséifiée  » ? Une réponse première transparaît à travers l’idée que la mémoire en cinéma s’approprie les films, elle les réactualise, elle les déforme, voire, elle les mythifie. Mais J-Ph. Trias en arrive à cette autre idée que l’intertextualité, toujours vivante, active, «  est encore un moteur de l’évolution du cinéma  »  ;  elle en est «  le témoin  »   en pleine conscience. Pourquoi ? Comment ? Selon l’auteur, depuis son passé jusqu’à son devenir, le cinéma reste ouvert à une grande richesse de possibilités, notamment parce qu’il «  nous ramène au réel, à notre expérience intime de spectateur (…) mais aussi au monde lui-même : depuis longtemps maintenant le cinéma a imprégné le réel qu’il filme, depuis longtemps la vie cite le cinéma  ». &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Fri, 03 Jul 2026 09:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12786-quand-le-cinema-se-souvient-de-lui-meme.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Jean-Philippe Trias invite ici les lecteurs &agrave; un parcours sp&eacute;cifique dans la dimension m&eacute;morielle du cin&eacute;ma. La &laquo; m&eacute;moire &raquo; &eacute;voqu&eacute;e est sans doute la sienne, celle d&#39;un spectateur cin&eacute;phile, enseignant et chercheur en cin&eacute;ma ; mais elle est aussi celle que des films tissent entre eux, au fil de l&rsquo;histoire du cin&eacute;ma.</p>

<p>La couverture du livre nous en fait signe : on y voit l&rsquo;affiche de <em>Casablanca</em>, un film de Michael Curtiz, sorti en 1942, reprise par l&#39;artiste d&eacute;collagiste Mimmo Rotella dans son oeuvre du m&ecirc;me nom datant de&nbsp;2003. Le film de Curtiz est &eacute;galement tr&egrave;s pr&eacute;sent dans&nbsp;un autre film, <em>Play It Again, Sam</em> (<em>Tombe les filles et tais-toi</em>), qu&#39;Herbert Ross a r&eacute;alis&eacute; en 1972 &agrave; partir d&rsquo;un sc&eacute;nario de Woody Allen. Ce dernier y joue le r&ocirc;le d&rsquo;Allan Felix, le personnage principal du film. Dans la premi&egrave;re s&eacute;quence, il regarde <em>Casablanca</em> sur l&rsquo;&eacute;cran d&rsquo;une salle obscure. Il semble envo&ucirc;t&eacute; par Rick Blaine (Humphrey Bogart), le personnage principal du film, un Am&eacute;ricain expatri&eacute; &agrave; Casablanca o&ugrave; il dirige une bo&icirc;te de nuit.</p>

<p>Ce cas particuli&egrave;rement c&eacute;l&egrave;bre sera le fil rouge de l&rsquo;&eacute;tude men&eacute;e par J-Ph. Trias, puisqu&rsquo;il &laquo; <em>constitue le paradigme &agrave; partir duquel &eacute;toiler l&rsquo;analyse des relations interfilmiques</em> &raquo;<em>,&nbsp;</em>celles-l&agrave; m&ecirc;me qui sont l&rsquo;objet de son &eacute;tude.</p>

<p><strong>Citations du&nbsp;&laquo;&nbsp;Film noir bogartien &raquo;</strong></p>

<p>L&rsquo;auteur commence par d&eacute;ployer la m&eacute;thodologie qu&rsquo;il a mise en &oelig;uvre pour son exploration de la mani&egrave;re dont les liens entre ces deux films ont &eacute;t&eacute; tiss&eacute;s et peuvent &ecirc;tre per&ccedil;us par les spectateurs. Il entre comme dans un labyrinthe richement occup&eacute; par des objets pr&eacute;cis, des images, des sons, des paroles qu&rsquo;il conjoint dans une r&eacute;flexion pour laquelle il mobilise l&rsquo;esth&eacute;tique et l&rsquo;histoire du cin&eacute;ma. Il met ces deux approches th&eacute;oriques en osmose en les ins&eacute;rant dans un ensemble qu&rsquo;il construit pas &agrave; pas. Pour ce faire, il rep&egrave;re et analyse tout ce qui rel&egrave;ve de l&rsquo;interfilmique entre les deux films. Par exemple, ils sont tous les deux adapt&eacute;s d&rsquo;une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre, et le second film commence, comme on l&rsquo;a dit, par une citation explicite du premier. Il ajoute &agrave; cela que la pr&eacute;sence actorale d&rsquo;Humphrey Bogart ouvre un espace intertextuel avec d&rsquo;autres films, fameux eux aussi, dans lesquels il a jou&eacute; et qui tissent ensemble un sous-genre que G&eacute;rard Genette a en son temps appel&eacute; &laquo; <em>le Film noir bogartien</em> &raquo;.</p>

<p>&Agrave; partir de cette r&eacute;flexion initiale, J-Ph. Trias construit tout au long du livre un &eacute;difice th&eacute;orique qui propose de remettre en perspective l&rsquo;histoire du cin&eacute;ma. En son centre, on trouve un processus mental fondateur, &laquo; la m&eacute;moire &raquo;, et un proc&eacute;d&eacute; d&rsquo;&eacute;criture, &laquo; la citation &raquo;, qui est ici abord&eacute;e comme &laquo; <em>une forme essentielle du rapport au patrimoine cin&eacute;matographique</em> &raquo;. Ce postulat&nbsp;se d&eacute;ploie dans la suite du livre, chapitre par chapitre. Des films appartenant &agrave; des pays et &agrave; des genres vari&eacute;s (drame, film noir, polar, com&eacute;die musicale, documentaire&hellip;), et situ&eacute;s dans des &eacute;poques diff&eacute;rentes de l&rsquo;histoire du cin&eacute;ma,&nbsp;sont r&eacute;unis dans un tissu interfilmique&nbsp;que J-Ph. Trias cr&eacute;e &agrave; partir d&rsquo;une typologie d&eacute;taill&eacute;e des citations qui les assemblent. Celles-ci peuvent en effet &ecirc;tre visuelles, sonores, musicales, verbales... En tout cas, elles sont explicitement incluses dans les films qui les mettent en forme. En effet, ou bien, comme dans <em>Play It Again, Sam</em>, ils ins&egrave;rent des images et des sons des films cit&eacute;s, ou bien ils en produisent une imitation d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment signifi&eacute;e comme telle.</p>

<p><strong>Pour une th&eacute;orie de la r&eacute;ception interfilmique</strong></p>

<p>Dans ce tr&egrave;s vaste ensemble, la th&eacute;orie de l&rsquo;interfilmique que l&rsquo;auteur nous propose est intimement li&eacute;e &agrave; des analyses rapproch&eacute;es des films concern&eacute;s. Par exemple, un passage de son deuxi&egrave;me chapitre expose &laquo; <em>un protocole de lecture interfilmique</em> &raquo;. Le syst&egrave;me de citations de <em>Play It Again, Sam</em> y est pris pour mod&egrave;le. J-Ph. Trias note que le film programme en toute conscience ses spectateurs, il les &laquo; <em>fabrique</em> &raquo; en les dotant<em> </em>de<em> </em>&laquo; <em>comp&eacute;tences intertextuelles </em>&raquo;. Ces comp&eacute;tences sont le lot des spectateurs qui rep&egrave;rent et identifient les citations, parvenant ainsi &agrave; percevoir au-del&agrave; des images et des r&eacute;cits, le travail quasi historiographique mis &agrave; l&rsquo;&oelig;uvre par les cin&eacute;astes eux-m&ecirc;mes.</p>

<p>L&rsquo;histoire du cin&eacute;ma, modul&eacute;e par certains cin&eacute;astes et assimil&eacute;e par des spectateurs, est ainsi enrichie. Elle n&rsquo;est pas seulement &eacute;crite par la place qu&rsquo;occupent des films dans le temps et l&rsquo;espace de leur r&eacute;alisation et de leur production. Elle se construit &eacute;galement lorsque les auteurs con&ccedil;oivent eux-m&ecirc;mes leurs films comme&nbsp;des &oelig;uvres participant &agrave; l&rsquo;&eacute;criture de cette histoire. La citation en est bien s&ucirc;r l&rsquo;outil de base. Selon le critique litt&eacute;raire Antoine Compagnon que cite J-Ph. Trias, la citation est une &laquo; <em>force motrice&nbsp;</em>&raquo;, car, ajoute-t-il, elle &laquo; <em>r&eacute;actualise et redynamise le souvenir des films cit&eacute;s (&hellip;) en renouvelant leur m&eacute;moire</em> &raquo;. Entre eux surgissent en effet de &laquo; <em>multiples relations</em> &raquo; formant un tissu visuel et sonore qui est d&rsquo;abord le fait de chacun des cin&eacute;astes, auteurs des citations qu&rsquo;ils puisent dans tel ou tel pass&eacute; du cin&eacute;ma.</p>

<p>Par exemple, dans un pass&eacute; plus ou moins &eacute;loign&eacute; pour eux, Jean-Luc Godard regarde Carl Theodor Dreyer, Brian De Palma regarde Billy Wilder, Pedro Almod&oacute;var regarde Luis Bu&ntilde;uel et Joseph Mankiewicz&hellip; Le regard de chacun des cin&eacute;astes m&eacute;morialistes semble se propulser comme une fl&egrave;che vers une ascendance historique qui aura contribu&eacute; &agrave; la mise en &oelig;uvre de leur propre cin&eacute;ma. &nbsp;</p>

<p><strong>Exemples de citations interfilmiques</strong></p>

<p>C&rsquo;est ainsi que tous les films &eacute;voqu&eacute;s dans le livre, simplement nomm&eacute;s ou bien analys&eacute;s de pr&egrave;s, apparaissent comme un &eacute;l&eacute;ment constitutif d&rsquo;un ensemble sp&eacute;cifique.&nbsp;La plupart des films forment, a minima, des duos serr&eacute;s.&nbsp;En voici quelques exemples : <em>La Passion de Jeanne d&rsquo;Arc</em> (Dreyer, 1928) est reli&eacute;e &agrave; <em>Vivre sa vie</em> (Godard, 1962) ; il en va de m&ecirc;me pour <em>Le Myst&eacute;rieux Docteur Korvo</em> (Preminger, 1949) et <em>&Agrave; bout de souffle</em> (Godard, 1960), <em>La Mort aux trousses</em> (<em>North by Northwest</em>, Hitchcock, 1959) et <em>Arizona Dream</em> (Kusturica, 1993), <em>La Vie criminelle d&rsquo;Archibald de la Cruz </em>(<em>Ensayo de un crimen</em>, Bu&ntilde;uel, 1955) et <em>En chair et en os</em> (<em>Carne Tremula</em>, Almod&oacute;var, 1997), <em>&Egrave;ve</em> (<em>All About Eve</em>, Mankiewicz, 1950) et <em>Tout sur ma m&egrave;re</em> (<em>Todo sobre mi madre</em>, Almod&oacute;var, 1999), <em>Assurance sur la mort</em> (<em>Double Indemnity</em>, Wilder, 1944) et <em>Femme fatale</em> (De Palma, 2002). Le r&eacute;seau cin&eacute;matographique form&eacute; par tous ces couples de films g&eacute;n&egrave;re bel et bien une grille de lecture m&eacute;morielle.</p>

<p>&Agrave; cet &eacute;gard, J-Ph. Trias a notamment r&eacute;uni&nbsp;deux cin&eacute;astes fran&ccedil;ais ancr&eacute;s dans un m&ecirc;me territoire de l&rsquo;art cin&eacute;matographique : Jacques Demy et Agn&egrave;s Varda. Selon lui, Agn&egrave;s Varda a construit un territoire &agrave; partir d&rsquo;un travail conscient de sa m&eacute;moire cin&eacute;matographique. <em>Jacquot de Nantes</em>, qu&rsquo;elle a r&eacute;alis&eacute; en 1991, est le&nbsp;film ici &eacute;voqu&eacute; par J-Ph. Trias. Il note que Varda &laquo; <em>se souvient des souvenirs de Jacques Demy, adoptant ainsi un principe d&rsquo;&eacute;nonciation d&eacute;doubl&eacute;e qui est aussi celui de la citation </em>&raquo;. Suivent <em>Les Parapluies de Cherbourg</em> (1964), <em>Une chambre en ville</em> (1982), <em>Lola </em>(1961), <em>Peau d&rsquo;&Acirc;ne</em> (1970), <em>Le joueur de fl&ucirc;te</em> (1971), <em>Les Demoiselles de Rochefort</em> (1967) et enfin, <em>Le Sabotier du Val de Loire</em> (1955). Ces sept films de Jacques Demy, selon J-Ph. Trias, sont &laquo; <em>le moteur de la fiction biographique r&eacute;alis&eacute;e par Varda</em> &raquo;. Il nous donne alors &agrave; voir quels sont les rouages de la construction d&rsquo;un &eacute;difice singulier qui, m&ecirc;me si ses fondations sont li&eacute;es &agrave; la Nouvelle Vague du cin&eacute;ma fran&ccedil;ais, n&rsquo;appartient qu&rsquo;&agrave; la seule Agn&egrave;s Varda.</p>

<p><strong>Retours sur / &agrave; <em>Casablanca</em></strong></p>

<p>J-Ph. Trias &eacute;voque par ailleurs plusieurs autres films qui se &laquo; souviennent &raquo; de <em>Casablanca</em>. Les premiers qu&rsquo;il aborde ont g&eacute;n&eacute;r&eacute;, selon lui, la &laquo; naissance du mythe &raquo; associ&eacute; &agrave; ce film, tels <em>&Agrave; bout de souffle</em> et <em>Made in U.S.A.</em> de Godard, qui&nbsp;importe dans ses deux films la &laquo; <em>mode Bogart</em> &raquo;. D&rsquo;autres films forment &laquo; <em>une cha&icirc;ne interfilmique</em> &raquo; avec <em>Casablanca</em>. J-Ph. Trias cite et analyse, entre autres &oelig;uvres, <em>Gilda</em> (Charles Vidor, 1946), <em>Une Nuit &agrave; Casablanca</em> (<em>A Night in Casablanca</em>, Archie Mayo, 1946), <em>Minnie and Moskowitz</em> (John Cassavetes, 1971), <em>Quand Harry rencontre Sally</em> (<em>When Harry Met Sally, Rob Reiner</em>, 1989), <em>Chat noir, chat blanc</em> (<em>Crna mačka, beli mačor</em>, Emir Kusturica, 1998), etc.</p>

<p>Comme il le dit &agrave;&nbsp;propos de la citation de <em>Queen Kelly</em>, film muet de Stroheim, dans <em>Boulevard du cr&eacute;puscule</em> de Billy Wilder&nbsp;(<em>Sunset Boulevard</em>, 1950),&nbsp;les citations, qu&rsquo;il nomme &laquo; <em>matricielles </em>&raquo;, sont &laquo; <em>comme des aveux de filiation</em> &raquo;. Or, qui dit &laquo; filiation &raquo; dit, certes, &laquo; histoire &raquo;, mais la m&eacute;moire qui constitue cette histoire est susceptible de faire surgir des questions peut-&ecirc;tre inattendues. En voici une, pour exemple : Jean-Luc Godard, cr&eacute;ateur revendiqu&eacute; de la Nouvelle Vague, proclame-t-il qu&rsquo;un film du cin&eacute;ma muet aura &eacute;t&eacute; un ferment n&eacute;cessaire &agrave; cette cr&eacute;ation ? Ou bien nous laisse-t-il entendre que Dreyer fut un cin&eacute;aste (d&eacute;j&agrave;) &laquo;&nbsp;nouvelle vague &raquo; en son temps ?</p>

<p>Tous les rapprochements, ici tiss&eacute;s entre des films pr&eacute;cis et des cin&eacute;astes non moins pr&eacute;cis&eacute;ment (re)connus, sont bien s&ucirc;r susceptibles de provoquer de telles questions. Or, J-Ph. Trias leur apporte une r&eacute;ponse constructive et p&eacute;n&eacute;trante en faisant co&iuml;ncider son regard sur les films avec celui des cin&eacute;astes, ces m&eacute;morialistes conscients de l&rsquo;histoire du cin&eacute;ma dans laquelle ils s&#39;inscrivent. Depuis son pr&eacute;sent de spectateur et de chercheur, Trias&nbsp;trace une ligne r&eacute;trospective, g&eacute;n&eacute;rationnelle, sur l&rsquo;&eacute;volution du r&ocirc;le de la &laquo; <em>m&eacute;moire culturelle</em> &raquo; dans l&rsquo;&eacute;dification de l&rsquo;histoire du cin&eacute;ma.</p>

<p>Il commence par observer que, pour les specteurs du XXI<sup>e</sup> si&egrave;cle, <em>Lost in Translation </em>de<em> </em>Sofia Coppola (2003) donne &agrave; voir et &agrave; entendre que <em>Casablanca</em> est une &oelig;uvre d&eacute;sormais rel&eacute;gu&eacute;e dans un pass&eacute; lointain, dont la m&eacute;moire &laquo; <em>affective</em> &raquo; ou &laquo; <em>cin&eacute;phile</em> &raquo; est d&eacute;pass&eacute;e.&nbsp;&Agrave; partir de ce constat, J-Ph. Trias synth&eacute;tise son travail de n&eacute;o-historien en &eacute;voquant les &laquo; <em>trois &acirc;ges de l&rsquo;interfilmique</em> &raquo;, toujours &agrave; partir de <em>Casablanca</em>. Il les nomme successivement &laquo; <em>continuit&eacute;, distance, connaissance</em> &raquo;.</p>

<p><strong>Les trois &acirc;ges de l&#39;interfilmique</strong></p>

<p>La &laquo; continuit&eacute; &raquo; est une &laquo; <em>m&eacute;moire vive de la tradition</em> &raquo;, et elle prend forme dans le geste de l&rsquo;imitation. Elle vient t&ocirc;t dans l&rsquo;histoire du cin&eacute;ma. L&rsquo;auteur &eacute;voque entre autres films <em>&Agrave; nous la libert&eacute;</em> de Ren&eacute; Clair (1931) qui se souvient de&nbsp;<em>Metropolis</em>&nbsp;(Fritz Lang, 1927), et <em>Les Temps modernes </em>de Chaplin (1936) qui se souvient de <em>La Gr&egrave;ve</em> d&rsquo;Eisenstein (1925).</p>

<p>La &laquo; distance &raquo; appartient &agrave; &laquo; <em>la m&eacute;moire nostalgique de la cin&eacute;philie</em> &raquo;. Elle appara&icirc;t sous forme de &laquo; <em>conscience historique</em> &raquo; dans les ann&eacute;es 1950, au moment o&ugrave; &laquo; <em>les &oelig;uvres de cin&eacute;ma ont acquis la valeur d&rsquo;&oelig;uvres d&rsquo;art </em>&raquo;. Le cin&eacute;ma fran&ccedil;ais est exemplaire &agrave; cet &eacute;gard. Il fut en effet sanctuaris&eacute; &laquo; <em> par la Cin&eacute;math&egrave;que d&rsquo;Henri Langlois ou par la &ldquo;Politique des auteurs&rdquo;</em> &raquo;<em> </em>alors que<em> &laquo; les films de la Nouvelle Vague sont eux-m&ecirc;mes devenus cin&eacute;philes</em> &raquo;. J-Ph. Trias voit l&rsquo;acm&eacute; de cette conscience historique dans <em>Le M&eacute;pris</em> de Godard qui tient un &laquo; <em>discours sur la mort du cin&eacute;ma</em> &raquo;.</p>

<p>La &laquo; connaissance &raquo; transpara&icirc;t d&egrave;s les ann&eacute;es 1970, dans &laquo; les usages contemporains de l&rsquo;interfilmique &raquo; qui reposent entre autres sur un rapport patrimonial aux films pass&eacute;s. Des films tels que <em>Nosferatu, fant&ocirc;me de la nuit</em> de Werner Herzog (<em>Nosferatu, Phantom der Nacht</em>, 1979), <em>Les Aventuriers de l&rsquo;Arche perdue</em> de Steven Spielberg (<em>Raiders of the Lost Ark</em>, 1981), <em>Psychose</em> de Gus van Sant (<em>Psycho</em>, 1998) ou encore <em>Tout sur ma m&egrave;re</em> de Pedro Almod&oacute;var (<em>Todo sobre mi madre</em>, 1999) en sont exemplaires.</p>

<p>L&#39;ouvrage s&rsquo;ach&egrave;ve sur une question que son auteur semble adresser directement &agrave; ses lecteurs : sa trajectoire multilin&eacute;aire l&rsquo;a-t-elle emmen&eacute; jusqu&rsquo;au pr&eacute;sent d&rsquo;&laquo; <em>une m&eacute;moire mus&eacute;ifi&eacute;e</em>&nbsp;&raquo; ? Une r&eacute;ponse premi&egrave;re transpara&icirc;t &agrave; travers l&rsquo;id&eacute;e que la m&eacute;moire en cin&eacute;ma s&rsquo;approprie les films, elle les r&eacute;actualise, elle les d&eacute;forme, voire, elle les mythifie.&nbsp;Mais J-Ph. Trias en arrive &agrave; cette autre id&eacute;e que l&rsquo;intertextualit&eacute;, toujours vivante, active, &laquo;<em> est encore un moteur de l&rsquo;&eacute;volution du cin&eacute;ma </em>&raquo;<em>&nbsp;;&nbsp;</em>elle en est &laquo; <em>le t&eacute;moin</em> &raquo;<em> </em>en pleine conscience. Pourquoi ? Comment ? Selon l&rsquo;auteur, depuis son pass&eacute; jusqu&rsquo;&agrave; son devenir, le cin&eacute;ma reste ouvert &agrave; une grande richesse de possibilit&eacute;s, notamment parce qu&rsquo;il &laquo; <em>nous ram&egrave;ne au r&eacute;el, &agrave; notre exp&eacute;rience intime de spectateur (&hellip;) mais aussi au monde lui-m&ecirc;me : depuis longtemps maintenant le cin&eacute;ma a impr&eacute;gn&eacute; le r&eacute;el qu&rsquo;il filme, depuis longtemps la vie cite le cin&eacute;ma </em>&raquo;.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Barthes à l’index ?</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12781-barthes-a-lindex.htm</link>
         <description> L’essai du photographe et théoricien de la photographie Joan Fontcuberta s’ouvre par une soixantaine d’images pleine page, et se termine de la même manière. Toutes ces images représentent une scène ou une situation dans laquelle une personne désigne au moyen de son index, une autre personne ou un objet. Certaines de ces photos sont accompagnées de la reproduction de l’inscription au verso du tirage, et elles sont toutes légendées en annexe. Ainsi le point de départ de ce livre est l’index, ce doigt dont Fontcuberta nous apprend dans son prologue qu’il en est partiellement amputé à cause d’un accident de jeunesse 1 . L’artiste a donc été privé à 13 ans de ce que Barthes considère comme «  l’organe du Photographe  » 2 . &#13;&#10;&#13;&#10; La révélation personnelle ne conduit pas à une auto-analyse de la vocation de l’artiste, mais se poursuit autour de l’indexicalité illustrée littéralement par la série d’images provenant d’un fond photographique portant sur des faits divers. Le choix de ce genre photographique correspond à une recherche de la vérité aussi bien qu’à une prise de position vis-à-vis de Barthes, qui l’avait délaissé dans sa sémiologie des images. L’artiste appuie également ce choix en racontant qu’avec l’institution de la guillotine dans la France révolutionnaire, le premier assistant du bourreau était surnommé « le photographe » 3 . &#13;&#10;&#13;&#10;  Retour à Barthes  &#13;&#10;&#13;&#10; Ainsi, la photographie aurait à voir avec la mort, la disparition, ce qui permet de revenir à Barthes : &#13;&#10;&#13;&#10; «  De son côté, il est tout à fait clair que la photographie – et Barthes en a été le prophète – apporte toujours quelque chose de funeste, qui est cette référence à ce qui n’existe plus. Ainsi, toute photographie est empreinte de quelque memento mori en tant qu’elle est un rappel du passage imparable du temps et de la fugacité de la vie.  » 4  &#13;&#10;&#13;&#10; Intitulé « Barthologie », le deuxième chapitre commence par quelques rappels. Le principal tient évidemment à un retour au Barthes de  La Chambre claire  (1980), qui peut se résumer à une formule consacrée : «  Le nom du noème de la Photographie sera donc : ‘’Ça-a-été’’  » 5 . L’auteur décline ce principe au moyen d’une série d’événements historiques qui sont simplement notés « ça-a-été » et s’étalent ainsi sur plus d’une page, check-list historique ou « mantra » 6 . Le photographe prolonge son investigation en revenant « aux sources des réflexions barthésiennes » 7 , avec la sémiotique de Peirce, le structuralisme de Saussure, la philosophie de Benjamin, et revenant au parcours de Barthes lui-même, structuraliste avec « Le message photographique » de 1961, avant de parvenir à  La Chambre claire , dernier écrit du sémiologue qui y adopte une position «  plus méditative et poétique  » 8 . Un cheminement qui pourrait être résumé de la manière suivante : &#13;&#10;&#13;&#10; «  L’usage orthodoxe de l'appareil photo est susceptible de produire des images dénotatives, ou plutôt des images avec un faible indice de connotation et un haut indice d'iconicité. C'est ce que, dans la théorie de l'art, nous appellerions des images &quot;figuratives&quot; ou &quot;réalistes&quot;, celles qui respectent un pacte mimétique ou descriptif avec les choses qu'elles représentent. Barthes attribue la photographie à ce discours réaliste mais tolère de petites fissures vers le prodigieux et le subjectif (le  punctum ). C'est beaucoup plus qu'un cordon ombilical entre la réalité et la photographie : la photographie est pure émanation du réel, le réel imprègne l'image.  » 9  &#13;&#10;&#13;&#10; C’est en revenant aux photographies présentées à l’ouverture de son livre, issues des archives de la revue mexicaine  Alerta  10 , que Fontcuberta remet en question l’indexicalité barthésienne, considérant que toutes ces images complexifient la question de départ : &#13;&#10;&#13;&#10; «  Nous sommes ainsi confrontés à un cas de superposition d’un triple indice : l’orifice de la balle ou de la blessure, le doigt (l’index) qui pointe et la photographie elle-même. Tant l’objectif de l’appareil photo que le doigt concentrent notre attention sur la trace de ce ‘’quelque chose’’ qui s’est passé.  » 11  &#13;&#10;&#13;&#10; Le théoricien-photographe insiste en soulignant qu’il s’agit également «  de situations théâtralisées ou artificielles  », construites par le reporter et pouvant même faire douter de l’authenticité ou de la vérité de la photo. Il note d’ailleurs que Barthes portait un intérêt appuyé pour «  le statut de la théâtralité  », un art auquel le sémiologue a consacré de nombreux écrits de jeunesse et qui imprègne encore son interprétation personnelle de la photographie 12 . Barthes interroge le portrait en mettant l’accent sur la pose du sujet qui regarde l’objectif de l’appareil photo, contrairement à ce que doit faire le personnage d’un film, souligne l’auteur 13 . Mais l’art du portrait, hérité de la peinture, n’est qu’une forme élitiste qui ne correspond qu’à une forme photographique parmi beaucoup d’autres, insiste Fontcuberta : &#13;&#10;&#13;&#10; «  Dans un cas, la peinture et le domaine de l’artistique se sont vu attribuer la tâche de formater une certaine vision. En revanche, deux siècles plus tard, l’art est acculé dans un espace restreint et élitiste par les médias de masse, la publicité, les jeux vidéo, la culture du loisir, les nouvelles technologies de l’image, les téléphones mobiles, Internet, etc.  » 14  &#13;&#10;&#13;&#10; Mobilisant de nouveau les photos de faits divers dédaignées par Barthes, Fontcuberta tente de réviser les thèses du sémiologue : «  Démasqué par la gesticulation histrionique des doigts accusateurs, il ne fait plus de doute que le noème prôné par Barthes obéit plus à une opération de théâtralité qu’à la référence prônée si tautologiquement.  » 15  Mais, au-delà de cette mise en scène d’un personnage qui pointe de son index accusateur un détail qui ne saurait poindre Barthes, le photographe cherche surtout à interroger la signification de ces images : &#13;&#10;&#13;&#10; «  ‘’Ça-a-été’’, oui, mais, et c’est ce qui importe, qu'est ce que cela a vraiment été ? Il est impératif de le demander quand il n’y a plus de spontanéité mais une construction.  » 16  &#13;&#10;&#13;&#10; Il est alors tentant de se tourner vers l’iconologie qui cherche le texte qui explique l’image, ou vers le Barthes des années 1960 qui interrogeait les textes venant connoter les images… &#13;&#10;&#13;&#10; «  Le problème réside peut-être dans le fait que toute photographie attend un texte. Un texte dont la vocation n’est pas nécessairement d’extraire le sens de la photographie, mais de la faire fonctionner, de l’activer dans le prolongement du regard qui l’accompagne.  » 15  &#13;&#10;&#13;&#10; Théâtrales et énigmatiques, les photos documentaires de la revue  Alerta  ne montrent pas toujours ce qui a-été, ce qui s’est passé, il faut parfois retourner l’image pour lire la légende inscrite au verso, pour voir le mur comme lieu du crime plutôt que l’arbre que semble pointer l’index d’une jeune femme 18 . &#13;&#10;&#13;&#10;  Chute du mur et nouvel ordre visuel  &#13;&#10;&#13;&#10; Après avoir convoqué la grande histoire pour illustrer «  le ‘’ça-a-été’’ comme un mantra phénoménologique  » 19 , dans son dernier chapitre intitulé les « Analphabètes du futur », Fontcuberta rapproche l’année 1989 et la chute du Mur de Berlin, événement visible interprété comme une fin de l'histoire par le politologue américain Francis Fukuyama 20 , et l’arrivée du logiciel Photoshop. «  Si la disparition du Mur établit un nouvel ordre politique, l’apparition de Photoshop établit un nouvel ordre visuel.  » 21  Le célèbre logiciel de retouche photographique produit aussi une prévisible crise morale : «  Des voix alarmées prédisaient que Photoshop signifiait la mort de la photographie et, par conséquent, la fin de sa propre histoire en tant que médium  », quand l’enjeu n'était pas la mise en question de la «  vérité elle-même  » 22 . D’autres, dont on imagine que Fontcuberta fait partie, considèrent que «  nous n’avions plus d’autre choix que d’accepter le caractère illusoire et artificiel des images  » 22 . Tandis que Barthes n’était bien évidemment plus là pour analyser les effets de cette nouvelle technologie de l’image. &#13;&#10;&#13;&#10; Pour bien mesurer ce qui se joue dans cette affaire, le théoricien de la photographie également artiste jouant avec ces outils décide d’interroger cet art et cette pratique comme réponses à une quête de connaissance. Pour cela, il interroge la «  capacité restreinte de la mémoire humaine à stocker des détails et celle du langage à traduire précisément l'apparence visuelle d'objets complexes  » 24 . C’est là qu’intervient l’art des illustrateurs scientifiques qui s’efforcent de «  représenter avec exactitude les formes et structures des plantes, des animaux et autres objets d'étude  », une activité qui «  fait naître le désir d'un système de représentation qui simplifierait et automatiserait techniquement ce travail descriptif  », ajoute le photographe 22 . Partis à la conquête de mondes nouveaux, les explorateurs et les savants des Lumières auraient donc préparé le terrain et les esprits à l’invention de la photographie : &#13;&#10;&#13;&#10; «  Toutes ces raisons ont contribué à ce que l'idée de la photographie, ancrée dans l'esprit du XVIIIᵉ siècle, soit dans l'air du temps. Les scientifiques en ont rêvé et les écrivains l'ont fantasmée. La photographie est née d'une combinaison de la faim et de l'envie de manger.  » 26  &#13;&#10;&#13;&#10; Pour Fontcuberta, la photographie a été précédée par toutes ces pratiques et ces attentes, évoquant même l’idée d’une « protophotographie » produite à la main. Mais, surtout, il fait ressortir toute la force du processus : «  d’un point de vue économique et politique, la photographie a contribué au contrôle du monde par appropriation symbolique  » 27 . En suivant ce raisonnement, on peut considérer que la photographie écrit et fait ainsi l’histoire à force de trépied et de drapeau 28 , ce qui nous permet d’accepter son rapprochement improbable entre le Mur de Berlin et Photoshop. &#13;&#10;&#13;&#10; Pour revenir à Barthes, au « ça-a-été » qui ne permet pas de lire précisément le « ça » (ce qui a été), Fontcuberta lui oppose László Moholy-Nagy (1895-1946), artiste et théoricien de la photo proche du Bauhaus, qui considérait que «  l’analphabète de demain ne sera pas celui qui ignore l’écriture, mais celui qui ignore la photographie  » 29 . Il faut donc apprendre à lire les images, y compris celles qui sont produites hier avec des outils comme Photoshop et aujourd’hui au moyen de l’IA, la révolution numérique en cours 30 . &#13;&#10;&#13;&#10; En effet, l’intelligence artificielle pose la question de l’indexicalité dans de nouveaux termes. Cette technologie informatique permet de produire des images sans référent, mais à partir de consignes textuelles que sont les prompts. &#13;&#10;&#13;&#10; Ainsi comprise, l’IA ne se contente pas de ruiner l’indexicalité, elle substitue à la mémoire de l’événement, au ça-a-été, la «  référence à ces accumulations d’expériences visuelles qui nourrissent notre conscience et notre imagination  », la technologie entérine une «  démystification de la créativité et de l’art  », et démontre qu’une «  image est toujours redevable des images antérieures  », sinon que «  tout est un déjà-vu  », insiste le photographe 31 . &#13;&#10;&#13;&#10; Sans nostalgie pour la perte du référent ou de l’indexicalité, l’artiste décide donc de ne plus regarder l’image comme «  document de la réalité  », mais plutôt comme «  un document de sa propre nature ambiguë  » 32 . Pour penser cette nature polysémique, il propose donc de se tourner vers la «  philosophie des mondes possibles  [qui]  trouve son origine dans la pensée de Malebranche et de Leibnitz  », ou bien dans les fictions de Borges ou Murakami 33 . &#13;&#10;&#13;&#10;   &#13;&#10;&#13;&#10; Malicieusement intitulée « Contre Barthes… tout contre », la conclusion de ce petit essai considère qu’il «  est donc urgent de désacraliser ce solennel  ‘‘ ça-a-été’’ afin de retrouver l’épaisseur de ce qui est photographique et de reconnaître le photographe et le spectateur  » 34 . Avec humour, l’artiste nous invite à comprendre le « ça-a-été » comme une question, semblable à celle que pose le « serveur d’une brasserie » parisienne : « ‘‘Ça a bien été ?’’ ou ‘‘Ça a été à votre goût ?’’ ». Une question à laquelle le photographe se contenterait de répondre : ‘‘Écoute, Roland, prenons un café et parlons.’’ 35 . En effet, ce livre ne s’oppose pas frontalement à Barthes, mais s’appuie « contre », pour mieux s’expliquer dans un dialogue avec le sémiologue, et en acceptant une «  quête qui ne trouve pas la vérité  », mais «  la construit à moitié  » 36 , seulement. &#13;&#10;  Notes :  1 - p. 74 2 - Barthes cité en exergue, p. 73 3 - p. 89-sq. 4 - p. 92 5 - Barthes cité, p. 100 6 - p. 100-101 7 - p. 102-103 8 - p. 103 9 -  p. 105 10 -  Revue Alerta  dont les photographies viennent richement illustrer le début et la fin du livre. 11 - p. 110 12 - p. 110-111 13 - p. 112 14 - p. 116 15 - p. 121 16 - ibid. 17 - p. 121 18 - p. 122-123 19 - p. 101 20 - p. 124 21 - p. 125 22 - Ibid. 23 - Ibid. 24 - p. 126 25 - Ibid. 26 - p. 127 27 - p. 128 28 - «  Là où le photographe plantait son trépied, une armée plantait ensuite son drapeau.  », ajoute le photographe, (p. 128).  29 - Moholy-Nagy cité, p. 129 30 - Une révolution qui inquiète un peu l’auteur, même si ça n’est pas cet aspect-là qui est au cœur de son essai : «  Lorsque cette révolution sera pleinement établie, l’analphabétisme sera le moindre de nos problèmes.  » (p. 130). 31 - p. 134 32 - p. 138 33 - p. 139-sq. 34 - p. 143 35 - p. 144 36 - p. 148 </description>
         <pubDate>Wed, 01 Jul 2026 08:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12781-barthes-a-lindex.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>L&rsquo;essai du photographe et th&eacute;oricien de la photographie Joan Fontcuberta s&rsquo;ouvre par une soixantaine d&rsquo;images pleine page, et se termine de la m&ecirc;me mani&egrave;re. Toutes ces images repr&eacute;sentent une sc&egrave;ne ou une situation dans laquelle une personne d&eacute;signe au moyen de son index, une autre personne ou un objet. Certaines de ces photos sont accompagn&eacute;es de la reproduction de l&rsquo;inscription au verso du tirage, et elles sont toutes l&eacute;gend&eacute;es en annexe. Ainsi le point de d&eacute;part de ce livre est l&rsquo;index, ce doigt dont Fontcuberta nous apprend dans son prologue qu&rsquo;il en est partiellement amput&eacute; &agrave; cause d&rsquo;un accident de jeunesse<sup>1</sup>. L&rsquo;artiste a donc &eacute;t&eacute; priv&eacute; &agrave; 13 ans de ce que Barthes consid&egrave;re comme &laquo; <em>l&rsquo;organe du Photographe</em> &raquo;<sup>2</sup>.</p>

<p>La r&eacute;v&eacute;lation personnelle ne conduit pas &agrave; une auto-analyse de la vocation de l&rsquo;artiste, mais se poursuit autour de l&rsquo;indexicalit&eacute; illustr&eacute;e litt&eacute;ralement par la s&eacute;rie d&rsquo;images provenant d&rsquo;un fond photographique portant sur des faits divers. Le choix de ce genre photographique correspond &agrave; une recherche de la v&eacute;rit&eacute; aussi bien qu&rsquo;&agrave; une prise de position vis-&agrave;-vis de Barthes, qui l&rsquo;avait d&eacute;laiss&eacute; dans sa s&eacute;miologie des images. L&rsquo;artiste appuie &eacute;galement ce choix en racontant qu&rsquo;avec l&rsquo;institution de la guillotine dans la France r&eacute;volutionnaire, le premier assistant du bourreau &eacute;tait surnomm&eacute; &laquo; le photographe &raquo;<sup>3</sup>.</p>

<p><strong>Retour &agrave; Barthes</strong></p>

<p>Ainsi, la photographie aurait &agrave; voir avec la mort, la disparition, ce qui permet de revenir &agrave; Barthes :</p>

<p>&laquo; <em>De son c&ocirc;t&eacute;, il est tout &agrave; fait clair que la photographie &ndash; et Barthes en a &eacute;t&eacute; le proph&egrave;te &ndash; apporte toujours quelque chose de funeste, qui est cette r&eacute;f&eacute;rence &agrave; ce qui n&rsquo;existe plus. Ainsi, toute photographie est empreinte de quelque memento mori en tant qu&rsquo;elle est un rappel du passage imparable du temps et de la fugacit&eacute; de la vie.</em> &raquo;<sup>4</sup></p>

<p>Intitul&eacute; &laquo; Barthologie &raquo;, le deuxi&egrave;me chapitre commence par quelques rappels. Le principal tient &eacute;videmment &agrave; un retour au Barthes de <em>La Chambre claire</em> (1980), qui peut se r&eacute;sumer &agrave; une formule consacr&eacute;e : &laquo; <em>Le nom du no&egrave;me de la Photographie sera donc : &lsquo;&rsquo;&Ccedil;a-a-&eacute;t&eacute;&rsquo;&rsquo;</em> &raquo;<sup>5</sup>. L&rsquo;auteur d&eacute;cline ce principe au moyen d&rsquo;une s&eacute;rie d&rsquo;&eacute;v&eacute;nements historiques qui sont simplement not&eacute;s &laquo; &ccedil;a-a-&eacute;t&eacute; &raquo; et s&rsquo;&eacute;talent ainsi sur plus d&rsquo;une page, check-list historique ou &laquo; mantra &raquo;<sup>6</sup>. Le photographe prolonge son investigation en revenant &laquo; aux sources des r&eacute;flexions barth&eacute;siennes &raquo;<sup>7</sup>, avec la s&eacute;miotique de Peirce, le structuralisme de Saussure, la philosophie de Benjamin, et revenant au parcours de Barthes lui-m&ecirc;me, structuraliste avec &laquo; Le message photographique &raquo; de 1961, avant de parvenir &agrave; <em>La Chambre claire</em>, dernier &eacute;crit du s&eacute;miologue qui y adopte une position &laquo; <em>plus m&eacute;ditative et po&eacute;tique</em> &raquo;<sup>8</sup>. Un cheminement qui pourrait &ecirc;tre r&eacute;sum&eacute; de la mani&egrave;re suivante :</p>

<p>&laquo; <em>L&rsquo;usage orthodoxe de l&#39;appareil photo est susceptible de produire des images d&eacute;notatives, ou plut&ocirc;t des images avec un faible indice de connotation et un haut indice d&#39;iconicit&eacute;. C&#39;est ce que, dans la th&eacute;orie de l&#39;art, nous appellerions des images &quot;figuratives&quot; ou &quot;r&eacute;alistes&quot;, celles qui respectent un pacte mim&eacute;tique ou descriptif avec les choses qu&#39;elles repr&eacute;sentent. Barthes attribue la photographie &agrave; ce discours r&eacute;aliste mais tol&egrave;re de petites fissures vers le prodigieux et le subjectif (le </em>punctum<em>). C&#39;est beaucoup plus qu&#39;un cordon ombilical entre la r&eacute;alit&eacute; et la photographie : la photographie est pure &eacute;manation du r&eacute;el, le r&eacute;el impr&egrave;gne l&#39;image.</em> &raquo;<sup>9</sup></p>

<p>C&rsquo;est en revenant aux photographies pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; l&rsquo;ouverture de son livre, issues des archives de la revue mexicaine <em>Alerta</em><sup>10</sup>, que Fontcuberta remet en question l&rsquo;indexicalit&eacute; barth&eacute;sienne, consid&eacute;rant que toutes ces images complexifient la question de d&eacute;part :</p>

<p>&laquo; <em>Nous sommes ainsi confront&eacute;s &agrave; un cas de superposition d&rsquo;un triple indice : l&rsquo;orifice de la balle ou de la blessure, le doigt (l&rsquo;index) qui pointe et la photographie elle-m&ecirc;me. Tant l&rsquo;objectif de l&rsquo;appareil photo que le doigt concentrent notre attention sur la trace de ce &lsquo;&rsquo;quelque chose&rsquo;&rsquo; qui s&rsquo;est pass&eacute;.</em> &raquo;<sup>11</sup></p>

<p>Le th&eacute;oricien-photographe insiste en soulignant qu&rsquo;il s&rsquo;agit &eacute;galement &laquo; <em>de situations th&eacute;&acirc;tralis&eacute;es ou artificielles</em> &raquo;, construites par le reporter et pouvant m&ecirc;me faire douter de l&rsquo;authenticit&eacute; ou de la v&eacute;rit&eacute; de la photo. Il note d&rsquo;ailleurs que Barthes portait un int&eacute;r&ecirc;t appuy&eacute; pour &laquo; <em>le statut de la th&eacute;&acirc;tralit&eacute;</em> &raquo;, un art auquel le s&eacute;miologue a consacr&eacute; de nombreux &eacute;crits de jeunesse et qui impr&egrave;gne encore son interpr&eacute;tation personnelle de la photographie<sup>12</sup>. Barthes interroge le portrait en mettant l&rsquo;accent sur la pose du sujet qui regarde l&rsquo;objectif de l&rsquo;appareil photo, contrairement &agrave; ce que doit faire le personnage d&rsquo;un film, souligne l&rsquo;auteur<sup>13</sup>. Mais l&rsquo;art du portrait, h&eacute;rit&eacute; de la peinture, n&rsquo;est qu&rsquo;une forme &eacute;litiste qui ne correspond qu&rsquo;&agrave; une forme photographique parmi beaucoup d&rsquo;autres, insiste Fontcuberta :</p>

<p>&laquo; <em>Dans un cas, la peinture et le domaine de l&rsquo;artistique se sont vu attribuer la t&acirc;che de formater une certaine vision. En revanche, deux si&egrave;cles plus tard, l&rsquo;art est accul&eacute; dans un espace restreint et &eacute;litiste par les m&eacute;dias de masse, la publicit&eacute;, les jeux vid&eacute;o, la culture du loisir, les nouvelles technologies de l&rsquo;image, les t&eacute;l&eacute;phones mobiles, Internet, etc.</em> &raquo;<sup>14</sup></p>

<p>Mobilisant de nouveau les photos de faits divers d&eacute;daign&eacute;es par Barthes, Fontcuberta tente de r&eacute;viser les th&egrave;ses du s&eacute;miologue : &laquo; <em>D&eacute;masqu&eacute; par la gesticulation histrionique des doigts accusateurs, il ne fait plus de doute que le no&egrave;me pr&ocirc;n&eacute; par Barthes ob&eacute;it plus &agrave; une op&eacute;ration de th&eacute;&acirc;tralit&eacute; qu&rsquo;&agrave; la r&eacute;f&eacute;rence pr&ocirc;n&eacute;e si tautologiquement.</em> &raquo;<sup>15</sup> Mais, au-del&agrave; de cette mise en sc&egrave;ne d&rsquo;un personnage qui pointe de son index accusateur un d&eacute;tail qui ne saurait poindre Barthes, le photographe cherche surtout &agrave; interroger la signification de ces images :</p>

<p>&laquo; <em>&lsquo;&rsquo;&Ccedil;a-a-&eacute;t&eacute;&rsquo;&rsquo;, oui, mais, et c&rsquo;est ce qui importe, qu&#39;est ce que cela a vraiment &eacute;t&eacute; ? Il est imp&eacute;ratif de le demander quand il n&rsquo;y a plus de spontan&eacute;it&eacute; mais une construction.</em> &raquo;<sup>16</sup></p>

<p>Il est alors tentant de se tourner vers l&rsquo;iconologie qui cherche le texte qui explique l&rsquo;image, ou vers le Barthes des ann&eacute;es 1960 qui interrogeait les textes venant connoter les images&hellip;</p>

<p>&laquo; <em>Le probl&egrave;me r&eacute;side peut-&ecirc;tre dans le fait que toute photographie attend un texte. Un texte dont la vocation n&rsquo;est pas n&eacute;cessairement d&rsquo;extraire le sens de la photographie, mais de la faire fonctionner, de l&rsquo;activer dans le prolongement du regard qui l&rsquo;accompagne.</em> &raquo;<sup>15</sup></p>

<p>Th&eacute;&acirc;trales et &eacute;nigmatiques, les photos documentaires de la revue <em>Alerta </em>ne montrent pas toujours ce qui a-&eacute;t&eacute;, ce qui s&rsquo;est pass&eacute;, il faut parfois retourner l&rsquo;image pour lire la l&eacute;gende inscrite au verso, pour voir le mur comme lieu du crime plut&ocirc;t que l&rsquo;arbre que semble pointer l&rsquo;index d&rsquo;une jeune femme<sup>18</sup>.</p>

<p><strong>Chute du mur et nouvel ordre visuel</strong></p>

<p>Apr&egrave;s avoir convoqu&eacute; la grande histoire pour illustrer &laquo; <em>le &lsquo;&rsquo;&ccedil;a-a-&eacute;t&eacute;&rsquo;&rsquo; comme un mantra ph&eacute;nom&eacute;nologique</em> &raquo;<sup>19</sup>, dans son dernier chapitre intitul&eacute; les &laquo; Analphab&egrave;tes du futur &raquo;, Fontcuberta rapproche l&rsquo;ann&eacute;e 1989 et la chute du Mur de Berlin, &eacute;v&eacute;nement visible interpr&eacute;t&eacute; comme une fin de l&#39;histoire par le politologue am&eacute;ricain Francis Fukuyama<sup>20</sup>, et l&rsquo;arriv&eacute;e du logiciel Photoshop. &laquo; <em>Si la disparition du Mur &eacute;tablit un nouvel ordre politique, l&rsquo;apparition de Photoshop &eacute;tablit un nouvel ordre visuel. </em>&raquo;<sup>21</sup> Le c&eacute;l&egrave;bre logiciel de retouche photographique produit aussi une pr&eacute;visible crise morale : &laquo; <em>Des voix alarm&eacute;es pr&eacute;disaient que Photoshop signifiait la mort de la photographie et, par cons&eacute;quent, la fin de sa propre histoire en tant que m&eacute;dium</em> &raquo;, quand l&rsquo;enjeu n&#39;&eacute;tait pas la mise en question de la &laquo; <em>v&eacute;rit&eacute; elle-m&ecirc;me</em> &raquo;<sup>22</sup>. D&rsquo;autres, dont on imagine que Fontcuberta fait partie, consid&egrave;rent que &laquo; <em>nous n&rsquo;avions plus d&rsquo;autre choix que d&rsquo;accepter le caract&egrave;re illusoire et artificiel des images</em> &raquo;<sup>22</sup>. Tandis que Barthes n&rsquo;&eacute;tait bien &eacute;videmment plus l&agrave; pour analyser les effets de cette nouvelle technologie de l&rsquo;image.</p>

<p>Pour bien mesurer ce qui se joue dans cette affaire, le th&eacute;oricien de la photographie &eacute;galement artiste jouant avec ces outils d&eacute;cide d&rsquo;interroger cet art et cette pratique comme r&eacute;ponses &agrave; une qu&ecirc;te de connaissance. Pour cela, il interroge la &laquo; <em>capacit&eacute; restreinte de la m&eacute;moire humaine &agrave; stocker des d&eacute;tails et celle du langage &agrave; traduire pr&eacute;cis&eacute;ment l&#39;apparence visuelle d&#39;objets complexes</em> &raquo;<sup>24</sup>. C&rsquo;est l&agrave; qu&rsquo;intervient l&rsquo;art des illustrateurs scientifiques qui s&rsquo;efforcent de &laquo; <em>repr&eacute;senter avec exactitude les formes et structures des plantes, des animaux et autres objets d&#39;&eacute;tude</em> &raquo;, une activit&eacute; qui &laquo; <em>fait na&icirc;tre le d&eacute;sir d&#39;un syst&egrave;me de repr&eacute;sentation qui simplifierait et automatiserait techniquement ce travail descriptif</em> &raquo;, ajoute le photographe<sup>22</sup>. Partis &agrave; la conqu&ecirc;te de mondes nouveaux, les explorateurs et les savants des Lumi&egrave;res auraient donc pr&eacute;par&eacute; le terrain et les esprits &agrave; l&rsquo;invention de la photographie :</p>

<p>&laquo; <em>Toutes ces raisons ont contribu&eacute; &agrave; ce que l&#39;id&eacute;e de la photographie, ancr&eacute;e dans l&#39;esprit du XVIIIᵉ si&egrave;cle, soit dans l&#39;air du temps. Les scientifiques en ont r&ecirc;v&eacute; et les &eacute;crivains l&#39;ont fantasm&eacute;e. La photographie est n&eacute;e d&#39;une combinaison de la faim et de l&#39;envie de manger.</em> &raquo;<sup>26</sup></p>

<p>Pour Fontcuberta, la photographie a &eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e par toutes ces pratiques et ces attentes, &eacute;voquant m&ecirc;me l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;une &laquo; protophotographie &raquo; produite &agrave; la main. Mais, surtout, il fait ressortir toute la force du processus : &laquo; <em>d&rsquo;un point de vue &eacute;conomique et politique, la photographie a contribu&eacute; au contr&ocirc;le du monde par appropriation symbolique </em>&raquo;<sup>27</sup>. En suivant ce raisonnement, on peut consid&eacute;rer que la photographie &eacute;crit et fait ainsi l&rsquo;histoire &agrave; force de tr&eacute;pied et de drapeau<sup>28</sup>, ce qui nous permet d&rsquo;accepter son rapprochement improbable entre le Mur de Berlin et Photoshop.</p>

<p>Pour revenir &agrave; Barthes, au &laquo; &ccedil;a-a-&eacute;t&eacute; &raquo; qui ne permet pas de lire pr&eacute;cis&eacute;ment le &laquo; &ccedil;a &raquo; (ce qui a &eacute;t&eacute;), Fontcuberta lui oppose L&aacute;szl&oacute; Moholy-Nagy (1895-1946), artiste et th&eacute;oricien de la photo proche du Bauhaus, qui consid&eacute;rait que &laquo; <em>l&rsquo;analphab&egrave;te de demain ne sera pas celui qui ignore l&rsquo;&eacute;criture, mais celui qui ignore la photographie</em> &raquo;<sup>29</sup>. Il faut donc apprendre &agrave; lire les images, y compris celles qui sont produites hier avec des outils comme Photoshop et aujourd&rsquo;hui au moyen de l&rsquo;IA, la r&eacute;volution num&eacute;rique en cours<sup>30</sup>.</p>

<p>En effet, l&rsquo;intelligence artificielle pose la question de l&rsquo;indexicalit&eacute; dans de nouveaux termes. Cette technologie informatique permet de produire des images sans r&eacute;f&eacute;rent, mais &agrave; partir de consignes textuelles que sont les prompts.</p>

<p>Ainsi comprise, l&rsquo;IA ne se contente pas de ruiner l&rsquo;indexicalit&eacute;, elle substitue &agrave; la m&eacute;moire de l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement, au &ccedil;a-a-&eacute;t&eacute;, la &laquo; <em>r&eacute;f&eacute;rence &agrave; ces accumulations d&rsquo;exp&eacute;riences visuelles qui nourrissent notre conscience et notre imagination</em> &raquo;, la technologie ent&eacute;rine une &laquo; <em>d&eacute;mystification de la cr&eacute;ativit&eacute; et de l&rsquo;art</em> &raquo;, et d&eacute;montre qu&rsquo;une &laquo; <em>image est toujours redevable des images ant&eacute;rieures</em> &raquo;, sinon que &laquo; <em>tout est un d&eacute;j&agrave;-vu </em>&raquo;, insiste le photographe<sup>31</sup>.</p>

<p>Sans nostalgie pour la perte du r&eacute;f&eacute;rent ou de l&rsquo;indexicalit&eacute;, l&rsquo;artiste d&eacute;cide donc de ne plus regarder l&rsquo;image comme &laquo; <em>document de la r&eacute;alit&eacute;</em> &raquo;, mais plut&ocirc;t comme &laquo; <em>un document de sa propre nature ambigu&euml;</em> &raquo;<sup>32</sup>. Pour penser cette nature polys&eacute;mique, il propose donc de se tourner vers la &laquo; <em>philosophie des mondes possibles </em>[qui] <em>trouve son origine dans la pens&eacute;e de Malebranche et de Leibnitz</em> &raquo;, ou bien dans les fictions de Borges ou Murakami<sup>33</sup>.</p>

<p>&nbsp;</p>

<p>Malicieusement intitul&eacute;e &laquo; Contre Barthes&hellip; tout contre &raquo;, la conclusion de ce petit essai consid&egrave;re qu&rsquo;il &laquo; <em>est donc urgent de d&eacute;sacraliser ce solennel&nbsp;</em>&lsquo;&lsquo;<em>&ccedil;a-a-&eacute;t&eacute;&rsquo;&rsquo; afin de retrouver l&rsquo;&eacute;paisseur de ce qui est photographique et de reconna&icirc;tre le photographe et le spectateur</em> &raquo;<sup>34</sup>. Avec humour, l&rsquo;artiste nous invite &agrave; comprendre le &laquo; &ccedil;a-a-&eacute;t&eacute; &raquo; comme une question, semblable &agrave; celle que pose le &laquo; serveur d&rsquo;une brasserie &raquo; parisienne : &laquo; &lsquo;&lsquo;&Ccedil;a a bien &eacute;t&eacute; ?&rsquo;&rsquo; ou&nbsp;&lsquo;&lsquo;&Ccedil;a a &eacute;t&eacute; &agrave; votre go&ucirc;t ?&rsquo;&rsquo; &raquo;. Une question &agrave; laquelle le photographe se contenterait de r&eacute;pondre : &lsquo;&lsquo;&Eacute;coute, Roland, prenons un caf&eacute; et parlons.&rsquo;&rsquo;<sup>35</sup>. En effet, ce livre ne s&rsquo;oppose pas frontalement &agrave; Barthes, mais s&rsquo;appuie &laquo; contre &raquo;, pour mieux s&rsquo;expliquer dans un dialogue avec le s&eacute;miologue, et en acceptant une &laquo; <em>qu&ecirc;te qui ne trouve pas la v&eacute;rit&eacute;</em> &raquo;, mais &laquo; <em>la construit &agrave; moiti&eacute;</em> &raquo;<sup>36</sup>, seulement.</p>
<br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 74<br />2 - Barthes cit&eacute; en exergue, p. 73<br />3 - p. 89-sq.<br />4 - p. 92<br />5 - Barthes cit&eacute;, p. 100<br />6 - p. 100-101<br />7 - p. 102-103<br />8 - p. 103<br />9 -  p. 105<br />10 - <em>Revue Alerta</em> dont les photographies viennent richement illustrer le d&eacute;but et la fin du livre.<br />11 - p. 110<br />12 - p. 110-111<br />13 - p. 112<br />14 - p. 116<br />15 - p. 121<br />16 - ibid.<br />17 - p. 121<br />18 - p. 122-123<br />19 - p. 101<br />20 - p. 124<br />21 - p. 125<br />22 - Ibid.<br />23 - Ibid.<br />24 - p. 126<br />25 - Ibid.<br />26 - p. 127<br />27 - p. 128<br />28 - &laquo; <em>L&agrave; o&ugrave; le photographe plantait son tr&eacute;pied, une arm&eacute;e plantait ensuite son drapeau.</em> &raquo;, ajoute le photographe, (p. 128). <br />29 - Moholy-Nagy cit&eacute;, p. 129<br />30 - Une r&eacute;volution qui inqui&egrave;te un peu l&rsquo;auteur, m&ecirc;me si &ccedil;a n&rsquo;est pas cet aspect-l&agrave; qui est au c&oelig;ur de son essai : &laquo; <em>Lorsque cette r&eacute;volution sera pleinement &eacute;tablie, l&rsquo;analphab&eacute;tisme sera le moindre de nos probl&egrave;mes. </em>&raquo; (p. 130).<br />31 - p. 134<br />32 - p. 138<br />33 - p. 139-sq.<br />34 - p. 143<br />35 - p. 144<br />36 - p. 148<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Barbey d'Aurevilly et Bloy : polémistes de la contre-modernité</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12777-barbey-daurevilly-et-bloy-polemistes-de-la-contre-modernite.htm</link>
         <description> L'étude de Fanny Arama s'intéresse à la place qu'occupent la polémique et l'écriture de combat dans l'œuvre de Barbey d'Aurevilly et de Léon Bloy. Loin de réduire leur violence verbale à un simple goût de la provocation ou de l'invective, elle montre qu'elle procède d'un projet intellectuel et spirituel cohérent. L'ouvrage se donne ainsi pour ambition de répondre à la question suivante : «  Comment exister en tant qu'écrivain-journaliste en défendant une métaphysique catholique qui implique un rapport au monde dogmatique tout en prétendant participer au débat littéraire dans la France progressiste et libérale de la seconde moitié du XIX e  siècle, à un moment de sécularisation des pratiques et des institutions politiques et culturelles ?  » La réponse apportée par Fanny Arama met au jour une conception du monde profondément catholique, contre-révolutionnaire et anti-moderne, qui donne son unité aux prises de position esthétiques, politiques et littéraires des deux écrivains. &#13;&#10;&#13;&#10;  Une polémique fondée sur une vision théologique du monde : combattre la modernité bourgeoise  &#13;&#10;&#13;&#10; Barbey d'Aurevilly et Léon Bloy ont en commun, comme le montre l'auteure, d'hériter de la pensée de Joseph de Maistre et de refuser les principes issus de la Révolution française. Ils contestent l'idée selon laquelle l'homme pourrait construire seul la société à partir de la raison ou de la volonté populaire. Toute autorité véritable provient selon eux d'un ordre transcendant fondé en Dieu. La démocratie, le parlementarisme, le libéralisme ou encore le progrès apparaissent alors comme des symptômes de la décadence moderne. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette opposition prend chez eux la forme d'un affrontement entre deux systèmes de valeurs. D'un côté se trouvent la foi, le sacrifice, l'être, la transcendance, l'autorité et le mystère ; de l'autre, le matérialisme, l'utilitarisme, le confort, la réussite sociale et le relativisme. La figure centrale de cet adversaire est le bourgeois. Celui-ci ne désigne pas seulement une classe sociale mais un type humain caractérisé par son attachement aux biens matériels, son conformisme intellectuel et son absence de vie spirituelle. &#13;&#10;&#13;&#10; La polémique vise ainsi à construire une véritable «  contre-société  » catholique contre la société bourgeoise. Comme le note l’auteure, «  Barbey d'Aurevilly et Léon Bloy partageaient deux mêmes ambitions : renouveler l'élan apologétique catholique de la seconde moitié du XIX e  siècle (…) à travers leur œuvre, tout en revendiquant leur originalité et leur indépendance artistique . » Les écrivains inversent systématiquement les hiérarchies dominantes : ils valorisent les pauvres, les exclus, les vaincus, les martyrs et les génies incompris, tandis qu'ils déprécient les notables, les journalistes influents, les écrivains à succès et les représentants des institutions modernes. &#13;&#10;&#13;&#10; Chez Bloy, cette opposition est encore plus radicale car elle s'inscrit dans une vision symbolique de l'histoire. Contrairement à Jules Vallès, par exemple, qui analyse les problèmes sociaux à travers l'histoire et la politique, Bloy pense dans l'absolu. La pauvreté n'est pas pour lui un problème économique mais une catégorie spirituelle. L'histoire entière est lue comme une manifestation du plan divin. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette conception explique sa lecture particulière de l'actualité. Les événements n'ont d'intérêt qu'en tant que signes. Bloy lit les journaux comme un exégète lit la Bible. Sa formule célèbre — «  Quand je veux savoir les dernières nouvelles, je lis saint Paul  » — résume cette attitude. L'actualité devient le lieu où se manifestent les signes de la Providence et les prémices de l'Apocalypse. &#13;&#10;&#13;&#10; L'Affaire Dreyfus illustre parfaitement ce mécanisme. Dans  Je m'accuse... , Bloy interprète Dreyfus comme une figure sacrificielle chargée d'expier les fautes de la nation française. Son opposition à Zola ne repose pas principalement sur la question de l'innocence ou de la culpabilité du capitaine mais sur la crainte qu'un intellectuel athée ne s'approprie la défense des opprimés et n'accélère la sécularisation de la société. &#13;&#10;&#13;&#10; Ainsi, la polémique bloyenne ne se situe jamais sur le terrain purement politique. Elle est avant tout une guerre spirituelle menée contre la modernité. &#13;&#10;&#13;&#10;  L'écrivain comme martyr : la construction d'un ethos polémique  &#13;&#10;&#13;&#10; Le deuxième axe majeur de l'ouvrage concerne la manière dont Barbey et surtout Bloy construisent leur autorité d'écrivain. Leur efficacité ne repose pas principalement sur l'argumentation rationnelle mais sur la mise en scène de leur personne. &#13;&#10;&#13;&#10; Fanny Arama montre que leur rhétorique privilégie l'ethos et le pathos plutôt que le logos. Ils cherchent moins à démontrer qu'à impressionner, émouvoir et convertir. La crédibilité du discours découle de l'image morale que l'écrivain donne de lui-même. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette stratégie est particulièrement visible chez Bloy. Son  Journal  joue un rôle fondamental dans la fabrication de son autorité. Il y expose continuellement sa pauvreté, ses humiliations, son isolement et ses souffrances. Ces récits ne sont pas seulement autobiographiques : ils servent à authentifier sa parole. La misère devient une preuve de sincérité. Le lecteur est invité à conclure qu'un homme qui endure tant d'épreuves pour ses convictions ne peut être un imposteur. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette posture trouve son modèle dans la figure chrétienne du martyr. Inspiré notamment par Tertullien, Bloy établit une analogie constante entre le martyr religieux et le poète maudit. Comme le martyr, l'écrivain authentique doit souffrir, être rejeté, incompris et persécuté. L'échec social devient alors un signe d'élection spirituelle. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette valorisation de la souffrance s'inscrit dans une tradition qui associe romantisme, catholicisme et pensée contre-révolutionnaire. La douleur est perçue comme révélatrice, purificatrice et créatrice. Elle donne accès à une vérité supérieure. À l'inverse, le confort moderne apparaît comme une menace spirituelle. L'intérêt de Bloy pour les débats du XIXᵉ siècle autour de l'anesthésie est révélateur : la suppression de la douleur lui semble symboliser une civilisation qui refuse désormais toute dimension sacrificielle de l'existence. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette logique explique également son admiration pour les vaincus, les destinées manquées et les héros incompris. Christophe Colomb devient sous sa plume la figure exemplaire de l'homme guidé par l'Absolu malgré l'échec apparent de son existence. L'échec n'est plus un signe d'infériorité mais la marque d'une grandeur spirituelle inaccessible aux hommes ordinaires. &#13;&#10;&#13;&#10; L'écrivain, comme le montre l’auteure, se transforme ainsi en témoin. Son autorité ne repose pas sur la démonstration mais sur le sacrifice personnel. Il ne cherche pas tant à convaincre par des preuves qu'à imposer la force morale de son témoignage. &#13;&#10;&#13;&#10;  Une esthétique du scandale : littérature, symbole et guerre des mots  &#13;&#10;&#13;&#10; Le troisième aspect essentiel de l'analyse concerne les procédés esthétiques et rhétoriques mobilisés par Barbey et Bloy. Tous deux considèrent la littérature comme une arme. Dans une époque où ils estiment impossible toute action héroïque comparable à celle des siècles passés, l'écriture devient le lieu principal du combat. La polémique remplace l'épée. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette littérature de combat repose d'abord sur le scandale. Faire scandale permet d'attirer l'attention, de rompre les habitudes intellectuelles et de déstabiliser les certitudes dominantes. Bloy pratique volontiers la provocation, l'invective et l'attaque personnelle. Sa célèbre nécrologie de Louis Veuillot en fournit un exemple frappant : il transforme un hommage funèbre attendu en véritable réquisitoire. La transgression des normes sociales devient un moyen de révélation. Comme l’écrit encore l’auteure, «  En titrant sa nécrologie de Veuillot “Les obsèques de Caliban”, Bloy souligne d'emblée que les journalistes ont tort de s'apitoyer sur un personnage difforme et abject qui, tel Caliban, passa son existence à maudire  ». &#13;&#10;&#13;&#10; Cette stratégie se retrouve dans ses attaques contre le naturalisme. Pour Bloy, le succès d'Émile Zola résulte moins de sa valeur littéraire que d'un puissant dispositif médiatique au service d'une culture matérialiste et bourgeoise. Il oppose à cette littérature de la matière une littérature tournée vers le mystère, le sacrifice et la transcendance. &#13;&#10;&#13;&#10; L'originalité de Bloy réside cependant dans sa conception symbolique du langage. Il considère que le monde visible n'est jamais qu'une apparence derrière laquelle se cache une réalité divine. Les événements, les objets et les êtres sont autant de symboles qu'il faut déchiffrer. Cette vision s'oppose frontalement au rationalisme moderne et au positivisme historique. &#13;&#10;&#13;&#10; L'histoire elle-même devient une forme d'exégèse. L'écrivain n'a pas pour mission d'établir objectivement les faits mais d'en révéler la signification spirituelle. La Bible constitue dès lors la norme ultime de compréhension du réel. Chaque événement est interprété à la lumière des Écritures. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette conception explique le recours fréquent à la caricature et au stéréotype. Les personnages bloyens ne sont pas des individus complexes mais des figures allégoriques : le croyant, le martyr, le bourgeois, le matérialiste, le persécuteur. Leur simplification volontaire permet de transformer le récit en parabole morale et théologique. &#13;&#10;&#13;&#10; Enfin, Bloy mène une véritable bataille linguistique. Comme le dit l’auteure, «  Très tôt, le cadre intellectuel de Léon Bloy est strictement circonscrit par la référence biblique. Tout terme est envisagé par rapport à son emploi dans les Écritures. Ses écrits sont polémiques dans la mesure où presque tous ses textes visent à ce que l'on pourrait appeler un “monopole lexical” : il s'arroge le monopole définitionnel ou lexical d'un terme avant même de commencer à employer ce terme dans l'argumentation polémique  ». Selon lui, la modernité a corrompu le sens des mots. La polémique devient alors une lutte pour reconquérir le langage. Restaurer la vérité des mots revient à restaurer la vérité chrétienne elle-même. Son œuvre apparaît ainsi comme une tentative de réenchanter un monde que le matérialisme moderne aurait vidé de toute signification spirituelle. &#13;&#10;&#13;&#10; Ainsi l'ouvrage de Fanny Arama montre que la polémique chez Barbey d'Aurevilly et Léon Bloy ne relève pas d'un simple tempérament agressif. Elle constitue une véritable stratégie intellectuelle et spirituelle. Fondée sur une vision contre-révolutionnaire du monde, elle vise à opposer une contre-culture catholique à la société bourgeoise moderne. &#13;&#10;&#13;&#10; Chez Bloy, en particulier, cette entreprise s'appuie sur trois piliers : une lecture symbolique et théologique de l'histoire, la construction d'un ethos d'écrivain-martyr fondé sur la souffrance et l'échec, et une esthétique du scandale destinée à réveiller les consciences. Son œuvre apparaît ainsi comme une immense guerre culturelle contre les valeurs de la modernité — confort, utilité, réussite et matérialisme — au profit d'un idéal de pauvreté, de sacrifice, de mystère et d'Absolu. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Mon, 29 Jun 2026 10:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12777-barbey-daurevilly-et-bloy-polemistes-de-la-contre-modernite.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>L&#39;&eacute;tude de Fanny Arama s&#39;int&eacute;resse &agrave; la place qu&#39;occupent la pol&eacute;mique et l&#39;&eacute;criture de combat dans l&#39;&oelig;uvre de Barbey d&#39;Aurevilly et de L&eacute;on Bloy. Loin de r&eacute;duire leur violence verbale &agrave; un simple go&ucirc;t de la provocation ou de l&#39;invective, elle montre qu&#39;elle proc&egrave;de d&#39;un projet intellectuel et spirituel coh&eacute;rent. L&#39;ouvrage se donne ainsi pour ambition de r&eacute;pondre &agrave; la question suivante : &laquo; <em>Comment exister en tant qu&#39;&eacute;crivain-journaliste en d&eacute;fendant une m&eacute;taphysique catholique qui implique un rapport au monde dogmatique tout en pr&eacute;tendant participer au d&eacute;bat litt&eacute;raire dans la France progressiste et lib&eacute;rale de la seconde moiti&eacute; du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle, &agrave; un moment de s&eacute;cularisation des pratiques et des institutions politiques et culturelles ?</em> &raquo; La r&eacute;ponse apport&eacute;e par Fanny Arama met au jour une conception du monde profond&eacute;ment catholique, contre-r&eacute;volutionnaire et anti-moderne, qui donne son unit&eacute; aux prises de position esth&eacute;tiques, politiques et litt&eacute;raires des deux &eacute;crivains.</p>

<p><strong>Une pol&eacute;mique fond&eacute;e sur une vision th&eacute;ologique du monde : combattre la modernit&eacute; bourgeoise</strong></p>

<p>Barbey d&#39;Aurevilly et L&eacute;on Bloy&nbsp;ont en commun, comme le montre l&#39;auteure, d&#39;h&eacute;riter de la pens&eacute;e de Joseph de Maistre et de refuser les principes issus de la R&eacute;volution fran&ccedil;aise. Ils contestent l&#39;id&eacute;e selon laquelle l&#39;homme pourrait construire seul la soci&eacute;t&eacute; &agrave; partir de la raison ou de la volont&eacute; populaire. Toute autorit&eacute; v&eacute;ritable provient selon eux d&#39;un ordre transcendant fond&eacute; en Dieu. La d&eacute;mocratie, le parlementarisme, le lib&eacute;ralisme ou encore le progr&egrave;s apparaissent alors comme des sympt&ocirc;mes de la d&eacute;cadence moderne.</p>

<p>Cette opposition prend chez eux la forme d&#39;un affrontement entre deux syst&egrave;mes de valeurs. D&#39;un c&ocirc;t&eacute; se trouvent la foi, le sacrifice, l&#39;&ecirc;tre, la transcendance, l&#39;autorit&eacute; et le myst&egrave;re ; de l&#39;autre, le mat&eacute;rialisme, l&#39;utilitarisme, le confort, la r&eacute;ussite sociale et le relativisme. La figure centrale de cet adversaire est le bourgeois. Celui-ci ne d&eacute;signe pas seulement une classe sociale mais un type humain caract&eacute;ris&eacute; par son attachement aux biens mat&eacute;riels, son conformisme intellectuel et son absence de vie spirituelle.</p>

<p>La pol&eacute;mique vise ainsi &agrave; construire une v&eacute;ritable &laquo; <em>contre-soci&eacute;t&eacute;</em> &raquo; catholique contre la soci&eacute;t&eacute; bourgeoise. Comme le note l&rsquo;auteure, &laquo; <em>Barbey d&#39;Aurevilly et L&eacute;on Bloy partageaient deux m&ecirc;mes ambitions : renouveler l&#39;&eacute;lan apolog&eacute;tique catholique de la seconde moiti&eacute; du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle (&hellip;) &agrave; travers leur &oelig;uvre, tout en revendiquant leur originalit&eacute; et leur ind&eacute;pendance artistique</em>. &raquo; Les &eacute;crivains inversent syst&eacute;matiquement les hi&eacute;rarchies dominantes : ils valorisent les pauvres, les exclus, les vaincus, les martyrs et les g&eacute;nies incompris, tandis qu&#39;ils d&eacute;pr&eacute;cient les notables, les journalistes influents, les &eacute;crivains &agrave; succ&egrave;s et les repr&eacute;sentants des institutions modernes.</p>

<p>Chez Bloy, cette opposition est encore plus radicale car elle s&#39;inscrit dans une vision symbolique de l&#39;histoire. Contrairement &agrave; Jules Vall&egrave;s, par exemple, qui analyse les probl&egrave;mes sociaux &agrave; travers l&#39;histoire et la politique, Bloy pense dans l&#39;absolu. La pauvret&eacute; n&#39;est pas pour lui un probl&egrave;me &eacute;conomique mais une cat&eacute;gorie spirituelle. L&#39;histoire enti&egrave;re est lue comme une manifestation du plan divin.</p>

<p>Cette conception explique sa lecture particuli&egrave;re de l&#39;actualit&eacute;. Les &eacute;v&eacute;nements n&#39;ont d&#39;int&eacute;r&ecirc;t qu&#39;en tant que signes. Bloy lit les journaux comme un ex&eacute;g&egrave;te lit la Bible. Sa formule c&eacute;l&egrave;bre &mdash; &laquo; <em>Quand je veux savoir les derni&egrave;res nouvelles, je lis saint Paul</em> &raquo; &mdash; r&eacute;sume cette attitude. L&#39;actualit&eacute; devient le lieu o&ugrave; se manifestent les signes de la Providence et les pr&eacute;mices de l&#39;Apocalypse.</p>

<p>L&#39;Affaire Dreyfus illustre parfaitement ce m&eacute;canisme. Dans <em>Je m&#39;accuse...</em>, Bloy interpr&egrave;te Dreyfus comme une figure sacrificielle charg&eacute;e d&#39;expier les fautes de la nation fran&ccedil;aise. Son opposition &agrave; Zola ne repose pas principalement sur la question de l&#39;innocence ou de la culpabilit&eacute; du capitaine mais sur la crainte qu&#39;un intellectuel ath&eacute;e ne s&#39;approprie la d&eacute;fense des opprim&eacute;s et n&#39;acc&eacute;l&egrave;re la s&eacute;cularisation de la soci&eacute;t&eacute;.</p>

<p>Ainsi, la pol&eacute;mique bloyenne ne se situe jamais sur le terrain purement politique. Elle est avant tout une guerre spirituelle men&eacute;e contre la modernit&eacute;.</p>

<p><strong>L&#39;&eacute;crivain comme martyr : la construction d&#39;un ethos pol&eacute;mique</strong></p>

<p>Le deuxi&egrave;me axe majeur de l&#39;ouvrage concerne la mani&egrave;re dont Barbey et surtout Bloy construisent leur autorit&eacute; d&#39;&eacute;crivain. Leur efficacit&eacute; ne repose pas principalement sur l&#39;argumentation rationnelle mais sur la mise en sc&egrave;ne de leur personne.</p>

<p>Fanny Arama montre que leur rh&eacute;torique privil&eacute;gie l&#39;ethos et le pathos plut&ocirc;t que le logos. Ils cherchent moins &agrave; d&eacute;montrer qu&#39;&agrave; impressionner, &eacute;mouvoir et convertir. La cr&eacute;dibilit&eacute; du discours d&eacute;coule de l&#39;image morale que l&#39;&eacute;crivain donne de lui-m&ecirc;me.</p>

<p>Cette strat&eacute;gie est particuli&egrave;rement visible chez Bloy. Son <em>Journal</em> joue un r&ocirc;le fondamental dans la fabrication de son autorit&eacute;. Il y expose continuellement sa pauvret&eacute;, ses humiliations, son isolement et ses souffrances. Ces r&eacute;cits ne sont pas seulement autobiographiques : ils servent &agrave; authentifier sa parole. La mis&egrave;re devient une preuve de sinc&eacute;rit&eacute;. Le lecteur est invit&eacute; &agrave; conclure qu&#39;un homme qui endure tant d&#39;&eacute;preuves pour ses convictions ne peut &ecirc;tre un imposteur.</p>

<p>Cette posture trouve son mod&egrave;le dans la figure chr&eacute;tienne du martyr. Inspir&eacute; notamment par Tertullien, Bloy &eacute;tablit une analogie constante entre le martyr religieux et le po&egrave;te maudit. Comme le martyr, l&#39;&eacute;crivain authentique doit souffrir, &ecirc;tre rejet&eacute;, incompris et pers&eacute;cut&eacute;. L&#39;&eacute;chec social devient alors un signe d&#39;&eacute;lection spirituelle.</p>

<p>Cette valorisation de la souffrance s&#39;inscrit dans une tradition qui associe romantisme, catholicisme et pens&eacute;e contre-r&eacute;volutionnaire. La douleur est per&ccedil;ue comme r&eacute;v&eacute;latrice, purificatrice et cr&eacute;atrice. Elle donne acc&egrave;s &agrave; une v&eacute;rit&eacute; sup&eacute;rieure. &Agrave; l&#39;inverse, le confort moderne appara&icirc;t comme une menace spirituelle. L&#39;int&eacute;r&ecirc;t de Bloy pour les d&eacute;bats du XIXᵉ si&egrave;cle autour de l&#39;anesth&eacute;sie est r&eacute;v&eacute;lateur : la suppression de la douleur lui semble symboliser une civilisation qui refuse d&eacute;sormais toute dimension sacrificielle de l&#39;existence.</p>

<p>Cette logique explique &eacute;galement son admiration pour les vaincus, les destin&eacute;es manqu&eacute;es et les h&eacute;ros incompris. Christophe Colomb devient sous sa plume la figure exemplaire de l&#39;homme guid&eacute; par l&#39;Absolu malgr&eacute; l&#39;&eacute;chec apparent de son existence. L&#39;&eacute;chec n&#39;est plus un signe d&#39;inf&eacute;riorit&eacute; mais la marque d&#39;une grandeur spirituelle inaccessible aux hommes ordinaires.</p>

<p>L&#39;&eacute;crivain, comme le montre l&rsquo;auteure, se transforme ainsi en t&eacute;moin. Son autorit&eacute; ne repose pas sur la d&eacute;monstration mais sur le sacrifice personnel. Il ne cherche pas tant &agrave; convaincre par des preuves qu&#39;&agrave; imposer la force morale de son t&eacute;moignage.</p>

<p><strong>Une esth&eacute;tique du scandale : litt&eacute;rature, symbole et guerre des mots</strong></p>

<p>Le troisi&egrave;me aspect essentiel de l&#39;analyse concerne les proc&eacute;d&eacute;s esth&eacute;tiques et rh&eacute;toriques mobilis&eacute;s par Barbey et Bloy.&nbsp;Tous deux consid&egrave;rent la litt&eacute;rature comme une arme. Dans une &eacute;poque o&ugrave; ils estiment impossible toute action h&eacute;ro&iuml;que comparable &agrave; celle des si&egrave;cles pass&eacute;s, l&#39;&eacute;criture devient le lieu principal du combat. La pol&eacute;mique remplace l&#39;&eacute;p&eacute;e.</p>

<p>Cette litt&eacute;rature de combat repose d&#39;abord sur le scandale. Faire scandale permet d&#39;attirer l&#39;attention, de rompre les habitudes intellectuelles et de d&eacute;stabiliser les certitudes dominantes. Bloy pratique volontiers la provocation, l&#39;invective et l&#39;attaque personnelle. Sa c&eacute;l&egrave;bre n&eacute;crologie de Louis Veuillot en fournit un exemple frappant : il transforme un hommage fun&egrave;bre attendu en v&eacute;ritable r&eacute;quisitoire. La transgression des normes sociales devient un moyen de r&eacute;v&eacute;lation. Comme l&rsquo;&eacute;crit encore l&rsquo;auteure, &laquo; <em>En titrant sa n&eacute;crologie de Veuillot &ldquo;Les obs&egrave;ques de Caliban&rdquo;, Bloy souligne d&#39;embl&eacute;e que les journalistes ont tort de s&#39;apitoyer sur un personnage difforme et abject qui, tel Caliban, passa son existence &agrave; maudire</em> &raquo;.</p>

<p>Cette strat&eacute;gie se retrouve dans ses attaques contre le naturalisme. Pour Bloy, le succ&egrave;s d&#39;&Eacute;mile Zola r&eacute;sulte moins de sa valeur litt&eacute;raire que d&#39;un puissant dispositif m&eacute;diatique au service d&#39;une culture mat&eacute;rialiste et bourgeoise. Il oppose &agrave; cette litt&eacute;rature de la mati&egrave;re une litt&eacute;rature tourn&eacute;e vers le myst&egrave;re, le sacrifice et la transcendance.</p>

<p>L&#39;originalit&eacute; de Bloy r&eacute;side cependant dans sa conception symbolique du langage. Il consid&egrave;re que le monde visible n&#39;est jamais qu&#39;une apparence derri&egrave;re laquelle se cache une r&eacute;alit&eacute; divine. Les &eacute;v&eacute;nements, les objets et les &ecirc;tres sont autant de symboles qu&#39;il faut d&eacute;chiffrer. Cette vision s&#39;oppose frontalement au rationalisme moderne et au positivisme historique.</p>

<p>L&#39;histoire elle-m&ecirc;me devient une forme d&#39;ex&eacute;g&egrave;se. L&#39;&eacute;crivain n&#39;a pas pour mission d&#39;&eacute;tablir objectivement les faits mais d&#39;en r&eacute;v&eacute;ler la signification spirituelle. La Bible constitue d&egrave;s lors la norme ultime de compr&eacute;hension du r&eacute;el. Chaque &eacute;v&eacute;nement est interpr&eacute;t&eacute; &agrave; la lumi&egrave;re des &Eacute;critures.</p>

<p>Cette conception explique le recours fr&eacute;quent &agrave; la caricature et au st&eacute;r&eacute;otype. Les personnages bloyens ne sont pas des individus complexes mais des figures all&eacute;goriques : le croyant, le martyr, le bourgeois, le mat&eacute;rialiste, le pers&eacute;cuteur. Leur simplification volontaire permet de transformer le r&eacute;cit en parabole morale et th&eacute;ologique.</p>

<p>Enfin, Bloy m&egrave;ne une v&eacute;ritable bataille linguistique. Comme le dit l&rsquo;auteure, &laquo; <em>Tr&egrave;s t&ocirc;t, le cadre intellectuel de L&eacute;on Bloy est strictement circonscrit par la r&eacute;f&eacute;rence biblique. Tout terme est envisag&eacute; par rapport &agrave; son emploi dans les &Eacute;critures. Ses &eacute;crits sont pol&eacute;miques dans la mesure o&ugrave; presque tous ses textes visent &agrave; ce que l&#39;on pourrait appeler un &ldquo;monopole lexical&rdquo; : il s&#39;arroge le monopole d&eacute;finitionnel ou lexical d&#39;un terme avant m&ecirc;me de commencer &agrave; employer ce terme dans l&#39;argumentation pol&eacute;mique</em> &raquo;. Selon lui, la modernit&eacute; a corrompu le sens des mots. La pol&eacute;mique devient alors une lutte pour reconqu&eacute;rir le langage. Restaurer la v&eacute;rit&eacute; des mots revient &agrave; restaurer la v&eacute;rit&eacute; chr&eacute;tienne elle-m&ecirc;me. Son &oelig;uvre appara&icirc;t ainsi comme une tentative de r&eacute;enchanter un monde que le mat&eacute;rialisme moderne aurait vid&eacute; de toute signification spirituelle.</p>

<p>Ainsi l&#39;ouvrage de Fanny Arama montre que la pol&eacute;mique chez Barbey d&#39;Aurevilly et L&eacute;on Bloy ne rel&egrave;ve pas d&#39;un simple temp&eacute;rament agressif. Elle constitue une v&eacute;ritable strat&eacute;gie intellectuelle et spirituelle. Fond&eacute;e sur une vision contre-r&eacute;volutionnaire du monde, elle vise &agrave; opposer une contre-culture catholique &agrave; la soci&eacute;t&eacute; bourgeoise moderne.</p>

<p>Chez Bloy, en particulier, cette entreprise s&#39;appuie sur trois piliers : une lecture symbolique et th&eacute;ologique de l&#39;histoire, la construction d&#39;un ethos d&#39;&eacute;crivain-martyr fond&eacute; sur la souffrance et l&#39;&eacute;chec, et une esth&eacute;tique du scandale destin&eacute;e &agrave; r&eacute;veiller les consciences. Son &oelig;uvre appara&icirc;t ainsi comme une immense guerre culturelle contre les valeurs de la modernit&eacute; &mdash; confort, utilit&eacute;, r&eacute;ussite et mat&eacute;rialisme &mdash; au profit d&#39;un id&eacute;al de pauvret&eacute;, de sacrifice, de myst&egrave;re et d&#39;Absolu.</p>
 
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