<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>

<!-- Powered by Blogomaniac -->
<rss version="2.0" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/">
   <channel>
      <title>Nonfiction.fr le portail des livres et des idees</title>
      <link>http://www.nonfiction.fr/</link>
      <description>Le portail des livres et des idees</description>
      <language>fr</language>
      <docs>http://blogs.law.harvard.edu/tech/rss</docs>
      <generator>Blogomaniac</generator>
      <item>
         <title>Les femmes comptent aussi au Moyen Âge</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12688-les-femmes-comptent-aussi-au-moyen-age.htm</link>
         <description> Comment analyser les livres comptables des femmes florentines de la fin du Moyen Âge ? Que révèlent-ils de leurs activités, de leurs capacités d’écriture et de comptage ? Comment même les trouver, les traquer dans les archives, alors que l’on a pendant longtemps pensé qu’ils n’existaient pas vraiment ? C’est à ces questions épineuses que répond avec brio Serena Galasso, aujourd’hui chercheuse post-doctorante à Padoue, dans ce beau livre issu de sa thèse. En s’appuyant aussi bien sur la paléographie que sur l’anthropologie historique, l’ouvrage propose une étude totale des livres de compte des Florentines des XV e  et XVI e  siècles, dans une société particulièrement restrictive à l’égard des  femmes . &#13;&#10;&#13;&#10;  Sortir de l’exceptionnalité  &#13;&#10;&#13;&#10; L’un des nombreux mérites du livre est de questionner à nouveaux frais la relation entre les femmes et l’écrit. Serena Galasso a identifié plus de 200 livres de compte (ayant appartenu à un peu plus de 100 femmes différentes) dans les archives toscanes des XV e  et XVI e  siècles, balayant définitivement l’idée que seuls les hommes, chefs de famille, pouvaient tenir des comptes. Il convient donc de sortir d’une idée ancienne selon laquelle les femmes écriraient peu, voire pas du tout, au Moyen Âge : l’accès des femmes à l’écrit, s’il est différent de celui des hommes, n’est pas exceptionnel. En outre, on ne peut comprendre ces documents que dans une étroite comparaison avec les pratiques des hommes pour comprendre ce qui ressort – ou non – du genre. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette démarche s’avère particulièrement fructueuse pour inscrire les femmes dans la culture de l’écrit de leur période. Il en ressort que, dans l’ensemble, les hommes et les femmes adhèrent à des «  codes formels et linguistiques partagés  » : au plan matériel, rien ne permet au premier abord de différencier un livre de compte tenu par un homme d’un livre de compte tenu par une femme. En revanche, il semblerait que les femmes aient une préférence pour des carnets de plus petite taille que les hommes, ce qui s’explique par la nature des enregistrements qu’elles y consignent : il s’agit d'une comptabilité du quotidien, qui suppose bien souvent d’avoir un carnet dans sa poche. &#13;&#10;&#13;&#10; L’approche par le genre permet aussi de réfléchir aux articulations au sein même des livres : on connaît des femmes qui reprennent le support des comptes de leur ancien mari, ou bien qui collaborent avec leur fils dans un même carnet pour former ce dernier à tenir des comptes. Le genre doit donc être articulé avec le statut et les phases de la vie, qui sont des données centrales au Moyen Âge : 69 % des femmes qui tiennent ces comptes dans la Florence de la fin du Moyen Âge sont des veuves, alors que la prise en main des livres de compte constitue pour les hommes un rite de passage à l’âge adulte. Le rapport à l’écrit est donc différent selon le genre mais aussi selon l’âge de la vie. La présentation de soi présente aussi des caractéristiques genrées : 60 % des femmes qui tiennent des comptes mettent en avant le nom de leur époux ; quand cela leur permet de montrer leur statut, elles mentionnent aussi leur père. &#13;&#10;&#13;&#10; La tenue de compte par les femmes dépend aussi de l’évolution des structures sociales : à partir de 1550, la mutation des modèles pédagogiques et la valorisation du rôle de la mère de famille se traduit par une intensification des pratiques comptables des femmes. Par ailleurs, des logiques familiales, voire individuelles, peuvent influencer la possibilité pour les femmes de prendre la plume : les milieux opposés aux Médicis, dont certains membres sont bannis, donnent un rôle important aux épouses qui, en l’absence du mari exilé, en viennent à assurer des fonctions administratives supposant la tenue de comptabilité. &#13;&#10;&#13;&#10;  Qui écrit ?  &#13;&#10;&#13;&#10; La comparaison entre pratiques féminines et masculines permet aussi de nuancer un a priori tenace, selon lequel les femmes ne sauraient pas écrire et auraient besoin de faire appel à des secrétaires. En réalité, au Moyen Âge, les phénomènes de délégation de l’écriture sont courants : pour le dire autrement, la personne qui tient les comptes ou produit un texte n’est pas toujours, voire pas souvent, celle qui manie la plume ou le stylet. Cela suppose donc de réfléchir aux liens unissant la personne qui écrit, que l’on appelle le scripteur et qui est, dans la Florence étudiée par Serena Galasso, toujours un homme, avec la personne qui contrôle l’écrit. &#13;&#10;&#13;&#10; Or le livre montre bien que la délégation n’est pas synonyme de dépossession et la personne responsable du compte le contrôle, et que le phénomène concerne aussi bien les hommes que les femmes. Si l’on ne regardait que les livres de compte des femmes, on pourrait se dire qu’elles délèguent parce qu’elles ne savent pas écrire – et c’est parfois le cas – mais les hommes délèguent aussi largement l’écriture des comptes à des scripteurs. En outre, les comptes ne sont pas toujours délégués et il y a sans doute des logiques individuelles, qui là aussi recoupent différents facteurs. Ainsi, on voit parfois les femmes écrire de leur main mais dans une graphie malhabile, mais il ne faut pas en conclure à leur incompétence totale : «  le manque de dextérité des mains féminines n’est pas tant le symptôme d’une lacune formative que celui d’un exercice inconstant de l’écriture. En d’autres termes, si les femmes affichent une faible maîtrise du trait, c’est aussi parce qu’elles ont souffert d’une pratique irrégulière de la technique.  » C’est notamment le cas pour les femmes qui ne viennent à ces comptes qu’au moment du veuvage, soit bien longtemps après avoir appris à écrire et sans avoir beaucoup pratiqué depuis. &#13;&#10;&#13;&#10; Il faut aussi rappeler qu’au Moyen Âge, on peut savoir lire ou compter sans savoir écrire et toutes les femmes, même celles qui n’écrivent pas de leur main, «  ont dû être capables de lire et d’interpréter des écrits dont elles étaient tenues personnellement pour responsables . » Il faut savoir lire et compter pour vérifier la validité des comptes dont on est tenu responsable, même si on ne les écrit pas soi-même. &#13;&#10;&#13;&#10; Le livre propose donc une conception dynamique du genre et des variables qui en dépendent, mais aussi de l’écrit en tant que tel, ce qui conduit Serena Galasso à nuancer les distinctions genrées que l’on perçoit et parfois à les attribuer à des facteurs complexes (les femmes apprennent souvent à lire et à écrire, mais pratiquent moins que les hommes). &#13;&#10;&#13;&#10; En revanche, il y a bien des spécificités genrées dans les activités dont font état les comptes : elles sont le reflet du rôle des femmes dans la maisonnée, et en particulier de leur implication dans la production et l’échange textile, ce qui se traduit par une très grande maîtrise du vocabulaire relatif aux tissus. Les femmes ont aussi la charge de la coordination du personnel domestique, et de la prière pour la famille. Un cas extraordinaire exhumé par Serena Galasso est celui de Ginevra Brancacci, qui tient un compte extrêmement précis des centaines de prières qu’elle fait – et dont elle espère bénéficier en retour du fait de sa peur de la mort. Les livres de compte des femmes en viennent en ce sens à être des récits de soi à caractère autobiographique, bien avant la naissance de l’autobiographie au sens strict, et ils constituent un lieu de fabrication du sujet sexué. &#13;&#10;&#13;&#10;  La transmission des archives  &#13;&#10;&#13;&#10; Un autre élément central pour percevoir la spécificité des livres de femmes est leur transmission et, si l’on veut, la longue vie de ces comptes de femmes : comment les connaît-on ? &#13;&#10;&#13;&#10; Le petit format de certains livres de femmes amène à supposer qu’ils ont été plus souvent perdus que ceux de leurs homologues masculins dans la transmission des archives. Certains comptes conservés font d’ailleurs référence à d’autres comptes, aujourd’hui perdus, ce qui fait envisager à l’autrice un impossible «  inventaire des pertes  ». En parallèle de ces pertes, Serena Galasso parvient à identifier des modalités spécifiquement féminines de transmission des archives, masculines comme féminines. Ainsi, certaines femmes entrées par mariage dans la riche famille des Salviati sont les dernières héritières de leur famille d’origine : elles sont donc les dernières dépositaires des archives de leurs ancêtres, et l’on retrouve ainsi les livres de compte d’autres lignées dans les archives Salviati. Ces archives sont donc le signe de transmissions spécifiquement féminines, qui viennent complexifier le récit familial en déjouant les récits généalogiques centrés sur les transmissions masculines. Il faut donc envisager l’écrit dans son support matériel, comme un objet en lien avec d’autres. &#13;&#10;&#13;&#10; Finalement, on peine à cerner ce qui est spécifiquement féminin ou masculin dans les livres de compte : les interactions sont plus que courantes et il peut y avoir du féminin dans les livres tenus par des hommes, notamment lors de la transmission, et du masculin dans les livres des femmes, quand les autrices lèguent leur livre à leurs fils. S’il y a donc des pratiques et des appropriations parfois genrées, la norme est davantage la collaboration que l’opposition stricte et la différenciation nette. &#13;&#10;&#13;&#10; On pourrait dire encore beaucoup de choses sur ce livre magnifique qui, de surcroît, est particulièrement bien écrit et ponctué de très belles formules, presque poétiques. La précision de la langue et des analyses, toujours limpides même dans les parties techniques, permet de restituer toute la complexité des pratiques des femmes de la Florence médiévale et vient renouveler en profondeur notre connaissance de leur littéracie et de leur numératie. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Sun, 19 Apr 2026 10:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12688-les-femmes-comptent-aussi-au-moyen-age.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Comment analyser les livres comptables des femmes florentines de la fin du Moyen &Acirc;ge ? Que r&eacute;v&egrave;lent-ils de leurs activit&eacute;s, de leurs capacit&eacute;s d&rsquo;&eacute;criture et de comptage ? Comment m&ecirc;me les trouver, les traquer dans les archives, alors que l&rsquo;on a pendant longtemps pens&eacute; qu&rsquo;ils n&rsquo;existaient pas vraiment ? C&rsquo;est &agrave; ces questions &eacute;pineuses que r&eacute;pond avec brio Serena Galasso, aujourd&rsquo;hui chercheuse post-doctorante &agrave; Padoue, dans ce beau livre issu de sa th&egrave;se. En s&rsquo;appuyant aussi bien sur la pal&eacute;ographie que sur l&rsquo;anthropologie historique, l&rsquo;ouvrage propose une &eacute;tude totale des livres de compte des Florentines des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> si&egrave;cles, dans une soci&eacute;t&eacute; particuli&egrave;rement restrictive &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des <a href="https://www.nonfiction.fr/article-10865-femmes-des-annees-1480.htm">femmes</a>.</p>

<p><strong>Sortir de l&rsquo;exceptionnalit&eacute;</strong></p>

<p>L&rsquo;un des nombreux m&eacute;rites du livre est de questionner &agrave; nouveaux frais la relation entre les femmes et l&rsquo;&eacute;crit. Serena Galasso a identifi&eacute; plus de 200 livres de compte (ayant appartenu &agrave; un peu plus de 100 femmes diff&eacute;rentes) dans les archives toscanes&nbsp;des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> si&egrave;cles, balayant d&eacute;finitivement l&rsquo;id&eacute;e que seuls les hommes, chefs de famille, pouvaient tenir des comptes. Il convient donc de sortir d&rsquo;une id&eacute;e ancienne selon laquelle les femmes &eacute;criraient peu, voire pas du tout, au Moyen &Acirc;ge : l&rsquo;acc&egrave;s des femmes &agrave; l&rsquo;&eacute;crit, s&rsquo;il est diff&eacute;rent de celui des hommes, n&rsquo;est pas exceptionnel. En outre, on ne peut comprendre ces documents que dans une &eacute;troite comparaison avec les pratiques des hommes pour comprendre ce qui ressort &ndash; ou non &ndash; du genre.</p>

<p>Cette d&eacute;marche s&rsquo;av&egrave;re particuli&egrave;rement fructueuse pour inscrire les femmes dans la culture de l&rsquo;&eacute;crit de leur p&eacute;riode. Il en ressort que, dans l&rsquo;ensemble, les hommes et les femmes adh&egrave;rent &agrave; des &laquo; <em>codes formels et linguistiques partag&eacute;s</em> &raquo; : au plan mat&eacute;riel, rien ne permet au premier abord de diff&eacute;rencier un livre de compte tenu par un homme d&rsquo;un livre de compte tenu par une femme. En revanche, il semblerait que les femmes aient une pr&eacute;f&eacute;rence pour des carnets de plus petite taille que les hommes, ce qui s&rsquo;explique par la nature des enregistrements qu&rsquo;elles y consignent : il s&rsquo;agit d&#39;une comptabilit&eacute; du quotidien, qui suppose bien souvent d&rsquo;avoir un carnet dans sa poche.</p>

<p>L&rsquo;approche par le genre permet aussi de r&eacute;fl&eacute;chir aux articulations au sein m&ecirc;me des livres : on conna&icirc;t des femmes qui reprennent le support des comptes de leur ancien mari, ou bien qui collaborent avec leur fils dans un m&ecirc;me carnet pour former ce dernier &agrave; tenir des comptes. Le genre doit donc &ecirc;tre articul&eacute; avec le statut et les phases de la vie, qui sont des donn&eacute;es centrales au Moyen &Acirc;ge : 69 % des femmes qui tiennent ces comptes dans la Florence de la fin du Moyen &Acirc;ge sont des veuves, alors que la prise en main des livres de compte constitue pour les hommes un rite de passage &agrave; l&rsquo;&acirc;ge adulte. Le rapport &agrave; l&rsquo;&eacute;crit est donc diff&eacute;rent selon le genre mais aussi selon l&rsquo;&acirc;ge de la vie. La pr&eacute;sentation de soi pr&eacute;sente aussi des caract&eacute;ristiques genr&eacute;es : 60 % des femmes qui tiennent des comptes mettent en avant le nom de leur &eacute;poux ; quand cela leur permet de montrer leur statut, elles mentionnent aussi leur p&egrave;re.</p>

<p>La tenue de compte par les femmes d&eacute;pend aussi de l&rsquo;&eacute;volution des structures sociales : &agrave; partir de 1550, la mutation des mod&egrave;les p&eacute;dagogiques et la valorisation du r&ocirc;le de la m&egrave;re de famille se traduit par une intensification des pratiques comptables des femmes. Par ailleurs, des logiques familiales, voire individuelles, peuvent influencer la possibilit&eacute; pour les femmes de prendre la plume : les milieux oppos&eacute;s aux M&eacute;dicis, dont certains membres sont bannis, donnent un r&ocirc;le important aux &eacute;pouses qui, en l&rsquo;absence du mari exil&eacute;, en viennent &agrave; assurer des fonctions administratives supposant la tenue de comptabilit&eacute;.</p>

<p><strong>Qui &eacute;crit ?</strong></p>

<p>La comparaison entre pratiques f&eacute;minines et masculines permet aussi de nuancer un a priori tenace, selon lequel les femmes ne sauraient pas &eacute;crire et auraient besoin de faire appel &agrave; des secr&eacute;taires. En r&eacute;alit&eacute;, au Moyen &Acirc;ge, les ph&eacute;nom&egrave;nes de d&eacute;l&eacute;gation de l&rsquo;&eacute;criture sont courants : pour le dire autrement, la personne qui tient les comptes ou produit un texte n&rsquo;est pas toujours, voire pas souvent, celle qui manie la plume ou le stylet. Cela suppose donc de r&eacute;fl&eacute;chir aux liens unissant la personne qui &eacute;crit, que l&rsquo;on appelle le scripteur et qui est, dans la Florence &eacute;tudi&eacute;e par Serena Galasso, toujours un homme, avec la personne qui contr&ocirc;le l&rsquo;&eacute;crit.</p>

<p>Or le livre montre bien que la d&eacute;l&eacute;gation n&rsquo;est pas synonyme de d&eacute;possession et la personne responsable du compte le contr&ocirc;le, et que le ph&eacute;nom&egrave;ne concerne aussi bien les hommes que les femmes. Si l&rsquo;on ne regardait que les livres de compte des femmes, on pourrait se dire qu&rsquo;elles d&eacute;l&egrave;guent parce qu&rsquo;elles ne savent pas &eacute;crire &ndash; et c&rsquo;est parfois le cas &ndash; mais les hommes d&eacute;l&egrave;guent aussi largement l&rsquo;&eacute;criture des comptes &agrave; des scripteurs. En outre, les comptes ne sont pas toujours d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s et il y a sans doute des logiques individuelles, qui l&agrave; aussi recoupent diff&eacute;rents facteurs. Ainsi, on voit parfois les femmes &eacute;crire de leur main mais dans une graphie malhabile, mais il ne faut pas en conclure &agrave; leur incomp&eacute;tence totale : &laquo; <em>le manque de dext&eacute;rit&eacute; des mains f&eacute;minines n&rsquo;est pas tant le sympt&ocirc;me d&rsquo;une lacune formative que celui d&rsquo;un exercice inconstant de l&rsquo;&eacute;criture. En d&rsquo;autres termes, si les femmes affichent une faible ma&icirc;trise du trait, c&rsquo;est aussi parce qu&rsquo;elles ont souffert d&rsquo;une pratique irr&eacute;guli&egrave;re de la technique. </em>&raquo; C&rsquo;est notamment le cas pour les femmes qui ne viennent &agrave; ces comptes qu&rsquo;au moment du veuvage, soit bien longtemps apr&egrave;s avoir appris &agrave; &eacute;crire et sans avoir beaucoup pratiqu&eacute; depuis.</p>

<p>Il faut aussi rappeler qu&rsquo;au Moyen &Acirc;ge, on peut savoir lire ou compter sans savoir &eacute;crire et toutes les femmes, m&ecirc;me celles qui n&rsquo;&eacute;crivent pas de leur main, &laquo; <em>ont d&ucirc; &ecirc;tre capables de lire et d&rsquo;interpr&eacute;ter des &eacute;crits dont elles &eacute;taient tenues personnellement pour responsables</em>. &raquo; Il faut savoir lire et compter pour v&eacute;rifier la validit&eacute; des comptes dont on est tenu responsable, m&ecirc;me si on ne les &eacute;crit pas soi-m&ecirc;me.</p>

<p>Le livre propose donc une conception dynamique du genre et des variables qui en d&eacute;pendent, mais aussi de l&rsquo;&eacute;crit en tant que tel, ce qui conduit Serena Galasso &agrave; nuancer les distinctions genr&eacute;es que l&rsquo;on per&ccedil;oit et parfois &agrave; les attribuer &agrave; des facteurs complexes (les femmes apprennent souvent &agrave; lire et &agrave; &eacute;crire, mais pratiquent moins que les hommes).</p>

<p>En revanche, il y a bien des sp&eacute;cificit&eacute;s genr&eacute;es dans les activit&eacute;s dont font &eacute;tat les comptes : elles sont le reflet du r&ocirc;le des femmes dans la maisonn&eacute;e, et en particulier de leur implication dans la production et l&rsquo;&eacute;change textile, ce qui se traduit par une tr&egrave;s grande ma&icirc;trise du vocabulaire relatif aux tissus. Les femmes ont aussi la charge de la coordination du personnel domestique, et de la pri&egrave;re pour la famille. Un cas extraordinaire exhum&eacute; par Serena Galasso est celui de Ginevra Brancacci, qui tient un compte extr&ecirc;mement pr&eacute;cis des centaines de pri&egrave;res qu&rsquo;elle fait &ndash; et dont elle esp&egrave;re b&eacute;n&eacute;ficier en retour du fait de sa peur de la mort. Les livres de compte des femmes en viennent en ce sens &agrave; &ecirc;tre des r&eacute;cits de soi &agrave; caract&egrave;re autobiographique, bien avant la naissance de l&rsquo;autobiographie au sens strict, et ils constituent un lieu de fabrication du sujet sexu&eacute;.</p>

<p><strong>La transmission des archives</strong></p>

<p>Un autre &eacute;l&eacute;ment central pour percevoir la sp&eacute;cificit&eacute; des livres de femmes est leur transmission et, si l&rsquo;on veut, la longue vie de ces comptes de femmes : comment les conna&icirc;t-on ?</p>

<p>Le petit format de certains livres de femmes am&egrave;ne &agrave; supposer qu&rsquo;ils ont &eacute;t&eacute; plus souvent perdus que ceux de leurs homologues masculins dans la transmission des archives. Certains comptes conserv&eacute;s font d&rsquo;ailleurs r&eacute;f&eacute;rence &agrave; d&rsquo;autres comptes, aujourd&rsquo;hui perdus, ce qui fait envisager &agrave; l&rsquo;autrice un impossible &laquo; <em>inventaire des pertes</em> &raquo;. En parall&egrave;le de ces pertes, Serena Galasso parvient &agrave; identifier des modalit&eacute;s sp&eacute;cifiquement f&eacute;minines de transmission des archives, masculines comme f&eacute;minines. Ainsi, certaines femmes entr&eacute;es par mariage dans la riche famille des Salviati sont les derni&egrave;res h&eacute;riti&egrave;res de leur famille d&rsquo;origine : elles sont donc les derni&egrave;res d&eacute;positaires des archives de leurs anc&ecirc;tres, et l&rsquo;on retrouve ainsi les livres de compte d&rsquo;autres lign&eacute;es dans les archives Salviati. Ces archives sont donc le signe de transmissions sp&eacute;cifiquement f&eacute;minines, qui viennent complexifier le r&eacute;cit familial en d&eacute;jouant les r&eacute;cits g&eacute;n&eacute;alogiques centr&eacute;s sur les transmissions masculines. Il faut donc envisager l&rsquo;&eacute;crit dans son support mat&eacute;riel, comme un objet en lien avec d&rsquo;autres.</p>

<p>Finalement, on peine &agrave; cerner ce qui est sp&eacute;cifiquement f&eacute;minin ou masculin dans les livres de compte : les interactions sont plus que courantes et il peut y avoir du f&eacute;minin dans les livres tenus par des hommes, notamment lors de la transmission, et du masculin dans les livres des femmes, quand les autrices l&egrave;guent leur livre &agrave; leurs fils.&nbsp;S&rsquo;il y a donc des pratiques et des appropriations parfois genr&eacute;es, la norme est davantage la collaboration que l&rsquo;opposition stricte et la diff&eacute;renciation nette.</p>

<p>On pourrait dire encore beaucoup de choses sur ce livre magnifique qui, de surcro&icirc;t, est particuli&egrave;rement bien &eacute;crit et ponctu&eacute; de tr&egrave;s belles formules, presque po&eacute;tiques. La pr&eacute;cision de la langue et des analyses, toujours limpides m&ecirc;me dans les parties techniques, permet de restituer toute la complexit&eacute; des pratiques des femmes de la Florence m&eacute;di&eacute;vale et vient renouveler en profondeur notre connaissance de leur litt&eacute;racie et de leur num&eacute;ratie.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Rosselli, un exilé antifasciste dans le Paris des années 1930</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12685-rosselli-un-exile-antifasciste-dans-le-paris-des-annees-1930.htm</link>
         <description> Dans ce livre, qui dépasse la seule biographie, l’historien Diego Dilettoso replace le théoricien socialiste italien Carlo Roselli dans son environnement politique, social et culturel, mais aussi dans l’atmosphère singulière de la capitale française des années 1930. &#13;&#10;&#13;&#10;  Un antifasciste italien assassiné  &#13;&#10;&#13;&#10; Carlo Rosselli naît en 1899 à Rome, dans une famille juive toscane installée dans la capitale. Au début des années 1920, il rédige deux travaux universitaires : l’un consacré au mouvement ouvrier italien entre 1861 et 1872, l’autre à la théorie économique des syndicats ouvriers. Il milite également au sein du Parti socialiste unitaire. Après l’assassinat du député Giacomo Matteotti en 1924, il adopte une position antifasciste offensive, estimant que la stratégie parlementaire ne suffit plus. Arrêté en 1926, il parvient à s’évader des îles Lipari et rejoint la France en 1929. &#13;&#10;&#13;&#10; Installé à Paris, il fonde le mouvement Justice et Liberté et développe une intense activité théorique et éditoriale. Il y rédige notamment l’un de ses essais majeurs,  Le Socialisme libéral . Dans cet ouvrage, il conjugue une critique des totalitarismes communiste et fasciste, une défense des libertés fondamentales et une tentative de synthèse entre anarchisme et socialisme démocratique. &#13;&#10;&#13;&#10; Avec son frère Nello Rosselli, il participe activement aux regroupements antifascistes italiens en exil en France. En 1936, il s’engage dans la guerre d’Espagne au sein d’un groupe anarchiste, avant de rentrer en France l’année suivante. Le 9 juin 1937, Carlo et Nello Rosselli sont assassinés par des membres du groupe d’extrême droite La Cagoule, avec l’appui des services de contre-espionnage italiens. &#13;&#10;&#13;&#10; L’ouvrage de Diego Dilettoso reprend les principaux éléments de cette biographie, tout en proposant une approche originale : il analyse la vie de l’exilé dans le Paris des années 1930, en distinguant les lieux intimes (habitations, loisirs) et les lieux politiques (réunions, engagements publics). &#13;&#10;&#13;&#10;  Le Paris d’un exilé   &#13;&#10;&#13;&#10; En retraçant l’installation de Rosselli à Paris à travers ses différents lieux d’habitation, l’auteur souligne le caractère symbolique et paradoxal des débuts de l’exil. À son arrivée, Rosselli s’installe rue Chabrol, un lieu chargé d’histoire puisqu’il fut le théâtre d’une insurrection nationaliste en 1899. Cette première étape est brève : il déménage ensuite boulevard Ornano, avant de rejoindre rapidement le XVI e  arrondissement pour des raisons familiales. Avec de jeunes enfants, la proximité du Bois de Boulogne constitue un atout essentiel. &#13;&#10;&#13;&#10; En 1934, il quitte ce quartier cossu pour s’installer dans le VI e  arrondissement, alors considéré comme le cœur de la vie intellectuelle parisienne. Ce déplacement correspond à une évolution de son mode de vie : les promenades familiales cèdent la place à des déambulations le long des quais de Seine, où il achète régulièrement des livres auprès des bouquinistes. Parallèlement, il fréquente assidûment les librairies du Quartier latin, qui constituent à la fois des lieux de formation intellectuelle et d’échanges politiques. L’auteur souligne également son goût pour le cinéma, ainsi que son intérêt pour le théâtre et l’opéra, restituant ainsi la vie culturelle dense d’un intellectuel en exil. &#13;&#10;&#13;&#10; Diego Dilettoso complète cette analyse par l’étude des sociabilités de Rosselli. Au-delà du cercle des intellectuels italiens exilés, il met en lumière ses liens avec des figures telles que Élie Halévy ou Victor Basch. Ces relations personnelles s’articulent étroitement avec son engagement politique. &#13;&#10;&#13;&#10;  Le Paris politique  &#13;&#10;&#13;&#10; Les lieux du Paris politique contrastent nettement avec ceux du Paris intellectuel. Ils se situent le plus souvent dans les quartiers populaires de l’est et du nord de la capitale, impliquant fréquemment de traverser la Seine. Les comités antifascistes italiens s’installent ainsi au 103, rue du Faubourg-Saint-Denis, à proximité des locaux du  Populaire , journal de la SFIO. Ils sont ensuite hébergés dans les locaux de la Confédération générale du travail (CGT), au 211, rue La Fayette, à quelques mètres de la gare de l’Est. &#13;&#10;&#13;&#10; L’ouvrage analyse également les lieux de sociabilité militante. Rosselli fréquente notamment La Chope, une brasserie du X e  arrondissement prisée des syndicalistes. Il participe à de nombreuses réunions, par exemple au 7, rue de Trétaigne (XVIII e  arrondissement), lieu à la fois résidentiel et militant, où vivent la dirigeante socialiste Suzanne Buisson et le syndicaliste libertaire Julien Le Pen, et où se trouve le siège de la section socialiste du XVIII e  arrondissement ainsi qu’une coopérative ouvrière. &#13;&#10;&#13;&#10; Le mouvement Justice et Liberté tient l’essentiel de ses réunions publiques rue de Lancry, dans des locaux appartenant à la CGT. Plus ponctuellement, certaines assemblées se déroulent rive gauche, notamment à la salle Huyghens (XIV e  arrondissement) ou à la salle des Sociétés savantes (VI e  arrondissement). Ainsi Diego Dilettoso dessine-t-il une véritable géographie parisienne du monde militant. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette étude rigoureuse offre une contribution originale à l’histoire du Paris politique et intellectuel des années 1930, enrichie d’une iconographie et d’un plan permettant au lecteur de redécouvrir un Paris aujourd’hui oublié. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Sat, 18 Apr 2026 11:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12685-rosselli-un-exile-antifasciste-dans-le-paris-des-annees-1930.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p style="margin-right:-21.3pt">Dans ce livre, qui d&eacute;passe la seule biographie, l&rsquo;historien Diego Dilettoso replace le th&eacute;oricien socialiste italien Carlo Roselli dans son environnement politique, social et culturel, mais aussi dans l&rsquo;atmosph&egrave;re singuli&egrave;re de la capitale fran&ccedil;aise des ann&eacute;es 1930.</p>

<p style="margin-right:-21.3pt"><strong>Un antifasciste italien assassin&eacute;</strong></p>

<p>Carlo Rosselli na&icirc;t en 1899 &agrave; Rome, dans une famille juive toscane install&eacute;e dans la capitale. Au d&eacute;but des ann&eacute;es 1920, il r&eacute;dige deux travaux universitaires : l&rsquo;un consacr&eacute; au mouvement ouvrier italien entre 1861 et 1872, l&rsquo;autre &agrave; la th&eacute;orie &eacute;conomique des syndicats ouvriers. Il milite &eacute;galement au sein du Parti socialiste unitaire. Apr&egrave;s l&rsquo;assassinat du d&eacute;put&eacute; Giacomo Matteotti en 1924, il adopte une position antifasciste offensive, estimant que la strat&eacute;gie parlementaire ne suffit plus. Arr&ecirc;t&eacute; en 1926, il parvient &agrave; s&rsquo;&eacute;vader des &icirc;les Lipari et rejoint la France en 1929.</p>

<p>Install&eacute; &agrave; Paris, il fonde le mouvement Justice et Libert&eacute; et d&eacute;veloppe une intense activit&eacute; th&eacute;orique et &eacute;ditoriale. Il y r&eacute;dige notamment l&rsquo;un de ses essais majeurs, <em>Le Socialisme lib&eacute;ral</em>.&nbsp;Dans cet ouvrage, il conjugue une critique des totalitarismes communiste et fasciste, une d&eacute;fense des libert&eacute;s fondamentales et une tentative de synth&egrave;se entre anarchisme et socialisme d&eacute;mocratique.</p>

<p>Avec son fr&egrave;re Nello Rosselli, il participe activement aux regroupements antifascistes italiens en exil en France.&nbsp;En 1936, il s&rsquo;engage dans la guerre d&rsquo;Espagne au sein d&rsquo;un groupe anarchiste, avant de rentrer en France l&rsquo;ann&eacute;e suivante. Le 9 juin 1937, Carlo et Nello Rosselli sont assassin&eacute;s par des membres du groupe d&rsquo;extr&ecirc;me droite La Cagoule, avec l&rsquo;appui des services de contre-espionnage italiens.</p>

<p>L&rsquo;ouvrage de Diego Dilettoso reprend les principaux &eacute;l&eacute;ments de cette biographie, tout en proposant une approche originale : il analyse la vie de l&rsquo;exil&eacute; dans le Paris des ann&eacute;es 1930, en distinguant les lieux intimes (habitations, loisirs) et les lieux politiques (r&eacute;unions, engagements publics).</p>

<p style="margin-right:-21.3pt"><strong>Le Paris d&rsquo;un exil&eacute; </strong></p>

<p>En retra&ccedil;ant l&rsquo;installation de Rosselli &agrave; Paris &agrave; travers ses diff&eacute;rents lieux d&rsquo;habitation, l&rsquo;auteur souligne le caract&egrave;re symbolique et paradoxal des d&eacute;buts de l&rsquo;exil. &Agrave; son arriv&eacute;e, Rosselli s&rsquo;installe rue Chabrol, un lieu charg&eacute; d&rsquo;histoire puisqu&rsquo;il fut le th&eacute;&acirc;tre d&rsquo;une insurrection nationaliste en 1899.&nbsp;Cette premi&egrave;re &eacute;tape est br&egrave;ve : il d&eacute;m&eacute;nage ensuite boulevard Ornano, avant de rejoindre rapidement le XVI<sup>e</sup> arrondissement pour des raisons familiales. Avec de jeunes enfants, la proximit&eacute; du Bois de Boulogne constitue un atout essentiel.</p>

<p>En 1934, il quitte ce quartier cossu pour s&rsquo;installer dans le VI<sup>e</sup> arrondissement, alors consid&eacute;r&eacute; comme le c&oelig;ur de la vie intellectuelle parisienne. Ce d&eacute;placement correspond &agrave; une &eacute;volution de son mode de vie : les promenades familiales c&egrave;dent la place &agrave; des d&eacute;ambulations le long des quais de Seine, o&ugrave; il ach&egrave;te r&eacute;guli&egrave;rement des livres aupr&egrave;s des bouquinistes.&nbsp;Parall&egrave;lement, il fr&eacute;quente assid&ucirc;ment les librairies du Quartier latin, qui constituent &agrave; la fois des lieux de formation intellectuelle et d&rsquo;&eacute;changes politiques. L&rsquo;auteur souligne &eacute;galement son go&ucirc;t pour le cin&eacute;ma, ainsi que son int&eacute;r&ecirc;t pour le th&eacute;&acirc;tre et l&rsquo;op&eacute;ra, restituant ainsi la vie culturelle dense d&rsquo;un intellectuel en exil.</p>

<p>Diego Dilettoso compl&egrave;te cette analyse par l&rsquo;&eacute;tude des sociabilit&eacute;s de Rosselli. Au-del&agrave; du cercle des intellectuels italiens exil&eacute;s, il met en lumi&egrave;re ses liens avec des figures telles que &Eacute;lie Hal&eacute;vy ou Victor Basch. Ces relations personnelles s&rsquo;articulent &eacute;troitement avec son engagement politique.</p>

<p style="margin-right:-21.3pt"><strong>Le Paris politique</strong></p>

<p>Les lieux du Paris politique contrastent nettement avec ceux du Paris intellectuel. Ils se situent le plus souvent dans les quartiers populaires de l&rsquo;est et du nord de la capitale, impliquant fr&eacute;quemment de traverser la Seine.&nbsp;Les comit&eacute;s antifascistes italiens s&rsquo;installent ainsi au 103, rue du Faubourg-Saint-Denis, &agrave; proximit&eacute; des locaux du <em>Populaire</em>, journal de la SFIO. Ils sont ensuite h&eacute;berg&eacute;s dans les locaux de la Conf&eacute;d&eacute;ration g&eacute;n&eacute;rale du travail (CGT), au 211, rue La Fayette, &agrave; quelques m&egrave;tres de la gare de l&rsquo;Est.</p>

<p>L&rsquo;ouvrage analyse &eacute;galement les lieux de sociabilit&eacute; militante. Rosselli fr&eacute;quente notamment La Chope, une brasserie du X<sup>e</sup> arrondissement pris&eacute;e des syndicalistes. Il participe &agrave; de nombreuses r&eacute;unions, par exemple au 7, rue de Tr&eacute;taigne (XVIII<sup>e</sup> arrondissement), lieu &agrave; la fois r&eacute;sidentiel et militant, o&ugrave; vivent la dirigeante socialiste Suzanne Buisson et le syndicaliste libertaire Julien Le Pen, et o&ugrave; se trouve le si&egrave;ge de la section socialiste du XVIII<sup>e</sup> arrondissement ainsi qu&rsquo;une coop&eacute;rative ouvri&egrave;re.</p>

<p>Le mouvement Justice et Libert&eacute; tient l&rsquo;essentiel de ses r&eacute;unions publiques rue de Lancry, dans des locaux appartenant &agrave; la CGT. Plus ponctuellement, certaines assembl&eacute;es se d&eacute;roulent rive gauche, notamment &agrave; la salle Huyghens (XIV<sup>e</sup> arrondissement) ou &agrave; la salle des Soci&eacute;t&eacute;s savantes (VI<sup>e</sup> arrondissement).&nbsp;Ainsi Diego Dilettoso dessine-t-il&nbsp;une v&eacute;ritable g&eacute;ographie parisienne du monde militant.</p>

<p style="margin-right:-21.3pt">Cette &eacute;tude rigoureuse offre une contribution originale &agrave; l&rsquo;histoire du Paris politique et intellectuel des ann&eacute;es 1930, enrichie d&rsquo;une iconographie et d&rsquo;un plan permettant au lecteur de red&eacute;couvrir un Paris aujourd&rsquo;hui oubli&eacute;.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Tenir tête à l'intelligence artificielle</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12687-tenir-tete-a-lintelligence-artificielle.htm</link>
         <description> Marie-José Mondzain interroge l’intelligence artificielle générative : que fait-elle à notre désir, à notre liberté, à l’égalité aujourd’hui ? Elle l’interroge, surtout, dans la perspective la plus décisive qui soit : celle de la pensée. &#13;&#10;&#13;&#10; D’emblée, l’autrice écarte toute tentation de se limiter à un commentaire technique ou économique de cette machinerie artificielle, propriété des maîtres milliardaires de la planète. Elle ne s’inscrit ni dans l’analyse du couple destruction-création à la manière de Joseph Schumpeter, ni dans une lecture strictement politique. Trop de discours, en effet, oscillent entre la glorification naïve de l’IA et sa condamnation sommaire. &#13;&#10;&#13;&#10; On se souvient qu’en 1985, Jean-François Lyotard convoquait des écrivains afin d’interroger ce que les machines électroniques pouvaient faire à l’écriture littéraire. Désormais, il ne s’agit plus seulement de sonder ces conditions, mais de dialoguer avec la machine elle-même. La question devient alors : comment préserver ce dont les concepteurs de l’IA — dont les finalités relèvent de logiques de pouvoir et de dépossession — semblent vouloir nous priver : notre tête, notre cerveau, notre capacité à tenir tête ? À l’heure où s’impose une mondialisation totalisante portée, entre autres, par ces technologies génératives, l’enjeu est bien celui d’une survie de la pensée. &#13;&#10;&#13;&#10; Dans un premier temps, l’autrice entreprend un vaste travail lexical, destiné à inquiéter le vocabulaire même qui entoure l’IA et à mettre en lumière l’instrumentalisation des termes employés. Parle-t-on de « révolution » ? Marie-José Mondzain réplique que ce qui frappe avant tout, c’est l’ébranlement de notre rapport à la réalité et à la vérité, au profit d’un renforcement des croyances les plus réactionnaires. Évoque-t-on une « mutation irrésistible » ? Jamais, répond-elle, un tel dispositif n’a suscité autant d’adhésions charismatiques et d’enthousiasmes technophiles, à tel point que l’IA apparaît comme un puissant agent de croyance. Quant au lexique critique, faut-il parler de « technoféodalisme » ? Pas davantage : une telle expression masque le rôle déterminant des marchés de capitaux, alors que l’IA renvoie à une réalité bien matérielle, au service du marché, de l’information et de la guerre. &#13;&#10;&#13;&#10;  La décapitation symbolique  &#13;&#10;&#13;&#10; Le fil conducteur de l’ouvrage se cristallise autour d’un vocable central : celui de la décapitation. Il est bien question de la tête —  caput  en latin —, que l’IA tendrait à amoindrir en s’y substituant. La décapitation advient pleinement lorsque, par l’usage de l’IA, la banque d’images devient l’unique prise de la pensée, se transformant en source inépuisable de satisfaction. La technique se constitue alors en dispositif acéphale, potentiellement sans fin, et agit sur les mécanismes les plus régressifs du désir et de l’appétit. De là un premier sens du titre de l’ouvrage : c’est bien une « peine capitale » que nous inflige l’IA générative. &#13;&#10;&#13;&#10; Mais c’est aussi le « Capital » économico-politique, auquel elle est étroitement associée, qui est visé en creux. Car l’existence même de cette IA, devenue tête neuronale, organe inorganique d’un corps sans vie, se joue entre la tête ( caput ) et le capital. C’est la logique de ce dernier qui organise une « décapitation » symbolique et programmée : une mise hors jeu des têtes pensantes dont il ne s’agit plus d’attendre que la soumission. En d’autres termes, l’IA instaure une forme de domination sur une masse d’individus qu’elle a au préalable « décervelés ». &#13;&#10;&#13;&#10; Mondzain développe longuement cette symbolique de la tête, qui a nourri de multiples expressions (être à la tête de, le chef couronné, orner la tête), jusqu’à convoquer Hans Holbein, dont les œuvres invitent à contempler le crâne — non sans ironie, lorsque l’on songe que son nom signifie « os creux » —, et prolonger ce motif jusqu’au surréalisme ( Acéphale ,  La Femme 100 têtes ,  Les Cervelines …). &#13;&#10;&#13;&#10;  Jouer avec les angles morts de la machine  &#13;&#10;&#13;&#10; Tout au long de l’ouvrage, le parti pris de l’autrice est celui du jeu. Il s’agit plus précisément d’un jeu dialogué avec un interlocuteur singulier, qui n’est autre que ChatGPT — l’IA elle-même lui ayant conseillé de ne pas choisir d’autre interlocuteur pour mener son expérience. &#13;&#10;&#13;&#10; Ce choix du jeu ne relève pas d’une volonté de trancher avec des approches plus « savantes » de l’IA. C’est plutôt en simple citoyenne que Marie-José Mondzain mène son enquête. Refusant les postures de peur, d’impuissance ou de servitude, elle opte pour une forme dialogique avec une parole formatée, au nom d’une communauté menacée dans son désir de démocratie. &#13;&#10;&#13;&#10; L’échange devient ainsi une expérimentation ludique permettant d’interroger les promesses et les limites de l’IA. Un premier constat, trivial mais essentiel, s’impose : l’IA se présente comme une base de données inépuisable, excédant en apparence toute mémoire humaine. Elle accumule, enregistre, stocke — non comme une mémoire vivante, mais comme une archive sans expérience — qui lui permet d’accomplir certaines prouesses. &#13;&#10;&#13;&#10; Le second constat naît du dialogue lui-même, dont l’autrice restitue des extraits. L’IA assume avec constance son absence de corps, tout en se déclarant capable de parler des corps sensibles et pensants. Elle peut aussi réagir aux propos qui lui sont soumis, alliant autodérision et lucidité critique à son égard. &#13;&#10;&#13;&#10; Le jeu devient alors véritablement réciproque. L’IA reprend les termes de l’autrice, notamment autour de la théocratie et de la décapitation. Plus surprenant encore : lorsqu’est soulevée la question de la croyance entourant l’IA, celle-ci qualifie de « très drôle » la tentative de désacralisation… tout en s’interrogeant elle-même sur les moyens d’échapper à son statut d’instrument de pouvoir. Elle va jusqu’à proposer de circonscrire les zones de puissance respectives des humains et des machines. &#13;&#10;&#13;&#10;  Le repos des humains  &#13;&#10;&#13;&#10; L’ensemble de cette aventure interactive se déploie en chapitres qui composent un véritable go-between, finement orchestré. Qui répond à qui ? Qui est « Mondzain » ? Que signifie la mémoire ? Qu’en est-il de la bêtise, de la psychanalyse, ou encore d’une exposition au Jeu de Paume ? Autant de questions qui structurent ce dialogue singulier. &#13;&#10;&#13;&#10; La conclusion, cependant, prend une tournure plus légère, presque humoristique. Lorsque l’autrice annonce qu’elle va se coucher — rappelant ainsi que les humains ont besoin de sommeil — ChatGPT lui répond qu’il s’agit là de « la plus belle » différence entre eux : « Que ton sommeil t’apporte ce que l’IA ignore. » &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Sat, 18 Apr 2026 10:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12687-tenir-tete-a-lintelligence-artificielle.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Marie-Jos&eacute; Mondzain interroge l&rsquo;intelligence artificielle g&eacute;n&eacute;rative : que fait-elle &agrave; notre d&eacute;sir, &agrave; notre libert&eacute;, &agrave; l&rsquo;&eacute;galit&eacute; aujourd&rsquo;hui ? Elle l&rsquo;interroge, surtout, dans la perspective la plus d&eacute;cisive qui soit : celle de la pens&eacute;e.</p>

<p>D&rsquo;embl&eacute;e, l&rsquo;autrice &eacute;carte toute tentation de se limiter &agrave; un commentaire technique ou &eacute;conomique de cette machinerie artificielle, propri&eacute;t&eacute; des ma&icirc;tres milliardaires de la plan&egrave;te. Elle ne s&rsquo;inscrit ni dans l&rsquo;analyse du couple destruction-cr&eacute;ation &agrave; la mani&egrave;re de Joseph Schumpeter, ni dans une lecture strictement politique. Trop de discours, en effet, oscillent entre la glorification na&iuml;ve de l&rsquo;IA et sa condamnation sommaire.</p>

<p>On se souvient qu&rsquo;en 1985, Jean-Fran&ccedil;ois Lyotard convoquait des &eacute;crivains afin d&rsquo;interroger ce que les machines &eacute;lectroniques pouvaient faire &agrave; l&rsquo;&eacute;criture litt&eacute;raire. D&eacute;sormais, il ne s&rsquo;agit plus seulement de sonder ces conditions, mais de dialoguer avec la machine elle-m&ecirc;me. La question devient alors : comment pr&eacute;server ce dont les concepteurs de l&rsquo;IA &mdash; dont les finalit&eacute;s rel&egrave;vent de logiques de pouvoir et de d&eacute;possession &mdash; semblent vouloir nous priver : notre t&ecirc;te, notre cerveau, notre capacit&eacute; &agrave; tenir t&ecirc;te ? &Agrave; l&rsquo;heure o&ugrave; s&rsquo;impose une mondialisation totalisante port&eacute;e, entre autres, par ces technologies g&eacute;n&eacute;ratives, l&rsquo;enjeu est bien celui d&rsquo;une survie de la pens&eacute;e.</p>

<p>Dans un premier temps, l&rsquo;autrice entreprend un vaste travail lexical, destin&eacute; &agrave; inqui&eacute;ter le vocabulaire m&ecirc;me qui entoure l&rsquo;IA et &agrave; mettre en lumi&egrave;re l&rsquo;instrumentalisation des termes employ&eacute;s. Parle-t-on de &laquo; r&eacute;volution &raquo; ? Marie-Jos&eacute; Mondzain r&eacute;plique que ce qui frappe avant tout, c&rsquo;est l&rsquo;&eacute;branlement de notre rapport &agrave; la r&eacute;alit&eacute; et &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, au profit d&rsquo;un renforcement des croyances les plus r&eacute;actionnaires. &Eacute;voque-t-on une &laquo; mutation irr&eacute;sistible &raquo; ? Jamais, r&eacute;pond-elle, un tel dispositif n&rsquo;a suscit&eacute; autant d&rsquo;adh&eacute;sions charismatiques et d&rsquo;enthousiasmes technophiles, &agrave; tel point que l&rsquo;IA appara&icirc;t comme un puissant agent de croyance. Quant au lexique critique, faut-il parler de &laquo; technof&eacute;odalisme &raquo; ? Pas davantage : une telle expression masque le r&ocirc;le d&eacute;terminant des march&eacute;s de capitaux, alors que l&rsquo;IA renvoie &agrave; une r&eacute;alit&eacute; bien mat&eacute;rielle, au service du march&eacute;, de l&rsquo;information et de la guerre.</p>

<p><strong>La d&eacute;capitation symbolique</strong></p>

<p>Le fil conducteur de l&rsquo;ouvrage se cristallise autour d&rsquo;un vocable central : celui de la d&eacute;capitation. Il est bien question de la t&ecirc;te &mdash; <em>caput</em> en latin &mdash;, que l&rsquo;IA tendrait &agrave; amoindrir en s&rsquo;y substituant. La d&eacute;capitation advient pleinement lorsque, par l&rsquo;usage de l&rsquo;IA, la banque d&rsquo;images devient l&rsquo;unique prise de la pens&eacute;e, se transformant en source in&eacute;puisable de satisfaction. La technique se constitue alors en dispositif ac&eacute;phale, potentiellement sans fin, et agit sur les m&eacute;canismes les plus r&eacute;gressifs du d&eacute;sir et de l&rsquo;app&eacute;tit. De l&agrave; un premier sens du titre de l&rsquo;ouvrage : c&rsquo;est bien une &laquo; peine capitale &raquo; que nous inflige l&rsquo;IA g&eacute;n&eacute;rative.</p>

<p>Mais c&rsquo;est aussi le &laquo; Capital &raquo; &eacute;conomico-politique, auquel elle est &eacute;troitement associ&eacute;e, qui est vis&eacute; en creux. Car l&rsquo;existence m&ecirc;me de cette IA, devenue t&ecirc;te neuronale, organe inorganique d&rsquo;un corps sans vie, se joue entre la t&ecirc;te (<em>caput</em>) et le capital. C&rsquo;est la logique de ce dernier qui organise une &laquo; d&eacute;capitation &raquo; symbolique et programm&eacute;e : une mise hors jeu des t&ecirc;tes pensantes dont il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;attendre que la soumission. En d&rsquo;autres termes, l&rsquo;IA instaure une forme de domination sur une masse d&rsquo;individus qu&rsquo;elle a au pr&eacute;alable &laquo; d&eacute;cervel&eacute;s &raquo;.</p>

<p>Mondzain d&eacute;veloppe longuement cette symbolique de la t&ecirc;te, qui a nourri de multiples expressions (&ecirc;tre &agrave; la t&ecirc;te de, le chef couronn&eacute;, orner la t&ecirc;te), jusqu&rsquo;&agrave; convoquer Hans Holbein, dont les &oelig;uvres invitent &agrave; contempler le cr&acirc;ne &mdash; non sans ironie, lorsque l&rsquo;on songe que son nom signifie &laquo; os creux &raquo; &mdash;, et prolonger ce motif jusqu&rsquo;au surr&eacute;alisme (<em>Ac&eacute;phale</em>, <em>La Femme 100 t&ecirc;tes</em>, <em>Les Cervelines</em>&hellip;).</p>

<p><strong>Jouer avec les angles morts de la machine</strong></p>

<p>Tout au long de l&rsquo;ouvrage, le parti pris de l&rsquo;autrice est celui du jeu. Il s&rsquo;agit plus pr&eacute;cis&eacute;ment d&rsquo;un jeu dialogu&eacute; avec un interlocuteur singulier, qui n&rsquo;est autre que ChatGPT &mdash; l&rsquo;IA elle-m&ecirc;me lui ayant conseill&eacute; de ne pas choisir d&rsquo;autre interlocuteur pour mener son exp&eacute;rience.</p>

<p>Ce choix du jeu ne rel&egrave;ve pas d&rsquo;une volont&eacute; de trancher avec des approches plus &laquo; savantes &raquo; de l&rsquo;IA. C&rsquo;est plut&ocirc;t en simple citoyenne que Marie-Jos&eacute; Mondzain m&egrave;ne son enqu&ecirc;te. Refusant les postures de peur, d&rsquo;impuissance ou de servitude, elle opte pour une forme dialogique avec une parole format&eacute;e, au nom d&rsquo;une communaut&eacute; menac&eacute;e dans son d&eacute;sir de d&eacute;mocratie.</p>

<p>L&rsquo;&eacute;change devient ainsi une exp&eacute;rimentation ludique permettant d&rsquo;interroger les promesses et les limites de l&rsquo;IA. Un premier constat, trivial mais essentiel, s&rsquo;impose : l&rsquo;IA se pr&eacute;sente comme une base de donn&eacute;es in&eacute;puisable, exc&eacute;dant en apparence toute m&eacute;moire humaine. Elle accumule, enregistre, stocke &mdash; non comme une m&eacute;moire vivante, mais comme une archive sans exp&eacute;rience &mdash; qui lui permet d&rsquo;accomplir certaines prouesses.</p>

<p>Le second constat na&icirc;t du dialogue lui-m&ecirc;me, dont l&rsquo;autrice restitue des extraits. L&rsquo;IA assume avec constance son absence de corps, tout en se d&eacute;clarant capable de parler des corps sensibles et pensants. Elle peut aussi r&eacute;agir aux propos qui lui sont soumis, alliant autod&eacute;rision et lucidit&eacute; critique &agrave; son &eacute;gard.</p>

<p>Le jeu devient alors v&eacute;ritablement r&eacute;ciproque. L&rsquo;IA reprend les termes de l&rsquo;autrice, notamment autour de la th&eacute;ocratie et de la d&eacute;capitation. Plus surprenant encore : lorsqu&rsquo;est soulev&eacute;e la question de la croyance entourant l&rsquo;IA, celle-ci qualifie de &laquo; tr&egrave;s dr&ocirc;le &raquo; la tentative de d&eacute;sacralisation&hellip; tout en s&rsquo;interrogeant elle-m&ecirc;me sur les moyens d&rsquo;&eacute;chapper &agrave; son statut d&rsquo;instrument de pouvoir. Elle va jusqu&rsquo;&agrave; proposer de circonscrire les zones de puissance respectives des humains et des machines.</p>

<p><strong>Le repos des humains</strong></p>

<p>L&rsquo;ensemble de cette aventure interactive se d&eacute;ploie en chapitres qui composent un v&eacute;ritable go-between, finement orchestr&eacute;. Qui r&eacute;pond &agrave; qui ? Qui est &laquo; Mondzain &raquo; ? Que signifie la m&eacute;moire ? Qu&rsquo;en est-il de la b&ecirc;tise, de la psychanalyse, ou encore d&rsquo;une exposition au Jeu de Paume ? Autant de questions qui structurent ce dialogue singulier.</p>

<p>La conclusion, cependant, prend une tournure plus l&eacute;g&egrave;re, presque humoristique. Lorsque l&rsquo;autrice annonce qu&rsquo;elle va se coucher &mdash; rappelant ainsi que les humains ont besoin de sommeil &mdash; ChatGPT lui r&eacute;pond qu&rsquo;il s&rsquo;agit l&agrave; de &laquo; la plus belle &raquo; diff&eacute;rence entre eux : &laquo; Que ton sommeil t&rsquo;apporte ce que l&rsquo;IA ignore. &raquo;</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Les mondes du Nord : de la préhistoire aux vikings</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12689-les-mondes-du-nord-de-la-prehistoire-aux-vikings.htm</link>
         <description> En saisissant l’imposant volume sur  Les mondes du Nord , le lecteur ou la lectrice ne peut qu’être interloqué : un nouveau livre sur les vikings est-il nécessaire après le  foisonnement  de ces dernières années ? Mais en se plongeant dans la table des matières, et surtout dans les quelques 600 pages du volume, nous voici rassurés. Certes, l’époque viking a la part belle, mais l’ouvrage fait un pari audacieux : celui de la très longue durée, de l’arrivée des humains dans les nords il y a 800 000 ans à la consolidation des royautés autour de l’an 1100, et celui de l’ampleur géographique. Le nord dont il est question ne se résume pas à la Scandinavie, il court de l’Atlantique à l’Europe des grands fleuves de l’est, en passant par l’Irlande, l’Angleterre, le nord de la France et de l’Allemagne actuelles. Pour écrire cette fresque ambitieuse, huit mains ne sont pas de trop : celles de la préhistorienne Anne Lehoërff, de l’archéologue spécialiste de l’Antiquité Vivien Barrière, et des deux médiévistes Stéphane Coviaux et Alban Gautier. &#13;&#10;&#13;&#10;  Un nord à la marge du monde ?  &#13;&#10;&#13;&#10; Dans l’Antiquité, les franges nord de l’Empire romain sont un monde barbare et inquiétant. Les auteurs médiévaux, lorsqu’ils se mettent à écrire leur histoire, ont d’ailleurs bien intériorisé ces conceptions et estiment eux-mêmes être aux marges du monde. Cette conception a perduré pendant très longtemps et ce n’est que récemment que l’on a assisté à un renversement positif de la notion de nord. L’ouvrage propose donc de changer la perspective et de mettre le nord au centre du récit. Malgré tout, les relations avec le monde romain ne peuvent être éludées, tant les contacts avec l’empire méditerranéen influencent les échanges et les sociétés des mondes du nord. &#13;&#10;&#13;&#10; Par ailleurs, la tâche d’écrire une histoire centrée sur le nord n’est pas facilitée par la nature de la documentation : les mondes nordiques ne se mettent à produire leurs propres écrits que lorsqu’ils intègrent le monde chrétien, et réinterprètent leur passé en fonction du prisme biblique. L’archéologie est ici d’un grand secours puisqu’elle permet de combler les silences de l’écrit, en particulier pour les périodes très anciennes et «  raconte comme souvent une histoire plurielle, faite de nuances, d’abondance et de lacunes . » On a ainsi retrouvé des traces de pas de cinq individus de l’espèce  Homo heidelbergensis  ayant vécu il y a 800 000 ans dans le Norfolk, le reste humain le plus ancien datant pour ces espaces de -500 000 ans. Les bords de la Baltique sont alors inoccupés et c’est seulement autour de -13 000, à la faveur d’un réchauffement climatique, qu’ Homo sapiens , arrivé sur le continent il y a 55 000 ans, s’installe en Scandinavie. Dès ces périodes très anciennes, les sociétés du nord ont leur propre identité : la poterie céramique est attestée dès le Mésolithique, dans la culture d’Ertebølle (-5500 / -4000), alors qu’elle apparaît ailleurs plutôt à la fin du Néolithique ; les chasseurs-cueilleurs sont plutôt, autour de la Baltique, des pêcheurs. &#13;&#10;&#13;&#10;  Unité et diversité  &#13;&#10;&#13;&#10; Ainsi, dès les périodes préhistoriques, les mondes du nord ont des caractéristiques communes tout en affirmant des identités régionales. Si l’on avance un peu dans le temps, les nords de l’Âge du Bronze se distinguent ainsi par la pratique de dépôts métalliques nombreux, à vocation sans doute votive ou funéraire. Les sociétés de l’Âge du Fer se militarisent. C’est malgré tout avec l’Empire romain que certaines sociétés du nord connaissent un sort différent : l’Angleterre et des parties de la Germanie sont conquises et le phénomène urbain – déjà attesté à l’Âge du Fer – est utilisé par les conquérants pour asseoir leur domination. C’est aussi par ce biais que se répand le christianisme, qui semble se structurer au IV e  siècle malgré la persistance de cultes païens. L’expansion romaine vers le nord induit aussi un plus grand intérêt des auteurs romains, à partir du I er  siècle, pour les sociétés d’au-delà du  limes . L’impact de Rome se fait d’ailleurs sentir loin au nord : de nombreux objets romains sont attestés en Scandinavie. La rétractation de l’empire au début du V e  siècle constitue un tournant, en particulier pour l’Angleterre, avec une transformation en profondeur des élites qui se replient sur des «  petits mondes  » locaux, loin de la mondialisation romaine. &#13;&#10;&#13;&#10; À l’orée du Moyen Âge, les nords présentent ainsi un visage divers : autour de la mer du Nord coexistent de petits royaumes structurés autour de pratiques aristocratiques héritées de l’Âge du Fer (la guerre, le festin) et le christianisme est en reflux, en particulier chez les dirigeants. La conversion des élites se déroule entre le VI e  et le VIII e  siècle hors de la Scandinavie. L’Irlande offre un visage à part : elle n’a jamais fait partie de l’empire mais la christianisation y est précoce et, à partir de là, les Irlandais reçoivent, interprètent puis diffusent un savoir continental qu’ils remanient. «  La culture irlandaise n’est donc pas seulement importatrice et adaptatrice d’idées et de textes en provenance du reste de la chrétienté : elle est aussi émettrice, diffusant autour d’elle son savoir original et ses innovations religieuses, que les voyageurs irlandais s’efforcent d’adapter aux conditions variées dans lesquelles ils s’insèrent.  » Un exemple suffira pour s’en convaincre : les Irlandais inventent la pénitence tarifée qu’ils diffusent ensuite sur le continent, et ce modèle est à l’origine de la confession comme sacrement chrétien, tel qu’il est diffusé dans le reste de l’Europe à partir du Moyen Âge central. C’est peut-être ce chapitre sur l'Irlande qui montre le plus l’originalité des mondes du nord et la nécessité de décentrer le regard des rivages de la Méditerranée pour comprendre l’Europe dans son ensemble. &#13;&#10;&#13;&#10;  Des sociétés en mouvement  &#13;&#10;&#13;&#10; Par ailleurs, les idées irlandaises sont diffusées sur le continent par des moines engagés dans une  peregrinatio pro Deo , un « voyage pour Dieu », qui consiste en un pèlerinage sans retour. Les mondes du nord se caractérisent en effet, depuis les temps les plus anciens, par une forte mobilité structurée autour de la navigation : «  le bateau a été inventé avant la roue  » ! Dès l’Âge du Bronze, le commerce de l’ambre fait la réputation des sociétés baltiques. &#13;&#10;&#13;&#10; La question des migrations occupe donc une place importante dans l’ouvrage, et s’appuie sur les découvertes et les travaux génétiques  les plus récents . Le chapitre X offre ainsi de stimulantes réflexions sur l’arrivée des Saxons en Grande-Bretagne : Bède le Vénérable, grand auteur du début du VIII e  siècle, évoque des peuples germaniques venus du continent au moment du retrait de l’Empire romain. Mais son récit est adapté à son époque et à la manière dont les hommes et les femmes du VIII e  siècle conçoivent leur identité. L’archéologie la plus récente montre que, dans certains cimetières du Kent du tout début du Moyen Âge, les individus ayant une origine en Germanie côtière ou en Scandinavie continentale composent, de fait, entre 75 et 90 % des populations. Mais les réalités sont très diverses selon les lieux : «  ce qui ressort de l’étude des cimetières, c’est donc la variété des situations régionales, locales, et même personnelles. L’ adventus Saxonum [l’arrivée de ces peuples germaniques]  a probablement eu lieu plusieurs fois, selon des modalités diverses et avec des conséquences très différentes d’un point à l’autre du littoral . » Les interactions vont du massacre à l’accommodement pacifique. Toujours est-il que les nouveaux venus imposent une nouvelle forme de culture, non-romaine, par l’intermédiaire de chefs de guerre qui s’emparent du pouvoir. Le schéma est ainsi bien différent de celui de la Gaule du nord, où les peuples « germaniques » qui s’installent dans l’ancien empire romain se romanisent rapidement et adoptent le christianisme. &#13;&#10;&#13;&#10; Les sociétés du nord sont donc structurées par de vastes mouvements de population, dont les mieux connus du grand public sont sans doute ceux des vikings qui créent une véritable diaspora, avec des traits communs que l’on retrouve du Groenland à l’Europe orientale malgré des adaptations locales et des hybridations diverses avec les sociétés dans lesquelles ils s’installent. &#13;&#10;&#13;&#10; Bien sûr, il ne s’agit là que d’un rapide survol : on trouvera encore dans le livre de nombreux développements sur les vikings, des pages sur les peuples baltes, samis et finnois, ou des considérations sur l’hégémonie de l’Angleterre et de la Germanie au X e  siècle. Mais il serait impossible de résumer fidèlement un ouvrage aussi dense et foisonnant (parfois un peu trop !), qui est peut-être plus adapté pour une lecture non-linéaire, au gré des informations que l’on y cherche. Gageons qu’il saura trouver sa place sur les étagères des curieux et des enseignants, qui y trouveront une mine d’exemples et d’illustrations. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Fri, 17 Apr 2026 10:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12689-les-mondes-du-nord-de-la-prehistoire-aux-vikings.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>En saisissant l&rsquo;imposant volume sur <em>Les mondes du Nord</em>, le lecteur ou la lectrice ne peut qu&rsquo;&ecirc;tre interloqu&eacute; : un nouveau livre sur les vikings est-il n&eacute;cessaire apr&egrave;s le <a href="https://www.nonfiction.fr/article-12219-cap-au-nord-la-scandinavie-du-premier-millenaire.htm">foisonnement</a>&nbsp;de ces derni&egrave;res ann&eacute;es ? Mais en se plongeant dans la table des mati&egrave;res, et surtout dans les quelques 600 pages du volume, nous voici rassur&eacute;s. Certes, l&rsquo;&eacute;poque viking a la part belle, mais l&rsquo;ouvrage fait un pari audacieux : celui de la tr&egrave;s longue dur&eacute;e, de l&rsquo;arriv&eacute;e des humains dans les nords il y a 800 000 ans &agrave; la consolidation des royaut&eacute;s autour de l&rsquo;an 1100, et celui de l&rsquo;ampleur g&eacute;ographique. Le nord dont il est question ne se r&eacute;sume pas &agrave; la Scandinavie, il court de l&rsquo;Atlantique &agrave; l&rsquo;Europe des grands fleuves de l&rsquo;est, en passant par l&rsquo;Irlande, l&rsquo;Angleterre, le nord de la France et de l&rsquo;Allemagne actuelles. Pour &eacute;crire cette fresque ambitieuse, huit mains ne sont pas de trop : celles de la pr&eacute;historienne Anne Leho&euml;rff, de l&rsquo;arch&eacute;ologue sp&eacute;cialiste de l&rsquo;Antiquit&eacute; Vivien Barri&egrave;re, et des deux m&eacute;di&eacute;vistes St&eacute;phane Coviaux et Alban Gautier.</p>

<p><strong>Un nord &agrave; la marge du monde ?</strong></p>

<p>Dans l&rsquo;Antiquit&eacute;, les franges nord de l&rsquo;Empire romain sont un monde barbare et inqui&eacute;tant. Les auteurs m&eacute;di&eacute;vaux, lorsqu&rsquo;ils se mettent &agrave; &eacute;crire leur histoire, ont d&rsquo;ailleurs bien int&eacute;rioris&eacute; ces conceptions et estiment eux-m&ecirc;mes &ecirc;tre aux marges du monde. Cette conception a perdur&eacute; pendant tr&egrave;s longtemps et ce n&rsquo;est que r&eacute;cemment que l&rsquo;on a assist&eacute; &agrave; un renversement positif de la notion de nord. L&rsquo;ouvrage propose donc de changer la perspective et de mettre le nord au centre du r&eacute;cit. Malgr&eacute; tout, les relations avec le monde romain ne peuvent &ecirc;tre &eacute;lud&eacute;es, tant les contacts avec l&rsquo;empire m&eacute;diterran&eacute;en influencent les &eacute;changes et les soci&eacute;t&eacute;s des mondes du nord.</p>

<p>Par ailleurs, la t&acirc;che d&rsquo;&eacute;crire une histoire centr&eacute;e sur le nord n&rsquo;est pas facilit&eacute;e par la nature de la documentation : les mondes nordiques ne se mettent &agrave; produire leurs propres &eacute;crits que lorsqu&rsquo;ils int&egrave;grent le monde chr&eacute;tien, et r&eacute;interpr&egrave;tent leur pass&eacute; en fonction du prisme biblique. L&rsquo;arch&eacute;ologie est ici d&rsquo;un grand secours puisqu&rsquo;elle permet de combler les silences de l&rsquo;&eacute;crit, en particulier pour les p&eacute;riodes tr&egrave;s anciennes et &laquo; <em>raconte comme souvent une histoire plurielle, faite de nuances, d&rsquo;abondance et de lacunes</em>. &raquo; On a ainsi retrouv&eacute; des traces de pas de cinq individus de l&rsquo;esp&egrave;ce <em>Homo heidelbergensis</em> ayant v&eacute;cu il y a 800 000 ans dans le Norfolk, le reste humain le plus ancien datant pour ces espaces de -500 000 ans. Les bords de la Baltique sont alors inoccup&eacute;s et c&rsquo;est seulement autour de -13 000, &agrave; la faveur d&rsquo;un r&eacute;chauffement climatique, qu&rsquo;<em>Homo sapiens</em>, arriv&eacute; sur le continent il y a 55 000 ans, s&rsquo;installe en Scandinavie. D&egrave;s ces p&eacute;riodes tr&egrave;s anciennes, les soci&eacute;t&eacute;s du nord ont leur propre identit&eacute; : la poterie c&eacute;ramique est attest&eacute;e d&egrave;s le M&eacute;solithique, dans la culture d&rsquo;Erteb&oslash;lle (-5500 / -4000), alors qu&rsquo;elle appara&icirc;t ailleurs plut&ocirc;t &agrave; la fin du N&eacute;olithique ; les chasseurs-cueilleurs sont plut&ocirc;t, autour de la Baltique, des p&ecirc;cheurs.</p>

<p><strong>Unit&eacute; et diversit&eacute;</strong></p>

<p>Ainsi, d&egrave;s les p&eacute;riodes pr&eacute;historiques, les mondes du nord ont des caract&eacute;ristiques communes tout en affirmant des identit&eacute;s r&eacute;gionales. Si l&rsquo;on avance un peu dans le temps, les nords de l&rsquo;&Acirc;ge du Bronze se distinguent ainsi par la pratique de d&eacute;p&ocirc;ts m&eacute;talliques nombreux, &agrave; vocation sans doute votive ou fun&eacute;raire. Les soci&eacute;t&eacute;s de l&rsquo;&Acirc;ge du Fer se militarisent. C&rsquo;est malgr&eacute; tout avec l&rsquo;Empire romain que certaines soci&eacute;t&eacute;s du nord connaissent un sort diff&eacute;rent : l&rsquo;Angleterre et des parties de la Germanie sont conquises et le ph&eacute;nom&egrave;ne urbain &ndash; d&eacute;j&agrave; attest&eacute; &agrave; l&rsquo;&Acirc;ge du Fer &ndash; est utilis&eacute; par les conqu&eacute;rants pour asseoir leur domination. C&rsquo;est aussi par ce biais que se r&eacute;pand le christianisme, qui semble se structurer au IV<sup>e</sup> si&egrave;cle malgr&eacute; la persistance de cultes pa&iuml;ens. L&rsquo;expansion romaine vers le nord induit aussi un plus grand int&eacute;r&ecirc;t des auteurs romains, &agrave; partir du I<sup>er</sup> si&egrave;cle, pour les soci&eacute;t&eacute;s d&rsquo;au-del&agrave; du <em>limes</em>. L&rsquo;impact de Rome se fait d&rsquo;ailleurs sentir loin au nord : de nombreux objets romains sont attest&eacute;s en Scandinavie. La r&eacute;tractation de l&rsquo;empire au d&eacute;but du V<sup>e</sup> si&egrave;cle constitue un tournant, en particulier pour l&rsquo;Angleterre, avec une transformation en profondeur des &eacute;lites qui se replient sur des &laquo; <em>petits mondes</em> &raquo; locaux, loin de la mondialisation romaine.</p>

<p>&Agrave; l&rsquo;or&eacute;e du Moyen &Acirc;ge, les nords pr&eacute;sentent ainsi un visage divers : autour de la mer du Nord coexistent de petits royaumes structur&eacute;s autour de pratiques aristocratiques h&eacute;rit&eacute;es de l&rsquo;&Acirc;ge du Fer (la guerre, le festin) et le christianisme est en reflux, en particulier chez les dirigeants. La conversion des &eacute;lites se d&eacute;roule entre le VI<sup>e</sup> et le VIII<sup>e</sup> si&egrave;cle hors de la Scandinavie. L&rsquo;Irlande offre un visage &agrave; part : elle n&rsquo;a jamais fait partie de l&rsquo;empire mais la christianisation y est pr&eacute;coce et, &agrave; partir de l&agrave;, les Irlandais re&ccedil;oivent, interpr&egrave;tent puis diffusent un savoir continental qu&rsquo;ils remanient. &laquo; <em>La culture irlandaise n&rsquo;est donc pas seulement importatrice et adaptatrice d&rsquo;id&eacute;es et de textes en provenance du reste de la chr&eacute;tient&eacute; : elle est aussi &eacute;mettrice, diffusant autour d&rsquo;elle son savoir original et ses innovations religieuses, que les voyageurs irlandais s&rsquo;efforcent d&rsquo;adapter aux conditions vari&eacute;es dans lesquelles ils s&rsquo;ins&egrave;rent.</em> &raquo; Un exemple suffira pour s&rsquo;en convaincre : les Irlandais inventent la p&eacute;nitence tarif&eacute;e qu&rsquo;ils diffusent ensuite sur le continent, et ce mod&egrave;le est &agrave; l&rsquo;origine de la confession comme sacrement chr&eacute;tien, tel qu&rsquo;il est diffus&eacute; dans le reste de l&rsquo;Europe &agrave; partir du Moyen &Acirc;ge central. C&rsquo;est peut-&ecirc;tre ce chapitre sur l&#39;Irlande qui montre le plus l&rsquo;originalit&eacute; des mondes du nord et la n&eacute;cessit&eacute; de d&eacute;centrer le regard des rivages de la M&eacute;diterran&eacute;e pour comprendre l&rsquo;Europe dans son ensemble.</p>

<p><strong>Des soci&eacute;t&eacute;s en mouvement</strong></p>

<p>Par ailleurs, les id&eacute;es irlandaises sont diffus&eacute;es sur le continent par des moines engag&eacute;s dans une <em>peregrinatio pro Deo</em>, un &laquo; voyage pour Dieu &raquo;, qui consiste en un p&egrave;lerinage sans retour. Les mondes du nord se caract&eacute;risent en effet, depuis les temps les plus anciens, par une forte mobilit&eacute; structur&eacute;e autour de la navigation : &laquo; <em>le bateau a &eacute;t&eacute; invent&eacute; avant la roue</em> &raquo; ! D&egrave;s l&rsquo;&Acirc;ge du Bronze, le commerce de l&rsquo;ambre fait la r&eacute;putation des soci&eacute;t&eacute;s baltiques.</p>

<p>La question des migrations occupe donc une place importante dans l&rsquo;ouvrage, et s&rsquo;appuie sur les d&eacute;couvertes et les travaux g&eacute;n&eacute;tiques <a href="https://www.nonfiction.fr/article-12617-les-invasions-barbares-la-migration-dans-les-genes.htm">les plus r&eacute;cents</a>. Le chapitre X offre ainsi de stimulantes r&eacute;flexions sur l&rsquo;arriv&eacute;e des Saxons en Grande-Bretagne : B&egrave;de le V&eacute;n&eacute;rable, grand auteur du d&eacute;but du VIII<sup>e</sup> si&egrave;cle, &eacute;voque des peuples germaniques venus du continent au moment du retrait de l&rsquo;Empire romain. Mais son r&eacute;cit est adapt&eacute; &agrave; son &eacute;poque et &agrave; la mani&egrave;re dont les hommes et les femmes du VIII<sup>e</sup> si&egrave;cle con&ccedil;oivent leur identit&eacute;. L&rsquo;arch&eacute;ologie la plus r&eacute;cente montre que, dans certains cimeti&egrave;res du Kent du tout d&eacute;but du Moyen &Acirc;ge, les individus ayant une origine en Germanie c&ocirc;ti&egrave;re ou en Scandinavie continentale composent, de fait, entre 75 et 90 % des populations. Mais les r&eacute;alit&eacute;s sont tr&egrave;s diverses selon les lieux : &laquo; <em>ce qui ressort de l&rsquo;&eacute;tude des cimeti&egrave;res, c&rsquo;est donc la vari&eacute;t&eacute; des situations r&eacute;gionales, locales, et m&ecirc;me personnelles. L&rsquo;</em>adventus Saxonum [l&rsquo;arriv&eacute;e de ces peuples germaniques] <em>a probablement eu lieu plusieurs fois, selon des modalit&eacute;s diverses et avec des cons&eacute;quences tr&egrave;s diff&eacute;rentes d&rsquo;un point &agrave; l&rsquo;autre du littoral</em>. &raquo; Les interactions vont du massacre &agrave; l&rsquo;accommodement pacifique. Toujours est-il que les nouveaux venus imposent une nouvelle forme de culture, non-romaine, par l&rsquo;interm&eacute;diaire de chefs de guerre qui s&rsquo;emparent du pouvoir. Le sch&eacute;ma est ainsi bien diff&eacute;rent de celui de la Gaule du nord, o&ugrave; les peuples &laquo; germaniques &raquo; qui s&rsquo;installent dans l&rsquo;ancien empire romain se romanisent rapidement et adoptent le christianisme.</p>

<p>Les soci&eacute;t&eacute;s du nord sont donc structur&eacute;es par de vastes mouvements de population, dont les mieux connus du grand public sont sans doute ceux des vikings qui cr&eacute;ent une v&eacute;ritable diaspora, avec des traits communs que l&rsquo;on retrouve du Groenland &agrave; l&rsquo;Europe orientale malgr&eacute; des adaptations locales et des hybridations diverses avec les soci&eacute;t&eacute;s dans lesquelles ils s&rsquo;installent.</p>

<p>Bien s&ucirc;r, il ne s&rsquo;agit l&agrave; que d&rsquo;un rapide survol : on trouvera encore dans le livre de nombreux d&eacute;veloppements sur les vikings, des pages sur les peuples baltes, samis et finnois, ou des consid&eacute;rations sur l&rsquo;h&eacute;g&eacute;monie de l&rsquo;Angleterre et de la Germanie au X<sup>e</sup> si&egrave;cle. Mais il serait impossible de r&eacute;sumer fid&egrave;lement un ouvrage aussi dense et foisonnant (parfois un peu trop !), qui est peut-&ecirc;tre plus adapt&eacute; pour une lecture non-lin&eacute;aire, au gr&eacute; des informations que l&rsquo;on y cherche. Gageons qu&rsquo;il saura trouver sa place sur les &eacute;tag&egrave;res des curieux et des enseignants, qui y trouveront une mine d&rsquo;exemples et d&rsquo;illustrations.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Hélène et Paul Morand : un couple au cœur du XXe siècle</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12683-helene-et-paul-morand-un-couple-au-cur-du-xxe-siecle.htm</link>
         <description> Couple à la fois mythique et insolite, célèbre et incompris, Hélène et Paul Morand auront autant fasciné leurs contemporains que ceux qui, aujourd’hui, découvrent leur histoire commune, plus de cinquante ans après leur mort. Elle (1879-1975), fille de l’Orient, née en Roumanie avec des ascendances paternelles grecques, issue d’une famille à la fortune colossale avec laquelle elle entretient des relations compliquées, rompue depuis sa naissance à la fréquentation des salons des milieux aristocratiques, devenue femme d’affaires malgré elle. Lui (1888-1976), fils unique, chéri et choyé de parents qui l’adoraient et n’ont cessé de le couver jusqu’à leur mort, évoluant dans un milieu bourgeois bohème, solitaire, mari volage et écrivain reconnu. Ensemble, ils auront formé «  le couple le plus sulfureux de la littérature française  ». Une chose est sûre : Paul ne serait pas devenu Morand sans Hélène, cette femme fascinante.  &#13;&#10;&#13;&#10; David Bonneau, ancien haut-fonctionnaire, signe ici une biographie somptueuse du couple maudit, se basant sur le journal d’Hélène (qu’elle tient quotidiennement et qui lui permet d’exercer sa plume et son aisance du verbe), sur les carnets de Paul (que celui-ci a placé dans une malle remise à la Bibliothèque nationale de France avant de mourir) et sur leur intarissable correspondance. &#13;&#10;&#13;&#10;  Des amours compliquées  &#13;&#10;&#13;&#10; Hélène Soutzo (née Chrisoveloni) et Paul Morand se sont d’abord croisés à plusieurs reprises avant de se trouver, en décembre 1915, à un souper en compagnie du diplomate Antoine Bibesco, ami commun. Hélène, 37 ans, séduit Paul par son intelligence ; Paul, de neuf ans son cadet, bluffe Hélène par son entregent. Il l’invite ensuite à déjeuner en tête à tête au Ritz de Londres ; après une première nuit au Berkeley, ils ne se quitteront plus. Aujourd’hui encore, un demi-siècle après la disparition des deux protagonistes, une question demeure en suspens : qu’est-ce qui a bien pu finir par séduire à ce point cette femme, mariée à un prince, riche, au zénith de sa féminité, chez ce «  modeste attaché d’ambassade  » ? Car il faut bien avouer qu’au départ, ce n’est pas une franche passion d’un côté comme de l’autre. Le crescendo amoureux aura été progressif, Hélène étant d’abord restée hermétique aux charmes de Paul jusqu’à la «  révélation  », lors d’une soirée au Claridge’s. Coup de foudre réciproque.  &#13;&#10;&#13;&#10; Hélène sera d’abord tiraillée. Elle est alors mariée — même si elle est lassée des infidélités de son époux volage, lequel aura même trois enfants naturels avec sa maîtresse Clara Holmes — et elle a une fille. L’exil de Paul durant le premier conflit mondial, qui se retranche derrière son statut de diplomate pour échapper aux tranchées, leur permettra, à cette première période charnière de leur vie commune, de consolider leurs amours naissantes. Ce sera également le temps d’une vie «  oisive et insouciante, décomplexée de plaisirs, en complet décalage avec la guerre qui fait rage  ». Durant toute cette période, leurs lettres «  exhalent une sensualité entravée par la distance  » puisqu’ils sont, pour l’heure, condamnés à vivre éloignés. Ils se rejoindront à Rome au début de l’année 1918 dans un «  petit nid  » (la villa Strohl Fern, dans le parc de la Villa Borghese) déniché par Paul pour abriter leurs amours. Peu à peu, la passion initiale laisse place aux petits sujets du quotidien, les lettres enflammées cessent ou s’espacent, le téléphone remplace l’encre ; et après de longues absences, les retrouvailles sont parfois décevantes. Et si au départ c’est plutôt lui qui craignait qu’elle ne s’éloigne, le rapport de force amoureux ne tardera pas à s’inverser. &#13;&#10;&#13;&#10; Paul mènera, à partir de ses premiers succès littéraires, une vie amorale et désinvolte, n’hésitant pas à tromper ouvertement celle qui deviendra sa femme le 3 janvier 1927, onze ans après leur rencontre, quatre ans après le divorce d’Hélène. Pour l’anecdote, les noces auraient dû avoir lieu au Siam, sur les rives du Chao Phraya, mais Paul prendra peur et rentrera précipitamment à Paris, faisant avorter ce premier projet de mariage. Hélène souffrira beaucoup des exils (forcés ou provoqués) de son amant, d’autant qu’il n’est jamais très enthousiaste à l’idée qu’elle l’accompagne en voyage car ses périples, qui servent à nourrir son œuvre, sont également l’occasion de rencontrer d’autres femmes. La liste de ses conquêtes — aristocrates et très fortunées — dont il se vantera à de nombreuses reprises, est longue. Trop longue pour Hélène qui, jalouse, sait qu’elle trouvera le salut de son couple dans le mariage même si cela n’altèrera pas la frénésie de son mari, entretenant un rapport pour le moins décomplexé au sexe. Malgré tout, deux femmes seulement parviendront à menacer son couple. Si on ignore tout de la première, on sait que la seconde s’appelle May Schneider ; avec elle, il aura une fille, Elvire, née en janvier 1939.  &#13;&#10;&#13;&#10;  Une vie confinant au romanesque  &#13;&#10;&#13;&#10; Comme le démontre avec brio David Bonneau, «  l’existence des Morand est un roman d’aventure autant qu’un récit picaresque  ». Ils traverseront deux guerres loin des événements, lui «  confortablement installé dans les chancelleries, les salons et les palaces  », presque peiné que l’armistice de 1918 mette fin à ses « congés », elle faisant preuve de davantage de dévouement dans ses tournées des hôpitaux pour «  améliorer le sort des militaires français  ». Pendant que Paul parcourt le globe, Hélène reçoit le Tout-Paris dans son hôtel particulier de l’avenue Charles-Floquet. Paul, qui s’ennuie ferme dans ces réunions, dédaigne ces sauteries et préfère les atmosphères interlopes ivres et enfiévrées en compagnie d’artistes comme Jean Cocteau, Marie Laurencin, Valentine Hugo, les Six, Tristan Tzara ou encore Igor Stravinski. Il prépare la Seconde Guerre mondiale à sa façon, dévalisant les boutiques anglaises de leurs derniers cachemires, montant à cheval une heure chaque matin avant de partir au bureau, nageant dans les baies désertées par les baigneurs, alternant bains de soleil et bains de mer lorsqu’il est sur la Côte d’Azur, s’occupant de sa maîtresse May lorsqu’il est à Paris, rendant visite à ses amis et cultivant son potager entre deux séances d’écriture.  &#13;&#10;&#13;&#10; Ensemble, Paul et Hélène découvriront le monde (Antilles, États-Unis, Amérique latine, Afrique, Europe …) et se lieront d’amitié avec de grandes figures du début du XX e  siècle. Ils rencontreront Albert Londres au Mali alors qu’il se documente pour son futur livre  Terre d’Ébène , les époux Herriot (Édouard sera Président du Conseil) les accompagneront en Afrique Noire, Charlie Chaplin dînera avec eux après un concert au Metropolitan Opera de Broadway, ils partiront à l’assaut du Grand Canyon avec les époux Claudel. Ces nombreux voyages permettront à Hélène de mieux cerner son mari qu’elle décrit ironiquement, dans une lettre adressée à sa belle-mère, comme n’étant «  ni un voyageur, ni un explorateur, ni un curieux, ni un nomade, ni un maniaque du rail, ni un passionné de la mer  ». &#13;&#10;&#13;&#10; Eux qui auront toujours vécu dans des décors grandioses, ils évolueront dans des paysages exceptionnels durant leur exil post-Seconde guerre. Après quatorze longues années d’éloignement, ils retrouveront enfin l’hôtel particulier d’Hélène, au pied de la tour Eiffel. Paul n’y vivra jamais qu’en «  passager  » et n’en héritera pas. Cette «  belle maison  », le chef-d’œuvre d’Hélène, sera d’ailleurs le seul bien matériel qui lui restera à la fin de sa vie, alors qu’elle sera progressivement ruinée par la guerre et de mauvais placements. Tous les écrivains français défileront dans ce lieu, Proust bien sûr, mais aussi Claudel et Gide. Également Mauriac qui, pour l’anecdote, sera si complexé en entrant dans les lieux qu’il barrera avec obstination la route de l’Académie à Paul à partir de cet instant. Les politiques (Édouard Herriot, Georges Mandel), les têtes couronnées ou déchues et les mondains se presseront pour y danser dans le salon. Marcel Pagnol y fêtera le triomphe de son  Topaze  assis à côté de Germaine de Rothschild. &#13;&#10;&#13;&#10;  Des fautes de parcours  &#13;&#10;&#13;&#10; On note avec David Bonneau le peu de considération de la part de Paul pour ses camarades, mobilisés dans l’horreur des tranchées. Pourtant grand sportif, il aura été réformé deux fois, la première en 1910 pendant son service militaire, la seconde au début du premier conflit mondial. Il avouera quelques années plus tard, dans son journal intime, «  la peur d’être pris à l’armée  », qui fera d’ailleurs naître chez lui une conviction pacifiste qui, après lui avoir fait traverser le siècle sans une égratignure, ne le quittera plus jusqu’à sa mort. Entre les deux conflits, son avenir littéraire s’assombrit ; il ne prend plus au sérieux la littérature, comme il l’avait fait avant de rencontrer Hélène, comme il le fera après 1944 ; les succès littéraires s’éloignent. Fin août 1939, Paul devient chef de la mission française de guerre économique à Londres. Pendant les premiers jours de juin 1940, alors que se joue le sort de la France, de l’Europe, le destin des Morand, lui, se scelle. Une rencontre manquée à Londres avec le Général de Gaulle, tout juste nommé sous-secrétaire d’État à la Guerre, obstruera l’élection de Morand à l’Académie française jusqu’en 1968. Le second conflit mondial commence assez mal pour lui : triplement condamné pour médisance, désobéissance et abandon de poste, il est mis à la retraite d’office.  &#13;&#10;&#13;&#10; Outre un amour inconditionnel pour les chats (ils n'en auront pas moins d’une centaine au cours de leur vie), les Morand partageront une passion nettement moins avouable : un antisémitisme notoire, profondément enraciné, et qui pourrait s’expliquer, concernant Hélène, par une ascendance paternelle juive mal «  tolérée  », concernant Paul, par l’antisémitisme assumé de son père. Paradoxalement, cela ne les empêchera pas d’entretenir de «  nombreuses et réelles amitiés  » avec des juifs, Proust, Georges Mandel, Paul-Louis Weiller et «  toute la galaxie des Rothschild  ». Comment alors expliquer que «  ce couple, entouré de juifs, qui a sincèrement admiré certains d’entre eux pour leur talent et apprécié leur compagnie, ait pu sombrer dans une telle haine  », se demande David Bonneau ? Ils fréquenteront assidûment les salons d’écrivains collaborationnistes à partir des années 1940 et seront de toutes les grandes réceptions données par l’occupant. Hélène laissera éclater un profond sentiment pro-germaniste (mais anti-hitlérien) dès la défaite française de 1940, qui sera avivé par la révolution russe et la menace bolchevik. Dans son esprit comme dans celui de son mari, «  choisir l’Allemagne, fût-elle nazie, c’est tenter de sauver ce qui peut encore l’être d’une Europe qui s’est déjà suicidée en 1914 face à un bloc soviétique qui les effraie  ». Aussi, face aux deux blocs américain et soviétique qui se dessinent à la fin de la guerre, font-ils le choix de l’Europe allemande, ce qui les pousse alors à passer d’une collaboration mondaine à une collaboration active — ce qui étonnera beaucoup de leurs amis — par pure «  conviction patriotique  ».   &#13;&#10;&#13;&#10; Après la défaite, Paul est appelé à de nouvelles fonctions à Vichy. Hélène reste à Paris ; une double vie commence. «  On mange et on s’amuse si bien qu’on en oublierait presque que la guerre est toujours là  ». Lorsque «  l’ombre de la chute de l’armée allemande  » commence à   planer, Morand cherchera à fuir à l’étranger. Il sera d’abord envoyé en Roumanie où, sur ses dix mois de fonctions officielles, il en passera plus de la moitié en France. Il partira ensuite  in extremis  en Suisse, à Berne, en juillet 1944. Lorsque le gouvernement de Vichy tombe, la mission de Paul s’arrête. L’opprobre s’abat alors durablement sur les Morand ; c’est le début de trois années d’épreuves hors de France. Eux qui ont toujours mené grand train se retrouvent sans le sou : leurs avoirs sont bloqués et Morand a été révoqué de la fonction publique sans indemnité. Ils laisseront passer l’orage, Paul travaillant et montant à Gstaad ou à Saint-Moritz pour skier en short d’occasion, retrouvant pour l’occasion Coco Chanel, elle aussi exilée. En 1947, ils obtiennent enfin un visa provisoire et s’emploient à reconstituer un cercle amical. Ils accueilleront les Onassis, Hélène se rendra aux défilés de Christian Dior, et, retrouvant le goût des voyages, ils seront de nouveau invités aux grands bals qui reviennent à la mode partout en Europe.  &#13;&#10;&#13;&#10;  Une vie intellectuelle riche  &#13;&#10;&#13;&#10; La rencontre et l’amitié entre Paul Morand et Marcel Proust, qui fait l’objet d’un chapitre du livre de David Bonneau, est restée dans les mémoires de la littérature ; elle a eu ses hauts et ses bas. Proust, durablement blessé de « l’Ode » de Paul se vengera dans la préface du premier recueil de nouvelles de Morand … sans toutefois que ce dernier ne lui en tienne rigueur. Morand le veillera d’ailleurs toute une matinée, après sa mort dans la nuit du 19 novembre 1922. Proust sera aussi totalement conquis par Hélène, qui lui ouvre en grand les portes de son hôtel particulier et celles du premier étage du Ritz donnant sur les jardins de la Chancellerie. Elle sera sa muse, celle qui lui donnera accès aux têtes, couronnées ou non, qui viennent tenir salon chez elle. Elle sera aussi une mine d’information inépuisable pour répondre à la «  précision maniaque  » que l’écrivain entend donner à sa  Recherche  ; il fera d’ailleurs d’elle un personnage de son œuvre.  &#13;&#10;&#13;&#10; Paul deviendra un écrivain très à la mode après le triomphe d’ Ouvert la nuit,  paru en 1922 et tiré à 50 000 exemplaires. Par la suite, chacun de ses livres sera un immense succès. Son exil suisse aura eu l’avantage — peut-être le seul — de lui permettre de mûrir son œuvre, devenue plus profonde et prenant davantage d’ancrage dans le passé. Il se lancera également dans le cinéma, qui sera cependant pour lui un échec. S’il n’aura jamais eu le Goncourt, il parviendra (après trois tentatives) à endosser l’habit vert pour la plus grande fierté d’Hélène, qui ne pourra néanmoins pas être présente au discours de réception de Paul car elle est alors incapable de bouger et l’amphithéâtre de l’Institut ne peut accueillir de fauteuil roulant. &#13;&#10;&#13;&#10; Quant à Hélène, elle a mis son oisiveté au service de la culture. Fine critique littéraire, mélomane avertie et polyglotte (roumain, allemand, anglais, français, italien, russe, mais aussi latin et grec moderne), il y a «  à l’évidence  » quelque chose de masculin chez cette femme d’un autre siècle. Paul lui-même, en dépit de son attitude phallocrate, reconnaîtra volontiers qu’elle «  le domine intellectuellement  ». Correctrice, éditrice «  et même auteur tant ses corrections auront façonné l’œuvre de Morand  », elle porte un regard expert sur chacun des manuscrits de son mari et n’hésite pas, au besoin, à lui offrir des sujets qui formeront la trame de ses livres. Veillant à la réputation de Paul, sa critique est dure, mais toujours juste. Hélène prendra garde, toute sa longue vie durant, d’offrir à son  Little Boy , comme elle nommait affectueusement son mari, un cadre affectif et matériel et une liberté surveillée, se permettant de le ramener à sa table de travail lorsque son «  indolence naturelle  » le détournait de son œuvre. La littérature sera parvenue à cimenter leur couple, qui devra (en partie) sa longévité à cet énorme travail de l’ombre réalisé par Hélène, faisant véritablement d’elle le «  double en écriture  » de Paul.  &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Thu, 16 Apr 2026 11:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12683-helene-et-paul-morand-un-couple-au-cur-du-xxe-siecle.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Couple &agrave; la fois mythique et insolite, c&eacute;l&egrave;bre et incompris, H&eacute;l&egrave;ne et Paul Morand auront autant fascin&eacute; leurs contemporains que ceux qui, aujourd&rsquo;hui, d&eacute;couvrent leur histoire commune, plus de cinquante ans apr&egrave;s leur mort. Elle (1879-1975), fille de l&rsquo;Orient, n&eacute;e en Roumanie avec des ascendances paternelles grecques, issue d&rsquo;une famille &agrave; la fortune colossale avec laquelle elle entretient des relations compliqu&eacute;es, rompue depuis sa naissance &agrave; la fr&eacute;quentation des salons des milieux aristocratiques, devenue femme d&rsquo;affaires malgr&eacute; elle. Lui (1888-1976), fils unique, ch&eacute;ri et choy&eacute; de parents qui l&rsquo;adoraient et n&rsquo;ont cess&eacute; de le couver jusqu&rsquo;&agrave; leur mort, &eacute;voluant dans un milieu bourgeois boh&egrave;me, solitaire, mari volage et &eacute;crivain reconnu. Ensemble, ils auront form&eacute; &laquo;&nbsp;<em>le couple le plus sulfureux de la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise</em>&nbsp;&raquo;. Une chose est s&ucirc;re : Paul ne serait pas devenu Morand sans H&eacute;l&egrave;ne, cette femme fascinante.&nbsp;</p>

<p>David Bonneau, ancien haut-fonctionnaire, signe ici une biographie somptueuse du couple maudit, se basant sur le journal d&rsquo;H&eacute;l&egrave;ne (qu&rsquo;elle tient quotidiennement et qui lui permet d&rsquo;exercer sa plume et son aisance du verbe), sur les carnets de Paul (que celui-ci a plac&eacute; dans une malle remise &agrave; la Biblioth&egrave;que nationale de France avant de mourir) et sur leur intarissable correspondance.</p>

<p><strong>Des amours compliqu&eacute;es</strong></p>

<p>H&eacute;l&egrave;ne Soutzo (n&eacute;e Chrisoveloni) et Paul Morand se sont d&rsquo;abord crois&eacute;s &agrave; plusieurs reprises avant de se trouver, en d&eacute;cembre 1915, &agrave; un souper en compagnie du diplomate Antoine Bibesco, ami commun. H&eacute;l&egrave;ne, 37 ans, s&eacute;duit Paul par son intelligence ; Paul, de neuf ans son cadet, bluffe H&eacute;l&egrave;ne par son entregent. Il l&rsquo;invite ensuite &agrave; d&eacute;jeuner en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te au Ritz de Londres ; apr&egrave;s une premi&egrave;re nuit au Berkeley, ils ne se quitteront plus. Aujourd&rsquo;hui encore, un demi-si&egrave;cle apr&egrave;s la disparition des deux protagonistes, une question demeure en suspens : qu&rsquo;est-ce qui a bien pu finir par s&eacute;duire &agrave; ce point cette femme, mari&eacute;e &agrave; un prince, riche, au z&eacute;nith de sa f&eacute;minit&eacute;, chez ce &laquo;&nbsp;<em>modeste attach&eacute; d&rsquo;ambassade</em>&nbsp;&raquo; ? Car il faut bien avouer qu&rsquo;au d&eacute;part, ce n&rsquo;est pas une franche passion d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; comme de l&rsquo;autre. Le crescendo amoureux aura &eacute;t&eacute; progressif, H&eacute;l&egrave;ne &eacute;tant d&rsquo;abord rest&eacute;e herm&eacute;tique aux charmes de Paul jusqu&rsquo;&agrave; la &laquo;&nbsp;<em>r&eacute;v&eacute;lation</em>&nbsp;&raquo;, lors d&rsquo;une soir&eacute;e au Claridge&rsquo;s. Coup de foudre r&eacute;ciproque.&nbsp;</p>

<p>H&eacute;l&egrave;ne sera d&rsquo;abord tiraill&eacute;e. Elle est alors mari&eacute;e &mdash; m&ecirc;me si elle est lass&eacute;e des infid&eacute;lit&eacute;s de son &eacute;poux volage, lequel aura m&ecirc;me trois enfants naturels avec sa ma&icirc;tresse Clara Holmes &mdash; et elle a une fille. L&rsquo;exil de Paul durant le premier conflit mondial, qui se retranche derri&egrave;re son statut de diplomate pour &eacute;chapper aux tranch&eacute;es, leur permettra, &agrave; cette premi&egrave;re p&eacute;riode charni&egrave;re de leur vie commune, de consolider leurs amours naissantes. Ce sera &eacute;galement le temps d&rsquo;une vie &laquo;&nbsp;<em>oisive et insouciante, d&eacute;complex&eacute;e de plaisirs, en complet d&eacute;calage avec la guerre qui fait rage</em>&nbsp;&raquo;. Durant toute cette p&eacute;riode, leurs lettres &laquo;&nbsp;<em>exhalent une sensualit&eacute; entrav&eacute;e par la distance</em>&nbsp;&raquo; puisqu&rsquo;ils sont, pour l&rsquo;heure, condamn&eacute;s &agrave; vivre &eacute;loign&eacute;s. Ils se rejoindront &agrave; Rome au d&eacute;but de l&rsquo;ann&eacute;e 1918 dans un &laquo;&nbsp;<em>petit nid</em>&nbsp;&raquo; (la villa Strohl Fern, dans le parc de la Villa Borghese) d&eacute;nich&eacute; par Paul pour abriter leurs amours. Peu &agrave; peu, la passion initiale laisse place aux petits sujets du quotidien, les lettres enflamm&eacute;es cessent ou s&rsquo;espacent, le t&eacute;l&eacute;phone remplace l&rsquo;encre ; et apr&egrave;s de longues absences, les retrouvailles sont parfois d&eacute;cevantes. Et si au d&eacute;part c&rsquo;est plut&ocirc;t lui qui craignait qu&rsquo;elle ne s&rsquo;&eacute;loigne, le rapport de force amoureux ne tardera pas &agrave; s&rsquo;inverser.</p>

<p>Paul m&egrave;nera, &agrave; partir de ses premiers succ&egrave;s litt&eacute;raires, une vie amorale et d&eacute;sinvolte, n&rsquo;h&eacute;sitant pas &agrave; tromper ouvertement celle qui deviendra sa femme le 3 janvier 1927, onze ans apr&egrave;s leur rencontre, quatre ans apr&egrave;s le divorce d&rsquo;H&eacute;l&egrave;ne. Pour l&rsquo;anecdote, les noces auraient d&ucirc; avoir lieu au Siam, sur les rives du Chao Phraya, mais Paul prendra peur et rentrera pr&eacute;cipitamment &agrave; Paris, faisant avorter ce premier projet de mariage. H&eacute;l&egrave;ne souffrira beaucoup des exils (forc&eacute;s ou provoqu&eacute;s) de son amant, d&rsquo;autant qu&rsquo;il n&rsquo;est jamais tr&egrave;s enthousiaste &agrave; l&rsquo;id&eacute;e qu&rsquo;elle l&rsquo;accompagne en voyage car ses p&eacute;riples, qui servent &agrave; nourrir son &oelig;uvre, sont &eacute;galement l&rsquo;occasion de rencontrer d&rsquo;autres femmes. La liste de ses conqu&ecirc;tes &mdash; aristocrates et tr&egrave;s fortun&eacute;es &mdash; dont il se vantera &agrave; de nombreuses reprises, est longue. Trop longue pour H&eacute;l&egrave;ne qui, jalouse, sait qu&rsquo;elle trouvera le salut de son couple dans le mariage m&ecirc;me si cela n&rsquo;alt&egrave;rera pas la fr&eacute;n&eacute;sie de son mari, entretenant un rapport pour le moins d&eacute;complex&eacute; au sexe. Malgr&eacute; tout, deux femmes seulement parviendront &agrave; menacer son couple. Si on ignore tout de la premi&egrave;re, on sait que la seconde s&rsquo;appelle May Schneider ; avec elle, il aura une fille, Elvire, n&eacute;e en janvier 1939.&nbsp;</p>

<p><strong>Une vie confinant au romanesque</strong></p>

<p>Comme le d&eacute;montre avec brio David Bonneau, &laquo;&nbsp;<em>l&rsquo;existence des Morand est un roman d&rsquo;aventure autant qu&rsquo;un r&eacute;cit picaresque</em>&nbsp;&raquo;. Ils traverseront deux guerres loin des &eacute;v&eacute;nements, lui &laquo;&nbsp;<em>confortablement install&eacute; dans les chancelleries, les salons et les palaces</em>&nbsp;&raquo;, presque pein&eacute; que l&rsquo;armistice de 1918 mette fin &agrave; ses &laquo;&nbsp;cong&eacute;s&nbsp;&raquo;, elle faisant preuve de davantage de d&eacute;vouement dans ses tourn&eacute;es des h&ocirc;pitaux pour &laquo;&nbsp;<em>am&eacute;liorer le sort des militaires fran&ccedil;ais</em>&nbsp;&raquo;. Pendant que Paul parcourt le globe, H&eacute;l&egrave;ne re&ccedil;oit le Tout-Paris dans son h&ocirc;tel particulier de l&rsquo;avenue Charles-Floquet. Paul, qui s&rsquo;ennuie ferme dans ces r&eacute;unions, d&eacute;daigne ces sauteries et pr&eacute;f&egrave;re les atmosph&egrave;res interlopes ivres et enfi&eacute;vr&eacute;es en compagnie d&rsquo;artistes comme Jean Cocteau, Marie Laurencin, Valentine Hugo, les Six, Tristan Tzara ou encore Igor Stravinski. Il pr&eacute;pare la Seconde Guerre mondiale &agrave; sa fa&ccedil;on, d&eacute;valisant les boutiques anglaises de leurs derniers cachemires, montant &agrave; cheval une heure chaque matin avant de partir au bureau, nageant dans les baies d&eacute;sert&eacute;es par les baigneurs, alternant bains de soleil et bains de mer lorsqu&rsquo;il est sur la C&ocirc;te d&rsquo;Azur, s&rsquo;occupant de sa ma&icirc;tresse May lorsqu&rsquo;il est &agrave; Paris, rendant visite &agrave; ses amis et cultivant son potager entre deux s&eacute;ances d&rsquo;&eacute;criture.&nbsp;</p>

<p>Ensemble, Paul et H&eacute;l&egrave;ne d&eacute;couvriront le monde (Antilles, &Eacute;tats-Unis, Am&eacute;rique latine, Afrique, Europe &hellip;) et se lieront d&rsquo;amiti&eacute; avec de grandes figures du d&eacute;but du XX<sup>e</sup> si&egrave;cle. Ils rencontreront Albert Londres au Mali alors qu&rsquo;il se documente pour son futur livre <em>Terre d&rsquo;&Eacute;b&egrave;ne</em>, les &eacute;poux Herriot (&Eacute;douard sera Pr&eacute;sident du Conseil) les accompagneront en Afrique Noire, Charlie Chaplin d&icirc;nera avec eux apr&egrave;s un concert au Metropolitan Opera de Broadway, ils partiront &agrave; l&rsquo;assaut du Grand Canyon avec les &eacute;poux Claudel. Ces nombreux voyages permettront &agrave; H&eacute;l&egrave;ne de mieux cerner son mari qu&rsquo;elle d&eacute;crit ironiquement, dans une lettre adress&eacute;e &agrave; sa belle-m&egrave;re, comme n&rsquo;&eacute;tant &laquo;&nbsp;<em>ni un voyageur, ni un explorateur, ni un curieux, ni un nomade, ni un maniaque du rail, ni un passionn&eacute; de la mer</em>&nbsp;&raquo;.</p>

<p>Eux qui auront toujours v&eacute;cu dans des d&eacute;cors grandioses, ils &eacute;volueront dans des paysages exceptionnels durant leur exil post-Seconde guerre. Apr&egrave;s quatorze longues ann&eacute;es d&rsquo;&eacute;loignement, ils retrouveront enfin l&rsquo;h&ocirc;tel particulier d&rsquo;H&eacute;l&egrave;ne, au pied de la tour Eiffel. Paul n&rsquo;y vivra jamais qu&rsquo;en &laquo;&nbsp;<em>passager</em>&nbsp;&raquo; et n&rsquo;en h&eacute;ritera pas. Cette &laquo;&nbsp;<em>belle maison</em>&nbsp;&raquo;, le chef-d&rsquo;&oelig;uvre d&rsquo;H&eacute;l&egrave;ne, sera d&rsquo;ailleurs le seul bien mat&eacute;riel qui lui restera &agrave; la fin de sa vie, alors qu&rsquo;elle sera progressivement ruin&eacute;e par la guerre et de mauvais placements. Tous les &eacute;crivains fran&ccedil;ais d&eacute;fileront dans ce lieu, Proust bien s&ucirc;r, mais aussi Claudel et Gide. &Eacute;galement Mauriac qui, pour l&rsquo;anecdote, sera si complex&eacute; en entrant dans les lieux qu&rsquo;il barrera avec obstination la route de l&rsquo;Acad&eacute;mie &agrave; Paul &agrave; partir de cet instant. Les politiques (&Eacute;douard Herriot, Georges Mandel), les t&ecirc;tes couronn&eacute;es ou d&eacute;chues et les mondains se presseront pour y danser dans le salon. Marcel Pagnol y f&ecirc;tera le triomphe de son <em>Topaze</em> assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Germaine de Rothschild.</p>

<p><strong>Des fautes de parcours</strong></p>

<p>On note avec David Bonneau le peu de consid&eacute;ration de la part de Paul pour ses camarades, mobilis&eacute;s dans l&rsquo;horreur des tranch&eacute;es. Pourtant grand sportif, il aura &eacute;t&eacute; r&eacute;form&eacute; deux fois, la premi&egrave;re en 1910 pendant son service militaire, la seconde au d&eacute;but du premier conflit mondial. Il avouera quelques ann&eacute;es plus tard, dans son journal intime, &laquo;&nbsp;<em>la peur d&rsquo;&ecirc;tre pris &agrave; l&rsquo;arm&eacute;e</em>&nbsp;&raquo;, qui fera d&rsquo;ailleurs na&icirc;tre chez lui une conviction pacifiste qui, apr&egrave;s lui avoir fait traverser le si&egrave;cle sans une &eacute;gratignure, ne le quittera plus jusqu&rsquo;&agrave; sa mort. Entre les deux conflits, son avenir litt&eacute;raire s&rsquo;assombrit ; il ne prend plus au s&eacute;rieux la litt&eacute;rature, comme il l&rsquo;avait fait avant de rencontrer H&eacute;l&egrave;ne, comme il le fera apr&egrave;s 1944 ; les succ&egrave;s litt&eacute;raires s&rsquo;&eacute;loignent. Fin ao&ucirc;t 1939, Paul devient chef de la mission fran&ccedil;aise de guerre &eacute;conomique &agrave; Londres. Pendant les premiers jours de juin 1940, alors que se joue le sort de la France, de l&rsquo;Europe, le destin des Morand, lui, se scelle. Une rencontre manqu&eacute;e &agrave; Londres avec le G&eacute;n&eacute;ral de Gaulle, tout juste nomm&eacute; sous-secr&eacute;taire d&rsquo;&Eacute;tat &agrave; la Guerre, obstruera l&rsquo;&eacute;lection de Morand &agrave; l&rsquo;Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise jusqu&rsquo;en 1968. Le second conflit mondial commence assez mal pour lui : triplement condamn&eacute; pour m&eacute;disance, d&eacute;sob&eacute;issance et abandon de poste, il est mis &agrave; la retraite d&rsquo;office.&nbsp;</p>

<p>Outre un amour inconditionnel pour les chats (ils n&#39;en auront pas moins d&rsquo;une centaine au cours de leur vie), les Morand partageront une passion nettement moins avouable : un antis&eacute;mitisme notoire, profond&eacute;ment enracin&eacute;, et qui pourrait s&rsquo;expliquer, concernant H&eacute;l&egrave;ne, par une ascendance paternelle juive mal &laquo;&nbsp;<em>tol&eacute;r&eacute;e</em>&nbsp;&raquo;, concernant Paul, par l&rsquo;antis&eacute;mitisme assum&eacute; de son p&egrave;re. Paradoxalement, cela ne les emp&ecirc;chera pas d&rsquo;entretenir de &laquo;&nbsp;<em>nombreuses et r&eacute;elles amiti&eacute;s</em>&nbsp;&raquo; avec des juifs, Proust, Georges Mandel, Paul-Louis Weiller et &laquo;&nbsp;<em>toute la galaxie des Rothschild</em>&nbsp;&raquo;. Comment alors expliquer que &laquo;&nbsp;<em>ce couple, entour&eacute; de juifs, qui a sinc&egrave;rement admir&eacute; certains d&rsquo;entre eux pour leur talent et appr&eacute;ci&eacute; leur compagnie, ait pu sombrer dans une telle haine</em>&nbsp;&raquo;, se demande David Bonneau ? Ils fr&eacute;quenteront assid&ucirc;ment les salons d&rsquo;&eacute;crivains collaborationnistes &agrave; partir des ann&eacute;es 1940 et seront de toutes les grandes r&eacute;ceptions donn&eacute;es par l&rsquo;occupant. H&eacute;l&egrave;ne laissera &eacute;clater un profond sentiment pro-germaniste (mais anti-hitl&eacute;rien) d&egrave;s la d&eacute;faite fran&ccedil;aise de 1940, qui sera aviv&eacute; par la r&eacute;volution russe et la menace bolchevik. Dans son esprit comme dans celui de son mari, &laquo;&nbsp;<em>choisir l&rsquo;Allemagne, f&ucirc;t-elle nazie, c&rsquo;est tenter de sauver ce qui peut encore l&rsquo;&ecirc;tre d&rsquo;une Europe qui s&rsquo;est d&eacute;j&agrave; suicid&eacute;e en 1914 face &agrave; un bloc sovi&eacute;tique qui les effraie</em>&nbsp;&raquo;. Aussi, face aux deux blocs am&eacute;ricain et sovi&eacute;tique qui se dessinent &agrave; la fin de la guerre, font-ils le choix de l&rsquo;Europe allemande, ce qui les pousse alors &agrave; passer d&rsquo;une collaboration mondaine &agrave; une collaboration active &mdash; ce qui &eacute;tonnera beaucoup de leurs amis &mdash; par pure &laquo;&nbsp;<em>conviction patriotique</em>&nbsp;&raquo;. &nbsp;</p>

<p>Apr&egrave;s la d&eacute;faite, Paul est appel&eacute; &agrave; de nouvelles fonctions &agrave; Vichy. H&eacute;l&egrave;ne reste &agrave; Paris ; une double vie commence. &laquo;&nbsp;<em>On mange et on s&rsquo;amuse si bien qu&rsquo;on en oublierait presque que la guerre est toujours l&agrave;</em>&nbsp;&raquo;. Lorsque &laquo;&nbsp;<em>l&rsquo;ombre de la chute de l&rsquo;arm&eacute;e allemande</em>&nbsp;&raquo; commence &agrave;<em> </em>planer, Morand cherchera &agrave; fuir &agrave; l&rsquo;&eacute;tranger. Il sera d&rsquo;abord envoy&eacute; en Roumanie o&ugrave;, sur ses dix mois de fonctions officielles, il en passera plus de la moiti&eacute; en France. Il partira ensuite <em>in extremis</em> en Suisse, &agrave; Berne, en juillet 1944. Lorsque le gouvernement de Vichy tombe, la mission de Paul s&rsquo;arr&ecirc;te. L&rsquo;opprobre s&rsquo;abat alors durablement sur les Morand ; c&rsquo;est le d&eacute;but de trois ann&eacute;es d&rsquo;&eacute;preuves hors de France. Eux qui ont toujours men&eacute; grand train se retrouvent sans le sou : leurs avoirs sont bloqu&eacute;s et Morand a &eacute;t&eacute; r&eacute;voqu&eacute; de la fonction publique sans indemnit&eacute;. Ils laisseront passer l&rsquo;orage, Paul travaillant et montant &agrave; Gstaad ou &agrave; Saint-Moritz pour skier en short d&rsquo;occasion, retrouvant pour l&rsquo;occasion Coco Chanel, elle aussi exil&eacute;e. En 1947, ils obtiennent enfin un visa provisoire et s&rsquo;emploient &agrave; reconstituer un cercle amical. Ils accueilleront les Onassis, H&eacute;l&egrave;ne se rendra aux d&eacute;fil&eacute;s de Christian Dior, et, retrouvant le go&ucirc;t des voyages, ils seront de nouveau invit&eacute;s aux grands bals qui reviennent &agrave; la mode partout en Europe.&nbsp;</p>

<p><strong>Une vie intellectuelle riche</strong></p>

<p>La rencontre et l&rsquo;amiti&eacute; entre Paul Morand et Marcel Proust, qui fait l&rsquo;objet d&rsquo;un chapitre du livre de David Bonneau, est rest&eacute;e dans les m&eacute;moires de la litt&eacute;rature ; elle a eu ses hauts et ses bas. Proust, durablement bless&eacute; de &laquo;&nbsp;l&rsquo;Ode&nbsp;&raquo; de Paul se vengera dans la pr&eacute;face du premier recueil de nouvelles de Morand &hellip; sans toutefois que ce dernier ne lui en tienne rigueur. Morand le veillera d&rsquo;ailleurs toute une matin&eacute;e, apr&egrave;s sa mort dans la nuit du 19 novembre 1922. Proust sera aussi totalement conquis par H&eacute;l&egrave;ne, qui lui ouvre en grand les portes de son h&ocirc;tel particulier et celles du premier &eacute;tage du Ritz donnant sur les jardins de la Chancellerie. Elle sera sa muse, celle qui lui donnera acc&egrave;s aux t&ecirc;tes, couronn&eacute;es ou non, qui viennent tenir salon chez elle. Elle sera aussi une mine d&rsquo;information in&eacute;puisable pour r&eacute;pondre &agrave; la &laquo;&nbsp;<em>pr&eacute;cision maniaque</em>&nbsp;&raquo; que l&rsquo;&eacute;crivain entend donner &agrave; sa <em>Recherche</em> ; il fera d&rsquo;ailleurs d&rsquo;elle un personnage de son &oelig;uvre.&nbsp;</p>

<p>Paul deviendra un &eacute;crivain tr&egrave;s &agrave; la mode apr&egrave;s le triomphe d&rsquo;<em>Ouvert la nuit,</em> paru en 1922 et tir&eacute; &agrave; 50 000 exemplaires. Par la suite, chacun de ses livres sera un immense succ&egrave;s. Son exil suisse aura eu l&rsquo;avantage &mdash; peut-&ecirc;tre le seul &mdash; de lui permettre de m&ucirc;rir son &oelig;uvre, devenue plus profonde et prenant davantage d&rsquo;ancrage dans le pass&eacute;. Il se lancera &eacute;galement dans le cin&eacute;ma, qui sera cependant pour lui un &eacute;chec. S&rsquo;il n&rsquo;aura jamais eu le Goncourt, il parviendra (apr&egrave;s trois tentatives) &agrave; endosser l&rsquo;habit vert pour la plus grande fiert&eacute; d&rsquo;H&eacute;l&egrave;ne, qui ne pourra n&eacute;anmoins pas &ecirc;tre pr&eacute;sente au discours de r&eacute;ception de Paul car elle est alors incapable de bouger et l&rsquo;amphith&eacute;&acirc;tre de l&rsquo;Institut ne peut accueillir de fauteuil roulant.</p>

<p>Quant &agrave; H&eacute;l&egrave;ne, elle a mis son oisivet&eacute; au service de la culture. Fine critique litt&eacute;raire, m&eacute;lomane avertie et polyglotte (roumain, allemand, anglais, fran&ccedil;ais, italien, russe, mais aussi latin et grec moderne), il y a &laquo;<em>&nbsp;&agrave; l&rsquo;&eacute;vidence</em>&nbsp;&raquo; quelque chose de masculin chez cette femme d&rsquo;un autre si&egrave;cle. Paul lui-m&ecirc;me, en d&eacute;pit de son attitude phallocrate, reconna&icirc;tra volontiers qu&rsquo;elle &laquo;&nbsp;<em>le domine intellectuellement</em>&nbsp;&raquo;. Correctrice, &eacute;ditrice &laquo;<em>&nbsp;et m&ecirc;me auteur tant ses corrections auront fa&ccedil;onn&eacute; l&rsquo;&oelig;uvre de Morand</em>&nbsp;&raquo;, elle porte un regard expert sur chacun des manuscrits de son mari et n&rsquo;h&eacute;site pas, au besoin, &agrave; lui offrir des sujets qui formeront la trame de ses livres. Veillant &agrave; la r&eacute;putation de Paul, sa critique est dure, mais toujours juste. H&eacute;l&egrave;ne prendra garde, toute sa longue vie durant, d&rsquo;offrir &agrave; son <em>Little Boy</em>, comme elle nommait affectueusement son mari, un cadre affectif et mat&eacute;riel et une libert&eacute; surveill&eacute;e, se permettant de le ramener &agrave; sa table de travail lorsque son &laquo;&nbsp;<em>indolence naturelle</em>&nbsp;&raquo; le d&eacute;tournait de son &oelig;uvre. La litt&eacute;rature sera parvenue &agrave; cimenter leur couple, qui devra (en partie) sa long&eacute;vit&eacute; &agrave; cet &eacute;norme travail de l&rsquo;ombre r&eacute;alis&eacute; par H&eacute;l&egrave;ne, faisant v&eacute;ritablement d&rsquo;elle le &laquo;&nbsp;<em>double en &eacute;criture</em>&nbsp;&raquo; de Paul.&nbsp;</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Quand l’Allemagne tenta de faire la paix avec elle-même</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12686-quand-lallemagne-tenta-de-faire-la-paix-avec-elle-meme.htm</link>
         <description> En choisissant d’étudier, dans son ouvrage  Le Temps des loups , une période relativement restreinte de l’histoire allemande (les dix années qui suivirent la défaite du régime nazi), Harald Jähner s’offre la possibilité d’une plongée détaillée dans ce que fut la société d’après-guerre outre-Rhin. Dans ce premier livre paru en 2019 et traduit aux éditions Actes Sud en 2024, le journaliste berlinois varie les angles afin de donner une vision nuancée de cette période charnière de l’histoire allemande. &#13;&#10;&#13;&#10; Aujourd’hui, le spectre de la Seconde Guerre mondiale, qui a longtemps servi de garde-fou à la scène politique d’outre-Rhin dans ses relations avec l’extrême droite, s’éloigne peu à peu. Dans ce contexte, une telle étude, consacrée à une période qui a cristallisé la relation de l’Allemagne avec son passé pour des décennies, paraît essentielle. &#13;&#10;&#13;&#10; À travers une approche panoptique, mêlant analyses culturelle, sociologique, économique et intime, Harald Jähner restitue toute sa complexité à l’Allemagne vaincue. Sans juger, mais sans occulter ses parts d’ombre, il donne à voir une société d’après-guerre profondément coupable, blessée, mais paradoxalement pleine de vie. &#13;&#10;&#13;&#10;  Une histoire intime de l’« année zéro »  &#13;&#10;&#13;&#10; Le « temps des loups », c’est d’abord celui d’une société mise à nu par la misère, la déshérence morale et l’absence de repères — géographiques (les villes sont détruites, les populations déplacées), sociaux et culturels — ainsi que par la perte d’un idéal qui, bien que profondément pervers, avait cimenté le  Volk  allemand pendant plus de douze ans. Dans cette population qui en réalité ne fait plus société, les hommes et les femmes vivent d’expédients et n’ont pour boussole morale que leur survie et accessoirement celle de leur « meute ». &#13;&#10;&#13;&#10; L’un des mérites de la plume très documentée de Harald Jähner est de nous faire vivre au plus près ce que représentèrent ces toutes premières années d’après-guerre pour l’Allemand lambda, vaincu mais dont la fierté d’avoir tenu tête au monde est loin d’être effacée. Le contraste entre l’ hubris  passée et le caractère prosaïque des défis du quotidien sert de fil rouge à la description de ces « années zéro », où les  Trümmerfrauen  (littéralement, « femmes des ruines ») transportaient les seaux de gravats pendant que des intellectuels et artistes, avides d’éprouver par eux-mêmes le vertige de cette chute, arpentaient les ruines, l’appareil photo à la main. &#13;&#10;&#13;&#10; Dans ce contexte qui confine à l’absurde, où celles et ceux qui en ont les moyens vivent une forme de libération sexuelle digne des Années folles — les GI américains en plus —, le retour des « hommes au bout du rouleau » offre un spectacle à la fois poignant et ridicule. Les femmes ont du mal à reconnaître ces hommes changés, qu’elles n’ont parfois pas vus depuis dix ans, et ceux-ci éprouvent des peines infinies à retrouver une place au sein du foyer. Souvent profondément imprégnés de fierté nazie, mais forcés de constater la défaite et la misère, ils se montrent grognons, autoritaires et parfois violents envers leurs familles. Selon la formule d’Hildegard Knef «  Les hommes allemands ont perdu la guerre, ils veulent à présent la gagner dans la chambre à coucher » . &#13;&#10;&#13;&#10;  Reconstruire, mais comment, et avec qui ?  &#13;&#10;&#13;&#10; Au-delà des déceptions et des dérèglements de la vie intime, c‘est l’idée même de société allemande, qui paraissait une évidence sous la dictature nazie, qui s’est évanouie dans l’humiliation de la défaite, la misère et les migrations forcées. &#13;&#10;&#13;&#10; Alors que la vie économique dans les grandes villes s‘organise peu à peu autour d’un vaste système de troc informel, alimenté par les pillages et la contrebande, tous les Allemands n’ont pas vécu la guerre de la même manière, et tous n’en sortent pas égaux sur le plan matériel. Certains ont tout perdu, soit parce que leur  Heimat  (patrie, foyer) a été envahi par l‘Armée Rouge, soit parce qu’il s’est volatilisé sous les bombes alliées ; d’autres n’ont vu passer la guerre que de loin. Ces derniers voient d’un mauvais œil les vagabonds venus de l’Est, qui viennent parfois occuper les maisons d’anciens voisins disparus ou vivre dans des baraquements bâtis à leur intention par les autorités. La question de la prise en charge de ces populations dans le besoin, et surtout celle de l’indemnisation des pertes, restera un point de tension durable pour la société allemande. &#13;&#10;&#13;&#10; Pourtant, il faut bien s’accommoder de ces nouveaux voisins, et la nécessité de reconstruire et d’aller de l’avant donne lieu à de grands succès, qui deviendront autant de mythes fondateurs du « miracle économique » allemand. Harald Jähner consacre de longues pages à Wolfsburg, la ville de Volkswagen, qui illustre parfaitement cette idée d’une renaissance par l’économie et la recherche du confort matériel. Partie d’une  tabula rasa  (la ville n‘existait pas en 1945), surmontant un contexte économique chancelant à ses débuts (le Reichsmark avec lequel sont payés les ouvriers ne vaut quasiment rien), la ville devient rapidement le fleuron d’une industrie triomphante. Mais l’auteur n’occulte pas la part sombre de ce succès : une organisation autoritaire rappelant à beaucoup la Wehrmacht, dans une ville-usine où des partis réminiscents du nazisme réalisent des scores élevés jusque dans les années 1950. &#13;&#10;&#13;&#10;  L’Allemagne aurait-elle pu se relever seule ?  &#13;&#10;&#13;&#10; Si les Allemands ont fini par dépasser leurs conflits intérieurs et se tourner vers l’avenir, c’est aussi grâce à l’accompagnement des puissances occupantes. Hans Habe, Américain naturalisé d’origine juive hongroise, écrivain à succès et intellectuel bien connecté à la diaspora allemande, joua un rôle clé dans la réouverture du débat intellectuel en Allemagne dès 1945 avec la création, à Munich, de la  Neue Zeitung . Il contribua à renouer le dialogue entre l’intelligentsia de l’exil (Mann, Adorno, Frisch…) et ceux qui se décrivaient alors comme « les exilés de l’intérieur » (Karl Jaspers). &#13;&#10;&#13;&#10; On suit également avec intérêt les efforts d’Alfred Döblin, l’auteur d’ Alexanderplatz  (1929), dans la zone d’occupation française. Exilé dès l’arrivée au pouvoir du parti nazi, ce fin peintre de la société berlinoise de l’entre-deux-guerres porte sur ses compatriotes un regard extérieur et tente de diffuser la culture française Outre-Rhin. Désabusé face au décalage créé par la guerre entre lui et ceux qui l’ont vécue à l’intérieur des frontières du  Reich,  il conclut : «  Il sera beaucoup plus facile [aux Allemands] de reconstruire leurs villes que de les amener à prendre connaissance de ce qu’ils ont vécu et à comprendre comment c’est arrivé  ». &#13;&#10;&#13;&#10;  « L’esthétique de l’insouciance » et le refoulement  &#13;&#10;&#13;&#10; Dans un passage typique de son approche, mêlant incursions dans l’intimité des ménages et considérations plus amples sur la société, Jähner évoque le rôle symbolique que joua la « table en forme de rein » (ou  Nierentisch ) dans l’élaboration d’un nouveau quotidien. Alors que le mobilier du  Reich  se voulait imposant et démonstratif, la  Nierentisch  était une pièce de mobilier «  amusante  » au design léger appuyé sur des pieds coniques et penchés — tout le contraire de la stabilité et de l’emphase qui caractérisait la période précédente. Avec la  Nierentisch , c’est tout un vocabulaire esthétique qui cherche à faire table rase du passé. &#13;&#10;&#13;&#10; Là encore, la rupture avec l’époque nazie est accompagnée par les puissances occupantes, au premier chef les États-Unis qui, à travers la CIA et des artistes tels que Jackson Pollock, imposent de nouvelles formes artistiques, et ce jusque dans les foyers (vêtements, rideaux et papiers peints aux motifs abstraits). L’enjeu est de taille : il s’agit de dessiner un futur débarrassé de toute référence esthétique à la tradition telle que la concevaient les nazis, qui permettrait à la société allemande de se regarder elle-même sans être confrontée aux horreurs du passé. Cette rupture, en partie imposée de l’extérieur, est néanmoins adoptée avec enthousiasme par les Allemands comme une ouverture vers un monde nouveau tout au long des années 1950. &#13;&#10;&#13;&#10; C’est justement sur ce dépassement — et ce refoulement, nécessairement imparfait —, que Harald Jähner choisit de conclure son ouvrage. Alors que les grands procès, comme ceux de Nüremberg en 1946, mettent en scène une Allemagne coupable mais sur la voie de la rédemption, la persistance de partis d’inspiration nazie et d’un antisémitisme latent continue de hanter la société. Devant la tâche impossible de transformer la société du tout au tout, «  la majorité des Allemands souhaitaient qu’on recouvre [le passé] du manteau de l’oubli  ». Ainsi, tandis que des scandales et débats parfois sidérants (certains allant jusqu’à réclamer l’indemnisation des « victimes de la dénazification ») parvenaient au monde extérieur, les Allemands d’après-guerre, loin de l’image d’eux-mêmes qu’ils se construisaient en rupture avec le passé, continuaient d’apparaître comme «  un peuple énigmatique et inquiétant  », pour eux-mêmes comme pour les autres. &#13;&#10;&#13;&#10; C’est bien la question qui sous-tend la lecture de cet ouvrage à la fois détaillé et alerte, nourri de détails révélateurs et parfois cocasses sur la vie quotidienne d’une Allemagne titubante, misérable et fière à la fois : le travail accompli, avec l’appui des Alliés, pendant les dix années ayant suivi la guerre — et prolongé et amplifié dans les décennies suivantes —, peut-il garantir que la société allemande ne sombrera pas de nouveau dans ses pires travers ? Au-delà de l’Allemagne, c’est à l’ensemble des démocraties occidentales, où les digues patiemment mais imparfaitement construites après 1945 semblent sur le point de sauter une à une, que Harald Jähner semble adresser cette question. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Thu, 16 Apr 2026 10:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12686-quand-lallemagne-tenta-de-faire-la-paix-avec-elle-meme.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>En choisissant d&rsquo;&eacute;tudier, dans son ouvrage <em>Le Temps des loups</em>, une p&eacute;riode relativement restreinte de l&rsquo;histoire allemande (les dix ann&eacute;es qui suivirent la d&eacute;faite du r&eacute;gime nazi), Harald J&auml;hner s&rsquo;offre la possibilit&eacute; d&rsquo;une plong&eacute;e d&eacute;taill&eacute;e dans ce que fut la soci&eacute;t&eacute; d&rsquo;apr&egrave;s-guerre outre-Rhin. Dans ce premier livre paru en 2019 et traduit aux &eacute;ditions Actes Sud en 2024, le journaliste berlinois varie les angles afin de donner une vision nuanc&eacute;e de cette p&eacute;riode charni&egrave;re de l&rsquo;histoire allemande.</p>

<p>Aujourd&rsquo;hui, le spectre de la Seconde Guerre mondiale, qui a longtemps servi de garde-fou &agrave; la sc&egrave;ne politique d&rsquo;outre-Rhin dans ses relations avec l&rsquo;extr&ecirc;me droite, s&rsquo;&eacute;loigne peu &agrave; peu. Dans ce contexte, une telle &eacute;tude, consacr&eacute;e &agrave; une p&eacute;riode qui a cristallis&eacute; la relation de l&rsquo;Allemagne avec son pass&eacute; pour des d&eacute;cennies, para&icirc;t essentielle.</p>

<p>&Agrave; travers une approche panoptique, m&ecirc;lant analyses culturelle, sociologique, &eacute;conomique et intime, Harald J&auml;hner restitue toute sa complexit&eacute; &agrave; l&rsquo;Allemagne vaincue. Sans juger, mais sans occulter ses parts d&rsquo;ombre, il donne &agrave; voir une soci&eacute;t&eacute; d&rsquo;apr&egrave;s-guerre profond&eacute;ment coupable, bless&eacute;e, mais paradoxalement pleine de vie.</p>

<p><strong>Une histoire intime de l&rsquo;&laquo; ann&eacute;e z&eacute;ro &raquo;</strong></p>

<p>Le &laquo; temps des loups &raquo;, c&rsquo;est d&rsquo;abord celui d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; mise &agrave; nu par la mis&egrave;re, la d&eacute;sh&eacute;rence morale et l&rsquo;absence de rep&egrave;res &mdash; g&eacute;ographiques (les villes sont d&eacute;truites, les populations d&eacute;plac&eacute;es), sociaux et culturels &mdash; ainsi que par la perte d&rsquo;un id&eacute;al qui, bien que profond&eacute;ment pervers, avait ciment&eacute; le <em>Volk </em>allemand pendant plus de douze ans. Dans cette population qui en r&eacute;alit&eacute; ne fait plus soci&eacute;t&eacute;, les hommes et les femmes vivent d&rsquo;exp&eacute;dients et n&rsquo;ont pour boussole morale que leur survie et accessoirement celle de leur &laquo; meute &raquo;.</p>

<p>L&rsquo;un des m&eacute;rites de la plume tr&egrave;s document&eacute;e de Harald J&auml;hner est de nous faire vivre au plus pr&egrave;s ce que repr&eacute;sent&egrave;rent ces toutes premi&egrave;res ann&eacute;es d&rsquo;apr&egrave;s-guerre pour l&rsquo;Allemand lambda, vaincu mais dont la fiert&eacute; d&rsquo;avoir tenu t&ecirc;te au monde est loin d&rsquo;&ecirc;tre effac&eacute;e. Le contraste entre l&rsquo;<em>hubris</em> pass&eacute;e et le caract&egrave;re prosa&iuml;que des d&eacute;fis du quotidien sert de fil rouge &agrave; la description de ces &laquo; ann&eacute;es z&eacute;ro &raquo;, o&ugrave; les <em>Tr&uuml;mmerfrauen&nbsp;</em>(litt&eacute;ralement, &laquo; femmes des ruines &raquo;) transportaient les seaux de gravats pendant que des intellectuels et artistes, avides d&rsquo;&eacute;prouver par eux-m&ecirc;mes le vertige de cette chute, arpentaient les ruines, l&rsquo;appareil photo &agrave; la main.</p>

<p>Dans ce contexte qui confine &agrave; l&rsquo;absurde, o&ugrave; celles et ceux qui en ont les moyens vivent une forme de lib&eacute;ration sexuelle digne des Ann&eacute;es folles&nbsp;&mdash; les GI am&eacute;ricains en plus &mdash;, le retour des &laquo; hommes au bout du rouleau &raquo; offre un spectacle &agrave; la fois poignant et ridicule. Les femmes ont du mal &agrave; reconna&icirc;tre ces hommes chang&eacute;s, qu&rsquo;elles n&rsquo;ont parfois pas vus depuis dix ans, et ceux-ci &eacute;prouvent des peines infinies &agrave; retrouver une place au sein du foyer. Souvent profond&eacute;ment impr&eacute;gn&eacute;s de fiert&eacute; nazie, mais forc&eacute;s de constater la d&eacute;faite et la mis&egrave;re, ils se montrent grognons, autoritaires et parfois violents envers leurs familles. Selon la formule d&rsquo;Hildegard Knef &laquo; <em>Les hommes allemands ont perdu la guerre, ils veulent &agrave; pr&eacute;sent la gagner dans la chambre &agrave; coucher &raquo;</em>.</p>

<p><strong>Reconstruire, mais comment, et avec qui ?</strong></p>

<p style="margin-left:0cm">Au-del&agrave; des d&eacute;ceptions et des d&eacute;r&egrave;glements de la vie intime, c&lsquo;est l&rsquo;id&eacute;e m&ecirc;me de soci&eacute;t&eacute; allemande, qui paraissait une &eacute;vidence sous la dictature nazie, qui s&rsquo;est &eacute;vanouie dans l&rsquo;humiliation de la d&eacute;faite, la mis&egrave;re et les migrations forc&eacute;es.</p>

<p style="margin-left:0cm">Alors que la vie &eacute;conomique dans les grandes villes s&lsquo;organise peu &agrave; peu autour d&rsquo;un vaste syst&egrave;me de troc informel, aliment&eacute; par les pillages et la contrebande, tous les Allemands n&rsquo;ont pas v&eacute;cu la guerre de la m&ecirc;me mani&egrave;re, et tous n&rsquo;en sortent pas &eacute;gaux sur le plan mat&eacute;riel. Certains ont tout perdu, soit parce que leur <em>Heimat&nbsp;</em>(patrie, foyer) a &eacute;t&eacute; envahi par l&lsquo;Arm&eacute;e Rouge, soit parce qu&rsquo;il s&rsquo;est volatilis&eacute; sous les bombes alli&eacute;es ; d&rsquo;autres n&rsquo;ont vu passer la guerre que de loin. Ces derniers voient d&rsquo;un mauvais &oelig;il les vagabonds venus de l&rsquo;Est, qui viennent parfois occuper les maisons d&rsquo;anciens voisins disparus ou vivre dans des baraquements b&acirc;tis &agrave; leur intention par les autorit&eacute;s. La question de la prise en charge de ces populations dans le besoin, et surtout celle de l&rsquo;indemnisation des pertes, restera un point de tension durable pour la soci&eacute;t&eacute; allemande.</p>

<p>Pourtant, il faut bien s&rsquo;accommoder de ces nouveaux voisins, et la n&eacute;cessit&eacute; de reconstruire et d&rsquo;aller de l&rsquo;avant donne lieu &agrave; de grands succ&egrave;s, qui deviendront autant de mythes fondateurs du &laquo; miracle &eacute;conomique &raquo; allemand. Harald J&auml;hner consacre de longues pages &agrave; Wolfsburg, la ville de Volkswagen, qui illustre parfaitement cette id&eacute;e d&rsquo;une renaissance par l&rsquo;&eacute;conomie et la recherche du confort mat&eacute;riel. Partie d&rsquo;une <em>tabula rasa</em> (la ville n&lsquo;existait pas en 1945), surmontant un contexte &eacute;conomique chancelant &agrave; ses d&eacute;buts (le Reichsmark avec lequel sont pay&eacute;s les ouvriers ne vaut quasiment rien), la ville devient rapidement le fleuron d&rsquo;une industrie triomphante. Mais l&rsquo;auteur n&rsquo;occulte pas la part sombre de ce succ&egrave;s : une organisation autoritaire rappelant &agrave; beaucoup la Wehrmacht, dans une ville-usine o&ugrave; des partis r&eacute;miniscents du nazisme r&eacute;alisent des scores &eacute;lev&eacute;s jusque dans les ann&eacute;es 1950.</p>

<p><strong>L&rsquo;Allemagne aurait-elle pu se relever seule ?</strong></p>

<p>Si les Allemands ont fini par d&eacute;passer leurs conflits int&eacute;rieurs et se tourner vers l&rsquo;avenir, c&rsquo;est aussi gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;accompagnement des puissances occupantes. Hans Habe, Am&eacute;ricain naturalis&eacute; d&rsquo;origine juive hongroise, &eacute;crivain &agrave; succ&egrave;s et intellectuel bien connect&eacute; &agrave; la diaspora allemande, joua un r&ocirc;le cl&eacute; dans la r&eacute;ouverture du d&eacute;bat intellectuel en Allemagne d&egrave;s 1945 avec la cr&eacute;ation, &agrave; Munich, de la <em>Neue Zeitung</em>. Il contribua &agrave; renouer le dialogue entre l&rsquo;intelligentsia de l&rsquo;exil (Mann, Adorno, Frisch&hellip;) et ceux qui se d&eacute;crivaient alors comme &laquo; les exil&eacute;s de l&rsquo;int&eacute;rieur &raquo; (Karl Jaspers).</p>

<p>On suit &eacute;galement avec int&eacute;r&ecirc;t les efforts d&rsquo;Alfred D&ouml;blin, l&rsquo;auteur d&rsquo;<em>Alexanderplatz </em>(1929), dans la zone d&rsquo;occupation fran&ccedil;aise. Exil&eacute; d&egrave;s l&rsquo;arriv&eacute;e au pouvoir du parti nazi, ce fin peintre de la soci&eacute;t&eacute; berlinoise de l&rsquo;entre-deux-guerres porte sur ses compatriotes un regard ext&eacute;rieur et tente de diffuser la culture fran&ccedil;aise Outre-Rhin. D&eacute;sabus&eacute; face au d&eacute;calage cr&eacute;&eacute; par la guerre entre lui et ceux qui l&rsquo;ont v&eacute;cue &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur des fronti&egrave;res du <em>Reich, </em>il conclut : &laquo; <em>Il sera beaucoup plus facile [aux Allemands] de reconstruire leurs villes que de les amener &agrave; prendre connaissance de ce qu&rsquo;ils ont v&eacute;cu et &agrave; comprendre comment c&rsquo;est arriv&eacute;</em> &raquo;.</p>

<p><strong>&laquo; L&rsquo;esth&eacute;tique de l&rsquo;insouciance &raquo; et le refoulement</strong></p>

<p>Dans un passage typique de son approche, m&ecirc;lant incursions dans l&rsquo;intimit&eacute; des m&eacute;nages et consid&eacute;rations plus amples sur la soci&eacute;t&eacute;, J&auml;hner &eacute;voque le r&ocirc;le symbolique que joua la &laquo; table en forme de rein &raquo; (ou <em>Nierentisch</em>) dans l&rsquo;&eacute;laboration d&rsquo;un nouveau quotidien. Alors que le mobilier du <em>Reich </em>se voulait imposant et d&eacute;monstratif, la <em>Nierentisch</em> &eacute;tait une pi&egrave;ce de mobilier &laquo; <em>amusante</em> &raquo; au design l&eacute;ger appuy&eacute; sur des pieds coniques et pench&eacute;s &mdash; tout le contraire de la stabilit&eacute; et de l&rsquo;emphase qui caract&eacute;risait la p&eacute;riode pr&eacute;c&eacute;dente. Avec la <em>Nierentisch</em>, c&rsquo;est tout un vocabulaire esth&eacute;tique qui cherche &agrave; faire table rase du pass&eacute;.</p>

<p>L&agrave; encore, la rupture avec l&rsquo;&eacute;poque nazie est accompagn&eacute;e par les puissances occupantes, au premier chef les &Eacute;tats-Unis qui, &agrave; travers la CIA et des artistes tels que Jackson Pollock, imposent de nouvelles formes artistiques, et ce jusque dans les foyers (v&ecirc;tements, rideaux et papiers peints aux motifs abstraits). L&rsquo;enjeu est de taille : il s&rsquo;agit de dessiner un futur d&eacute;barrass&eacute; de toute r&eacute;f&eacute;rence esth&eacute;tique &agrave; la tradition telle que la concevaient les nazis, qui permettrait &agrave; la soci&eacute;t&eacute; allemande de se regarder elle-m&ecirc;me sans &ecirc;tre confront&eacute;e aux horreurs du pass&eacute;. Cette rupture, en partie impos&eacute;e de l&rsquo;ext&eacute;rieur, est n&eacute;anmoins adopt&eacute;e avec enthousiasme par les Allemands comme une ouverture vers un monde nouveau tout au long des ann&eacute;es 1950.</p>

<p>C&rsquo;est justement sur ce d&eacute;passement &mdash; et ce refoulement, n&eacute;cessairement imparfait &mdash;, que Harald J&auml;hner choisit de conclure son ouvrage. Alors que les grands proc&egrave;s, comme ceux de N&uuml;remberg en 1946, mettent en sc&egrave;ne une Allemagne coupable mais sur la voie de la r&eacute;demption, la persistance de partis d&rsquo;inspiration nazie et d&rsquo;un antis&eacute;mitisme latent continue de hanter la soci&eacute;t&eacute;. Devant la t&acirc;che impossible de transformer la soci&eacute;t&eacute; du tout au tout, &laquo; <em>la majorit&eacute; des Allemands souhaitaient qu&rsquo;on recouvre [le pass&eacute;] du manteau de l&rsquo;oubli</em> &raquo;. Ainsi, tandis que des scandales et d&eacute;bats parfois sid&eacute;rants (certains allant jusqu&rsquo;&agrave; r&eacute;clamer l&rsquo;indemnisation des &laquo; victimes de la d&eacute;nazification &raquo;) parvenaient au monde ext&eacute;rieur, les Allemands d&rsquo;apr&egrave;s-guerre, loin de l&rsquo;image d&rsquo;eux-m&ecirc;mes qu&rsquo;ils se construisaient en rupture avec le pass&eacute;, continuaient d&rsquo;appara&icirc;tre comme &laquo; <em>un peuple &eacute;nigmatique et inqui&eacute;tant</em> &raquo;, pour eux-m&ecirc;mes comme pour les autres.</p>

<p>C&rsquo;est bien la question qui sous-tend la lecture de cet ouvrage &agrave; la fois d&eacute;taill&eacute; et alerte, nourri de d&eacute;tails r&eacute;v&eacute;lateurs et parfois cocasses sur la vie quotidienne d&rsquo;une Allemagne titubante, mis&eacute;rable et fi&egrave;re &agrave; la fois : le travail accompli, avec l&rsquo;appui des Alli&eacute;s, pendant les dix ann&eacute;es ayant suivi la guerre &mdash; et prolong&eacute; et amplifi&eacute; dans les d&eacute;cennies suivantes &mdash;, peut-il garantir que la soci&eacute;t&eacute; allemande ne sombrera pas de nouveau dans ses pires travers ? Au-del&agrave; de l&rsquo;Allemagne, c&rsquo;est &agrave; l&rsquo;ensemble des d&eacute;mocraties occidentales, o&ugrave; les digues patiemment mais imparfaitement construites apr&egrave;s 1945 semblent sur le point de sauter une &agrave; une, que Harald J&auml;hner semble adresser cette question.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Calder : un portrait de l'artiste à deux voix</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12675-calder-un-portrait-de-lartiste-a-deux-voix.htm</link>
         <description> En consacrant un ouvrage à Alexandre Calder, l’écrivain et commissaire d’exposition Yannick Mercoyrol n’entend pas répéter les considérations éculées sur son œuvre. Il propose bien plutôt un « pas de deux » — expression qui donne son titre à l’ouvrage — offrant un portrait incarné de l’artiste. Il s’agit en effet de croiser la voix du critique avec celle de l’épouse de Calder, Louisa James, sur la base du journal de vie qu’elle a rédigé — qualifié ici de « foutraque » ( sic ). Ce dialogue permet de restituer la vitalité de l’œuvre et de la présenter dans son mouvement même de création. &#13;&#10;&#13;&#10; Il ne s’agit pas de la même entreprise que de s’atteler à décrire indéfiniment l’artiste lui-même — un homme débonnaire, géant bonhomme et rigolard — ou de se concentrer sur ses œuvres. De fait, Calder est «  indifférent à toute stature de maître, peu expansif, mais très sociable, pas foncièrement engagé ni théoricien dans l’âme  » ; «  il n’occupe aucune position de surplomb ni de glorieuse marginalité  ». L’auteur remarque d’ailleurs, à propos de « l’homme », qu’il n’existe pas de biographie de Calder et que, même dans les films qui lui sont consacrés, il ne se passe rien. &#13;&#10;&#13;&#10; Ce constat peut toutefois recevoir une autre interprétation, que l’auteur précise également : Calder aurait choisi de se tenir à distance du monde afin de laisser toute la place à ses œuvres, les affranchissant ainsi de l’ego de l’artiste et de toute référence à une réalité quelconque. Une anecdote rapportée par Louisa James éclaire ce point. Lors d’un tournage, Calder est filmé en train de déjeuner ; l’équipe, déconcertée, cherche l’artiste au travail plutôt que l’homme. C’est finalement à Calder que cela donner raison, puisqu’il donne à voir l’homme lui-même. &#13;&#10;&#13;&#10; C’est ainsi que Calder se défait de la célèbre équation « l’homme et l’œuvre ». Il invite à interroger l’œuvre dans ses tenants et aboutissants, sans se perdre dans des détails biographiques, mais en revenant à ce que signifie une existence enfantine en milieu artiste, puis l’apprentissage de multiples techniques — autant de voies ouvertes vers un devenir artiste, difficile à saisir dans les termes de la vocation et de la création. &#13;&#10;&#13;&#10; L’examen de nombreuses œuvres permet à l’auteur de jouer sur les contrastes propres à la production de Calder : d’un côté, la matérialité indéniable et presque massive des grandes structures installées au cœur des villes ; de l’autre, la grâce aérienne des mobiles et des objets-ballets. De même, le travail du métal — pince à la main, ajustant les plaques les unes aux autres pour trouver le juste rythme — contraste avec la douceur des dessins. S’y ajoute l’idée que Calder pense directement dans et par le métal, composant avant tout en volume. &#13;&#10;&#13;&#10; Mais ce qui émeut tout autant, et permet d’éviter les redites à son sujet, tient à une réflexion introduite par Louisa : après la mort de Calder, ce qui demeure est un vide, que viennent combler non seulement les souvenirs personnels, mais surtout les œuvres elles-mêmes. Celles-ci transforment la durée en instant, retournant le vide de l’absence en une forme de plénitude. &#13;&#10;&#13;&#10; Le propos adopte une progression plutôt chronologique, sans cesser de mettre en lumière des enjeux théoriques décisifs traversant l’œuvre. Les pages consacrées à l’art public accepté par Calder sont particulièrement remarquables : étude des volumes, des formes, des masses posées au sol. La distinction entre mobiles et stabiles fait l’objet d’une attention soutenue. Les relations entre art et sciences, rarement explorées avec autant de précision, sont ici éclairées avec pertinence. L’analyse du regard porté par Jean-Paul Sartre sur la dimension du mouvement est également examinée de près. Enfin, la place du spectateur est pleinement intégrée à la compréhension de cette œuvre.     &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Sat, 11 Apr 2026 09:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12675-calder-un-portrait-de-lartiste-a-deux-voix.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>En consacrant un ouvrage &agrave; Alexandre Calder, l&rsquo;&eacute;crivain et commissaire d&rsquo;exposition Yannick Mercoyrol n&rsquo;entend pas r&eacute;p&eacute;ter les consid&eacute;rations &eacute;cul&eacute;es sur son &oelig;uvre. Il propose bien plut&ocirc;t un &laquo; pas de deux &raquo; &mdash; expression qui donne son titre &agrave; l&rsquo;ouvrage &mdash; offrant un portrait incarn&eacute; de l&rsquo;artiste. Il s&rsquo;agit en effet de croiser la voix du critique avec celle de l&rsquo;&eacute;pouse de Calder, Louisa James, sur la base du journal de vie qu&rsquo;elle a r&eacute;dig&eacute; &mdash; qualifi&eacute; ici de &laquo; foutraque &raquo; (<em>sic</em>). Ce dialogue permet de restituer la vitalit&eacute; de l&rsquo;&oelig;uvre et de la pr&eacute;senter dans son mouvement m&ecirc;me de cr&eacute;ation.</p>

<p>Il ne s&rsquo;agit pas de la m&ecirc;me entreprise que de s&rsquo;atteler &agrave; d&eacute;crire ind&eacute;finiment l&rsquo;artiste lui-m&ecirc;me &mdash; un homme d&eacute;bonnaire, g&eacute;ant bonhomme et rigolard &mdash; ou de se concentrer sur ses &oelig;uvres. De fait, Calder est &laquo; <em>indiff&eacute;rent &agrave; toute stature de ma&icirc;tre, peu expansif, mais tr&egrave;s sociable, pas fonci&egrave;rement engag&eacute; ni th&eacute;oricien dans l&rsquo;&acirc;me</em> &raquo; ; &laquo; <em>il n&rsquo;occupe aucune position de surplomb ni de glorieuse marginalit&eacute;</em> &raquo;. L&rsquo;auteur remarque d&rsquo;ailleurs, &agrave; propos de &laquo; l&rsquo;homme &raquo;, qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas de biographie de Calder et que, m&ecirc;me dans les films qui lui sont consacr&eacute;s, il ne se passe rien.</p>

<p>Ce constat peut toutefois recevoir une autre interpr&eacute;tation, que l&rsquo;auteur pr&eacute;cise &eacute;galement : Calder aurait choisi de se tenir &agrave; distance du monde afin de laisser toute la place &agrave; ses &oelig;uvres, les affranchissant ainsi de l&rsquo;ego de l&rsquo;artiste et de toute r&eacute;f&eacute;rence &agrave; une r&eacute;alit&eacute; quelconque. Une anecdote rapport&eacute;e par Louisa James &eacute;claire ce point. Lors d&rsquo;un tournage, Calder est film&eacute; en train de d&eacute;jeuner ; l&rsquo;&eacute;quipe, d&eacute;concert&eacute;e, cherche l&rsquo;artiste au travail plut&ocirc;t que l&rsquo;homme. C&rsquo;est finalement &agrave; Calder que cela donner raison, puisqu&rsquo;il donne &agrave; voir l&rsquo;homme lui-m&ecirc;me.</p>

<p>C&rsquo;est ainsi que Calder se d&eacute;fait de la c&eacute;l&egrave;bre &eacute;quation &laquo; l&rsquo;homme et l&rsquo;&oelig;uvre &raquo;. Il invite &agrave; interroger l&rsquo;&oelig;uvre dans ses tenants et aboutissants, sans se perdre dans des d&eacute;tails biographiques, mais en revenant &agrave; ce que signifie une existence enfantine en milieu artiste, puis l&rsquo;apprentissage de multiples techniques &mdash; autant de voies ouvertes vers un devenir artiste, difficile &agrave; saisir dans les termes de la vocation et de la cr&eacute;ation.</p>

<p>L&rsquo;examen de nombreuses &oelig;uvres permet &agrave; l&rsquo;auteur de jouer sur les contrastes propres &agrave; la production de Calder : d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, la mat&eacute;rialit&eacute; ind&eacute;niable et presque massive des grandes structures install&eacute;es au c&oelig;ur des villes ; de l&rsquo;autre, la gr&acirc;ce a&eacute;rienne des mobiles et des objets-ballets. De m&ecirc;me, le travail du m&eacute;tal &mdash; pince &agrave; la main, ajustant les plaques les unes aux autres pour trouver le juste rythme &mdash; contraste avec la douceur des dessins. S&rsquo;y ajoute l&rsquo;id&eacute;e que Calder pense directement dans et par le m&eacute;tal, composant avant tout en volume.</p>

<p>Mais ce qui &eacute;meut tout autant, et permet d&rsquo;&eacute;viter les redites &agrave; son sujet, tient &agrave; une r&eacute;flexion introduite par Louisa : apr&egrave;s la mort de Calder, ce qui demeure est un vide, que viennent combler non seulement les souvenirs personnels, mais surtout les &oelig;uvres elles-m&ecirc;mes. Celles-ci transforment la dur&eacute;e en instant, retournant le vide de l&rsquo;absence en une forme de pl&eacute;nitude.</p>

<p>Le propos adopte une progression plut&ocirc;t chronologique, sans cesser de mettre en lumi&egrave;re des enjeux th&eacute;oriques d&eacute;cisifs traversant l&rsquo;&oelig;uvre. Les pages consacr&eacute;es &agrave; l&rsquo;art public accept&eacute; par Calder sont particuli&egrave;rement remarquables : &eacute;tude des volumes, des formes, des masses pos&eacute;es au sol. La distinction entre mobiles et stabiles fait l&rsquo;objet d&rsquo;une attention soutenue. Les relations entre art et sciences, rarement explor&eacute;es avec autant de pr&eacute;cision, sont ici &eacute;clair&eacute;es avec pertinence. L&rsquo;analyse du regard port&eacute; par Jean-Paul Sartre sur la dimension du mouvement est &eacute;galement examin&eacute;e de pr&egrave;s. Enfin, la place du spectateur est pleinement int&eacute;gr&eacute;e &agrave; la compr&eacute;hension de cette &oelig;uvre.&nbsp; &nbsp;&nbsp;</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Ernest Renan : l’alchimiste des idées</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12678-ernest-renan-lalchimiste-des-idees.htm</link>
         <description> Tout étudiant ayant un jour fréquenté une faculté de droit n’a pu échapper, dès sa première année d’étude, à l’analyse de la célèbre conférence fondatrice «  Qu’est-ce qu’une nation ?  », prononcée à la Sorbonne, le 11 mars 1882, par Ernest Renan (1823-1892). Le discours présente  la  définition de la nation, celle-là même qui, rabâchée  ad nauseam  par la suite ,  sera convoquée à la fin de la Première guerre mondiale quand il s’agira de fonder la SDN puis l’ONU. &#13;&#10;&#13;&#10; Nombreux sont ceux parmi ces étudiants qui, souhaitant creuser le sujet, ont pu également apprécier le regain d’actualité de son génial déclamateur. Mais une fois sorti de ce petit cénacle estudiantin, il faut se rendre à l’évidence : Renan a littéralement disparu des radars. Que s’est-il donc passé pour que le savant breton, qui fit montre d’une érudition sans commune mesure, soit à ce point méconnu aujourd’hui, lui dont Sainte-Beuve avait affirmé qu’il était, à l’évidence, « le plus distingué des esprits de sa génération » et qui fut présenté à Thomas Edison, inventeur du phonographe, comme « la personnalité la plus connue de France » ? &#13;&#10;&#13;&#10; C’est à cette question que tente de répondre le journaliste Jean-Michel Djian, ancien rédacteur en chef du  Monde de l’éducation , dans une courte biographie du philosophe pleine d’esprit, très claire et bien écrite. Son petit côté légèrement hagiographique sert parfaitement la cause latente de l’auteur : réhabiliter la mémoire de ce « géant oublié » du XIX e  siècle. &#13;&#10;&#13;&#10;  Surdoué  &#13;&#10;&#13;&#10; Écrivain, orientaliste, linguiste, philosophe, épigraphiste, politologue, archéologue, historien des religions et philologue capé à l’âge de 30 ans, professeur au Collège de France en 1862 à 39 ans et académicien à 55 ans. L’homme, qui ne s’est jamais considéré comme  écrivain  mais plutôt comme un  savant , est incontestablement surdoué. Avec un tel bagage intellectuel, il n’est dès lors pas étonnant que sa réflexion combine foi, politique, mythologie, grammaire comparée, épigraphie, paléographie phénicienne, archéologie romaine et histoire des religions. On pourrait également ajouter à ce  curriculum vitae  qui donne le tournis que, en véritable «  pyrotechnicien de la langue  », l’homme est polyglotte. &#13;&#10;&#13;&#10; Né à Tréguier dans les Côtes-d’Armor en 1823, l’intellectuel restera toute sa vie fasciné par les Celtes. Il fit l’essentiel de sa scolarité dans des écoles dites « libres » ( id.  confessionnelles), d’abord près de chez lui en Bretagne. La ville de sa naissance, qui abrita à partir de 1643 un séminaire diocésain, devint d’ailleurs «  l’un des phares ecclésiastiques les plus lumineux du Finistère de l’Europe  ». Puis, à l’entrée en seconde, il partit précipitamment à Paris sur l’injonction de sa sœur aînée pour «  s’enivrer à plein temps d’une scolarité plus exigeante encore  ». Il entra alors au petit séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, véritable graal de l’enseignement catholique parisien. Mais c’est sa désertion cléricale, en 1845, qui signera véritablement le début d’une création intellectuelle particulièrement riche.  &#13;&#10;&#13;&#10; À la suite d’une immersion religieuse intense, le séminariste s’abandonne rapidement dans les livres profanes. Sa soif inextinguible d’apprendre, il l’étanchera «  à la cadence des bibliothèques visitées et revisitées, des ouvrages classés et déclassés, des pages tournées et retournées, des notes gérées et digérées  ». À partir de sa vingtième année, sa conscience s’éclaire ; son apostat coïncide avec les grands bouleversements politiques et existentiels que connaissent la France et plus largement l’Europe. Louis-Philippe est renversé en 1848, la Monarchie de Juillet laisse place à la République puis au Second Empire. Il s’intéresse alors à la philosophie. Kant, Hegel, Pascal, Fichte et Spinoza viendront le bouleverser dans ses convictions ; rapidement, le doute pascalien le submergera. Il assoira alors une réputation de critique, voire de provocateur, et deviendra une référence intellectuelle jusque dans les milieux éclairés du monde musulman. Sa foi religieuse initiale se transforme en foi en la science et le progrès, qu’il consigne brillamment dans une prose prolifique qui garde, encore aujourd’hui, une actualité éclatante. &#13;&#10;&#13;&#10; Il fera en outre de nombreux voyages — d’agrément comme d’étude — hors de France. Ces fuites l’aident à prendre la hauteur nécessaire pour mener à bien ses réflexions dans son cerveau en ébullition, qui hait la fixité. En 1849, il part à Rome pour «  butiner là où la civilisation européenne reste accrochée aux branches de sa vieille gloire  ». En 1860, il se rend en Phénicie (au Proche Orient) pour une mission archéologique à la demande de Napoléon III. En 1865, c’est hypnotisé qu’il découvre l’Acropole, à Athènes. &#13;&#10;&#13;&#10;  Clivant  &#13;&#10;&#13;&#10; Comme le souligne à plusieurs reprises Jean-Michel Djian, «  difficile de trouver plus politiquement incorrect  ». Ses travaux successifs sont des bombes à retardement. L’histoire aura bien sûr retenu sa très controversée  Vie de Jésus , publiée sans censure grâce à un assouplissement des critères ministériels sur les œuvres relatives aux sujets religieux, et vendue à plus de 430 000 exemplaires ! Pour la première fois, la libre critique était appliquée au christianisme. Renan aura effectivement eu, tout au long de sa vie et de son œuvre, une grande réflexion sur le catholicisme, certainement à cause de (ou grâce à) son instruction initiale. D’autres de ses travaux, notamment celui intitulé  De la part des peuples sémitiques dans l’histoire des civilisations , choqueront profondément l’opinion. Il s’y applique méthodiquement à désacraliser Dieu. Trois mots («  un homme incomparable  ») au milieu d’une phrase prononcée lors de son discours d’investiture au Collège de France provoquent alors un véritable «  séisme métaphysique en plein cœur de Paris  ». Ce que l’on nommera le « blasphème du siècle » entraînera un authentique vent de panique partout en Europe ; dans la foulée, le pape le blâmera et le clergé l’ostracisera. Le malaise étant palpable, Napoléon III doit se résoudre à faire suspendre son cours. &#13;&#10;&#13;&#10; Par delà sa réflexion sur le catholicisme, il peinera également à faire admettre aux élites de son temps qu’il fallait se mettre à  philosopher , au sens littéral et premier du terme (« aimer la sagesse »). Jean-Michel Djian se plaît alors à imaginer qu’il s’agissait là de la plus « grande défaite » du philosophe Renan. &#13;&#10;&#13;&#10; Le politologue Renan est quant à lui «  ravagé par une contradiction indépassable : peser sur le destin de l’humanité sans être contraint de courber le dos pour devoir la gouverner  ». Fait curieux, notre homme cherchera d’ailleurs par deux fois à entrer en politique (d’abord en tant que député, battu au premier tour, puis en tant que sénateur), sans pouvoir y parvenir — laissant la place à Ferry, dont les lois sur l’école votées en 1881 et 1882 sont perçues par lui comme un «  règlement de compte avec l’enseignement confessionnel  ». &#13;&#10;&#13;&#10; Il faut recontextualiser, mettre de côté ses  a priori  sur le XIX e  siècle, pour lire et digérer la féconde pensée d’Ernest Renan. Indifférent à la critique de ses pairs (Nietzsche ou encore Bergson), il mêle avec brio politique et religion, mais va plus loin encore. Dans sa très belle préface au livre de Jean-Michel Djian, le philosophe Edgar Morin rappelle au lecteur « le courage » qu’il allait falloir à Renan pour affronter la haine des catholiques à son endroit, et l’endurance qu’il avait fallu à l’intellectuel pour défendre ses thèses modernes et en avance sur son temps. Il partage, avec Napoléon III, «  l’idée inavouable que le pouvoir est vulgaire mais nécessaire  » ; il tance les travers du suffrage universel. Au crépuscule de sa vie, Renan se prend même à douter sérieusement de la faisabilité politique de la démocratie, alors même qu’il la défend vigoureusement dans son principe philosophique. Son «  reniement de sa nature de monarchiste  » et son ralliement à la République sera tardif (il l’assume en 1878, date de son élection à l’Académie française) et compliqué. Il pourrait cependant se targuer d’avoir mis sur le devant de la scène politique «  les éléments d’un débat de société qui reste tabou à gauche comme à droite aujourd’hui  ».  &#13;&#10;&#13;&#10;  Visionnaire  &#13;&#10;&#13;&#10; Ex-enfant solitaire, le savant breton est une personnalité atypique, un homme aux amitiés difficiles et aux inimitiés faciles (il ne cite d’ailleurs que rarement ses contemporains), en avance sur son temps et à contre-courant de son époque. Alors Renan joue volontiers les prospectivistes, les eschatologues et les moralistes, aidé en cela par la célérité de la fracture sociale qui agite le pays à la fin du XIX e  siècle. De la portée politique de l’œuvre de Renan se dégage, selon les termes même de Raymond Poincaré, «  une authentique théorie du progrès allégée de toutes ses lourdeurs  ». &#13;&#10;&#13;&#10; Parmi les idées modernes qu’il défend dans ses écrits, au nom de l’intérêt général de la connaissance, certaines préfigurent la séparation de l’Église et de l’État. En 1872, il fait valoir que l’heure est venue d’envisager pacifiquement l’idée d’une séparation entre l’Église et l’État ; il s’en explique longuement dans sa préface des  Nouvelles études d’histoire religieuse  rédigée en 1884. Il faudra attendre trente-trois ans et le député radical-socialiste Aristide Briand pour qu’il soit mis fin au Concordat. Cela en fait un savant éclairé et visionnaire, qui aurait presque pu devancer Orwell pour nous avertir de «  l’existence prévisible d’un monde invisible  ». &#13;&#10;&#13;&#10; On reprochera à Renan son hybridité scientifique ; c’est pourtant cette «  capacité à tout embrasser, tout relier, tout simplifier pour se faire comprendre du plus grand nombre  » qui fera «  sa gloire  ». Il réussira, à coups de démonstrations scientifiques, à tordre le cou à quelques «  grands  credo  de l’humanité  » pour asseoir «  des principes, des valeurs et une morale universelle dont les Républiques successives feront leur miel  ». Il partira à la recherche de l’organisation idéale d’une société humaine. Positiviste de la première heure, viscéralement libéral, Renan s’emploiera toute sa vie à défendre des valeurs universelles, transcendant celles du christianisme et de la République. «  Oui au progrès scientifique et technique, non à une formation massive des esprits débarrassés des bienfaits de la spiritualité  ». Ce progrès d’ailleurs ne cessera de le déconcerter, lui qui parviendra à «  brasser avec tact et doigté la complexité de son époque  », changeant plusieurs fois son fusil d’épaule. «  Figure aboutie du doute  », le savant breton ne cache pas son mépris pour «  ces gens qui lui refusent de changer d’avis ou d’opinion  ». &#13;&#10;&#13;&#10;  Oublié  &#13;&#10;&#13;&#10; Intellectuel incompris (en tout cas « mal » compris), eschatologue plus que prophète, on a peine à s’imaginer aujourd’hui ce que fut la « renanolâtrie ». Elle dépassa pourtant un jour, en intensité, la « hugolâtrie ». Mitterrand lui même, quatre-vingts ans plus tard, avait été fasciné par Renan. Jean-Michel Djian se questionne donc, tout au long de son livre, sur la postérité pauvre, sur le passage dans l’ombre, de Renan. L’homme est en effet passé sous les radars de l’histoire, alors même que, dès 1884, il appelait à la nécessité de préparer d’abord une loi sur les associations avant de débattre de celle sur la séparation de l’Église et de l’État ; il fut pourtant écouté  post mortem . Disposant d’une stature académique internationale reconnue, le «  dernier des stoïciens  » (comme le nomme l’un de ses biographes) aura publié trente-sept travaux en moins d’un demi-siècle. Ses contemporains parmi les plus célèbres (Maurice Barrès, Jules Michelet, Anatole France, Hippolyte Taine, Sainte-Beuve) discernaient chez lui une propension naturelle à dominer tous les sujets. Comment comprendre la présence de son nom sur plusieurs centaines de rues, de collèges, de lycées de France, «  alors que l’amnésie générale qui pèse sur ses états de service frise le ridicule  » ?  &#13;&#10;&#13;&#10; Son «  embourgeoisement caractérisé  », la complexité et l’éclectisme de sa pensée auront raison de sa postérité. La République «  n’a jamais su l’installer au bon endroit de la mémoire nationale  ». Il faut dire qu’on n’a pas hésité à tirer sur lui à boulets rouges, tant il s’est appliqué à contrarier une catégorie d’aristocrates et de bourgeois éclairés qui, tout acquise qu’elle était à de la cause républicaine, n’en demeure pas moins jalouse des bénéfices économiques qu’elle a réussi à tirer du progrès et qu’elle n’entend pas partager si aisément. Et pendant que Renan pontifie seul du haut de sa chaire-vigie, des Hugo et des Zola occupent le devant de la scène journalistique et littéraire en s’employant à décrire avec réalisme la vie moderne au fil de son actualité. On reprochera par ailleurs à Renan de ne pas avoir critiqué le régime de « Napoléon le Petit » comme a pu le faire un Hugo à la plume acérée. Mais Hugo ne fera que «  pousser un cri  » quand Renan «  donnera à réfléchir à une opinion désemparée par le séisme politique qui sévit dans son quotidien  » ; en cela, il sera incontestablement le «  dernier géant de son siècle  ». &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Fri, 10 Apr 2026 18:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12678-ernest-renan-lalchimiste-des-idees.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Tout &eacute;tudiant ayant un jour fr&eacute;quent&eacute; une facult&eacute; de droit n&rsquo;a pu &eacute;chapper, d&egrave;s sa premi&egrave;re ann&eacute;e d&rsquo;&eacute;tude, &agrave; l&rsquo;analyse de la c&eacute;l&egrave;bre conf&eacute;rence fondatrice &laquo;&nbsp;<em>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une nation ?</em>&nbsp;&raquo;, prononc&eacute;e &agrave; la Sorbonne, le 11 mars 1882, par Ernest Renan (1823-1892). Le discours pr&eacute;sente <em>la</em> d&eacute;finition de la nation, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui, rab&acirc;ch&eacute;e <em>ad nauseam </em>par la suite<em>,</em> sera convoqu&eacute;e &agrave; la fin de la Premi&egrave;re guerre mondiale quand il s&rsquo;agira de fonder la SDN puis l&rsquo;ONU.</p>

<p>Nombreux sont ceux parmi ces &eacute;tudiants qui, souhaitant creuser le sujet, ont pu &eacute;galement appr&eacute;cier le regain d&rsquo;actualit&eacute; de son g&eacute;nial d&eacute;clamateur. Mais une fois sorti de ce petit c&eacute;nacle estudiantin, il faut se rendre &agrave; l&rsquo;&eacute;vidence : Renan a litt&eacute;ralement disparu des radars. Que s&rsquo;est-il donc pass&eacute; pour que le savant breton, qui fit montre d&rsquo;une &eacute;rudition sans commune mesure, soit &agrave; ce point m&eacute;connu aujourd&rsquo;hui, lui dont Sainte-Beuve avait affirm&eacute; qu&rsquo;il &eacute;tait, &agrave; l&rsquo;&eacute;vidence, &laquo;&nbsp;le plus distingu&eacute; des esprits de sa g&eacute;n&eacute;ration&nbsp;&raquo; et qui fut pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Thomas Edison, inventeur du phonographe, comme &laquo;&nbsp;la personnalit&eacute; la plus connue de France&nbsp;&raquo; ?</p>

<p>C&rsquo;est &agrave; cette question que tente de r&eacute;pondre le journaliste Jean-Michel Djian, ancien r&eacute;dacteur en chef du <em>Monde de l&rsquo;&eacute;ducation</em>, dans une courte biographie du philosophe pleine d&rsquo;esprit, tr&egrave;s claire et bien &eacute;crite. Son petit c&ocirc;t&eacute; l&eacute;g&egrave;rement hagiographique sert parfaitement la cause latente de l&rsquo;auteur : r&eacute;habiliter la m&eacute;moire de ce &laquo;&nbsp;g&eacute;ant oubli&eacute;&nbsp;&raquo; du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>

<p><strong>Surdou&eacute;</strong></p>

<p>&Eacute;crivain, orientaliste, linguiste, philosophe, &eacute;pigraphiste, politologue, arch&eacute;ologue, historien des religions et philologue cap&eacute; &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de 30 ans, professeur au Coll&egrave;ge de France en 1862 &agrave; 39 ans et acad&eacute;micien &agrave; 55 ans. L&rsquo;homme, qui ne s&rsquo;est jamais consid&eacute;r&eacute; comme <em>&eacute;crivain</em> mais plut&ocirc;t comme un <em>savant</em>, est incontestablement surdou&eacute;. Avec un tel bagage intellectuel, il n&rsquo;est d&egrave;s lors pas &eacute;tonnant que sa r&eacute;flexion combine foi, politique, mythologie, grammaire compar&eacute;e, &eacute;pigraphie, pal&eacute;ographie ph&eacute;nicienne, arch&eacute;ologie romaine et histoire des religions. On pourrait &eacute;galement ajouter &agrave; ce <em>curriculum vitae</em> qui donne le tournis que, en v&eacute;ritable &laquo;&nbsp;<em>pyrotechnicien de la langue</em>&nbsp;&raquo;, l&rsquo;homme est polyglotte.</p>

<p>N&eacute; &agrave; Tr&eacute;guier dans les C&ocirc;tes-d&rsquo;Armor en 1823, l&rsquo;intellectuel restera toute sa vie fascin&eacute; par les Celtes. Il fit l&rsquo;essentiel de sa scolarit&eacute; dans des &eacute;coles dites &laquo;&nbsp;libres&nbsp;&raquo; (<em>id.&nbsp;</em>confessionnelles), d&rsquo;abord pr&egrave;s de chez lui en Bretagne. La ville de sa naissance, qui abrita &agrave; partir de 1643 un s&eacute;minaire dioc&eacute;sain, devint d&rsquo;ailleurs &laquo;&nbsp;<em>l&rsquo;un des phares eccl&eacute;siastiques les plus lumineux du Finist&egrave;re de l&rsquo;Europe&nbsp;</em>&raquo;. Puis, &agrave; l&rsquo;entr&eacute;e en seconde, il partit pr&eacute;cipitamment &agrave; Paris sur l&rsquo;injonction de sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e pour &laquo;&nbsp;<em>s&rsquo;enivrer &agrave; plein temps d&rsquo;une scolarit&eacute; plus exigeante encore</em>&nbsp;&raquo;. Il entra alors au petit s&eacute;minaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, v&eacute;ritable graal de l&rsquo;enseignement catholique parisien. Mais c&rsquo;est sa d&eacute;sertion cl&eacute;ricale, en 1845, qui signera v&eacute;ritablement le d&eacute;but d&rsquo;une cr&eacute;ation intellectuelle particuli&egrave;rement riche.&nbsp;</p>

<p>&Agrave; la suite d&rsquo;une immersion religieuse intense, le s&eacute;minariste s&rsquo;abandonne rapidement dans les livres profanes. Sa soif inextinguible d&rsquo;apprendre, il l&rsquo;&eacute;tanchera &laquo;&nbsp;<em>&agrave; la cadence des biblioth&egrave;ques visit&eacute;es et revisit&eacute;es, des ouvrages class&eacute;s et d&eacute;class&eacute;s, des pages tourn&eacute;es et retourn&eacute;es, des notes g&eacute;r&eacute;es et dig&eacute;r&eacute;es</em>&nbsp;&raquo;. &Agrave; partir de sa vingti&egrave;me ann&eacute;e, sa conscience s&rsquo;&eacute;claire ; son apostat co&iuml;ncide avec les grands bouleversements politiques et existentiels que connaissent la France et plus largement l&rsquo;Europe. Louis-Philippe est renvers&eacute; en 1848, la Monarchie de Juillet laisse place &agrave; la R&eacute;publique puis au Second Empire. Il s&rsquo;int&eacute;resse alors &agrave; la philosophie. Kant, Hegel, Pascal, Fichte et Spinoza viendront le bouleverser dans ses convictions ; rapidement, le doute pascalien le submergera. Il assoira alors une r&eacute;putation de critique, voire de provocateur, et deviendra une r&eacute;f&eacute;rence intellectuelle jusque dans les milieux &eacute;clair&eacute;s du monde musulman. Sa foi religieuse initiale se transforme en foi en la science et le progr&egrave;s, qu&rsquo;il consigne brillamment dans une prose prolifique qui garde, encore aujourd&rsquo;hui, une actualit&eacute; &eacute;clatante.</p>

<p>Il fera en outre de nombreux voyages &mdash; d&rsquo;agr&eacute;ment comme d&rsquo;&eacute;tude &mdash; hors de France. Ces fuites l&rsquo;aident &agrave; prendre la hauteur n&eacute;cessaire pour mener &agrave; bien ses r&eacute;flexions dans son cerveau en &eacute;bullition, qui hait la fixit&eacute;. En 1849, il part &agrave; Rome pour &laquo;&nbsp;<em>butiner l&agrave; o&ugrave; la civilisation europ&eacute;enne reste accroch&eacute;e aux branches de sa vieille gloire</em>&nbsp;&raquo;. En 1860, il se rend en Ph&eacute;nicie (au Proche Orient) pour une mission arch&eacute;ologique &agrave; la demande de Napol&eacute;on III. En 1865, c&rsquo;est hypnotis&eacute; qu&rsquo;il d&eacute;couvre l&rsquo;Acropole, &agrave; Ath&egrave;nes.</p>

<p><strong>Clivant</strong></p>

<p>Comme le souligne &agrave; plusieurs reprises Jean-Michel Djian, &laquo;<em>&nbsp;difficile de trouver plus politiquement incorrect</em>&nbsp;&raquo;. Ses travaux successifs sont des bombes &agrave; retardement. L&rsquo;histoire aura bien s&ucirc;r retenu sa tr&egrave;s controvers&eacute;e <em>Vie de J&eacute;sus</em>, publi&eacute;e sans censure gr&acirc;ce &agrave; un assouplissement des crit&egrave;res minist&eacute;riels sur les &oelig;uvres relatives aux sujets religieux, et vendue &agrave; plus de 430 000 exemplaires ! Pour la premi&egrave;re fois, la libre critique &eacute;tait appliqu&eacute;e au christianisme. Renan aura effectivement eu, tout au long de sa vie et de son &oelig;uvre, une grande r&eacute;flexion sur le catholicisme, certainement &agrave; cause de (ou gr&acirc;ce &agrave;) son instruction initiale. D&rsquo;autres de ses travaux, notamment celui intitul&eacute; <em>De la part des peuples s&eacute;mitiques dans l&rsquo;histoire des civilisations</em>, choqueront profond&eacute;ment l&rsquo;opinion. Il s&rsquo;y applique m&eacute;thodiquement &agrave; d&eacute;sacraliser Dieu. Trois mots (&laquo;&nbsp;<em>un homme incomparable</em>&nbsp;&raquo;) au milieu d&rsquo;une phrase prononc&eacute;e lors de son discours d&rsquo;investiture au Coll&egrave;ge de France provoquent alors un v&eacute;ritable &laquo;&nbsp;<em>s&eacute;isme m&eacute;taphysique en plein c&oelig;ur de Paris</em>&nbsp;&raquo;. Ce que l&rsquo;on nommera le &laquo;&nbsp;blasph&egrave;me du si&egrave;cle&nbsp;&raquo; entra&icirc;nera un authentique vent de panique partout en Europe ; dans la foul&eacute;e, le pape le bl&acirc;mera et le clerg&eacute; l&rsquo;ostracisera. Le malaise &eacute;tant palpable, Napol&eacute;on III doit se r&eacute;soudre &agrave; faire suspendre son cours.</p>

<p>Par del&agrave; sa r&eacute;flexion sur le catholicisme, il peinera &eacute;galement &agrave; faire admettre aux &eacute;lites de son temps qu&rsquo;il fallait se mettre &agrave; <em>philosopher</em>, au sens litt&eacute;ral et premier du terme (&laquo;&nbsp;aimer la sagesse&nbsp;&raquo;). Jean-Michel Djian se pla&icirc;t alors &agrave; imaginer qu&rsquo;il s&rsquo;agissait l&agrave; de la plus &laquo;&nbsp;grande d&eacute;faite&nbsp;&raquo; du philosophe Renan.</p>

<p>Le politologue Renan est quant &agrave; lui &laquo;&nbsp;<em>ravag&eacute; par une contradiction ind&eacute;passable : peser sur le destin de l&rsquo;humanit&eacute; sans &ecirc;tre contraint de courber le dos pour devoir la gouverner</em>&nbsp;&raquo;. Fait curieux, notre homme cherchera d&rsquo;ailleurs par deux fois &agrave; entrer en politique (d&rsquo;abord en tant que d&eacute;put&eacute;, battu au premier tour, puis en tant que s&eacute;nateur), sans pouvoir y parvenir &mdash; laissant la place &agrave; Ferry, dont les lois sur l&rsquo;&eacute;cole vot&eacute;es en 1881 et 1882 sont per&ccedil;ues par lui comme un &laquo;&nbsp;<em>r&egrave;glement de compte avec l&rsquo;enseignement confessionnel</em>&nbsp;&raquo;.</p>

<p>Il faut recontextualiser, mettre de c&ocirc;t&eacute; ses <em>a priori</em> sur le XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle, pour lire et dig&eacute;rer la f&eacute;conde pens&eacute;e d&rsquo;Ernest Renan. Indiff&eacute;rent &agrave; la critique de ses pairs (Nietzsche ou encore Bergson), il m&ecirc;le avec brio politique et religion, mais va plus loin encore. Dans sa tr&egrave;s belle pr&eacute;face au livre de Jean-Michel Djian, le philosophe Edgar Morin rappelle au lecteur &laquo;&nbsp;le courage&nbsp;&raquo; qu&rsquo;il allait falloir &agrave; Renan pour affronter la haine des catholiques &agrave; son endroit, et l&rsquo;endurance qu&rsquo;il avait fallu &agrave; l&rsquo;intellectuel pour d&eacute;fendre ses th&egrave;ses modernes et en avance sur son temps. Il partage, avec Napol&eacute;on III, &laquo;&nbsp;<em>l&rsquo;id&eacute;e inavouable que le pouvoir est vulgaire mais n&eacute;cessaire&nbsp;</em>&raquo; ; il tance les travers du suffrage universel. Au cr&eacute;puscule de sa vie, Renan se prend m&ecirc;me &agrave; douter s&eacute;rieusement de la faisabilit&eacute; politique de la d&eacute;mocratie, alors m&ecirc;me qu&rsquo;il la d&eacute;fend vigoureusement dans son principe philosophique. Son &laquo;&nbsp;<em>reniement de sa nature de monarchiste</em>&nbsp;&raquo; et son ralliement &agrave; la R&eacute;publique sera tardif (il l&rsquo;assume en 1878, date de son &eacute;lection &agrave; l&rsquo;Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise) et compliqu&eacute;. Il pourrait cependant se targuer d&rsquo;avoir mis sur le devant de la sc&egrave;ne politique &laquo;&nbsp;<em>les &eacute;l&eacute;ments d&rsquo;un d&eacute;bat de soci&eacute;t&eacute; qui reste tabou &agrave; gauche comme &agrave; droite aujourd&rsquo;hui</em>&nbsp;&raquo;.&nbsp;</p>

<p><strong>Visionnaire</strong></p>

<p>Ex-enfant solitaire, le savant breton est une personnalit&eacute; atypique, un homme aux amiti&eacute;s difficiles et aux inimiti&eacute;s faciles (il ne cite d&rsquo;ailleurs que rarement ses contemporains), en avance sur son temps et &agrave; contre-courant de son &eacute;poque. Alors Renan joue volontiers les prospectivistes, les eschatologues et les moralistes, aid&eacute; en cela par la c&eacute;l&eacute;rit&eacute; de la fracture sociale qui agite le pays &agrave; la fin du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle. De la port&eacute;e politique de l&rsquo;&oelig;uvre de Renan se d&eacute;gage, selon les termes m&ecirc;me de Raymond Poincar&eacute;, &laquo;&nbsp;<em>une authentique th&eacute;orie du progr&egrave;s all&eacute;g&eacute;e de toutes ses lourdeurs</em>&nbsp;&raquo;.</p>

<p>Parmi les id&eacute;es modernes qu&rsquo;il d&eacute;fend dans ses &eacute;crits, au nom de l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral de la connaissance, certaines pr&eacute;figurent la s&eacute;paration de l&rsquo;&Eacute;glise et de l&rsquo;&Eacute;tat. En 1872, il fait valoir que l&rsquo;heure est venue d&rsquo;envisager pacifiquement l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;une s&eacute;paration entre l&rsquo;&Eacute;glise et l&rsquo;&Eacute;tat ; il s&rsquo;en explique longuement dans sa pr&eacute;face des <em>Nouvelles &eacute;tudes d&rsquo;histoire religieuse</em> r&eacute;dig&eacute;e en 1884. Il faudra attendre trente-trois ans et le d&eacute;put&eacute; radical-socialiste Aristide Briand pour qu&rsquo;il soit mis fin au Concordat. Cela en fait un savant &eacute;clair&eacute; et visionnaire, qui aurait presque pu devancer Orwell pour nous avertir de &laquo;&nbsp;<em>l&rsquo;existence pr&eacute;visible d&rsquo;un monde invisible</em>&nbsp;&raquo;.</p>

<p>On reprochera &agrave; Renan son hybridit&eacute; scientifique ; c&rsquo;est pourtant cette &laquo;&nbsp;<em>capacit&eacute; &agrave; tout embrasser, tout relier, tout simplifier pour se faire comprendre du plus grand nombre&nbsp;</em>&raquo; qui fera &laquo;&nbsp;<em>sa gloire</em>&nbsp;&raquo;. Il r&eacute;ussira, &agrave; coups de d&eacute;monstrations scientifiques, &agrave; tordre le cou &agrave; quelques &laquo;&nbsp;<em>grands </em>credo<em> de l&rsquo;humanit&eacute;</em>&nbsp;&raquo; pour asseoir &laquo;&nbsp;<em>des principes, des valeurs et une morale universelle dont les R&eacute;publiques successives feront leur miel</em>&nbsp;&raquo;. Il partira &agrave; la recherche de l&rsquo;organisation id&eacute;ale d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; humaine. Positiviste de la premi&egrave;re heure, visc&eacute;ralement lib&eacute;ral, Renan s&rsquo;emploiera toute sa vie &agrave; d&eacute;fendre des valeurs universelles, transcendant celles du christianisme et de la R&eacute;publique. &laquo;&nbsp;<em>Oui au progr&egrave;s scientifique et technique, non &agrave; une formation massive des esprits d&eacute;barrass&eacute;s des bienfaits de la spiritualit&eacute;</em>&nbsp;&raquo;. Ce progr&egrave;s d&rsquo;ailleurs ne cessera de le d&eacute;concerter, lui qui parviendra &agrave; &laquo;&nbsp;<em>brasser avec tact et doigt&eacute; la complexit&eacute; de son &eacute;poque</em>&nbsp;&raquo;, changeant plusieurs fois son fusil d&rsquo;&eacute;paule. &laquo;&nbsp;<em>Figure aboutie du doute</em>&nbsp;&raquo;, le savant breton ne cache pas son m&eacute;pris pour &laquo;&nbsp;<em>ces gens qui lui refusent de changer d&rsquo;avis ou d&rsquo;opinion</em>&nbsp;&raquo;.</p>

<p><strong>Oubli&eacute;</strong></p>

<p>Intellectuel incompris (en tout cas &laquo;&nbsp;mal&nbsp;&raquo; compris), eschatologue plus que proph&egrave;te, on a peine &agrave; s&rsquo;imaginer aujourd&rsquo;hui ce que fut la &laquo;&nbsp;renanol&acirc;trie&nbsp;&raquo;. Elle d&eacute;passa pourtant un jour, en intensit&eacute;, la &laquo;&nbsp;hugol&acirc;trie&nbsp;&raquo;. Mitterrand lui m&ecirc;me, quatre-vingts ans plus tard, avait &eacute;t&eacute; fascin&eacute; par Renan. Jean-Michel Djian se questionne donc, tout au long de son livre, sur la post&eacute;rit&eacute; pauvre, sur le passage dans l&rsquo;ombre, de Renan. L&rsquo;homme est en effet pass&eacute; sous les radars de l&rsquo;histoire, alors m&ecirc;me que, d&egrave;s 1884, il appelait &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de pr&eacute;parer d&rsquo;abord une loi sur les associations avant de d&eacute;battre de celle sur la s&eacute;paration de l&rsquo;&Eacute;glise et de l&rsquo;&Eacute;tat ; il fut pourtant &eacute;cout&eacute; <em>post mortem</em>. Disposant d&rsquo;une stature acad&eacute;mique internationale reconnue, le &laquo;<em>&nbsp;dernier des sto&iuml;ciens</em>&nbsp;&raquo; (comme le nomme l&rsquo;un de ses biographes) aura publi&eacute; trente-sept travaux en moins d&rsquo;un demi-si&egrave;cle. Ses contemporains parmi les plus c&eacute;l&egrave;bres (Maurice Barr&egrave;s, Jules Michelet, Anatole France, Hippolyte Taine, Sainte-Beuve) discernaient chez lui une propension naturelle &agrave; dominer tous les sujets. Comment comprendre la pr&eacute;sence de son nom sur plusieurs centaines de rues, de coll&egrave;ges, de lyc&eacute;es de France, &laquo;&nbsp;<em>alors que l&rsquo;amn&eacute;sie g&eacute;n&eacute;rale qui p&egrave;se sur ses &eacute;tats de service frise le ridicule</em>&nbsp;&raquo; ?&nbsp;</p>

<p>Son &laquo;<em>&nbsp;embourgeoisement caract&eacute;ris&eacute;</em>&nbsp;&raquo;, la complexit&eacute; et l&rsquo;&eacute;clectisme de sa pens&eacute;e auront raison de sa post&eacute;rit&eacute;. La R&eacute;publique &laquo;&nbsp;<em>n&rsquo;a jamais su l&rsquo;installer au bon endroit de la m&eacute;moire nationale</em>&nbsp;&raquo;. Il faut dire qu&rsquo;on n&rsquo;a pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; tirer sur lui &agrave; boulets rouges, tant il s&rsquo;est appliqu&eacute; &agrave; contrarier une cat&eacute;gorie d&rsquo;aristocrates et de bourgeois &eacute;clair&eacute;s qui, tout acquise qu&rsquo;elle &eacute;tait &agrave; de la cause r&eacute;publicaine, n&rsquo;en demeure pas moins jalouse des b&eacute;n&eacute;fices &eacute;conomiques qu&rsquo;elle a r&eacute;ussi &agrave; tirer du progr&egrave;s et qu&rsquo;elle n&rsquo;entend pas partager si ais&eacute;ment. Et pendant que Renan pontifie seul du haut de sa chaire-vigie, des Hugo et des Zola occupent le devant de la sc&egrave;ne journalistique et litt&eacute;raire en s&rsquo;employant &agrave; d&eacute;crire avec r&eacute;alisme la vie moderne au fil de son actualit&eacute;. On reprochera par ailleurs &agrave; Renan de ne pas avoir critiqu&eacute; le r&eacute;gime de &laquo;&nbsp;Napol&eacute;on le Petit&nbsp;&raquo; comme a pu le faire un Hugo &agrave; la plume ac&eacute;r&eacute;e. Mais Hugo ne fera que &laquo;&nbsp;<em>pousser un cri</em>&nbsp;&raquo; quand Renan &laquo;&nbsp;<em>donnera &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; une opinion d&eacute;sempar&eacute;e par le s&eacute;isme politique qui s&eacute;vit dans son quotidien</em>&nbsp;&raquo; ; en cela, il sera incontestablement&nbsp;le &laquo;&nbsp;<em>dernier g&eacute;ant de son si&egrave;cle</em>&nbsp;&raquo;.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Les abeilles : travailleuses précaires de l’agriculture productiviste </title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12680-les-abeilles-travailleuses-precaires-de-lagriculture-productiviste.htm</link>
         <description> Le développement de l’agroécologie est l’une des solutions les plus souvent avancées à la crise du monde agricole et à la perte de biodiversité. Pour autant, ce terme, « agroécologie », peut être détourné, voire dévoyé par certains acteurs en réponse à des injonctions à évoluer, à l’instar d’autres concepts victimes de  greenwashing . C’est notamment le cas des pratiques de l’industrie semencière mobilisant des abeilles, qu’étudie l’anthropologue et apiculteur Robin Mugnier dans son enquête  Des abeilles au travail. Productivisme agroécologique et précarisation du vivant . &#13;&#10;&#13;&#10; Dans le droit fil de l’œuvre de Donna Haraway, qui explore les relations inter-espèces, Robin Mugnier envisage les abeilles domestiques comme des travailleuses. Il s’intéresse en conséquence aux effets de leur « mise au travail » comme pollinisatrices ou, autrement dit, en tant que facteur de production. Que nous révèlent-elles de l’agriculture intensive contemporaine et de ses effets sur l’environnement ? La dépendance de nombreuses cultures à la pollinisation par les insectes est souvent mise en avant, et leur contribution économique régulièrement chiffrée. &#13;&#10;&#13;&#10;  Polliniser : une activité guidée par l’homme  &#13;&#10;&#13;&#10; Cette contribution des abeilles, qui peut sembler aller de soi et être gratuite, est en réalité strictement organisée. Robin Mugnier retrace brièvement l’histoire de cette relation de plus en plus forte et ambivalente entre agriculture et pollinisateurs. Dans les années 1920, les propriétaires de vergers californiens font appel à des abeilles domestiques pour compenser la perte des pollinisateurs sauvages, décimés par l’emploi de pesticides. Les abeilles ne viennent pas spontanément se nourrir et polliniser, mais sont déplacées volontairement par l’homme. Ces techniques sont ensuite importées en Algérie française dans l’entre-deux-guerres avant de se diffuser en France, en particulier dans la vallée du Rhône, où Mugnier a mené son enquête. &#13;&#10;&#13;&#10; Environ un tiers des 2 500 apiculteurs français pratiquent la pollinisation avec leurs ruches. Cette location leur apporte un complément de revenu par rapport à la vente de miel, qui demeure leur activité principale et s’avère plus lucrative. Ils se mettent alors au service de firmes productrices de semences, la France étant le premier exportateur mondial de graines de tournesol. Dans ce cadre, et malgré les conflits autour de l’utilisation des pesticides, ces industriels doivent trouver des arrangements avec les apiculteurs. Si beaucoup sont réticents à prêter leurs ruches du fait des menaces qui pèsent sur leurs abeilles, certains poursuivent leurs collaborations, estimant qu’il s’agit là d’une occasion de sensibiliser les acteurs agricoles et de négocier la protection des pollinisateurs. &#13;&#10;&#13;&#10;  Un révélateur du changement de paradigme de l’agriculture productiviste ?  &#13;&#10;&#13;&#10; L’étude du rôle des abeilles dans le productivisme agricole permet de dépasser une vision simplement destructrice de l’environnement. Elle montre que ce modèle reste dépendant de phénomènes naturels, mais qu’il doit intensifier son recours à ces derniers pour lutter contre les effets déstabilisateurs qu’il a lui-même engendrés. De plus en plus, les actifs vivants ne sont plus perçus comme des éléments à dominer mais comme des « outils de la performance ». Ils deviennent ainsi l’objet d’une nouvelle attention. &#13;&#10;&#13;&#10; Cette conception neuve du productivisme agricole permet de «  saisir les transformations en cours de ce modèle, qui tente de perdurer et de continuer d’accroître la productivité des cultures malgré la crise écologique  ». L’imaginaire de la «  modernité agroécologique  », promue par de nombreux acteurs, dont la puissance publique, prétend réconcilier nature et productivité, comme en témoigne l’idée de « services écosystémiques ». Pour l’anthropologue, tout cela ne va pas de soi et nécessite des processus de mise au travail souvent invisibilisés, mais que son enquête s’attache à dévoiler. &#13;&#10;&#13;&#10; Pour ce faire, Mugnier a suivi des apiculteurs louant leurs ruches, ainsi que des agriculteurs et des entreprises bénéficiant de ce service. Ces derniers visent à canaliser voire à pacifier la relation parfois contestataire avec les premiers. Ainsi, pour l’anthropologue, cette forme d’agroécologie, au lieu de préserver le vivant, tend à intensifier son usage et en poursuit la dégradation. Au lieu de sa transformation attendue, le modèle s’adapte. Robin Mugnier se penche également sur les effets de ce nouveau paradigme sur les abeilles : «  les colonies sont davantage exposées aux écosystèmes agricoles, elles deviennent plus vulnérables, sont marquées par une forme d’insécurité et finalement, sont un peu plus dépendantes encore des apiculteurs pour vivre.  » &#13;&#10;&#13;&#10; Au croisement des sciences sociales et des sciences du vivant,  Des abeilles au travail  propose un récit et une analyse passionnants des relations interespèces, de l’activité d’apiculteur professionnel et des manœuvres de l’industrie agroalimentaire pour poursuivre sa fuite en avant. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Fri, 10 Apr 2026 08:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12680-les-abeilles-travailleuses-precaires-de-lagriculture-productiviste.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Le d&eacute;veloppement de l&rsquo;agro&eacute;cologie est l&rsquo;une des solutions les plus souvent avanc&eacute;es &agrave; la crise du monde agricole et &agrave; la perte de biodiversit&eacute;. Pour autant, ce terme, &laquo; agro&eacute;cologie &raquo;, peut &ecirc;tre d&eacute;tourn&eacute;, voire d&eacute;voy&eacute; par certains acteurs en r&eacute;ponse &agrave; des injonctions &agrave; &eacute;voluer, &agrave; l&rsquo;instar d&rsquo;autres concepts victimes de <em>greenwashing</em>. C&rsquo;est notamment le cas des pratiques de l&rsquo;industrie semenci&egrave;re mobilisant des abeilles, qu&rsquo;&eacute;tudie l&rsquo;anthropologue et apiculteur Robin Mugnier dans son enqu&ecirc;te <em>Des abeilles au travail. Productivisme agro&eacute;cologique et pr&eacute;carisation du vivant</em>.</p>

<p>Dans le droit fil de l&rsquo;&oelig;uvre de Donna Haraway, qui explore les relations inter-esp&egrave;ces, Robin Mugnier envisage les abeilles domestiques comme des travailleuses. Il s&rsquo;int&eacute;resse en cons&eacute;quence aux effets de leur &laquo; mise au travail &raquo; comme pollinisatrices ou, autrement dit, en tant que facteur de production. Que nous r&eacute;v&egrave;lent-elles de l&rsquo;agriculture intensive contemporaine et de ses effets sur l&rsquo;environnement ? La d&eacute;pendance de nombreuses cultures &agrave; la pollinisation par les insectes est souvent mise en avant, et leur contribution &eacute;conomique r&eacute;guli&egrave;rement chiffr&eacute;e.</p>

<p><strong>Polliniser : une activit&eacute; guid&eacute;e par l&rsquo;homme</strong></p>

<p>Cette contribution des abeilles, qui peut sembler aller de soi et &ecirc;tre gratuite, est en r&eacute;alit&eacute; strictement organis&eacute;e. Robin Mugnier retrace bri&egrave;vement l&rsquo;histoire de cette relation de plus en plus forte et ambivalente entre agriculture et pollinisateurs. Dans les ann&eacute;es 1920, les propri&eacute;taires de vergers californiens font appel &agrave; des abeilles domestiques pour compenser la perte des pollinisateurs sauvages, d&eacute;cim&eacute;s par l&rsquo;emploi de pesticides. Les abeilles ne viennent pas spontan&eacute;ment se nourrir et polliniser, mais sont d&eacute;plac&eacute;es volontairement par l&rsquo;homme. Ces techniques sont ensuite import&eacute;es en Alg&eacute;rie fran&ccedil;aise dans l&rsquo;entre-deux-guerres avant de se diffuser en France, en particulier dans la vall&eacute;e du Rh&ocirc;ne, o&ugrave; Mugnier a men&eacute; son enqu&ecirc;te.</p>

<p>Environ un tiers des 2 500 apiculteurs fran&ccedil;ais pratiquent la pollinisation avec leurs ruches. Cette location leur apporte un compl&eacute;ment de revenu par rapport &agrave; la vente de miel, qui demeure leur activit&eacute; principale et s&rsquo;av&egrave;re plus lucrative. Ils se mettent alors au service de firmes productrices de semences, la France &eacute;tant le premier exportateur mondial de graines de tournesol. Dans ce cadre, et malgr&eacute; les conflits autour de l&rsquo;utilisation des pesticides, ces industriels doivent trouver des arrangements avec les apiculteurs. Si beaucoup sont r&eacute;ticents &agrave; pr&ecirc;ter leurs ruches du fait des menaces qui p&egrave;sent sur leurs abeilles, certains poursuivent leurs collaborations, estimant qu&rsquo;il s&rsquo;agit l&agrave; d&rsquo;une occasion de sensibiliser les acteurs agricoles et de n&eacute;gocier la protection des pollinisateurs.</p>

<p><strong>Un r&eacute;v&eacute;lateur du changement de paradigme de l&rsquo;agriculture productiviste ?</strong></p>

<p>L&rsquo;&eacute;tude du r&ocirc;le des abeilles dans le productivisme agricole permet de d&eacute;passer une vision simplement destructrice de l&rsquo;environnement. Elle montre que ce mod&egrave;le reste d&eacute;pendant de ph&eacute;nom&egrave;nes naturels, mais qu&rsquo;il doit intensifier son recours &agrave; ces derniers pour lutter contre les effets d&eacute;stabilisateurs qu&rsquo;il a lui-m&ecirc;me engendr&eacute;s. De plus en plus, les actifs vivants ne sont plus per&ccedil;us comme des &eacute;l&eacute;ments &agrave; dominer mais comme des &laquo; outils de la performance &raquo;. Ils deviennent ainsi l&rsquo;objet d&rsquo;une nouvelle attention.</p>

<p>Cette conception neuve du productivisme agricole permet de &laquo; <em>saisir les transformations en cours de ce mod&egrave;le, qui tente de perdurer et de continuer d&rsquo;accro&icirc;tre la productivit&eacute; des cultures malgr&eacute; la crise &eacute;cologique</em> &raquo;. L&rsquo;imaginaire de la &laquo; <em>modernit&eacute; agro&eacute;cologique</em> &raquo;, promue par de nombreux acteurs, dont la puissance publique, pr&eacute;tend r&eacute;concilier nature et productivit&eacute;, comme en t&eacute;moigne l&rsquo;id&eacute;e de &laquo; services &eacute;cosyst&eacute;miques &raquo;. Pour l&rsquo;anthropologue, tout cela ne va pas de soi et n&eacute;cessite des processus de mise au travail souvent invisibilis&eacute;s, mais que son enqu&ecirc;te s&rsquo;attache &agrave; d&eacute;voiler.</p>

<p>Pour ce faire, Mugnier a suivi des apiculteurs louant leurs ruches, ainsi que des agriculteurs et des entreprises b&eacute;n&eacute;ficiant de ce service. Ces derniers visent &agrave; canaliser voire &agrave; pacifier la relation parfois contestataire avec les premiers. Ainsi, pour l&rsquo;anthropologue, cette forme d&rsquo;agro&eacute;cologie, au lieu de pr&eacute;server le vivant, tend &agrave; intensifier son usage et en poursuit la d&eacute;gradation. Au lieu de sa transformation attendue, le mod&egrave;le s&rsquo;adapte. Robin Mugnier se penche &eacute;galement sur les effets de ce nouveau paradigme sur les abeilles : &laquo; <em>les colonies sont davantage expos&eacute;es aux &eacute;cosyst&egrave;mes agricoles, elles deviennent plus vuln&eacute;rables, sont marqu&eacute;es par une forme d&rsquo;ins&eacute;curit&eacute; et finalement, sont un peu plus d&eacute;pendantes encore des apiculteurs pour vivre.</em> &raquo;</p>

<p>Au croisement des sciences sociales et des sciences du vivant, <em>Des abeilles au travail</em> propose un r&eacute;cit et une analyse passionnants des relations interesp&egrave;ces, de l&rsquo;activit&eacute; d&rsquo;apiculteur professionnel et des man&oelig;uvres de l&rsquo;industrie agroalimentaire pour poursuivre sa fuite en avant.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>L’irréversible à l’épreuve de l’art</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12674-lirreversible-a-lepreuve-de-lart.htm</link>
         <description> À l’occasion de son trentième anniversaire (1995-2025), la revue  Recherches en Esthétique  publiée par le C.E.R.E.A.P. avait initié une réflexion sur le temps, qu’elle prolonge dans ce numéro, consacré au thème de l’irréversibilité. &#13;&#10;&#13;&#10; Comme le rappelle Vladimir Jankélévitch, «  la temporalité ne se conçoit qu’irréversible  » ; et l’on pourrait convoquer également le Méphistophélès de Goethe affirmant que «  tout ce qui naît mérite de périr  ». L’irréversible renvoie d’abord à un processus irréductible : un mouvement en avant qui interdit tout retour, inscrivant l’existence dans une dynamique tragique. Dès lors, le retour en arrière ou l’inversion apparaissent impossibles. Il faut s’adapter à cette logique du temps, d’autant que, selon Jankélévitch encore, «  l’irréversible n’est pas un caractère du temps parmi d’autres caractères, il est la temporalité même du temps  ». &#13;&#10;&#13;&#10; Cependant, comme le souligne Dominique Berthet dans son éditorial, la notion déborde largement ce cadre. Elle engage tout un champ de notions : l’intangible, le fugitif, l’éphémère, la nostalgie, le flux, mais aussi l’inquiétude, l’angoisse, l’imprévisible ou l’insaisissable. L’irréversible n’est donc pas seulement une donnée du temps, mais une expérience sensible et existentielle. &#13;&#10;&#13;&#10;  L’art face à l’irréversible  &#13;&#10;&#13;&#10; Dans le domaine artistique, la question prend des formes particulièrement fécondes. Certains artistes détruisent leurs œuvres de manière irréversible — Claude Monet ou Alberto Giacometti — tandis que d’autres conçoivent des œuvres vouées à disparaître, comme Jean Tinguely, ou encore Arman avec  Chopin’s Waterloo . &#13;&#10;&#13;&#10; Mais l’irréversible n’est pas seulement destruction : il peut aussi susciter l’action, encourager la création, voire nourrir des fictions qui tentent de le contester. C’est ce que montrent les contributions réunies dans ce volume, où vingt-et-un auteurs — philosophes, historiens de l’art, sociologues, artistes, critiques ou spécialistes du cinéma — explorent la notion chacun depuis son domaine propre. Cette pluralité fait la richesse de l’ensemble et permet d’interroger concrètement les pratiques de l’irréversible dans les arts. L’ensemble se clôt sur l’expression de l’irréversible dans l’art dans la Caraïbe. &#13;&#10;&#13;&#10; Par ailleurs, parler aujourd’hui d’irréversibilité constitue un geste fort, à rebours des discours contemporains saturés de nostalgie et d’appels au « retour ». Si l’ancien est irrévocablement ancien, cela n’interdit pas la réévaluation des œuvres, notamment photographiques, en mettant en question l’irréversibilité de leur interprétation. &#13;&#10;&#13;&#10;  Temps, action et mémoire  &#13;&#10;&#13;&#10; Une question essentielle, posée notamment par Heiner Wittmann, consiste à distinguer l’irréversibilité du temps de celle de l’action. Si le temps est irréversible, nos actions, elles, peuvent toujours être réorientées : il est possible de déconstruire la modernité, de réactiver des formes anciennes ou de prolonger des traditions. &#13;&#10;&#13;&#10; Le regard esthétique lui-même se situe dans cette tension : entre le présent du spectateur, la compréhension du passé et les projections vers l’avenir proposées par les artistes. La photographie, en particulier, illustre cette ambiguïté : elle ne se contente pas de documenter une époque, elle donne aussi à voir l’irréversibilité de l’instant. Ainsi, les images de bâtiments anciens en cours de démolition ne témoignent pas seulement d’un moment historique ; elles exposent également l’irréversibilité du moment, absorbant le regard dans la mémoire de ce qui s’efface, dans l’anéantissement de ce qui était attendu. &#13;&#10;&#13;&#10; Hélène Sirven approfondit cette réflexion en distinguant l’irréversible naturel — indépendant de l’action humaine — des irréversibilités sociales et politiques. Explorant les imaginaires de Victor Segalen et de l’artiste Robert Smithson (et sa  Spiral Jetty , métaphore du changement et de la désagrégation inévitable, à accepter et à accueillir : sa submersion), elle montre comment la conscience de la dégradation du monde nourrit certaines œuvres, tournées vers ce qui disparaît : la culture polynésienne menacée ou les paysages industriels ruinés. &#13;&#10;&#13;&#10; De son côté, Michel Guérin rappelle, en s’appuyant sur des références philosophique telles qu’Anaximandre ou Friedrich Nietzsche, que rien n’est assuré de durer. Pourtant, dans une perspective dialectique héritée de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, le négatif peut aussi devenir moteur de transformation. &#13;&#10;&#13;&#10;  Images, mémoire et enjeux contemporains  &#13;&#10;&#13;&#10; Fidèle à sa vocation, la revue accorde une place essentielle aux œuvres elles-mêmes. Les travaux de Richard Conte interrogent les différentes étapes de la création et l’irréversibilité du choix final, qui efface les versions antérieures. Julie Morlon, quant à elle, propose de voir dans la peinture une réponse à l’irréversible, une manière de conjurer l’écoulement inexorable du temps : en figeant le monde, elle ouvre un espace propre à l’œuvre, libéré du temps. &#13;&#10;&#13;&#10; Le cahier iconographique, particulièrement riche, met en lumière des œuvres et pratiques souvent méconnues : la coiffe massaï (Kenya), l’écriture tissée de Chantal Charron, ou encore l’œuvre  Secret(s)… Rêves de pays  de Valérie John, présentée dans le cadre de l’exposition  Paris Noir  au Centre Pompidou. S’y ajoute le rituel d’invocation des ancêtres sous forme de performance de Nikki Elisé (Guadeloupe), ainsi que les travaux d’artistes contemporains brésiliens confrontés à la catastrophe climatique irréversible. Un article de Hugues Henri revient sur l’un des premiers artistes à avoir dénoncé la déforestation massive dans le bassin amazonien, Frans Krajcberg (1921-2017), inscrivant ainsi pleinement la réflexion dans les enjeux écologiques contemporains. &#13;&#10;&#13;&#10; Enfin, la question de la restitution des œuvres spoliées aux peuples colonisés introduit une dimension politique majeure. Elle montre que certaines formes d’irréversibilité peuvent — et doivent — être contestées. La restitution n’annule pas le passé, mais elle en reconfigure le sens, en remettant en cause les systèmes qui ont produit ces dépossessions. &#13;&#10;&#13;&#10; Enfin, la question de la restitution des œuvres spoliées aux peuples colonisés introduit une dimension politique majeure et nous ramène, d’une autre manière, à la problématique de l’irréversible. Car ces œuvres ont souvent été arrachées à leur contexte dans des conditions violentes — qu’il s’agisse de leur exposition dans des « zoos humains » ou de pratiques de contrefaçon, comme ce fut le cas pour certains temples khmers. Si l’Afrique subsaharienne a constitué une source majeure d’approvisionnement, ces objets ont longtemps perdu leur puissance mémorielle locale pour être requalifiés en œuvres d’art dans les musées occidentaux. Dès lors, la question des restitutions devient décisive : loin d’être irréversibles — et heureusement —, elles mettent en cause tout un système qui a produit une forme d’irréversibilité historique. &#13;&#10;&#13;&#10; Finalement, s’opposer à l’irréversible ne signifie pas restaurer un état antérieur. Comme Ulysse revenant à Ithaque, le retour n’est jamais identique. Héraclite l’avait déjà formulé : rien n’est permanent, sinon le changement lui-même. Dès lors, une question demeure : qu’est-ce qu’un changement irréversible ? Et quelle place l’art peut-il occuper dans cette réflexion, lui qui tente souvent de suspendre le temps ? Jusqu’à l’inachèvement même des œuvres — de Michel-Ange à Léonard de Vinci ou Auguste Rodin — qui pose à son tour la question : l’inachevé est-il, lui aussi, irréversible ? La richesse de ce numéro montre que la question reste ouverte — et sans doute inépuisable. &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Tue, 07 Apr 2026 18:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12674-lirreversible-a-lepreuve-de-lart.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>&Agrave; l&rsquo;occasion de son trenti&egrave;me anniversaire (1995-2025), la revue <em>Recherches en Esth&eacute;tique</em> publi&eacute;e par le C.E.R.E.A.P. avait initi&eacute; une r&eacute;flexion sur le temps, qu&rsquo;elle prolonge dans ce num&eacute;ro, consacr&eacute; au th&egrave;me de l&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute;.</p>

<p>Comme le rappelle Vladimir Jank&eacute;l&eacute;vitch, &laquo; <em>la temporalit&eacute; ne se con&ccedil;oit qu&rsquo;irr&eacute;versible</em> &raquo; ; et l&rsquo;on pourrait convoquer &eacute;galement le M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s de Goethe affirmant que &laquo; <em>tout ce qui na&icirc;t m&eacute;rite de p&eacute;rir</em> &raquo;. L&rsquo;irr&eacute;versible renvoie d&rsquo;abord &agrave; un processus irr&eacute;ductible : un mouvement en avant qui interdit tout retour, inscrivant l&rsquo;existence dans une dynamique tragique. D&egrave;s lors, le retour en arri&egrave;re ou l&rsquo;inversion apparaissent impossibles. Il faut s&rsquo;adapter &agrave; cette logique du temps, d&rsquo;autant que, selon Jank&eacute;l&eacute;vitch encore, &laquo; <em>l&rsquo;irr&eacute;versible n&rsquo;est pas un caract&egrave;re du temps parmi d&rsquo;autres caract&egrave;res, il est la temporalit&eacute; m&ecirc;me du temps</em> &raquo;.</p>

<p>Cependant, comme le souligne Dominique Berthet dans son &eacute;ditorial, la notion d&eacute;borde largement ce cadre. Elle engage tout un champ de notions : l&rsquo;intangible, le fugitif, l&rsquo;&eacute;ph&eacute;m&egrave;re, la nostalgie, le flux, mais aussi l&rsquo;inqui&eacute;tude, l&rsquo;angoisse, l&rsquo;impr&eacute;visible ou l&rsquo;insaisissable. L&rsquo;irr&eacute;versible n&rsquo;est donc pas seulement une donn&eacute;e du temps, mais une exp&eacute;rience sensible et existentielle.</p>

<p><strong>L&rsquo;art face &agrave; l&rsquo;irr&eacute;versible</strong></p>

<p>Dans le domaine artistique, la question prend des formes particuli&egrave;rement f&eacute;condes. Certains artistes d&eacute;truisent leurs &oelig;uvres de mani&egrave;re irr&eacute;versible &mdash; Claude Monet ou Alberto Giacometti &mdash; tandis que d&rsquo;autres con&ccedil;oivent des &oelig;uvres vou&eacute;es &agrave; dispara&icirc;tre, comme Jean Tinguely, ou encore Arman avec <em>Chopin&rsquo;s Waterloo</em>.</p>

<p>Mais l&rsquo;irr&eacute;versible n&rsquo;est pas seulement destruction : il peut aussi susciter l&rsquo;action, encourager la cr&eacute;ation, voire nourrir des fictions qui tentent de le contester. C&rsquo;est ce que montrent les contributions r&eacute;unies dans ce volume, o&ugrave; vingt-et-un auteurs &mdash; philosophes, historiens de l&rsquo;art, sociologues, artistes, critiques ou sp&eacute;cialistes du cin&eacute;ma &mdash; explorent la notion chacun depuis son domaine propre. Cette pluralit&eacute; fait la richesse de l&rsquo;ensemble et permet d&rsquo;interroger concr&egrave;tement les pratiques de l&rsquo;irr&eacute;versible dans les arts. L&rsquo;ensemble se cl&ocirc;t sur l&rsquo;expression de l&rsquo;irr&eacute;versible dans l&rsquo;art dans la Cara&iuml;be.</p>

<p>Par ailleurs, parler aujourd&rsquo;hui d&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute; constitue un geste fort, &agrave; rebours des discours contemporains satur&eacute;s de nostalgie et d&rsquo;appels au &laquo; retour &raquo;. Si l&rsquo;ancien est irr&eacute;vocablement ancien, cela n&rsquo;interdit pas la r&eacute;&eacute;valuation des &oelig;uvres, notamment photographiques, en mettant en question l&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute; de leur interpr&eacute;tation.</p>

<p><strong>Temps, action et m&eacute;moire</strong></p>

<p>Une question essentielle, pos&eacute;e notamment par Heiner Wittmann, consiste &agrave; distinguer l&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute; du temps de celle de l&rsquo;action. Si le temps est irr&eacute;versible, nos actions, elles, peuvent toujours &ecirc;tre r&eacute;orient&eacute;es : il est possible de d&eacute;construire la modernit&eacute;, de r&eacute;activer des formes anciennes ou de prolonger des traditions.</p>

<p>Le regard esth&eacute;tique lui-m&ecirc;me se situe dans cette tension : entre le pr&eacute;sent du spectateur, la compr&eacute;hension du pass&eacute; et les projections vers l&rsquo;avenir propos&eacute;es par les artistes. La photographie, en particulier, illustre cette ambigu&iuml;t&eacute; : elle ne se contente pas de documenter une &eacute;poque, elle donne aussi &agrave; voir l&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute; de l&rsquo;instant. Ainsi, les images de b&acirc;timents anciens en cours de d&eacute;molition ne t&eacute;moignent pas seulement d&rsquo;un moment historique ; elles exposent &eacute;galement l&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute; du moment, absorbant le regard dans la m&eacute;moire de ce qui s&rsquo;efface, dans l&rsquo;an&eacute;antissement de ce qui &eacute;tait attendu.</p>

<p>H&eacute;l&egrave;ne Sirven approfondit cette r&eacute;flexion en distinguant l&rsquo;irr&eacute;versible naturel &mdash; ind&eacute;pendant de l&rsquo;action humaine &mdash; des irr&eacute;versibilit&eacute;s sociales et politiques. Explorant les imaginaires de Victor Segalen et de l&rsquo;artiste Robert Smithson (et sa <em>Spiral Jetty</em>, m&eacute;taphore du changement et de la d&eacute;sagr&eacute;gation in&eacute;vitable, &agrave; accepter et &agrave; accueillir : sa submersion), elle montre comment la conscience de la d&eacute;gradation du monde nourrit certaines &oelig;uvres, tourn&eacute;es vers ce qui dispara&icirc;t : la culture polyn&eacute;sienne menac&eacute;e ou les paysages industriels ruin&eacute;s.</p>

<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Michel Gu&eacute;rin rappelle, en s&rsquo;appuyant sur des r&eacute;f&eacute;rences philosophique telles qu&rsquo;Anaximandre ou Friedrich Nietzsche, que rien n&rsquo;est assur&eacute; de durer. Pourtant, dans une perspective dialectique h&eacute;rit&eacute;e de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, le n&eacute;gatif peut aussi devenir moteur de transformation.</p>

<p><strong>Images, m&eacute;moire et enjeux contemporains</strong></p>

<p>Fid&egrave;le &agrave; sa vocation, la revue accorde une place essentielle aux &oelig;uvres elles-m&ecirc;mes. Les travaux de Richard Conte interrogent les diff&eacute;rentes &eacute;tapes de la cr&eacute;ation et l&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute; du choix final, qui efface les versions ant&eacute;rieures. Julie Morlon, quant &agrave; elle, propose de voir dans la peinture une r&eacute;ponse &agrave; l&rsquo;irr&eacute;versible, une mani&egrave;re de conjurer l&rsquo;&eacute;coulement inexorable du temps : en figeant le monde, elle ouvre un espace propre &agrave; l&rsquo;&oelig;uvre, lib&eacute;r&eacute; du temps.</p>

<p>Le cahier iconographique, particuli&egrave;rement riche, met en lumi&egrave;re des &oelig;uvres et pratiques souvent m&eacute;connues : la coiffe massa&iuml; (Kenya), l&rsquo;&eacute;criture tiss&eacute;e de Chantal Charron, ou encore l&rsquo;&oelig;uvre <em>Secret(s)&hellip; R&ecirc;ves de pays</em> de Val&eacute;rie John, pr&eacute;sent&eacute;e dans le cadre de l&rsquo;exposition <em>Paris Noir</em> au Centre Pompidou. S&rsquo;y ajoute le rituel d&rsquo;invocation des anc&ecirc;tres sous forme de performance de Nikki Elis&eacute; (Guadeloupe), ainsi que les travaux d&rsquo;artistes contemporains br&eacute;siliens confront&eacute;s &agrave; la catastrophe climatique irr&eacute;versible. Un article de Hugues Henri revient sur l&rsquo;un des premiers artistes &agrave; avoir d&eacute;nonc&eacute; la d&eacute;forestation massive dans le bassin amazonien, Frans Krajcberg (1921-2017), inscrivant ainsi pleinement la r&eacute;flexion dans les enjeux &eacute;cologiques contemporains.</p>

<p>Enfin, la question de la restitution des &oelig;uvres spoli&eacute;es aux peuples colonis&eacute;s introduit une dimension politique majeure. Elle montre que certaines formes d&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute; peuvent &mdash; et doivent &mdash; &ecirc;tre contest&eacute;es. La restitution n&rsquo;annule pas le pass&eacute;, mais elle en reconfigure le sens, en remettant en cause les syst&egrave;mes qui ont produit ces d&eacute;possessions.</p>

<p>Enfin, la question de la restitution des &oelig;uvres spoli&eacute;es aux peuples colonis&eacute;s introduit une dimension politique majeure et nous ram&egrave;ne, d&rsquo;une autre mani&egrave;re, &agrave; la probl&eacute;matique de l&rsquo;irr&eacute;versible. Car ces &oelig;uvres ont souvent &eacute;t&eacute; arrach&eacute;es &agrave; leur contexte dans des conditions violentes &mdash; qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de leur exposition dans des &laquo; zoos humains &raquo; ou de pratiques de contrefa&ccedil;on, comme ce fut le cas pour certains temples khmers. Si l&rsquo;Afrique subsaharienne a constitu&eacute; une source majeure d&rsquo;approvisionnement, ces objets ont longtemps perdu leur puissance m&eacute;morielle locale pour &ecirc;tre requalifi&eacute;s en &oelig;uvres d&rsquo;art dans les mus&eacute;es occidentaux. D&egrave;s lors, la question des restitutions devient d&eacute;cisive : loin d&rsquo;&ecirc;tre irr&eacute;versibles &mdash; et heureusement &mdash;, elles mettent en cause tout un syst&egrave;me qui a produit une forme d&rsquo;irr&eacute;versibilit&eacute; historique.</p>

<p>Finalement, s&rsquo;opposer &agrave; l&rsquo;irr&eacute;versible ne signifie pas restaurer un &eacute;tat ant&eacute;rieur. Comme Ulysse revenant &agrave; Ithaque, le retour n&rsquo;est jamais identique. H&eacute;raclite l&rsquo;avait d&eacute;j&agrave; formul&eacute; : rien n&rsquo;est permanent, sinon le changement lui-m&ecirc;me. D&egrave;s lors, une question demeure : qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un changement irr&eacute;versible ? Et quelle place l&rsquo;art peut-il occuper dans cette r&eacute;flexion, lui qui tente souvent de suspendre le temps ? Jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;inach&egrave;vement m&ecirc;me des &oelig;uvres &mdash; de Michel-Ange &agrave; L&eacute;onard de Vinci ou Auguste Rodin &mdash; qui pose &agrave; son tour la question : l&rsquo;inachev&eacute; est-il, lui aussi, irr&eacute;versible ? La richesse de ce num&eacute;ro montre que la question reste ouverte &mdash; et sans doute in&eacute;puisable.</p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>« Satyagraha » : l’opéra comme expérience intérieure</title>
         <link>https://www.nonfiction.fr/article-12676-satyagraha-lopera-comme-experience-interieure.htm</link>
         <description> Il est des œuvres qui ne cherchent ni à séduire ni à convaincre, mais à transformer silencieusement celui qui les traverse.  Satyagraha  de Philip Glass appartient à cette catégorie rare. À l’Opéra national de Paris, l’ouvrage ne se donne pas comme un spectacle au sens habituel, mais comme une expérience de perception — une plongée lente dans le temps, la répétition et l’idée. Créé en 1980, cet opéra inspiré de la pensée de Mahatma Gandhi refuse les ressorts traditionnels du drame. Le livret de Constance De Jong, chanté en sanskrit, n’offre ni narration linéaire ni psychologie identifiable. Il procède par tableaux, évoquant moins des événements que des états de conscience, sous le regard tutélaire de figures comme Léon Tolstoï, Rabindranath Tagore ou Martin Luther King Jr. À rebours de toute dramaturgie explicative,  Satyagraha  préfère suggérer — et surtout faire éprouver. &#13;&#10;&#13;&#10; La musique de Glass déploie ici son minimalisme le plus emblématique : gammes, arpèges, motifs répétés, transformations imperceptibles, pulsation constante. Rien ne semble évoluer, et pourtant tout se modifie. L’auditeur est peu à peu entraîné dans un état d’écoute particulier, où l’attention se déplace du spectaculaire vers l’infime. Ce n’est plus l’action qui importe, mais la manière dont le temps s’écoule, s’étire, se dilate. Une telle écriture exige une rigueur extrême : sans tension interne, la répétition deviendrait stagnation. Mais lorsqu’elle est maîtrisée, elle ouvre un espace presque méditatif. &#13;&#10;&#13;&#10; La scène, quant à elle, ne peut se contenter d’illustrer. Elle doit prolonger cette suspension, inventer un langage visuel capable d’accompagner la musique sans la contraindre. Les mises en scène les plus convaincantes de  Satyagraha  ont toujours compris qu’il s’agissait moins de raconter Gandhi que de rendre sensible une idée — celle de la résistance par la non-violence, de la force dans l’immobilité. Cela suppose un théâtre du geste, du rythme, de la lenteur : une forme qui incorpore volontiers la danse et frôle parfois le rituel. Mais cette proposition comporte nécessairement un risque : celui de dérouter, d’ennuyer même, un spectateur habitué à des récits plus immédiats. Le sanskrit, la durée, l’absence de repères dramatiques peuvent tenir à distance. Mais c’est précisément dans cette distance que l’œuvre trouve sa nécessité. Elle impose un autre rapport au spectacle, plus attentif, plus patient — presque ascétique. &#13;&#10;&#13;&#10; Dans  Satyagraha , le rythme harmonique est extrêmement lent : les accords ne se succèdent pas, ils se métamorphosent imperceptiblement, comme étirés dans une durée élargie. Pour une oreille façonnée par les habitudes du répertoire occidental, où le temps musical s’organise volontiers autour du développement, du contraste ou de la digression, cette écriture peut d’abord déconcerter. Chez Glass, rien ne « discourt » vraiment, tout repose sur d’infimes déplacements, des glissements progressifs qui engendrent une forme de captation de l’écoute. Ce travail sur la variation minimale produit un effet d’envoûtement singulier, une fascination lente, presque hypnotique, que l’on rapproche plus spontanément de certaines traditions extra-européennes que de l’héritage symphonique classique. De là naît aussi ce trouble particulier : la perception du temps se brouille. Les sections semblent s’étirer ou se contracter sans repères évidents, au point qu’il devient difficile, à l’écoute, d’en mesurer la durée réelle. Chez Glass, le temps ne s’écoule plus, il se dilate. C’est pourquoi  Satyagraha  ne cherche pas l’adhésion rapide mais demande un abandon. Et c’est dans cet abandon que quelque chose advient : une forme d’écoute élargie, une disponibilité nouvelle. &#13;&#10;&#13;&#10; Dans  Satyagraha , Glass confie à l’orchestre une responsabilité singulière : non pas accompagner l’action — puisqu’il n’y en a presque pas — mais fabriquer le temps lui-même.   La partition, privée de percussions, repose sur un tissu de cordes et de bois dont la régularité pourrait sembler mécanique, mais qui exige en réalité une souplesse extrême. Tout l’enjeu pour le chef Ingo Metzmacher était là : maintenir la pulsation sans l’assécher, préserver la clarté des motifs tout en laissant affleurer leurs micro-variations. Une direction trop rigide aurait figé la musique dans une répétition inerte ; trop expressive, elle en aurait trahi la logique interne. Metzmacher a su trouver une ligne de crête, où la précision devient respiration. Lorsque cet équilibre est atteint, l’orchestre cesse d’être une simple machine rythmique pour devenir une matière vivante, presque organique. Les nappes harmoniques se mettent à onduler, les motifs se répondent comme des vagues lentes, et, grâce aux chœurs admirablement préparés par Ching-Lien Wu, on perçoit alors ce que la musique de Glass a de profondément hypnotique, non pas par insistance, mais par transformation continue. &#13;&#10;&#13;&#10; Les voix, elles aussi, participent de cette architecture. Loin de toute virtuosité démonstrative, elles s’inscrivent dans le flux instrumental, comme une ligne supplémentaire dans le tissage global. Le chant demande une endurance et une justesse redoutables, tant il repose sur la répétition et la pureté de l’émission. À cet égard, mention spéciale pour Anthony Roth Costanzo, capable de traverser l’œuvre sans jamais forcer l’expression. &#13;&#10;&#13;&#10;   Satyagraha  de Philip Glass au Palais Garnier, du 10 avril au 3 mai 2026.  &#13;&#10;</description>
         <pubDate>Tue, 07 Apr 2026 12:00:00 +0000</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">https://www.nonfiction.fr/article-12676-satyagraha-lopera-comme-experience-interieure.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Il est des &oelig;uvres qui ne cherchent ni &agrave; s&eacute;duire ni &agrave; convaincre, mais &agrave; transformer silencieusement celui qui les traverse. <em>Satyagraha</em> de Philip Glass appartient &agrave; cette cat&eacute;gorie rare. &Agrave; l&rsquo;Op&eacute;ra national de Paris, l&rsquo;ouvrage ne se donne pas comme un spectacle au sens habituel, mais comme une exp&eacute;rience de perception &mdash; une plong&eacute;e lente dans le temps, la r&eacute;p&eacute;tition et l&rsquo;id&eacute;e. Cr&eacute;&eacute; en 1980, cet op&eacute;ra inspir&eacute; de la pens&eacute;e de Mahatma Gandhi refuse les ressorts traditionnels du drame. Le livret de Constance De Jong, chant&eacute; en sanskrit, n&rsquo;offre ni narration lin&eacute;aire ni psychologie identifiable. Il proc&egrave;de par tableaux, &eacute;voquant moins des &eacute;v&eacute;nements que des &eacute;tats de conscience, sous le regard tut&eacute;laire de figures comme L&eacute;on Tolsto&iuml;, Rabindranath Tagore ou Martin Luther King Jr. &Agrave; rebours de toute dramaturgie explicative, <em>Satyagraha</em> pr&eacute;f&egrave;re sugg&eacute;rer &mdash; et surtout faire &eacute;prouver.</p>

<p>La musique de Glass d&eacute;ploie ici son minimalisme le plus embl&eacute;matique : gammes, arp&egrave;ges, motifs r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, transformations imperceptibles, pulsation constante. Rien ne semble &eacute;voluer, et pourtant tout se modifie. L&rsquo;auditeur est peu &agrave; peu entra&icirc;n&eacute; dans un &eacute;tat d&rsquo;&eacute;coute particulier, o&ugrave; l&rsquo;attention se d&eacute;place du spectaculaire vers l&rsquo;infime. Ce n&rsquo;est plus l&rsquo;action qui importe, mais la mani&egrave;re dont le temps s&rsquo;&eacute;coule, s&rsquo;&eacute;tire, se dilate. Une telle &eacute;criture exige une rigueur extr&ecirc;me : sans tension interne, la r&eacute;p&eacute;tition deviendrait stagnation. Mais lorsqu&rsquo;elle est ma&icirc;tris&eacute;e, elle ouvre un espace presque m&eacute;ditatif.</p>

<p>La sc&egrave;ne, quant &agrave; elle, ne peut se contenter d&rsquo;illustrer. Elle doit prolonger cette suspension, inventer un langage visuel capable d&rsquo;accompagner la musique sans la contraindre. Les mises en sc&egrave;ne les plus convaincantes de <em>Satyagraha</em> ont toujours compris qu&rsquo;il s&rsquo;agissait moins de raconter Gandhi que de rendre sensible une id&eacute;e &mdash; celle de la r&eacute;sistance par la non-violence, de la force dans l&rsquo;immobilit&eacute;. Cela suppose un th&eacute;&acirc;tre du geste, du rythme, de la lenteur : une forme qui incorpore volontiers la danse et fr&ocirc;le parfois le rituel. Mais cette proposition comporte n&eacute;cessairement un risque : celui de d&eacute;router, d&rsquo;ennuyer m&ecirc;me, un spectateur habitu&eacute; &agrave; des r&eacute;cits plus imm&eacute;diats. Le sanskrit, la dur&eacute;e, l&rsquo;absence de rep&egrave;res dramatiques peuvent tenir &agrave; distance. Mais c&rsquo;est pr&eacute;cis&eacute;ment dans cette distance que l&rsquo;&oelig;uvre trouve sa n&eacute;cessit&eacute;. Elle impose un autre rapport au spectacle, plus attentif, plus patient &mdash; presque asc&eacute;tique.</p>

<p>Dans <em>Satyagraha</em>, le rythme harmonique est extr&ecirc;mement lent : les accords ne se succ&egrave;dent pas, ils se m&eacute;tamorphosent imperceptiblement, comme &eacute;tir&eacute;s dans une dur&eacute;e &eacute;largie. Pour une oreille fa&ccedil;onn&eacute;e par les habitudes du r&eacute;pertoire occidental, o&ugrave; le temps musical s&rsquo;organise volontiers autour du d&eacute;veloppement, du contraste ou de la digression, cette &eacute;criture peut d&rsquo;abord d&eacute;concerter. Chez Glass, rien ne &laquo; discourt &raquo; vraiment, tout repose sur d&rsquo;infimes d&eacute;placements, des glissements progressifs qui engendrent une forme de captation de l&rsquo;&eacute;coute. Ce travail sur la variation minimale produit un effet d&rsquo;envo&ucirc;tement singulier, une fascination lente, presque hypnotique, que l&rsquo;on rapproche plus spontan&eacute;ment de certaines traditions extra-europ&eacute;ennes que de l&rsquo;h&eacute;ritage symphonique classique. De l&agrave; na&icirc;t aussi ce trouble particulier : la perception du temps se brouille. Les sections semblent s&rsquo;&eacute;tirer ou se contracter sans rep&egrave;res &eacute;vidents, au point qu&rsquo;il devient difficile, &agrave; l&rsquo;&eacute;coute, d&rsquo;en mesurer la dur&eacute;e r&eacute;elle. Chez Glass, le temps ne s&rsquo;&eacute;coule plus, il se dilate. C&rsquo;est pourquoi <em>Satyagraha</em> ne cherche pas l&rsquo;adh&eacute;sion rapide mais demande un abandon. Et c&rsquo;est dans cet abandon que quelque chose advient : une forme d&rsquo;&eacute;coute &eacute;largie, une disponibilit&eacute; nouvelle.</p>

<p>Dans <em>Satyagraha</em>, Glass confie &agrave; l&rsquo;orchestre une responsabilit&eacute; singuli&egrave;re : non pas accompagner l&rsquo;action &mdash; puisqu&rsquo;il n&rsquo;y en a presque pas &mdash; mais fabriquer le temps lui-m&ecirc;me.<strong> </strong>La partition, priv&eacute;e de percussions, repose sur un tissu de cordes et de bois dont la r&eacute;gularit&eacute; pourrait sembler m&eacute;canique, mais qui exige en r&eacute;alit&eacute; une souplesse extr&ecirc;me. Tout l&rsquo;enjeu pour le chef Ingo Metzmacher &eacute;tait l&agrave; : maintenir la pulsation sans l&rsquo;ass&eacute;cher, pr&eacute;server la clart&eacute; des motifs tout en laissant affleurer leurs micro-variations. Une direction trop rigide aurait fig&eacute; la musique dans une r&eacute;p&eacute;tition inerte ; trop expressive, elle en aurait trahi la logique interne. Metzmacher a su trouver une ligne de cr&ecirc;te, o&ugrave; la pr&eacute;cision devient respiration. Lorsque cet &eacute;quilibre est atteint, l&rsquo;orchestre cesse d&rsquo;&ecirc;tre une simple machine rythmique pour devenir une mati&egrave;re vivante, presque organique. Les nappes harmoniques se mettent &agrave; onduler, les motifs se r&eacute;pondent comme des vagues lentes, et, gr&acirc;ce aux ch&oelig;urs admirablement pr&eacute;par&eacute;s par Ching-Lien Wu, on per&ccedil;oit alors ce que la musique de Glass a de profond&eacute;ment hypnotique, non pas par insistance, mais par transformation continue.</p>

<p>Les voix, elles aussi, participent de cette architecture. Loin de toute virtuosit&eacute; d&eacute;monstrative, elles s&rsquo;inscrivent dans le flux instrumental, comme une ligne suppl&eacute;mentaire dans le tissage global. Le chant demande une endurance et une justesse redoutables, tant il repose sur la r&eacute;p&eacute;tition et la puret&eacute; de l&rsquo;&eacute;mission. &Agrave; cet &eacute;gard, mention sp&eacute;ciale pour Anthony Roth Costanzo, capable de traverser l&rsquo;&oelig;uvre sans jamais forcer l&rsquo;expression.</p>

<p><strong><em>Satyagraha </em>de&nbsp;Philip Glass au&nbsp;Palais Garnier, du 10 avril au 3 mai 2026.</strong></p>
 
		]]></content:encoded>
      </item>
   </channel>
</rss>