Le retour de la menace nucléaire ?
[jeudi 28 mars 2019 - 13:00]
Société
Couverture ouvrage
La guerre qui ne peut pas avoir lieu. Essai de métaphysique nucléaire
Éditeur : Desclée de Brouwer
236 pages
Jean-Pierre Dupuy revient sur l’actualité de la menace nucléaire dans le droit fil de ses travaux sur le « catastrophisme éclairé ».

Depuis son livre sur le « catastrophisme éclairé » paru en 20041, Jean-Pierre Dupuy s’est intéressé aux tsunamis, à Tchernobyl, et aujourd’hui à la dissuasion nucléaire. Celle-ci est notamment revenue sur le devant de la scène depuis 2017 à l’occasion des tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord. Devant les gesticulations en apparence folles des deux chefs d’État, l’objet du livre est justement de prendre au sérieux le risque de guerre nucléaire et de savoir si l’on peut donner un fondement rationnel à la dissuasion.

Pour cela, Jean-Pierre Dupuy passe d’abord en revue les crises nucléaires qu’a connues l’Histoire et montre en quoi la catastrophe, si proche soit elle, n’est jamais appréhendée correctement par le grand public. Il en vient ensuite au cœur conceptuel de l’ouvrage avec la théorie de l’assurance de la destruction mutuelle (ou Mutually Assured Destruction, MAD, en anglais), nouvelle forme de dissuasion qui s’oppose à la dissuasion conventionnelle et qui n’est pas, contrairement à ce que l’on pouvait penser2, le premier cadre de réflexion dans lequel se soit historiquement inscrit l’armement nucléaire.

Or, la dissuasion nucléaire que nous connaissons aujourd’hui n’est pas satisfaisante sur le plan conceptuel. Elle repose en effet sur un paradoxe en apparence insoluble : pour qu’elle soit efficace, il faut qu’elle soit absolument certaine et empêche la guerre nucléaire… mais si cela est absolument certain, alors la dissuasion n’a pas de raison d’exister. Ce paradoxe se décline également dans les domaines de la défense et de la moralité. En effet, si la prudence indique qu’il faut disposer d’une force nucléaire dissuasive pour éviter la guerre, cette dernière est d’autant plus probable que chacun s’y prépare avec son arsenal : la défense dissuasive semble donc porter en germe sa propre inefficacité comme condition de son efficacité. Enfin sur le plan moral, on en vient à l’aporie que ce qui est injustifiable moralement, et que l’auteur condamne (la dissuasion nucléaire, qui prévoit l’éventualité de tuer des millions de personnes), est potentiellement justifié en ce qu’il permet d’éviter une catastrophe mondiale, à savoir la destruction de l’humanité. Jean-Pierre Dupuy nous propose ainsi un panorama essentiel de la théorie de la dissuasion nucléaire aujourd’hui. Pour ce faire, il explique de manière systématique les distinctions conceptuelles nécessaires, bien que parfois ardues, et passe en revue les solutions qu’offre chacun des camps aux paradoxes rencontrés.

Sans surprise, aucune des pistes présentées ne paraît convenir : c’est pourquoi la dernière partie de l’ouvrage consiste dans le renouvellement du cadre de pensée métaphysique dans lequel s’inscrit la pensée de la dissuasion. La proposition de Jean-Pierre Dupuy offre une solution élégante à un problème épineux. Elle consiste à repenser la conception du temps futur, qui au lieu d’être ce qui peut ou non advenir, devient au contraire ce qui existe déjà – mais qu’il reste à actualiser dans un délai plus ou moins long. Ce « temps du projet » postule ainsi l’égale réalité des deux issues de la dissuasion : il y a à la fois guerre nucléaire et non-guerre nucléaire, mais seule l’une des deux options s’actualise à chaque instant, jusqu’au tour de l’autre. En résumé, l’avenir est certain mais il est indéterminé : la guerre nucléaire et la non-guerre auront lieu, mais pas au même moment. On peut néanmoins regretter que cette solution ne paraisse quelque peu ad hoc en changeant le cadre conceptuel pour accepter que deux issues possibles de l’avenir se superposent (elles coexistent) jusqu’à leur actualisation dans le présent.

L’intérêt de l’ouvrage réside également dans les à-côtés qu’il permet d’entrevoir. La solution de Jean-Pierre Dupuy, qui a de nombreux points communs avec la théorie de la physique quantique (indétermination, superposition, décohérence, renouveau de la rationalité), ouvre ainsi un nouveau champ d’études à la discipline en développement qu’est celle des sciences sociales quantiques (quantum social science)3. Les amateurs de théâtre ne pourront quant à eux s’empêcher de penser à La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux de par le titre, les références au destin et le rôle des prophètes. L’image de la guerre sous les traits du tigre réveillé par les hommes et qui risquerait de les anéantir, ainsi que Cassandre le prédit dans la scène d’ouverture de la pièce, revient aussi plusieurs fois dans l’ouvrage. La guerre nucléaire, comme la guerre de Troie, sera une guerre que personne n’aura voulu mais qui aura lieu par accident, rendue certaine par la seule existence des arsenaux nucléaires - comme les armes grecques et troyennes ont fait advenir la leur.

Le livre, émaillé de nombreuses références anthropologiques, philosophiques et économiques (René Girard, David Lewis, Maurice Allais pour ne citer qu’eux) constitue ainsi une lecture incontournable et stimulante pour comprendre les options qui s’offrent à notre civilisation, maintenant que l’irréversibilité de la bombe nucléaire ne nous permet de vivre qu’en sursis. Options qui pourraient d’ailleurs sans doute également inspirer notre réflexion quant aux autres menaces qui nous guettent, comme le changement climatique.



rédacteur : Diane DELAURENS
Illustration : Isabella lynn Lee [CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]

Notes :
1 - Dupuy Jean-Pierre, Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain, Paris, Seuil, 2004, 224 p.
2 - Notamment dans le sillage de Aron Raymond, Le grand débat : Initiation à la stratégie atomique, Paris, Calmann-Lévy, 1963, 274 p.
3 - Les sciences sociales quantiques visent à appliquer aux sciences sociales des outils de la physique quantique en raison de traits communs entre les disciplines, comme par exemple le fait que l’observateur influe sur l’expérience qu’il mène, au contraire de la neutralité de l’observateur postulée en physique classique. Il s’agit d’un champ en développement dont on peut citer les pionniers suivants : Alexander Wendt pour les relations internationales notamment (auteur de Quantum Mind and Social Science: Unifying Physical and Social Ontology, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, 366 p.), Elie Ayache pour l’économie financière à cause des rétroactions et des anticipations auto-réalisatrices (voir son article dans l’ouvrage de Bitbol Michel (dir.), Théorie quantique et sciences humaines, Paris, CNRS Editions, 2016, 251 p.), Emmanuel Haven et Andrei Khrennikov dans le domaine de la cognition et des sciences de la décisions (auteurs de Quantum social science, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, 304 p.).
Titre du livre : La guerre qui ne peut pas avoir lieu. Essai de métaphysique nucléaire
Auteur : Jean-Pierre Dupuy
Éditeur : Desclée de Brouwer
Date de publication : 30/11/99
N° ISBN : 978-2220095691