L’école face au racisme : la leçon d’Adorno
[lundi 01 avril 2019 - 00:00]

« Exiger qu’Aushwitz ne se reproduise plus est l’exigence première de toute éducation » : c’est par cette injonction puissante qu’en 1966, le philosophie Theodor Adorno commence une conférence qu’on redécouvre aujourd’hui. Elle signifie qu’il y a un avant et un après dans la réflexion éducative. Au sortir de la guerre, il n’est plus possible de penser l’éducation comme on l’a pensée avant Auschwitz, comme l’a pensée même l’éducation nouvelle qui a cru que l’éducation pourrait empêcher le retour d’une autre guerre mondiale après la première.

Ce qui est arrivé à Auschwitz n’est pas pour Adorno un fait totalement inédit ou qui ne serait susceptible que d’arriver aux Juifs. Il cite, avant la Seconde Guerre mondiale, le cas du génocide arménien1. Et il ajoute quelques pages plus loin : « Demain, ce sera peut être le tour d’un autre groupe que les Juifs, par exemple les vieux, que le IIIe Reich a encore ménagés, ou les intellectuels, ou simplement des groupes de marginaux »2.

Une des difficultés, c’est que souvent seul le groupe directement concerné par les persécutions essaie de résister, alors que tous devraient avoir la conscience que les mécanismes de persécution pourront les atteindre à leur tour : « La résistance se limitait au groupe concerné (…) De toute façon quiconque ne fait partie d’un groupe directement persécuté peut être touché »3.

S’il n’est pas possible de rendre compte dans le cadre de cette chronique de toute la richesse de ce texte d’une quinzaine de pages, quelques passages significatifs méritent plus particulièrement qu’on y revienne aujourd’hui.

 

Eduquer face au nationalisme

L’un des objectifs principaux que doit se donner l’éducation, d’après Adorno, c’est de « mettre en évidence les mécanismes qui produisent les hommes capables de telles actions, il faut (…) montrer ces mécanismes et tenter d’empêcher (que les adultes de demain) redeviennent ainsi en éveillant chez chacun la conscience de ces mécanismes »4.

Comme chez Paulo Freire, avec qui Adorno est parfois cité comme étant à l’origine de la pédagogie critique, il s’agit de produire un processus de conscientisation pour éviter que ne se déploient les forces sociales qui ont conduit au phénomène génocidaire.

Or la cause principale des génocides contemporains, mise en avant par Adorno a deux reprises dans son texte, est le nationalisme : « Le génocide a ses racines dans la résurgence du nationalisme agressif qui s’est développé depuis la fin du XIXe siècle dans de nombreux pays »1. Il le répète à nouveau à la fin du texte : « Le climat qui favorise le mieux de telles résurgences – je l’ai déjà signé –, c’est le réveil du nationalisme (…) Ce qu’on appelle les mouvements de renouveau national, à une époque où le nationalisme est dépassé, constitue de toute évidence une proie facile pour les pratiques sadiques »6.

Dès cette époque, Adorno relève que ce nationalisme se manifeste en particulier, et de manière plus ou moins sublimée, à travers le sport. Adorno invite ainsi à étudier plus particulièrement le rôle ambivalent du sport dans la construction des dispositions qui rendent possible des déchaînements barbares dans les sociétés modernes. Car si le sport favorise d’un côté le développement du sens du fair play, il peut aussi « par certains de ses aspects et de ses comportements favoriser l’agressivité, la brutalité et le sadisme »7. Ces réflexions d’Adorno donneront naissance à tout un courant d’analyse du sport : « la critique radicale du sport », développée par des sociologues tels que Jean-Marie Brohm ou Marc Perelman.

 

La réification de la conscience

Au-delà du nationalisme, Adorno identifie des tendances destructrices bien plus profondes dans les sociétés. L’un de ces mécanismes est celui de la « conscience réifiée », dont la critique résonne avec celle que l’on trouve également chez Paulo Freire. Pour l’un comme pour l’autre, l’éducation doit ainsi éviter la réification de la conscience.

Cette réification de la conscience se produit chez un type d’homme valorisé dans la société moderne capitaliste : « Il érige en culture l’activité, l’efficacité pour elle-même, telle que la prône la publicité en faveur de l’homme actif (…) Pour commencer les individus ainsi constitués se sont pour ainsi dire assimilés aux choses. Ensuite, lorsqu’ils le peuvent ce sont les autres qu’ils assimilent aux choses »8.

Dans la conscience réifiée, l’individu perd sa conscience morale par l’hyper-valorisation qu’il accorde à l’efficacité sur toute autre considération. Il s’agit d’un processus bien connu dans la philosophie de l’Ecole de Francfort, dont Adorno est l’un des fondateurs : la domination de la raison instrumentale. Cette réification de la conscience conduit à réduire également les autres êtres humains à des objets.

Mais la conscience réifiée va plus loin qu’une simple tendance à l’instrumentalisation car elle s’inscrit dans le contexte spécifique de la société moderne technocapitaliste : « Il y a d’autre part, dans la relation actuelle à la technique, quelque chose d’exagéré, d’irrationnel, de pathogène. C’est lié au "voile technologique". Les hommes ont tendance à prendre la technique pour la chose elle-même, comme une fin en soi, possédant sa force propre, et ils oublient ainsi qu’elle est le prolongement du bras de l’homme. Les moyens – et la technique est l’ensemble des moyens visant à la conservation de l’espèce humaine – sont fétichisés, parce que les fins, une vie digne de l’homme, sont cachées et séparées de la conscience de l’homme »9.

Cette domination de la raison instrumentale conduit à une inversion des fins et des moyens. Les moyens accaparent toute la place dans l’action humaine. Les individus, en particulier dans la sphère professionnelle, ne se posent plus que des questions techniques portant sur la manière d’obtenir la plus grande efficacité dans leur action. Mais ce faisant, ils ne pensent plus du tout aux finalités de leurs actions : pourquoi doit-on faire cela ? Est-ce que la finalité de cette action est désirable ? Ces questions semblent même totalement déconsidérées et ont leur fait comprendre qu’elles n’ont pas leur place. Cette réification de la conscience peut se produire y compris dans le monde enseignant du fait des injonctions de l’institution à l’efficacité des méthodes d’apprentissage.

 

Le conformisme de groupe

Au cœur du social se trouvent des tendances micro-fascistes que l’école se doit de combattre, d’autant plus qu’elles sont présentes jusque dans le sein de l’institution scolaire : « Il suffit de penser aux premières expériences que l’on a pu faire soi-même à l’école. Il faudrait lutter contre les sortes de coutumes, de rites initiatiques qui imposent une souffrance physique souvent insupportable à un individu pour qu’il puisse se sentir intégré, un membre de la collectivité. Le caractère néfaste de coutumes telles que le bizutage ou les chahuts, ou toute autre coutume du terroir, est carrément une forme préliminaire des actes de violences nazis »10.

Il y a donc dans la vie sociale en elle-même une tendance au conformisme de groupe qui peut aller jusqu’à la violence. Cette tendance, on la retrouve donc dès l’école qui s’en fait le réceptacle, sous le nom de harcèlement scolaire.

La conséquence en est la suivante : « La pression d’une universalité dominante sur tout ce qui est particulier, sur l’individu et sur les différentes institutions, a tendance à anéantir le particulier et l’individuel, en même temps que sa capacité de résistance. En même temps que leur identité et leur capacité de résistance, les hommes perdent les qualités qui leur permettraient de s’opposer à ce qui, à un moment quelconque, les entraînerait de nouveau à commettre des monstruosités »11.

On comprend bien que la société ait besoin de conformisme social, mais la pression sociale conduit à détruire les capacités de résistance qui se trouvent dans la conscience individuelle. L’éducation doit donc trouver un équilibre, dans le développement de l’individu, entre le conformisme social et des capacités de résistance individuelle.

 

La leçon d’Adorno

En disant que le fascisme se trouve au cœur du social, cela ne signifie pas que toute société peut dériver vers le fascisme et le massacre de masse. Car comme le montre Adorno, les génocides contemporains articulent d’autres facteurs tels que le nationalisme et le technocapitalisme.

A la fin de son texte, Adorno se montre sceptique sur la capacité des États à pouvoir protéger les citoyens du basculement dans la barbarie, car la domination de la raison instrumentale est au coeur de l’État moderne. Pour lui, l’éducation ne peut pas empêcher la barbarie des élites sociales qui prétendent diriger les grands systèmes bureaucratiques, mais elle doit instiller un esprit de résistance plus profond au sein de la population dans son ensemble :

« Je crains que les mesures en vue d’une éducation aussi élaborée et complète que possible ne permettent guère d’empêcher que ne se reproduisent les bureaucrates assassins. Mais qu’il y ait des hommes, au bas de l’échelle, pour se faire les valets exécuteurs de ce qui perpétue leur propre asservissement et renoncent à tout dignité (…) voilà contre quoi l’éducation et l’information peuvent néanmoins encore un peu quelque chose »3.

 



rédacteurs : CHRONIQUE SCOLAIRE ; Irène PEREIRA

Notes :
1 - p.236
2 - p.250
3 - p.251
4 - p.237
5 - p.236
6 - p.250-251
7 - p.242
8 - p.244-245
9 - p.246-247
10 - p.243
11 - p.238
12 - p.251