L’autre Blanchot
[vendredi 27 avril 2018 - 12:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Nous sommes tous la pègre : Les années 80 de Blanchot
Éditeur : Minuit
142 pages
A l’occasion des événements de Mai 68 auxquels il prend un part active, Blanchot découvre une nouvelle sorte d’écriture.

Ce que Nous sommes tous la pègre de Jean-François Hamel met en évidence, et éclaire très précisément, ce sont deux points particulièrement déterminants pour comprendre l’œuvre de Blanchot : l’importance qu’a eu pour lui Mai 68 et son engagement au sein du Comité d’action étudiants-écrivains qui lui parut rendre possible cette forme d’écriture qu’il recherchait, le « communisme d’écriture ».

 

Le sens des journées de mai : la liberté absolue contre Hegel

Alors que pour Hegel, dont l’influence en France après la guerre est considérable, la « liberté absolue » finit par se nier elle-même dans l’expérience de la terreur, l’Empire seul parvenant à restaurer la paix civile en convertissant la violence révolutionnaire en force de loi, Blanchot refuse la sagesse conduisant à la conversion de la liberté absolue en ordre. Il cherche, au contraire, une puissance de dissolution et de dispersion qui interdise toute réconciliation sous l’égide de la raison. Et il croit trouver en Mai 68, au cœur même des actions auxquelles il prit part, ce qu’il avait cherché dans l’expérience littéraire : une fin de l’histoire qui n’est pas le dernier terme d’une dialectique, mais un moment de pure discontinuité qui échappe à la subsomption conceptuelle de l’esprit hégélien et à toute institution instauratrice de règle, d’ordre et de limites. Il cite ainsi Walter Benjamin écrivant : « le désir inconscient de rompre la continuité de l’histoire appartient aux classes révolutionnaires au moment de l’action »1.

Contre la pensée hégélienne toujours, Mai 68 n’est pas le produit de l’action de grands hommes poussés par la passion, mais l’irruption de la foule, de la pègre, de la plèbe sans visage que Hegel avait dénoncé dans ses Principes de la philosophie du droit. La multitude ne veut pas se constituer en partie pour faire entendre sa voix, mais refuse la confiscation de sa parole par l’Etat. Sa liberté des insurgés, pour Blanchot, n’est pas une propriété à défendre, ni un droit à conquérir, mais ce qu’il nomme « une puissance de refus ». A ce titre, elle ne délègue personne pour la représenter, luttant à la fois contre ceux qui s’opposent à elle et contre ceux qui prétendent parler en son nom. Comme l’analyse J.-F. Hamel, « A rebours d’une tradition philosophique qui conçoit l’acte révolutionnaire comme un geste de fondation, cette multitude acéphale affirme sa puissance d’agir sans opérer de conversion institutionnelle de sa révolte, sans instituer un nouvel ordre après la destruction de l’ordre ancien, sans imposer de restriction juridique à sa liberté absolue, comme si elle abdiquait sa souveraineté politique »2.

 

Le mode d’écriture : l’appartenance au Comité et l’art du tract

L’engagement au sein du Comité d’action étudiants-écrivains de Maurice Blanchot est très important. Ce qui est remarquable, c’est qu’au sein de ce Comité, quoique très discrètement, Blanchot rédige ou contribue à la rédaction de nombreux textes. Comme l’écrit J.-F. Hamel, « au-delà des idées politiques qu’ils sont destinés à propager, les tracts du Comité expriment, par leur existence même, une opposition au contrôle que l’Etat et ses institutions exercent sur la production et la circulation des discours dans le monde social »3. Ces tracts, diffusés dans la rue, en particulier lors des manifestations, s’inscrivent dans une longue tradition de textes hostiles au pouvoir et qui se développe par des canaux non-officiels (placards, canards et pamphlets).

Parallèlement à ces tracts, le Comité décide de boycotter l’ORTF, complice, selon lui, des « mensonges officiels » et tous les autres organes de la presse contrôlés par le gouvernement, dans une perspective marxiste, qui fait de ces médias des moyens d’oppression des exploités et des dominés aux mains de la classe bourgeoise dominante. C’est à une guerre des discours que se livre le Comité, en opposant au discours se subordonnant à l’Etat et ses institutions un discours qui se « rebelle contre les rapports de domination »4, comme en témoigne le slogan devenu célèbre « soyez réalistes demandez l’impossible » qui s’oppose explicitement à l’appel à la modération des syndicats. De la même façon, le Comité attaque le discours du premier ministre, Maurice Couve de Murville, qui impute la crise monétaire du pays aux évènements de Mai et qui appelle la population à un « sursaut national » dans la « guerre du franc ». Le Comité y voit une manigance des capitalistes ayant pour but de renforcer l’exploitation des travailleurs français au des intérêts supérieurs de la nation 5).

Blanchot considère même que la forme du livre n’est pas, n’est plus à même de rendre compte des événements et d’y trouver un sens6. De la même façon, Blanchot analyse l’interdiction d’une revue tiers-mondiste comme une tentative pour criminaliser l’expression d’un discours radical et pour supprimer la possibilité d’une opposition franche et directe provenant des journées de mai.

Dans « Naissance d’un Comité », Marguerite Duras raconte comment le Comité élabore des textes collectifs, qui à force de biffures et de réécritures deviennent « communs » ; et c’est cette communauté, cette perte de la voix singulière dans l’impersonnalité du collectif qui plaît, sur le plan de l’écriture – qui n’est plus à proprement parler littérature, car cette dernière, en tant que culturelle, a toujours maille à partir avec le pouvoir institué – à Blanchot. Comme le note l’auteur, « un comité d’action est l’instrument d’une disparition des individualités ; il se compose de tous ceux qui entreprennent ensemble de devenir n’importe qui et de s’effacer dans une multitude que le pouvoir aura tôt fait »7 de dénigrer. De telle sorte que selon le mot de D. Mascolo, le comité est « un microcosme du peuple ».

 

L’engagement personnel de Blanchot

Contrairement à ce qu’on croit souvent, l’espace littéraire n’est pas pour Blanchot un abri dans lequel se tenir loin des événements du monde. Toute littérature vaut, délibérément ou non comme un engagement et la responsabilité de l’écrivain est, par principe, toujours engagée8. L’écriture est ainsi pour Blanchot d’autant plus subversive qu’elle n’est pas une intervention directe dans le débat sociétal. J.-F. Hamel schématise l’évolution de la pensée de Blanchot sur la solitude de l’écrivain. D’une vison qu’il qualifie d’ « agoraphobe » dans les années 1950, dans laquelle l’activité littéraire est pensée comme radicalement séparée des autres hommes et de la cité, comme solitude et comme dépossession absolue, Blanchot passe dans les années 1960 à une politisation de sa conception de la littérature. Par exemple l’anonymat et le désœuvrement ne seront plus seulement les attributs de l’écrivain, mais également ceux de la foule révolutionnaire ou insurgée. Dès lors, la contestation du monde par l’écrivain « n’aura plus pour condition l’autonomie de la littéraire, c’est-à-dire son indépendance à l’égard de la conflictualité sociale, mais l’abolition complète de son autonomie et son immersion dans le flux impersonnel des discours et des paroles qui circulent dans l’espace public »9. J.-F. Hamel utilise l’image d’Orphée, le solitaire qui servait d’une certaine façon de paradigme de la solitude et du rapport à la mort de l’écrivain dans les années 1950, descendant dans la rue pour rendre compte du changement dans les conceptions de Blanchot10).

Cette participation très active de Blanchot aux événements de mai 68 est préparée, en quelque sorte, par son engagement contre l’accession au pouvoir de de Gaulle à la fin des années 1950, ce qu’il appelle son « irréductible Refus » (le terme de refus ne pouvant évoquer à l’époque que le refus des militaires de porter les armes en Algérie). Il écrit ainsi : « A un moment, face aux événements publics, nous savons que nous devons refuser. Le refus est absolu, catégorique. Il ne discute pas, ni ne fait entendre ses raisons ». Ce thème du refus est aussi partagé par Marcuse et hante l’imaginaire des années 1960. Mais c’est de sa lecture de Benjamin (et en particulier de sa distinction de deux formes de violence dans sa « Critique de la violence ») et de Sade que se nourrit la réflexion blanchotienne. C’est dans sa préface à un texte de Sade que Blanchot thématise le plus précisément ce que serait une force de destitution authentique, par nature exclusive de toute forme de délégation du pouvoir. Aussi l’insurrection doit-elle, pour Blanchot, préserver le peuple de l’usurpation politique de son pouvoir constituant.

Aussi Blanchot regrettera-t-il la mainmise sur ce qui s’apparente à une forme de communisme authentique par des organisations partisanes. Et il pourra ainsi écrire que le communisme se situe « toujours au-delà du communisme ». Il évoquera les événements de Mai 68 comme « une manière encore jamais vécue de communisme que nulle idéologie n’était à même de récupérer ou de revendiquer »11. Pour Blanchot, et dans un sens éloigné des organisation politiques constituées, le communisme est un idéal de non-constitution. Il écrit ainsi que le communisme est « ce qui exclut (et s’exclut) de toute communauté déjà constituée »12. Une des conséquences de cette acception du terme est le refus de systématiser l’œuvre de Marx, comme le font les partis prétendument marxistes. Pour Blanchot, le cœur de cette œuvre porte moins sur un contenu théorique précis qu’il n’est un appel à une révolte urgente contre l’état de la société et de la politique. L’œuvre de Marx et le communisme sont en soi inappropriables par qui que ce soit, tant sur le plan théorique que sur le plan politique.

Les documents (en particulier provenant de l’IMEC et d’Harvard) utilisés pour retracer l’itinéraire personnel et intellectuel de Blanchot pendant cette période sont très précis et dessinent de Blanchot un autre portrait que celui qui est habituellement fait de lui : un obscur théoricien de la littérature repentant d’une activité dans des journaux antisémites avant la guerre et pendant. Parmi ses nombreux mérites, ce livre analyse minutieusement la difficulté de passer du discours sur l’engagement à l’engagement et propose une enquête sur les événements de Mai 68 au jour le jour, mettant en résonnance les tracts et les textes du Comité d’action auquel participa de façon si importante Blanchot.

 

* Dossier : Mai 68 : retrouver l'événement.



rédacteur : Yoann COLIN, Critique à nonfiction.fr
Illustration : L'Herne

Notes :
1 - cité p. 16.
2 - P. 18. Hamel remarque l’accord entre Blanchot et Marcuse sur l’idée que la démocratie représentative de l’Etat de droit est aussi un instrument de domination
3 - p.36.
4 - p. 40
5 - « le mythe de « l’union nationale » (à quoi se résume en fait depuis l’origine tout le gaullisme en théorie comme en pratique) tend à faire croire que le franc du chômeur, du salarié est le même que celui du banquier, du patron, et qu’ainsi par « la force des choses » , par le fait des « lois économiques », le prolétaire et l’exploiteur se trouvent avoir des intérêts communs […]. C’est l’adaptation à l’économie du mythe de « l’union nationale » utilisé en temps de guerre pour faire croire aux ouvriers et aux paysans qu’ils vont se battre et se faire tuer pour la « patrie », quand ils se battent et se font tuer pour la conquête de marchés capitalistes, pour la défense d’intérêts qui ne sont pas les leurs mais ceux de leurs patrons. » (« Bataille du franc, ou défense du capital ? », cité p. 45
6 - Il écrit ainsi : « l’écriture murale, […] les tracts distribués hâtivement dans la rue qui sont la manifestation de la hâte de la rue, les affiches qui n’ont pas besoin d’être lues mais qui sont là comme défi à toute loi […] jamais nous ne l’enfermerons dans un libre qui même ouvert tend à la clôture, forme raffinée de la répression » (cité p. 52-53).
7 - p. 115
8 - Ce dont témoigne par exemple : « Tout écrivain qui, par le fait même d’écrire, n’est pas conduit à penser : je suis la révolution, seule la liberté me fait écrire, en réalité n’écrit pas », cité p. 62.
9 - p. 66
10 - Il écrit lui-même qu’« aujourd’hui l’écrivain, croyant descendre aux Enfers, se contente de descendre dans la rue », cité p. 69.
11 - Cité p. 121.
12 - Cité p. 126
Titre du livre : Nous sommes tous la pègre : Les années 80 de Blanchot
Auteur : Jean-François Hamel
Éditeur : Minuit
Collection : Paradoxe
Date de publication : 11/01/18
N° ISBN : 978-2707344175