Actuel Moyen Âge Marco Polo aurait acheté des bitcoins
[jeudi 25 janvier 2018 - 08:00]

On en parle partout en ce moment : les crypto-monnaies, le bitcoin en tête, font fureur. Entre ceux qui conseillent d'y investir vos économies et ceux qui s'en méfient, on s'y perd un peu. Sans parler de leur mode de fonctionnement, plus qu'opaque… De quoi nous faire regretter les bonnes vieilles monnaies ? Pas si simple…

 

Monnaie réelle, monnaie virtuelle

 

Au Moyen Âge, la monnaie est dite réelle : c’est-à-dire que la valeur de chaque pièce vient du pourcentage de métal précieux qu'elle comporte. Tout en haut de la hiérarchie, bien sûr, l'or, métal rare dans l'Europe médiévale, suivi de près par l'argent – d'où, évidemment, le mot même d'argent pour désigner la monnaie, car pendant des siècles c'était la même chose ! La valeur d'une monnaie se mesure alors à son poids et à son aloi, autrement dit à son alliage : plus elle est pure, plus elle vaut. Les monnaies sont « sonnantes et trébuchantes » : il faut les voir, les toucher, les peser, mordre dedans pour vérifier qu'elles sont authentiques.

Dès lors, au Moyen Âge, vous pouvez couper une pièce en deux pour, littéralement, faire de la monnaie : chaque fragment vaudra la moitié de la pièce complète. Alors que nos euros contemporains sont des monnaies dites fiduciaires, basées sur la confiance (fides) : si vous coupez une pièce d'un euro en deux, vous n'avez pas deux pièces de 50 centimes, mais deux morceaux de métal inutiles.

Petit à petit, au fil des siècles, on est passés des monnaies réelles aux monnaies fiduciaires, dans un processus progressif de virtualisation de la monnaie. L'une des étapes-clés, bien sûr, c'est le billet. À la fin du XIIIe siècle, Marco Polo, célèbre mythomane voyageur vénitien, décrit la fabrication de « papier-monnaie » par l'empereur de Chine : il s'agit en effet d'une technique alors inconnue en Occident – et qui, de fait, restera inconnue pendant encore plusieurs siècles. Les Européens n'ont pas encore assez confiance dans ces monnaies virtuelles.

 

Contrôler la monnaie

 

Confiance : tout est là. Pour que les billets soient acceptés, il faut en effet que leur valeur soit garantie. C'est sur ce point que Marco Polo insiste le plus : « sur chaque coupon destiné à devenir un billet, des fonctionnaires spécialement désignés inscrivent leur nom et apposent leur cachet. Lorsque le travail est fait selon les règles, le chef nommé par le Khan imprègne son sceau de colorant et appose sa marque vermillon en haut de la feuille. C’est alors que le billet devient authentique ».

Le papier-monnaie est ainsi validé par un ensemble de démarches qui permettent d'en contrôler étroitement l'émission. Derrière chaque billet se dessine donc toute l'autorité de l'empereur, et Marco précise bien que « ce papier est ensuite répandu dans tous les domaines de Sa Majesté, et personne n’ose, sous peine de la vie, refuser de le recevoir en paiement ».

Cette monnaie virtuelle doit donc être imposée par la force. Et ce même en Occident, pourtant si attaché à la valeur réelle des monnaies… En 864, Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, lance en effet une grande réforme monétaire : le denier d'argent pèsera désormais un peu moins, mais vaudra autant qu'avant. Cela revient à virtualiser quelque peu la monnaie, à dire aux gens « faites comme si cette pièce plus légère valait autant que la pièce plus lourde ». Eh oui, même les monnaies réelles du Moyen Âge sont en réalité déjà un peu virtuelles… Et, comme le Grand Khan, Charles doit recourir à la force pour imposer cette réforme : « l'homme qui rejette les deniers purs et de bon poids doit être dénoncé aux serviteurs de l'Etat et il sera puni selon la loi ».

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Denier d'argent de Charles le Chauve

La monnaie virtuelle a donc dû être imposée, car elle s'opposait trop aux habitudes concrètes des gens pour qui une monnaie n'avait que la valeur du métal qui la composait. Les bitcoins ne sont que l'aboutissement de ce long processus de virtualisation de la monnaie, commencé au Moyen Âge.

 

Les noeuds de la monnaie

 

La différence essentielle, évidemment, c'est que les monnaies virtuelles contemporaines échappent largement aux pouvoirs établis, alors que les monnaies médiévales sont étroitement contrôlées et encadrées. À cet égard, les crypto-monnaies inversent un rapport séculaire en mettant à mal ce monopole régalien sur la frappe monétaire. Plus besoin d'Hôtel des Monnaies, de Grand Trésorier du Roi ou de Banque centrale : chaque transaction est enregistrée et confirmée par chaque nœud qui compose le réseau (c'est ce qu'on appelle le blockchain).

La vraie différence entre un denier ou un florin et un bitcoin, ce n'est pas que les premiers sont composés d'or ou d'argent et le second de quelques bits : c'est que les crypto-monnaies sont des monnaies décentralisées, tandis que pendant des siècles la frappe monétaire a été non seulement centralisée mais également centralisatrice. La monnaie portait le visage du roi et les symboles du royaume, elle incarnait le pouvoir de l'Etat. Les monnaies alternatives, pour la quasi-totalité gérées par des logiciels open-source, brisent ce monopole.

Comme le soulignent de nombreux articles en ligne, ce genre d'évolutions économiques peuvent entraîner d'importants changements politiques et sociaux. Seul l'avenir nous dira si les bitcoins vont éclater comme une bulle éphémère ou au contraire bouleverser radicalement l'ensemble de la vie économique. En tout cas, dans ces discussions sur les bénéfices éventuels des monnaies alternatives, attention à ne pas oublier de réfléchir à leur coût, notamment énergétique : vous saviez que les ordinateurs nécessaires pour faire tourner ces monnaies consomment à eux seuls 0,1 % de toute l'électricité mondiale ? Autant que le Danemark, en gros... Décidément, l'argent, même dématérialisé, n'est pas gratuit.

 

Pour en savoir plus

- Jacques Le Goff, Le Moyen Âge et l'argent : essai d'anthropologie historique, Paris, Perrin, 2010.

- Dominique Ancelet-Netter, La dette, la dîme et le denier : une analyse sémantique du vocabulaire économique et financier au Moyen Âge, Villeneuve-d'Ascq, Presses du Septentrion, 2010.

À lire aussi sur Nonfiction :

- Florian Besson, ACTUEL MOYEN ÂGE – Messire Marco Polo

- Florian Besson, ACTUEL MOYEN ÂGE (32) – Le tabou de l'argent

 



rédacteur : Florian BESSON
Illustration : CC Wikimedia