Une autre approche de la science politique
[mercredi 18 décembre 2013 - 08:00]
Politique
Couverture ouvrage
Socio-histoire de l'action publique
Éditeur : La Découverte
125 pages
Quand la socio-histoire s'intéresse aux politiques publiques : une démarche nouvelle et féconde.

Comme son nom l'indique, et telle qu'elle a été théorisée notamment par l'historien Gérard Noiriel1, la socio-histoire est née de la rencontre entre la sociologie et l'histoire, par un travail pluridisciplinaire2 qui touche à la constitution des rapports sociaux et des entités collectives3 et, en particulier, à une réflexion sur l'émergence des relations de pouvoir et la généalogie des systèmes politiques. C'est donc assez naturellement que la socio-histoire a été l'une des sources de renouvellement théorique et pratique de la science politique4, concernant à la fois la politique5 et le politique, de manière générale6.

Cependant, la science politique ne s'est pas seulement inspirée de l'analyse socio-historique pour décrire la nature des pouvoirs politiques et les relations entre les gouvernants et les gouvernés, mais également pour ce qui concerne le contenu même des politiques publiques, telles qu'elles sont ou ont été décidées, menées et évaluées par les pouvoirs publics, qu'il s'agisse d'un Etat ou d'une collectivité territoriale. C'est pour faire le point sur l'état de ces derniers travaux que les deux universitaires Renaud Payre, professeur à l'Institut d'études politiques de Lyon, et Gilles Pollet, directeur de ce même établissement, viennent de publier une courte introduction intitulée Socio-histoire de l'action publique7.

Les deux auteurs, en effet, ne sont pas novices dans leurs domaines de recherches. Gilles Pollet est un spécialiste de l'analyse des politiques publiques et, notamment, de l'histoire des administrations locales, comme en témoigne l'excellent ouvrage Les élites municipales sous la IIIe République. Des villes du Sud-Est de la France8, qu'il a écrit en collaboration avec Bruno Dumons et Pierre-Yves Saunier, et qui constituait un parfait exemple de socio-histoire dans le cadre de l'émergence des administrations municipales de Lyon, Grenoble, Saint-Etienne, Chambéry, Annecy et Roanne. Renaud Payre est quant à lui un des théoriciens des "sciences de gouvernement", qui constituent l'un des chantiers les plus actifs des recherches actuelles en science politique9, cette dernière apparaissant de plus en plus comme une recherche appliquée, cherchant à s'intéresser 10 à la conception, la mise en œuvre et à l'évaluation des politiques publiques et, de manière générale, au travail des administrations11.

Précisément, l'éclairante synthèse de Gilles Pollet et Renaud Payre démontre tout d'abord dans quelle mesure la science politique s'est muée en "policy analysis", pour reprendre des termes anglais, c'est-à-dire en une science sociale qui ne se cantonne pas seulement à l'observation des systèmes politiques mais qui vise à réinterroger les dynamiques de l'action publique, notamment ce que les auteurs appellent, paraphrasant une expression d'Yves Déloye, la "mise en administration de la société". Les deux chercheurs font ainsi le point sur des recherches – inspirées de prime abord tant par Max Weber et Norbert Elias que par Michel Foucault –, qui ont été menées sur la bureaucratisation, l'étatisation et la catégorisation12 de pans entiers de la société : gestion de l'immigration, politiques pénales, protection sociale en particulier. Contre une idée courante souvent répandue, Gilles Pollet et Renaud Payre insistent d'ailleurs sur la constitution d'un "laboratoire municipal"13 qui, sur certaines politiques publiques (logement, santé, hygiène, assistance publique mais aussi en matière de police), a anticipé l'action de l'Etat, par ce que certains, notamment des juristes, ont appelé le "socialisme municipal"14. Par ailleurs, à la différence des approches "par le haut", l'action publique telle que définie par l'ouvrage vise également à s'intéresser à ce que l'on appelle en anglais la "street level bureaucracy", autre axe important de la recherche actuelle en science politique, qui ne concerne pas seulement la conception des politiques publiques (tâches dites "nobles" réservées à la "haute administration") mais aussi leur exécution "sur le terrain" par les agents de la base (réception des usagers, traitement de leurs demandes, instruction des dossiers, etc.).

L'un des principaux intérêts de cette Socio-histoire de l'action publique est en outre de se focaliser en particulier sur des éléments décisifs des sciences de gouvernement, qui n'avaient pas été aussi finement analysés par la science politique traditionnelle, c'est-à-dire la mobilisation des savoirs au sein des administrations et la formation des cadres de l'action publique, au niveau étatique comme au niveau local. Concernant les savoirs produits par les acteurs de l'action publique, mis à part quelques travaux pionniers, centrés notamment sur les grands corps de l'Etat15, la question avait jusqu'alors plutôt été posée en rapport avec une expertise externe plutôt qu'au sein des rouages internes aux administrations16. Enfin, au sujet des cadres supérieurs des administrations, la recherche a été très longtemps orientée vers la question de la reproduction sociale de la "noblesse d'Etat", pour reprendre les termes célèbres de Pierre Bourdieu17, sans s'intéresser outre mesure au contenu même des formations reçues au sein des "grandes écoles du service public", notamment d'un point de vue historique 18.

Au-delà de son caractère synthétique, comme tout volume de cette collection, le livre de Gilles Pollet et Renaud Payre peut aussi être considéré à bien des égards comme un manifeste, dont le but est autant de faire connaître des recherches que de poser des jalons et des perspectives nouvelles. En effet, toute la seconde partie de l'ouvrage est consacrée aux chantiers qui s'ouvrent aux chercheurs tentés par l'approche socio-historienne de l'action publique.

Or, si les sphères étatique et locale ont été déjà largement investies, comme on vient de le voir, les dimensions transnationale et européenne ne sont pas encore autant l'objet de recherches. Pourtant, l'analyse comparée a toujours été un moteur de la science politique, propice aux fertilisations croisées et aux distinctions scientifiques. C'est pourquoi les deux auteurs en appellent à une "socio-histoire de la mondialisation" centrée sur la question de la circulation et, en particulier, sur l'exportation d'un modèle occidental (notamment par le biais du New Public Management en matière de gestion publique) vers des cultures nationales fort différentes, si ce n'est antagonistes, ce qui rejoint le débat sur "l'occidentalisation du monde", pour reprendre les termes de Serge Latouche19. De la même manière, il est étonnant que la socio-histoire n'ait pas encore appréhendé la construction européenne dans ses dimensions les plus prégnantes, c'est-à-dire dans l'acculturation des normes et des pratiques, ce que les politologues appellent "l'européanisation des politiques publiques", qui se déploie en effet à presque tous les domaines de l'action publique nationale, voire locale.

Pour finir, il faut saluer la vivacité et la fréquence des publications de science politique dans la collection "Repères" des éditions La Découverte car le livre recensé ici n'est sans doute qu'un des exemples de ce renouveau scientifique. En effet, depuis quelques années, ces ouvrages que l'on pouvait considérer de prime abord comme des petites synthèses pour étudiants pressés sont venus constituer un impressionnant corpus, renouvelant de manière importante les thèmes et les chantiers. Ainsi, parmi quelques exemples récents, outre les titres déjà évoqués ci-dessus, citons la Sociologie politique de l'expertise de Corinne Delmas20, la Sociologie de la communication politique de Philippe Riutort21 ou encore la Sociologie du journalisme d'Erik Neveu21. Toute cette démarche éditoriale et scientifique a été couronnée par une somme impressionnante par sa dimension encyclopédique et qui porte bien son nom : le Nouveau manuel de science politique23, dirigé par Antonin Cohen, Bernard Lacroix et Philippe Riutort.



rédacteur : Damien AUGIAS, Responsable du pôle politique
Illustration : CC Ma Gali / Flickr

Notes :
1 - Voir notamment Gérard Noiriel, Introduction à la socio-histoire, La Découverte, coll. "Repères", 2006.
2 - Notamment par l'intermédiaire de la revue Genèses, créée en 1990.
3 - Voir par exemple Gérard Noiriel, Etat, nation et immigration, Belin, coll. "Socio-histoires", 2001, Jürgen Kocka, Les bourgeoisies européennes au XIXe siècle, Belin, coll. "Socio-histoires", 1997.
4 - L'ouvrage collectif Faire de la science politique. Pour une analyse socio-historique du politique, sous la direction d'Yves Déloye et de Bernaud Voutat, a d'ailleurs été publié en 2002 chez Belin dans la collection "Socio-histoires", dirigée par Gérard Noiriel.
5 - Voir notamment la synthèse de Michel Offerlé, Sociologie de la vie politique française, La Découverte, coll. "Repères", 2004 et, du même auteur, La profession politique, XIXe-XXe siècles (dir.), Belin, coll. "Socio-histoires", 1999.
6 - Voir à ce sujet : Jacques Lagroye, La politisation, Belin, coll. "Socio-histoires", 2003, Yves Déloye, Sociologie historique du politique, La Découverte, coll. "Repères", 2007 (3e édition) et Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte, coll. "Repères", 2011 (5e édition).
7 - La Découverte, coll. "Repères", 2013.
8 - CNRS éditions, 1997.
9 - Voir à ce sujet Martine Kaluszynski et Renaud Payre, Savoirs de gouvernement, Economica, 2013 et Renaud Payre, Une science communale ? Réseaux réformateurs et municipalité providence, CNRS éditions, 2007.
10 - Voire à influencer? Les deux auteurs notent à ce propos que, contrairement à la France et à l'Allemagne, la science politique britannique cherche davantage à apparaître comme une "science de la réforme", appliquée an particulier aux administrations publiques, mais aussi au personnel politique.
11 - Voir à ce sujet Philippe Bezes, Réinventer l'Etat. Les réformes de l'administration française (1962-2008), PUF, coll. "Le lien social", 2009.
12 - Gérard Noiriel, L'Identification. Genèse d'un travail d'Etat, Belin, coll. "Socio-histoires" , 2007.
13 - Voir le numéro de la revue Politix, n°53, 2001, intitulé "Le temps des mairies".
14 - Qui a d'ailleurs aussi pu prendre la forme d'un "communisme municipal" : voir Annie Fourcaut (dir.), Banlieue rouge. 1920-1960, Autrement, 1992.
15 - Bruno Latour, La Fabrique du droit. Une ethnographie du Conseil d'État, La Découverte, 2002.
16 - Voir en particulier, sur le sujet de la "création" par l'Etat d'une politique publique de l'environnement (notamment par l'institution d'un ministère dédié à partir de 1971, soit très récemment à l'échelle de l'histoire de l'administration d'Etat), l'ouvrage de Florian Charvolin, L'Invention de l'environnement en France, La Découverte, 2003.
17 - Pierre Bourdieu, La noblesse d'État : grandes écoles et esprit de corps, Editions de Minuit, coll. "Le sens commun",‎ 1989. Voir aussi, sur le même thème, Ezra Suleiman, Les Elites en France. Grands corps et grandes écoles, Seuil, 1979.
18 - Voir Bruno Belhoste, La Formation d'une technocratie. L'Ecole polytechnique et ses élèves de la Révolution au Second Empire, Belin, 2003.
19 - Serge Latouche, L'Occidentalisation du monde. Essai sur la signification, la portée et les limites de l'uniformisation planétaire, La Découverte,‎ 1989.
20 - 2011.
21 - Nouvelle édition en 2013.
22 - Nouvelle édition en 2013.
23 - La Découverte, coll. "Grands Repères", 2009.
Titre du livre : Socio-histoire de l'action publique
Auteur : Renaud Payre, Gilles Pollet
Éditeur : La Découverte
Collection : Repères
Date de publication : 04/04/13
N° ISBN : 2707160245