Rendez-vous de l'histoire de Blois 2008 : choses vues
[lundi 13 octobre 2008 - 11:00]

 

Comme chaque année depuis leur création en 1998, Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois, qui fêtaient donc leur dix ans, ont réuni historiens spécialistes et grand public animé par "un désir d’histoire" (Joël Cornette). Or, comme c’est le cas depuis leur naissance, les Rendez-vous ont de nouveau attiré un public nombreux puisque le nombre de participants dépasserait cette année les 25 000 personnes de l’an passé.

 

 

Pour cette édition 2008, le thème développé du jeudi 9 octobre au dimanche 11 était "Les Européens". Parmi les plus de deux cents débats et conférences qui étaient proposés, la majeure partie traitait bien entendu directement du thème directeur du festival mais certains traitaient d’événements d’actualité.

 

 

Retour sur "l’affaire Gouguenheim"

 

Un débat a particulièrement attiré notre attention car il revenait sur la polémique née de la parution du livre de Sylvain Gouguenheim - non celui sur les Chevaliers teutoniques (Tallandier), mais Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil) - qui a ébranlé la communauté historienne cette année. Le principal intéressé ayant refusé de participer au débat organisé par Le Monde des livres, les quatre participants étaient Roger-Pol Droit, philosophe et chercheur au CNRS, journaliste au Monde, qui avait en quelque sorte lancé la polémique par son article dans Le Monde des livres le 4 avril 2008, Patrick Boucheron, maître de conférences d’histoire médiévale à l’université Paris-I, Annliese Nef, maître de conférence à l’université Paris-IV, spécialiste de l’islam médiéval et Dominique Urvoy, islamologue et professeur à l’université de Toulouse-Le Mirail. Jean Birnbaum, journaliste au Monde des livres, fut chargé de l’animation d’un débat qui fut assez tendu, aussi bien entre les différents intervenants que lorsque le public, au sein duquel s’étaient notamment glissés des médiévistes, échangea avec les quatre personnalités présentes.

 

Patrick Boucheron a regretté l’absence de Sylvain Gouguenheim, qui a empêché toute controverse entre deux thèses opposées et qui correspond, selon lui, à une stratégie de victimisation du professeur de l’École normale supérieure de Lyon. En admettant qu’il y ait stratégie, on peut dire que celle-ci fonctionne, au moins chez une partie du public présent. Dominique Urvoy nuança parfois certaines positions prises par les historiens présents, Roger Pol Droit se plaçant plutôt sur un autre terrain (qui n’avait rien à faire selon nous dans un débat historique) : celui de la légitimité d’écrire sur l’islam ou plutôt et surtout de critiquer celui-ci. Or, comme l’ont montré Anneliese Nef et Patrick Boucheron, le livre, qualifié de "pamphlet déguisé en livre d’histoire" par ce dernier, n’a rien d’un livre d’histoire, ne respectant pas la déontologie et les méthodes très rigoureuses propres au travail historique. Ainsi, quand on sait l’importance de l’appareil critique d’un ouvrage historique, Anneliese Nef fit remarquer qu’ici les notes étaient parfois utilisées à contre-emploi1. Figurent dans la bibliographie des éléments qui n’ont rien à y faire et inversement, ce qui amena Annliese Nef à la conclusion laconique sur l’ouvrage : "Tout est faux, rien n’est juste".

 

 

Le propos extrêmement sévère - et qui pourrait paraître excessif - n’était pas prononcée de manière inconséquente puisque Annliese Nef a participé, le 4 octobre dernier à la Sorbonne, à une critique du livre page après page et quasiment note après note comme l’a rappelé Jean Birnbaum. Pour nuancer ce propos, Dominique Urvoy évoqua tout de même le fait que le mythe d’un Al-Andalus où se seraient établis des contacts entre les différentes civilisations présentes et surtout l’idée que des échanges culturels importants s’étaient opérés entre le royaume musulman et les royaumes chrétiens du Nord de l’Espagne, étaient à nuancer considérablement. Plus que de véritables échanges il y eut surtout une appropriation du savoir musulman par les Occidentaux Par ailleurs, il sembla soutenir Sylvain Gouguenheim de s’en prendre à la doxa - qui aurait été établie par Alain de Libera - de racines arabo-musulmanes de l’Occident.

 

Ce qui émerge finalement de ce débat est le contraste très important non pas au sein de la communauté historique elle-même (les spécialistes de la période ayant quasi-unanimement critiqué l’aspect non scientifique et donc par là-même non historique de l’ouvrage) mais plutôt entre les historiens et le grand public, qui a accueilli cet ouvrage de manière favorable. Ce contraste nuance donc, d’une certaine façon, l’objectif même des Rendez-vous de l’Histoire de rapprocher histoire scientifique et grand public.

 

 

Les Européens

 

S’agissant des conférences sur le thème des Rendez-vous, la première fut celle du philosophe et historien des idées Tzvetan Todorov sur l’identité européenne. Il insista sur la difficulté de trouver des traits communs à l’ensemble de l’Europe, rappelant également qu’on avait des traits contradictoires lorsqu’on faisait un retour sur l’histoire de l’Europe : l’idée d’égalité venait d’Europe mais l’esclavage était aussi européen, même chose pour le fanatisme et la tolérance. Todorov s’appuya notamment sur le philosophe écossais David Hume et son ouvrage De la naissance et du progrès des arts et des sciences (1742) pour montrer que l’identité européenne résidait dans la pluralité des pays européens, plus que dans des traits communs à tous les pays européens. C’est cette pluralité, selon lui, source des nombreux progrès connus par l’Europe qui lui permirent de se lancer à la conquête du monde et d’être le berceau de la révolution industrielle2.

 

 

On retrouve par ailleurs cette idée dans deux autres communications. Ainsi Laurent Testot et Christian Grataloup ("1492-1945 : Pourquoi l’Europe s’est-elle imposée au monde ?") expliquèrent que tous les progrès scientifiques européens étaient dus à la concurrence existant entre les différentes entités composant l’Europe aux époques médiévale et moderne, progrès scientifiques qui permirent ensuite la conquête coloniale. Inversement, la Chine, qui connut d’importants progrès jusqu’au XIVe siècle tant qu’elle restait fractionnée politiquement, avait ensuite, après son unification, chassé les marchands et les scientifiques, vus comme des sources de contestation du pouvoir par leurs richesses et leur puissance, et avait donc ainsi "renoncé" à conquérir le monde. Dans le débat "Pourquoi tant de guerres ?" (qui réunissait, comme la plupart des débats organisés à Blois des historiens des quatre grandes périodes historiques), Joël Cornette, spécialiste d’histoire moderne, reprit cette idée de la concurrence étatique comme facteur de progrès scientifiques en insistant sur le domaine militaire, au service duquel l’essentiel de la science se trouvait en France à l’époque de Louis XIV.

 

 

* À lire également sur nonfiction.fr : 

- l'entretien avec Élie Barnavi ;

- l'entretien avec Patrick Boucheron ;

- l'entretien avec Joël Cornette.

 

 



rédacteur : Ludwig SPETER, Critique à nonfiction.fr
Illustration : Le débat sur l’affaire Gouguenheim avait attiré foule, comme la grande majorité des différentes communications réalisées lors de ces Rendez-vous de l’Histoire 2008 / photo : Ludwig Speter.

Notes :
1 - Elle-même ayant été la "victime" de ce procédé puisque Sylvain Gouguenheim la citait en lui prêtant des conclusions - exactement inverses de celles qu’elle avait dressées dans son ouvrage - allant dans le sens de sa thèse d’un rôle mineur de l’islam dans la transmission du savoir à l’Occident
2 - Voir l’exemple de Christophe Colomb, dont les projets avaient été éconduits par les rois du Portugal, de l’Angleterre et de la France avant d’être acceptés et financés par Isabelle de Castille. Si l’Europe avait été un empire unifié, jamais Christophe Colomb n’aurait pu découvrir l’Amérique. C’est la pluralité étatique qui a permis cet événement majeur de l’histoire européenne et mondiale. De même, la diffusion rapide des inventions en Europe provenait de l’émulation entre les différents pays : ainsi quinze ans après la mort de Gutenberg, tous les grands pays européens utilisait l’imprimerie, alors que la diffusion fut beaucoup moins rapide et importante au sein de la Chine, empire unifié sous le pouvoir du mandarinat.