Géographie

Vies d'ordures. De l'économie des déchets

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Vies d'ordures. De l'économie des déchets
[mercredi 04 octobre 2017]


Au MUCEM, l'exposition Vies d'ordures expose notre rapport aux dchets.

Le Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée, à Marseille, expose, notre rapport aux déchets, à travers l'exposition “Vies d'ordures: De l'économie des déchets.” Au-delà du jeu de mots ludique, on remarquera le choix, connoté, du terme d'ordures, plutôt que l'aseptisé déchets ou le générique restes, qui donne le ton d'une exposition en prise avec la matérialité de son objet. Ce que confirme la première salle dans laquelle entre le visiteur: une installation de Nils Völker le met face à soixante sacs plastique noirs animés par des ventilateurs. Avant même de savoir de quoi sont composés les sacs d'ordures, le visiteur est prévenu: ils ont une vie propre, même si ce qui les met en mouvement nous est caché.

Le parcours est ensuite organisé, de façon très pédagogique, en fonction des différents moments possibles de ces “vies d'ordures”: Nommer, Jeter, Collecter, Trier, Réemployer, Recycler, Enfouir et Incinérer.

 

Nommer / Mesurer / Classer

Ce premier moment met l'accent sur la diversité des déchets, à la fois via des sources d'information denses (une infographie proposant des comparaisons internationales, un long extrait du Code de l'Environnement sur la qualification des déchets) et via des exemples variés – des pollutions industrielles de Fos-sur-Mer aux déchets spatiaux.

Des pistes de solutions sont également d'ores et déjà envisagées, avec une référence au Mouvement Zero Waste – ce mouvement qui tend à la réduction ultime des déchets ménagers, en produisant zéro déchet, et qui a été implémenté pour la première fois à l'échelle municipale par la petite ville toscane désormais célèbre de Capannori – ainsi qu'à Mare Nostrum, cette opération lancée en 2015 qui vise à nettoyer la Méditerranée de ses déchets. Un effort pédagogique particulier est fourni à ce propos, en permettant par exemple de comparer un bout de bois en milieu sain et en millieu pollué, le second est alors recouvert de lichen, qui est un bio-indicateur de la qualité de l'air.

Si la salle a le mérite de proposer un tour d'horizon varié, on pourra regretter peut-être une absence de hiérarchisation des informations, ainsi qu'un manque de recul sur les données fournies. Ainsi, il n'est sans doute pas facile pour le visiteur de repérer, au milieu de l'immense panneau du Code de l'Environnement écrit en tout petits caractères, le critère-clé qui fait le déchet d'un point de vue légal autant qu'anthropologique, à savoir l'intention d'abandon.

De la même façon, le panneau infographique “Les déchets en chiffres”, s'il précise quelles sources ont été utilisées, ne dit pas un mot des incertitudes, pourtant nombreuses, qui pèsent sur ces chiffres. Comment ce genre de données est-il collecté, c'est-à-dire concrètement, comment connaissons-nous le contenu de nos poubelles? La réponse est loin d'aller de soi. Bref, une salle un peu fourre-tout qui ne remplit malheureusement qu'à moitié son rôle d'introduction, peut-être par peur d'ensevelir le visiteur sous trop d'interrogations épistémologiques.

 

Réparer / Jeter

On commence ce deuxième moment par une promenade historique auprès des nombreux métiers de réparateurs qui ont disparu aujourd'hui. Ainsi le raccomodeur de paniers (photographie de Jacques Boyer), figure parisienne mythique, qui contraste avec le mur d'en face où sont exposés des sacs plastique de toutes les formes et de toutes les couleurs, symboles de la société de consommation du tout-jetable.

 

Ramasser / Collecter / Transporter / Stocker / Trier

Ce troisième moment fait la part belle aux méthodes éthnographiques, en présentant par exemple dans le détail la tournée d'un récupérateur de déchets à Istanbul, documentée, photographiée et géolocalisée. Toujours à Istanbul, une petite vidéo (réalisation Francesca Berselli) montre comment les récupérateurs distinguent les métaux ferreux des non-ferreux: grâce à un aimant qu'ils placent dans leur poche et près duquel ils approchent tout ce qui ressemble à du métal: si l'objet est attiré magnétiquement, c'est qu'il comporte du fer.
Quelques mètres plus loin, le bruit d'une machine de tri automatique à lecteur optique symbolise la fracture technologique entre ces deux mondes.

 

Réemployer / Recycler

Des pneus usagés au Maroc aux tanakés, ces objets fabriqués à partir de bidons, un véritable tour du monde du système D est présenté, montrant toute l'ingéniosité humaine à l'oeuvre dans ces façons de réemployer. Mention spéciale aux bouillotes-obus, qui utilisent des douilles d'obus soudées et fermées par un bouchon pour en faire des récipients hermétiques. Un échantillon de 24 bouillotes-obus en laiton et cuivre du début du Xxème siècle, de la collection propre du Mucem, est présenté pour l'occasion.

Plus loin dans l'exposition, des huttes châtoyantes permettent de se concentrer sur quelques cas plus développés: les zabbelins (chiffoniers) au Caire, et les fripiers de Tunis.

Quant au recyclage, la porte d'entrée est celle des D3E, les déchets d'équipements électriques et électroniques, dont les différents composants (piles, condensateurs, etc.) sont présentés après tri.

 

Enfouir / Incinérer

Une maquette de la décharge de Médiouna à Casablanca est à comparer avec le centre multifilière de traitement des déchets ménagers EveRé à Fos-sur-Mer. Le fonctionnement d'une décharge est expliqué de façon claire et imagée – on peut par exemple voir un bocal de lixiviats, ces fractions liquides qui sont produites par la fermentation naturelle et le ruissellement de l'eau de pluie quand les déchets sont stockés en décharge, et qui peuvent présenter un danger majeur de pollution des nappes phréatiques.

 

Mobiliser / Partager

Enfin, l'enjeu de la mobilisation citoyenne est illustré notamment par les nombreuses contestations ayant entouré l'installation de l'incinérateur de Fos-sur-Mer – avec le fameux slogan “Non aux incinératueurs!”
L'exposition suggère par ailleurs que les prises de conscience environnementale commencent souvent par une rencontre avec “le problème des déchets”. Si de nombreux cas peuvent étayer cette hypothèse, on regrette peut-être une formulation un peu abrupte qui ne laisse que peu de place aux autres sources de mobilisation environnementale: de la disparition des chants d'oiseaux chers à Rachel Carson à la fonte des glaces, les exemples ne manquent pas.

C'est également autour de la mobilisation citoyenne qu'est abordée la question des déchets nucléaires, qui n'avaient pas été mentionnés jusqu'ici. Une chronologie de la gestion des déchets radioactifs rappelle quellques dates marquantes des pratiques d'enfouissement et de l'évolution réglementaire. Si l'objectif est bien entendu de ne pas surcharger le visiteur, on s'étonne cependant de l'absence totale de référence à la Russie, dont les récents projets de nettoyage du lac Karatchaï ne peuvent faire oublier son statut de “poubelle nucléaire” du monde et de la France en particulier, et dont les pratiques n'ont pas toujours été alignées avec les traités internationaux.  

Le dernier moment de l'exposition est enfin l'occasion pour les visiteurs de partager, qui des informations, qui un coup de gueule, qui une bonne astuce, que chacun peut ensuite lire et commenter.

 

En conclusion...

Le visiteur local appréciera sans doute les nombreuses références à Marseille et sa région – une carte géante au rez-de-chaussée lui permettra même de mettre les pieds, littéralement, sur toutes les installations de traitement des déchets autour de l'étang de Berre, tandis que les autres seront comblés par les nombreux exemples pris en Afrique du Nord et en Turquie notamment – en ce sens, l'exposition s'inscrit parfaitement dans les ambitions du Mucem d'être un musée méditerranéen.

De façon plus générale, si le parcours a le mérite d'être aussi captivant que très pédagogique, et bénéficie d'une diversité de supports ad hoc pour illustrer son propos, l'exposition explique cependant plus qu'elle ne questionne, donne des chiffres (beaucoup!) sans nécessairement expliquer comment ils sont obtenus, bref, prend le risque de naturaliser son objet et les disciplines qui l'étudient, sans prendre le recul nécessaire à la constitution du savoir rudologique.

Ces manques sont d'autant plus regrettables que, d'une part, ce travail liminaire aurait parfaitement pu trouver sa place dans la première salle “Nommer, Mesurer, Classer”, sauf que celle-ci a plus été l'occasion d'un amalgame de définitions et d'occurrences que d'une véritable réflexion sur la définition du déchet et l'exposition des incertitudes propres à sa connaissance ; et, d'autre part, que le comité scientifique qui a conçu l'exposition, sous la direction de Denis Chevallier et Yann-Philippe Tastevin, rassemblait toutes les disciplines et compétences nécessaires pour une approche plus robuste. Peut-être ont-ils craint un discours trop académique sur un objet déjà complexe à mettre en scène et en récit. Les visiteurs les plus curieux pourront alors se rabattre sur le catalogue de l'exposition, beaucoup plus détaillé.

 

Pour aller plus loin :

- Le site de l'exposition.

- Le catalogue de l'exposition Vies d'ordures (Mucem/Artlys 2017).

- L'excellent livre de Baptiste Monsaingeon, Homo Detritus (Seuil 2017), recensé prochainement sur Nonfiction !

- Le numéro spécial de la revue Techniques & Cultures, “Réparer le Monde” (EHESS 2016)

- Et sur une note plus ludique, le petit livret imagé et humoristique de Corentin Houzé, L'art de jeter ses déchets à Marseille.

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