Philosophie

Canguilhem, histoire des sciences et politique du vivant

Couverture ouvrage

Jean-Franois Braunstein (dir.)
Presses universitaires de France (PUF) , 160 pages

Résister à la psychologie
[lundi 31 mars 2008]
Retour sur la formulation par Canguilhem d'une critique de la psychologie, "philosophie sans rigueur", et de ses instruments aliénants.

Rarement un homme, à la fois philosophe, médecin et résistant, aura occupé une place aussi incontournable dans la vie intellectuelle de ce pays et contribué à forger un moment inouï de la pensée philosophique française du XXe siècle. George Canguilhem est tout ça et plus encore. Normalien, il fait partie de la promotion de Jean-Paul Sartre, Paul Nizan, Raymond Aron et Daniel Lagache. Agrégé de philosophie, il enseigne dans différents lycées avant de prendre la suite de Gaston Bachelard à la Sorbonne, formant pendant plus de vingt ans, des philosophes : Anne Fagot-Largot (Collège de France), Dominique Lecourt (Paris VII),  Alain Badiou (ENS). Véritable héros de la résistance, il démissionne de son poste de professeur de lycée à Toulouse en annonçant au recteur qu'il n'a pas "passé l'agrégation pour enseigner Travail, Famille, Patrie", avant de devenir médecin des maquis sous le nom de code Lafont. Sa thèse de philosophie, soutenue en 1943, est l'aboutissement de son engagement dans la résistance et la médecine. Chef d'œuvre rédigé en pleine guerre,  Le Normal et le pathologique démontre que l'état biologique normal n'est qu'une variation induite par les normes du milieu.

La force de la philosophie de Canguilhem reste aujourd'hui intacte et plus encore sa critique de la psychologie. Une critique qui occupe une place fondamentale dans son œuvre puisqu'elle est constante et toujours aussi sévère. Dans un ouvrage qu’il coordonne, paru aux PUF, Jean-François Braunstein revient dans un remarquable article intitulé "Psychologie et milieu" sur la formulation de cette critique canguilhemienne de la psychologie et montre l'aversion récurrente pour cette discipline dès ses premiers écrits ; et non pas, comme on le pense bien souvent, à partir du fameux article Qu'est-ce que la psychologie ? publié en 1958.


Les maîtres de la soumission

Chez Canguilhem, explique Braunstein, "ce refus de la psychologie ne répond pas uniquement à des raisons épistémologiques mais sans doute tout autant à des motifs éthiques"  . Au fil de son œuvre, le philosophe assimile de plus en plus la psychologie, "toujours comprise comme une doctrine d'obéissance et de soumission au milieu"  , à un comportementalisme. Dès 1929, Canguilhem s'en prend à Bergson pour assimiler le "fait psychologique" à un simple fait, c'est-à-dire d'appréhender un esprit déraciné de son sujet. Au passage, Canguilhem cite volontiers son "maître" Alain qui disait déjà : "Lâches penseurs […] les psychologues sont des 'adorateurs du fait' effectuant un 'travail de haute police' et désapprenant à 'penser debout'."   Prenant parti avec Comte pour son idée de "l'impossibilité logique de l'introspection", Canguilhem estime qu'il est de toute façon "impossible de se regarder sans se transformer"   et comme le soutient Pirandello "nous sommes tous pour soi même chacun Un, personne et cent mille".  L'enseignement militant d'Alain pour une philosophie de l'action et de l'engagement  marque au fer Canguilhem et le contexte toujours plus menaçant des années 1930 le fait renoncer peu à peu au pacifisme de sa jeunesse. À partir de cette période, il s'en prend au déterminisme et à Barrès pour qui seule l'âme est "un fait qu'expliquent le sol natal, la tradition nationale, le sang familial", ou encore à Taine pour qui "la race, le milieu et le moment" suffisent à expliquer la création littéraire  . Pour Canguilhem la création est tout autre chose et d'abord le refus du diktat du milieu.


L'école de l'obéissance

À partir des années 1940, Canguilhem réunit ses critiques de la psychologie et du déterminisme. D'abord, il dénonce les prétentions scientistes de la psychologie : "s'il y a science, il n'y aura pas psychologie, puisque la subjectivité caractéristique du 'psychique' proprement dit doit être […] comme telle éliminée"   ; plus largement, faire évoluer les sciences humaines vers le modèle des sciences dures n'aura pour conséquence que leur anéantissement. En outre, les modèles éthologiques de Watson et de Pavlov aboutissent à assimiler la pensée à un réflexe ce qui, avertit Canguilhem, conduit au "conditionnement" du vivant, réduit "l'homme à une machine" et "remet en cause sa dignité".   Canguilhem tire les mêmes conclusions pour le taylorisme. En somme, comme l'analyse Braunstein, "Canguilhem condamne dans les deux cas une doctrine qui conduit à l'esclavage". 


Une police de l'esprit

L'apparition du comportementalisme en tant que biologie des comportements humains est historiquement liée aux politiques de contrôle social. Ce qui précisément fait dire à Canguilhem dans l'article célèbre de 1958 : "quand on sort de la Sorbonne par la rue Saint-Jacques, on peut monter ou descendre ; si l'on va en montant, on se rapproche du Panthéon qui est le Conservatoire de quelques grands hommes, mais si on va en descendant on se dirige sûrement vers la préfecture de Police."   Pour Canguilhem, le comportementalisme est une rééducation, une entreprise de dressage qui assimile l'homme à un animal à corriger au nom d'un idéal adaptatif, et justifie le flot incessant de tests, expertises et évaluations pour toujours mieux traquer le disfonctionnement cognitif et le trouble comportemental, dans lesquels se confondent la rébellion, la révolte et toutes formes de transgression de la norme.

 
Une conception scientifique erronée

Comme l'analyse Braunstein, Canguilhem avance l'idée d'une géographie du milieu pour dénoncer la conception erronée du déterminisme. Il remarque en effet, que la "première réaction à la conception déterministe du milieu s'est produite avec l'émergence de la géographie"   puisque "l'homme devient ici, en tant qu'être historique, un créateur de configuration géographique".  En s'appuyant sur les travaux de Von Uexküll (éthologie), Goldstein (pathologie), Köhler (formes et réflexes) et Sherrington (physiologie), il montre comment l'homme recompose en permanence son environnement et réassigne toujours de nouvelles normes au milieu. Pour Canguilhem, "la normativité du vivant"   est avant tout que "le milieu du vivant est aussi l'œuvre du vivant". 


Cet article est un brillant travail de désédimentation de la pensée de Canguilhem pour comprendre l'évolution et la formulation d'une critique contre la psychologie et "ses instruments". Contre ce que Canguilhem désigne comme une "philosophie sans rigueur, une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle"   l'homme ne doit pas se laisser instrumentaliser. Pour le résistant qui soutint sa thèse sur Le normal et le pathologique en pleine Seconde Guerre mondiale, "il ne serait pas outré de supposer que la 'psychologie' […] lui paraissait alors sans doute l'exemple même d'une pensée de la Collaboration". 
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2 commentaires

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JCB

04/04/08 12:03
Formidable article et formidable Canguilhem. Ainsi ce 4 avril dans le journal Le Monde :"dans le monde de l'autisme, le gouvernement a réuni, entre novembre 2007 et mars 2008, un comité national de suivi, dans lequel siègent toutes les sensibilités, des représentants de la psychopathologie aux adeptes des méthodes éducatives plus comportementalistes. "On était arrivé à un point de blocage, il fallait que chacun prenne conscience qu'il faut maintenant avancer", explique Mme Létard. A l'issue de ces réunions, le gouvernement a clairement pris l'option de favoriser l'expérimentation de structures éducatives" ie le dressage comportementaliste !!! Merveilleux ! En effet, il est tard.....pressons nous de faire des robots.
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obeaunay

05/04/08 00:03
Ah, exhumer Canguilhem et tirer a vue sur la psychologie, un regal. Merci, et pour cette publicite, et pour votre papier.
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