ROMAN – Histoire réversible, de Lydia Davis
[jeudi 23 juin 2016]



Avec Histoire réversible, l’auteure américaine Lydia Davis, traductrice de Proust et de Flaubert et lauréate du Man Booker Prize en 2013, signe un recueil de nouvelles hétéroclites et pleines d'humour. 

 


Ce recueil frappe par l’extrême hétérogénéité de ses nouvelles, tant dans les sujets que dans les registres. Cette riche palette est à l’image des regards tantôt graves tantôt amusés, mais le plus souvent pleins d’humour, que l’écrivain porte sur son propre vécu. D’ailleurs, le titre original Can't and Won't : Stories, tiré d’une nouvelle, qu’on pourrait traduire par « J’veux pas et j’peux pas », annonce bien le ton humoristique, souvent très caustique, de l'écriture si efficace de Lydia Davis : « Récemment, on m'a refusé une bourse d'écriture au prétexte que j'étais paresseuse. C'est-à-dire que j'utilisais trop de formes contractées : par exemple, je n'écrivais pas en toutes lettres les mots je ne veux pas et je ne peux pas, mais je les contractais en j'veux pas et j'peux pas. »

 


C’est bien des années plus tard que l’auteure reçoit une bourse. On trouve dans le recueil, la lettre qu’elle a écrite à cette occasion à la Fondation qui la lui a accordée . Cette « Lettre à la Fondation » met en lumière la souffrance de l'écrivain qui est obligé de travailler pour vivre, notamment en enseignant à l'université comme ce fut le cas pour Davis. La plongée dans le microcosme du monde littéraire, est à la fois déprimante et tonifiante, grâce au ton distant et glacé qui rend bien compte du caractère absurde et farcesque de ce que Montaigne appelait « nos vacations ». La vanité de la « vie littéraire », est un thème récurrent chez Davis. On le retrouve aussi dans « Comment je lis le plus vite possible mes anciens numéros du Times Literary Supplement », qui évoque les listes de Georges Perec comme J’aime/ Je n’aime pas ou encore Je me souviens. A la manière de Perec, Davis cherche à expérimenter l’écriture comme une performance graphique, ce qu’on retrouve dans un texte comme « Notes prises pendant une longue conversation téléphonique avec ma mère ». Mais elle est également l’héritière de Flaubert. La Fondation franco-américaine lui a remis un prix pour sa traduction de Madame Bovary. Un grand nombre de nouvelles d’Histoire divergente sont inspirées par la correspondance de Flaubert  avec Louise Colet, datant des années 1853-1854. Davis a sélectionné des passages qu’elle a traduits en anglais pour ensuite les réécrire. La nouvelle intitulée « Séjour chez le pharmacien », dont le comique se fonde surtout sur une forme assumée de scatologie, rend ainsi hommage à l’adversaire infatigable de la bêtise bourgeoise que fut Flaubert, et fait écho au personnage d’Homais dans Madame Bovary. Cette veine comique extrêmement présente chez Davis, rejoint parfois savoureusement l’absurde comme dans « Le langage de la compagnie de téléphone » : « Le problème que vous avez signalé fonctionne correctement désormais. »

 


Sur un ton plus intime et aux résonnances élégiaques, le texte « Les phoques » est un hommage émouvant à sa sœur aînée défunte « Parfois, après le dîner, si elle était très détendue et s'asseyait à côté de moi, elle plaçait la main sur mon épaule, la laissant posée là un moment, de telle sorte que je sentais la chaleur me gagner à travers le coton de mon chemisier. Je devinais alors qu'elle m'aimait d'une manière qui demeurerait inchangée, quelle que soit son humeur. » Ce n’est qu’à la fin de la nouvelle, sur fond de grande mélancolie, que le titre s’éclaire : « Je pense que la dernière chose qu'elle m'ait donnée, c'étaient ces petits phoques blancs avec le dos perforé. Ils sont remplis de charbon de bois, censé absorber les odeurs. On les met dans son réfrigérateur. Elle a sans doute jugé que puisque je vivais seule, le frigo devait être négligé et sentir mauvais, ou elle a simplement pensé que n'importe qui pouvait avoir besoin de ce genre d'objet. […] Eh bien, les petits phoques me sont utiles, du moins ils l'étaient il y a sept ans. Je les ai mis dans mon réfrigérateur, mais au fond d'une étagère, où je n'aurais pas besoin de fixer leurs yeux noirs et leurs faces joyeuses chaque fois que j'ouvrais la porte. Je les ai même emportés lorsque j'ai déménagé. »

 


L’auteur met un point d’honneur à la contemplation des détails, et des réalités banales voire triviales. La nouvelle « les vaches » est découpée en de courts paragraphes très précis, comme s'il s'agissait d'épuiser les sujets de ces trois animaux vus dans leur champ depuis la fenêtre : « Lorsqu'elles sont groupées toutes les trois au bout du champ, à la lisière des bois, elles forment une masse sombre, avec douze pattes. […] Leur attention est totale, tandis qu'elles regardent de l'autre côté de la route : elles ne bougent pas et nous fixent. Parce qu'elles sont à ce point immobiles, leur attitude paraît philosophique ».

 


En reprenant cette fois l’un des procédés chers aux surréalistes, l’auteure compose certains textes à partir de ses propres rêves, et de ceux de sa famille et de ses amis. Ainsi, la nouvelle « PH. D. » a « commencé comme un "rêve" et a été abrégé ensuite ». Les deniers mots de ce texte placé à la fin du recueil, lui donnent peut-être le mieux sa saveur indéfinissable : « Toutes ces années j'ai cru que j'avais un Ph. D. Mais je n'ai pas de Ph. D. »

 


On se délecte de cette écriture ironique, sensible, précise, attentive aux détails et souvent désopilante, comme lorsque Davis raconte comment un moine bouddhiste lui demande sa route : « Je sais où sont les voies. Je lui montre le chemin. » Suivons donc le sien, avec le plaisir d'accompagner un grand écrivain dans ses travaux et ses jours, et l'espoir de voir son éditeur français traduire le reste de son œuvre.



Histoire réversible

Lydia Davis

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch

Christian Bourgois, 2016

333 p. , 24 Euros

 

 

 

 

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