CINÉMA – Les meilleurs films de 2015 selon les rédacteurs de Nonfiction
[jeudi 21 janvier 2016]



En sacrifiant (tardivement) à la mode des tops de fin d’année, les rédacteurs du pôle Cinéma ont pu s’apercevoir de la diversité de leurs résultats : seuls trois films (Mad Max : Fury Road, Cemetery of Splendour et The Lobster) sont cités plus d’une fois dans les classements des uns et des autres. Ils constituent à cet égard, et a minima, les « films de l’année » pour Nonfiction.

Au-delà du petit jeu cinéphile, il s’agissait surtout de revenir sur l’année cinéma 2015, en un geste sélectif qui se voulait en même temps un parti pris critique sur un état du cinéma. S’il ne fallait retenir que trois films, voici donc les choix individuels des membres de notre équipe.

 

 

- Rémy BESSON

 

1. Mad Max: Fury Road (George Miller):

Parce qu'après nous avoir envoyé dans les étoiles (Gravity, puis Interstellar), le cinéma a trouvé un moyen de nous ramener sur terre avec un film à la fois éblouissant, kitsch et diablement politique. Il y a là une forme de quintessence du cinéma: lancé à toute vitesse sur une ligne droite (qui est aussi une boucle) rien ne semble, en effet, pouvoir détourner les héros/héroïnes qui évoluent dans un espace délicieusement saturé de bruit, de musique, d'actions et de grognements intempestifs.

 

2. Anton Tchekhov 1890 (René Féret) et Jauja (Lisandro Alonso):

Parce que le cinéma trouve toujours des voies insoupçonnées vers l'introspection et l'onirisme, certains films proposent de suspendre pour quelques minutes l'écoulement du temps. Leurs réalisateurs travaillent ainsi à désaturer l'espace de la représentation de tous ses artifices attendus. Des intérieurs confinés (Tchekhov) aux steppes sud-américaines (Jauja), il n'y a alors presque plus de bruit, de mouvement de caméra et de lumière artificielle; juste des images douces, amères et souvent bien plus complexes qu'elles n'apparaissent au premier regard.

 

3. In Limbo (Antoine Viviani):

Parce qu'en 2015, le cinéma ne se joue plus seulement dans les salles, d'autres formes de classement émergent (cf. le Mois du webdocumentaire). Le documentaire interactif inventé par Antoine Viviani renouvelle par exemple le genre de la critique des médias. Il place pour cela les données produites en ligne par l'usager (qui n'est plus vraiment un spectateur) au centre d'une intrigue portant sur la mémoire à l'ère du numérique. Le dispositif est à la fois efficace et déconcertant, ou peut-être, plus justement, efficace car déconcertant.

 

 

- Frédéric CAVÉ

 

1. Histoire de Judas (Rabah Ameur-Zaïmeche)

Rabah Ameur-Zaïmeche est un de mes cinéastes français préférés. Les Chants de Mandrin était une œuvre terrassante d'intensité. Sans doute moins habitée, son Histoire de Judas n'en reste pas moins un film qui ouvre de nombreuses réflexions, autant dans le champ balisé de "la représentation de la spiritualité au cinéma" que dans la liberté de questionnement, d'intellectualisation du fait et du dogme religieux. 

 

2. Le Cousin Jules (Dominique Benicheti, 1972 - reprise)

Magnifique portrait de la France paysanne dans l'immédiat après-Mai, au mutisme aride. Film de l'apocalypse d'un quotidien, d'un métier, d'un couple, le film s'impose aussi comme une œuvre potentiellement matricielle évoquant, la parole en moins, le travail de Depardon dans La Vie moderne.    

 

3. Mad Max : Fury Road (George Miller)

Malgré cinq premières minutes peu avenantes, laissant présager un film esthétiquement et narrativement consensuel, un émerveillement au premier degré. L'impression vivace d'assister (enfin) à un spectacle loin du formatage des blockbusters (adolescents/adulescents) contemporains. Un piratage cinématographique pas vu depuis Miami Vice.

 

Trois films mutiques à leur manière, toujours entre la révolte et le recueillement, auxquels je ne peux m'empêcher d'ajouter - à cause de thématique proches - la deuxième saison de la série Fargo.

 

 

- Antoine GAUDIN

 

1. Le Fils de Saul de Laszlo Nemes

Dans l’état actuel de nos imaginaires historiques, débarquer dans « Auschwitz » armé d’une proposition formelle aussi radicale (plans-séquences virtuoses, caméra collant en plan serré au corps de Saul, décor du camp relégué dans le flou par la mise au point, insistance sur les bruits du massacre), c’est la promesse d’une expérience esthétique aussi passionnante que perturbante. Le « monde » de l’extermination de masse se déploie ainsi à partir de l’expérience butée et autarcique qu’en fait un Antigone au masculin qui, tout à sa quête absurde selon les critères de l’héroïsme traditionnel (en mettant tout en œuvre pour donner une sépulture à un enfant, il met en péril la résistance qui s’organise dans le camp), questionne violemment le mécanisme d’identification fictionnel – le pessimisme radical de Saul demande, pour être compris, un certain temps d’adaptation. Nous, spectateurs, nous trouvons arrimés à Saul comme à un radeau sur une mer noire, qui se refuserait à lutter contre la tempête, sachant par avance que cette dernière n’épargnera personne. Voilà un film sans doute discutable à certains égards, mais qui constitue l’œuvre de quelqu’un qui s’est posé un vrai problème de cinéma, et qui y a répondu par les moyens de la mise en scène (visuelle et sonore), nous proposant du même coup l’enjeu éthique / esthétique le plus soufflant de l’année 2015.

 

2. Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul

La « manière Weerasethakul » commence à être connue, mais elle demeure toujours aussi impressionnante dans son accomplissement formel. Devant un film comme Cemetery..., on vit la révélation hypnotique du besoin que nous avions (sans le savoir, peut-être) de ce rythme lourd et pénétrant, de ce panthéisme délicatement mystique, on s’immerge dans un monde à la sensorialité extraordinairement pure et profonde. Ce film est comme une étendue d’eau calme qui nous installe dans sa pulsation contemplative, et qui se vit comme une puissante expérience méditative. Dans Cemetery... figure aussi le plus bel enchaînement de plans de l’année cinéma 2015 : un très long fondu enchaîné raccordant l’image des soldats endormis à celle d’un escalator de centre commercial, filmé en plongée et semblant ainsi descendre dans l’abîme infini des songes humains. Cette surimpression folle, qui fond ensemble deux images a priori très éloignées en termes de registres figuratifs, constitue une superbe démonstration des hauteurs émotionnelles mystérieuses que peut atteindre le montage cinématographique.

 

3. Trois Souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin

Au-delà de la maestria et de la précision de son écriture et de son interprétation, ce beau film romantique et sombre figure ici pour une raison très simple : le rythme de son montage. Á ce niveau, Desplechin touche ici à une forme d’accomplissement rarement ressentie au cinéma : dans le flot impétueux de ce torrent d’idées et de sentiments esquissés puis contrariés, les raccords ressemblent à des sauts, et les ellipses à des gouffres, sur lesquels se dressent des ponts : voix-off et musique, unifiant le tout dans un même mouvement de l’âme. Ainsi le découpage du film parvient à être à la fois brusque et heurté, et en même temps parfaitement fluide et cohérent. La vibration qui s’en dégage à la projection est unique et bouleversante : ce ne sont pas seulement les souvenirs (quelque peu idéalisés) de la jeunesse que l’on retrouve ici, c’est surtout son mouvement, sa temporalité, son flow, captés dans la forme pleinement maîtrisée qui accompagne la maturité d’un cinéaste.

 

 

- Vincent RINALDI

 

1 – Au-delà des Montagnes de Jia Zhang-Ke

Cemetery of Splendour d’Apitchapong Weerasethakul, Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore, Le secret des autres de Patrick Wang … – Une part des films de cette année présentent une structure narrative très élaborée, jouant, parfois sans vergogne (Dheepan de Jacques Audiard), avec les codes du récit fantastique ou de la science-fiction. Les histoires oubliées, les spectres et les légendes ressurgissent à fleur d’écran, réfléchissant notre rapport, aujourd’hui compliqué, au temps et à l’actualité. On se demandera encore, où est passé l’« enfant-sentinelle », figurant de passage dans les deux premières parties du film de Jia Zang-Ke, mais absent de la troisième, située dans un futur proche…

 

2 – L’ombre des femmes de Philippe Garrel

La loi du marché de Stéphane Brizé, Mediterranea de Jonas Carpignano, Hill of Freedom de Hong Sang-Soo … – D’autres films trouvent leur équilibre dans la figure de leurs acteurs, souvent portés par une mise en scène organique et virtuose (Youth de Paolo Sorrentino). L’ombre des femmes gagne ainsi en intensité dans l’incarnation d’un amour contrarié, à travers l’histoire de corps d’acteurs qui se cherchent, se regardent et se jugent.

 

3 – L’image manquante de Rithy Panh (produit en 2013, distribué en France en 2015).

Le bouton de nacre de Patricio Guzman, La révolution zendj de Tariq Teguia, Orlando Ferito de Vincent Dieutre … – Le cinéma documentaire poursuit son voyage à travers les mémoires du monde, et même à travers notre cerveau (Poétique du cerveau de Nurith Aviv), creusant des sillons multiples entre l’histoire récente et une histoire plus lointaine. Le film de Rithy Panh en propose une forme originale et pertinente, opérant une critique de l’image d’archive par la mise en scène audio-visuelle de figurines artisanales, soutenue par un très beau texte, coécrit et incarné par l’écrivain Christophe Bataille [L’Elimination, édition Grasset, 2012].

 

 

- Giuseppina SAPIO

 

1. Snow Therapy (Ruben Östlund)

Un film éblouissant par sa mise en scène millimétrée, son casting extraordinaire, son cynisme et son ironie implacables. Un scénario digne d’un texte de Paul Watzlawick (Comment réussir à échouer), dont l’intelligence réside dans l’écart entre le prétexte diégétique insignifiant qui le déclenche et l’ampleur qu’il acquiert progressivement, telle une avalanche.

 

2. Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence (Roy Andersson)

Suite de tableaux livides, burlesques et poétiques dont la grande profondeur de champs et la lumière aseptique invitent à ne jamais détourner le regard de l’existence que nous menons.

 

3. Vierge sous serment (Laura Bispuri)

Un film intime dans lequel se meut le corps troublant et androgyne d’Alba Rohrwacher. Premier film de Laura Bispuri, Vierge sous serment est une œuvre brute et envoûtante, dont même les maladresses émeuvent.

 

 

- Axel SCOFFIER

 

1. Fatima (Philippe Faucon)

Magnifique portrait d'une femme de ménage maghrébine et de ses filles, dressé sans sentimentalisme ni angélisme, Fatima fait le récit d'un parcours d'intégration difficile et courageux. Philippe Faucon travaille avec beaucoup de justesse le rôle de la langue comme barrière ou vecteur d'intégration, mais aussi comme moyen d'expression de sentiments enfouis et rarement mis en mots.

 

2. The Lobster (Yorgos Lanthimos)

Entre tableau glaçant des relations de couple et conte dystopique, The Lobster simule et étouffe la geste amoureuse dans une forme très artificielle et pourtant parfaitement calibrée. La voix et le visage de Rachel Weiz empreignent le film d'une douleur sourde qui éclipse la performance moustachue et ventrue de Colin Farrell. 

 

3. Queen of Earth (Alex Ross Perry)

Une histoire d'amitié en eaux troubles, fantasmée et hystérisée, angoissante et juste, portée par Elisabeth Moss (Mad Men) et Katherine Watersone (Inherent Vice). La musique de Keegan DeWitt et le montage crispent l'esthétique du film, tandis qu'un très beau monologue central rappelle les meilleurs moments de La Maman et la Putain d'Eustache.

 

 

- Jérôme SEGAL

 

1. Dheepan, de Jacques Audiard

Un film d’une force inouïe qui allie des thèmes très différents sans jamais sombrer dans les clichés. C’est à la fois un film sur l’immigration, l’asile et l’intégration, mais aussi un film sur l’amour et l’amitié, ou encore un film sur les banlieues. Tous les personnages sont pétris d’humanité, même s’ils sont très différents, de Dheepan lui-même au caïd des cités en passant par l’institutrice, ou par Youssouf qui perpétue la structure sociale de la cité. Seule la double fin vient très légèrement gâcher le plaisir (pas tant la séquence paroxystique dans l’immeuble que la vie idyllique rêvée en Grande-Bretagne).


2. Un jeune poète, de Damien Manivel

Une excellente surprise que cet ovni cinématographique ! Dans un style minimaliste mais non sans trouvailles formelles, avec des moyens extrêmement réduits, Damien Manivel parvient à traiter, à travers la délicate question de l’usage de la poésie et des affres de l’inspiration, d’un sujet universel : la fin de l’adolescence. Quand et comment devient-on adulte ? Entièrement tourné à Sète, dans le sud de la France, le film éblouit par son traitement de la lumière et des couleurs.

 

3. L’Astragale, de Brigitte Sy

Fidèle adaptation du livre éponyme d’Albertine Sarrazin qui osait, dans la France puritaine du début des années 1960, évoquer crûment la précarité et la prostitution, le film de Brigitte Sy est une œuvre complète, dans tous les domaines.  Leïla Bekhti et Reda Kateb dévoilent une relation amoureuse très forte qui donne au film un ton à la fois intimiste et réaliste par la description du milieu social qui les entoure (décor, argot, personnages secondaires). La musique de Bétrice Thiriet (qui avait déjà composé celle de Bird people de Pascale Ferran) s’allie à merveille avec la photographie en noir et blanc.

 

 

- Andy SELLITTO

 

1) Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul

C’est une émotion esthétique profonde et rare que l’on éprouve en contemplant la nouvelle œuvre d’Apichatpong Weerasethakul. A la manière de Jenjira, l’infirmière qui s’occupe des soldats endormis, le réalisateur travaille notre perception, la trouble, l’altère, mais avec une bienveillance admirable. Loin du cynisme ambiant, Cemetery of Splendour nous ravit par ses plans riches et somptueux et par la conviction qu’il nous apporte que le cinéma n’est jamais aussi fort que lorsqu’il se pose en remède – contre les troubles politiques, contre l’oubli, contre le temps.

2) Mia Madre de Nanni Moretti

Si les films sur la fin de vie ne manquent pas, Mia Madre laisse une impression de justesse rare, autant dans son écriture que dans sa mise en scène. Nanni Moretti déçoit les attentes, évite les clichés et fuit les climax, leur préférant une émotion diffuse qui se niche dans chacun des plans et se révèle au spectateur au détour d’un geste, d’un regard ou d’un mouvement de caméra. Plus proche de La Guerre est déclarée que d’Amour, Mia Madre bouleverse parce que qu’en dépit du sujet tragique qu’il aborde, il se révèle être un grand film joyeux, drôle et généreux. 

3) Vers l’autre rive de Kyoshi Kurosawa

Avec Vers l’autre rive, Kurosawa continue de révéler ce que les fantômes – au sens propre et métaphorique, les deux étant inévitablement liés chez le cinéaste – ont à dire sur la société et les « vivants » qui la composent. En nous faisant suivre, avec l’héroïne et son compagnon réapparu, le chemin parcouru par celui-ci avant de se suicider, Kurosawa compose un grand film sur le deuil, la culpabilité et l’incommunicabilité au sein du couple. Il réaffirme surtout la capacité de son cinéma à rendre perceptible, par la mise en scène, la présence fantomatique, soit l’absence qui continue de perdurer dans les objets, les souvenirs et autres traces qui subsistent lorsque l’être n’est plus.

 

 

- Nina VERNERET

 

1. The Lobster (Yórgos Lánthimos)

Une métaphore sociétale loufoque qui se construit à partir du paradigme de l’exclusion et de l’intégration. Les damnés ne sont plus les « inactifs » en voie de réinsertion mais les célibataires en maisons de redressement que l’on tente de démarginaliser avec comme ultimatum celui de se trouver un partenaire ou bien d’être transformé en l’animal de son choix. La plausibilité du scénario et de son fonctionnement logique ne tient qu’à un fil mais nous offre finalement la cohérence d’une poétique de l’absurde.

 

2. Le dos Rouge (Antoine Barraud)

Antoine Barraud invite le spectateur à se laisser charmer au rythme de l’illusion d’une histoire : celle –plus ou moins biographique- d’un réalisateur en quête de signification (Bertrand Bonnelo) qui se perd dans le hasard d’une rencontre avec une muse aussi sarcastique que brillante (Jeanne Balibar) entrainant un changement de mobile du film : une enivrante déambulation au sein de la rigide institution muséale, un souffle d’inspiration au cœur du questionnement de l’acte de création.

 

3. Amy (Asif Kapadia)

Amy est un montage d’images provenant de différentes sources (téléphone portable, télévision, etc.) et produisant le portrait d’une enfant prodige livrée pieds et poings liés au show-business. La force du documentaire tient dans l’accord son-image qui nous plonge dans l’intimité de la chanteuse : les voix de ceux qui l’ont connu se calquent comme un aveu ou un tendre commentaire sur ces différents visuels sans vouloir prétendre les expliquer. Plutôt qu’un biopic, il s’agit bien là d’un hommage qui révèle ces images a priori insignifiantes et quotidiennes en archives déchirantes de tristesse.

 

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