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Géographie

La ville évanescente

Couverture ouvrage


Infolio , 176 pages

La ville évanescente
[vendredi 22 aot 2014]
Retour sur La ville évanescente de Frank Lloyd Wright, un essai visionnaire et synthèse des réflexions audacieuses d’un homme en avance sur son temps.

*Article publié en partenariat avec la revue Urbanités.

L’architecte et concepteur américain Frank Lloyd Wright (1867-1959) a déjà une longue carrière à son actif lorsqu’il publie en 1932 La ville évanescente, essai visionnaire et synthèse des réflexions audacieuses d’un homme en avance sur son temps. Au début du XXème siècle, il s’est illustré comme l’un des principaux initiateurs de l’architecture organique et du style des Prairie Houses dans la banlieue de Chicago. Il se démarque de ses pairs par son hostilité pour la très grande ville et prône très tôt un désurbanisme qui le place dans la mouvance du transcendantalisme d’Emerson et de Thoreau. En pleine crise boursière et économique, il s’interroge sur les limites du capitalisme américain et présente son projet d’une ville idéale qui sera la vraie incarnation de la modernité : Broadacre City.

Si deux grandes idées structurent l’ouvrage (une critique de la métropole américaine et la présentation de la ville idéale), le style de Wright peut surprendre de prime abord. 54 chapitres très courts et incisifs se succèdent comme autant de petites saynètes qui laissent à peine le temps au lecteur de reprendre son souffle. Certains se résument à quelques lignes, mais nous jettent au visage des remarques dont la puissance autant que la fausse simplicité libèrent notre pensée (« La grande ville n’est plus moderne », p 45). D’aucuns diraient que le style est parfois confus, exagéré, pseudo-philosophique ou surréaliste : Wright peut en effet passer de sa conception de l’architecture à Dieu, du capitalisme à l’histoire de l’humanité, de la notion de démocratie à celle de civilisation. Mais ce serait nier un talent et un génie internationalement reconnus. C’est plutôt le cheminement d’une pensée en effervescence totale, qui nous livre le fruit d’une réflexion aboutie, extrêmement riche et d’avant-garde, mais qui nous impose son rythme déroutant si nous voulons être les témoins de ce jaillissement d’idées.

 

Professionnellement et intimement lié à Chicago, il n’en déteste pas moins la ville, comme toutes les autres grandes métropoles américaines. La ville dense est selon lui source de tous les maux. Elle est engorgée (« Le problème de la circulation n’est pas le symptôme de la réussite urbaine, mais la preuve de l’échec urbain », p 69) et polluée. Elle aurait engendré l’aliénation de l’individu, parquant les hommes dans des bâtiments sans intérêt architectural et les spoliant de leurs libertés. Wright abhorre par-dessus tout le système des loyers qui privent les « citoyens urbanifiés » (p 18) de leur droit élémentaire à la terre et à la propriété, et les installent dans un statut de précarité et de pauvreté (« La vie est devenue le locataire de la grande ville » ; « les enfants sont parqués dans des écoles comme dans des usines », p 18). Ses prises de position furent courageuses et pouvaient passer pour marxistes dans un milieu encore relativement conformiste, dans un pays qui s’est imposé comme le parangon du libéralisme. À ses yeux, la ville concentre les cols blancs, les « capitaines d’industries », les avocats, les vendeurs dont le symbole est le gratte-ciel. Wright est sans concession pour l’État (et « son armée de fonctionnaires et de lois ») qui s’est trop éloigné de son idéal jeffersonien (« Le meilleur gouvernement est le gouvernement qui gouverne le moins », p 28). Il compare la vie urbaine à une prison où tous les actes sont dictés par le conformisme social. La recherche du profit et du confort reste bien la cause principale des maux dans cette ville malaimée qui aurait fait perdre au pays sa conscience culturelle : celle de la Frontière, de l’esprit pionnier, et de l’individualité au sens organique de l’âme, bien différente de l’individualisme (« le capitalisme est un individualisme qui s’est déchaîné », p 40 ; « la culture américaine devint un suivisme s’enfonçant dans une obscurité générale », p 35). Son constat est sans appel : la ville est semblable à « un cancer », elle est « barbare » (p 51).

 

Wright suggère des solutions face à cet état de crise : la vie meilleure est à la campagne et il faut renouer les liens avec la Nature. Nous décelons ici l’influence de la pensée des écrivains Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau qui ont chanté la Nature comme l’incarnation d’une divinité (« Mother-Nature »), fondement de la puissance de la nation américaine. Il ne renonce pas pour autant au progrès technique, car la machine doit travailler pour les hommes et être le garant de leur liberté (« Les machines sont les agents industriels, sociaux et moraux d’une nouvelle liberté grâce à l’intelligence humaine », p 56). Il s’agit de transférer à la campagne les avantages de la ville en utilisant l’électrification, le moteur à combustion, la réfrigération, le béton, le verre, et l’acier qui sont « les agents de la nouvelle liberté ». C’est l’architecture moderne qui doit montrer la voie et le projet de Broadacre City est la synthèse d’éléments apparemment diamétralement opposés – l’urbain et le rural, la ville et la campagne. Le titre de l’ouvrage est d’ailleurs un oxymore associant au terme de ville celui de larges surfaces cultivées ou acres.

 

Broadacre City doit être une « ville pour l’individu » se développant personnellement ; elle doit lui permettre de mener une vie libre. Son essence même est « l’horizontalité naturelle » que Wright oppose à la verticalité qui crée un « étranglement artificiel » (p 52). Dans un souhait d’égalité entre les citoyens de cette ville d’Usonia (terme que Wright utilise pour nommer les États-Unis d’Amérique), chaque famille disposerait d’une acre de terre. Chacun accéderait à la propriété grâce à la standardisation qui permettrait une diminution des coûts de production. La maison individuelle (500 $ l’unité) serait l’élément le plus important de la ville, « un refuge pour l’esprit » (p 152). Moderne et équipée, elle disposerait d’un jardin et fonctionnerait comme une exploitation agricole dont les produits seraient vendus sur les marchés. C’est la solution que Wright propose pour intégrer les pauvres dans les territoires de vie au lieu de les reléguer dans des bidonvilles. Contrairement aux villes « qui sont de grandes bouches » (p 122) et font travailler l’agriculteur pour elles, Broadacre City les intègre et partage avec eux le luxe de la nature. Divisée en petites unités, l’usine se déplace elle aussi à la campagne et intègre les emplois de service. Les magasins seraient construits le long des grandes artères de transport, les parkings se multiplieraient et la station-service occuperait une place privilégiée. On trouverait quelques immeubles en campagne pour ne pas heurter la sensibilité de ceux qui n’ont jamais connu d’autres modes de logement. Les universités n’organiseraient plus d’examens et ne décerneraient plus de diplômes. Nul besoin de professeurs et de formation à l’enseignement, mais des « pères confesseurs et leurs adeptes » (p 139). La nouvelle école accueillerait dix élèves par classe au maximum, les garçons et les filles ne seraient pas séparés et le bâtiment scolaire serait « une œuvre d’art libre ». Les élèves bénéficieraient d’un enseignement en travaillant la terre grâce à des lopins adjacents à l’école. L’hôpital deviendrait humain et mettrait « l’accent sur la normalité et non sur les accessoires de l’anormalité » (p 138). Le théâtre concurrencerait l’église de la ville du passé. Les confessions particulières céderaient le pas à la « foi nouvelle pour la nature humaine » (p 143).

 

Le chemin de fer est selon lui peu commode, trop limité dans ses mouvements et trop lent. À Broadacre City, la grande gare disparaîtra et la voiture aura une place de choix. Grâce à elle, l’horizon s’élargit. Elle est le vecteur principal de la liberté des individus (« La porte de la cage s’est ouverte » ; « l’individu est la ville : elle est là où il va », p 63). Frank Lloyd Wright en appelle à la décentralisation des activités socio-économiques et culturelles pour faire disparaître l’incessant mouvement de va-et-vient entre les lieux d’habitation et ceux du travail, entre les lieux de production et la ville consommatrice. Le citoyen de Broadacre City doit tout trouver sur place. C’est là que réside une des contradictions fréquemment reprochée à son projet : comment prôner la diminution des déplacements humains et glorifier en même temps la voiture ? Wright n’en demeure pas moins un visionnaire en écrivant dès 1932 : « la ville actuelle n’est encore qu’environ 1/10ème de ce que sera la ville de l’automobile » (p 64). Le rôle donné à la voiture correspond également à l’idéal du pionnier.

 

Pour résumer ce foisonnement d’idées, on peut reprendre les propres mots de l’auteur : « intégration », « organique » et « démocratie » (p 154). L’intégration, c’est celle de tous les citoyens, quelles que soient les classes sociales (on lui a souvent reproché de ne pas prendre en compte les tensions entre celles-ci) ; c’est l’intégration des activités en un même lieu, l’intégration de l’espace extérieur et de l’espace intérieur en un lieu unique : la maison. Pour cela, il faut rompre avec la mode du XIXème siècle qui conçoit l’habitation « comme une boite construite à la manière de quelque style à la mode présélectionné » (p 106) et dont l’intérieur est transformé en bazar par la passion du collectionneur pour les antiquités. Cette description acerbe fait écho aux écrits de la romancière Edith Wharton qui se moquait déjà de ce culte du paraître des familles aisées dans Vieux New York (1924).

 

L’architecture doit être organique. Wright n’utilise pas ce mot au sens strict de biologique, mais plutôt comme « un concept de structure vivante » (p 110). Les routes constituent les veines, les artères ; les édifices sont les tissus cellulaires ; les parcs sont l’incarnation de l’épiderme et de « la parure hirsute » des cheveux (p 92). L’essence même de l’architecture moderne est de tendre vers cette simplicité organique, de rechercher la spatialité, l’ouverture, la légèreté et la solidité. C’est une réinterprétation de l’idéal de liberté humaine. L’architecture organique exige que la terre soit rendue accessible sur une base équitable à tous car « un édifice sans relation intime avec le sol est un piège à homme ou une ruse de propriétaire » (p 79).

 

Enfin, la démocratie sera garantie par cette liberté nouvelle de l’Usonien, par opposition à la monarchie qui incarne pour Wright l’idéal de centralisation présent dans les grandes métropoles. C’est l’architecture qui doit montrer le chemin vers cette nouvelle civilisation et Broadacre City est à ses yeux « la seule ville démocratique », « la seule ville possible tournée vers l’avenir » (p 67).

On l’aura compris, cet essai ne laissera pas le lecteur indifférent. Très controversé au XXème siècle, accusé de passéisme, de vision nostalgique voire idyllique, taxé de réactionnaire, certains lui reprocheraient plutôt aujourd’hui sa conception consumériste de la nature, antinomique du développement durable par l’usage immodéré de l’automobile et le gaspillage des ressources et des territoires. On ne peut cependant nier son génie visionnaire et le mérite qu’il a eu de concevoir son projet comme un tout. Plus qu’une utopie, Broadacre City est « l’esquisse d’un idéal » (p 160) qui prendra corps avec la volonté et l’action créatrice de chacun. C’est définitivement un message positif qui ne condamne pas l’urbanité, mais en appelle à sa création. Nous laisserons au maître le mot de la fin : « Une fois l’idéal fixé, le plan suivra » ; « la ville évanescente doit en vérité être la ville en voie d’apparition » (p 161).

 
 

 

 
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