Littérature

Tolkien et ses légendes. Une expérience en fiction

Couverture ouvrage

Isabelle Pantin
CNRS , 320 pages

Middle-Earth, terre inconnue de la recherche ?
[mercredi 02 octobre 2013]
La réédition en format de poche d’une monographie majeure dans la jeune histoire des études tolkieniennes françaises.

Lorsque la réédition d’un ouvrage, initialement paru en 2009, crée à nouveau le désir d’en parler, on est en droit de s’étonner, compte tenu de la diversité, du nombre des publications universitaires et, malheureusement, de la faible publicité qui leur est faite. Sans aucun doute, l’étude qu’elle a consacrée à Tolkien a contribué à affirmer la légende d’Isabelle Pantin parmi les étudiants de l’École normale Supérieure où elle enseigne.

Sans atteindre la grandeur épique des histoires de la Terre du Milieu, l’aventure du professeur Pantin aux prises avec les légendes du professeur Tolkien suscite une certaine admiration, celle que l’on doit à tout chercheur et enseignant en littérature amené par le cours de ses travaux à réinterroger les limites de son corpus, ainsi que celles du canon littéraire, et à questionner les pouvoirs de la littérature et les raisons de continuer à l’étudier et à la transmettre.

Spécialiste rigoureuse, Isabelle Pantin a affirmé dans le champ universitaire sa légitimité à l’aide de nombreuses publications qui portent sur les liens entre littérature, philosophie et discours scientifique au XVIe siècle, mais aussi sur l’histoire du livre et sur la poésie de la Renaissance.

La parenthèse fantasy de son parcours de recherche est d’autant plus remarquable, bien qu’elle s’inscrive dans le sillage des travaux de Vincent Ferré. Sans qu’il s’agisse de reprendre à la culture populaire “notre bien”, cet ouvrage scientifique tend à réduire la part de violence imposée à l’œuvre en raison même de son succès : arrachée du milieu dialogique des textes et des idées, la Terre du Milieu inventée par Tolkien est trop longtemps apparue comme une île isolée, une culture à elle seule, indissociable de son genre paralittéraire (la fantasy). Rendu accessible aujourd’hui en format poche dans l’excellente collection “Biblis” des éditions du CNRS, Tolkien et ses légendes se présente donc comme un compagnon de lecture qui s’attache à situer le continent des légendes de Tolkien dans une histoire longue de la littérature et à en détacher les principes poétiques fondamentaux, de manière à donner voix à une expérience esthétique tenue longtemps dans les marges de la recherche.

L’auteure se risque tout d’abord à situer l’œuvre dans sa relation au référent historique, ce dernier fût-il éludé par la fiction elle-même, et dans sa relation plus large au champ des arts et des idées. Quoiqu’appuyée sur une très grande érudition, l’étude du contexte se révèle quelque peu décevante : elle sert principalement à dégager ce que l’œuvre n’est pas, à savoir le rejeton de l’idéologie européenne raciste et/ou réactionnaire de l’entre-deux-guerres.

D’une part, il apparaît que les traces laissées dans la fable par l’expérience collective et individuelle des guerres de masse ne s’y muent pas en apologie de la régénérescence de l’humanité par la violence guerrière. D’autre part, les lectures politiques et écologiques de l’œuvre, inspirées des thèses de William Morris, parviennent difficilement à faire du Shire l’utopie sociale réactionnaire d’un retour à la terre et d’une désindustrialisation de l’Angleterre. Enfin, la contemporanéité de l’entreprise nazie de fondation d’une mythologie nationale ne compromet pas la tâche mythopoétique d’un écrivain-philologue qui, en tant qu’universitaire, s’est toujours montré extrêmement critique vis-à-vis de l’utilisation idéologique de la matière nordique faite par Rosenberg.

Dégagée du nationalisme, la rénovation littéraire du mythe proposée par Tolkien prend une résonnance toute particulière. À la fois personnelle, religieuse et résolument esthétique, cette démarche à contre-courant des grandes orientations de la modernité littéraire anglo-saxonne se trouve finalement éclairée par sa mise en regard avec l’œuvre critique de Tolkien lui-même et surtout avec celle, plus abondante, de son ami C.S. Lewis, aux antipodes de la lente émergence du formalisme critique.

Situer Tolkien dans son temps ne suffit donc pas pour prendre la mesure de sa singularité et de son irréductible excentricité. Il convient aussi de situer son roman le plus célèbre, The Lord of the Rings, dans l’entreprise plus vaste de son Legendarium, qui constitue à la fois une œuvre-monde et l’entreprise d’une vie. Isabelle Pantin se risque même à suggérer plusieurs analogies fécondes avec les parcours de Montaigne et de Proust pour évoquer ce cas éloquent d’une création devenue presque consubstantielle à l’existence de son auteur. L’intérêt pour les liens entre littérature et cosmologie se révèle dès lors être un point décisif pour la compréhension de cette rencontre, si improbable en apparence, entre une seiziémiste française et un écrivain britannique de littérature dite d’“évasion”.

Les derniers chapitres de l’étude accordent toute leur importance aux nombreuses cartes conçues par l’écrivain pour ces livres : loin de revêtir uniquement une fonction narrative, ces documents donnent en arrière-fond de la fiction proprement dite la représentation d’un monde préexistant aux limites éminemment problématiques. L’inachèvement s’avère en effet constitutif de ce monde de papier sorti entièrement de l’imagination d’un seul homme. Occupé sa vie durant à ordonner la multitude d’histoires censée composer le Legendarium de la Terre du Milieu, Tolkien laisse en mourant à ses héritiers un chantier philologique extraordinaire. Cette tension vers une totalité impossible livre à ses lecteurs l’un des secrets de l’efficacité de son écriture romanesque. Accordant les ambitions démesurées d’un sub-créateur (l’écrivain au demeurant catholique concevant sa propre création comme secondaire) avec les exigences de précision dans le détail d’un authentique romancier réaliste du XIXe siècle, l’œuvre nous dévoile un monde possible qui devient vite monde réel et habitable par la grâce d’un style.

Tout l’effort poétique de l’excentrique Tolkien tend au final à situer ses personnages au sein du monde qu’il a créé, dans ses deux dimensions spatiale et temporelle, et d’y situer avec eux son lecteur si passionnément crédule. Or c’est peut-être la temporalité propre à l’œuvre qui donne toute sa stature de ce grand romancier du XXe siècle en tant qu’il appartient, selon Isabelle Pantin, aux “écrivains du temps”.

La Terre du Milieu a été dotée d’une Histoire, vaste récit transtextuel lacunaire qui lui donne les apparences d’une authentique tradition transmise de génération en génération depuis des millénaires. Selon qu’ils appartiennent aux races des hommes, des elfes, des nains ou des hobbits, les êtres qui habitent ce monde entretiennent différents rapports au temps. Leurs diverses relations à l’expérience centrale de la mortalité prédisposent chez chacun différentes durées intérieures. Isabelle Pantin s’attache à étudier ce jeu de perspectives dans le maître-roman de l’écrivain, travail qu’elle associe à une analyse fine du merveilleux conçu traditionnellement comme une rencontre entre un monde familier et un Autre monde, lui-même issu de la permanence d’une mémoire des temps mythiques. Il s’en dégage la véritable saveur de cette œuvre composite.

Dans son aspect le plus schématique, le Legendarium se présente comme un cycle de légendes tragiques, couronnées en son sommet par un roman qui signe la disparition du mythe, celle du temps des héros et du monde si laborieusement édifié sous nos yeux. La plupart des lecteurs de Tolkien ont ainsi pu éprouver une tristesse indicible à mesure que s’amenuisait le nombre de pages qu’il leur restait à lire. L’habituel regret de tout lecteur à voir s’achever un long roman ne recouvre pas tout à fait cette immense nostalgie située au cœur de l’expérience esthétique à laquelle l’œuvre nous convie. Après l’exécution de vastes chantiers critiques, comme celui du Dictionnaire Tolkien, dirigé par Vincent Ferré, l’ouvrage de poche d’Isabelle Pantin nous parvient, sans jargon ni excès de théorie, pour poser des mots simples et beaux sur de vieux chagrins de lecteurs demeurés silencieux, voire honteux. La recherche universitaire s’y révèle instrument à la fois de légitimation, d’explication et, en dernier lieu, d’apaisement de nos émotions esthétiques.

 

* Lire aussi sur nonfiction.fr :
- Tolkien, de A à Z, la recension du Dictionnaire Tolkien réalisé sous la direction de Vincent Ferré par Benjamin Caraco

 

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