Philosophie

L'archipel des spectateurs

Couverture ouvrage

Christian Ruby
Nessy , 166 pages

Devenir spectateur
[mercredi 07 novembre 2012]


Une synthèse sur la genèse philosophique et historique de la notion de spectateur, complétée par un travail conceptuel qui essaie de penser ses implications dans le monde contemporain.

* Cet article est accompagné d'un disclaimer. Vous pouvez en prendre connaissance en fin d'article.

 

Dans son dernier ouvrage, Christian Ruby se propose d´étudier la figure du spectateur, inscrivant son propos dans le sillage des travaux récents de Jacques Rancière, notamment Le spectateur émancipé((Paris, La Fabrique, 2008)), qui a redonné ses lettres de noblesse philosophiques à la notion éponyme. Cette tâche n´est pourtant pas aisée : la figure du spectateur couvre en effet un très large éventail de pratiques – du consommateur de télévision au public des stades, en passant par l´amateur d´art contemporain – et peut devenir un objet d´étude de plusieurs champs disciplinaires, comme l´histoire de l´art, la philosophie ou la sociologie, pour ne mentionner que les plus évidents. En reprenant une formule célèbre de Deleuze, on pourrait dire sur la notion de spectateur que "le filet est si large que les plus gros poissons passent au travers" . Un des intérêts de ce livre se situe, par conséquent, dans les stratégies que l´auteur a su mettre en œuvre pour contourner cet obstacle.

La première proposition de Christian Ruby, où s´établissent les assises conceptuelles qui donneront le ton à son entreprise, se laisse énoncer clairement, et permet de la rattacher à toute une tradition démystificatrice. Elle nous apprend qu´on ne naît pas spectateur, mais qu´on le devient : "Existe-t-il une nature du spectateur ? Il n´en existe pas" . L´auteur procède alors, dans la première partie de son livre, à une interrogation, suivant une méthode généalogique, des exercices qui, dans un contexte spécifique – la naissance de l´esthétique au XVIIIème siècle –, ont forgé le spectateur classique. Si l´ancrage de son propos, ainsi que les auteurs étudiés, sont clairement philosophiques, la figure du spectateur perd dans ces chapitres son éventuel caractère de généralité et gagne en consistance dans les quatre grands champs que l´auteur s´est mis en devoir d´aborder : l´œuvre d´art, le monde, la nature et l´histoire. Deux traits émergent de cette plongée dans les œuvres du passé, dessinant un spectateur qui, d´un côté, s´émancipe de la religion et, de l´autre, instaure un rapport esthétique avec le monde, rapport qui n´est possible que parce que dorénavant il se constitue en tant que sujet autonome et imbibé d´un désir de connaître et de savoir.

Sans prétendre à un quelconque idéal d´exhaustivité, cette partie se penche en mode synthétique sur les principaux jalons de la trajectoire du devenir-spectateur : du Rousseau spectateur de la nature – Rêveries du promeneur solitaire –, à la codification des relations entre sujet et œuvre d´art par les grandes théories esthétiques de l´époque, ainsi qu´au célèbre périodique anglais The Spectator de Richard Steele et Joseph Addison. De cet examen, et malgré la difficulté de penser ensemble les différentes trajectoires de spectateurs étudiées, l´auteur tire une conclusion qui permet de décrire l´art du spectateur au XVIIIème siècle et de la relier à la figure du philosophe des Lumières : "il y a bien une unité entre ces spectateurs, celle du sujet qui les manifeste ; même si les activités sont pensées séparément, et dans leur séparation, elles renvoient chacune à la même activité, à un modèle unique de sujet rapporté à un universel abstrait réconciliateur : le sujet humain, l´égalité abstraite, l´objectivité, le sens commun" .

La deuxième partie de L´archipel des spectateurs s’attache quant à elle à montrer comment cet idéal de spectateur classique s´écroule progressivement sous les coups successifs de l´art moderne, de l´art contemporain et de l´émergence des spectateurs des médias et des stades. En outre, l´auteur met en scène la querelle "qui oppose les partisans nostalgiques d´un modèle classique du spectateur érigé en absolu (…) et les défenseurs exaltés des nouveaux spectacles" . Ceci constitue un des intérêts majeurs de ce livre : à l´aide de tableaux synoptiques où se formule la position des principaux auteurs, Christian Ruby dresse l´état de la question, faisant côtoyer Marc Fumaroli et Jacques Rancière, Régis Debray et Theodor Adorno, entre autres. Á ce large et conflictuel panorama s´ajoutera encore la prise de position personnelle de l´auteur, qui cherche moins à réconcilier les différends qu´à penser les enjeux du spectateur contemporain à la lumière d´une théorie de la subjectivation.

Héritière assumée du travail de Jacques Rancière, la conception du spectateur défendue prend soin de se distinguer de celle du consommateur, d’abandonner l´espoir d´une quelconque attitude révolutionnaire produite directement par les œuvres, et de se situer au-delà de la dualité actif/passif qui ne fait que "renforcer sans cesse la hiérarchie de ceux qui savent et de ceux qui restent soumis" . Christian Ruby revendique ainsi, pour le devenir spectateur qui est au cœur de son ouvrage, la multiplicité sans synthèse caractéristique du sujet contemporain, et à laquelle ajoute, sans doute pour échapper à une retombée relativiste, une prise de consistance soutenue par les concepts de "trajectoire" et d´"archipel", qui permettent de penser la variation et la divergence des pratiques sans pourtant perdre son mouvement intrinsèque de constitution. 

 

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