<p>Martine Rouart nous fait visiter le 40, rue de Villejuste o&ugrave; son grand-p&egrave;re, Paul Val&eacute;ry, v&eacute;cut.</p>

Tout commence par une promenade nostalgique dans une rue toute désignée pour commencer ce petit voyage dans le temps : la rue Paul-Valéry… Anciennement rue de Villejust, la bien-nommée côtoie l’“avenue Victor Hugo”, sous le patronage duquel s’inscrit la collection lancée en février dernier par les Éditions Michel de Maule et ses directeurs de collection, Denise Decornoy et Marc Bressant, avec l’ouvrage Les Funérailles de Victor Hugo  (Victor Hugo est mort le 22 mai 1885 au numéro 124 de l’actuelle avenue Victor-Hugo. L’avenue d’Eylau a été rebaptisée ainsi en hommage au poète le 28 février 1881, à l’occasion du soixante-dix-neuvième anniversaire de l’écrivain).

L’objet de la collection est remarquable tant il répond au besoin actuel d’aborder le grand homme par la petite histoire, et son éminente existence par son intimité cachée. Un “Je me souviens” associé à une “scène aperçue par hasard (est) souvent plus révélatrice qu’un long commentaire”, nous prévient le texte caractérisant la ligne éditoriale du petit dernier des Éditions Michel de Maule. L’objet lui-même annonce la couleur et ne trompe personne. Fin, étroit, léger, élégant, comme un souvenir rare et précieux mais aussi fragile, un souvenir qu’on aimerait garder avec soi, tant se fait sentir l’impérieuse nécessité de préserver un grand moment. Voilà un livre modeste en somme, n’encombrant en rien la mémoire universitaire et publique du grand écrivain, mais agréablement rafraîchissant et touchant, un témoignage paisible contribuant à expliquer “Monsieur”, le maître de Charlotte, la “cuisinière de Mallarmé”.

Ce regard décalé sur le personnage historique s’inscrit de fait dans la lignée des parutions et reportages récents consacrés aux lieux et à la mémoire littéraires (collection “Maison d’écrivain”, Éditions Christian Pirot, collection “De l’intérieur”, Éditions Belin) : désir d’approcher le quotidien et l’intimité de l’écrivain en s’invitant chez lui, au plus près des secrets de l’écriture, désir de côtoyer ses proches et, pourquoi pas, de se mêler à eux (l’exposition récente consacrée à Claude Debussy est éclairante de ce point de vue : “Claude Debussy, la musique et les arts”, 22 février-11 juin 2012, musée de l’Orangerie), envie de découvrir un être inaccessible, autrement et ailleurs. On retrouve ici encore cette volonté de mettre en avant des témoins cachés, “secondaires”, moins exposés mais dont les souvenirs sont nourris d’anecdotes savoureuses.

La cuisinière de Mallarmé, donc. Comment se douter que le bref mais dense récit de Martine Rouart suit les pas de son illustre grand-père, Paul Valéry ? De même, comment identifier le profil du père de “Monsieur Teste” sur le pastel présenté sur la couverture sans avoir été initié au préalable à l’histoire de cette famille restée célèbre pour sa collection et ses liens avec les impressionnistes ? Le temps du récit, c’est bien en effet au cœur de la famille impressionniste que nous fait évoluer la petite Martine, ce foyer artistique et littéraire que Hélène Carrère d’Encausse a décrit en ces termes, lors du discours d’intronisation qu’elle a prononcé pour Jean-Marie Rouart (arrière-petit-fils des peintres Henri Rouart et Henri Lerolle) le 12 novembre 1998 à l’Académie :

On n’en finirait pas d’énumérer tous les écrivains qui ont donné vie aux mardis du rez-de-chaussée de la rue de Villejust où Berthe Morisot et Manet s’étaient installés et où la ”tante Julie” maintint la tradition de l’Impressionnisme. Que cette rue de Villejust soit devenue la rue Paul-Valéry, comment s’en étonnerait-on ? C’est un des lieux de mémoire de votre famille mais, en même temps, d’une époque de gloire pour la peinture et la littérature étroitement unies .

Le petit livre de Martine Rouart relève sur bien des points de la visite initiatique de l’enfant passé à l’âge adulte et du lecteur introduit aux secrets du maître, ainsi que le suggère la description du 40, aux allures de sanctuaire :

La maison du 40 avait été dessinée et construite par une femme, peintre admirable de la génération des impressionnistes, Berthe Morisot, qui était la tante de ma grand-mère. Cette maison recélait des trésors à chaque étage et ces trésors, pour moi, étaient avant tout les personnes qui y vivaient et l’escalier magique qui les réunissait .

L’essai de la petite-fille de l’écrivain revient sans cesse à la cuisinière comme si cette dernière pouvait nous livrer la clef de l’énigme. Tout d’abord, sans doute, pour nous inviter à la suivre dans le dédale des pièces du 40 où Charlotte officie. Conçu comme une maison que l’on visite, l’ouvrage se divise en autant de chapitres que l’appartement de Valéry comptait de pièces emblématiques : de “L’escalier” au “Valéry, tours et détours”, en passant par “La cuisine” et ”Le bas de l’escalier”. Cette spatialisation invite le lecteur à pénétrer dans l’univers de Valéry et crée l’agréable impression d’être “invité” dans le cercle de l’académicien, au côté de Francis Poulenc, de Nadia Boulanger ou bien encore d’André Gide par exemple, dont la rencontre inopinée est décrite avec malice :

Un jour, en bas de l’escalier que je descendais avec maman pour rejoindre le 23, je vis un homme grand, impressionnant, coiffé d’un béret et élégamment enroulé dans une cape qui tombait très bas sur ses jambes. Il me dit les trois petits mots idiots que les adultes intimidés ne peuvent s’empêcher de jeter rapidement à la tête des enfants et qui entraînent leur condamnation définitive et un grognement comme accueil. Maman, honteuse, me réprimanda et me révéla l’identité de ce personnage que j’avais si mal accueilli : “C’est un très grand écrivain et un grand ami de ton grand-père. Il s’appelle André Gide.” Naturellement, j’étais plus impressionnée d’avoir été peu aimable avec un ami de mon grand-père qu’avec André Gide .

Clandestin, on pénètre, un peu gêné et impressionné comme l’enfant, dans le saint des saints. Le bureau du maître, à la fois “antre”, capharnaüm et monstre fascinant :

Et là, j’ai pu pénétrer dans le “bureau américain” […]. J’y ai découvert le travail du matin de ce grand-père mystérieux […]. Le ventre de la baleine s’est gonflé de trésors qui résistaient au temps et qui me dévoilaient le penseur solitaire derrière sa table. Et je lisais l’amour déchiré dans ces poèmes, je lisais l’homme facétieux prêt à toutes les distances, l’homme torturé par sa pensée au bord des précipices du savoir par une intuition fulgurante puis brutalement rejetée dans la nuit des tâtonnements .

Il faut bien le dire, ce passage obligé de la visite au grand écrivain  est un des moments clefs du récit. Là, l’écrivain se donne exceptionnellement à voir dans son “milieu”, assouvissant un des fantasmes les plus vivaces des visiteurs de maisons musées qui fleurissent en France depuis une trentaine d’années : pénétrer les secrets de l’écriture et de la création dans le sanctuaire de l’écrivain. Ce sentiment est d’ailleurs partagé par l’auteure pour qui le bureau constitue le point de fuite du 40 et la pièce interdite de la maisonnée :

Charlotte se prit au jeu du 40. Elle en adopta les escaliers et toutes les pièces de l’appartement du troisième étage, où Paul Valéry s’installa après son mariage, s’interdisant seulement le bureau de ‘Monsieur’ dont elle respectait le travail et ses fruits envahissants .

Au fil de cette visite de “musée”, dont les pièces, figées par le souvenir, paraissent être devenues des sujets de toiles et de pastels, on découvre la collection admirable assemblée par Valéry, proche des milieux impressionnistes et d’avant-garde au tournant du siècle. La “cuisinière de Mallarmé” devient ainsi emblématique de la relation, intime et solennelle à la fois, qu’entretient l’auteur de Charmes (1922) avec l’auteur du “Coup de dé” dont l’illustre poète fera lire les épreuves au jeune émule. La généalogie décrite par l’“héritière” complète l’information :

Mallarmé (introduit) Charlotte pour servir les trois jeunes cousines orphelines […]. L’une, Julie Manet, fille de Berthe Morisot et du frère d’Édouard Manet, était sa filleule. Une autre, Jeannie Gobillard, ma grand-mère, épouserait Paul Valéry. La troisième, l’aînée, Paule Gobillard, était peintre .

Les entremetteurs méritent eux aussi d’être cités : Stéphane Mallarmé et Edgar Degas, lui qui en 1898 a présenté Jeannie à Paul et Julie à Ernest (Rouart). Les deux mariages sont célébrés de concert le 31 mai 1900. Indissociables, les liens de la famille Valéry-Rouart avec les Manet, les Degas, les Renoir prennent corps dans l’art et les pièces de collection qui virevoltent sous nos yeux chez Valéry, théoricien du “problème des musées” dont l’appartement marque le contrepoint .

Rien de pesant, rien de sinistre en effet dans cette évocation du passé et des fantômes de la “tante Julie” (Manet) ou de sa mère, Berthe Morisot . À cet égard, le petit ouvrage qui retrace la saga de la dynastie Rouart complète opportunément les deux parutions récentes consacrées au cercle décrit avec légèreté par Martine Rouart .

Décalé, incrédule, le regard de l’enfant lève aussi et surtout un coin de voile sur la figure de Valéry en personne. Un homme distingué qui apparaît complexe, tourmenté, hanté par ses interrogations et ses travaux, un Valéry marqué par l’épreuve de la guerre et de la débâcle, un homme déchiré par le sentiment de culpabilité qui tente de réconcilier le présent et l’avenir en demandant à sa petite Martine d’embrasser un soldat blessé sur la joue. Ces scènes tendres et complices abondent et laissent parfois entrevoir un autre homme : un grand-père facétieux et attendri, fabriquant ingénieux de jouets pour les enfants, lui qui s’est adonné aux arts plastiques sa vie durant. Cédant parfois aux sirènes de l’anecdote, au plaisir facile de la description d’un des happy few du cercle amical ou de la remarque un peu “ésotérique”, le récit conduit par la narratrice fait preuve néanmoins d’une clairvoyance réelle et ne tombe pas dans le superflu, malgré le titre extravagant que porte l’ouvrage et qui le flatte assez peu.

La cuisinière, pour en revenir à elle, est cette femme vers laquelle Martine s’est réfugiée quand elle voulait échapper aux “grandes personnes” et à la mondanité, contrepartie inévitable de la gloire de son grand-père, absorbé mystérieusement dans son bureau :

C’était impressionnant de se dire que, derrière cette porte banale qui donnait dans le salon, il y avait quelqu’un qui se trouvait là depuis l’aube, assis, presque enfoui dans ses livres et ses papiers. Comment pouvait-il respirer ? […] Mais que faisait-il donc ? […] Cela lui prenait-il donc tant de temps d’être seul ? Parlait-il tout seul pour ne pas s’ennuyer ou ne pas s’endormir ? .

Charlotte est aussi cette femme qui n’a cessé de rappeler à l’écrivain ses débuts avec Mallarmé, et par là son appétit de vivre mais aussi ses angoisses, une femme faisant partie intégrante de la cohorte de femmes entourant cet homme comme une “forteresse”.

Derrière cette cuisinière, maîtresse-femme, experte dans l’art de réaliser la brioche mousseline dont le lecteur gourmand pourra retrouver les recettes à la fin du dossier iconographique, se cache encore le visage masqué de Valéry, comme l’illustre cette scène aigre-douce :

Je préférais nettement les goûters chez Rumpelmeyer, rue de Rivoli, aux séances de poésie à la Comédie-Française où il m’emmenait pour entendre ses poèmes déclamés par des comédiennes très pompeuses. Cachés dans une loge, comme Teste, nous écoutions et regardions tous les deux le public attentif qui se rebellait en chuts appuyés à l’encontre de ce monsieur qui se permettait de faire des commentaires tout haut. […] J’essayais en vain de le faire taire en lui tirant la manche, mais il m’avait oubliée : son enfant, c’était son poème .

L’ouvrage s’inscrit, libre de ton, dans l’intimité domestique de Valéry par l’intermédiaire du regard délicat et curieux, jamais voyeuriste, que sa petite-fille a su nous faire partager. C’est, enfin, l’histoire de la naissance d’une vocation, celle de Martine précisément, qui, après avoir baigné dans cet univers artiste, a trouvé sa voie dans la carrière de peintre sculpteur que son aïeul avait failli embrasser. Rétrospectivement, le parcours décrit finit par éclairer autant la vie de l’auteure que celle de son grand-père, saisi au soir de sa vie. Ainsi, les souvenirs, toujours colorés, se succèdent et livrent la clef d’une vocation qui s’imposera à Martine Rouart sur le tard. Son texte, proche de la confession et de l’essai (auto)biographique, met en lumière la gestation lente d’un certain regard posé sur ce milieu artiste et intellectuel qui a bercé son enfance et qui a fini par la rattraper, à l’image de son grand-père dont la présence hante ces lignes. La photographie du buste de glaise réalisée par Martine artiste et présentée à la fin du dossier iconographique achève de nous convaincre de la complicité de ces deux protagonistes, en même temps que de la vivacité mélancolique de l’écrivain, saisi par Martine des années après.

Tentantes promesses de festins, séduisants témoignages d’une époque où les pleins et les déliés ajoutent à la prescription un charme suranné, les recettes rassemblées à la fin de l’ouvrage contribuent à faire revivre l’atmosphère familiale du 40, à l’instar de la série de photographies inattendues où Valéry pose avec son entourage. On peut toutefois regretter cette accumulation de souvenirs un peu “plaqués”, comme autant d’éléments que le récit d’une vie ou qu’un album photos déjà trop rempli ne peuvent contenir. Le tout n’est pas commenté et manque ainsi de s’intégrer pleinement au témoignage. Le choix des illustrations (certaines inédites), varié (aquarelles de Valéry, photographies de famille…) a cependant le mérite d’illustrer plaisamment certains passages du récit.

La petite Martine se souvient, et avec elle, nous nous prenons nous aussi à visiter avec tendresse et nostalgie la maison d’un grand-père illustre, qui pourrait presque être le nôtre.#nf#