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Histoire

Les anarchistes espagnols 1868-1981

Couverture ouvrage

Edouard Waintrop
Denoël , 573 pages

La mémoire des vaincus
[vendredi 08 juin 2012]
Un livre dense sur l’épisode le plus brillant de l’histoire de l’anarchisme, celui des libertaires espagnols de Catalogne et d’ailleurs.  

Pourquoi les anars continuent-ils à vouer un culte au mouvement libertaire espagnol du siècle dernier ? Moment rare d’utopie, apogée d’un mouvement autonome de masse, le début du XXe siècle marqua aussi la décomposition de cette tendance politique enfouie dans quelques mémoires tenaces depuis plus de soixante-dix ans.

Edouard Waintrop, ancien journaliste culturel à Libération aujourd’hui délégué général de la Quinzaine des réalisateurs, s’est décidé à retracer le cours de cette histoire complexe, liée à l’avènement du capitalisme industriel dans les provinces pauvres de Catalogne, Aragon et Andalousie dans la seconde moitié du XIXe siècle.

 

Les frères ennemis des marxistes

L’anarchisme aurait pu subjuguer le marxisme. On oublie en effet souvent le poids de Michel Bakounine et de ses thèses dans l’Association internationale des travailleurs (AIT), baptisée Première Internationale a posteriori. La bataille qu’il livra à Marx et à ses disciples au nom de l’anti-autoritarisme, du refus de toute centralisation et de la défiance vis-à-vis du système électoral fut un échec mais elle donna corps à une véritable doctrine anarchiste. Son influence se fit sentir dans toute l’Europe et même aux Etats-Unis à partir des années 1860 et s’enracina en Espagne au moment de la Première Guerre mondiale, à laquelle la monarchie décida de ne pas participer. Quand la plupart des mouvements ouvriers européens furent ébranlés ou cassés par cette guerre, l’économie et la situation politique espagnole suivirent un autre cours. Ainsi naquit la Confédération nationale du travail (CNT) en 1910, le mouvement anarcho-syndicaliste organisé le plus important de l’histoire, qui connut ses heures de gloire après la révolution bolchévique   et dans les années 1930 jusqu’à la guerre civile espagnole  . L’émergence de cette organisation venait directement menacer l’autre grand syndicat espagnol, l’Union générale des travailleurs (UGT) proche des socialistes, et mettait fin à des débats internes intenses entre anarchistes individualistes et anarchistes collectivistes.

Les trente dernières années du XIXe siècle avaient durablement imprégné le mouvement anarchiste d’une mystique de la violence en partie inspirée par la théorie de la "propagande par le fait". Née dans les années 1870, celle-ci préconisait le terrorisme, la récupération individuelle, le sabotage, la guérilla ou la prise de pouvoir local comme moyens pour provoquer une prise de conscience populaire. Les nombreux attentats nihilistes en Russie avaient aussi convaincu nombre de militants que l’action individuelle et violente était une réponse à la répression capitaliste. C’est ce qui poussa par exemple Santiago Salvador French, un ancien carliste   et catholique, à lancer deux bombes Orsini sur les fauteuils d’orchestre d’El Liceu, l’opéra de Barcelone, le 7 novembre 1893. Il y eut 15 morts et une cinquantaine de blessés d’après Edouard Waintrop  . Le roi Alphonse XIII en personne échappa à deux attentats en 1905 et 1906.

La radicalité de l’AIT, sous l’influence des thèses de Bakounine et Kropotkine, avait poussé la majorité du mouvement anarchiste vers une ligne violente favorable à l’insurrection sous toutes ses formes ce qui l’isola paradoxalement des ouvriers. En parallèle, un courant "possibiliste", plus puissant en Espagne, soutenait la grève générale et l’action de masse comme formes de lutte. Le conservatisme de la bourgeoisie espagnole et l’extrême misère des ouvriers rendirent la voie de la violence plus séduisante en Catalogne et en Andalousie. On retrouvait là une contradiction inhérente à l’anarchisme entre des individualistes absolument réticents à toute forme d’organisation qui se réfugièrent dans l’action isolée et des collectivistes désireux d’organiser un mouvement qui, par principe, était hostile à toute forme de hiérarchie.

 

"Les anarchistes, ils sont morts cent dix fois, pour que dalle et pourquoi ?"  

Il serait trop long de s’étendre ici sur les nombreux conflits internes et guerres de chefs qui ont émaillé la jeunesse de la CNT et de ses organisations rivales, comme la Fédération anarchiste ibérique (FAI). Edouard Waintrop le fait avec une minutie parfois poussée à l’extrême dans le cœur de son livre afin de mieux introduire l’événement majeur de cette histoire, la tragique guerre civile espagnole. Il parvient aussi à montrer la robustesse extraordinaire de l’anarchisme dans les années 1920 alors que la dictature du général Primo de Rivera avait entrepris de démolir les activités du CNT notamment.

L’épreuve de la guerre fut décisive pour le mouvement anarchiste, écartelé entre son rejet de la démocratie bourgeoise instaurée par le retour de la République en 1931 et la nécessité du combat face aux forces réactionnaires de Franco. Quand, à partir de 1935, l’ensemble des forces de gauche s’orientaient vers l’unité- en Catalogne, le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) se forma à partir de deux petits partis marxistes tandis qu’une alliance de socialistes et de communistes donna naissance au Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC)- la CNT restait majoritairement hostile à une ligne syndicale unitaire (p.271). Sa priorité était de se reconstruire puisque nombre de ses sympathisants croupissaient toujours en prison. La victoire du Front populaire aux élections de février 1936 lui donna donc l’occasion de le faire, tandis que la droite, exaspérée par la situation économique désastreuse et l’agitation sociale permanente, commençait à réfléchir au coup de force. A tel point que ni la CNT ni les autres forces de gauche n’étaient préparées au coup d’Etat déclenché en juillet 1936 par plusieurs généraux, pourtant héritiers d’une longue tradition de pronunciamentos. Le coup d’Etat à proprement parler fut défait, mais il laissa place à la guerre civile. Au moment où la plupart des forces de gauche s’unirent pour y participer, la CNT, dominée par sa branche la plus radicale, penchait toujours pour l’instauration directe du communisme libertaire plutôt que pour l’union antifasciste. A grand-peine, elle se résolut à rejoindre le Comité central des milices antifascistes (CCMA) dans lequel étaient représentées les principales forces politiques et syndicales de la République.

L’intégration progressive du mouvement anarchiste dans l’appareil d’Etat- après une période de véritable effervescence à Barcelone- et sa décision ultime de participer au gouvernement républicain sont souvent considérés comme les actes fondateurs de sa propre perte. Le mérite de Waintrop est de discuter cette thèse en rappelant qu’elle repose sur un reproche moral récurrent dans la littérature anarchiste mais quelque peu étranger à la situation historique de l’époque. Si le bilan du passage des anarchistes au pouvoir fut bien maigre, il permit tout de même d’empêcher "le bain de sang qu’eût engendré une stratégie maximaliste et radicale d’affrontement avec les institutions républicaines"  , d’instituer des tribunaux populaires au lieu d’exécutions sommaires, et de faire des efforts considérables en matière de politique de santé préventive  . Pour Waintrop, l’affaiblissement de la CNT ne fut seulement causé par sa décision de participer au gouvernement. Il venait surtout de sa vision politique inadaptée dans le contexte de la guerre. D’autant plus qu’ "installer un pouvoir révolutionnaire n’eût été possible sans la mise en place d’un régime de coercition qui aurait possédé tous les aspects et caractères de la dictature. Ce que les anarchistes rejetaient de toute façon."   La suite de la guerre ne permit pas de juger de l’avenir possible de l’anarchisme puisque le délitement progressif du camp républicain- sous les coups de boutoir répétés des communistes- ouvrit la voie de la victoire à Franco et ses hommes. Edouard Waintrop ne retient pas sa hargne lorsqu’il s’agit de décrire la politique suicidaire et inique du Komintern stalinien dans cette guerre, ce en quoi n’importe quel lecteur de George Orwell ne saurait lui donner tort. A partir de 1939, les anarchistes furent peu à peu dispersés par la répression franquiste, dans les prisons, les camps d’internement ou même les maquis de la Résistance en France.

 

Une culture politique

Au-delà de cette histoire tragique contée avec rigueur et passion par Edouard Waintrop, l’intérêt de son ouvrage réside dans la culture et la symbolique libertaires qu’il cherche par endroits à rendre vivantes. L’anarchisme naissant des années 1860 développa un ensemble d’institutions culturelles, d’écoles populaires, de cercles de loisirs ou de bibliothèques destinés à développer les connaissances de la classe ouvrière pour l’amener vers l’émancipation  . C’est dans ces lieux que se forgeaient une conscience politique anarchiste, fraternelle, solidaire, viscéralement anticléricale et, somme toute, stricte sur le plan des mœurs. C’est dans ces lieux qu’on lisait La conquête du pain de Kropotkine ou Germinal de Zola. C’est dans ces lieux qu’on représentait les pièces d’Henrik Ibsen ou d’Octave Mirbeau. C’est aussi là qu’on éditait des revues et journaux comme La Revista Blanca de Federico Urales  - pendant de La Revue Blanche des frères Natanson-, Solidaridad Obrera ou Tierra y Libertad. C’est l'esprit libertaire, enfin, qui permit l’émergence du mouvement Mujeres Libres, créé en 1936 à Madrid et Barcelone. Réunissant jusqu’à 20 000 adhérentes, il visait à libérer les femmes de "leur ignorance et de leur esclavage de femmes et de reproductrices", y compris au sein de l’anarchisme  .

A travers le récit de nombreux parcours singuliers, qui relèvent presque d’une mythologie des héros de l’anarchisme espagnol, Edouard Waintrop restitue donc les traits de caractère d’une culture politique quasiment éteinte aujourd’hui. Un constat amer et nostalgique que l’auteur n’a pas réussi à dépasser à l’aune de la naissance récente du mouvement des Indignés. "Livrée aux marchands de tout poil, "colonisée par les marques", la jeunesse ibérique en a longtemps rajouté dans l’excitation consommatrice, l’impatience débilitante, la solitude sociale, participant ainsi avec acharnement à la décomposition générale… (…) L’exploitation mondialisée se conjugue avec le recul de la démocratie… Et je ne suis pas sûr que les Indignés (…) avec leur célébration de l’égalité et leur rejet de la société telle qu’elle est, changent quoi que ce soit à ce constat."  . Descanze en paz, anarquismo ! .
 

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