La criminologie comme discipline autonome : une décision politique ?
[vendredi 16 mars 2012]

Ce mardi, Laurent Wauquiez, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a annoncé la création imminente d’une section de criminologie au sein du Conseil national des universités (CNU) . La discipline serait ainsi institutionnalisée. Cette annonce provoque une levée de boucliers dans la communauté universitaire. Partisans et opposants à la mesure s’affrontent depuis des années. Au centre de la polémique : la personnalité controversée d’Alain Bauer, à l’origine du projet. Ce proche de Nicolas Sarkozy est accusé de chercher à servir ses intérêts personnels et une vision sécuritaire de la discipline. L’annonce de Laurent Wauquiez serait dictée par des impératifs idéologiques et politiques.

Les partisans de la création d’une section criminologie argumentent : pour eux, la discipline souffre d’un manque de structure en France. Il serait urgent d’y organiser un enseignement disparate. Ils dénoncent le retard de la France sur les autres pays, où la discipline et la profession de criminologue sont reconnues. Ils s’appuient sur le rapport de la Conférence nationale de criminologie remis en 2010 à Valérie Pécresse, ministre de l’époque, par Loïck Villerbu  

Les opposants répondent que la criminologie ne peut pas être une discipline autonome. Par essence, elle relève d’un champ d’étude interdisciplinaire, martèle la communauté universitaire, notamment à travers une déclaration signée par 70 universitaires en mai 2011. C’est comme telle, disent-ils, qu’elle est traitée dans les pays étrangers, notamment dans les pays anglo-saxons où elle est une sous-discipline des études sociales.

Le CNU lui-même a marqué son opposition au projet via un texte publié le 8 mars. Il y dénonce la "voie politique, étrangère à toute démarche scientifique" que suit "la création d'une telle section". Il estime également n’avoir pas été "consulté" par le ministère pour la prise de cette décision.

"La bande à Bauer" : liaisons dangereuses

Outre le contenu de la proposition, ses circuits et soutiens sont sujets à caution. Les examiner permet d’apporter un éclairage aux orientations politiques de la problématique. C’est le criminologue Alain Bauer qui, depuis 2008, porte le projet. Alain Bauer est un transfuge socialiste, ex-conseiller de Michel Rocard rallié à Nicolas Sarkozy qui l’a mis à la tête de l’Observatoire national de la délinquance à sa création en 2003  .

En 2007-2008, il a été chargé d’une mission sur la Formation et la Recherche stratégique. C’est sur la base de ses conclusions que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de l’époque, Valérie Pécresse, a confié à Loïck Villerbu la Conférence nationale de criminologie, dont Alain Bauer faisait partie.

En 2008, pour soutenir sa vision, Alain Bauer cosignait avec Xavier Raufer et Yves Roucaute le texte "une vocation nouvelle pour la criminologie". Ses conclusions placent la criminologie dans le domaine de la sécurité globale, de l’internationalisation et du terrorisme. Cette orientation se retrouve dans le rapport Villerbu de 2010 et dans le rapport d’étape qui y fait suite, signé par Christian Vallar  . Ce rapport d’étape suggère l’adoption de la dénomination "criminologie, diplomatie, polémologie, stratégie", jugée plus adéquate. C’est cette orientation qui provoque une levée de bouclier générale.

Ainsi l’Association française de criminologie, l’AFC, a dans un communiqué de mars 2011 dénoncé un "détournement", "la criminologie n’ayant rien à voir avec la stratégie ou la science de la guerre". Le CESDIP  s’est désolidarisé radicalement des orientations prises dans un communiqué de la même époque, où il annonce considérer ce projet comme "en tout point étranger à sa vocation" car "ce débat ne porte définitivement pas sur la criminologie mais sur tout autre chose."

Dans l’ensemble, la mainmise de ceux qu’on appelle la "bande à Bauer" inquiète. Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS, décortique sur son blog le parcours d'Alain Bauer, selon lui criminologue autoproclamé  "à la recherche d’alliés dans la stratégie de légitimation universitaire". Pointant du doigt ses accointances idéologiques très à droite, il décrit comment il s’est associé à Xavier Raufer, ancien militant d’extrême-droite au sein d’Occident, puis à Yves Roucaute, notamment auteur du discours de Claude Guéant au cours duquel il a déclaré que "toutes les civilisations ne se valent pas". Yves Roucaute serait pressenti pour occuper le poste de président de la section criminologie au CNU.

Lors de son annonce de mardi, Laurent Wauquiez n’a pas mentionné les termes "Diplomatie, polémologie, stratégie." Ca ne suffit pas à rassurer un monde universitaire court-circuité pendant tout le processus de débat et de décision. Dans son communiqué du 8 mars, le CNU s’inquiète d’une "entreprise resserrée autour de quelques personnalités défendant une doctrine de sécurité globale [qui ne] semble pas représenter le champ scientifique dans sa diversité". Quelques personnalités flirtent avec de dangereux jeux de pouvoir et malheureusement,  la communauté scientifique en pâtit davantage.

 

* À lire également sur nonfiction.fr :

- La critique du livre de Laurent Mucchielli, Vous avez dit sécurité ? (Champ social), par Corentin Segalen.

- L'article de Pierre Testard sur Yves Roucaute, le "néocon" de Guéant.

 

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