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Société

Sociologie de l'action publique

Couverture ouvrage

Patrick Le Gals Pierre Lascoumes
Armand Colin , 128 pages

Qui obtient quoi, quand, et comment ?
[vendredi 11 janvier 2008]


Une synthèse claire sur la sociologie de l’action publique. Un peu pointu mais passionnant pour ceux qui veulent découvrir les rouages du spectacle politique.

La politique se résume souvent, pour les médias, les citoyens et même certains militants, à une épopée théâtrale. Affrontements idéologiques, aventures personnelles de "grands hommes", décisions courageuses. Parallèlement, nous sollicitons tous, au quotidien, aux services de nombreuses formes d’action publiques : administrations, politiques de santé, éducation, justice… mais il n’est pas toujours facile de faire le lien entre les deux…

Ce clivage s’est probablement accentué ces dernières années avec les progrès de la communication politique, du "storytelling" et avec peopolisation de la conquête du pouvoir.

Pierre Lascoumes   et Patrick Le Galès  , tous deux directeurs de recherche au CNRS / CEVIPOF , s’intéressent à l’autre volet de l’action publique. Aux coulisses et aux mécanismes, en quelque sorte, de ce théâtre. "Qu’est-ce qui se passe ?", "Comment ça marche ?", "Pourquoi les acteurs prennent-ils ces positions ?", "Recherchent-ils réellement les effets qu’ils disent –ou qu’ils pensent – rechercher ?"… telles sont les questions d’un domaine de recherche dont le programme fut très simplement fixé en 1936 par Harold Laswell : "Who get what, when and how ?".

Qui obtient quoi, quand, et comment ? Ce petit ouvrage, simple et élégant présente avec finesse les résultats de ces soixante-dix ans de recherche.

Suivant la familiarité du lecteur avec ces travaux, c’est un livre à double entrée.


La déconstruction du spectacle politique

Le lecteur peu familier de cette manière de se poser les problèmes pourra trouver dans ce travail une excellente introduction à cette manière d’aborder la sociologie politique. Mais il devra s’accrocher, car chaque page le contraindra à rejeter des habitudes de pensée, des représentations spontanées et de fausses évidences.

Pour prendre un exemple évoqué dans l’ouvrage, imaginons un sondage disant que la majorité des Français approuve l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Un discours médiatique commentera longuement les aspects psychologiques de la relation fumeurs/non fumeurs, saluera le courage des hommes politiques qui ont soutenu cette interdiction, interrogera éventuellement ses effets sur la santé publique.

Les questions, pour un Lascoumes ou un Le Galès, seront toutes autres : Comment la question du tabac est-elle devenue un enjeu de santé publique ? Pourquoi a-t-elle pris un tour tellement différent de –par exemple – la question de l’alcool ? Quels concepts et quelles évolutions ont permis qu’il soit jugé légitime que l’Etat intervienne en cette matière ? Quels sont les intérêts préservés et quels sont ceux qui sont lésés ? Pourquoi a-t-on opté pour l’interdiction dans les lieux publics et non pas pour la taxation, voire l’interdiction, de la vente ? Quels sont les agents de l’Etat qui ont obtenu de prendre en charge cette question ? Quelles ont été leurs stratégies, leurs ressources, leurs alliés ?

Sur la plupart des aspects qui impactent notre quotidien, ce petit ouvrage montre ainsi comment affiner le regard. Apprendre à voir, derrière les grandes déclarations, le patient cheminement de la construction des problèmes, de leur inscription sur l’agenda, de la désignation des acteurs compétents, des stratégies des différents acteurs, des différents intérêts qui sont légitimés ou sacrifiés, des multiples niveaux de stratégies des acteurs. A la fin de cette lecture, on ne parlera plus jamais d’une politique publique "qui marche" ou "qui échoue", mais on se demandera "que font vraiment les acteurs ?", "Qu’est-ce qu’ils produisent", "Pourquoi est-ce que ca se stabilise de cette manière ?"

On ne prétend pas que l’ouvrage est facile : cette pensée est ardue. Il faut y entrer. Ce n’est pas "évident", justement, puisque, comme toute science, elle prend l’opinion à rebours et qu’ici l’opinion c’est le sens commun et une bonne partie de la société du spectacle.


Un petit bijou de synthèse et de pédagogie

Pour les étudiants ou les chercheurs, en revanche, cette déprise et cette déconstruction sont – ou devraient être – un pain quotidien. L’ouvrage de Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès ne sera pas leur chemin de Damas. Mais il leur réserve une autre bonne surprise.

Avec une réelle élégance et une grande simplicité, on trouvera ici un petit abrégé de sociologie de l’action publique, extrêmement clair, articulé en cinq grands chapitres :
- la définition de l’action publique (pas si facile dans un monde où l’Etat nation a considérablement étendu ses prérogatives, au risque de s’opposer à des formes nouvelles et puissantes de contre-pouvoir qui l’obligent à multiplier ses formes d’action, et où les niveaux de régulation, du plus local au transnational, ne cessent de se multiplier),
- l’analyse de la "mise en œuvre", c’est-à-dire des actions concrètes des acteurs, qui peut révéler bien des surprises quant aux réelles motivations ou aux effets concrets ;
- L’analyse de l’action de l’Etat, qui rompt désormais avec les traditions respectueuses du droit et de la haute administration et mobilise des "boucles étranges", des représentations et de nombreux phénomènes sociaux ;
- La construction des problèmes publics : l’émergence des problèmes et des solutions acceptables, la construction et l’affrontement des intérêts, la mise sur agenda, la désignation des autorités légitimes et compétentes ;
- Et enfin les institutions, normes et instruments, vues comme de patientes constructions et comme des ressources entre les mains des acteurs.

La force de l’ouvrage ne tient pas seulement à la clarté de cette présentation mais surtout au nombre d’auteurs, de travaux et de traditions sociologiques (y compris, il faut le saluer, venant de l’étranger) qui sont mobilisés, cités, analysés et surtout articulés entre eux. Pour qui connaît un peu le secteur, voir ainsi toutes ces chapelles trouver une cohérence, se ranger sagement dans un discours d’explicitation des phénomènes sociaux, produire du sens, participer à l’émergence d’un véritable discours scientifique est un vrai plaisir. Et lire ceci sans jargon, sans pseudo-scientificité, sans argument d’autorité mais avec le simple désir de comprendre et d’expliquer touche cette fois-ci au bonheur.
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