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Monde

Histoire d'Haïti. La première république noire du Nouveau Monde

Couverture ouvrage

Catherine-Eve Roupert
Perrin , 388 pages

Hommage au peuple haïtien : les limites d'une œuvre utile
[mercredi 08 juin 2011]


Un ouvrage en hommage au peuple haïtien mis complètement à genoux par le séisme du 12 janvier 2010.

Si, en France notamment, Haïti est connu pour sa grande misère et son éternel malheur, il l’est moins pour sa fabuleuse histoire. Il suffit d’écouter les commentaires de la presse sur Haïti, trop souvent confondu avec Tahiti, pour se rendre compte de notre difficulté de situer ce pays sur une carte. Même pour ceux qui ont une certaine idée de la position géographique d’Haïti, il est difficile encore de saisir les singularités de ce pays – un Etat noir, francophone, voisin des Etats-Unis, où les habitants sont pauvres mais heureux et fiers ; un pays composé majoritairement d’analphabètes mais dont certains de ses fils excellent dans l’art et la littérature ; un peuple chrétien qui ne se sépare jamais de ses dieux ancestraux. Si Haïti est incompris, mal perçu, difficile à cerner même quand des circonstances malheureuses le mettent au devant de la scène, c’est en raison de la méconnaissance de son histoire. En fait, la compréhension de la République d’Haïti passe par une compréhension de son passé. Explorer cette histoire, le « trésor caché d’Haïti », pour bien comprendre ce présent, c’est l’exercice que Catherine Eve Roupert nous convie à réaliser à la lecture de son dernier ouvrage Histoire d’Haïti. La première république noire du Nouveau Monde.

L’auteure nous rappelle qu’Haïti n’a pas toujours été ce qu’il est aujourd’hui. Il fut un temps où cette terre était un paradis, habitée par une population qui s’apparentait à des indiens. L’histoire d’Ayti, son nom d’origine, débuta donc au temps des autochtones amérindiens : Ciboneys, Arawaks, Tainos. Elle évolua en 1492. Christophe Colomb y apportant la croix et les chaînes, le paradis amérindien devint un « enfer infesté d’Espagnols » (p. 18). Quelques années suffirent aux hommes de la sainte reine d’Espagne pour extirper toute une race d’hommes et emporter toute la richesse naturelle de cette terre, si belle qu’on l’appelait Hispaniola (Petite Espagne). Parallèlement aux Espagnols, les Français et les Anglais, très brièvement, y trouvèrent leur mieux-être. Très vite, les Français tombèrent amoureux de cette terre et se contentèrent du tiers de l’île, rebaptisé Saint-Domingue, qu’ils obtinrent des Espagnols. La terre étant vidée de son or, ils se mirent à exploiter ses ressources agricoles. La main-d’œuvre vint d’Afrique. Des millions de personnes furent amenées à Saint-Domingue non pour goûter les fruits du paradis mais pour vivre dans l’enfer de l’esclavage (p. 55-68). Ce furent ces esclaves africains qui, sur la terre de Saint-Domingue, firent le bonheur de Saint-Malo, le Havre, la Rochelle, Bordeaux et Nantes (p. 66).

A la fin du 18e siècle, le vent révolutionnaire souffla sur « la colonie la plus prospère de la France ». Les esclaves, sous l’impulsion de leaders comme Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines décidèrent de briser les chaînes de l’exploitation sauvage, du fouet et de la maltraitance. Le 1er janvier 1804, les Français furent chassés de la terre de Saint-Domingue, qui retrouva son nom amérindien, Ayti. Mais le nouvel Etat ne partit pas du bon pied : son génie, Toussaint Louverture, mourut au Fort-de-Joux sans avoir vu l’accomplissement de son œuvre ; son père-fondateur, Jean-Jacques Dessalines, fut assassiné deux ans après la proclamation de l’indépendance. Les grandes puissances européennes et les Etats-Unis d’Amérique mirent Haïti en quarantaine car un Etat formé d’anciens esclaves constituait un mauvais exemple pour le « monde civilisé ». La France, elle, continua de réclamer ses droits de propriété sur la terre de Saint-Domingue, considérée comme un Etat rebelle. Pour sortir de la quarantaine et écarter les menaces d’invasion de la France, les Haïtiens acceptèrent de payer au roi Charles X 150 millions de francs-or pour la reconnaissance d’une indépendance qui avait pourtant été gagnée sur le champ de bataille. Ce fut, écrit l’auteure, « Le prix de la liberté » (p. 196-197).

L’ouvrage montre que, devenu indépendant, le nouvel Haïti ne se sépara pas des pratiques de discrimination, d’autoritarisme, d’exploitation d’un groupe par un autre qui caractérisait la colonie française de Saint-Domingue. Les élites se substituèrent aux colons dans leur quête de richesse, leur malveillance et leur soif de pouvoir. L’armée de son côté joua le rôle de commandeurs, utilisant la force excessive et les massacres, pour maintenir le statu quo contre la grande majorité de la population. Cette dernière s’en remit à la nature pour obtenir le minimum de vie que l’Etat ne put lui garantir. Résultat ? Exploitation sauvage du sol, déforestation, érosion… Aujourd’hui, quelques minutes de pluie suffisent pour inonder des villes entières.

L’auteure traverse ensuite très rapidement la période qui suivit l’indépendance, le règne des généraux, le temps de la royauté et de l’empire, et passe à pieds joints sur l’occupation américaine (1915-1934) pour arriver à l’année 1957 quand le docteur François « Papa Doc » Duvalier prêta serment comme président de la République d’Haïti. Cette période fut marquée par « l’escalade de la tyrannie » (p. 236) et le règne de « la paix des cimetières » (p. 242). En 1971, Jean-Claude « Baby Doc » Duvalier remplaça son père. La dynastie Duvalier dura 29 ans. Et depuis sa chute, en 1986, le pays cherche sa voie. L’espoir arriva avec l’élection de Jean-Bertrand Aristide en 1990. Mais au lieu de s’élancer vers la modernité, Haïti fit « le grand bon en arrière » (p. 323-340). « Aristide s’est glissé dans un costume trop grand pour lui ; le peuple haïtien, lui, s’est rêvé un héros qu’Aristide n’est pas » (p. 335). Quant à René Préval, il joua, au cours de son premier mandat (1996-2001), la doublure d’Aristide. Mais depuis qu’il est revenu aux affaires en 2006, il prend sa distance par rapport à Jean-Bertrand Aristide pour s’attacher à la communauté internationale – car René Préval, note Roupert, porte « tous les espoirs de la communauté internationale et de ses bailleurs » (p. 353). Et Haïti dans tout ça ? Ce qui est pour le moins certain c’est qu’ « aujourd’hui, affirme l’auteure, l’avenir d’Haïti est incertain » (p. 357).

L’ouvrage de Catherine Eve Roupert est intéressant à plusieurs titres. Très peu d’auteurs ont cette capacité de présenter de manière si succincte l’histoire mouvementée de la République d’Haïti. Dans cet ouvrage, on sent le souci de l’auteure de ne pas seulement présenter les faits mais aussi de bien les expliquer de manière à saisir la ligne directrice de l’histoire d’Haïti dans sa globalité. Les périodes amérindienne, colombienne et coloniale, qui précèdent la fondation de la république, sont présentées avec beaucoup de rigueur. Cependant, certaines parties de l’ouvrage ont quelques faiblesses tant dans le contenu que dans la méthodologie.

L’auteure n’a pas saisi cette occasion pour présenter une lecture différente de l’histoire d’Haïti à partir de la fin du 18e siècle. Elle aurait pu, par exemple, mettre en lumière certaines zones d’ombre à propos d’un Jean-Jacques Dessalines que l’historiographie française a eu tendance à reléguer, à tort, au second plan dans le processus d’indépendance d’Haïti. En effet, quand la révolution haïtienne n’est pas totalement occultée, le fondateur d’Haïti a une image très négative en France. De même, l’auteure ne prend pas assez de recul en citant une phrase simpliste attribuée au général Leclerc : « Dessalines est une brute qui n’esquisse pas l’ombre d’un refus et qui, après avoir versé le sang des blancs, part à la curée goûter celui des Nègres » (p. 186). Elle n’a pas non plus établi clairement la différence entre les légendes populaires et la réalité. Rapportant la construction de la citadelle Laferrière, elle écrit : « le ciment qui assemble les pierres est formé de blocs concassés mélangés, dit-on, à du lait et du sang d’animaux » (p. 205). Une autre légende célèbre est celle rapportant que Baby Doc, refusant de devenir président à vie, « s’est enfermé dans ses appartements avec des bouteilles de whisky » (p. 251). Il y a aussi dans l’ouvrage beaucoup de jugements de valeur, de caricatures et d’anecdotes futiles. L’auteure rapporte que la fille du président Antoine Simon, Célestine, une redoutable prêtresse du vaudou « est comme son père, très noire de peau et d’une remarquable laideur » (p. 216) et que François Duvalier « prend ses importantes décisions dans sa baignoire, un haut-de-forme sur le crâne ; et c’est dit-on devant la tête tranchée d’un de ses adversaires qu’il aime à s’interroger sur l’avenir » (p. 237). Parmi les éléments qui diminuent la valeur de l’ouvrage, on trouve les multiples raccourcis empruntés par l’auteur : certains événements, présentés trop vite, sont vidés de leurs sens ; la véracité contestable de certains faits : Simone Ovide, madame Duvalier, n’a jamais quitté le pays mais l’auteure lui attribue un voyage parce que la dernière fille des Duvalier s’appelle aussi Simone ; et le peu d’attention portée aux sources : les « on dit, on rapporte » pullulent dans le texte.


L’auteure a des qualités d’écrivain indiscutables. On ne peut non plus douter de sa bonne foi ni de son souci de rendre « hommage au peuple haïtien et à son histoire ».  Il manque cependant à son ouvrage la rigueur requise à l’écriture de l’histoire. Aussi, son Histoire d’Haïti, très agréable à lire, pourrait être en l’état un très bon roman historique sur Haïti..


 

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