Economie

Faut-il manger les animaux?

Couverture ouvrage

Jonathan Safran Foer
L'Olivier , 363 pages

La banalité du mal
[samedi 15 janvier 2011]
Un essai percutant qui convoque souvenirs d'enfance, données statistiques et arguments philosophiques pour traiter de la question dont nous traitons les animaux que nous mangeons.

Une anecdote raconte que Roland Barthes, au terme de l’un des séminaires qu’il organisait dans les années 1970 où il avait longuement été question de la mort, fut pris à partie par une jeune auditrice fort déçue par ce qu’elle venait d’entendre, lui reprochant amèrement de n’avoir dit que des "platitudes". Avec douceur et intelligence, il lui aurait répondu : "Précisément mademoiselle, c’est bien ce qu’il y a de terrible dans la mort : sa platitude".

Le livre de Jonathan Safran Foer, dont une excellente traduction française vient de paraître deux ans seulement après sa première publication aux Etats-Unis où il a suscité, nous dit la quatrième page de couverture, "passions et polémiques", frappera assurément le lecteur par cette "platitude" qui consiste à faire volontairement l’économie de toute éloquence de Parquet et de tout effet de manche noire pour évoquer le drame ordinaire de la mise à mort quotidienne des animaux qui, par milliards, fournissent la matière première de l’industrie de la viande. Nul ahurissement du style (exercice dans lequel, pourtant, l’auteur est passé maître, ainsi qu’il l’a démontré dans ses deux premiers romans  ), nulle amplification de collège, nulle imprécation tonitruante. Le ton est plutôt serein. La sobriété est globalement la règle. La posture d’ensemble est distincte sans être distante – juste ce qu’il faut pour livrer dans toute sa banalité le tragique de la vie et de la mort des animaux d’élevage industriel.     

D’un élevage à l’autre

Il ne s’agit pas pour l’auteur de faire du prosélytisme. Bien que végétarien lui-même (tout d’abord, de manière occasionnelle et irrégulière pendant de longues années, comme il nous le dit au seuil de l’ouvrage, puis, peu de temps après la naissance de son fils, de manière définitive et résolue), il ne cherche pas à prêcher la bonne parole, et évite autant que possible les discours moralisateurs et culpabilisants à l’endroit de ceux qui adoptent un régime carné. Il ne s’agit pas non plus pour lui de peindre sous des traits méphistophéliques les acteurs de l’industrie de la viande, ni de brosser le portrait censément angélique des éleveurs de fermes traditionnelles.

Dans les deux cas, écrit-il, "les éleveurs ont perdu – on leur a ôté – la relation directe et humaine qu’ils entretenaient avec leur travail. De plus en plus, ils ne possèdent pas les animaux, ne peuvent pas décider de leurs méthodes de travail, ne sont pas autorisés à appliquer ce qu’ils savent et n’ont pas d’autre solution que le recours à des abattoirs industriels à grande échelle. Le modèle industriel les a rendus étrangers non seulement à leur façon de travailler (hacher, trancher, scier, piquer, couper), mais aussi à ce qu’ils produisent (de la nourriture dégoûtante et malsaine) et à la vente de ces produits (anonyme et bon marché). Dans les conditions qui règnent dans un élevage ou un abattoir industriels, l’homme ne peut plus être humain (et encore moins faire preuve d’humanité). C’est aujourd’hui l’exemple le plus accompli d’aliénation sur le lieu de travail. En dehors, évidemment, de ce que vivent les animaux"  .

L’ambition de l’enquête

 

Si sa condamnation de l’élevage industriel est sans appel, les conclusions qu’il tire sont, quant à elles, très prudentes : "Le fait que l’élevage industriel se montre cruel envers les animaux, qu’il soit synonyme de gâchis écologique et de pollution, signifie-t-il que tout le monde doit boycotter tout le temps les produits de l’élevage industriel ? Un retrait partiel du système peut-il suffire – une sorte de programme d’achat préférentiel en faveur des produits traditionnels, sans aller jusqu’à un véritable boycott ? La question n’a-t-elle rien à voir avec nos choix de consommation personnels ? "  .

A partir de quel moment les convictions personnelles commandent-elles de militer pour la cause que l’on défend ? A quel moment doit-on afficher poliment son désaccord et à partir de quel moment doit-on, au nom de valeurs plus profondes, prendre position et appeler les autres à en faire autant ?

A toutes ces questions, nulle réponse n’est donnée dans le livre de Jonathan Foer. Celui-ci prévient son lecteur, dès les premières pages de son livre : il n’a pas cherché à écrire un plaidoyer en faveur du végétarisme  . De la longue enquête qu’il a menée et qui l’a conduit à s’immerger durant trois ans dans le monde de l’élevage en Amérique du Nord   – en rencontrant éleveurs et militants, en s’introduisant de nuit dans des fermes inconnues, en consultant une vaste littérature juridique, philosophique et journalistique –, il livre ici les résultats sous la forme d’un "romanquête" composé de données descriptives et statistiques, d’informations chiffrées, de considérations théoriques et de monologues rédigés à partir de conversations avec celles et ceux qu’il a rencontrés sur le terrain. A quelle fin ? "Je voulais simplement comprendre", répond-il, "pour moi-même et ma famille". Comprendre ce qu’est la viande, d’où elle provient, comment on la produit, comment sont traités les animaux, et dans quelle mesure cela importe, quelles sont les conséquences économiques, sociales et environnementales qu’entraîne le fait de manger les animaux.

Un journalisme qui n’a pas même besoin d’être militant

Le plus étonnant dans l’enquête qu’a menée Jonathan Foer en vue de répondre à ces questions, c’est que chacun d’entre nous en connaisse d’ores et déjà fort bien les réponses. Avouons-le : avant même de lire de livre de Foer, nous savons parfaitement qu’une enquête minutieuse sur l’élevage industriel des animaux inciterait n’importe qui à renoncer à manger la viande qui en est issue, parce que nous savons qu’une telle enquête ne peut raisonnablement déboucher sur aucune autre conclusion. Telle est sans doute la raison pour laquelle le livre de Foer n’est pas, à proprement parler, l’œuvre d’un militant de la cause animalière : il lui suffit d’être le fruit d'un "travail journalistique"   sérieux et rigoureux pour réussir à atteindre le même résultat.   

L’intérêt des recherches conduites par Foer ne tient donc pas, nous semble-t-il,  aux données objectives qu’il accumule au fil des pages. Les chiffres peuvent être méconnus dans leur précision ; la réalité à laquelle ils renvoient, quant à elle, ne l’est pas. En veut-on un échantillonnage ? Ils donnent le tourni.

La valse des chiffres

La production des animaux destinés à la consommation aux Etats-Unis est massivement dominée par l’élevage industriel : 99,9% des poulets de chair, 97% des poules pondeuses, 99% des dindes, 95% des porcs et 78% des bovins  . 1,2 milliard de bœufs, vaches, veaux et moutons destinés à l’abattage vivent sur terre. Ce véritable continent d’animaux de boucherie, et la monoculture céréalière qui l’accompagne, occupent 25 % des terres cultivées planétaires. Un tiers des céréales mondiales nourrit le bétail que dévorent un demi-milliard d’Occidentaux. Au Brésil, 23 % des terres arables vont à l’alimentation du bœuf exporté, au détriment du maïs et des haricots noirs, nourriture de base des paysans. 90 % du bœuf du Guatemala, pays en malnutrition, part aux Etats-Unis. 50 000 tonnes de bœuf passent chaque année de l’Amérique latine aux Etats-Unis.

6 milliards de poulets sont élevés et tués chaque année dans l’Union européenne pour répondre à la demande des consommateurs, plus de 9 milliards en Amérique, et plus de 7 milliards en Chine. En tout, le monde élève aujourd’hui 50 milliards de volailles destinés à l’alimentation  

Les implications sanitaires

Les conséquences en sont tout d’abord l’obésité : 6,7 milliards de hamburgers sont vendus aux Etats-Unis chaque année dans les fast-foods. En moyenne, un Américain entre 7 et 13 ans mange 6,2 hamburgers par semaine, presque un par jour. Durant toute son existence, il mangera l’équivalent de 21 000 animaux entiers  .

Les implications de la croissance de l’élevage industriel, au vu des problèmes de maladies transmises par la nourriture, de résistance antimicrobienne et de pandémies potentielles, sont elles aussi terrifiantes. Les animaux d’élevage sont gavés d’antitbiotique de façon non thérapeutique (c’est-à-dire avant même qu’ils soient malades). Les Américains consomment environ 1 500 tonnes d’antibiotiques par an, tandis que la quantité administrée aux animaux d’élevage atteint le chiffre énorme de 8 900 tonnes. La conséquence de la création d’agents pathogènes résistants aux médicaments semble pouvoir être établie aisément, ainsi que le lien entre l’usage abusif d’antimicrobiens et l’apparition d’un nouveau paysage de maladies (le virus H1N1, le virus H5N1, etc.)  .   

Les implications environnementales

Selon les Nations Unies, le secteur de l’élevage est responsable de 18% des émissions de gaz à effet de serre, soit environ 40% de plus que la totalité du secteur des transports – automobiles, camions, avions, trains et navires. L’élevage des animaux émet 37% du méthane anthropogène, qui possède un potentiel de réchauffement global 23 fois plus élevé que celui du CO2, ainsi que 65% de protoxyde d’azote anthropogène, qui a un potentiel de réchauffement global 296 fois plus élevé que le CO2. Le secteur de l’élevage industriel est la première cause du réchauffement climatique  .

Une étude que cite Jonathan Foer a montré qu’environ 4,5 milliards d’animaux marins sont tués chaque année en tant que prises accessoires (bycatch) par les lignes de traîne, dont à peu près 3,3 millions de requins, 1 million de marlins, 60 000 tortues de mer, 75 000 albatros et 20 000 dauphins et baleines. "Nous sommes en train de réduire la diversité et le foisonnement de la vie océanique dans son ensemble", écrit Foer. "Les techniques de pêche modernes détruisent les écosystèmes des vertébrés plus complexes (comme les saumons et les thons), ne laissant dans leur sillage que les rares espèces capables de survivre en se nourrissant de végétaux et de plancton, et encore. En consommant les poissons que nous désirons le plus, généralement des carnivores au sommet de la pyramide alimentaire comme les saumons et les thons, nous éliminons les prédateurs et provoquons un boom éphémère des espèces qui se trouvent un maillon en dessous dans la chaîne alimentaire"  

 

A l’ensemble de ces données objectives, il serait facile d’adjoindre un descriptif des conditions de vie des animaux d’élevage industriel – d’indiquer la mesure exacte de l’espace dont dispose une volaille de batterie (430 cm2), d’énumérer les multiples privations (de nourriture, de lumière, etc.) qu’ils subissent, d’évoquer de quelle façon ils sont saignés, écorchés, démembrés alors qu’ils sont encore conscients   Le lecteur francophone dispose déjà sur tous ces points de nombreuses études  .   

Ethique animale et philosophie

Mais Jonathan Foer ne se contente pas de citer des chiffres et de souligner l’impact sanitaire et environnemental de l’industrie alimentaire. Son enquête se double d’une réflexion sur la validité des arguments invoqués par les avocats de la "viande éthique" (avec primauté de Michael Pollan, régulièrement cité et discuté dans le livre  ) ; sur la validité de la thèse du contrat domestique (selon laquelle les humains auraient conclu un marché avec certains animaux domestiques, que nous protégeons, nourrissons, etc., et que, en échange, nous faisons travailler, et que, de temps à autre, nous tuons et mangeons  ) ; ou encore sur la détermination des frontières morales et anthropologiques entre l’homme et l’animal (où Foer, qui nous apprend incidemment qu’il a "décroché une licence en philosophie"  , convoque Jacques Derrida  , Tim Ingold  , Peter Singer  , Bernard Rollin  ).

Le livre s’ouvre sur une critique de ce que Gary Francione a appelé notre "schizophrénie morale" dans le rapport que nous entretenons avec les animaux. Nombreux sont ceux, explique Francione, qui parmi nous considèrent comme des membres de la famille les êtres non humains avec lesquels ils vivent. Et pourtant, nous retournons notre steak dans la poêle pour finir la cuisson, puis plantons gaillardement notre fourchette dans la chair d’autres êtres non humains, alors même qu’ils ne se distinguent de façon significative sous aucun rapport des animaux que nous aimons  . De la même manière, demande Foer en un style très inspiré de Swift, pourquoi ne mangerions-nous pas les chiens ?

 

Sur tous ces points et quelques autres encore, Foer, sans trop le laisser paraître et parfois sous couvert de plaisanterie, témoigne qu’il dispose d’une information solide sur l’état de la question, telle qu’elle est discutée en éthique animale. Si besoin était, nous verrions dans l’art avec lequel il présente ces débats et la finesse avec laquelle il lui arrive de prendre position (par exemple au sujet de la thèse du contrat domestique, dont il dit à juste titre, nous semble-t-il, que "le mythe du consentement est peut-être l’histoire même de la viande"  ), une raison de plus de recommander chaudement la lecture de ce livre.

La banalité du mal     

Mais sa force ne tient pas, croyons-nous, à ces éléments dispersés de philosophie ni à la masse en soi considérable des données objectives recueillies. Elle tient plutôt à ce que nous serions tentés d’appeler la banalité du mal infligé aux animaux destinés à notre consommation quotidienne – banal en ce que, une fois encore, nul n’en ignore rien. Nous savons que notre nourriture est produite dans la douleur. "Nous savons", écrit Foer, "que si quelqu’un nous proposait de nous montrer un film sur la façon dont notre viande est produite, ce serait un film d’horreur. Nous en savons peut-être plus que ce que nous sommes prêts à admettre, repoussant cela dans quelque recoin sombre de notre mémoire – le reniant"  .

De là la question que pose ultimement Foer, et qu’il laisse à chacun le soin d’examiner pour son propre compte : "Si le fait de savoir que l’on contribue aux souffrances de milliards d’animaux qui mènent des vies misérables et (bien souvent) meurent dans des conditions atroces ne parvient pas à nous motiver [à manger autre chose], qu’est-ce qui le fera ? Si le fait d’être le premier contributeur à la principale menace qui pèse sur la planète (le réchauffement climatique) n’est pas suffisant, qu’est-ce qui le fera ? Et si vous avez envie de repousser ces questions de conscience à plus tard, de dire pas maintenant, alors, quand ?"  .                   
 

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