Cinéma

Cinéma et monde musulman : Cultures et interdits

Couverture ouvrage

Collectif
L'Harmattan , 124 pages

L'islam à l'épreuve du cinéma
[lundi 21 septembre 2009]


Un ouvrage décevant, assemblage hétéroclite d’articles sur le cinéma dans quelques pays musulmans.

Derrière le titre Cinéma et monde musulman : Cultures et interdits se cachent cinq articles tantôt anciens, tantôt moralisateurs, tantôt mal écrits, et toujours hors-sujet. En effet, en quatrième de couverture, les personnes qui ont collecté les cinq articles et dirigé l'ouvrage – leurs noms ne sont mentionnés nulle part – annoncent que le sujet du livre porte sur les relations problématiques qu’entretient la culture islamique avec l'image en général ("la culture islamique manifeste-t-elle une méfiance à l'égard de la représentation de l'image ?") et le cinéma en particulier ("il ne lui est pas admis [le cinéma] de transgresser certains tabous portant sur les mœurs, le politique et le social").
Dans l'avant-propos de trois pages qui introduit les textes, les responsables de l'ouvrage commencent par donner aux lecteurs des informations sur la position de l’Islam concernant l'image. Il est dit par exemple que "(...) la tradition musulmane interdit la représentation de Dieu, de l'homme et des animaux", que "l’on ne trouve pas dans le Coran de sourate qui interdise explicitement la représentation des êtres vivants", que "dès l'origine, l'Islam cherche en fait à se démarquer des pratiques chrétiennes, et donc à éviter la surenchère des représentations", etc. Mais ce qu’ils n'expliquent pas, c'est ce qu'ils entendent par "tradition musulmane" ? Existe-t-il une "tradition musulmane", un "monde musulman", une "terre arabe" ? Outre le fait que ces expressions toutes faites et prêtes à l’emploi servent à désigner, trop facilement, ce nouvel "Autre" qui est venu remplacer le "Soviétique" dans l'imaginaire occidental – comme le dit très justement Isabel Schäfer dans l’un des articles de ce livre : "Pendant longtemps, l’autre a été l'Est, l'Union soviétique et ses pays satellites, l’idéologie communiste. Maintenant, l'autre est souvent le monde arabe, ou encore l'Islam."  – elles (ces expressions) n'ont aucune valeur réelle, aucune signification exacte. Qu'est-ce que le "monde musulman" ? Est-il plutôt sunnite ? Plutôt chiite ? Plutôt arabe ? Plutôt persan ? Plutôt africain ou asiatique ? Qu'est-ce que le "monde arabe" ? Ce terme désigne-t-il une identité homogène ? Un collage  d'identités ? L'Iran n'est-il finalement pas le plus grand pays arabe sans l'être réellement ? Ne devrait-on pas parler plutôt de "mondes musulmans" (au pluriel), de "mondes arabes" ? Toutes ces questions auraient mérité une réponse ou du moins une tentative de réponse. Et un ouvrage sur le thème "cinéma et monde musulman" offrait une belle occasion de le faire. Cependant, les directeurs de l'ouvrage semblent être passés totalement à côté de ces questions.
À la place, ils véhiculent un certain nombre de fausses informations ("Malgré tout, lit-on page 1, le cinéma n'a pas été interdit en terre arabe" ; ceci est faux : en Arabie Saoudite, le cinéma est interdit), et des clichés qui dissimulent mal des jugements négatifs et une prise de position a priori : "les contraintes sur l'image en général contribuent ainsi à figer l'image cinématographique dans une forme d'archaïsme (sic)" ; "l'histoire de l'image en terre arabo-musulmane (??) est surtout l'histoire de la diffusion des tabous (sic)" ; ou encore, les cinéastes arabes / musulmans ne disent "presque jamais ce qu'ils pensent réellement" (!!).

Rarement l’avant-propos d'un livre n'aura été fondé sur une telle concentration de contrevérités et de jugements de valeur. Et le pire, c'est qu’il n’a finalement aucun rapport avec le contenu du livre. En effet, l'ouvrage est constitué de cinq articles, tous hors sujet par rapport à la problématique énoncée dans l'avant-propos.
Le premier article est intitulé “Le cinéma syrien : du militantisme au mutisme”. Il est coécrit par une journaliste française, Dorothée Schmid, et un jeune réalisateur syrien, Mayyar Al Roumi. Cet article retrace en quelques mots l'histoire du cinéma syrien et parle, entre autres, des problèmes économiques qu’ont toujours rencontrés les réalisateurs syriens – au départ très motivés et engagés – ainsi que de la mainmise directe ou indirecte de l'État sur la production cinématographique à travers l’ONC (Organisation Nationale du Cinéma), et finit par constater que la difficulté de réaliser des films en Syrie a fini par décourager les réalisateurs qui se sont tus (d'où le titre de l'article : du militantisme au mutisme). Tout cela est très intéressant sauf qu'il n'y a aucun rapport avec le sujet de l'ouvrage. Les problèmes que rencontrent les réalisateurs syriens sont ceux que rencontrent tous les réalisateurs vivant sous des dictatures ou dans des pays pauvres. Il n’y a aucun lien, dans le cas syrien, entre la position de l'Islam envers l'image et la difficulté de faire des films. Par ailleurs, cet article se termine par une conclusion en forme de leçon de morale dans laquelle les auteurs invitent les réalisateurs syriens à "conjurer le mauvais sort"  en les encourageant à "retrouver l'envie de filmer"  ; ils leur conseillent de "sortir de la maison"  , car "pour oublier un mauvais rêve, on le raconte d'abord à son réveil à ceux dont on partage le quotidien, puis on s'efforce de penser à autre chose" . Les auteurs de cet article auraient mieux fait de penser à une autre conclusion.
Le deuxième article de l'ouvrage est intitulé "Industrie du film égyptien" et est l'œuvre de Madkour Thabet, Égyptien, professeur à l'Académie des Arts cinématographiques en Égypte. C'est probablement l'article le plus mal écrit que j’ai lu de ma vie. Dans cet article, Thabet entend démontrer qu'en Égypte, l'industrie du film se porte bien (quel rapport avec l'Islam – cultures et interdits ?). Mais tout ce qu'il finit par montrer, c'est qu'en Égypte, ce qui va très mal, c'est l'état de la francophonie. Outre les raccords masculin – féminin / singulier – pluriel qui sont parfois ratés, on devine très bien (pour ceux qui parlent l'arabe) la traduction à la lettre du texte arabe initial. Il en résulte des phrases aux tournures compliquées qui rendent désagréable la lecture de l’article. Exemple : "C'est au début des années 20 que la production du film égyptien a commencé en tant qu'industrie en dépit des contraintes historiques sur l'année 20 comme début réel de la naissance de l'industrie égyptienne réelle du cinéma." . Si nous insistons autant sur la mauvaise écriture de cet article, c'est qu’elle en rend difficile la lecture, alors que les données qu'il contient sont souvent très intéressantes. Pourtant, ce que l'on finit par comprendre, c'est que l’article de Madkour Thabet a été écrit en 1995. Ce qui veut dire que toutes les données statistiques qu’il nous donne sont, en 2009, désuètes. Cet article n'est en somme rien de plus qu’une ancienne publicité mal écrite pour l'industrie cinématographique égyptienne.

Le troisième article est celui de l'Iranien Hormuz Kéy, maître de conférence et réalisateur. Il est intitulé "Le cinéma iranien – Récit d'une continuité". Cet article résume l'histoire du cinéma iranien pré et post-révolutionnaire en se référant à un certain nombre de films et de réalisateurs qui ont leur importance dans l'histoire de ce cinéma. Il est par exemple question des réalisateurs Bahram Beyzai, Ali Hatami, Massoud Kimiaï qui, avec son film Gheissar (1968), va devenir le réalisateur militant (anti-Shah) par excellence, ou encore S.S. Saless, précurseur en quelque sorte du cinéma réaliste à l'iranienne. Il est aussi question de quelques réalisateurs post-révolutionnaires comme Mohsen Makhmalbaf, Rakhsan Banieetemad, et surtout Abbas Kiarostami auquel l'auteur consacre quelques pages d'analyse très intéressantes. La thèse de cet article est qu'entre le cinéma pré-révolutionnaire et le cinéma post-révolutionnaire il n’existerait pas de rupture mais une continuité qui donnerait au cinéma iranien contemporain sa maturité, son humanisme, mais aussi son côté parfois désenchanté. Cependant, cet article ne fait jamais le lien entre le cinéma iranien et le sujet annoncé de l'ouvrage, à savoir le rapport entre le cinéma et l’Islam (chiite dans le cas de l’Iran).
Le quatrième article est celui d'Isabel Schäfer, Allemande, chargée de recherches à la Freie Universität de Berlin. Il est intitulé "Le dialogue des images entre l'Europe et la Méditerranée – Entre Méditerranéisme et réalités". C'est un article très intéressant sur la construction imaginaire de la notion nouvelle d’identité méditerranéenne et du concept d'une Méditerranée qui ferait le lien entre cultures différentes. L'auteur expose en grandes lignes l'histoire de ces constructions imaginaires et les lie à la volonté des Européens d'une part, et des tiers méditerranéens de l’autre, de dialoguer, d'échanger, et surtout de se vendre mutuellement des produits culturels et audiovisuels. Cet article comporte un certain nombre d'informations sur les accords européano-méditerranéens concernant l'exportation et l'échange des produits culturels.
Encore une fois, cet article ne rejoint aucunement le sujet de l'ouvrage, surtout que "monde musulman" ne se réduit pas à "monde méditerranéen" et inversement,  "monde méditerranéen" ne se réduit pas à "monde musulman" ; d'autant plus que l'auteur mentionne Israël parmi les pays arabes. Israël serait-il un pays arabe ? Fait-il partie du "monde musulman" ? Par ailleurs, cet article semble avoir été écrit fin 2001 - début 2002, car si l'auteur mentionne les attentats du 11-Septembre, elle parle des années 2002 – 2003 au futur : "Il est prévu qu’un second programme sera lancé vers la fin de 2002, ou le début de 2003, une fois réalisée l'évaluation de cette première phase" . Quel intérêt avons-nous à lire, en 2009, un texte informatif sur les échanges inter-méditerranéens, sachant qu'en sept ans tant de bouleversements ont eu lieu dans la région ?

Le cinquième et dernier article de l'ouvrage est l’œuvre du philosophe iranien Abolhassan Djalili : "L'orientalisme et l'esprit de notre temps". Cet article est, dès le sommaire, annoncé comme étant "hors thème". Totalement hors-sujet, il n'est cependant pas dépourvu d'intérêt. Au contraire, c'est en un sens l'article le plus intéressant des cinq, le plus navrant aussi. Abolhassan Djalili développe le concept d'orientalisme et le présente comme une redécouverte de l’Orient (redécouverte car "la présence de [l’Orient] à la conscience occidentale date de loin" . Cette redécouverte de l’Orient par les Occidentaux se fait selon des normes et un point de vue occidentaux. Il s'agirait alors d'une "occidentalisation". L'orientalisme serait donc, selon le philosophe, une occidentalisation de L’Orient. Or, et toujours selon le philosophe, cette occidentalisation n'est pas la vérité objective de l’Orient ; et la décolonisation permet aujourd'hui aux Orientaux de sortir de cette pseudo-objectivité imposée, afin de poser à leur tour un regard sur l'Occident et créer une sorte d'occidentalisme qui ne devrait pourtant pas être une "orientalisation" de l'Occident, mais une analyse de l'Occident selon ses propres mécanismes. Le dialogue devrait alors s'instaurer entre Orient et Occident, chacun se posant comme l’égal de l'autre, chacun ayant une conception claire de l'autre.
Toutefois, la leçon de vivre-ensemble que nous propose le philosophe est niée dès l’origine par le fait que ni "l’Occident" ni "l’Orient" n'existent comme entités claires et nettes qui désigneraient des identités précises. Ce ne sont que des catégories illusoires, tout comme le sont les catégories "monde musulman" et "monde arabe". Ces catégories simplificatrices cachent souvent une peur de l'autre et une méfiance vis-à-vis de ce qui est différent. C'est peut-être ceci qui fait dire à Abolhassan Djalili, chantre du dialogue entre Orient et Occident : "La décolonisation ne pourrait atteindre son achèvement que par l'action des héros. (...) Les Orientaux doivent apprendre à mourir héroïquement (sic) pour ennoblir leur vie passée et vie future de ceux qui leur succéderont. La seule voie authentique qui reste actuellement ouverte en Orient, c'est la voie de la mort héroïque."  Ce à quoi Georges Brassens aurait pu répondre : "Ô vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres – Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas." .

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