Philosophie

Derrida/Searle. Déconstruction et langage ordinaire

Couverture ouvrage

Raoul Moati
Presses universitaires de France (PUF) , 153 pages

Derrida/Searle : réitération d'une controverse
[jeudi 02 juillet 2009]
Retour sur une riche controverse.

Si l’œuvre de Derrida a trop souvent joui d’une certaine méfiance ou d’une relative indifférence en France, elle a suscité aux Etats-Unis une des plus violentes disputes philosophiques du XXe siècle. Par l'évocation de cette controverse philosophique, Raoul Moati cherche à nous faire comprendre les enjeux proprement philosophiques qui se dessinent derrière ce dialogue impossible, ou en tout cas jamais véritablement entamé (il s’est toujours fait à distance et s’est brutalement interrompu) entre John Searle et Jacques Derrida. Le mérite de ce livre (le premier en français sur cette dispute) est de venir apporter des éclairages décisifs sur les malentendus qui ont nourri ce coup d’éclat, malentendus qui venaient illustrer des prémisses argumentatifs radicalement différents.

Les configurations philosophiques propres aux deux traditions philosophiques incarnées par Derrida et Searle viennent apporter des éclairages et lever le voile sur la richesse de deux traditions opposées, et venir ainsi enrichir notre compréhension de notions bien ancrées dans la philosophie comme celles d’intentionnalité, de communication, de sujet énonciateur, etc.

Rappelons quelques faits essentiels qui permettent de mieux comprendre l’enchaînement de cette dispute : Derrida présente au Congrès international des Sociétés de philosophie de langue française une communication intitulée "Signature, événement, contexte" qui cherche à analyser, suivant en cela le geste de déconstruction déjà entrepris dans ses textes précédents, les prémisses métaphysiques de ce que la théorie anglo-saxonne, au travers des théories de John Austin, appelle les speech act (la théorie des actes de langage). Searle, élève d’Austin et continuateur de son travail théorique, s’offusque de ce texte portant atteinte au maître, auquel il reproche son côté abscons et confus. Dans un texte polémique intitulé "Réitérer les différences", Searle entreprend de critiquer le texte de Derrida. S’ensuit une large réponse ironique de Derrida qui vient clore ce premier débat .

Ce qui frappe le plus dans cet échange, c’est sa virulence, et l’impossibilité apparente de tout terrain d’entente entre deux traditions ayant pris des chemins différents. Raoul Moati rappelle ainsi la violence de la réponse de Searle : "Cette dernière (la réponse de Searle) n’aspire en rien à l’ouverture d’un dialogue avec un adversaire, elle tend bien plutôt à le ridiculiser. Searle se réclamant d’une filiation indiscutée à Austin, veut défendre le théoricien d’Oxford et préserver sa théorie de la vision tronquée qu’en donnerait l’analyse déconstructrice de Derrida."  Nous avons donc, d’un côté, la déconstruction ayant fait son entrée, surtout dans les facs littéraires américaines, et, de l’autre, la philosophie analytique anglo-saxonne, bastion des facultés de philosophie aux Etats-Unis. Alors que Searle cherche à préserver la pureté hermétique de sa tradition, Derrida, au contraire, cherche à ébranler les frontières étanches de celle-ci en entamant une nouvelle lecture de la philosophie d’Austin.


Austin relu par la déconstruction "se révélerait ainsi appartenir à l’histoire de la philosophie occidentale, dans son adhésion inconsciente aux présupposés métaphysiques qui l’animent depuis Platon" . Mais plus encore, cette controverse permet à Derrida de réaffirmer (réitérer) certaines hypothèses entrevues dans sa critique de la sémiologie. Le signe, contrairement à ce que tendraient à fixer les théories linguistiques qui le voient comme une présence pleine du sens, est conçu comme trace ou différement de la présence. Son socle sémantique est instable, et cette présence incarnée du sens (un vouloir-dire) n’est qu’un moment de cette intense dissémination du sens que représente le mouvement de différance qui sous-tend le langage. L’insistance accordée par Derrida à l’itérabilité du signe, envisagée comme porte de sortie d’une saturation de celui-ci par la conscience intentionnelle, lui permet de remettre au centre la primauté de l’écriture sur la voix.

Raoul Moati, qui s’engage avec beaucoup de neutralité dans l’explicitation de ce débat, rappelle bien que derrière le conflit visible "se cache un débat d’une grande richesse conceptuelle ouvrant sur des problèmes dont l’issue décidera sans doute du statut à accorder à la notion de performatif chez Austin" . L’analyse intéressante qu’il propose, permet de reconstituer le débat pas à pas, et faire ainsi entendre distinctement toutes ces voix entremêlées (Derrida/Searle/Austin). Le fil qui se noue dans cette reconstitution, c’est le sens différent donné par les deux protagonistes aux mots d’Austin, et c’est tout le mérite de Moati que de nous faire entendre ce à quoi s’attachent ces deux interprétations, dans leur force et leur faiblesse.


Austin face à la déconstruction

Dans le premier chapitre, Raoul Moati esquisse un rapprochement inattendu entre Searle et Derrida dans leur interprétation d’Austin. Tous deux en effet auraient tendu à déplacer la théorie austinienne, essentiellement dirigée vers une théorie de l’énonciation, vers une théorie de la communication que le philosophe d’Oxford n’aurait jamais soutenue. Cet invariant commun de la communication s’impose comme une toile de fond intéressante pour aborder la controverse. Raoul Moati, qui connaît très bien l’œuvre d’Austin, permet toujours au lecteur de bien entrevoir les enjeux interprétatifs et les déplacements faits au nom d’Austin.

Derrida va donc, selon Moati, commettre une erreur importante qu’il est nécessaire de rappeler. Lorsqu’Austin élabore sa théorie des actes performatifs, il entrevoit clairement deux dimensions importantes qui viennent ébranler l’univocité sémantique de la communication (transmission d’un sens figé d’un sujet à un autre ; sur ce point Derrida et Austin restent d’accord). La première distinction que propose Austin est celle entre acte performatif et constatif. Un acte constatif ne vise qu’à décrire le monde alors qu’un acte performatif accomplit une action. Austin va s’intéresser de plus près aux actes performatifs dont les actes illocutoires et perlocutoires sont deux moments qui déploient deux effets radicalement inassimilables : effet conventionnel pour l’acte illocutoire (les conditions pour produire tel ou tel énoncé) et effet naturel pour l’acte perlocutoire (effet de l’énoncé dans la réalité). Derrida ignore précisément ces deux dimensions, préférant réduire cette distinction des forces pragmatiques au profit d’une distinction entre sens et force naturelle. Alors que chez Austin l’étagement entre les forces était maintenu, Derrida en reste à une conception exclusivement naturaliste et volontariste de la force, abandonnant ainsi sa dimension conventionnelle (il tend d’ailleurs à interpréter le passage du sens à la force d’Austin comme un geste nietzschéen, ce que Moati conteste). La dimension conventionnelle que l’on trouve dans l’acte illocutoire permet dans une promesse par exemple de maintenir un engagement symbolique clairement distinct de l’effet perlocutoire provoqué par des craintes, sentiments ou excitations.


Ce qui tendait d’abord à rapprocher la déconstruction et Austin, autour du passage du sens à la force, c’est-à-dire la déconstruction d’une primauté de l’assertion (étude de l’adéquation et la correspondance entre le langage et le monde réel) cherchant à prendre en compte les conditions plus larges de l’énonciation et du contexte, est en quelque sorte faussé par le plaquage incessant des catégories phénoménologiques et métaphysiques sur l’œuvre d’Austin. Celui-ci, en rejetant le critère vérité/fausseté dans son étude des performatifs et du langage en général, ne prétend aucunement sortir de la métaphysique en déconstruisant la notion de vérité , mais veut plutôt "déplacer la portée de cette question du côté du sens qu’elle revêt à l’aune de la problématique du performatif ordinaire". Il n’y a donc pas de déconstruction fracassante d’une vérité métaphysique, mais un simple déplacement d’objet d’étude. Le syndrome que tend à faire apparaître Moati au cours de cette analyse et qui ne rend pas véritablement justice au geste de Derrida, c’est celui d’une exagération des traits et d’un manque de nuance dans sa compréhension de l’œuvre d’Austin. Poursuivant fidèlement son projet de déconstruction de la métaphysique de la présence qu’il avait exercé auparavant sur les Recherches logiques d’Husserl (La Voix et le phénomène), Derrida déploierait son geste de façon inconsidérée, puisque les catégories qu’il semble percevoir chez Austin et dont il démonte le fonctionnement n’existent tout simplement pas chez cet auteur.

La question qui se pose chez un lecteur averti est celle de la légitimité de cette interprétation d’Austin par Derrida, autre que celle issue d’une volonté d’imposer sa marque sur le champ philosophique, et dont l’inévitable aspect retors serait le piège de la caricature dans lequel Derrida serait tombé. Ce qui frappe dans ce petit livre, c’est l’absence de mise en perspective des erreurs objectives de Derrida (le symptôme, l’implicite de cette erreur). Notamment concernant la problématique de l’intentionnalité, il aurait fallu l’appliquer à Derrida lui-même (la visée et le vouloir-dire de Derrida n’apparaissent pas clairement). S’il commet une erreur de compréhension si flagrante, c’est bien dans l’optique de la création d’une philosophie en marge de l’académisme de l’époque, qui se devait de se mesurer, après le monolithe saussurien, à l’autre pôle linguistique dominant anglo-saxon des actes de langage, afin de conquérir un nouvel espace de pensée, hors des systèmes théoriques en vogue à cette époque.
 
Moati dénonce plus loin une autre erreur flagrante, c’est celle de l’ignorance de la part de Derrida de la spécificité de la force illocutoire chez Austin. Celle-ci ne figure pas l’adéquation à une intention cognitive, mais à un ensemble de règles et de conventions. Cette force conventionnelle est précisément déprise de sa force cognitive sur le perlocutoire, puisque les effets perlocutoires ne sont pas déductibles de l’acte illocutoire qui le précède. C’est-à-dire que les effets d’une promesse, par exemple, ne dépendent pas d’une force subjective intentionnelle que j’exercerais, mais plutôt d’une définition conventionnelle de celle-ci, que le sujet supposé omnipotent que Derrida décèle n’est pas en mesure de maîtriser. Ainsi le reproche définitif que fait Derrida à Austin et sur lequel Moati reste à juste titre sceptique concerne l’idée que, pour Austin, la marque de réussite d’un acte performatif dépendrait essentiellement d’une présence intentionnelle : "[…] il n’est pas du tout certain que le concept de présence, dont le grain demeure trop épais et phénoménologiquement connoté, soit le meilleur candidat pour rendre compte de ce qu’on pourrait identifier chez Austin comme une sensibilité au contexte nécessaire au bon fonctionnement de l’activité linguistique ordinaire." .



La réponse et la critique de Searle


On sait que Searle est lui aussi interprète Austin, depuis le concept d’intentionnalité, à partir d’une autre tradition, qui est celle de la pragmatique de Paul Grice. Si Derrida avait brutalement ramené l’écriture au centre du débat sur l’intention du performatif, espérant séparer celui-ci de la pleine intention d’un locuteur conscient de lui-même, Searle, lui, perçoit dans la théorie d’Austin que la portée intentionnelle de l’acte de langage n’est aucunement gênée par la rupture avec la présence "dans la mesure où le lecteur peut précisément comprendre les conventions sémantiques mobilisées autrefois par un auteur maintenant détaché des actes qu’il a accomplis» . Ici, pour Searle surtout, c’est la valeur conventionnelle de l’intention qui est à prendre en compte, et non pas une supposée présence originaire de l’intention cristallisée dans un vouloir-dire. Moati conclut donc que les deux penseurs sont d’accord sur l’idée d’itération des conventions, mais n’en concluent pas la même chose. Si, une fois l’itération derridienne annoncée, le sens se démultiplie hyperboliquement, chez Searle il paraît toujours fixé aux conventions de l’intention pragmatique initiale.

L’interprétation de Searle, qui paraît toujours très littérale, s’articule essentiellement autour de l’écriture. Si chez Derrida l’écriture est marquée de l’absence d’un récepteur (elle est réitérable à l’infini, on ne peut jamais pleinement saisir son sens), Searle, lui, affirme que la communication par l’écriture peut exister en présence du destinataire (lorsque je passe un billet à une amie lors d’un concert). Derrida est ici plus nuancé, puisqu’il affirme au fond que si la possibilité de l’absence de récepteur dans l’écriture  ne doit pas être écartée, celle-ci s’autonomise et peut très bien traiter avec la non-présence d’un destinataire ou d’un récepteur. Ici, ce qui rentre en jeu et qu’esquisse Moati dans sa relecture de la controverse, c’est l’impossibilité pour Searle de concevoir l’incomplétude du sens (je ne peux restaurer la pleine présence du sujet derrière cet écrit), la discontinuité, puisqu’il accuse Derrida de confondre itération et permanence. On le voit donc bien ici, l’itérabilité et la permanence s’opposent chez Derrida, alors qu’elles s’articulent très bien chez Searle. Chez le philosophe anglais, l’itérabilité de l’écriture autorise le détachement de la présence qui consacre la permanence du texte écrit et de son sens. Ce qui au fond perturbe Searle et qui l’enjoint à rejeter la conception de l’écriture chez Derrida, c’est l’idée que celle-ci soit délestée de toute intentionnalité. L’intention est au contraire chez Searle une valeur intrinsèque au texte dont l’émetteur aurait pu disparaître, Moati dit même qu’il est un réservoir d’actes d’intention.

Ainsi, ici, lorsque Searle pointe les confusions de Derrida, c’est toute la conception de l’intentionnalité de Searle qui s’éclaire. Pour Searle, le texte, et en particulier l’écriture, est gouverné par l’idée que tout "ce qui peut être signifié peut être dit" , ainsi l’absence n’est pas essentielle, elle est même surmontable grâce à un "principe d’exprimabilité". Ce principe de présence sans connotation phénoménologique ramène à l’idée que se fait Searle de l’écriture comme moyen de communication d’intentions (moyen extensif qui déjoue la distance en vue de communiquer), alors que Derrida s’est fait le chantre d’une position radicalement opposée en critiquant Condillac (et Searle aussi) pour son obsession à restaurer la continuité du sens malgré l’absence. L’écriture continue à produire malgré l’absence de l’émetteur ou de son destinataire supposé et ainsi de se donner à lire et réécrire. Amorçant une rupture de fond d’avec le contexte initial de production l’écriture se donne ici comme une force.


Cette riche controverse, Moati nous exhorte à la comprendre comme le choc de deux riches traditions, qui, si elles n’étaient pas grevée d’un cadre et d’un point de vue trop rigides, auraient certainement pu trouver des bases de discussion stables, dont Moati a prouvé l’existence. Tout cela en vue d’un dialogue nouveau (qui ne semble pas réellement s’esquisser) entre philosophie continentale et anglo saxonne.
 

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