<p><span ar-sa="" mso-bidi-language:="" mso-fareast-language:="" mso-ansi-language:="" roman="" new="" times="" mso-fareast-font-family:="" font-size:="" style="">En quoi l&rsquo;usage des cartes conditionne-t-il leur conception et leur r&eacute;alisation&nbsp;? </span></p>

Beaucoup d’ouvrages traitent de la cartographie. Des expositions sont souvent  consacrées aux cartes dont la dimension plastique est parfois étudiée pour elle même dans des travaux savants et originaux. Rares sont en revanche les ouvrages qui s’intéressent à l’usage des cartes. Avant le XX eme siècle, à de très rares exceptions près (comme la carte du Tendre ou celle de l’île  au Trésor…) les cartes, en effet, sont toujours destinées à un public spécifique et elles sont toujours conçues en fonction du type de service qu’elle doivent rendre. La dimension esthétique, aussi réelle soit-elle,  n’est qu’un effet induit d’un code graphique et d’un choix sémiologique qui vise d’abord à l’utilité pratique : repérage, inventaire, délimitation… L’esthétique d’une carte, dans ce contexte historique, doit d’abord être appréhendé selon sa valeur performative : une « belle » carte est une carte que ses utilisateurs doivent trouver belle, donc utilisable et informative.

 L’ouvrage dirigé par Isabelle Laboulais, publié aux Presses Universitaires de Strasbourg en 2008 s’attache justement à cet enjeu épistémologique habituellement négligé : en quoi l’usage des cartes conditionne-t-il leur conception et leur réalisation ? La période étudiée va de 1651 à 1908 mais se centre essentiellement sur le XVIII et le XIX eme et concerne des lieux et des mers variés comme le Portugal, l’Acadie, l’Egypte, la France, la Manche et l’Amérique du Sud. Les auteurs sont historiens, philosophes, géographes  et ont travaillé ensemble durant toute la longueur d’un projet financé par l’Agence Nationale de la Recherche (2006-2008).
Le résultat de leur démarche multi et trans disciplinaire est un livre intéressant et magnifique,  qui, comme une carte, a une valeur scientifique élaborée, une dimension esthétique séduisante et une  très forte capacité à faire rêver et réfléchir en même temps. Il comporte un cahier central de près de 80 reproductions, la plus part en couleur : cartes, minutes de cartes,  détails de légende, croquis de terrain, rose de relèvement, essai de représentation de bâtiments… l’iconographie exprime bien le souci des auteurs de faire comprendre comment la carte est pensée, construite et dessinée.

L’ouvrage s’ouvre avec une réflexion épistémologique (J.M. Besse) qui interroge, en prenant la carte comme prétexte, le rôle du dessin dans le discours : que signifie «  dessiner un territoire pour dire quelque chose à quelqu’un et le faire agir dans une certaine direction ? ». Il s’agit d’un questionnement sur le statut du modèle-image  dans la construction des objets de connaissance. Aucune réponse n’est apporté par l’auteur mais les chapitres suivants donnent, chacun à leur manière, des éléments qui peuvent contribuer à des formes, partielles, de réponses.

Dans un premier temps plusieurs chapitres (par M. Virol, N. Verdier, V. Pansini et P. Bret) abordent les conditions institutionnelles et académiques de formation des cartographes. On apprend que tel responsable envisage sérieusement d’assigner à tel cartographe  une mission  telle que « je tacherai de le faire tuer au prochain siège ». On comprend les rivalités entre les corps du Génie et celui des Ponts et Chaussées. On suit le travail minutieux d’un cartographe des bras du Nil dans l’Egypte de Bonaparte .

Dans une deuxième partie (C. Bousquet-Bressolier, S Boucher, N. Safier et I .Laboulais) le travail de cartographes est détaillé sous la forme d’une (presque) biographie de  quatre d’entre eux  qui possèdent un recul épistémologique remarquable sur leur propre pratique. Ainsi   en 1751 le créole péruvien et cartographe Lamo Y Zuniga écrit :

« Je vous assure qu’avec cette noble occupation j’arrive à comprendre combien la géographie est une discipline compliquée :  en dépit des soins qu’on prend dans la délinéation d’une province  ce n’est pas fréquent qu’on réussit à mettre la position légitime des endroits, les origines et les cours des fleuves… En dépit de ces différences ces cartes reçoivent l’approbation du Public »

Une troisième partie (R. Morieux, M. Illaire et C. Souchon, S. Blond, J.Y. Puyo, A. Carneiro) est plus géopolitique  et  signale les enjeux de la toponymie dans la délimitation des frontières, aussi bien qu’elle expose les usages forestiers, routiers qui sous tendent les choix cartographiques. 

L’ensemble de la problématique est donc placé sous le signe du « pragmatisme » : au cours de la période étudié les usages des cartes se diversifient et les techniques de production en font autant. Il est pour cela utile d’étudier ces cartes au travers d’un filtre conceptuel qui rende justice à cette variété et à cette diversification : les cartes servent de nombreux objectifs et sont des images de territoires extrêmement variables, parce que revendiqués, définis, explorés, conquis par des acteurs dont les buts scientifiques, politiques ou économiques sont très hautement variables eux mêmes. Une telle posture épistémologique indique avec clarté que le premier caractère d’une carte n’est peut être pas l’exactitude (fiction idéaliste ?) mais l’efficacité. La carte est-elle alors un discours dessiné et partisan déguisé en  représentation spatiale « exacte » ?  La question a déjà été souvent posée.

 Ce qui est original et nouveau dans l’ouvrage de I. Laboulais est que la réponse est précise, argumentée et problématique. Les différentes communications rassemblées dans l’ouvrage exposent que l’exactitude géométrique, la précision du repérage spatial est parfaitement compatible avec un flou conceptuel très politique. Dans nombre d’exemples traités, il semble que mieux la carte désigne un point précis dans l’espace physique, plus l’ambiguïté quant à sa localisation politique est grande. Le lecteur  a presque l’impression que les techniques cartographiques (exposées dans l’ouvrage) visent principalement à identifier les lieux où les logiques politiques sont les plus défaillantes. La carte est donc le document par excellence pour poser, sous forme graphique, une question abstraite qui est celle, non pas de la souveraineté effective mais de la volonté de souveraineté désirée. Ce que la carte délimite est ce que l’usager revendique comme devant relever de son savoir, de sa puissance, de son exclusivité économique… voire même de son imaginaire. Les régimes de souveraineté sont multiples et ne se réduisent pas à la possession matérielle.
Il est alors évident que les codes esthétiques qui fixent la sémiologie graphique de chaque type de carte ont une signification politique très forte. Une belle carte convainc mieux (ou plus) qu’une carte hâtivement dessinée.  La planche LXIII du cahier central d’illustration permet de comparer une version « rapide » d’une carte avec une version « élaborée » (vers 1756) : le tracé des parcelles agricoles est modifié, il homogénéise leurs tailles, les banalise et incite le regard à se concentrer sur la taille des parcelles bâties qui sont elles, très hétérogènes en surface. Les cartes sont donc dessinées pour être vues, et sont vues pour être utilisées :  dans le chapitre X la question des limites entre France et Angleterre est abordée sous l’angle de la légitimité des prises des corsaires (en 1752). Au bout d’années de discussion les négociateurs (des deux pays) se mettent d’accord sur le fait qu’il n’est pas essentiel de fixer ces limites puisque  la quasi totalité des prises des corsaires se font loin de la zone en question qui n’est pas une route maritime : les bateaux suivent les routes les plus courtes entre les ports et n’allongent pas leur course en errant plus qu’il ne le faut au large.
Le chapitre XIV, qui  concerne les cartes géologiques portugaises se termine sur une remarque pleine d’humour : les cartes géologiques portugaises auraient été considérées par le gouvernement, non comme des documents scientifiques, mais comme des icônes de la bonne gouvernance, qui démontre au monde entier combien l’administration portugaise est soucieuse de progrès et de modernité.  Une fois la couverture totale du pays réalisée, la production est arrêtée (1908 à 1972 !). Les cartes, même géologiques, ont donc un usage plus symbolique que pratique !

 L’ensemble de l’ouvrage tend donc à donner un nombre important d’exemples qui renforcent l’idée initiale : les cartes sont des discours dont la dimension graphique (esthétique) vise à renforcer la force de conviction. En ce sens elles sont bien un type de modèle qui participe à la constitution d’un savoir savant, donc scientifique en partie, et politique à coup sur. Elles ont la particularité de lier les codes esthétiques (sémiologie) avec les calculs d’échelle (exactitude) et donc de représenter les territoires avec des dimensions qui ne sont pas visuellement intuitives (comme le serait un croquis ou une coupe). Elles intellectualisent une esthétique et une géométrie pour en faire un document graphique déclaré exact et assumé comme partisan. L’ouvrage dirigé par Laboulais propose donc un ensemble riche pour perfectionner la réflexion épistémologique au sujet du duo délicat « exactitude-persuasion ».