Littérature

Le livre, que faire ?

Couverture ouvrage

Collectif
La Fabrique , 95 pages

Les praticiens au chevet du livre indépendant
[jeudi 20 novembre 2008]


Un bilan des réalités et changements auxquels se confrontent quotidiennement les professionnels du livre indépendant et une invitation à l’action.

Mise en garde contre l’impuissance

Il importe avant toute chose de mettre en garde le lecteur contre ce que le titre de cet opus (Le livre : que faire?) publié aux éditions La fabrique pourrait avoir de trompeur. La formule interrogative fait craindre que, devant l’ampleur de la tâche, rien ne serait possible. Le "que faire ?" deviendrait synonyme alors d’échec et de découragement. Il y aurait trop à faire pour faire quoi que ce soit, en quelque sorte. Et, face à l’angoisse qui étreint celui qui examine la situation du livre indépendant actuellement, une seule solution s’imposerait : l’abandon. Évidemment tel n’est pas le cas ici. Tout est affaire d’intonation. Et celle employée par les différents contributeurs de ce livre est clairement volontaire – ce qui n’empêche ni la lucidité, ni la gravité. Éric Hazan résume cette démarche dans l’introduction qui ouvre ce livre par un titre éloquent : "Assez de larmes".

Dès lors, le "que faire ?" prend un tout autre sens. Les professionne ls des métiers du livre réunis ici répondent à cette même question et analysent leur marge de manœuvre réciproque, ce qui équivaut à une interrogation que l’on peut formuler comme suit : moi, éditeur, libraire, bibliothécaire, que puis-je mettre en oeuvre de mon côté pour améliorer la situation du livre indépendant ? Cela se traduit très concrètement par une succession de courtes contributions allant à l’essentiel, signées par un homme ou une femme travaillant au quotidien au service du livre indépendant (certains connus d’autre moins), ayant à cœur d’être force de propositions. Une démarche positive donc, qui s’inscrit dans la lignée d’un livre comme celui d’Éric Vigne, Le Livre et l’Éditeur. La situation est grave. Place à l’action.

 

Quelques raisons d’agir…

Plusieurs motifs d’inquiétude ont vu le jour ces dernières années qui semblent menacer l’existence même du livre indépendant en France. La situation est suffisamment alarmante pour que même les pouvoirs publics se soient penchés sur la question et aient multiplié plans et colloques. Néanmoins, peu de mesures concrètes ont vu le jour. Éric Hazan souligne que cela est en partie dû à une erreur de méthode. On a voulu considérer le livre comme un tout, sans prendre en compte les conflits d’intérêt qui peuvent exister entre "livre industriel" et "livre artisanal". Or, par-delà l’aspect caricatural de cette présentation, "[…] la distinction entre le livre produit par l’industrie de l’entertainment et le livre issu de l’édition artisanale reste indispensable pour comprendre la véritable situation "du livre"." . Il faut alors cibler ce dont on parle lorsque l’on évoque le "livre". Il s’agit ici uniquement du livre indépendant.

Quelles sont les menaces existantes ? Plusieurs sont identifiées : la concentration des média et de l’édition, la culture de la gratuité qui met à mal le système du droit d’auteur, la tentation clientéliste des pouvoirs publics, la difficulté à conserver un tissu diversifié de librairies face à la concentration des systèmes de diffusion et de distribution… pour n’en citer que quelques-uns. On le voit : la tâche est immense. Elle l’est d’autant plus que l’ensemble du circuit du livre est ici évoqué. C’est un des grands mérites de cet ouvrage qu’il donne la parole à des professionnels peu médiatiques, bien qu’essentiels, tels des diffuseurs, des libraires, des bibliothécaires. Cela permet de prendre en compte la complexité de ces questions – chaque métier étant étroitement dépendant de l’autre. Et l’on s’étonne alors que la collaboration ne soit pas plus souvent de mise entre des professionnels qui auraient sans doute tout à gagner à mettre en œuvre des actions communes.

Comment faire ?

Il serait vain et sans doute fastidieux de vouloir résumer les propositions avancées par ces professionnels enthousiastes. Nous en évoquerons quelques-unes, en guise d’invitations à ouvrir cet ouvrage d’une centaine de pages dont la lecture permet de mieux saisir les réalités professionnelles des uns et des autres et les mille expériences que cache l’expression "artisanat du livre".

Ainsi, André Schiffrin, poursuivant les analyses de ses deux précédents livres publiés aux mêmes éditions , évoque quelques modèles économiques atypiques permettant l’existence et le développement des maisons d’édition indépendantes. Si l’on admet que l’objectif premier de leur activité n’est pas lucratif, plusieurs solutions existent de par le monde : les presses universitaires (bien implantées au États-Unis), la mise en place d’une coopérative de lecteurs payant un abonnement à l’année, voire le rachat par une fondation d’État.

Jérôme Vidal, éditeur chez Amsterdam et directeur de La Revue internationale des livres et des idées, en appelle lui à la reconnaissance par l’État de la véritable mission de service public remplie par les éditeurs indépendants. Des initiatives récentes semblent aller dans ce sens : la mise en place d’une politique régionale du livre en Île de France associant les professionnels impliqués, l’assainissement des pratiques du CNL… Dureront-elles ? Rien n’est moins sûr dans le contexte actuel de baisse des crédits attribués à la politique culturelle. En outre, Jérôme Vidal souligne ce fait essentiel, condition sine qua non du maintien des éditeurs indépendants, que le livre n’est rien sans un lecteur. Et l’école (du primaire à l’université) détient une lourde responsabilité dans la baisse constatée du nombre des grands lecteurs : "[elle] fonctionne […] aujourd’hui massivement comme une fabrique de non-lecteurs". Il faut donc "remettre la lecture et le livre au cœur de l’enseignement"  .

Moins incantatoire, mais tout aussi importante, est cette nécessité de la collaboration entre librairie et bibliothécaire soulignée lors de deux entretiens menés avec un représentant de chacun de ces métiers. Les bibliothèques, de par l’importance de leurs commandes, peuvent en effet aider au maintien à flots des librairies locales (ce qui à l’heure actuelle semble difficile tant la procédure de l’appel d’offre est lourde) . Les libraires peuvent de leur côté jouer le rôle de prescripteurs et permettre d’enrichir le catalogue.

Qu’en est-il du livre numérique, thème incontournable de toute discussion autour du livre aujourd’hui? La prudence est d’or… Bien sûr, les professionnels conviés à analyser la situation actuelle ne peuvent l’éviter, mais, comme beaucoup ne sont pas (encore) confrontés directement et quotidiennement à cette réalité, le numérique n’est évoqué qu’en quelques mots (contrairement à Internet qui fait d’ores et déjà partie du quotidien de tous ces professionnels).

Le livre : que faire ? est clairement une incitation à l’action, à cet optimisme de la volonté affiché en quatrième de couverture. Deux caractéristiques frappent à la lecture de l’ensemble des contributions. Tout d’abord la puissance publique y est omniprésente : qu’elle soit dénoncée pour son impuissance ou par ses mauvaises pratiques, son intervention dans le secteur du livre indépendant n’est jamais remise en cause. Au contraire… Comme si seul l’État, mais également les collectivités territoriales, étaient à même de pouvoir garantir les conditions de l’existence et le développement de ce secteur d’activité. Sur ce sujet, on ne peut se garder d’un certain pessimisme…

Par ailleurs, chaque texte présente le point de vue d’un professionnel, de l’éditeur au libraire, d’un bout à l’autre de la chaîne. Ou presque… À ce titre, l’absence de l’auteur et du lecteur est significative. Elle souligne que seul le point de vue professionnel est abordé. Or, à de rares exceptions près, ni l’auteur et encore moins le lecteur ne vit de son activité. Nous avons donc affaire ici exclusivement à des représentants d’un corps de métier. Est-ce si simple ? Chaque individu interrogé évoque en effet sa propre pratique, son expérience singulière, qui n’est sans doute ni partagée, ni exportable telle quelle. L’individualisme semble de mise… Tendance nécessaire de métiers où il est essentiellement question d’humain, mais qui peut être un handicap dès qu’il s’agit de se défendre ou se faire entendre… C’est ce paradoxe et cette difficulté qu’aborde également en creux cet indispensable ouvrage.
 

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