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      <title>Nonfiction.fr le portail des livres et des idees</title>
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      <description>Le portail des livres et des idees</description>
      <language>fr</language>
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         <title>Le cas Svevo</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6538-le_cas_svevo.htm</link>
         <description> Italo Svevo, de son vrai nom Ettore Schmitz (1861-1928), est l&amp;rsquo;homme dont l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre para&#238;t devoir &#234;tre lue non en regard de sa vie, inexistante pour le biographe, mais d&amp;rsquo;une &amp;ldquo;antivie&amp;rdquo;, selon la th&#232;se de Maurizio Serra qui s&amp;rsquo;interroge sur le renoncement sv&#233;vien dans  Italo Svevo ou l&amp;rsquo;Antivie  1 . &#13;&#10; C&amp;rsquo;est en tirant la substance biographique des romans de l&amp;rsquo;&#233;crivain triestin qu&amp;rsquo;il faut entendre cette notion valant comme grille de lecture. Car la disparition de la biblioth&#232;que et le caract&#232;re quasi &#233;nigmatique de Svevo, dont le seul vice avou&#233; est le tabagisme, rendent la t&#226;che ardue. Cette derni&#232;re consiste alors &#224; renverser le rapport entre la vie et l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre tout en le maintenant : &amp;ldquo;N&amp;rsquo;en d&#233;plaise aux partisans du &amp;lsquo;contre Sainte-Beuve&amp;rsquo;, il y a vraiment trop peu d&amp;rsquo;&#233;l&#233;ments dans l&amp;rsquo;antivie de Svevo pour s&#233;parer aussi nettement Ettore d&amp;rsquo;Italo, et mettre le second sur un pi&#233;destal, en rabaissant le premier&amp;rdquo; 2 . &#13;&#10; L&amp;rsquo;&#233;tude de Maurizio Serra suit pas &#224; pas, &#224; t&#226;tonnements, un &#233;crivain singulier dont la vie &#233;chappe jusqu&amp;rsquo;&#224; proposer la notion d&amp;rsquo;&amp;ldquo;antivie&amp;rdquo;, la &amp;ldquo;condition de l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre&amp;rdquo; 3 , la &amp;ldquo;cl&#233; de vo&#251;te de son &amp;oelig;uvre&amp;rdquo; 4  ; l&amp;rsquo;antivie, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire l&amp;rsquo;immobilit&#233;, le refus de l&amp;rsquo;engagement, &amp;ldquo;le d&#233;sir de d&#233;doublement &#224; d&#233;faut de l&amp;rsquo;esprit de r&#233;volte&amp;rdquo; 5 , &amp;ldquo;cette conscience cadenass&#233;e qu&amp;rsquo;il ne voulait r&#233;v&#233;ler &#224; personne&amp;rdquo; 6 . La notion explicite le retrait qu&amp;rsquo;observa toujours celui qui v&#233;cut comme homme d&amp;rsquo;affaires, &#224; la t&#234;te de l&amp;rsquo;entreprise familiale de sa belle-famille, et qui publia ses trois grands livres &#224; compte d&amp;rsquo;auteur jusqu&amp;rsquo;&#224; renoncer de publier pendant une longue p&#233;riode avant d&amp;rsquo;atteindre une renomm&#233;e tardive gr&#226;ce &#224; son ami James Joyce. &#13;&#10; L&amp;rsquo;investigation prend acte du &amp;ldquo;pugilat entre l&amp;rsquo;homme et l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre&amp;rdquo; 7  et entre dans le vif du sujet dans une premi&#232;re partie qui met Ettore face &#224; Italo (avant lui, avec lui, contre lui) jusqu&amp;rsquo;&#224; son mariage c&amp;rsquo;est-&#224;-dire jusqu&amp;rsquo;&#224; sa conversion au catholicisme. Car l&amp;rsquo;antivie a pour justification principale le d&#233;ni des origines juives d&amp;rsquo;Ettore Schmitz, n&#233; Aron Hector Schmitz ; celui qui se tint toujours sur la r&#233;serve contraste sur ce point avec son ami et rival, l&amp;rsquo;&#233;crivain et po&#232;te triestin Umberto Saba. &#13;&#10; La deuxi&#232;me partie de l&amp;rsquo;enqu&#234;te porte non plus sur un inapte, tel que le refl&#232;te son premier roman,  Une vie  (1892), mais sur un fugitif qui a l&amp;rsquo;occasion de voyager pour affaires et de sortir du monde des lettres, m&#234;me s&amp;rsquo;il ne cesse jamais tout &#224; fait d&amp;rsquo;&#233;crire ni d&amp;rsquo;&#233;tudier ; c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;&#233;poque o&#249; ce germanophone apprend l&amp;rsquo;anglais avec Joyce auquel il rendra un hommage dans une conf&#233;rence c&#233;l&#232;bre et qui appr&#233;ciera son deuxi&#232;me livre,  Senilit&#224;  (1898), avant d&amp;rsquo;&#234;tre enchant&#233; par le troisi&#232;me,  La Conscience de Zeno  (1923). &#13;&#10; Ce dernier livre, avec un anti-h&#233;ros de plus, est contemporain de l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t de Svevo pour la psychanalyse (il a lu Freud) telle qu&amp;rsquo;elle est repr&#233;sent&#233;e &#224; Trieste par Edoardo Weiss, celui par qui cette discipline fait son entr&#233;e officielle en Italie. Avec Svevo-Zeno, le roman devient une forme d&amp;rsquo;auto-analyse, tout en se passant du point de vue clinique ; l&amp;rsquo;humour s&amp;rsquo;y d&#233;ploie apr&#232;s l&amp;rsquo;ironie. Maurizio Serra commente : &amp;ldquo;Ici, comme en toutes choses, Svevo restait un esprit libre, un homme qui cherche et se cherche, non un croyant&amp;rdquo; 8 . &#13;&#10; La troisi&#232;me partie de l&amp;rsquo;&#233;tude examine quel est ce vainqueur dont l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre finit par trouver en Val&#233;ry Larbaud et Benjamin Cr&#233;mieux des passeurs en France, avant de conna&#238;tre une juste r&#233;ception dans les pays anglo-saxons puis en Italie ; c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;&#233;poque des derni&#232;res ann&#233;es o&#249; Italo Svevo compose notamment le  Court voyage sentimental  et les  Confessions d&amp;rsquo;un vieillard  tout en &#233;crivant pour le th&#233;&#226;tre. L&amp;rsquo;&#233;crivain qui craignait la vieillesse, lecteur de Boccace mais aussi de Kafka et de Proust, s&amp;rsquo;&#233;tait d&#233;finitivement italianis&#233; avant de se tuer dans un accident de voiture dont il est mort pour d&#233;faillance cardiaque. &#13;&#10; Maurizio Serra livre la premi&#232;re biographie fran&#231;aise du grand romancier italien, une biographie assez lacunaire de son personnage bien qu&amp;rsquo;elle fourmille de donn&#233;es concernant les travaux 9  et &#233;crits sur le cas Svevo, sans oublier deux appendices qui sont des dialogues &#233;clairants avec deux contemporains tr&#232;s au fait de la complexit&#233; sv&#233;vienne et la chronologie en fin de volume qui r&#233;sume la vie de l&amp;rsquo;auteur. Les notes en t&#233;moignent, qui rappellent au lecteur une vie que l&amp;rsquo;on ne cerne que dans la litt&#233;rature sv&#233;vienne o&#249; elle se confond avec une antivie trahissant ce qu&amp;rsquo;il y a de subversif en elle : une &amp;ldquo;vie litt&#233;raturis&#233;e&amp;rdquo; 10  selon les mots m&#234;mes d&amp;rsquo;Italo Svevo. &#13;&#10; Des digressions sans doute n&#233;cessaires compl&#232;tent les lacunes que ce dernier semble avoir d&#233;lib&#233;r&#233;ment laiss&#233;es alors qu&amp;rsquo;il a travers&#233; une &#233;poque charni&#232;re pour sa ville &#224; la tradition intimiste mittel-europ&#233;enne ; la question fouill&#233;e de l&amp;rsquo;irr&#233;dentisme tout au long de l&amp;rsquo;enqu&#234;te 11  le montre : une Trieste austro-hongroise qui devient italienne au moment du fascisme. Le biographe ne fait d&#233;cid&#233;ment pas confiance &#224; son sujet, jovial et aimable mais dissimulateur : &amp;ldquo;L&amp;rsquo;obsession d&amp;rsquo;aller vers une vie qui nous &#233;chappe n&amp;rsquo;a jamais &#233;t&#233; aussi flagrante chez lui&amp;rdquo; 12 . Mais terminons avec les mots de Svevo lui-m&#234;me, tir&#233;s d&amp;rsquo;une lettre en date de 1926 : &amp;ldquo;C&amp;rsquo;est une autobiographie, mais pas la mienne&amp;rdquo; 13 .. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - Grasset, avril 2013 2 - p. 357 3 - p. 11 4 - p. 24 5 - p. 71 6 - p. 344 7 - p. 90 8 - p. 246 9 - On se reportera notamment &#224; l&amp;rsquo;&#233;tude de Mario Fusco,  Italo Svevo : conscience et r&#233;alit&#233; , Gallimard, 1973 10 - p. 332 11 - notamment la note 2, p. 14-15 12 - p. 345 13 - p. 288 </description>
         <pubDate>05/14/13 12:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Italo Svevo, de son vrai nom Ettore Schmitz (1861-1928), est l&rsquo;homme dont l&rsquo;&oelig;uvre para&icirc;t devoir &ecirc;tre lue non en regard de sa vie, inexistante pour le biographe, mais d&rsquo;une &ldquo;antivie&rdquo;, selon la th&egrave;se de Maurizio Serra qui s&rsquo;interroge sur le renoncement sv&eacute;vien dans<em> Italo Svevo ou l&rsquo;Antivie</em><sup>1</sup>.</p>
<p>C&rsquo;est en tirant la substance biographique des romans de l&rsquo;&eacute;crivain triestin qu&rsquo;il faut entendre cette notion valant comme grille de lecture. Car la disparition de la biblioth&egrave;que et le caract&egrave;re quasi &eacute;nigmatique de Svevo, dont le seul vice avou&eacute; est le tabagisme, rendent la t&acirc;che ardue. Cette derni&egrave;re consiste alors &agrave; renverser le rapport entre la vie et l&rsquo;&oelig;uvre tout en le maintenant : &ldquo;N&rsquo;en d&eacute;plaise aux partisans du &lsquo;contre Sainte-Beuve&rsquo;, il y a vraiment trop peu d&rsquo;&eacute;l&eacute;ments dans l&rsquo;antivie de Svevo pour s&eacute;parer aussi nettement Ettore d&rsquo;Italo, et mettre le second sur un pi&eacute;destal, en rabaissant le premier&rdquo;<sup>2</sup>.</p>
<p>L&rsquo;&eacute;tude de Maurizio Serra suit pas &agrave; pas, &agrave; t&acirc;tonnements, un &eacute;crivain singulier dont la vie &eacute;chappe jusqu&rsquo;&agrave; proposer la notion d&rsquo;&ldquo;antivie&rdquo;, la &ldquo;condition de l&rsquo;&oelig;uvre&rdquo;<sup>3</sup>, la &ldquo;cl&eacute; de vo&ucirc;te de son &oelig;uvre&rdquo;<sup>4</sup> ; l&rsquo;antivie, c&rsquo;est-&agrave;-dire l&rsquo;immobilit&eacute;, le refus de l&rsquo;engagement, &ldquo;le d&eacute;sir de d&eacute;doublement &agrave; d&eacute;faut de l&rsquo;esprit de r&eacute;volte&rdquo;<sup>5</sup>, &ldquo;cette conscience cadenass&eacute;e qu&rsquo;il ne voulait r&eacute;v&eacute;ler &agrave; personne&rdquo;<sup>6</sup>. La notion explicite le retrait qu&rsquo;observa toujours celui qui v&eacute;cut comme homme d&rsquo;affaires, &agrave; la t&ecirc;te de l&rsquo;entreprise familiale de sa belle-famille, et qui publia ses trois grands livres &agrave; compte d&rsquo;auteur jusqu&rsquo;&agrave; renoncer de publier pendant une longue p&eacute;riode avant d&rsquo;atteindre une renomm&eacute;e tardive gr&acirc;ce &agrave; son ami James Joyce.</p>
<p>L&rsquo;investigation prend acte du &ldquo;pugilat entre l&rsquo;homme et l&rsquo;&oelig;uvre&rdquo;<sup>7</sup> et entre dans le vif du sujet dans une premi&egrave;re partie qui met Ettore face &agrave; Italo (avant lui, avec lui, contre lui) jusqu&rsquo;&agrave; son mariage c&rsquo;est-&agrave;-dire jusqu&rsquo;&agrave; sa conversion au catholicisme. Car l&rsquo;antivie a pour justification principale le d&eacute;ni des origines juives d&rsquo;Ettore Schmitz, n&eacute; Aron Hector Schmitz ; celui qui se tint toujours sur la r&eacute;serve contraste sur ce point avec son ami et rival, l&rsquo;&eacute;crivain et po&egrave;te triestin Umberto Saba.</p>
<p>La deuxi&egrave;me partie de l&rsquo;enqu&ecirc;te porte non plus sur un inapte, tel que le refl&egrave;te son premier roman, <em>Une vie</em> (1892), mais sur un fugitif qui a l&rsquo;occasion de voyager pour affaires et de sortir du monde des lettres, m&ecirc;me s&rsquo;il ne cesse jamais tout &agrave; fait d&rsquo;&eacute;crire ni d&rsquo;&eacute;tudier ; c&rsquo;est l&rsquo;&eacute;poque o&ugrave; ce germanophone apprend l&rsquo;anglais avec Joyce auquel il rendra un hommage dans une conf&eacute;rence c&eacute;l&egrave;bre et qui appr&eacute;ciera son deuxi&egrave;me livre, <em>Senilit&agrave; </em>(1898), avant d&rsquo;&ecirc;tre enchant&eacute; par le troisi&egrave;me, <em>La Conscience de Zeno</em> (1923).</p>
<p>Ce dernier livre, avec un anti-h&eacute;ros de plus, est contemporain de l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t de Svevo pour la psychanalyse (il a lu Freud) telle qu&rsquo;elle est repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Trieste par Edoardo Weiss, celui par qui cette discipline fait son entr&eacute;e officielle en Italie. Avec Svevo-Zeno, le roman devient une forme d&rsquo;auto-analyse, tout en se passant du point de vue clinique ; l&rsquo;humour s&rsquo;y d&eacute;ploie apr&egrave;s l&rsquo;ironie. Maurizio Serra commente : &ldquo;Ici, comme en toutes choses, Svevo restait un esprit libre, un homme qui cherche et se cherche, non un croyant&rdquo;<sup>8</sup>.</p>
<p>La troisi&egrave;me partie de l&rsquo;&eacute;tude examine quel est ce vainqueur dont l&rsquo;&oelig;uvre finit par trouver en Val&eacute;ry Larbaud et Benjamin Cr&eacute;mieux des passeurs en France, avant de conna&icirc;tre une juste r&eacute;ception dans les pays anglo-saxons puis en Italie ; c&rsquo;est l&rsquo;&eacute;poque des derni&egrave;res ann&eacute;es o&ugrave; Italo Svevo compose notamment le <em>Court voyage sentimental</em> et les <em>Confessions d&rsquo;un vieillard</em> tout en &eacute;crivant pour le th&eacute;&acirc;tre. L&rsquo;&eacute;crivain qui craignait la vieillesse, lecteur de Boccace mais aussi de Kafka et de Proust, s&rsquo;&eacute;tait d&eacute;finitivement italianis&eacute; avant de se tuer dans un accident de voiture dont il est mort pour d&eacute;faillance cardiaque.</p>
<p>Maurizio Serra livre la premi&egrave;re biographie fran&ccedil;aise du grand romancier italien, une biographie assez lacunaire de son personnage bien qu&rsquo;elle fourmille de donn&eacute;es concernant les travaux<sup>9</sup> et &eacute;crits sur le cas Svevo, sans oublier deux appendices qui sont des dialogues &eacute;clairants avec deux contemporains tr&egrave;s au fait de la complexit&eacute; sv&eacute;vienne et la chronologie en fin de volume qui r&eacute;sume la vie de l&rsquo;auteur. Les notes en t&eacute;moignent, qui rappellent au lecteur une vie que l&rsquo;on ne cerne que dans la litt&eacute;rature sv&eacute;vienne o&ugrave; elle se confond avec une antivie trahissant ce qu&rsquo;il y a de subversif en elle : une &ldquo;vie litt&eacute;raturis&eacute;e&rdquo;<sup>10</sup> selon les mots m&ecirc;mes d&rsquo;Italo Svevo.</p>
<p>Des digressions sans doute n&eacute;cessaires compl&egrave;tent les lacunes que ce dernier semble avoir d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment laiss&eacute;es alors qu&rsquo;il a travers&eacute; une &eacute;poque charni&egrave;re pour sa ville &agrave; la tradition intimiste mittel-europ&eacute;enne ; la question fouill&eacute;e de l&rsquo;irr&eacute;dentisme tout au long de l&rsquo;enqu&ecirc;te<sup>11</sup> le montre : une Trieste austro-hongroise qui devient italienne au moment du fascisme. Le biographe ne fait d&eacute;cid&eacute;ment pas confiance &agrave; son sujet, jovial et aimable mais dissimulateur : &ldquo;L&rsquo;obsession d&rsquo;aller vers une vie qui nous &eacute;chappe n&rsquo;a jamais &eacute;t&eacute; aussi flagrante chez lui&rdquo;<sup>12</sup>. Mais terminons avec les mots de Svevo lui-m&ecirc;me, tir&eacute;s d&rsquo;une lettre en date de 1926 : &ldquo;C&rsquo;est une autobiographie, mais pas la mienne&rdquo;<sup>13</sup>..<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Grasset, avril 2013<br />2 - p. 357<br />3 - p. 11<br />4 - p. 24<br />5 - p. 71<br />6 - p. 344<br />7 - p. 90<br />8 - p. 246<br />9 - On se reportera notamment &agrave; l&rsquo;&eacute;tude de Mario Fusco, <em>Italo Svevo : conscience et r&eacute;alit&eacute;</em>, Gallimard, 1973<br />10 - p. 332<br />11 - notamment la note 2, p. 14-15<br />12 - p. 345<br />13 - p. 288<br /> 
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         <title>Anthropologue dans le ou du monde global ?</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6514-anthropologue_dans_le_ou_du_monde_global_.htm</link>
         <description> L'auteur est assez connu pour qu'on ne reprenne pas ici des consid&#233;rations g&#233;n&#233;rales sur son &amp;oelig;uvre trouvables partout. Ethnologue (en C&#244;te d'Ivoire), anthropologue, mais aussi, dans sa propre soci&#233;t&#233;, ethnologue  dans  le m&#233;tro (et non pas  du  m&#233;tro), il reprend ici la m&#234;me veine exploratoire : il ne se fait pas anthropologue  de la  mondialisation, mais il explore  en  anthropologue les grands ph&#233;nom&#232;nes du monde global auxquels il est urgent de s'int&#233;resser. &#13;&#10; L'auteur dessine d'embl&#233;e la condition essentielle &#224; partir de laquelle il s'est interrog&#233; sur sa discipline et sur le monde dans lequel nous vivons. Traditionnellement, il est vrai, on distinguait le m&#233;tier d'ethnologue et celui d'anthropologue par le rapport entre la partie et le tout. L'ethnologue pratiquait une observation locale, l'anthropologue adoptait un point de vue g&#233;n&#233;ral et comparatif. Mais les conditions de l'existence contemporaine et celles de la pens&#233;e changent. Les ph&#233;nom&#232;nes li&#233;s &#224; la mondialisation ne peuvent &#234;tre ignor&#233;s, ce qui ne signifie pas qu'ils doivent &#234;tre l&#233;gitim&#233;s, sans attention. Il n'en reste pas moins vrai aussi que l'anthropologue, d&#233;sormais, fait partie de ceux qu'il observe, et devient, de ce fait, son propre indig&#232;ne ; et que les ph&#233;nom&#232;nes &#224; &#233;tudier sont pris dans des interf&#233;rences que l'on ne saurait ignorer. En un mot, &quot;jamais un regard anthropologique critique n'a &#233;t&#233; si n&#233;cessaire qu'aujourd'hui ; jamais non plus ce droit de regard n'a &#233;t&#233; si difficile &#224; exercer, tant les crit&#232;res du naturel et de l'&#233;vidence ont boug&#233;&quot;. &#13;&#10; N&#233;anmoins, afin de se lancer dans cette exploration, l'auteur d&#233;cide d'&#233;voquer son itin&#233;raire. L'exp&#233;rience historique accumul&#233;e lui semble devoir lui laisser une certaine latitude pour tirer des cons&#233;quences d'un certain nombre de changements. De l&#224; un sommaire divis&#233; ainsi : une premi&#232;re partie s'int&#233;resse &#224; l'ethnologie et &#224; l'anthropologie, c'est la partie la plus r&#233;trospective, par rapport &#224; la carri&#232;re de Marc Aug&#233;. Elle est suivie d'une r&#233;flexion sur l'espace, et sur la plan&#232;te en mouvement. Cet ensemble se prolonge dans une mise au point sur le temps, avant que l'ouvrage ne s'ach&#232;ve sur une profession de foi de l'anthropologue de notre &#233;poque : &quot;L'anthropologie sert d'abord &#224; r&#233;futer et &#224; combattre tous ceux qui, au terme d'une lecture sauvage des ethnologues, encensent ou fustigent les diff&#233;rences culturelles, en oubliant dans les deux cas que les diff&#233;rences ne sont pas respectables en tant que telles, mais en tant qu'elles sont relatives et, dans cette mesure, susceptibles de d&#233;passement&quot; 1 . &#13;&#10; Le premier chapitre &#233;tablit la distance qui s&#233;pare sans aucun doute l'anthropologue d'aujourd'hui de l'anthropologue d'hier engag&#233; dans un environnement intellectuel au sein duquel on pol&#233;miquait sur les sens &#224; donner &#224; la notion de &quot;science sociale&quot;. A cette occasion, Aug&#233; raconte ses premiers pas de chercheur en Afrique (en C&#244;te d'Ivoire, encore une fois), sa p&#233;n&#233;tration dans des rapports sociaux in&#233;dits. Il insiste non seulement sur la position de l'anthropologue, mais aussi sur les proc&#233;dures scientifiques mises en &amp;oelig;uvres, telles celle de l'attention flottante, par exemple. Laquelle oblige &#224; pr&#233;ciser que, dans les conditions de l'&#233;poque, le chercheur est souvent soup&#231;onn&#233; d'&#234;tre un agent des autorit&#233;s coloniales, nationales, gouvernementales ou patronales, selon le contexte. Il faut donc apprendre &#224; se faire admettre. Et parfois finir par accepter de changer son angle de vue. &quot;A l'&#233;poque, &#233;crit Aug&#233;, je m'appliquais plut&#244;t &#224; identifier des modes de production susceptibles de se combiner dans une formation sociale ; la conceptualisation d'Althusser s'appliquait d'ailleurs facilement &#224; la r&#233;alit&#233; du groupe&quot; &#233;tudi&#233;. Mais &quot;les interlocuteurs m'impos&#232;rent vite un autre langage, et un d&#233;tour par ce que je persistais &#224; appeler &#171; les superstructures&quot;. Le chercheur doit se laisser surprendre, et avoir la sagesse de suivre le mouvement, voir et entendre. C'est ainsi que l'articulation du syst&#232;me religieux et du syst&#232;me lignagier montre sa pr&#233;&#233;minence sur les relations &#233;conomiques, dont le marxisme avait fait &quot;la domination en derni&#232;re instance&quot;. &#13;&#10; Le propos va encore plus loin puisqu'il permet &#224; Aug&#233; de nous replonger dans les difficult&#233;s th&#233;oriques de l'&#233;poque, notamment les oppositions entre les structuralistes et les tenants de la tradition du lignage dans l'interpr&#233;tation des cultures, et en particulier des ph&#233;nom&#232;nes de sorcellerie. C'est donc par ces analyses des rapports entre filiation et alliance que des enseignements de plus en plus f&#233;conds se constituent. Entre autres choses ainsi expliqu&#233;es, il devenait possible de comprendre une partie de l'histoire des &#233;changes dans un cadre historique donn&#233;. Et plus encore, puisque la relation faite par Aug&#233; montre bien comment les relations de pouvoir se greffent ou enrichissent les relations d'&#233;changes dans les soci&#233;t&#233;s. &#13;&#10; Et le chercheur de pr&#233;ciser : &quot;le syst&#232;me de rapports de filiation et d'alliance &#233;tait donc bien &#233;loign&#233; de ce qu'impliquait en apparence la th&#233;orie&quot;. A quoi s'ajoute que l'on pouvait aussi d&#233;couvrir que la traite transatlantique &quot;n'a &#233;t&#233; que le prolongement d'un syst&#232;me pr&#233;existant&quot;. De l&#224; la conclusion : &quot;l'anthropologie fournit, on le voit, un instrument d'analyse critique de la soci&#233;t&#233; qui permet, au-del&#224; des mots et des pr&#233;jug&#233;s de toutes sortes, de mieux saisir le fonctionnement r&#233;el des rapports sociaux&quot;. La premi&#232;re utilit&#233; de l'anthropologue &quot;tient donc &#224; l'exactitude avec laquelle il parvient &#224; rendre compte de l'organisation symbolique d'un ensemble social&quot;, sachant toutefois qu'un ensemble de repr&#233;sentations du monde ne constitue pas un trait&#233; de philosophie, mais &quot;repose sur une s&#233;rie d'observations empiriques et de mises en relation coh&#233;rentes qui, r&#233;capitul&#233;es par un observateur ext&#233;rieur, peuvent appara&#238;tre comme faisant syst&#232;me alors que dans la vie courante elles ne sont &#233;voqu&#233;es qu'&#224; l'occasion d'&#233;v&#233;nements ponctuels et que leur syst&#233;maticit&#233; reste virtuelle&quot;. &#13;&#10; Aug&#233; pr&#233;cise alors que le concept de &#171; culture &#187; a par cons&#233;quent du &#234;tre r&#233;&#233;valu&#233;. &quot;Culture &quot; n'&#233;quivaut pas &#224; un simple ensemble de repr&#233;sentations. Une culture repr&#233;sente et fonctionne simultan&#233;ment. Elle ordonne et se d&#233;ploie comme une &quot;id&#233;o-logique&quot;. La propri&#233;t&#233; des rapports qui articulent une culture est qu'ils fonctionnent sans pour autant constituer un discours total et achev&#233;. Ils sont toujours entendus d'abord comme &quot;normatifs et prescriptifs&quot;. Et ces normes sont command&#233;es en dernier ressort par des prescriptions et des interdits de diverses natures. Parmi eux, par exemple, la logique des humeurs du corps, dont on trouve aussi des traces dans notre culture. &#13;&#10; De ces travaux, Aug&#233; tire un premier bilan conceptuel, par ailleurs d&#233;pos&#233; dans les ouvrages pr&#233;c&#233;dents celui-ci. Mais il revient ici sur un point : les cultures se ressemblent par les questions qu'elles posent, non par les r&#233;ponses qu'elles fournissent, m&#234;me si concr&#232;tement nous ne sommes confront&#233;s qu'aux r&#233;ponses. Le fond de ces questions, c'&#233;tait les rapports espace/identit&#233;, identit&#233;/alt&#233;rit&#233;, temps/identit&#233;, vie/mort, et aussi la question des pouvoirs des uns sur les autres. Mais cela n'est pas sans conduire aussi &#224; des consid&#233;rations pessimistes sur les cultures qui disparaissent. &#13;&#10; Plus largement, il tire un bilan des capacit&#233;s explicatives de l'anthropologie pour les figures contemporaines de la r&#233;flexion. Ce que fait l'anthropologue, finalement, c'est de proposer sa lecture techniques des situations afin d'aider &#224; les comprendre sous tous leurs aspects et dans toutes leurs dimensions, notamment par rapport aux crit&#232;res de r&#233;f&#233;rence que sont &quot;la filiation et, plus g&#233;n&#233;ralement, l'inscription dans le temps, l'alliance et, plus g&#233;n&#233;ralement, l'inscription dans le corps social, la g&#233;n&#233;ration et, plus g&#233;n&#233;ralement, les solidarit&#233;s li&#233;es &#224; l'&#226;ge, enfin la r&#233;sidence et, plus g&#233;n&#233;ralement, l'inscription dans l'espace&quot;. Faut-il saisir dans cette succession de &quot;plus g&#233;n&#233;ralement&quot; l'id&#233;e d'un syst&#232;me d'embo&#238;tement passant du particulier au g&#233;n&#233;ral ? C'est possible. Disons en tout cas, que cela d&#233;termine au moins les s&#233;rie des chapitres qui conduit &#224; la conclusion. &#13;&#10; De l'espace, d'ailleurs, dont il est question maintenant, comme du temps, qui sera examin&#233; par la suite, nous ne pouvons tout retenir. Aug&#233; rappelle d'embl&#233;e que espace et temps, qui furent chez les philosophes tant&#244;t une chose tant&#244;t une autre, sont &#224; la fois l'objet et la mati&#232;re de l'activit&#233; symbolique, pour l'anthropologue. Et curieusement, on emprunte &#224; ces cat&#233;gories les &#233;l&#233;ments gr&#226;ce auxquels on les ordonne : le haut et le bas, le proche et le lointain, la limite et le croisement, mais aussi, concernant le temps, le pass&#233; et le futur, le retour et la r&#233;p&#233;tition, le d&#233;but et la fin. &#13;&#10; Une remarque concernant l'espace. L'anthropologue nous conduit dans un beau parcours de l'espace &#224; travers les notions de paysage, de nuit, de paysage urbain, ... mais c'est pour mieux souligner que l'espace est aussi reli&#233; &#224; la question de la nature. Or, la nature est un objet symbolique. Nous savons bien &quot;que dans n'importe quelle soci&#233;t&#233;, l'ordre social et culturel commande la relation &#224; la nature, que nommer, c'est classer, qu'une solitude absolue est impensable, que toute identit&#233; se d&#233;finit par rapport &#224; une alt&#233;rit&#233;, et que le m&#234;me et l'autre&quot; sont &#233;troitement reli&#233;s dans le temps et dans l'espace. &#13;&#10; Aug&#233; rend claire simultan&#233;ment l'id&#233;e selon laquelle l'anthropologie facilite la remise en question des st&#233;r&#233;otypes. Et certainement des st&#233;r&#233;otypes de nos soci&#233;t&#233;s, moins vis-&#224;-vis des autres, que relativement &#224; elles-m&#234;mes. Dans les st&#233;r&#233;otypes les plus r&#233;pandus, concernant l'espace, le lieu est &quot;pr&#233;sent&#233; comme forme achev&#233;e du bonheur et de la r&#233;alisation de soi&quot; (la maison, la f&#233;licit&#233;, le refuge). Il est m&#234;me &#233;rig&#233; en doctrine politique, puisque le rejet de l'&#233;tranger est une fonction de la double conception et du lieu et de l'enracinement pr&#233;tendument &quot;naturel&quot; dans un lieu. Et certes, les images de la s&#233;dentarit&#233; heureuse sont souvent con&#231;ues pour conjurer la peur de la solitude et de la mort. Comme elles fonctionnent sur le mode de l'exclusion. Elles conditionnent non moins notre mani&#232;re de voyager, et notre rapport aux autres. &#13;&#10; Le lecteur se souvient certainement d'une publication ant&#233;rieure de l'auteur, ouvrant &#224; une distinction entre les &quot;lieux&quot; et les &quot;non-lieux&quot;. Rappelons-en la substance. Aug&#233; appelle &quot;lieu&quot; un espace sur lequel on peut lire ais&#233;ment les relations sociales, du fait, notamment, des r&#232;gles de r&#233;sidence. Il d&#233;clare &quot;non-lieu&quot; les espaces sur lesquels cette lecture n'est pas imm&#233;diatement possible (par exemple un supermarch&#233; ou un a&#233;roport). Encore, l'auteur revient-il sur la question, comme en une sorte de bilan de ses travaux et de leur diffusion, pour souligner que, contrairement &#224; de nombreuses retranscriptions un peu m&#233;caniques de son propos, il n'existe pas de non-lieu absolu : &quot;la notion de non-lieu en g&#233;n&#233;ral est ambivalente et susceptible &#224; la fois d'un rep&#233;rage empirique et d'une d&#233;finition th&#233;orique &#224; laquelle nulle r&#233;alit&#233; ne correspond int&#233;gralement&quot;. &#13;&#10; Mais sans doute plus pr&#233;cis&#233;ment encore, l'auteur sent bien la n&#233;cessit&#233; de revenir sur ces questions &#224; partir de la perspective de la mondialisation. Nous sommes d&#233;sormais oblig&#233;s de repenser le local. Les modifications impos&#233;es par les communications, par les TIC, par les moyens de faciliter la vie et les t&#226;ches &#224; accomplir, poussent &#224; repenser la ville, ainsi que le logement. Et Aug&#233; de nous signaler que &quot;la ville n'est pas un archipel&quot;. La preuve ? Ainsi consid&#233;r&#233;e, jadis, la ville est devenue invivable. &quot;On a n&#233;glig&#233; la n&#233;cessit&#233; de la relation sociale et du contact avec l'ext&#233;rieur&quot;. Il n'en reste pas moins vrai que la ville fait partie int&#233;grante de sa r&#233;flexion, Y compris dans son &quot;stade actuel&quot;, puisque nous sentons arriver ce jour o&#249; la plan&#232;te se pr&#233;sentera comme un ensemble urbain unique et achev&#233;. &quot;Nous commen&#231;ons aujourd'hui &#224; la percevoir ainsi&quot;. Au demeurant, Aug&#233; se r&#233;clame plut&#244;t des travaux de Paul Virilio sur cette question que de ceux (plus actuels) de Michel Lussault. &#13;&#10; Pour changer de terrain d'analyse, l'auteur s'int&#233;resse ensuite aux peurs de l'avenir qui caract&#233;risent non seulement nos soci&#233;t&#233;s, mais surtout les mentalit&#233;s dans des soci&#233;t&#233;s de consommation qui se &quot;sentent&quot; menac&#233;es. Par quoi ? Par les mouvements de population, par les migrations, par l'obligation sans doute aussi de partager. Mais si, en ce point, les analyses de Marc Aug&#233; demeurent tr&#232;s classiques, elles n'en ont pas moins le m&#233;rite de rappeler : d'une part que les populations humaines ont toujours &#233;t&#233; en mouvement, d'autant que l'origine de l'homme se confond avec un effort incessant pour ma&#238;triser l'espace en l'am&#233;nageant, mais aussi en s'y d&#233;pla&#231;ant. D'autre part que l'enracinement et l'immobilit&#233; sont certes des th&#232;mes de r&#233;flexion, voire des th&#232;mes politiques, mais ils ne recouvrent pas la r&#233;alit&#233; humaine. Et justement, le mouvement est facteur de d&#233;couverte de l'alt&#233;rit&#233;, dont il r&#233;sulte que &quot;il n'y a pas d'identit&#233; sans alt&#233;rit&#233;, sans relation, une relation qui n'est en aucun cas exclusivement &#233;conomique&quot;. Nul individu humain ne peut vivre isol&#233;, encore moins se concevoir isol&#233;, car la relation &#224; autrui est essentielle &#224; la d&#233;finition et &#224; la perception de l'identit&#233; individuelle. D&#232;s lors, avance Aug&#233;, les migrants sont les h&#233;ros des temps modernes : leur aventure &quot;prouve que l'on peut rompre avec les attaches du territoire et du terroir, s'affranchir des cultures enracin&#233;es et se lancer dans une aventure purement individuelle&quot;. &#13;&#10; Lorsqu'il souhaite d&#233;boucher sur la question du temps, Aug&#233; en passe par une relation tout &#224; fait suggestive : celle des non-lieux et du temps. Il existe bien des temps morts de la vie sociale qui, pour partie, ont pour objectif de permettre &#224; chacun de reprendre son souffle. Mais ce n'est pas le m&#234;me probl&#232;me, concernant les non-lieux. D'autant que le non-lieu des uns peut &#234;tre le lieu des autres. Ainsi en va-t-il de l'avion qui est le lieu de travail de l'h&#244;tesse de l'air et du steward, mais un non-lieu pour les passagers. Il se situe donc &#224; la rencontre du temps de travail des uns et du temps mort des autres. &#13;&#10; Ainsi entr&#233; dans la question du temps, il peut s'aventurer dans les nombreuses dimensions du temps humain et du temps social : anthropologie de la solitude dans nos soci&#233;t&#233;s, du tourisme et de l'attitude qui consiste, en faisant les &quot;morts sur le sable&quot;, &#224; s'efforcer avant tout de ne pas voir l'histoire des autres pour continuer &#224; ignorer qu'elle est aussi la sienne. Anthropologie aussi de la coexistence des temps, de la difficile conjonction des emplois du temps, des activit&#233;s rituelles, changement d'&#233;chelle qui affecte l'histoire des humains, ph&#233;nom&#232;nes de r&#233;p&#233;tition, ... &#13;&#10; L'examen, qui par ailleurs pourrait ne jamais s'achever, trouve sa synth&#232;se dans un dernier chapitre consacr&#233; &#224; la question des droits de l'homme. La question est d&#233;battue depuis longtemps. Les D&#233;clarations des droits de l'homme sont-elles r&#233;ductibles &#224; un type de culture, se niant alors en m&#234;me temps qu'elles se proclament ? Et surtout, sont-elles l'apanage d'un pays ou d'une culture en particulier, m&#234;me si, rappelle l'auteur, la D&#233;claration des droits (celle de 1789) est dat&#233;e et historiquement attach&#233;e &#224; la R&#233;volution fran&#231;aise ? Sur ce plan la conception de l'anthropologue est certainement moins riche que pour les th&#232;mes pr&#233;c&#233;dents, ne serait-ce que parce que cette veine &#224; &#233;t&#233; plus fouill&#233;e par les philosophes depuis 1789 (Hegel, Marx, Freud, Arendt, ...). &#13;&#10; Convient-il de conclure ? Certainement pas. L'int&#233;r&#234;t de l'ouvrage r&#233;sidant dans la mise en &amp;oelig;uvre du regard de l'anthropologue sur nos soci&#233;t&#233;s, nous ne pouvons que nous rallier &#224; une lecture qui oblige le lecteur, page par page, &#224; l'interroger sur des ph&#233;nom&#232;nes qu'il ne cesse, pour une bonne partie, de prendre pour &quot;naturels&quot;. &#13;&#10; &#160;   Notes :  1 - p. 177 </description>
         <pubDate>05/13/13 10:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-6514-anthropologue_dans_le_ou_du_monde_global_.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>L'auteur est assez connu pour qu'on ne reprenne pas ici des consid&eacute;rations g&eacute;n&eacute;rales sur son &oelig;uvre trouvables partout. Ethnologue (en C&ocirc;te d'Ivoire), anthropologue, mais aussi, dans sa propre soci&eacute;t&eacute;, ethnologue <em>dans</em> le m&eacute;tro (et non pas <em>du</em> m&eacute;tro), il reprend ici la m&ecirc;me veine exploratoire : il ne se fait pas anthropologue <em>de la</em> mondialisation, mais il explore <em>en</em> anthropologue les grands ph&eacute;nom&egrave;nes du monde global auxquels il est urgent de s'int&eacute;resser.</p>
<p>L'auteur dessine d'embl&eacute;e la condition essentielle &agrave; partir de laquelle il s'est interrog&eacute; sur sa discipline et sur le monde dans lequel nous vivons. Traditionnellement, il est vrai, on distinguait le m&eacute;tier d'ethnologue et celui d'anthropologue par le rapport entre la partie et le tout. L'ethnologue pratiquait une observation locale, l'anthropologue adoptait un point de vue g&eacute;n&eacute;ral et comparatif. Mais les conditions de l'existence contemporaine et celles de la pens&eacute;e changent. Les ph&eacute;nom&egrave;nes li&eacute;s &agrave; la mondialisation ne peuvent &ecirc;tre ignor&eacute;s, ce qui ne signifie pas qu'ils doivent &ecirc;tre l&eacute;gitim&eacute;s, sans attention. Il n'en reste pas moins vrai aussi que l'anthropologue, d&eacute;sormais, fait partie de ceux qu'il observe, et devient, de ce fait, son propre indig&egrave;ne ; et que les ph&eacute;nom&egrave;nes &agrave; &eacute;tudier sont pris dans des interf&eacute;rences que l'on ne saurait ignorer. En un mot, &quot;jamais un regard anthropologique critique n'a &eacute;t&eacute; si n&eacute;cessaire qu'aujourd'hui ; jamais non plus ce droit de regard n'a &eacute;t&eacute; si difficile &agrave; exercer, tant les crit&egrave;res du naturel et de l'&eacute;vidence ont boug&eacute;&quot;.</p>
<p>N&eacute;anmoins, afin de se lancer dans cette exploration, l'auteur d&eacute;cide d'&eacute;voquer son itin&eacute;raire. L'exp&eacute;rience historique accumul&eacute;e lui semble devoir lui laisser une certaine latitude pour tirer des cons&eacute;quences d'un certain nombre de changements. De l&agrave; un sommaire divis&eacute; ainsi : une premi&egrave;re partie s'int&eacute;resse &agrave; l'ethnologie et &agrave; l'anthropologie, c'est la partie la plus r&eacute;trospective, par rapport &agrave; la carri&egrave;re de Marc Aug&eacute;. Elle est suivie d'une r&eacute;flexion sur l'espace, et sur la plan&egrave;te en mouvement. Cet ensemble se prolonge dans une mise au point sur le temps, avant que l'ouvrage ne s'ach&egrave;ve sur une profession de foi de l'anthropologue de notre &eacute;poque : &quot;L'anthropologie sert d'abord &agrave; r&eacute;futer et &agrave; combattre tous ceux qui, au terme d'une lecture sauvage des ethnologues, encensent ou fustigent les diff&eacute;rences culturelles, en oubliant dans les deux cas que les diff&eacute;rences ne sont pas respectables en tant que telles, mais en tant qu'elles sont relatives et, dans cette mesure, susceptibles de d&eacute;passement&quot;<sup>1</sup>.</p>
<p>Le premier chapitre &eacute;tablit la distance qui s&eacute;pare sans aucun doute l'anthropologue d'aujourd'hui de l'anthropologue d'hier engag&eacute; dans un environnement intellectuel au sein duquel on pol&eacute;miquait sur les sens &agrave; donner &agrave; la notion de &quot;science sociale&quot;. A cette occasion, Aug&eacute; raconte ses premiers pas de chercheur en Afrique (en C&ocirc;te d'Ivoire, encore une fois), sa p&eacute;n&eacute;tration dans des rapports sociaux in&eacute;dits. Il insiste non seulement sur la position de l'anthropologue, mais aussi sur les proc&eacute;dures scientifiques mises en &oelig;uvres, telles celle de l'attention flottante, par exemple. Laquelle oblige &agrave; pr&eacute;ciser que, dans les conditions de l'&eacute;poque, le chercheur est souvent soup&ccedil;onn&eacute; d'&ecirc;tre un agent des autorit&eacute;s coloniales, nationales, gouvernementales ou patronales, selon le contexte. Il faut donc apprendre &agrave; se faire admettre. Et parfois finir par accepter de changer son angle de vue. &quot;A l'&eacute;poque, &eacute;crit Aug&eacute;, je m'appliquais plut&ocirc;t &agrave; identifier des modes de production susceptibles de se combiner dans une formation sociale ; la conceptualisation d'Althusser s'appliquait d'ailleurs facilement &agrave; la r&eacute;alit&eacute; du groupe&quot; &eacute;tudi&eacute;. Mais &quot;les interlocuteurs m'impos&egrave;rent vite un autre langage, et un d&eacute;tour par ce que je persistais &agrave; appeler &laquo; les superstructures&quot;. Le chercheur doit se laisser surprendre, et avoir la sagesse de suivre le mouvement, voir et entendre. C'est ainsi que l'articulation du syst&egrave;me religieux et du syst&egrave;me lignagier montre sa pr&eacute;&eacute;minence sur les relations &eacute;conomiques, dont le marxisme avait fait &quot;la domination en derni&egrave;re instance&quot;.</p>
<p>Le propos va encore plus loin puisqu'il permet &agrave; Aug&eacute; de nous replonger dans les difficult&eacute;s th&eacute;oriques de l'&eacute;poque, notamment les oppositions entre les structuralistes et les tenants de la tradition du lignage dans l'interpr&eacute;tation des cultures, et en particulier des ph&eacute;nom&egrave;nes de sorcellerie. C'est donc par ces analyses des rapports entre filiation et alliance que des enseignements de plus en plus f&eacute;conds se constituent. Entre autres choses ainsi expliqu&eacute;es, il devenait possible de comprendre une partie de l'histoire des &eacute;changes dans un cadre historique donn&eacute;. Et plus encore, puisque la relation faite par Aug&eacute; montre bien comment les relations de pouvoir se greffent ou enrichissent les relations d'&eacute;changes dans les soci&eacute;t&eacute;s.</p>
<p>Et le chercheur de pr&eacute;ciser : &quot;le syst&egrave;me de rapports de filiation et d'alliance &eacute;tait donc bien &eacute;loign&eacute; de ce qu'impliquait en apparence la th&eacute;orie&quot;. A quoi s'ajoute que l'on pouvait aussi d&eacute;couvrir que la traite transatlantique &quot;n'a &eacute;t&eacute; que le prolongement d'un syst&egrave;me pr&eacute;existant&quot;. De l&agrave; la conclusion : &quot;l'anthropologie fournit, on le voit, un instrument d'analyse critique de la soci&eacute;t&eacute; qui permet, au-del&agrave; des mots et des pr&eacute;jug&eacute;s de toutes sortes, de mieux saisir le fonctionnement r&eacute;el des rapports sociaux&quot;. La premi&egrave;re utilit&eacute; de l'anthropologue &quot;tient donc &agrave; l'exactitude avec laquelle il parvient &agrave; rendre compte de l'organisation symbolique d'un ensemble social&quot;, sachant toutefois qu'un ensemble de repr&eacute;sentations du monde ne constitue pas un trait&eacute; de philosophie, mais &quot;repose sur une s&eacute;rie d'observations empiriques et de mises en relation coh&eacute;rentes qui, r&eacute;capitul&eacute;es par un observateur ext&eacute;rieur, peuvent appara&icirc;tre comme faisant syst&egrave;me alors que dans la vie courante elles ne sont &eacute;voqu&eacute;es qu'&agrave; l'occasion d'&eacute;v&eacute;nements ponctuels et que leur syst&eacute;maticit&eacute; reste virtuelle&quot;.</p>
<p>Aug&eacute; pr&eacute;cise alors que le concept de &laquo; culture &raquo; a par cons&eacute;quent du &ecirc;tre r&eacute;&eacute;valu&eacute;. &quot;Culture &quot; n'&eacute;quivaut pas &agrave; un simple ensemble de repr&eacute;sentations. Une culture repr&eacute;sente et fonctionne simultan&eacute;ment. Elle ordonne et se d&eacute;ploie comme une &quot;id&eacute;o-logique&quot;. La propri&eacute;t&eacute; des rapports qui articulent une culture est qu'ils fonctionnent sans pour autant constituer un discours total et achev&eacute;. Ils sont toujours entendus d'abord comme &quot;normatifs et prescriptifs&quot;. Et ces normes sont command&eacute;es en dernier ressort par des prescriptions et des interdits de diverses natures. Parmi eux, par exemple, la logique des humeurs du corps, dont on trouve aussi des traces dans notre culture.</p>
<p>De ces travaux, Aug&eacute; tire un premier bilan conceptuel, par ailleurs d&eacute;pos&eacute; dans les ouvrages pr&eacute;c&eacute;dents celui-ci. Mais il revient ici sur un point : les cultures se ressemblent par les questions qu'elles posent, non par les r&eacute;ponses qu'elles fournissent, m&ecirc;me si concr&egrave;tement nous ne sommes confront&eacute;s qu'aux r&eacute;ponses. Le fond de ces questions, c'&eacute;tait les rapports espace/identit&eacute;, identit&eacute;/alt&eacute;rit&eacute;, temps/identit&eacute;, vie/mort, et aussi la question des pouvoirs des uns sur les autres. Mais cela n'est pas sans conduire aussi &agrave; des consid&eacute;rations pessimistes sur les cultures qui disparaissent.</p>
<p>Plus largement, il tire un bilan des capacit&eacute;s explicatives de l'anthropologie pour les figures contemporaines de la r&eacute;flexion. Ce que fait l'anthropologue, finalement, c'est de proposer sa lecture techniques des situations afin d'aider &agrave; les comprendre sous tous leurs aspects et dans toutes leurs dimensions, notamment par rapport aux crit&egrave;res de r&eacute;f&eacute;rence que sont &quot;la filiation et, plus g&eacute;n&eacute;ralement, l'inscription dans le temps, l'alliance et, plus g&eacute;n&eacute;ralement, l'inscription dans le corps social, la g&eacute;n&eacute;ration et, plus g&eacute;n&eacute;ralement, les solidarit&eacute;s li&eacute;es &agrave; l'&acirc;ge, enfin la r&eacute;sidence et, plus g&eacute;n&eacute;ralement, l'inscription dans l'espace&quot;. Faut-il saisir dans cette succession de &quot;plus g&eacute;n&eacute;ralement&quot; l'id&eacute;e d'un syst&egrave;me d'embo&icirc;tement passant du particulier au g&eacute;n&eacute;ral ? C'est possible. Disons en tout cas, que cela d&eacute;termine au moins les s&eacute;rie des chapitres qui conduit &agrave; la conclusion.</p>
<p>De l'espace, d'ailleurs, dont il est question maintenant, comme du temps, qui sera examin&eacute; par la suite, nous ne pouvons tout retenir. Aug&eacute; rappelle d'embl&eacute;e que espace et temps, qui furent chez les philosophes tant&ocirc;t une chose tant&ocirc;t une autre, sont &agrave; la fois l'objet et la mati&egrave;re de l'activit&eacute; symbolique, pour l'anthropologue. Et curieusement, on emprunte &agrave; ces cat&eacute;gories les &eacute;l&eacute;ments gr&acirc;ce auxquels on les ordonne : le haut et le bas, le proche et le lointain, la limite et le croisement, mais aussi, concernant le temps, le pass&eacute; et le futur, le retour et la r&eacute;p&eacute;tition, le d&eacute;but et la fin.</p>
<p>Une remarque concernant l'espace. L'anthropologue nous conduit dans un beau parcours de l'espace &agrave; travers les notions de paysage, de nuit, de paysage urbain, ... mais c'est pour mieux souligner que l'espace est aussi reli&eacute; &agrave; la question de la nature. Or, la nature est un objet symbolique. Nous savons bien &quot;que dans n'importe quelle soci&eacute;t&eacute;, l'ordre social et culturel commande la relation &agrave; la nature, que nommer, c'est classer, qu'une solitude absolue est impensable, que toute identit&eacute; se d&eacute;finit par rapport &agrave; une alt&eacute;rit&eacute;, et que le m&ecirc;me et l'autre&quot; sont &eacute;troitement reli&eacute;s dans le temps et dans l'espace.</p>
<p>Aug&eacute; rend claire simultan&eacute;ment l'id&eacute;e selon laquelle l'anthropologie facilite la remise en question des st&eacute;r&eacute;otypes. Et certainement des st&eacute;r&eacute;otypes de nos soci&eacute;t&eacute;s, moins vis-&agrave;-vis des autres, que relativement &agrave; elles-m&ecirc;mes. Dans les st&eacute;r&eacute;otypes les plus r&eacute;pandus, concernant l'espace, le lieu est &quot;pr&eacute;sent&eacute; comme forme achev&eacute;e du bonheur et de la r&eacute;alisation de soi&quot; (la maison, la f&eacute;licit&eacute;, le refuge). Il est m&ecirc;me &eacute;rig&eacute; en doctrine politique, puisque le rejet de l'&eacute;tranger est une fonction de la double conception et du lieu et de l'enracinement pr&eacute;tendument &quot;naturel&quot; dans un lieu. Et certes, les images de la s&eacute;dentarit&eacute; heureuse sont souvent con&ccedil;ues pour conjurer la peur de la solitude et de la mort. Comme elles fonctionnent sur le mode de l'exclusion. Elles conditionnent non moins notre mani&egrave;re de voyager, et notre rapport aux autres.</p>
<p>Le lecteur se souvient certainement d'une publication ant&eacute;rieure de l'auteur, ouvrant &agrave; une distinction entre les &quot;lieux&quot; et les &quot;non-lieux&quot;. Rappelons-en la substance. Aug&eacute; appelle &quot;lieu&quot; un espace sur lequel on peut lire ais&eacute;ment les relations sociales, du fait, notamment, des r&egrave;gles de r&eacute;sidence. Il d&eacute;clare &quot;non-lieu&quot; les espaces sur lesquels cette lecture n'est pas imm&eacute;diatement possible (par exemple un supermarch&eacute; ou un a&eacute;roport). Encore, l'auteur revient-il sur la question, comme en une sorte de bilan de ses travaux et de leur diffusion, pour souligner que, contrairement &agrave; de nombreuses retranscriptions un peu m&eacute;caniques de son propos, il n'existe pas de non-lieu absolu : &quot;la notion de non-lieu en g&eacute;n&eacute;ral est ambivalente et susceptible &agrave; la fois d'un rep&eacute;rage empirique et d'une d&eacute;finition th&eacute;orique &agrave; laquelle nulle r&eacute;alit&eacute; ne correspond int&eacute;gralement&quot;.</p>
<p>Mais sans doute plus pr&eacute;cis&eacute;ment encore, l'auteur sent bien la n&eacute;cessit&eacute; de revenir sur ces questions &agrave; partir de la perspective de la mondialisation. Nous sommes d&eacute;sormais oblig&eacute;s de repenser le local. Les modifications impos&eacute;es par les communications, par les TIC, par les moyens de faciliter la vie et les t&acirc;ches &agrave; accomplir, poussent &agrave; repenser la ville, ainsi que le logement. Et Aug&eacute; de nous signaler que &quot;la ville n'est pas un archipel&quot;. La preuve ? Ainsi consid&eacute;r&eacute;e, jadis, la ville est devenue invivable. &quot;On a n&eacute;glig&eacute; la n&eacute;cessit&eacute; de la relation sociale et du contact avec l'ext&eacute;rieur&quot;. Il n'en reste pas moins vrai que la ville fait partie int&eacute;grante de sa r&eacute;flexion, Y compris dans son &quot;stade actuel&quot;, puisque nous sentons arriver ce jour o&ugrave; la plan&egrave;te se pr&eacute;sentera comme un ensemble urbain unique et achev&eacute;. &quot;Nous commen&ccedil;ons aujourd'hui &agrave; la percevoir ainsi&quot;. Au demeurant, Aug&eacute; se r&eacute;clame plut&ocirc;t des travaux de Paul Virilio sur cette question que de ceux (plus actuels) de Michel Lussault.</p>
<p>Pour changer de terrain d'analyse, l'auteur s'int&eacute;resse ensuite aux peurs de l'avenir qui caract&eacute;risent non seulement nos soci&eacute;t&eacute;s, mais surtout les mentalit&eacute;s dans des soci&eacute;t&eacute;s de consommation qui se &quot;sentent&quot; menac&eacute;es. Par quoi ? Par les mouvements de population, par les migrations, par l'obligation sans doute aussi de partager. Mais si, en ce point, les analyses de Marc Aug&eacute; demeurent tr&egrave;s classiques, elles n'en ont pas moins le m&eacute;rite de rappeler : d'une part que les populations humaines ont toujours &eacute;t&eacute; en mouvement, d'autant que l'origine de l'homme se confond avec un effort incessant pour ma&icirc;triser l'espace en l'am&eacute;nageant, mais aussi en s'y d&eacute;pla&ccedil;ant. D'autre part que l'enracinement et l'immobilit&eacute; sont certes des th&egrave;mes de r&eacute;flexion, voire des th&egrave;mes politiques, mais ils ne recouvrent pas la r&eacute;alit&eacute; humaine. Et justement, le mouvement est facteur de d&eacute;couverte de l'alt&eacute;rit&eacute;, dont il r&eacute;sulte que &quot;il n'y a pas d'identit&eacute; sans alt&eacute;rit&eacute;, sans relation, une relation qui n'est en aucun cas exclusivement &eacute;conomique&quot;. Nul individu humain ne peut vivre isol&eacute;, encore moins se concevoir isol&eacute;, car la relation &agrave; autrui est essentielle &agrave; la d&eacute;finition et &agrave; la perception de l'identit&eacute; individuelle. D&egrave;s lors, avance Aug&eacute;, les migrants sont les h&eacute;ros des temps modernes : leur aventure &quot;prouve que l'on peut rompre avec les attaches du territoire et du terroir, s'affranchir des cultures enracin&eacute;es et se lancer dans une aventure purement individuelle&quot;.</p>
<p>Lorsqu'il souhaite d&eacute;boucher sur la question du temps, Aug&eacute; en passe par une relation tout &agrave; fait suggestive : celle des non-lieux et du temps. Il existe bien des temps morts de la vie sociale qui, pour partie, ont pour objectif de permettre &agrave; chacun de reprendre son souffle. Mais ce n'est pas le m&ecirc;me probl&egrave;me, concernant les non-lieux. D'autant que le non-lieu des uns peut &ecirc;tre le lieu des autres. Ainsi en va-t-il de l'avion qui est le lieu de travail de l'h&ocirc;tesse de l'air et du steward, mais un non-lieu pour les passagers. Il se situe donc &agrave; la rencontre du temps de travail des uns et du temps mort des autres.</p>
<p>Ainsi entr&eacute; dans la question du temps, il peut s'aventurer dans les nombreuses dimensions du temps humain et du temps social : anthropologie de la solitude dans nos soci&eacute;t&eacute;s, du tourisme et de l'attitude qui consiste, en faisant les &quot;morts sur le sable&quot;, &agrave; s'efforcer avant tout de ne pas voir l'histoire des autres pour continuer &agrave; ignorer qu'elle est aussi la sienne. Anthropologie aussi de la coexistence des temps, de la difficile conjonction des emplois du temps, des activit&eacute;s rituelles, changement d'&eacute;chelle qui affecte l'histoire des humains, ph&eacute;nom&egrave;nes de r&eacute;p&eacute;tition, ...</p>
<p>L'examen, qui par ailleurs pourrait ne jamais s'achever, trouve sa synth&egrave;se dans un dernier chapitre consacr&eacute; &agrave; la question des droits de l'homme. La question est d&eacute;battue depuis longtemps. Les D&eacute;clarations des droits de l'homme sont-elles r&eacute;ductibles &agrave; un type de culture, se niant alors en m&ecirc;me temps qu'elles se proclament ? Et surtout, sont-elles l'apanage d'un pays ou d'une culture en particulier, m&ecirc;me si, rappelle l'auteur, la D&eacute;claration des droits (celle de 1789) est dat&eacute;e et historiquement attach&eacute;e &agrave; la R&eacute;volution fran&ccedil;aise ? Sur ce plan la conception de l'anthropologue est certainement moins riche que pour les th&egrave;mes pr&eacute;c&eacute;dents, ne serait-ce que parce que cette veine &agrave; &eacute;t&eacute; plus fouill&eacute;e par les philosophes depuis 1789 (Hegel, Marx, Freud, Arendt, ...).</p>
<p>Convient-il de conclure ? Certainement pas. L'int&eacute;r&ecirc;t de l'ouvrage r&eacute;sidant dans la mise en &oelig;uvre du regard de l'anthropologue sur nos soci&eacute;t&eacute;s, nous ne pouvons que nous rallier &agrave; une lecture qui oblige le lecteur, page par page, &agrave; l'interroger sur des ph&eacute;nom&egrave;nes qu'il ne cesse, pour une bonne partie, de prendre pour &quot;naturels&quot;.</p>
<p>&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 177<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>La recherche des livres perdus</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6533-la_recherche_des_livres_perdus.htm</link>
         <description> Sous une tr&#232;s symptomatique couverture, dessin&#233;e par Rebecca Campbell (sans date), figurant un lecteur assis dans son fauteuil face &#224; une immense biblioth&#232;que (ce livre de Luc Fraisse porterait donc la vue du lecteur sur tous les livres de la &amp;ldquo;biblioth&#232;que&amp;rdquo; proustienne ?), cet ouvrage se donne pour t&#226;che d&amp;rsquo;&#233;clairer le palimpseste de la  Recherche , traitant, d&amp;rsquo;une certaine mani&#232;re, ce cycle romanesque comme un livre de livres, ici de livres de philosophie. &#13;&#10; &#192; qui en sommes-nous redevables ? &#192; Proust soi-m&#234;me qui a r&#233;form&#233; le roman. Souffrons donc maintenant qu&amp;rsquo;un autre auteur s&amp;rsquo;essaye &#224; &#233;lever un monument &#224; ce roman, qui consacre encore mieux le go&#251;t de ces romans qui ne pr&#233;tendent pas exister tout seul. &#192; quoi r&#233;pond aussi le souci l&#233;gitime de faire part d&amp;rsquo;une &#233;tude ou d&amp;rsquo;une th&#232;se qui montre avec bonheur que la doctrine de Proust n&amp;rsquo;est pas le fruit d&amp;rsquo;une g&#233;n&#233;ration spontan&#233;e, ou d&amp;rsquo;une cr&#233;ation  ex nihilo . &#13;&#10; N&#233;anmoins, compte tenu de l&amp;rsquo;&#233;paisseur de cet ouvrage, de l&amp;rsquo;abondance des tours et des pr&#233;cisions, et de la technicit&#233; qu&amp;rsquo;il d&#233;ploie, croyons-nous aussi autoris&#233;s &#224; prendre la libert&#233; de dissocier deux possibilit&#233;s de lecture. Si on est sp&#233;cialiste de Proust, ce livre r&#233;jouira le c&amp;oelig;ur, et ce sp&#233;cialiste jouira du plaisir que procure une &#233;tude aux go&#251;ts s&#251;rs et &#224; la capacit&#233; de faire d&amp;rsquo;un livre une ressource presque infinie pour d&#233;tailler un tel morceau d&amp;rsquo;architecture. Il faut donc le lire, s&amp;rsquo;en emparer et le traverser avec lenteur. Cela ne signifie pas que les autres lecteurs soient proscrits de ce parcours. Il est bon aussi de leur signaler l&amp;rsquo;ouvrage et de marquer pour eux les passages qu&amp;rsquo;une estime sinc&#232;re pour Proust &#233;crivain peut les porter &#224; chercher, afin de conforter leur approche de la  Recherche . C&amp;rsquo;est, d&amp;rsquo;ailleurs, plut&#244;t &#224; eux que nous allons adresser cette chronique qui ne peut, en aucun cas, donner lieu &#224; un autre livre. &#13;&#10; De la  Recherche , il convient tout de m&#234;me de rappeler qu&amp;rsquo;elle ne r&#233;p&#232;te pas ce que l&amp;rsquo;expression courante, le &amp;ldquo;temps perdu&amp;rdquo;, avance. Mais le fait est que dans la  Recherche , tout ce qui &#233;loigne le h&#233;ros de la cr&#233;ation litt&#233;raire et philosophique se nomme &amp;ldquo;temps perdu&amp;rdquo;, et l&amp;rsquo;acc&#232;s final &#224; une esth&#233;tique philosophique devant r&#233;gir la composition d&amp;rsquo;une &amp;oelig;uvre longue est appel&#233; &amp;ldquo;temps retrouv&#233;&amp;rdquo;. Simultan&#233;ment, la circularit&#233; de l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre se redouble du fait que le h&#233;ros cherche ce que le narrateur a trouv&#233;. Le r&#233;sultat est acquis. Ainsi Proust peut-il &#233;crire &#224; Jacques Rivi&#232;re : &amp;ldquo;Enfin je trouve un lecteur qui devine que mon livre est un ouvrage dogmatique et une construction.&amp;rdquo; Et cette circularit&#233; se divise en trois temps dialectiques : l&amp;rsquo;&#226;ge des noms ou les illusions de l&amp;rsquo;enfance, l&amp;rsquo;&#226;ge des mots ou les d&#233;sillusions de la maturit&#233;, et l&amp;rsquo;&#226;ge des choses ou les r&#233;v&#233;lations de l&amp;rsquo;art. &#13;&#10; Revenons au probl&#232;me pos&#233; par l&amp;rsquo;auteur, lequel concerne moins la question de savoir si Proust est philosophe (compte tenu de surcro&#238;t de ses &#233;tudes de lettres et de philosophie, &#224; la Sorbonne ; mais un &#233;crivain est-il r&#233;ductible &#224; ses &#233;tudes et le reflet de sa scolarit&#233; ?), que celle de savoir ce que signifie finalement l&amp;rsquo;inclusion de la philosophie dans un roman, qui n&amp;rsquo;en devient pas pour autant un roman philosophique. Cet aspect m&#233;rite &#224; lui seul une longue dissertation. Quant &#224; l&amp;rsquo;autre aspect, il requiert un examen pr&#233;cis de la mani&#232;re dont un contenu philosophique s&amp;rsquo;articule &#224; un roman. S&amp;rsquo;agissant sur ce plan d&amp;rsquo;une &amp;ldquo;op&#233;ration d&amp;rsquo;implication&amp;rdquo;, produisant des contenues dogmatiques &#224; implication romanesque, non sans que ces contenus se d&#233;robent sous la plume de l&amp;rsquo;auteur, parce que sa construction lui interdit d&amp;rsquo;afficher son dispositif dogmatique. Ainsi s&amp;rsquo;exprime Thierry Marchaisse &#224; propos de Proust. Et ce critique, dont les propos sont rapport&#233;s dans ce livre, amplifie le trait : le roman recouvrira donc la philosophie : les m&#233;tamorphoses subies par les personnages constituent la for&#234;t qui cache l&amp;rsquo;arbre, &#224; savoir l&amp;rsquo;auto-transformation du h&#233;ros en &#233;crivain qui dispose l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre en boucle par cette auto-formation continue &#224; l&amp;rsquo;art de lire et de vivre. &#13;&#10; &#201;videmment, sur le plan philosophique, on conna&#238;t les tr&#232;s nombreuses interrogations qui reviennent &#224; placer Henri Bergson et Proust sur le m&#234;me plan &#224; partir d&amp;rsquo;un soi-disant m&#234;me objet : le temps, quand on n&amp;rsquo;&#233;voque pas aussi la m&#233;moire ou la dur&#233;e. Bien s&#251;r, on pourrait dire, r&#233;trospectivement, que certains passages de l&amp;rsquo; Essai sur les donn&#233;es imm&#233;diates de la conscience  de Bergson (1889) co&#239;ncident avec ce qu&amp;rsquo;on a retenu de Proust d&amp;rsquo;une m&#233;moire sensible : &amp;ldquo;Je respire l&amp;rsquo;odeur d&amp;rsquo;une rose, et aussit&#244;t des souvenirs confus d&amp;rsquo;enfance me reviennent &#224; la m&#233;moire.&amp;rdquo; Et il est vrai que, depuis 1913, date de la parution du premier volume de la  Recherche , certains critiques litt&#233;raires ne cessent de rapprocher l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de Proust de celle de Bergson. Or les deux &amp;oelig;uvres, mais aussi les projets et leurs d&#233;veloppements, sont fonci&#232;rement diff&#233;rents. Si temps, m&#233;moire et dur&#233;e, demeurent des mots communs aux deux auteurs, ils n&amp;rsquo;ont, de l&amp;rsquo;un &#224; l&amp;rsquo;autre, aucune signification commune. Certes, il existe chez Proust des passages qui distinguent le temps mesurable (l&amp;rsquo;horloge) et le temps psychologique (la dur&#233;e). Mais le temps psychologique tel qu&amp;rsquo;il le d&#233;crit est loin de comporter tous les aspects de la dur&#233;e r&#233;elle de Bergson. &#192; cet &#233;gard, Joyce N. Megay, dans son texte  Proust et Bergson  en 1909 1  explicite parfaitement la diff&#233;rence entre la dur&#233;e, continuit&#233; indivisible, changement toujours adh&#233;rent &#224; lui-m&#234;me, et &#233;volution cr&#233;atrice irr&#233;versible, et le temps de Proust. Encore, comme nous allons le constater, l&amp;rsquo;auteur de l&amp;rsquo;ouvrage nuance-t-il ce d&#233;veloppement. &#13;&#10; L&amp;rsquo;auteur commence son ouvrage en r&#233;pertoriant les multiples perspectives ouvertes sur l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de Proust par diverses approches philosophiques. D&amp;rsquo;une certaine mani&#232;re, ramasser ainsi toutes les interpr&#233;tations de Proust &amp;ndash; philosophe, antiphilosophe, plagiaire, ou original &amp;ndash;, donne le vertige (il faut &#233;voquer, parmi les interpr&#232;tes les plus connus : Beckett, Vincent Descombes, Thierry Marchaisse). Proust aurait donc tout &#233;t&#233; : kantien, bergsonien, schellingien&amp;hellip; On trouve assur&#233;ment de tout dans la biblioth&#232;que interne de la Recherche. Mais en rester l&#224;, revient &#224; &#233;touffer la phrase de Proust sous les r&#233;f&#233;rences, pour autant qu&amp;rsquo;elles n&amp;rsquo;en disent pas plus, finalement, sur l&amp;rsquo;auteur de l&amp;rsquo;interpr&#233;tation que sur Proust. &#13;&#10; Ensuite, Fraisse d&#233;crit sa d&#233;marche : dans une premi&#232;re &#233;tape, il s&amp;rsquo;attache &#224; poser et d&#233;finir les conditions de l&amp;rsquo;&#233;clectisme philosophique de Proust. &#192; partir de la formation philosophique du romancier, il pr&#233;sente pleinement les sources de l&amp;rsquo;&#233;crivain (institutions fr&#233;quent&#233;es, programmes suivis, livres lus, cours entendus, revues connues), puis il justifie son id&#233;e d&amp;rsquo;un &#233;clectisme de Proust. Fort de cette comp&#233;tence philosophique r&#233;elle chez Proust, l&amp;rsquo;auteur convoque, en une deuxi&#232;me &#233;tape, ces sources afin de dessiner la mani&#232;re dont les composantes du cycle romanesque &#233;mergent. Ici viennent en avant le clivage temps perdu/temps retrouv&#233;, les notions de croyance et de loi, les th&#233;ories du langage, les conceptions de la m&#233;moire, la philosophie du sujet&amp;hellip; Enfin, dans un troisi&#232;me temps, l&amp;rsquo;auteur rend compte de la mani&#232;re dont Proust s&amp;rsquo;est attach&#233; plus sp&#233;cifiquement &#224; certains philosophes (Descartes, Leibniz, Schopenhauer, Ribot), mais aussi G. S&#233;ailles, G. Tarde et H. Bergson. &#13;&#10; Un chapitre entier est donc consacr&#233; &#224; l&amp;rsquo;approche de la philosophie par Proust. Il est passionnant, en ce qu&amp;rsquo;il reconstitue le savoir philosophique de Proust. L&amp;rsquo;auteur ne pr&#233;tendant pas trouver l&#224; la cause de la pr&#233;sence de la philosophie dans les romans de l&amp;rsquo;auteur entreprend tout de m&#234;me un vaste et pertinent tableau de l&amp;rsquo;enseignement de la philosophie &#224; l&amp;rsquo;&#233;poque de la terminale et de la licence du romancier. Son enqu&#234;te lui a permis de relever les cours encore trouvables, suivis par Proust, mais aussi les programmes de l&amp;rsquo;&#233;poque. Fort de l&amp;rsquo;id&#233;e, &#233;mise par Proust, selon laquelle &amp;ldquo;la litt&#233;rature n&amp;rsquo;a jamais jou&#233; de r&#244;le dans sa vie&amp;rdquo;, Fraisse peut aller droit &#224; son sujet. Au lyc&#233;e Condorcet (nom contemporain, autrefois lyc&#233;e Fontanes), Proust a pour professeur de philosophie A. Darlu, auquel il consacre des pages enti&#232;res. Ce premier mod&#232;le que Proust ne gommera jamais, lui a enseign&#233; des th&#232;mes et des &amp;oelig;uvres 2  dans des cours qui &#224; l&amp;rsquo;&#233;poque &#233;taient dict&#233;s par l&amp;rsquo;enseignant. Les manuels &#233;taient &#224; apprendre par c&amp;oelig;ur. Fraisse en d&#233;crit un 3 . Puis Proust passant &#224; l&amp;rsquo;universit&#233; (1893-1895), Fraisse nous propose un parcours semblable de cette autre institution. L&amp;rsquo;auteur de cet ouvrage a entrepris des fouilles gigantesques pour retrouver des cours et des r&#233;f&#233;rences de l&amp;rsquo;&#233;poque, prononc&#233;s dans une universit&#233; fort attach&#233;e &#224; dispenser le kantisme, tel que connu &#224; l&amp;rsquo;&#233;poque (depuis V. Cousin et C. Renouvier, et sur fond de querelle &amp;ldquo;philosophie fran&#231;aise&amp;rdquo; vs &amp;ldquo;philosophie allemande&amp;rdquo;). Il nous pousse &#224; la lecture des programmes, nous donne la liste des professeurs : G. S&#233;ailles, V. Brochard, E. Boutroux, V. Egger. Bref, tout un contexte s&amp;rsquo;&#233;claire qui ouvre de nombreuses perspectives. La v&#233;ritable atmosph&#232;re, la v&#233;ritable mouvance intellectuelle dans laquelle le cycle romanesque s&amp;rsquo;est d&#233;velopp&#233; est entre-aper&#231;ue. &#13;&#10; &#201;videmment, Fraisse en vient maintenant &#224; son axe : l&amp;rsquo;&#233;clectisme. Il traduit son approche par l&amp;rsquo;expression le &amp;ldquo;processus &#233;clectique&amp;rdquo;, ce qui donne plus d&amp;rsquo;ampleur &#224; l&amp;rsquo;analyse. Il en profite pour r&#233;gler un malentendu possible aux yeux des connaisseurs. En intitulant son ouvrage par le titre propos&#233; ci-dessus, il sait bien que l&amp;rsquo;on peut dresser l&amp;rsquo;oreille et y voir une allusion &#224; la philosophie de V. Cousin. Or, il n&amp;rsquo;entend pas &#233;clectisme, ici, en son sens technique, historique et professionnel. Son propos, en effet, est de d&#233;terminer, si possible, l&amp;rsquo;attitude g&#233;n&#233;rale du romancier vis-&#224;-vis de la philosophie. Et il utilise &#233;clectisme pour souligner que Proust ne s&amp;rsquo;inf&#233;ode &#224; aucun courant de la philosophie pr&#233;pond&#233;rant. Il faut donc tenir compte de deux &#233;l&#233;ments divergents : la constatation du r&#244;le majeur que la philosophie joue dans la cr&#233;ation romanesque, et l&amp;rsquo;impossibilit&#233; de rattacher la cr&#233;ation de Proust nomm&#233;ment &#224; un courant philosophique. L&amp;rsquo;id&#233;e centrale &#233;tant finalement que nous sommes plac&#233;s devant une &amp;oelig;uvre litt&#233;raire &amp;ldquo;o&#249; l&amp;rsquo;on ne peut identifier clairement ce qu&amp;rsquo;est devenu tout le patrimoine philosophique ingurgit&#233; par le licenci&#233; re&#231;u en 1895, ni la valeur et la situation des tr&#232;s nombreux reflets que l&amp;rsquo;on aper&#231;oit dans cette &amp;oelig;uvre des doctrines et syst&#232;mes les plus divers&amp;rdquo;. Pour les sp&#233;cialistes, au passage, Fraisse reconstitue une br&#232;ve histoire de l&amp;rsquo;&#233;clectisme sur laquelle nous passons. &#13;&#10; D&#233;sormais, Proust est sorti de ses &#233;tudes. Mais, montre l&amp;rsquo;auteur, l&amp;rsquo;ancien &#233;l&#232;ve de Darlu, l&amp;rsquo;ancien licenci&#233; de la Sorbonne, reste dans sa maturit&#233; un professionnel de la philosophie. Ses lettres attestent que ses souvenirs demeurent aussi pr&#233;cis que vari&#233;s. Et l&amp;rsquo;auteur de comparer des lettres adress&#233;es par Proust &#224; divers correspondants et ce qu&amp;rsquo;on sait de ses apprentissages. Proust met en effet &#224; contribution ses connaissances. Les th&#233;ories de Kant ont &#233;t&#233; m&#233;moris&#233;es. Il se souvient de lettres de Spinoza, d&amp;rsquo;ailleurs cit&#233;es dans un cours, chez S&#233;ailles et chez P. Janet. Il cite aussi G. Le Bon. La distinction entre le moi et le non-moi (selon Fichte, et sa reprise par Bergson), lui reste famili&#232;re. Mais ce n&amp;rsquo;est encore que l&amp;rsquo;&#233;poque de  Jean Santeuil . Encore ces travaux sont-ils r&#233;dig&#233;s par l&amp;rsquo;auteur de mani&#232;re pol&#233;mique, puisqu&amp;rsquo;il conteste l&amp;rsquo;id&#233;e selon laquelle Proust n&amp;rsquo;aurait d&#233;couvert la philosophie que tardivement. La querelle concerne &#233;videmment avant tout les sp&#233;cialistes. &#13;&#10; Il est temps de s&amp;rsquo;attaquer &#224; la  Recherche . Fraisse commence par rappeler &#224; la fois le d&#233;but du roman et les obstacles rencontr&#233;s &#224; la lecture de ces pages (par Gide, par exemple). Ces &#233;vocations de sommeil et de r&#234;ve, en effet, forment le r&#233;cit d&amp;rsquo;une gen&#232;se, celle de la pens&#233;e consciente, celle d&amp;rsquo;une &amp;oelig;uvre en gestation. Elles contiennent les &#233;l&#233;ments qui d&#233;terminent le roman entier, tout autant, par ailleurs, que des r&#233;p&#233;titions (P&#233;rec, Simon), ou des analyses plus r&#233;centes (G. Poulet, A. de Lattre). &#192; lire ces pages, explique l&amp;rsquo;auteur, il appara&#238;t que, compar&#233;es aux apprentissages de Proust, elles contiennent une sc&#232;ne d&amp;rsquo;ouverture qui est le th&#233;&#226;tre sous-jacent d&amp;rsquo;un nombre exceptionnel de d&#233;bats, concernant la nature et la naissance de la pens&#233;e, le rapport entre l&amp;rsquo;esprit et le corps, entre la pens&#233;e et l&amp;rsquo;espace, mais aussi la pens&#233;e et le temps. Ce sont ces aspects que le patrimoine philosophique permet d&amp;rsquo;&#233;clairer. S&amp;rsquo;y joue aussi tout l&amp;rsquo;enjeu de la psychologie contemporaine. La formation de Proust r&#233;v&#232;le les enjeux qui y sont enfouis. &#13;&#10; L&amp;rsquo;auteur montre alors comment la r&#233;f&#233;rence &#224; Ravaisson ( De l&amp;rsquo;habitude ) fournit le fond des premi&#232;res lignes de l&amp;rsquo;ouvrage. Mais aussi un cours de Darlu, le professeur de terminale cit&#233; ci-dessus. Fraisse d&#233;taille abondamment ce cours, portant sur l&amp;rsquo;&#233;veil de la conscience. Il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;&#233;veil, d&amp;rsquo;&#226;me sensitive, de situation du dormeur, du sommeil qui ajourne la s&#233;paration du moi et du non-moi. Nul ne conclut, bien s&#251;r, de cela &#224; quelque plagiat. C&amp;rsquo;est le risque de la concision de ce compte rendu. L&amp;rsquo;auteur ne travaille pas sur cet axe. Il s&amp;rsquo;agit de formation et de cr&#233;ation litt&#233;raire. &#13;&#10; Pour insister sur un point qui int&#233;ressera plus franchement tous les lecteurs de ce compte rendu, Fraisse aboutit &#233;videmment au commentaire n&#233;cessaire de la question de la r&#233;miniscence chez Proust. Chacun conna&#238;t les passages de la  Recherche  sur lesquels beaucoup se sont focalis&#233;s (la petite madeleine, Combray, la grand-m&#232;re). Heureusement, l&amp;rsquo;auteur de cet ouvrage, ne proc&#232;de pas ainsi. Mais il fallait bien tout de m&#234;me &#233;voquer ce point, qui nous vaut une r&#233;trospection historique (dans l&amp;rsquo;histoire de la philosophie) sur la question de la rem&#233;moration, de la r&#233;miniscence, de la m&#233;moire (d&#233;but p. 389, et reprise plus compl&#232;te p. 561 sq.). Proust d&#233;sarticule la question traditionnelle de savoir o&#249; restent les souvenirs quand ils ne sont pas rappel&#233;s par la m&#233;moire. Fraisse reprend le d&#233;bat en son enti&#232;ret&#233; : les deux m&#233;moires de Proust, sa notion de r&#233;miniscence involontaire (probl&#232;me repris aussi en p. 1050), le moindre traitement de la m&#233;moire volontaire, le rapport avec Leibniz&amp;hellip; &#13;&#10; C&amp;rsquo;est ensuite toute la troisi&#232;me partie de l&amp;rsquo;ouvrage qui op&#232;re les synth&#232;ses les plus productives, pour des &#233;tudiants par exemple, lecteurs de Proust. Intitul&#233;e &amp;ldquo;Devenir romancier&amp;rdquo;, elle s&amp;rsquo;int&#233;resse en premier lieu aux id&#233;es romanesques extraites de la lecture directe, partielle ou compl&#232;te d&amp;rsquo;un certain nombre de philosophes. Ce sont Descartes (et les &#233;ditions qui ont &#233;t&#233; lues par Proust, ici r&#233;pertori&#233;es), Leibniz, qui viennent ici en avant. Mais aussi Schopenhauer. L&amp;rsquo;auteur se sert de la correspondance avec Anna de Noailles pour &#233;clairer certains points concernant les rapports de Proust et de ce philosophe, mais c&amp;rsquo;est pour conclure que cette lecture n&amp;rsquo;aboutit pas &#224; justifier les grandes d&#233;cisions constructives de Proust. De m&#234;me, tout le contexte des d&#233;bats esth&#233;tiques, notamment autour de J. Ruskin, est reconstitu&#233; (engageant, par ailleurs, une r&#233;flexion sur un philosophe dont on parle peu de nos jours : J.-M. Guyau). &#13;&#10; C&amp;rsquo;est en ce point que revient le rapport Proust-Bergson. Autour de lui tellement de choses, et de toutes veines, ont &#233;t&#233; &#233;crites, que l&amp;rsquo;auteur doit parcourir un maquis de textes et de formules. Quant &#224; lui et &#224; sa mani&#232;re d&amp;rsquo;approcher ce rapport, il est beaucoup plus fin et plus circonspect que beaucoup, d&#233;duisant de ses lectures que ce rapport se joue moins dans les transferts d&amp;rsquo;id&#233;es, que dans la communaut&#233; de vocabulaire avec l&amp;rsquo;&#233;poque. Et surtout, les concordances s&amp;rsquo;effectuent ailleurs que dans les d&#233;tails habituellement re&#231;us. Il pr&#233;cise mieux encore. La critique a abondamment d&#233;j&#224; discut&#233; la question des rapports liant le roman de Proust &#224; la philosophie de Bergson. Sans parvenir &#224; un r&#233;sultat concluant. Aucun ridicule, &#233;crit-il toutefois, n&amp;rsquo;est attach&#233; &#224; cette aporie. La question est extr&#234;mement complexe. &#13;&#10; Il d&#233;cide donc de la reprendre enti&#232;rement, en repartant d&amp;rsquo;abord du fait que Proust et Bergson &#233;taient cousins par alliance (Proust fut gar&#231;on d&amp;rsquo;honneur &#224; son mariage). Puis il examine ce rapport au travers de faits concrets : l&amp;rsquo;estime personnelle des deux personnages, les rencontres, les moments de reconnaissance, les controverses semi-publiques, et les connivences souterraines. Durant ses ann&#233;es de formation, Proust a lu du Bergson (notamment des discours), et il restera pendant plus d&amp;rsquo;une dizaine d&amp;rsquo;ann&#233;es tout d&amp;rsquo;admiration pour cet a&#238;n&#233;. Sans doute fut-il sensible &#224; ce propos de ce dernier : &amp;ldquo;Peut-&#234;tre une loi naturelle et n&#233;cessaire veut-elle que notre esprit commence par accepter les id&#233;es toutes faites et vive dans une esp&#232;ce de tutelle, en attendant l&amp;rsquo;acte de volont&#233;, toujours ajourn&#233; chez quelques-uns, par lequel il se ressaisira lui-m&#234;me.&amp;rdquo; Mais des diff&#233;rences de plus en plus marqu&#233;es se font jour ; m&#234;me si Proust assiste &#224; la le&#231;on inaugurale du Coll&#232;ge de France de Bergson (chacun sachant qu&amp;rsquo;on en aurait aim&#233; la relation par Proust au moins puisque ce texte de Bergson a totalement disparu de la biblioth&#232;que du Coll&#232;ge). Quelques anecdotes aidant, Fraisse dessine le caract&#232;re de Bergson, relativement au regard de Proust. Puis vient la grande confrontation, ou ce que l&amp;rsquo;auteur appelle le &amp;ldquo;bergsonisme souterrain de la pens&#233;e de Proust&amp;rdquo; 4 , confrontation d&amp;rsquo;autant plus in&#233;luctable que l&amp;rsquo;on parle de Bergson partout dans la presse de l&amp;rsquo;&#233;poque (1912). Proust lit Le Figaro, dans lequel Bergson est constamment &#224; l&amp;rsquo;honneur, on le fait parler, on parle &#224; sa place, on imagine ce qu&amp;rsquo;il aurait pens&#233; de (ceci ou cela). Et c&amp;rsquo;est aussi dans ce cadre que commence un d&#233;bat pour savoir en quoi la  Recherche  constitue un &amp;ldquo;roman bergsonien&amp;rdquo; (l&amp;rsquo;expression vient de Proust soi-m&#234;me, prononc&#233;e dans une interview du journal  Le Temps ). &#13;&#10; L&amp;rsquo;auteur construit sur cette question un dossier incontournable tant pour les sp&#233;cialistes que pour les lecteurs habituels de Proust. Mais il encadre son propos de nombreuses pr&#233;cautions, dont la premi&#232;re consiste &#224; se demander en quoi consisterait le geste de mettre en roman la philosophie de Bergson. Toutes questions, il en est d&amp;rsquo;autres, qui &#233;claircissent le d&#233;bat ou du moins les termes du d&#233;bat. Disons au minimum qu&amp;rsquo;elles &#233;clairent les propos cit&#233;s dans lesquels on peut lire parfois des tentatives pour tirer la  Recherche  implicitement vers la philosophie de Bergson, ou parfois, inversement, pour l&amp;rsquo;en d&#233;douaner. Cette partie du dossier est &#224; lire de tr&#232;s pr&#232;s. &#13;&#10; Nous sommes bien conscients de n&amp;rsquo;avoir r&#233;alis&#233; qu&amp;rsquo;une esquisse de l&amp;rsquo;essentiel de ce qui est contenu dans cet ouvrage. Nonobstant la difficult&#233; constitu&#233;e par son &#233;paisseur, aux yeux certainement de beaucoup, il est ais&#233; de l&amp;rsquo;aborder &#224; quelque niveau, ou dans quelque partie que ce soit. Il est possible aussi de ne se pencher que sur tel ou tel passage, en puisant dans l&amp;rsquo;index et dans une table des mati&#232;res extr&#234;mement d&#233;taill&#233;e, si l&amp;rsquo;on veut approfondir sa connaissance de la  Recherche . L&amp;rsquo;ouvrage a en tout cas mis au jour l&amp;rsquo;&#233;clectisme philosophique de Proust, celui qui est mis en acte dans la  Recherche . Mais l&amp;rsquo;auteur ne veut pas terminer son ouvrage sans tenter de r&#233;pondre encore &#224; une derni&#232;re question : pourquoi la  Recherche  refl&#232;te-t-elle un &#233;clectisme aussi vari&#233; et &#233;tendu ? Cet &#233;clectisme est-il un &#233;tat de fait ou le fruit d&amp;rsquo;un projet ? Et finalement, quel r&#244;le joue au juste la philosophie dans ce roman ? &#13;&#10; Par prudence, l&amp;rsquo;auteur ajoute pour terminer sa somme que nul ne saurait non plus aller m&#233;caniquement des philosophes lus ou fr&#233;quent&#233;s &#224; la  Recherche . Lui-m&#234;me ne l&amp;rsquo;a ni fait, ni pr&#233;tendu. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 -  Bulletin de la Soci&#233;t&#233; des amis de Marcel Proust et des amis de Combray , n&#176; 25, 1975 2 - liste p. 90 3 - p. 123 4 - p. 1047 </description>
         <pubDate>05/11/13 23:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-6533-la_recherche_des_livres_perdus.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Sous une tr&egrave;s symptomatique couverture, dessin&eacute;e par Rebecca Campbell (sans date), figurant un lecteur assis dans son fauteuil face &agrave; une immense biblioth&egrave;que (ce livre de Luc Fraisse porterait donc la vue du lecteur sur tous les livres de la &ldquo;biblioth&egrave;que&rdquo; proustienne ?), cet ouvrage se donne pour t&acirc;che d&rsquo;&eacute;clairer le palimpseste de la <em>Recherche</em>, traitant, d&rsquo;une certaine mani&egrave;re, ce cycle romanesque comme un livre de livres, ici de livres de philosophie.</p>
<p>&Agrave; qui en sommes-nous redevables ? &Agrave; Proust soi-m&ecirc;me qui a r&eacute;form&eacute; le roman. Souffrons donc maintenant qu&rsquo;un autre auteur s&rsquo;essaye &agrave; &eacute;lever un monument &agrave; ce roman, qui consacre encore mieux le go&ucirc;t de ces romans qui ne pr&eacute;tendent pas exister tout seul. &Agrave; quoi r&eacute;pond aussi le souci l&eacute;gitime de faire part d&rsquo;une &eacute;tude ou d&rsquo;une th&egrave;se qui montre avec bonheur que la doctrine de Proust n&rsquo;est pas le fruit d&rsquo;une g&eacute;n&eacute;ration spontan&eacute;e, ou d&rsquo;une cr&eacute;ation <em>ex nihilo</em>.</p>
<p>N&eacute;anmoins, compte tenu de l&rsquo;&eacute;paisseur de cet ouvrage, de l&rsquo;abondance des tours et des pr&eacute;cisions, et de la technicit&eacute; qu&rsquo;il d&eacute;ploie, croyons-nous aussi autoris&eacute;s &agrave; prendre la libert&eacute; de dissocier deux possibilit&eacute;s de lecture. Si on est sp&eacute;cialiste de Proust, ce livre r&eacute;jouira le c&oelig;ur, et ce sp&eacute;cialiste jouira du plaisir que procure une &eacute;tude aux go&ucirc;ts s&ucirc;rs et &agrave; la capacit&eacute; de faire d&rsquo;un livre une ressource presque infinie pour d&eacute;tailler un tel morceau d&rsquo;architecture. Il faut donc le lire, s&rsquo;en emparer et le traverser avec lenteur. Cela ne signifie pas que les autres lecteurs soient proscrits de ce parcours. Il est bon aussi de leur signaler l&rsquo;ouvrage et de marquer pour eux les passages qu&rsquo;une estime sinc&egrave;re pour Proust &eacute;crivain peut les porter &agrave; chercher, afin de conforter leur approche de la <em>Recherche</em>. C&rsquo;est, d&rsquo;ailleurs, plut&ocirc;t &agrave; eux que nous allons adresser cette chronique qui ne peut, en aucun cas, donner lieu &agrave; un autre livre.</p>
<p>De la <em>Recherche</em>, il convient tout de m&ecirc;me de rappeler qu&rsquo;elle ne r&eacute;p&egrave;te pas ce que l&rsquo;expression courante, le &ldquo;temps perdu&rdquo;, avance. Mais le fait est que dans la <em>Recherche</em>, tout ce qui &eacute;loigne le h&eacute;ros de la cr&eacute;ation litt&eacute;raire et philosophique se nomme &ldquo;temps perdu&rdquo;, et l&rsquo;acc&egrave;s final &agrave; une esth&eacute;tique philosophique devant r&eacute;gir la composition d&rsquo;une &oelig;uvre longue est appel&eacute; &ldquo;temps retrouv&eacute;&rdquo;. Simultan&eacute;ment, la circularit&eacute; de l&rsquo;&oelig;uvre se redouble du fait que le h&eacute;ros cherche ce que le narrateur a trouv&eacute;. Le r&eacute;sultat est acquis. Ainsi Proust peut-il &eacute;crire &agrave; Jacques Rivi&egrave;re : &ldquo;Enfin je trouve un lecteur qui devine que mon livre est un ouvrage dogmatique et une construction.&rdquo; Et cette circularit&eacute; se divise en trois temps dialectiques : l&rsquo;&acirc;ge des noms ou les illusions de l&rsquo;enfance, l&rsquo;&acirc;ge des mots ou les d&eacute;sillusions de la maturit&eacute;, et l&rsquo;&acirc;ge des choses ou les r&eacute;v&eacute;lations de l&rsquo;art.</p>
<p>Revenons au probl&egrave;me pos&eacute; par l&rsquo;auteur, lequel concerne moins la question de savoir si Proust est philosophe (compte tenu de surcro&icirc;t de ses &eacute;tudes de lettres et de philosophie, &agrave; la Sorbonne ; mais un &eacute;crivain est-il r&eacute;ductible &agrave; ses &eacute;tudes et le reflet de sa scolarit&eacute; ?), que celle de savoir ce que signifie finalement l&rsquo;inclusion de la philosophie dans un roman, qui n&rsquo;en devient pas pour autant un roman philosophique. Cet aspect m&eacute;rite &agrave; lui seul une longue dissertation. Quant &agrave; l&rsquo;autre aspect, il requiert un examen pr&eacute;cis de la mani&egrave;re dont un contenu philosophique s&rsquo;articule &agrave; un roman. S&rsquo;agissant sur ce plan d&rsquo;une &ldquo;op&eacute;ration d&rsquo;implication&rdquo;, produisant des contenues dogmatiques &agrave; implication romanesque, non sans que ces contenus se d&eacute;robent sous la plume de l&rsquo;auteur, parce que sa construction lui interdit d&rsquo;afficher son dispositif dogmatique. Ainsi s&rsquo;exprime Thierry Marchaisse &agrave; propos de Proust. Et ce critique, dont les propos sont rapport&eacute;s dans ce livre, amplifie le trait : le roman recouvrira donc la philosophie : les m&eacute;tamorphoses subies par les personnages constituent la for&ecirc;t qui cache l&rsquo;arbre, &agrave; savoir l&rsquo;auto-transformation du h&eacute;ros en &eacute;crivain qui dispose l&rsquo;&oelig;uvre en boucle par cette auto-formation continue &agrave; l&rsquo;art de lire et de vivre.</p>
<p>&Eacute;videmment, sur le plan philosophique, on conna&icirc;t les tr&egrave;s nombreuses interrogations qui reviennent &agrave; placer Henri Bergson et Proust sur le m&ecirc;me plan &agrave; partir d&rsquo;un soi-disant m&ecirc;me objet : le temps, quand on n&rsquo;&eacute;voque pas aussi la m&eacute;moire ou la dur&eacute;e. Bien s&ucirc;r, on pourrait dire, r&eacute;trospectivement, que certains passages de l&rsquo;<em>Essai sur les donn&eacute;es imm&eacute;diates de la conscience</em> de Bergson (1889) co&iuml;ncident avec ce qu&rsquo;on a retenu de Proust d&rsquo;une m&eacute;moire sensible : &ldquo;Je respire l&rsquo;odeur d&rsquo;une rose, et aussit&ocirc;t des souvenirs confus d&rsquo;enfance me reviennent &agrave; la m&eacute;moire.&rdquo; Et il est vrai que, depuis 1913, date de la parution du premier volume de la <em>Recherche</em>, certains critiques litt&eacute;raires ne cessent de rapprocher l&rsquo;&oelig;uvre de Proust de celle de Bergson. Or les deux &oelig;uvres, mais aussi les projets et leurs d&eacute;veloppements, sont fonci&egrave;rement diff&eacute;rents. Si temps, m&eacute;moire et dur&eacute;e, demeurent des mots communs aux deux auteurs, ils n&rsquo;ont, de l&rsquo;un &agrave; l&rsquo;autre, aucune signification commune. Certes, il existe chez Proust des passages qui distinguent le temps mesurable (l&rsquo;horloge) et le temps psychologique (la dur&eacute;e). Mais le temps psychologique tel qu&rsquo;il le d&eacute;crit est loin de comporter tous les aspects de la dur&eacute;e r&eacute;elle de Bergson. &Agrave; cet &eacute;gard, Joyce N. Megay, dans son texte <em>Proust et Bergson</em> en 1909<sup>1</sup> explicite parfaitement la diff&eacute;rence entre la dur&eacute;e, continuit&eacute; indivisible, changement toujours adh&eacute;rent &agrave; lui-m&ecirc;me, et &eacute;volution cr&eacute;atrice irr&eacute;versible, et le temps de Proust. Encore, comme nous allons le constater, l&rsquo;auteur de l&rsquo;ouvrage nuance-t-il ce d&eacute;veloppement.</p>
<p>L&rsquo;auteur commence son ouvrage en r&eacute;pertoriant les multiples perspectives ouvertes sur l&rsquo;&oelig;uvre de Proust par diverses approches philosophiques. D&rsquo;une certaine mani&egrave;re, ramasser ainsi toutes les interpr&eacute;tations de Proust &ndash; philosophe, antiphilosophe, plagiaire, ou original &ndash;, donne le vertige (il faut &eacute;voquer, parmi les interpr&egrave;tes les plus connus : Beckett, Vincent Descombes, Thierry Marchaisse). Proust aurait donc tout &eacute;t&eacute; : kantien, bergsonien, schellingien&hellip; On trouve assur&eacute;ment de tout dans la biblioth&egrave;que interne de la Recherche. Mais en rester l&agrave;, revient &agrave; &eacute;touffer la phrase de Proust sous les r&eacute;f&eacute;rences, pour autant qu&rsquo;elles n&rsquo;en disent pas plus, finalement, sur l&rsquo;auteur de l&rsquo;interpr&eacute;tation que sur Proust.</p>
<p>Ensuite, Fraisse d&eacute;crit sa d&eacute;marche : dans une premi&egrave;re &eacute;tape, il s&rsquo;attache &agrave; poser et d&eacute;finir les conditions de l&rsquo;&eacute;clectisme philosophique de Proust. &Agrave; partir de la formation philosophique du romancier, il pr&eacute;sente pleinement les sources de l&rsquo;&eacute;crivain (institutions fr&eacute;quent&eacute;es, programmes suivis, livres lus, cours entendus, revues connues), puis il justifie son id&eacute;e d&rsquo;un &eacute;clectisme de Proust. Fort de cette comp&eacute;tence philosophique r&eacute;elle chez Proust, l&rsquo;auteur convoque, en une deuxi&egrave;me &eacute;tape, ces sources afin de dessiner la mani&egrave;re dont les composantes du cycle romanesque &eacute;mergent. Ici viennent en avant le clivage temps perdu/temps retrouv&eacute;, les notions de croyance et de loi, les th&eacute;ories du langage, les conceptions de la m&eacute;moire, la philosophie du sujet&hellip; Enfin, dans un troisi&egrave;me temps, l&rsquo;auteur rend compte de la mani&egrave;re dont Proust s&rsquo;est attach&eacute; plus sp&eacute;cifiquement &agrave; certains philosophes (Descartes, Leibniz, Schopenhauer, Ribot), mais aussi G. S&eacute;ailles, G. Tarde et H. Bergson.</p>
<p>Un chapitre entier est donc consacr&eacute; &agrave; l&rsquo;approche de la philosophie par Proust. Il est passionnant, en ce qu&rsquo;il reconstitue le savoir philosophique de Proust. L&rsquo;auteur ne pr&eacute;tendant pas trouver l&agrave; la cause de la pr&eacute;sence de la philosophie dans les romans de l&rsquo;auteur entreprend tout de m&ecirc;me un vaste et pertinent tableau de l&rsquo;enseignement de la philosophie &agrave; l&rsquo;&eacute;poque de la terminale et de la licence du romancier. Son enqu&ecirc;te lui a permis de relever les cours encore trouvables, suivis par Proust, mais aussi les programmes de l&rsquo;&eacute;poque. Fort de l&rsquo;id&eacute;e, &eacute;mise par Proust, selon laquelle &ldquo;la litt&eacute;rature n&rsquo;a jamais jou&eacute; de r&ocirc;le dans sa vie&rdquo;, Fraisse peut aller droit &agrave; son sujet. Au lyc&eacute;e Condorcet (nom contemporain, autrefois lyc&eacute;e Fontanes), Proust a pour professeur de philosophie A. Darlu, auquel il consacre des pages enti&egrave;res. Ce premier mod&egrave;le que Proust ne gommera jamais, lui a enseign&eacute; des th&egrave;mes et des &oelig;uvres<sup>2</sup> dans des cours qui &agrave; l&rsquo;&eacute;poque &eacute;taient dict&eacute;s par l&rsquo;enseignant. Les manuels &eacute;taient &agrave; apprendre par c&oelig;ur. Fraisse en d&eacute;crit un<sup>3</sup>. Puis Proust passant &agrave; l&rsquo;universit&eacute; (1893-1895), Fraisse nous propose un parcours semblable de cette autre institution. L&rsquo;auteur de cet ouvrage a entrepris des fouilles gigantesques pour retrouver des cours et des r&eacute;f&eacute;rences de l&rsquo;&eacute;poque, prononc&eacute;s dans une universit&eacute; fort attach&eacute;e &agrave; dispenser le kantisme, tel que connu &agrave; l&rsquo;&eacute;poque (depuis V. Cousin et C. Renouvier, et sur fond de querelle &ldquo;philosophie fran&ccedil;aise&rdquo; vs &ldquo;philosophie allemande&rdquo;). Il nous pousse &agrave; la lecture des programmes, nous donne la liste des professeurs : G. S&eacute;ailles, V. Brochard, E. Boutroux, V. Egger. Bref, tout un contexte s&rsquo;&eacute;claire qui ouvre de nombreuses perspectives. La v&eacute;ritable atmosph&egrave;re, la v&eacute;ritable mouvance intellectuelle dans laquelle le cycle romanesque s&rsquo;est d&eacute;velopp&eacute; est entre-aper&ccedil;ue.</p>
<p>&Eacute;videmment, Fraisse en vient maintenant &agrave; son axe : l&rsquo;&eacute;clectisme. Il traduit son approche par l&rsquo;expression le &ldquo;processus &eacute;clectique&rdquo;, ce qui donne plus d&rsquo;ampleur &agrave; l&rsquo;analyse. Il en profite pour r&eacute;gler un malentendu possible aux yeux des connaisseurs. En intitulant son ouvrage par le titre propos&eacute; ci-dessus, il sait bien que l&rsquo;on peut dresser l&rsquo;oreille et y voir une allusion &agrave; la philosophie de V. Cousin. Or, il n&rsquo;entend pas &eacute;clectisme, ici, en son sens technique, historique et professionnel. Son propos, en effet, est de d&eacute;terminer, si possible, l&rsquo;attitude g&eacute;n&eacute;rale du romancier vis-&agrave;-vis de la philosophie. Et il utilise &eacute;clectisme pour souligner que Proust ne s&rsquo;inf&eacute;ode &agrave; aucun courant de la philosophie pr&eacute;pond&eacute;rant. Il faut donc tenir compte de deux &eacute;l&eacute;ments divergents : la constatation du r&ocirc;le majeur que la philosophie joue dans la cr&eacute;ation romanesque, et l&rsquo;impossibilit&eacute; de rattacher la cr&eacute;ation de Proust nomm&eacute;ment &agrave; un courant philosophique. L&rsquo;id&eacute;e centrale &eacute;tant finalement que nous sommes plac&eacute;s devant une &oelig;uvre litt&eacute;raire &ldquo;o&ugrave; l&rsquo;on ne peut identifier clairement ce qu&rsquo;est devenu tout le patrimoine philosophique ingurgit&eacute; par le licenci&eacute; re&ccedil;u en 1895, ni la valeur et la situation des tr&egrave;s nombreux reflets que l&rsquo;on aper&ccedil;oit dans cette &oelig;uvre des doctrines et syst&egrave;mes les plus divers&rdquo;. Pour les sp&eacute;cialistes, au passage, Fraisse reconstitue une br&egrave;ve histoire de l&rsquo;&eacute;clectisme sur laquelle nous passons.</p>
<p>D&eacute;sormais, Proust est sorti de ses &eacute;tudes. Mais, montre l&rsquo;auteur, l&rsquo;ancien &eacute;l&egrave;ve de Darlu, l&rsquo;ancien licenci&eacute; de la Sorbonne, reste dans sa maturit&eacute; un professionnel de la philosophie. Ses lettres attestent que ses souvenirs demeurent aussi pr&eacute;cis que vari&eacute;s. Et l&rsquo;auteur de comparer des lettres adress&eacute;es par Proust &agrave; divers correspondants et ce qu&rsquo;on sait de ses apprentissages. Proust met en effet &agrave; contribution ses connaissances. Les th&eacute;ories de Kant ont &eacute;t&eacute; m&eacute;moris&eacute;es. Il se souvient de lettres de Spinoza, d&rsquo;ailleurs cit&eacute;es dans un cours, chez S&eacute;ailles et chez P. Janet. Il cite aussi G. Le Bon. La distinction entre le moi et le non-moi (selon Fichte, et sa reprise par Bergson), lui reste famili&egrave;re. Mais ce n&rsquo;est encore que l&rsquo;&eacute;poque de <em>Jean Santeuil</em>. Encore ces travaux sont-ils r&eacute;dig&eacute;s par l&rsquo;auteur de mani&egrave;re pol&eacute;mique, puisqu&rsquo;il conteste l&rsquo;id&eacute;e selon laquelle Proust n&rsquo;aurait d&eacute;couvert la philosophie que tardivement. La querelle concerne &eacute;videmment avant tout les sp&eacute;cialistes.</p>
<p>Il est temps de s&rsquo;attaquer &agrave; la <em>Recherche</em>. Fraisse commence par rappeler &agrave; la fois le d&eacute;but du roman et les obstacles rencontr&eacute;s &agrave; la lecture de ces pages (par Gide, par exemple). Ces &eacute;vocations de sommeil et de r&ecirc;ve, en effet, forment le r&eacute;cit d&rsquo;une gen&egrave;se, celle de la pens&eacute;e consciente, celle d&rsquo;une &oelig;uvre en gestation. Elles contiennent les &eacute;l&eacute;ments qui d&eacute;terminent le roman entier, tout autant, par ailleurs, que des r&eacute;p&eacute;titions (P&eacute;rec, Simon), ou des analyses plus r&eacute;centes (G. Poulet, A. de Lattre). &Agrave; lire ces pages, explique l&rsquo;auteur, il appara&icirc;t que, compar&eacute;es aux apprentissages de Proust, elles contiennent une sc&egrave;ne d&rsquo;ouverture qui est le th&eacute;&acirc;tre sous-jacent d&rsquo;un nombre exceptionnel de d&eacute;bats, concernant la nature et la naissance de la pens&eacute;e, le rapport entre l&rsquo;esprit et le corps, entre la pens&eacute;e et l&rsquo;espace, mais aussi la pens&eacute;e et le temps. Ce sont ces aspects que le patrimoine philosophique permet d&rsquo;&eacute;clairer. S&rsquo;y joue aussi tout l&rsquo;enjeu de la psychologie contemporaine. La formation de Proust r&eacute;v&egrave;le les enjeux qui y sont enfouis.</p>
<p>L&rsquo;auteur montre alors comment la r&eacute;f&eacute;rence &agrave; Ravaisson (<em>De l&rsquo;habitude</em>) fournit le fond des premi&egrave;res lignes de l&rsquo;ouvrage. Mais aussi un cours de Darlu, le professeur de terminale cit&eacute; ci-dessus. Fraisse d&eacute;taille abondamment ce cours, portant sur l&rsquo;&eacute;veil de la conscience. Il s&rsquo;agit d&rsquo;&eacute;veil, d&rsquo;&acirc;me sensitive, de situation du dormeur, du sommeil qui ajourne la s&eacute;paration du moi et du non-moi. Nul ne conclut, bien s&ucirc;r, de cela &agrave; quelque plagiat. C&rsquo;est le risque de la concision de ce compte rendu. L&rsquo;auteur ne travaille pas sur cet axe. Il s&rsquo;agit de formation et de cr&eacute;ation litt&eacute;raire.</p>
<p>Pour insister sur un point qui int&eacute;ressera plus franchement tous les lecteurs de ce compte rendu, Fraisse aboutit &eacute;videmment au commentaire n&eacute;cessaire de la question de la r&eacute;miniscence chez Proust. Chacun conna&icirc;t les passages de la <em>Recherche </em>sur lesquels beaucoup se sont focalis&eacute;s (la petite madeleine, Combray, la grand-m&egrave;re). Heureusement, l&rsquo;auteur de cet ouvrage, ne proc&egrave;de pas ainsi. Mais il fallait bien tout de m&ecirc;me &eacute;voquer ce point, qui nous vaut une r&eacute;trospection historique (dans l&rsquo;histoire de la philosophie) sur la question de la rem&eacute;moration, de la r&eacute;miniscence, de la m&eacute;moire (d&eacute;but p. 389, et reprise plus compl&egrave;te p. 561 sq.). Proust d&eacute;sarticule la question traditionnelle de savoir o&ugrave; restent les souvenirs quand ils ne sont pas rappel&eacute;s par la m&eacute;moire. Fraisse reprend le d&eacute;bat en son enti&egrave;ret&eacute; : les deux m&eacute;moires de Proust, sa notion de r&eacute;miniscence involontaire (probl&egrave;me repris aussi en p. 1050), le moindre traitement de la m&eacute;moire volontaire, le rapport avec Leibniz&hellip;</p>
<p>C&rsquo;est ensuite toute la troisi&egrave;me partie de l&rsquo;ouvrage qui op&egrave;re les synth&egrave;ses les plus productives, pour des &eacute;tudiants par exemple, lecteurs de Proust. Intitul&eacute;e &ldquo;Devenir romancier&rdquo;, elle s&rsquo;int&eacute;resse en premier lieu aux id&eacute;es romanesques extraites de la lecture directe, partielle ou compl&egrave;te d&rsquo;un certain nombre de philosophes. Ce sont Descartes (et les &eacute;ditions qui ont &eacute;t&eacute; lues par Proust, ici r&eacute;pertori&eacute;es), Leibniz, qui viennent ici en avant. Mais aussi Schopenhauer. L&rsquo;auteur se sert de la correspondance avec Anna de Noailles pour &eacute;clairer certains points concernant les rapports de Proust et de ce philosophe, mais c&rsquo;est pour conclure que cette lecture n&rsquo;aboutit pas &agrave; justifier les grandes d&eacute;cisions constructives de Proust. De m&ecirc;me, tout le contexte des d&eacute;bats esth&eacute;tiques, notamment autour de J. Ruskin, est reconstitu&eacute; (engageant, par ailleurs, une r&eacute;flexion sur un philosophe dont on parle peu de nos jours : J.-M. Guyau).</p>
<p>C&rsquo;est en ce point que revient le rapport Proust-Bergson. Autour de lui tellement de choses, et de toutes veines, ont &eacute;t&eacute; &eacute;crites, que l&rsquo;auteur doit parcourir un maquis de textes et de formules. Quant &agrave; lui et &agrave; sa mani&egrave;re d&rsquo;approcher ce rapport, il est beaucoup plus fin et plus circonspect que beaucoup, d&eacute;duisant de ses lectures que ce rapport se joue moins dans les transferts d&rsquo;id&eacute;es, que dans la communaut&eacute; de vocabulaire avec l&rsquo;&eacute;poque. Et surtout, les concordances s&rsquo;effectuent ailleurs que dans les d&eacute;tails habituellement re&ccedil;us. Il pr&eacute;cise mieux encore. La critique a abondamment d&eacute;j&agrave; discut&eacute; la question des rapports liant le roman de Proust &agrave; la philosophie de Bergson. Sans parvenir &agrave; un r&eacute;sultat concluant. Aucun ridicule, &eacute;crit-il toutefois, n&rsquo;est attach&eacute; &agrave; cette aporie. La question est extr&ecirc;mement complexe.</p>
<p>Il d&eacute;cide donc de la reprendre enti&egrave;rement, en repartant d&rsquo;abord du fait que Proust et Bergson &eacute;taient cousins par alliance (Proust fut gar&ccedil;on d&rsquo;honneur &agrave; son mariage). Puis il examine ce rapport au travers de faits concrets : l&rsquo;estime personnelle des deux personnages, les rencontres, les moments de reconnaissance, les controverses semi-publiques, et les connivences souterraines. Durant ses ann&eacute;es de formation, Proust a lu du Bergson (notamment des discours), et il restera pendant plus d&rsquo;une dizaine d&rsquo;ann&eacute;es tout d&rsquo;admiration pour cet a&icirc;n&eacute;. Sans doute fut-il sensible &agrave; ce propos de ce dernier : &ldquo;Peut-&ecirc;tre une loi naturelle et n&eacute;cessaire veut-elle que notre esprit commence par accepter les id&eacute;es toutes faites et vive dans une esp&egrave;ce de tutelle, en attendant l&rsquo;acte de volont&eacute;, toujours ajourn&eacute; chez quelques-uns, par lequel il se ressaisira lui-m&ecirc;me.&rdquo; Mais des diff&eacute;rences de plus en plus marqu&eacute;es se font jour ; m&ecirc;me si Proust assiste &agrave; la le&ccedil;on inaugurale du Coll&egrave;ge de France de Bergson (chacun sachant qu&rsquo;on en aurait aim&eacute; la relation par Proust au moins puisque ce texte de Bergson a totalement disparu de la biblioth&egrave;que du Coll&egrave;ge). Quelques anecdotes aidant, Fraisse dessine le caract&egrave;re de Bergson, relativement au regard de Proust. Puis vient la grande confrontation, ou ce que l&rsquo;auteur appelle le &ldquo;bergsonisme souterrain de la pens&eacute;e de Proust&rdquo;<sup>4</sup>, confrontation d&rsquo;autant plus in&eacute;luctable que l&rsquo;on parle de Bergson partout dans la presse de l&rsquo;&eacute;poque (1912). Proust lit Le Figaro, dans lequel Bergson est constamment &agrave; l&rsquo;honneur, on le fait parler, on parle &agrave; sa place, on imagine ce qu&rsquo;il aurait pens&eacute; de (ceci ou cela). Et c&rsquo;est aussi dans ce cadre que commence un d&eacute;bat pour savoir en quoi la <em>Recherche</em> constitue un &ldquo;roman bergsonien&rdquo; (l&rsquo;expression vient de Proust soi-m&ecirc;me, prononc&eacute;e dans une interview du journal <em>Le Temps</em>).</p>
<p>L&rsquo;auteur construit sur cette question un dossier incontournable tant pour les sp&eacute;cialistes que pour les lecteurs habituels de Proust. Mais il encadre son propos de nombreuses pr&eacute;cautions, dont la premi&egrave;re consiste &agrave; se demander en quoi consisterait le geste de mettre en roman la philosophie de Bergson. Toutes questions, il en est d&rsquo;autres, qui &eacute;claircissent le d&eacute;bat ou du moins les termes du d&eacute;bat. Disons au minimum qu&rsquo;elles &eacute;clairent les propos cit&eacute;s dans lesquels on peut lire parfois des tentatives pour tirer la <em>Recherche </em>implicitement vers la philosophie de Bergson, ou parfois, inversement, pour l&rsquo;en d&eacute;douaner. Cette partie du dossier est &agrave; lire de tr&egrave;s pr&egrave;s.</p>
<p>Nous sommes bien conscients de n&rsquo;avoir r&eacute;alis&eacute; qu&rsquo;une esquisse de l&rsquo;essentiel de ce qui est contenu dans cet ouvrage. Nonobstant la difficult&eacute; constitu&eacute;e par son &eacute;paisseur, aux yeux certainement de beaucoup, il est ais&eacute; de l&rsquo;aborder &agrave; quelque niveau, ou dans quelque partie que ce soit. Il est possible aussi de ne se pencher que sur tel ou tel passage, en puisant dans l&rsquo;index et dans une table des mati&egrave;res extr&ecirc;mement d&eacute;taill&eacute;e, si l&rsquo;on veut approfondir sa connaissance de la <em>Recherche</em>. L&rsquo;ouvrage a en tout cas mis au jour l&rsquo;&eacute;clectisme philosophique de Proust, celui qui est mis en acte dans la <em>Recherche</em>. Mais l&rsquo;auteur ne veut pas terminer son ouvrage sans tenter de r&eacute;pondre encore &agrave; une derni&egrave;re question : pourquoi la <em>Recherche</em> refl&egrave;te-t-elle un &eacute;clectisme aussi vari&eacute; et &eacute;tendu ? Cet &eacute;clectisme est-il un &eacute;tat de fait ou le fruit d&rsquo;un projet ? Et finalement, quel r&ocirc;le joue au juste la philosophie dans ce roman ?</p>
<p>Par prudence, l&rsquo;auteur ajoute pour terminer sa somme que nul ne saurait non plus aller m&eacute;caniquement des philosophes lus ou fr&eacute;quent&eacute;s &agrave; la <em>Recherche</em>. Lui-m&ecirc;me ne l&rsquo;a ni fait, ni pr&eacute;tendu.<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - <em>Bulletin de la Soci&eacute;t&eacute; des amis de Marcel Proust et des amis de Combray</em>, n&deg; 25, 1975<br />2 - liste p. 90<br />3 - p. 123<br />4 - p. 1047<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Quand Sion existait avant Isra&#235;l</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6526-quand_sion_existait_avant_israel.htm</link>
         <description> Histoires m&#233;connues, histoires oubli&#233;es ou recouvertes du voile d'un romantisme bon march&#233;, les tentatives de territorialisation des juifs ant&#233;rieures &#224; 1947 n'ont pas fait l'objet de beaucoup d'analyses historiographiques s&#233;rieuses en France. On ne trouvera gu&#232;re plus trace d'une r&#233;flexion sur leur signification politique &#224; l'&#226;ge o&#249; l' Etat d' Isra&#235;l para&#238;t &#224; la fois solidement enracin&#233; sur le territoire de l'ancien yishouv, et dans le m&#234;me temps travers&#233; par une profonde crise morale. &#13;&#10; &#13;&#10;En d&#233;crivant trois exp&#233;riences diff&#233;rentes qui conjuguent des &#233;l&#233;ments de r&#233;gime de propri&#233;t&#233; fonci&#232;re, de rapport au territoire, &#224; l'autonomie et &#224; la souverainet&#233; tr&#232;s sp&#233;cifiques pour chacune d'entre elles et qui ne peuvent &#234;tre confondues avec la d&#233;clinaison pure et simple d'un pr&#233;-sionisme, David Muhlmann fait &#224; la fois &amp;oelig;uvre d'historien et de penseur politique. &#13;&#10; &#13;&#10;L'une des le&#231;ons de Machiavel est qu'il faut explorer les situations politiques &#224; partir de cas extr&#234;mes dont l'enseignement peut &#234;tre d&#233;clin&#233; sur des configurations plus conventionnelles, permettant de conclure &#224; certaines g&#233;n&#233;ralit&#233;s. Or, les situations &#233;voqu&#233;es par l'auteur constituent une s&#233;rie de cas-limites formant historiquement autant de figures originales dont les contradictions, convergences ou d&#233;rivations&#160; permettent d'analyser aussi en creux&#160; le nom de &quot;Sionisme&quot;. &#13;&#10; &#13;&#10;Le r&#233;cit qui nous est donn&#233; &#224; lire est toujours suggestif et passionnant, faisant &#233;merger des personnalit&#233;s marquantes et romanesques &amp;ndash; car l'auteur sait dresser des portraits dans le m&#234;me temps qu'il expose les probl&#233;matiques des diff&#233;rentes tentatives avort&#233;es de r&#233;g&#233;n&#233;rescence du peuple juif. On trouvera donc une r&#233;flexion sur la signification historique et politique d'autant d'agencements diff&#233;rents du rapport existentiel du juif au territoire ou &#224; son absence. &#13;&#10; &#13;&#10;A travers cette s&#233;rie de descriptions, on explorera ainsi les virtualit&#233;s de l'identit&#233; juive et la mani&#232;re dont elle interroge et ins&#233;curise la notion de Peuple, d' Etat et de Territoire, grille de lecture qui &#224; la fois explique la sp&#233;cificit&#233; d'une histoire et nous livre les clefs de l'existence d'&quot;Isra&#235;l parmi les Nations&quot;, sentence qui doit &#234;tre appr&#233;hend&#233;e autant au sens de la g&#233;opolitique actuelle qu'au sens plus ancien de &quot;coexistence diasporique&quot;. &#13;&#10; &#13;&#10; Retrouver le sens de la Terre   &#13;&#10; &#13;&#10;En partie r&#233;el et en partie l&#233;gendaire, le constat d'&#233;loignement des juifs du rapport &#224; la Terre dans l'histoire europ&#233;enne doit &#234;tre soumis &#224; une lecture critique. On sait que furent instaur&#233;s en occident un certain nombre d'interdits frappant les juifs , les excluant de l'exercice de certaines professions. Jusque tardivement dans certains pays, cet interdit fut &#233;galement li&#233; &#224; la propri&#233;t&#233; fonci&#232;re. Cette exclusion de l'acc&#232;s &#224; la propri&#233;t&#233; a cr&#233;&#233; les conditions d'une mythologie qui a autant aliment&#233; l'antijuda&#239;sme contemporain que le sionisme historique. &#13;&#10; &#13;&#10;Cette extraordinaire et contradictoire relation s'est en outre greff&#233;e sur le myth&#232;me biblique de la terre promise. L'interdiction faite aux juifs de travailler la terre autrement qu'en tant qu'ouvriers agricoles, ce qu'ils furent en tr&#232;s grand nombre, en particulier dans l'espace ashk&#233;naze, rejoint ainsi la double forclusion de l'exil et de la non-possession. &#13;&#10; &#13;&#10;Deux facteurs se r&#233;v&#232;lent centraux. D'une part,&#160; un exil r&#233;el v&#233;cu en terre chr&#233;tienne qui, en l'absence de toute id&#233;e de retour &#224; Sion, se veut pour longtemps li&#233; &#224; l'esp&#233;rance messianique et donc &#224; l'attente. D'autre part, un livre saint r&#233;dig&#233; en grande partie, nous disent les historiens, pendant la d&#233;portation &#224; Babylone et qui porte ainsi la trace d'un autre exil ant&#233;rieur. &#13;&#10; &#13;&#10;On doit donc lire le sentiment d'exil du peuple juif et sa tentative de retour &#224; la terre sous la triple exclusive d'une r&#233;v&#233;lation religieuse qui doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e avant tout, hors du domaine de la croyance, comme un monument de litt&#233;rature exilique. Elle s'accompagne d'une situation d'exil v&#233;cue sans retour envisageable, aussi bien historiquement que politiquement, et frapp&#233;e en outre d'un interdit religieux connu&#160; longtemps comme&#160; faisant partie des &quot;trois serments&quot; (interdiction de &quot;monter comme un mur&quot; vers la terre d'Isra&#235;l, sujet interminable d'ex&#233;g&#232;se contradictoire dont il serait vain ici de rappeler les termes et la complexit&#233;  1 .)  &#13;&#10;Enfin, les juifs se voient refuser la propri&#233;t&#233; de la terre dans les soci&#233;t&#233;s d'accueil. Tous ces &#233;l&#233;ments se superposent comme autant de couches de s&#233;diments enfouissant la question du rapport des juifs au territoire et &#224; l'exil. &#13;&#10; &#13;&#10;On constate ainsi qu'il existe un n&amp;oelig;ud&#160; &#233;troitement serr&#233;, sujet d'investigation pour&#160; le psychanalyste qu'est aussi David Muhlmann, mati&#232;re &#224; une exploration en profondeur de l'inconscient du juda&#239;sme et de l'histoire juive &#224; travers trois tentatives et autant de t&#233;moignages de la condition unique du peuple juif. &#13;&#10; &#13;&#10;Ces variations autour de ce th&#232;me entrelacent les motifs du peuple, du territoire et de l' Etat, motifs politiques s'il en est, pour d&#233;terminer dans chacune de ces circonstances une dominante qui pourrait &#234;tre la propri&#233;t&#233; pour le cas argentin, le peuple pour la Crim&#233;e, et la question de l' Etat et de l'autonomie territoriale avec le Birobidjan. &#13;&#10; &#13;&#10; Si je t'oublie S&#233;bastopol.....  &#13;&#10; &#13;&#10;Jerusalem ne fut, par exemple, pas de tout temps l'objectif symbolique et politique du sionisme. Ce qui importait d'abord &#224; Theodor Herzl et &#224; ses proches, c'&#233;tait de trouver une solution viable pour permettre aux juifs de vivre dans la dignit&#233;. C'&#233;tait l'id&#233;e de territoire qui &#233;tait premi&#232;re et non tant l'id&#233;e d'un territoire particulier, m&#234;me si cette option fut toujours naturellement gard&#233;e &#224; l'esprit.  &#13;&#10; &#13;&#10;C'est la th&#232;se historique forte et d&#233;fendue de mani&#232;re convaincante par David Muhlmann. Elle bousculera sans doute beaucoup de certitudes. Elle s'appuie n&#233;anmoins sur des sources &#233;tay&#233;es et connues de longue date, dont l'auteur nous livre simplement son interpr&#233;tation. Au fil de ces lignes, on d&#233;couvre en effet trois histoires cach&#233;es auxquelles l'auteur rend justice en les extirpant du silence qui les recouvrait, l'histoire &#233;tant &#233;crite par les vainqueurs. &#13;&#10; &#13;&#10;La question de la territorialisation des juifs s'est pos&#233;e de la fa&#231;on la plus aigue en URSS apr&#232;s la r&#233;volution de 1917. A cela deux raisons: le refus de la poursuite des pogroms de l'&#232;re tsariste au nom du respect des nationalit&#233;s et la croyance que le socialisme allait effacer toutes les identit&#233;s nationales et religieuses progressivement pour donner naissance &#224; un  homo sovieticus nouveau . Dans la naissance d'une doctrine sovi&#233;tique de la territorialisation des juifs un personnage oubli&#233; va jouer le r&#244;le de l'&#233;tincelle. Il poss&#232;de quelque chose du Roubachov 2  de Koestler tout en ayant un parcours spirituel qui n'est pas non plus sans &#233;voquer Erich Fromm 3 , de la yeshiva loubavitch au marxisme bolch&#233;vique. Mais Simon Dimanstein, chef de la yevsektsia, section juive du parti bolch&#233;vique, est surtout l'un des principaux doctrinaires du parti sur les questions de minorit&#233;s nationales. Il fera partie de ceux qui vont &#233;difier pas &#224; pas une doctrine d'&#233;tat qui permettra l'&#233;laboration ult&#233;rieure d'une premi&#232;re tentative de territorialisation en Crim&#233;e. &#13;&#10; &#13;&#10;Ce territoire est choisi pour son emplacement favorable, son inclusion dans la zone de r&#233;sidence, et plus cyniquement, pour contrer les revendications autonomistes tatares. La Crim&#233;e avait perdu 400 000 habitants et les besoins de peuplement de cette zone m&#233;ridionale &#233;taient objectivement r&#233;els. Le soutien d'un important personnage comme Kalinine sera &#233;galement d&#233;cisif et en 1927, un projet de colonisation juive de la Crim&#233;e est esquiss&#233;, le soubassement id&#233;ologique lui &#233;tant donn&#233; par Esther Froumkine, ancienne dirigeante du Bund devenue id&#233;ologue de la Yevsektsia 4 . Chose surprenante, dans cette premi&#232;re tentative, ce sont des juifs philanthropes am&#233;ricains qui vont, non sans d&#233;bats internes, aider financi&#232;rement cette implantation par l'interm&#233;diaire d'un  Agro-joint  issu du  Jewish joint distribution committee , association sp&#233;cialis&#233;e dans l'aide aux juifs de l'est. De nombreux pans de l'aide technique et logistique proviendront des Etats-Unis gr&#226;ce &#224; l'id&#233;alisme d'un certain James Rosenberg. &#13;&#10; &#13;&#10;Si cette tentative n'aboutira jamais pleinement &#224; la cr&#233;ation d'un territoire autonome, elle am&#233;liorera la vie de nombreux juifs sovi&#233;tiques. Toutefois l'isolationnisme stalinien conduisit l'  Agro-joint  &#224; cesser progressivement son aide et &#224; quitter le territoire sovi&#233;tique, tandis qu'une nouvelle r&#233;gion allait &#233;merger comme solution hypoth&#233;tique &#224; la question nationale juive. &#13;&#10; &#13;&#10; Steppes et Pampas  &#13;&#10; &#13;&#10;Le cas le plus connu est celui&#160; du Birobidjan, consid&#233;rablement enjoliv&#233; et d&#233;form&#233; par Marek Halter qui a transform&#233; cette &#233;volution n&#233;gative du r&#233;gime sovi&#233;tique en grande &#233;pop&#233;e. Il faut oublier le romantisme d'un proto-sionisme sib&#233;rien, l'&#233;pisode doit &#234;tre lu avant tout comme une illustration de la mont&#233;e de la question juive dans l'agenda politique int&#233;rieur des dirigeants sovi&#233;tiques et surtout du premier d'entre eux. Elle illustre aussi la conception renforc&#233;e, mutuellement int&#233;gr&#233;e par les protagonistes juifs et russes, du juif comme faisant partie d'une &quot;nation&quot; parmi les autres peuples d' URSS, mais en diff&#233;rant fondamentalement. Il n'est plus question ici d'homme socialiste nouveau.&#160;  &#13;&#10; &#13;&#10;L'&#233;pisode du Birobidjan montre en outre&#160; la poursuite des&#160; atermoiements et ambigu&#239;t&#233;s du communisme sovi&#233;tique sur la sp&#233;cificit&#233; juive au sein du mouvement ouvrier, d&#233;ni&#233;e lorsqu'il s'agissait de constituer un parti comme le Bund, mais r&#233;introduite lorsqu'il s'agissait d'&#233;difier le communisme dans les terres d&#233;sol&#233;es et bien peu arables de la c&#244;te pacifique. On assiste l&#224; en fait &#224; un certain durcissement encore imperceptible de la doctrine qui prend l'allure, dans un premier temps, d'un encouragement &#224; davantage d'autonomie&#160;; ce que pr&#233;tendra par exemple un Kaganovitch 5  en visite de courtoisie avec son habilet&#233; et sa duplicit&#233; l&#233;gendaires. &#13;&#10; &#13;&#10;Il faut cependant souligner que l'aventure birobidjanaise constitue certainement le cas le plus avanc&#233; de tentative de territorialisation car elle comporte trois &#233;l&#233;ments essentiels du processus: propri&#233;t&#233;, regroupement de population et autonomie juridique vis &#224; vis d'un Etat central. Elle fut bien tristement aussi&#160; un lieu privil&#233;gi&#233; de la terreur stalinienne et de la mont&#233;e de mesures antis&#233;mites qui prenaient le contrepied total de la volont&#233; ant&#233;rieure d'autonomisation des juifs. Le retournement fut violent et rapide, et ceux que l'on encourageait la veille &#224; d&#233;velopper leur culture furent suspect&#233;s des pires crimes antisovi&#233;tiques le lendemain. L'histoire du Birobidjan se termine mal comme le stalinisme lui-m&#234;me, et suscitera de nombreuses d&#233;fections dans les rangs des colons. &#13;&#10; &#13;&#10;Autre tentative, qui illustre  a contrario  le degr&#233; le plus mineur de la territorialisation, au sens o&#249; elle serait simplement un point de d&#233;part du processus de r&#233;conciliation des juifs avec la notion de territoire, c'est l'exp&#233;rience argentine. Cette derni&#232;re ne s'articule en effet qu'autour de la notion de propri&#233;t&#233; dont on a vu qu'elle &#233;tait n&#233;anmoins un enjeu de taille. &#13;&#10; &#13;&#10;Le portrait ici dress&#233; est celui du richissime Baron Maurice de Hirsch, ayant d&#233;cid&#233; de faire gr&#226;ce &#224; sa fortune le bien de ses co-religionnaires suite au d&#233;c&#232;s de son fils Lucien. L'&#233;pisode commenc&#233; en 1891 nous montre une sorte de pr&#233;-sionisme philanthropique aux accents voltairiens et bourgeois. Le lopin de terre devient la m&#233;taphore de la demeure, du foyer, il permet de conjuguer la vertu du travail et de la propri&#233;t&#233;. &#13;&#10; &#13;&#10;La d&#233;marche du Baron Hirsch s'inscrit elle aussi dans la probl&#233;matique de la r&#233;g&#233;n&#233;rescence, dont il faut souligner qu'elle est li&#233;e aux Lumi&#232;res europ&#233;ennes en premier lieu et qu'on la retrouve sous la plume de deux d&#233;fenseurs des droits civils pour les juifs que sont l' Abb&#233; Gr&#233;goire et&#160; Christian Wilhem von Dohm 6 . Cette probl&#233;matique, largement surd&#233;termin&#233;e par une conception issue du monde des &quot;Gentils&quot;, ne pouvait survivre longuement &#224; deux ph&#233;nom&#232;nes montants chez les juifs de ce temps et pourtant contradictoires : la r&#233;surgence messianique d'une part, et d'autre part, son strict oppos&#233;, la  Wissenschaft des Judentums , approche rationaliste de l'histoire juive. Au-del&#224; de cette opposition, un constat les reliait&#160;: l'id&#233;e que les juifs ne pourraient &#234;tre sauv&#233;s que par eux-m&#234;mes. &#13;&#10; &#13;&#10; La d&#233;territorialistion comme mod&#232;le politique ?  &#13;&#10; &#13;&#10;Ce constat d'une n&#233;cessit&#233; de prise en main par les juifs de leur propre destin est &#224; l'origine de l'id&#233;e sioniste, dont le renforcement progressif est aussi&#160; n&#233; de l&amp;rsquo;&#233;checs de pr&#233;c&#233;dentes tentatives, telles que la centralisation sur le yishouv palestinien qui a fait l'objet de d&#233;bats contradictoires que relate David Muhlmann. &#13;&#10; &#13;&#10;Ce dernier nous laisse &#224; la fin de cette s&#233;ance d'anamn&#232;se comme en suspension, avec une question qui demeure irr&#233;solue :&#160; Isra&#235;l dans sa forme actuelle permet-il de remplir son r&#244;le politique central qui est de sanctuariser l'existence du peuple juif face &#224; des menaces ext&#233;rieures ? Devant les &#233;checs des pr&#233;c&#233;dentes tentatives, est-il, en tant que forme &#233;tatique aboutie et durable, le signe que la branche russe du sionisme longtemps minoritaire avait raison d'imposer la solution palestinienne ? &#13;&#10;Ou ne sommes nous qu'&#224; l'aube d'une crise de contradictions li&#233;es au contexte g&#233;opolitique et int&#233;rieur qui renverra l'homme juif &#224; sa condition d'exil&#233; parmi les nations, qu'il demeure avec ou sans Etat ? &#13;&#10; &#13;&#10;En tout cas, le livre se termine non seulement sur un plaidoyer sur la valeur de l'existence diasporique, mais m&#234;me sur une id&#233;e assez radicale:&#160; l'existence d&#233;territorialis&#233;e ainsi &#233;voqu&#233;e pourrait pr&#233;figurer un mod&#232;le politique nouveau, susceptible de d&#233;lier dans le futur les notions d' identit&#233; et de territoire. David Muhlman cl&#244;t ainsi son propos avec l'esquisse d'une utopie qui a aussi l'allure d'une h&#233;r&#233;sie mais qui fait de son propos un ouvrage susceptible d'alimenter le Principe Esp&#233;rance plut&#244;t que le cynisme des&#160; raisons d'Etat. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - Chir ha chirim rabba 2:1 2 - Personnage du roman de Koestler &quot;du z&#233;ro &#224; l'infini&quot;. 3 - Erich Fromm (1900-1980) &#233;tait un psychanalyste proche de l' &#233;cole de Francfort ayant &#233;volu&#233; vers le freudo-marxisme apr&#232;s avoir re&#231;u une &#233;ducation religieuse orthodoxe. 4 - Section juive du parti bolchevique, initi&#233;e comme concurrente du Bund. 5 - Lazare Mo&#239;sse&#239;evitch Kaganovitch&#160; a &#233;t&#233; un des dirigeants les plus proches de Staline. Son habilet&#233; et son aptitude &#224; &#233;viter les purges tout en montrant une fid&#233;lit&#233; in&#233;branlable au r&#233;gime sont bien connus des historiens du stalinisme. Sa long&#233;vit&#233; exceptionnelle, (d&#233;c&#233;d&#233; en 1991 &#224; 98 ans) n'a fait que rajouter &#224; la l&#233;gende d'un homme inusable et cynique.  6 - (1751-1820) est un haut fonctionnaire prussien, lib&#233;ral et &#233;clair&#233;, proche &#160;notamment&#160; de Lessing et de Mendelssohn. </description>
         <pubDate>05/10/13 23:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-6526-quand_sion_existait_avant_israel.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Histoires m&eacute;connues, histoires oubli&eacute;es ou recouvertes du voile d'un romantisme bon march&eacute;, les tentatives de territorialisation des juifs ant&eacute;rieures &agrave; 1947 n'ont pas fait l'objet de beaucoup d'analyses historiographiques s&eacute;rieuses en France. On ne trouvera gu&egrave;re plus trace d'une r&eacute;flexion sur leur signification politique &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; l' Etat d' Isra&euml;l para&icirc;t &agrave; la fois solidement enracin&eacute; sur le territoire de l'ancien yishouv, et dans le m&ecirc;me temps travers&eacute; par une profonde crise morale.<br />
<br />
En d&eacute;crivant trois exp&eacute;riences diff&eacute;rentes qui conjuguent des &eacute;l&eacute;ments de r&eacute;gime de propri&eacute;t&eacute; fonci&egrave;re, de rapport au territoire, &agrave; l'autonomie et &agrave; la souverainet&eacute; tr&egrave;s sp&eacute;cifiques pour chacune d'entre elles et qui ne peuvent &ecirc;tre confondues avec la d&eacute;clinaison pure et simple d'un pr&eacute;-sionisme, David Muhlmann fait &agrave; la fois &oelig;uvre d'historien et de penseur politique.<br />
<br />
L'une des le&ccedil;ons de Machiavel est qu'il faut explorer les situations politiques &agrave; partir de cas extr&ecirc;mes dont l'enseignement peut &ecirc;tre d&eacute;clin&eacute; sur des configurations plus conventionnelles, permettant de conclure &agrave; certaines g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s. Or, les situations &eacute;voqu&eacute;es par l'auteur constituent une s&eacute;rie de cas-limites formant historiquement autant de figures originales dont les contradictions, convergences ou d&eacute;rivations&nbsp; permettent d'analyser aussi en creux&nbsp; le nom de &quot;Sionisme&quot;.<br />
<br />
Le r&eacute;cit qui nous est donn&eacute; &agrave; lire est toujours suggestif et passionnant, faisant &eacute;merger des personnalit&eacute;s marquantes et romanesques &ndash; car l'auteur sait dresser des portraits dans le m&ecirc;me temps qu'il expose les probl&eacute;matiques des diff&eacute;rentes tentatives avort&eacute;es de r&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence du peuple juif. On trouvera donc une r&eacute;flexion sur la signification historique et politique d'autant d'agencements diff&eacute;rents du rapport existentiel du juif au territoire ou &agrave; son absence.<br />
<br />
A travers cette s&eacute;rie de descriptions, on explorera ainsi les virtualit&eacute;s de l'identit&eacute; juive et la mani&egrave;re dont elle interroge et ins&eacute;curise la notion de Peuple, d' Etat et de Territoire, grille de lecture qui &agrave; la fois explique la sp&eacute;cificit&eacute; d'une histoire et nous livre les clefs de l'existence d'&quot;Isra&euml;l parmi les Nations&quot;, sentence qui doit &ecirc;tre appr&eacute;hend&eacute;e autant au sens de la g&eacute;opolitique actuelle qu'au sens plus ancien de &quot;coexistence diasporique&quot;.<br />
<br />
<strong>Retrouver le sens de la Terre </strong><br />
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En partie r&eacute;el et en partie l&eacute;gendaire, le constat d'&eacute;loignement des juifs du rapport &agrave; la Terre dans l'histoire europ&eacute;enne doit &ecirc;tre soumis &agrave; une lecture critique. On sait que furent instaur&eacute;s en occident un certain nombre d'interdits frappant les juifs , les excluant de l'exercice de certaines professions. Jusque tardivement dans certains pays, cet interdit fut &eacute;galement li&eacute; &agrave; la propri&eacute;t&eacute; fonci&egrave;re. Cette exclusion de l'acc&egrave;s &agrave; la propri&eacute;t&eacute; a cr&eacute;&eacute; les conditions d'une mythologie qui a autant aliment&eacute; l'antijuda&iuml;sme contemporain que le sionisme historique.<br />
<br />
Cette extraordinaire et contradictoire relation s'est en outre greff&eacute;e sur le myth&egrave;me biblique de la terre promise. L'interdiction faite aux juifs de travailler la terre autrement qu'en tant qu'ouvriers agricoles, ce qu'ils furent en tr&egrave;s grand nombre, en particulier dans l'espace ashk&eacute;naze, rejoint ainsi la double forclusion de l'exil et de la non-possession.<br />
<br />
Deux facteurs se r&eacute;v&egrave;lent centraux. D'une part,&nbsp; un exil r&eacute;el v&eacute;cu en terre chr&eacute;tienne qui, en l'absence de toute id&eacute;e de retour &agrave; Sion, se veut pour longtemps li&eacute; &agrave; l'esp&eacute;rance messianique et donc &agrave; l'attente. D'autre part, un livre saint r&eacute;dig&eacute; en grande partie, nous disent les historiens, pendant la d&eacute;portation &agrave; Babylone et qui porte ainsi la trace d'un autre exil ant&eacute;rieur.<br />
<br />
On doit donc lire le sentiment d'exil du peuple juif et sa tentative de retour &agrave; la terre sous la triple exclusive d'une r&eacute;v&eacute;lation religieuse qui doit &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e avant tout, hors du domaine de la croyance, comme un monument de litt&eacute;rature exilique. Elle s'accompagne d'une situation d'exil v&eacute;cue sans retour envisageable, aussi bien historiquement que politiquement, et frapp&eacute;e en outre d'un interdit religieux connu&nbsp; longtemps comme&nbsp; faisant partie des &quot;trois serments&quot; (interdiction de &quot;monter comme un mur&quot; vers la terre d'Isra&euml;l, sujet interminable d'ex&eacute;g&egrave;se contradictoire dont il serait vain ici de rappeler les termes et la complexit&eacute; <sup>1</sup>.) <br />
Enfin, les juifs se voient refuser la propri&eacute;t&eacute; de la terre dans les soci&eacute;t&eacute;s d'accueil. Tous ces &eacute;l&eacute;ments se superposent comme autant de couches de s&eacute;diments enfouissant la question du rapport des juifs au territoire et &agrave; l'exil.<br />
<br />
On constate ainsi qu'il existe un n&oelig;ud&nbsp; &eacute;troitement serr&eacute;, sujet d'investigation pour&nbsp; le psychanalyste qu'est aussi David Muhlmann, mati&egrave;re &agrave; une exploration en profondeur de l'inconscient du juda&iuml;sme et de l'histoire juive &agrave; travers trois tentatives et autant de t&eacute;moignages de la condition unique du peuple juif.<br />
<br />
Ces variations autour de ce th&egrave;me entrelacent les motifs du peuple, du territoire et de l' Etat, motifs politiques s'il en est, pour d&eacute;terminer dans chacune de ces circonstances une dominante qui pourrait &ecirc;tre la propri&eacute;t&eacute; pour le cas argentin, le peuple pour la Crim&eacute;e, et la question de l' Etat et de l'autonomie territoriale avec le Birobidjan.<br />
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<strong>Si je t'oublie S&eacute;bastopol.....</strong><br />
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Jerusalem ne fut, par exemple, pas de tout temps l'objectif symbolique et politique du sionisme. Ce qui importait d'abord &agrave; Theodor Herzl et &agrave; ses proches, c'&eacute;tait de trouver une solution viable pour permettre aux juifs de vivre dans la dignit&eacute;. C'&eacute;tait l'id&eacute;e de territoire qui &eacute;tait premi&egrave;re et non tant l'id&eacute;e d'un territoire particulier, m&ecirc;me si cette option fut toujours naturellement gard&eacute;e &agrave; l'esprit. <br />
<br />
C'est la th&egrave;se historique forte et d&eacute;fendue de mani&egrave;re convaincante par David Muhlmann. Elle bousculera sans doute beaucoup de certitudes. Elle s'appuie n&eacute;anmoins sur des sources &eacute;tay&eacute;es et connues de longue date, dont l'auteur nous livre simplement son interpr&eacute;tation. Au fil de ces lignes, on d&eacute;couvre en effet trois histoires cach&eacute;es auxquelles l'auteur rend justice en les extirpant du silence qui les recouvrait, l'histoire &eacute;tant &eacute;crite par les vainqueurs.<br />
<br />
La question de la territorialisation des juifs s'est pos&eacute;e de la fa&ccedil;on la plus aigue en URSS apr&egrave;s la r&eacute;volution de 1917. A cela deux raisons: le refus de la poursuite des pogroms de l'&egrave;re tsariste au nom du respect des nationalit&eacute;s et la croyance que le socialisme allait effacer toutes les identit&eacute;s nationales et religieuses progressivement pour donner naissance &agrave; un <em>homo sovieticus nouveau</em>. Dans la naissance d'une doctrine sovi&eacute;tique de la territorialisation des juifs un personnage oubli&eacute; va jouer le r&ocirc;le de l'&eacute;tincelle. Il poss&egrave;de quelque chose du Roubachov<sup>2</sup> de Koestler tout en ayant un parcours spirituel qui n'est pas non plus sans &eacute;voquer Erich Fromm<sup>3</sup>, de la yeshiva loubavitch au marxisme bolch&eacute;vique. Mais Simon Dimanstein, chef de la yevsektsia, section juive du parti bolch&eacute;vique, est surtout l'un des principaux doctrinaires du parti sur les questions de minorit&eacute;s nationales. Il fera partie de ceux qui vont &eacute;difier pas &agrave; pas une doctrine d'&eacute;tat qui permettra l'&eacute;laboration ult&eacute;rieure d'une premi&egrave;re tentative de territorialisation en Crim&eacute;e.<br />
<br />
Ce territoire est choisi pour son emplacement favorable, son inclusion dans la zone de r&eacute;sidence, et plus cyniquement, pour contrer les revendications autonomistes tatares. La Crim&eacute;e avait perdu 400 000 habitants et les besoins de peuplement de cette zone m&eacute;ridionale &eacute;taient objectivement r&eacute;els. Le soutien d'un important personnage comme Kalinine sera &eacute;galement d&eacute;cisif et en 1927, un projet de colonisation juive de la Crim&eacute;e est esquiss&eacute;, le soubassement id&eacute;ologique lui &eacute;tant donn&eacute; par Esther Froumkine, ancienne dirigeante du Bund devenue id&eacute;ologue de la Yevsektsia<sup>4</sup>. Chose surprenante, dans cette premi&egrave;re tentative, ce sont des juifs philanthropes am&eacute;ricains qui vont, non sans d&eacute;bats internes, aider financi&egrave;rement cette implantation par l'interm&eacute;diaire d'un<em> Agro-joint </em>issu du <em>Jewish joint distribution committee</em>, association sp&eacute;cialis&eacute;e dans l'aide aux juifs de l'est. De nombreux pans de l'aide technique et logistique proviendront des Etats-Unis gr&acirc;ce &agrave; l'id&eacute;alisme d'un certain James Rosenberg.<br />
<br />
Si cette tentative n'aboutira jamais pleinement &agrave; la cr&eacute;ation d'un territoire autonome, elle am&eacute;liorera la vie de nombreux juifs sovi&eacute;tiques. Toutefois l'isolationnisme stalinien conduisit l' <em>Agro-joint </em>&agrave; cesser progressivement son aide et &agrave; quitter le territoire sovi&eacute;tique, tandis qu'une nouvelle r&eacute;gion allait &eacute;merger comme solution hypoth&eacute;tique &agrave; la question nationale juive.<br />
<br />
<strong>Steppes et Pampas</strong><br />
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Le cas le plus connu est celui&nbsp; du Birobidjan, consid&eacute;rablement enjoliv&eacute; et d&eacute;form&eacute; par Marek Halter qui a transform&eacute; cette &eacute;volution n&eacute;gative du r&eacute;gime sovi&eacute;tique en grande &eacute;pop&eacute;e. Il faut oublier le romantisme d'un proto-sionisme sib&eacute;rien, l'&eacute;pisode doit &ecirc;tre lu avant tout comme une illustration de la mont&eacute;e de la question juive dans l'agenda politique int&eacute;rieur des dirigeants sovi&eacute;tiques et surtout du premier d'entre eux. Elle illustre aussi la conception renforc&eacute;e, mutuellement int&eacute;gr&eacute;e par les protagonistes juifs et russes, du juif comme faisant partie d'une &quot;nation&quot; parmi les autres peuples d' URSS, mais en diff&eacute;rant fondamentalement. Il n'est plus question ici d'homme socialiste nouveau.&nbsp; <br />
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L'&eacute;pisode du Birobidjan montre en outre&nbsp; la poursuite des&nbsp; atermoiements et ambigu&iuml;t&eacute;s du communisme sovi&eacute;tique sur la sp&eacute;cificit&eacute; juive au sein du mouvement ouvrier, d&eacute;ni&eacute;e lorsqu'il s'agissait de constituer un parti comme le Bund, mais r&eacute;introduite lorsqu'il s'agissait d'&eacute;difier le communisme dans les terres d&eacute;sol&eacute;es et bien peu arables de la c&ocirc;te pacifique. On assiste l&agrave; en fait &agrave; un certain durcissement encore imperceptible de la doctrine qui prend l'allure, dans un premier temps, d'un encouragement &agrave; davantage d'autonomie&nbsp;; ce que pr&eacute;tendra par exemple un Kaganovitch<sup>5</sup> en visite de courtoisie avec son habilet&eacute; et sa duplicit&eacute; l&eacute;gendaires.<br />
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Il faut cependant souligner que l'aventure birobidjanaise constitue certainement le cas le plus avanc&eacute; de tentative de territorialisation car elle comporte trois &eacute;l&eacute;ments essentiels du processus: propri&eacute;t&eacute;, regroupement de population et autonomie juridique vis &agrave; vis d'un Etat central. Elle fut bien tristement aussi&nbsp; un lieu privil&eacute;gi&eacute; de la terreur stalinienne et de la mont&eacute;e de mesures antis&eacute;mites qui prenaient le contrepied total de la volont&eacute; ant&eacute;rieure d'autonomisation des juifs. Le retournement fut violent et rapide, et ceux que l'on encourageait la veille &agrave; d&eacute;velopper leur culture furent suspect&eacute;s des pires crimes antisovi&eacute;tiques le lendemain. L'histoire du Birobidjan se termine mal comme le stalinisme lui-m&ecirc;me, et suscitera de nombreuses d&eacute;fections dans les rangs des colons.<br />
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Autre tentative, qui illustre <em>a contrario</em> le degr&eacute; le plus mineur de la territorialisation, au sens o&ugrave; elle serait simplement un point de d&eacute;part du processus de r&eacute;conciliation des juifs avec la notion de territoire, c'est l'exp&eacute;rience argentine. Cette derni&egrave;re ne s'articule en effet qu'autour de la notion de propri&eacute;t&eacute; dont on a vu qu'elle &eacute;tait n&eacute;anmoins un enjeu de taille.<br />
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Le portrait ici dress&eacute; est celui du richissime Baron Maurice de Hirsch, ayant d&eacute;cid&eacute; de faire gr&acirc;ce &agrave; sa fortune le bien de ses co-religionnaires suite au d&eacute;c&egrave;s de son fils Lucien. L'&eacute;pisode commenc&eacute; en 1891 nous montre une sorte de pr&eacute;-sionisme philanthropique aux accents voltairiens et bourgeois. Le lopin de terre devient la m&eacute;taphore de la demeure, du foyer, il permet de conjuguer la vertu du travail et de la propri&eacute;t&eacute;.<br />
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La d&eacute;marche du Baron Hirsch s'inscrit elle aussi dans la probl&eacute;matique de la r&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence, dont il faut souligner qu'elle est li&eacute;e aux Lumi&egrave;res europ&eacute;ennes en premier lieu et qu'on la retrouve sous la plume de deux d&eacute;fenseurs des droits civils pour les juifs que sont l' Abb&eacute; Gr&eacute;goire et&nbsp; Christian Wilhem von Dohm<sup>6</sup>. Cette probl&eacute;matique, largement surd&eacute;termin&eacute;e par une conception issue du monde des &quot;Gentils&quot;, ne pouvait survivre longuement &agrave; deux ph&eacute;nom&egrave;nes montants chez les juifs de ce temps et pourtant contradictoires : la r&eacute;surgence messianique d'une part, et d'autre part, son strict oppos&eacute;, la <em>Wissenschaft des Judentums</em>, approche rationaliste de l'histoire juive. Au-del&agrave; de cette opposition, un constat les reliait&nbsp;: l'id&eacute;e que les juifs ne pourraient &ecirc;tre sauv&eacute;s que par eux-m&ecirc;mes.<br />
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<strong>La d&eacute;territorialistion comme mod&egrave;le politique ?</strong><br />
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Ce constat d'une n&eacute;cessit&eacute; de prise en main par les juifs de leur propre destin est &agrave; l'origine de l'id&eacute;e sioniste, dont le renforcement progressif est aussi&nbsp; n&eacute; de l&rsquo;&eacute;checs de pr&eacute;c&eacute;dentes tentatives, telles que la centralisation sur le yishouv palestinien qui a fait l'objet de d&eacute;bats contradictoires que relate David Muhlmann.<br />
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Ce dernier nous laisse &agrave; la fin de cette s&eacute;ance d'anamn&egrave;se comme en suspension, avec une question qui demeure irr&eacute;solue :&nbsp; Isra&euml;l dans sa forme actuelle permet-il de remplir son r&ocirc;le politique central qui est de sanctuariser l'existence du peuple juif face &agrave; des menaces ext&eacute;rieures ? Devant les &eacute;checs des pr&eacute;c&eacute;dentes tentatives, est-il, en tant que forme &eacute;tatique aboutie et durable, le signe que la branche russe du sionisme longtemps minoritaire avait raison d'imposer la solution palestinienne ?<br />
Ou ne sommes nous qu'&agrave; l'aube d'une crise de contradictions li&eacute;es au contexte g&eacute;opolitique et int&eacute;rieur qui renverra l'homme juif &agrave; sa condition d'exil&eacute; parmi les nations, qu'il demeure avec ou sans Etat ?<br />
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En tout cas, le livre se termine non seulement sur un plaidoyer sur la valeur de l'existence diasporique, mais m&ecirc;me sur une id&eacute;e assez radicale:&nbsp; l'existence d&eacute;territorialis&eacute;e ainsi &eacute;voqu&eacute;e pourrait pr&eacute;figurer un mod&egrave;le politique nouveau, susceptible de d&eacute;lier dans le futur les notions d' identit&eacute; et de territoire. David Muhlman cl&ocirc;t ainsi son propos avec l'esquisse d'une utopie qui a aussi l'allure d'une h&eacute;r&eacute;sie mais qui fait de son propos un ouvrage susceptible d'alimenter le Principe Esp&eacute;rance plut&ocirc;t que le cynisme des&nbsp; raisons d'Etat.<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Chir ha chirim rabba 2:1<br />2 - Personnage du roman de Koestler &quot;du z&eacute;ro &agrave; l'infini&quot;.<br />3 - Erich Fromm (1900-1980) &eacute;tait un psychanalyste proche de l' &eacute;cole de Francfort ayant &eacute;volu&eacute; vers le freudo-marxisme apr&egrave;s avoir re&ccedil;u une &eacute;ducation religieuse orthodoxe.<br />4 - Section juive du parti bolchevique, initi&eacute;e comme concurrente du Bund.<br />5 - Lazare Mo&iuml;sse&iuml;evitch Kaganovitch&nbsp; a &eacute;t&eacute; un des dirigeants les plus proches de Staline. Son habilet&eacute; et son aptitude &agrave; &eacute;viter les purges tout en montrant une fid&eacute;lit&eacute; in&eacute;branlable au r&eacute;gime sont bien connus des historiens du stalinisme. Sa long&eacute;vit&eacute; exceptionnelle, (d&eacute;c&eacute;d&eacute; en 1991 &agrave; 98 ans) n'a fait que rajouter &agrave; la l&eacute;gende d'un homme inusable et cynique. <br />6 - (1751-1820) est un haut fonctionnaire prussien, lib&eacute;ral et &eacute;clair&eacute;, proche &nbsp;notamment&nbsp; de Lessing et de Mendelssohn.<br /> 
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      </item>
      <item>
         <title>La Terreur sovi&#233;tique</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6524-la_terreur_sovietique.htm</link>
         <description> Le recueil documentaire publi&#233; par Tomasz Kizny est remarquable &#224; plus d&amp;rsquo;un titre. Il fait suite &#224; ses pr&#233;c&#233;dents volumes de photographies sur le Goulag et &#224; plusieurs expositions de photographies r&#233;alis&#233;es sur l&amp;rsquo;Union sovi&#233;tique depuis sa fin en 1991. Le pr&#233;sent volume offre une analyse d&#233;taill&#233;e des m&#233;canismes r&#233;pressifs qui ont touch&#233; 1 millions cinq cents mille personnes et provoqu&#233; en URSS plus de sept cent cinquante mille victimes.&#160; L&amp;rsquo;ouvrage tr&#232;s richement illustr&#233; contient des analyses permettant de d&#233;tailler les m&#233;canismes de la terreur (r&#233;dig&#233;s par Nicolas Werth), de comprendre la m&#233;moire du totalitarisme stalinien (Arseni Roguinski) et d&amp;rsquo;interroger le silence post-sovi&#233;tique (Christian Caujolle).  &#13;&#10; &#13;&#10;La mise en perspective historique r&#233;dig&#233;e par l&amp;rsquo;historien Nicolas Werth revient sur le processus et la mise en place de la grande terreur. Les diff&#233;rentes op&#233;rations intitul&#233;es &quot;op&#233;rations r&#233;pressives de masse&quot; ont touch&#233;s des groupes cibles : koulaks, allemands, polonais. Entam&#233;es le 25 juillet 1937, elles s&amp;rsquo;ach&#232;vent du jour au lendemain le&#160; 17 novembre 1938. Si la face &#233;merg&#233;e de cet iceberg r&#233;pressif a &#233;t&#233; les grands proc&#232;s des vieux bolcheviques, les purges ont fait la majeure partie de leurs victimes chez les sans partis et les petites gens. Comme le montrent les documents reproduits dans le pr&#233;sent volume, Staline a impliqu&#233; la totalit&#233; des membres du bureau politique dans la mise en place de la terreur, alors m&#234;me que le r&#233;gime met en sc&#232;ne une vie devenue meilleure et plus gaie sur fond de modernisation &#233;conomique et sociale et de mobilisation de la population. C&amp;rsquo;est peut &#234;tre un des paradoxes qui rend la m&#233;moire du totalitarisme communiste complexe. Elle &#233;merge difficilement dans la Russie post sovi&#233;tique. Outre le pouvoir qui multiplie les entraves &#224; une analyse sereine du ph&#233;nom&#232;ne communiste, comme le souligne avec tristesse Arseni Roguinski, les &#233;volutions sociales rendent plus populaire la t&#233;l&#233;r&#233;alit&#233; que la lecture de Varlam Chalamov ou Alexandre Soljenytsine. &#13;&#10; &#13;&#10;Ce livre s&amp;rsquo;inscrit dans la continuit&#233; de plusieurs livres parus en Russie et dans les anciennes d&#233;mocraties populaires, et &#224; la suite du combat men&#233; par les &#233;quipes de M&#233;morial. Il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;un livre de m&#233;moire&#160; &amp;ndash; comme ceux qui peuvent exister &#224; propos de la Shoah. Le photographe et &#233;crivain Tomas Kizny a extrait une centaine de portraits de victimes anonymes du communisme. Jusqu'&#224; r&#233;cemment, l&amp;rsquo;origine de ces photos &#233;tait myst&#233;rieuse : elles ont &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es entre la fin de l&amp;rsquo;interrogatoire et l&amp;rsquo;ex&#233;cution. Paradoxe notoire, si le NKVD &amp;ndash; la police politique &amp;ndash; voulait qu&amp;rsquo;ils soient damn&#233;s et oubli&#233;s &#224; jamais, les photographies r&#233;alis&#233;es leur redonnent une m&#233;moire. Les photographies alternent avec des extraits de journaux intimes datant de la grande terreur et parcourus par un sentiment d&amp;rsquo;angoisse particuli&#232;rement pr&#233;gnant : ainsi la biblioth&#233;caire et actrice polonaise Emma Korzeniowska, dont le conjoint, Tomasz Rozalski, serrurier et ancien membre du Parti communiste polonais est arr&#234;t&#233; le 9 septembre 1937 avant que le p&#232;re et la belle m&#232;re d&amp;rsquo;Emma le soient &#224; leur tour, &#233;crit-elle : &quot;l&amp;rsquo;ange de la mort tourne autour de moi [&amp;hellip;], je voudrais que tout se termine&quot;. L&amp;rsquo;immense majorit&#233; des auteurs de ces textes sont ouvriers, employ&#233;s, anciens paysans sans attache avec le Parti communiste, t&#233;moins tragiques et involontaires de la construction du socialisme.  &#13;&#10; &#13;&#10;Un autre int&#233;r&#234;t de l&amp;rsquo;ouvrage est de retracer les proc&#233;dures d&amp;rsquo;interrogatoire. En langue fran&#231;aise, except&#233; le travail de Pavel Chinsky,  Micro-histoire de la grande terreur  1 , les travaux sur les proc&#233;dures inquisitoriales du NKVD sont rares. Pour ce faire, l&amp;rsquo;ouvrage s&amp;rsquo;appuie sur des extraits significatifs des m&#233;moires des agents du NKVD charg&#233;s d&amp;rsquo;obtenir les aveux des victimes : arrestations arbitraires, pressions physiques, torture blanche et violences physiques sur les personnes sont le lot r&#233;gulier des victimes, auquel s&amp;rsquo;ajoutent la surpopulation carc&#233;rale et les mouchards transform&#233;s en d&#233;tenus. Suit la mise en perspective des proc&#233;dures d&amp;rsquo;ex&#233;cution : les tribunaux prononcent les peines sans possibilit&#233; d&amp;rsquo;appel et les agents du NKVD ex&#233;cutent dans la majeure partie des cas d&amp;rsquo;une balle dans la nuque leur victime, comme l&amp;rsquo;a reconstitu&#233; Andrej Wajda dans son film  Katyn , ou alors, cas exceptionnel, d&amp;rsquo;une nouvelle technique de mise &#224; mort utilis&#233;e par le responsable du groupe op&#233;rationnel de la prison de Boutovo Isa&#239; Berg : l&amp;rsquo;&#233;limination par le gaz.  &#13;&#10; &#13;&#10;Comme pendant des d&#233;cennies dans la for&#234;t bi&#233;lorusse, les lieux de mise &#224; mort sont rest&#233;s secrets. Tomasz Kizny livre des photos des vestiges de ces non-lieux de m&#233;moire. Aujourd&amp;rsquo;hui, dans ces for&#234;ts et ces prisons autour de la r&#233;gion de Moscou, il n&amp;rsquo;existe parfois qu&amp;rsquo;une affichette signalant qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agissait d&amp;rsquo;un lieu d&amp;rsquo;ex&#233;cution. Il faut que des arch&#233;ologues puissent effectuer des fouilles sommaires pour que des restes d&amp;rsquo;ossements soient retrouv&#233;s, comme dans la d&#233;charge de Tomsk, ou que le hasard permette de d&#233;couvrir des charniers, comme le long du fleuve Ob. L&amp;rsquo;auteur resitue ainsi les principaux lieux de mise &#224; mort red&#233;couverts &#224; ce jour. Il souligne aussi le travail presque anonyme et solitaire des gardiens de la m&#233;moire que sont les animateurs des &#233;quipes de l'association  Memorial , comme Veniamine Glebov qui a ouvert un mus&#233;e avec tous les objets retrouv&#233;s dans les charniers et les fosses communes &#224; Voronej, ou Iouri Dmitriev&#160; qui exhume les archives de Car&#233;lie afin de retrouver les indices des crimes, tout comme les enfants et petits-enfants de victimes du syst&#232;me communiste qui aujourd&amp;rsquo;hui tentent d&amp;rsquo;entretenir le souvenir des crimes contre l&amp;rsquo;humanit&#233;. &#13;&#10; &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 -  Micro-histoire de la Grande Terreur. La fabrique de culpabilit&#233; &#224; l'&#232;re stalinienne , Deno&#235;l, 2005 </description>
         <pubDate>05/09/13 01:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Le recueil documentaire publi&eacute; par Tomasz Kizny est remarquable &agrave; plus d&rsquo;un titre. Il fait suite &agrave; ses pr&eacute;c&eacute;dents volumes de photographies sur le Goulag et &agrave; plusieurs expositions de photographies r&eacute;alis&eacute;es sur l&rsquo;Union sovi&eacute;tique depuis sa fin en 1991. Le pr&eacute;sent volume offre une analyse d&eacute;taill&eacute;e des m&eacute;canismes r&eacute;pressifs qui ont touch&eacute; 1 millions cinq cents mille personnes et provoqu&eacute; en URSS plus de sept cent cinquante mille victimes.&nbsp; L&rsquo;ouvrage tr&egrave;s richement illustr&eacute; contient des analyses permettant de d&eacute;tailler les m&eacute;canismes de la terreur (r&eacute;dig&eacute;s par Nicolas Werth), de comprendre la m&eacute;moire du totalitarisme stalinien (Arseni Roguinski) et d&rsquo;interroger le silence post-sovi&eacute;tique (Christian Caujolle). <br />
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La mise en perspective historique r&eacute;dig&eacute;e par l&rsquo;historien Nicolas Werth revient sur le processus et la mise en place de la grande terreur. Les diff&eacute;rentes op&eacute;rations intitul&eacute;es &quot;op&eacute;rations r&eacute;pressives de masse&quot; ont touch&eacute;s des groupes cibles : koulaks, allemands, polonais. Entam&eacute;es le 25 juillet 1937, elles s&rsquo;ach&egrave;vent du jour au lendemain le&nbsp; 17 novembre 1938. Si la face &eacute;merg&eacute;e de cet iceberg r&eacute;pressif a &eacute;t&eacute; les grands proc&egrave;s des vieux bolcheviques, les purges ont fait la majeure partie de leurs victimes chez les sans partis et les petites gens. Comme le montrent les documents reproduits dans le pr&eacute;sent volume, Staline a impliqu&eacute; la totalit&eacute; des membres du bureau politique dans la mise en place de la terreur, alors m&ecirc;me que le r&eacute;gime met en sc&egrave;ne une vie devenue meilleure et plus gaie sur fond de modernisation &eacute;conomique et sociale et de mobilisation de la population. C&rsquo;est peut &ecirc;tre un des paradoxes qui rend la m&eacute;moire du totalitarisme communiste complexe. Elle &eacute;merge difficilement dans la Russie post sovi&eacute;tique. Outre le pouvoir qui multiplie les entraves &agrave; une analyse sereine du ph&eacute;nom&egrave;ne communiste, comme le souligne avec tristesse Arseni Roguinski, les &eacute;volutions sociales rendent plus populaire la t&eacute;l&eacute;r&eacute;alit&eacute; que la lecture de Varlam Chalamov ou Alexandre Soljenytsine.<br />
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Ce livre s&rsquo;inscrit dans la continuit&eacute; de plusieurs livres parus en Russie et dans les anciennes d&eacute;mocraties populaires, et &agrave; la suite du combat men&eacute; par les &eacute;quipes de M&eacute;morial. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un livre de m&eacute;moire&nbsp; &ndash; comme ceux qui peuvent exister &agrave; propos de la Shoah. Le photographe et &eacute;crivain Tomas Kizny a extrait une centaine de portraits de victimes anonymes du communisme. Jusqu'&agrave; r&eacute;cemment, l&rsquo;origine de ces photos &eacute;tait myst&eacute;rieuse : elles ont &eacute;t&eacute; r&eacute;alis&eacute;es entre la fin de l&rsquo;interrogatoire et l&rsquo;ex&eacute;cution. Paradoxe notoire, si le NKVD &ndash; la police politique &ndash; voulait qu&rsquo;ils soient damn&eacute;s et oubli&eacute;s &agrave; jamais, les photographies r&eacute;alis&eacute;es leur redonnent une m&eacute;moire. Les photographies alternent avec des extraits de journaux intimes datant de la grande terreur et parcourus par un sentiment d&rsquo;angoisse particuli&egrave;rement pr&eacute;gnant : ainsi la biblioth&eacute;caire et actrice polonaise Emma Korzeniowska, dont le conjoint, Tomasz Rozalski, serrurier et ancien membre du Parti communiste polonais est arr&ecirc;t&eacute; le 9 septembre 1937 avant que le p&egrave;re et la belle m&egrave;re d&rsquo;Emma le soient &agrave; leur tour, &eacute;crit-elle : &quot;l&rsquo;ange de la mort tourne autour de moi [&hellip;], je voudrais que tout se termine&quot;. L&rsquo;immense majorit&eacute; des auteurs de ces textes sont ouvriers, employ&eacute;s, anciens paysans sans attache avec le Parti communiste, t&eacute;moins tragiques et involontaires de la construction du socialisme. <br />
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Un autre int&eacute;r&ecirc;t de l&rsquo;ouvrage est de retracer les proc&eacute;dures d&rsquo;interrogatoire. En langue fran&ccedil;aise, except&eacute; le travail de Pavel Chinsky, <em>Micro-histoire de la grande terreur</em><sup>1</sup>, les travaux sur les proc&eacute;dures inquisitoriales du NKVD sont rares. Pour ce faire, l&rsquo;ouvrage s&rsquo;appuie sur des extraits significatifs des m&eacute;moires des agents du NKVD charg&eacute;s d&rsquo;obtenir les aveux des victimes : arrestations arbitraires, pressions physiques, torture blanche et violences physiques sur les personnes sont le lot r&eacute;gulier des victimes, auquel s&rsquo;ajoutent la surpopulation carc&eacute;rale et les mouchards transform&eacute;s en d&eacute;tenus. Suit la mise en perspective des proc&eacute;dures d&rsquo;ex&eacute;cution : les tribunaux prononcent les peines sans possibilit&eacute; d&rsquo;appel et les agents du NKVD ex&eacute;cutent dans la majeure partie des cas d&rsquo;une balle dans la nuque leur victime, comme l&rsquo;a reconstitu&eacute; Andrej Wajda dans son film <em>Katyn</em>, ou alors, cas exceptionnel, d&rsquo;une nouvelle technique de mise &agrave; mort utilis&eacute;e par le responsable du groupe op&eacute;rationnel de la prison de Boutovo Isa&iuml; Berg : l&rsquo;&eacute;limination par le gaz. <br />
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Comme pendant des d&eacute;cennies dans la for&ecirc;t bi&eacute;lorusse, les lieux de mise &agrave; mort sont rest&eacute;s secrets. Tomasz Kizny livre des photos des vestiges de ces non-lieux de m&eacute;moire. Aujourd&rsquo;hui, dans ces for&ecirc;ts et ces prisons autour de la r&eacute;gion de Moscou, il n&rsquo;existe parfois qu&rsquo;une affichette signalant qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un lieu d&rsquo;ex&eacute;cution. Il faut que des arch&eacute;ologues puissent effectuer des fouilles sommaires pour que des restes d&rsquo;ossements soient retrouv&eacute;s, comme dans la d&eacute;charge de Tomsk, ou que le hasard permette de d&eacute;couvrir des charniers, comme le long du fleuve Ob. L&rsquo;auteur resitue ainsi les principaux lieux de mise &agrave; mort red&eacute;couverts &agrave; ce jour. Il souligne aussi le travail presque anonyme et solitaire des gardiens de la m&eacute;moire que sont les animateurs des &eacute;quipes de l'association <em>Memorial</em>, comme Veniamine Glebov qui a ouvert un mus&eacute;e avec tous les objets retrouv&eacute;s dans les charniers et les fosses communes &agrave; Voronej, ou Iouri Dmitriev&nbsp; qui exhume les archives de Car&eacute;lie afin de retrouver les indices des crimes, tout comme les enfants et petits-enfants de victimes du syst&egrave;me communiste qui aujourd&rsquo;hui tentent d&rsquo;entretenir le souvenir des crimes contre l&rsquo;humanit&eacute;.<br />
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&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - <em>Micro-histoire de la Grande Terreur. La fabrique de culpabilit&eacute; &agrave; l'&egrave;re stalinienne</em>, Deno&euml;l, 2005<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Le besoin d'industrie</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6472-le_besoin_dindustrie.htm</link>
         <description> Pierre-No&#235;l Giraud et Thierry Weil, tous les deux professeurs &#224; Mines ParisTech et participants au laboratoire d&amp;rsquo;id&#233;es  &amp;ldquo;La Fabrique de l&amp;rsquo;industrie&amp;rdquo;  expliquent dans ce petit livre &#224; destination d&amp;rsquo;un large public pourquoi il faut se pr&#233;occuper de redresser notre industrie et comment proc&#233;der. &#192; un rappel historique, succ&#232;de une pr&#233;sentation argument&#233;e des causes du d&#233;clin de l&amp;rsquo;industrie fran&#231;aise et de ce qu&amp;rsquo;il conviendrait de faire pour l&amp;rsquo;enrayer. L'ouvrage se conclut, dans une envol&#233;e, sur une proposition d&amp;rsquo;objectifs et de m&#233;thode(s) pour une n&#233;gociation avec les grands pays &#233;mergents. &#13;&#10;  La mesure et les causes du d&#233;clin de l&amp;rsquo;industrie fran&#231;aise  &#13;&#10; Les auteurs retracent rapidement l&amp;rsquo;histoire des trois r&#233;volutions industrielles qui, en deux si&#232;cles et demi, ont transform&#233; nos vies. &#192; la troisi&#232;me, &amp;ldquo;&#224; la fin du XXe si&#232;cle [&amp;hellip;] Internet et les transports par container font s&amp;rsquo;effondrer les co&#251;ts de transports des informations et des biens, suscitant l&amp;rsquo;&#233;mergence de firmes globales qui optimisent &#224; l&amp;rsquo;&#233;chelle mondiale leurs cha&#238;nes de conception-production-distribution et mettent tous les pays en comp&#233;tition pour la localisation de leurs activit&#233;s&amp;rdquo; 1 . C&amp;rsquo;est ce que l&amp;rsquo;on peut voir par exemple sur l&amp;rsquo;iPhone 3G con&#231;u aux &#201;tats-Unis, assembl&#233; en Chine, &#224; partir de composants issus principalement du Japon, d&amp;rsquo;Allemagne et de Cor&#233;e du Sud. &#13;&#10; La diminution du poids de l&amp;rsquo;industrie dans le produit int&#233;rieur brut ou encore dans la population active, aussi impressionnante soit-elle, tient en partie &#224; l&amp;rsquo;externalisation par les entreprises industrielles des services qu&amp;rsquo;elles ont renonc&#233; &#224; r&#233;aliser elles-m&#234;mes, &#224; l&amp;rsquo;augmentation de la productivit&#233;, plus rapide dans l&amp;rsquo;industrie, et enfin &#224; l&amp;rsquo;augmentation de la richesse, qui s&amp;rsquo;accompagne d&amp;rsquo;un accroissement des services consomm&#233;s. La balance commerciale de l&amp;rsquo;industrie constitue un indicateur plus pertinent pour mesurer le d&#233;clin de celle-ci, expliquent les auteurs. Or, la France consomme aujourd&amp;rsquo;hui plus de biens manufactur&#233;s qu&amp;rsquo;elle n&amp;rsquo;en produit, et on ne peut pas compter sur les services pour le compenser. Les exportations (ou importations) fran&#231;aises de services marchands ne repr&#233;sentent en effet que 30 &#224; 35 milliards d&amp;rsquo;euros (avec des soldes de signe variable selon les ann&#233;es, inf&#233;rieurs &#224; 3 milliards d&amp;rsquo;euros) sur un total de l&amp;rsquo;ordre de 500 milliards d&amp;rsquo;euros et un d&#233;ficit de 25 milliards en 2011, 71 milliards en comptant l&amp;rsquo;&#233;nergie. On pourrait toutefois leur objecter que la valeur des biens export&#233;s  incorpore des services pour une forte proportion &#160;et que la distinction ci-dessus a donc moins de sens qu&amp;rsquo;il y para&#238;t.&#160; &#13;&#10; Quelles sont les faiblesses de l&amp;rsquo;industrie fran&#231;aise&#160;? Les diff&#233;rents auteurs qui se sont pench&#233;s sur ce sujet dans la p&#233;riode r&#233;cente s&amp;rsquo;accordent g&#233;n&#233;ralement sur son positionnement insuffisamment  haut de gamme . Ces faiblesses tiennent notamment &#224; un dialogue social peu constructif et &#224; un encadrement d&amp;rsquo;usine plus nombreux (par rapport &#224; l&amp;rsquo;Allemagne), &#224; des relations entre donneurs d&amp;rsquo;ordre et fournisseurs peu coop&#233;ratives et aux manques de la formation professionnelle, aussi bien initiale que continue, alli&#233;s &#224; une mauvaise image de l&amp;rsquo;industrie. Souvent relev&#233;, le faible niveau de l&amp;rsquo;investissement en R&amp;D des entreprises fran&#231;aises serait surtout d&#251;, selon les auteurs du livre, &#224; une sp&#233;cialisation sectorielle qui fait peu de place aux secteurs de moyenne-haute technologie&#160;; plut&#244;t que d&amp;rsquo;en &#234;tre la cause, il serait ainsi une cons&#233;quence du positionnement ci-dessus. Mais la difficult&#233; fran&#231;aise de s&amp;rsquo;appuyer sur le potentiel de la recherche publique est &#233;galement rappel&#233;e. &#192; quoi il faut ajouter un acc&#232;s au financement qui reste difficile pour les petites et moyennes entreprises. Par ailleurs, &amp;ldquo;les arbitrages politiques et &#233;conomiques ont [&amp;hellip;] souvent &#233;t&#233; rendus au d&#233;triment de l&amp;rsquo;industrie ou de l&amp;rsquo;entreprise en g&#233;n&#233;ral, qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agisse de la fiscalit&#233;, du financement de la protection sociale ou du cadre l&#233;gal et r&#233;glementaire&amp;rdquo; 2 . Ceux-ci ont alors pes&#233; sur les marges des entreprises, qui ont fortement baiss&#233; en dix ans. Les auteurs &#233;voquent &#224; ce propos, sans y insister, le niveau &#233;lev&#233; du co&#251;t du travail, li&#233; aux cotisations sociales, ainsi que les limitations que le droit du travail met aux licenciements de CDI et les effets pervers (sic) de celles-ci, avant de mentionner les contr&#244;les &amp;ldquo;tatillons&amp;rdquo; qu&amp;rsquo;exercerait l&amp;rsquo;administration sur les entreprises ou encore la m&#233;fiance du corps social envers les activit&#233;s industrielles et leurs nuisances 3 . &#13;&#10; Le manque de comp&#233;titivit&#233; hors co&#251;ts et de diff&#233;renciation suffisante des produits oblige les entreprises &#224; rogner leurs marges pour pr&#233;server leurs parts de march&#233; face &#224; des concurrents aux co&#251;ts de production plus faibles, ce qui restreint leurs possibilit&#233;s d&amp;rsquo;investir, au risque de s'enfoncer dans une spirale d&#233;clinante. Le diagnostic est ici tr&#232;s proche de celui que dresse le  rapport Gallois . On notera que les auteurs n&amp;rsquo;&#233;voquent ni le r&#244;le des grands groupes fran&#231;ais, qui ont pourtant souvent pr&#233;f&#233;r&#233; l&amp;rsquo;extraversion &#224; la consolidation de leurs bases nationales, ni l&amp;rsquo;assimilation du travail &#224; un co&#251;t, que Gabriel Colletis dans  L&amp;rsquo;urgence industrielle&#160;!  4  identifie comme les causes principales du d&#233;clin de l&amp;rsquo;industrie fran&#231;aise (avec les politiques d&amp;rsquo;aust&#233;rit&#233; et de rigueur responsables de la faiblesse de la croissance et les illusions dans lesquelles est tomb&#233;e la politique industrielle). Il n&amp;rsquo;est pas &#233;tonnant dans ces conditions qu&amp;rsquo;ils diff&#232;rent &#233;galement sur les orientations &#224; prendre et les moyens &#224; mettre en &amp;oelig;uvre. &#13;&#10;  Pourquoi faudrait-il pr&#233;server et red&#233;velopper notre industrie&#160;?  &#13;&#10; Ce d&#233;clin est-il grave&#160;? Oui, en premier lieu, parce qu&amp;rsquo;il faudra bien, t&#244;t ou tard, rembourser l&amp;rsquo;endettement contract&#233; pour financer le d&#233;ficit commercial et donc revenir &#224; une situation d&amp;rsquo;exc&#233;dent. Or, ni les exportations de services, qui restent limit&#233;es en valeur, y compris dans les pays qui se sont sp&#233;cialis&#233;s dans ce domaine 5 , ni l&amp;rsquo;exportation de biens et services de haute technologie ou de marque n&amp;rsquo;y suffiront. Ces derniers ne repr&#233;sentent en effet que 12 et 6% respectivement de la valeur ajout&#233;e industrielle en France, contre 15 et 5% en Allemagne et 18 et 8% aux &#201;tats-Unis (selon une &#233;tude de 2011 du  McKinsey Global Institute  cit&#233;e par les auteurs). Mais aussi parce que l&amp;rsquo;industrie reste le c&amp;oelig;ur de l&amp;rsquo;innovation et de la croissance, y compris de la croissance verte, et que le d&#233;veloppement des services s&amp;rsquo;appuie largement sur cette base mat&#233;rielle en transformation permanente 6 . De plus, elle est &#233;galement le gage d&amp;rsquo;une limitation des in&#233;galit&#233;s. Car  a contrario  &amp;ldquo;une soci&#233;t&#233; compos&#233;e d&amp;rsquo;un petit groupe de &amp;ldquo;nomades&amp;rdquo; [produisant des biens et services exportables] tr&#232;s qualifi&#233;s, toujours moins nombreux mais de plus en plus riches car comp&#233;titifs dans l&amp;lsquo;&#233;conomie globale, et d&amp;rsquo;une importance croissante de &amp;ldquo;s&#233;dentaires&amp;rdquo; cantonn&#233;s &#224; la fourniture de biens et services locaux aux premiers (et &#224; eux-m&#234;mes) serait [&amp;hellip;] de plus en plus in&#233;galitaire, ce qui finit toujours par avoir un co&#251;t et par entraver l&amp;rsquo;innovation et la comp&#233;titivit&#233;&amp;rdquo; 7 . Ce passage emprunte aux travaux men&#233;s par ailleurs par P.-N. Giraud (Cf.  Des fissures dans la mondialisation , le livre a fait depuis l&amp;rsquo;objet d&amp;rsquo;une &#233;dition r&#233;vis&#233;e). On peut &#234;tre plus r&#233;serv&#233; sur l&amp;rsquo;application chiffr&#233;e qu&amp;rsquo;il en tire en calculant le nombre de &amp;ldquo;nomades&amp;rdquo; sur la base du taux d&amp;rsquo;ouverture des diff&#233;rents secteurs au commerce international, sans consid&#233;ration pour les services que leur production incorpore (Cf. la remarque ci-dessus). Enfin, derni&#232;re raison de se pr&#233;occuper de la d&#233;sindustrialisation&#160;: les conditions de la comp&#233;tition internationale ne sont pas immuables et, en particulier, l&amp;rsquo;augmentation des salaires dans les pays &#233;mergents est d&#233;sormais rapide&#160;; pr&#233;server le patrimoine technique et le capital humain constitu&#233;s sur une longue p&#233;riode est ainsi le gage d&amp;rsquo;un red&#233;marrage possible de ces activit&#233;s. &#13;&#10; Que peut-on apprendre des autres&#160;? Les auteurs commentent rapidement la situation de quelques autres pays. Les &#201;tats-Unis se sont engag&#233;s dans un d&#233;veloppement tr&#232;s in&#233;galitaire, ax&#233; sur leur ma&#238;trise des hautes technologies. La Chine, dans une course de longue haleine pour rattraper les pays riches en suscitant les investissements directs et en se dotant progressivement de moyens technologiques propres, qui devrait normalement la conduire &#224; se tourner d&#233;sormais davantage vers son march&#233; int&#233;rieur. L&amp;rsquo;Allemagne poursuit quant &#224; elle une politique d&amp;rsquo;offre rigoureuse, en tirant parti, outre de son positionnement sur les biens d&amp;rsquo;&#233;quipement, des &amp;ldquo;concertations et coop&#233;rations au sein des f&#233;d&#233;rations industrielles, comme au niveau des territoires, et [de] l&amp;rsquo;habitude du dialogue aussi bien au sein de l&amp;rsquo;administration [&amp;hellip;] qu&amp;rsquo;au sein des entreprises et des branches industrielles&amp;rdquo; 8  (Cf. la  note  de Jacqueline H&#233;nard pour La Fabrique de l&amp;rsquo;industrie). La Su&#232;de, &amp;ldquo;pour favoriser le plein emploi et amorcer la transition &#233;nerg&#233;tique, [&amp;hellip; ] a all&#233;g&#233; les charges pesant sur le travail, r&#233;duit les imp&#244;ts sur les soci&#233;t&#233;s, mis en place une fiscalit&#233; &#233;cologique, qui m&#233;nage la comp&#233;titivit&#233; des entreprises mais qui p&#232;se sur le consommateur final&amp;rdquo; 9 , cela en proc&#233;dant de mani&#232;re tr&#232;s concert&#233;e. Ce qui donne un panel d&amp;rsquo;orientations possibles, &#224; d&#233;faut de mod&#232;les &#224; reproduire. &#13;&#10;  Les voies et les moyens du redressement   &#13;&#10; Le redressement d&#233;pend tout d&amp;rsquo;abord des actions que pourraient entreprendre les entreprises elles-m&#234;mes, expliquent les auteurs. La mont&#233;e en gamme est indispensable, m&#234;me s&amp;rsquo;il ne faut pas pour autant renoncer &#224; chercher &#224; r&#233;duire les co&#251;ts en perfectionnant les proc&#233;d&#233;s et en rendant plus efficace l&amp;rsquo;organisation de la production et de la distribution. Cela suppose de former une main d&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre qualifi&#233;e, de promouvoir un dialogue social constructif (les auteurs renvoient ici aux propositions du rapport Gallois et &#224; l&amp;rsquo;accord sur la s&#233;curisation de l&amp;rsquo;emploi), de favoriser un &amp;ldquo;capital patient&amp;rdquo;, d&amp;rsquo;investir dans l&amp;rsquo;acquisition d&amp;rsquo;&#233;quipements modernes (la France &#233;tant, semble-t-il, tr&#232;s en retard en mati&#232;re de robotisation par rapport &#224; l&amp;rsquo;Allemagne ou m&#234;me l&amp;rsquo;Italie) et d&amp;rsquo;innover sur le plan organisationnel et manag&#233;rial (les auteurs &#233;voquent ici le  lean , dont les applications ont cependant &#233;t&#233; parfois tr&#232;s n&#233;fastes &amp;ndash; Cf. le  dossier  pourtant nuanc&#233; que la revue d&amp;rsquo;ergonomie  Activit&#233;s  vient de lui consacrer), d&amp;rsquo;investir parall&#232;lement dans les r&#233;seaux, &#233;cosyst&#232;mes locaux, fili&#232;res, r&#233;seaux cognitifs, et dans les territoires, en cherchant &#224; d&#233;velopper des relations fortes avec les autres acteurs locaux. &#13;&#10; Comment les pouvoirs publics peuvent-ils aider les industriels ? Tout d&amp;rsquo;abord, en leur garantissant un environnement institutionnel stable et favorable, en mettant en place une fiscalit&#233; qui n&amp;rsquo;ob&#232;re pas leur comp&#233;titivit&#233; et encourage des comportements vertueux d&amp;rsquo;investissement dans des proc&#233;d&#233;s s&#251;rs et durables (notamment en &#233;valuant, pour la taxer, l&amp;rsquo;empreinte environnementale sur ce que nous consommons et non sur ce que nous produisons, pr&#233;ciserons plus loin les auteurs). Ensuite, en encourageant la construction de relations confiantes entre les parties prenantes et en stimulant les collaborations. Enfin, en cherchant &#224; faire &#233;voluer les r&#232;gles du commerce international dans un sens plus &#233;quitable 10 . L&#224; encore, les auteurs rejoignent les points essentiels du rapport Gallois. L&amp;rsquo;&#201;tat devrait ainsi se pr&#233;occuper des impacts sur la comp&#233;titivit&#233; industrielle de toute nouvelle mesure qu&amp;rsquo;il envisagerait de prendre et, parall&#232;lement, s&amp;rsquo;engager &#224; maintenir dans le temps les dispositifs existants en faveur des entreprises. Et &#233;galement, investir dans le syst&#232;me d&amp;rsquo;&#233;ducation et de diffusion de la culture scientifique, technique et industrielle, en articulation avec les r&#233;gions en ce qui concerne en particulier la formation professionnelle. Mais aussi, veiller &#224; l&amp;rsquo;adoption et &#224; l&amp;rsquo;application (par des transcriptions des directives europ&#233;ennes plus rapides qu&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui) de mesures favorables &#224; un d&#233;veloppement harmonieux et &#224; une r&#233;industrialisation de l&amp;rsquo;industrie europ&#233;enne, en &#233;vitant que la concurrence entre pays pousse chacun au moins-disant social et fiscal (les auteurs prennent l&amp;rsquo;exemple du dumping fiscal irlandais et de l&amp;rsquo;acc&#232;s &#224; une main d&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre sous pay&#233;e en Allemagne, la plupart du temps d&amp;rsquo;origine &#233;trang&#232;re (sic)). Le cr&#233;dit d&amp;rsquo;imp&#244;t pour la comp&#233;titivit&#233; et l&amp;rsquo;emploi adopt&#233; &#224; la suite du rapport Gallois permettra d&amp;rsquo;all&#233;ger la charge d&amp;rsquo;imp&#244;t qui p&#232;se sur les entreprises (il portera finalement sur les salaires jusque 2,5 fois le SMIC ce qui concernera davantage l&amp;rsquo;industrie que le montant de 2.500 euros initialement pr&#233;vu). Mais l&amp;rsquo;&#201;tat pourrait &#233;galement intensifier les mesures favorisant les investissements des entreprises dans la mont&#233;e en gamme ou la mise en r&#233;seau des acteurs (abondement &#224; des fonds d&amp;rsquo;investissement sectoriels, soutien et coordination des p&#244;les de comp&#233;titivit&#233; et autres clusters, instituts et centres de recherche), en articulation le cas &#233;ch&#233;ant avec les collectivit&#233;s territoriales. &#13;&#10; L&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t des pays &#233;mergents est que nous restions des territoires prosp&#232;res et innovants, &#233;crivent les auteurs. Or, le jeu mondial actuel dans l&amp;rsquo;industrie est un &amp;ldquo;jeu non coop&#233;ratif&amp;rdquo; qui nous &#233;loigne de l&amp;rsquo;organisation optimum 11 , comme le montre la  tr&#232;s insatisfaisante r&#233;partition  des emplois industriels entre les grandes r&#233;gions du monde 12 . Que n&#233;gocier alors avec les grands pays &#233;mergents&#160;? Deux voies paraissent praticables, expliquent les auteurs. La premi&#232;re consisterait dans des accords entre les gouvernements europ&#233;ens et ceux des grands pays &#233;mergents (auxquels les &#201;tats-Unis et les autres membres du G20 pourraient bien s&#251;r s&amp;rsquo;associer) pour atteindre les objectifs suivants&#160;: le recentrage des &#233;conomies des grands pays &#233;mergents sur leurs march&#233;s int&#233;rieurs, y compris en laissant s&amp;rsquo;&#233;valuer leur monnaie, afin de r&#233;duire les immenses in&#233;galit&#233;s qui persistent ou se creusent en leur sein&#160;; la d&#233;localisation de leurs industries de main d&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre non qualifi&#233;es exportatrices en Afrique et en Asie du Sud pour initier l&amp;rsquo;industrialisation et le rattrapage &#233;conomique de ces pays&#160;; la r&#233;industrialisation de l&amp;rsquo;Europe et des &#201;tats-Unis (ce qui supposerait &#233;galement des accords entre les gouvernements europ&#233;ens et les entreprises globales) 13 . Et, dans le cas o&#249; un tel compromis ne serait pas possible, il existerait encore pour l&amp;rsquo;Europe un plan B 14 , &#224; savoir appliquer aux firmes des pays &#233;mergents ce qu&amp;rsquo;ils font aux n&#244;tres, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire leur imposer un contenu local pour acc&#233;der &#224; nos march&#233;s, cela y compris dans les domaines de technologies et de recherche, lorsqu&amp;rsquo;ils sont &#224; la fronti&#232;re technologique. Cet ouvrage brasse large et ses pr&#233;conisations sont &#224; plusieurs niveaux. Commen&#231;ons par balayer devant notre porte, m&#234;me si cela ne doit pas nous dispenser de nous doter d&amp;rsquo;un cadre g&#233;n&#233;ral de pens&#233;e, nous recommandent les auteurs, ce qui para&#238;t en tout cas relever d&amp;rsquo;une excellente m&#233;thode. &#13;&#10; &#160;   Notes :  1 - p. 8 2 - pp 71,72 3 - p. 76 4 - Editions Le Bord de l&amp;rsquo;eau, 2012 5 - p. 92 6 - p. 99 7 - pp 101,102 8 - p. 119 9 - p. 124 10 - p. 153 11 - p. 168 12 - p. 170 13 - p. 171 14 - Cf.  P.-N. Giraud , &amp;ldquo;Libre &#233;change ou juste &#233;change&#160;?&amp;rdquo;  Alternatives &#233;conomiques , mars 2012, qui prend ses distances par rapport &#224; un protectionnisme &#233;cologique et social au niveau europ&#233;en ou fran&#231;ais </description>
         <pubDate>05/08/13 01:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-6472-le_besoin_dindustrie.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Pierre-No&euml;l Giraud et Thierry Weil, tous les deux professeurs &agrave; Mines ParisTech et participants au laboratoire d&rsquo;id&eacute;es <a href="http://www.la-fabrique.fr/">&ldquo;La Fabrique de l&rsquo;industrie&rdquo;</a> expliquent dans ce petit livre &agrave; destination d&rsquo;un large public pourquoi il faut se pr&eacute;occuper de redresser notre industrie et comment proc&eacute;der. &Agrave; un rappel historique, succ&egrave;de une pr&eacute;sentation argument&eacute;e des causes du d&eacute;clin de l&rsquo;industrie fran&ccedil;aise et de ce qu&rsquo;il conviendrait de faire pour l&rsquo;enrayer. L'ouvrage se conclut, dans une envol&eacute;e, sur une proposition d&rsquo;objectifs et de m&eacute;thode(s) pour une n&eacute;gociation avec les grands pays &eacute;mergents.</p>
<p><strong>La mesure et les causes du d&eacute;clin de l&rsquo;industrie fran&ccedil;aise</strong></p>
<p>Les auteurs retracent rapidement l&rsquo;histoire des trois r&eacute;volutions industrielles qui, en deux si&egrave;cles et demi, ont transform&eacute; nos vies. &Agrave; la troisi&egrave;me, &ldquo;&agrave; la fin du XXe si&egrave;cle [&hellip;] Internet et les transports par container font s&rsquo;effondrer les co&ucirc;ts de transports des informations et des biens, suscitant l&rsquo;&eacute;mergence de firmes globales qui optimisent &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle mondiale leurs cha&icirc;nes de conception-production-distribution et mettent tous les pays en comp&eacute;tition pour la localisation de leurs activit&eacute;s&rdquo;<sup>1</sup>. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on peut voir par exemple sur l&rsquo;iPhone 3G con&ccedil;u aux &Eacute;tats-Unis, assembl&eacute; en Chine, &agrave; partir de composants issus principalement du Japon, d&rsquo;Allemagne et de Cor&eacute;e du Sud.</p>
<p>La diminution du poids de l&rsquo;industrie dans le produit int&eacute;rieur brut ou encore dans la population active, aussi impressionnante soit-elle, tient en partie &agrave; l&rsquo;externalisation par les entreprises industrielles des services qu&rsquo;elles ont renonc&eacute; &agrave; r&eacute;aliser elles-m&ecirc;mes, &agrave; l&rsquo;augmentation de la productivit&eacute;, plus rapide dans l&rsquo;industrie, et enfin &agrave; l&rsquo;augmentation de la richesse, qui s&rsquo;accompagne d&rsquo;un accroissement des services consomm&eacute;s. La balance commerciale de l&rsquo;industrie constitue un indicateur plus pertinent pour mesurer le d&eacute;clin de celle-ci, expliquent les auteurs. Or, la France consomme aujourd&rsquo;hui plus de biens manufactur&eacute;s qu&rsquo;elle n&rsquo;en produit, et on ne peut pas compter sur les services pour le compenser. Les exportations (ou importations) fran&ccedil;aises de services marchands ne repr&eacute;sentent en effet que 30 &agrave; 35 milliards d&rsquo;euros (avec des soldes de signe variable selon les ann&eacute;es, inf&eacute;rieurs &agrave; 3 milliards d&rsquo;euros) sur un total de l&rsquo;ordre de 500 milliards d&rsquo;euros et un d&eacute;ficit de 25 milliards en 2011, 71 milliards en comptant l&rsquo;&eacute;nergie. On pourrait toutefois leur objecter que la valeur des biens export&eacute;s <a href="http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/politique-eco-conjoncture/politique-economique/221167656/cessons-craindre-lenvolee-)">incorpore des services pour une forte proportion</a>&nbsp;et que la distinction ci-dessus a donc moins de sens qu&rsquo;il y para&icirc;t.&nbsp;</p>
<p>Quelles sont les faiblesses de l&rsquo;industrie fran&ccedil;aise&nbsp;? Les diff&eacute;rents auteurs qui se sont pench&eacute;s sur ce sujet dans la p&eacute;riode r&eacute;cente s&rsquo;accordent g&eacute;n&eacute;ralement sur son positionnement insuffisamment <a href="http://www.nonfiction.fr/article-5350-reindustrialiser_pourquoi__comment_.htm">haut de gamme</a>. Ces faiblesses tiennent notamment &agrave; un dialogue social peu constructif et &agrave; un encadrement d&rsquo;usine plus nombreux (par rapport &agrave; l&rsquo;Allemagne), &agrave; des relations entre donneurs d&rsquo;ordre et fournisseurs peu coop&eacute;ratives et aux manques de la formation professionnelle, aussi bien initiale que continue, alli&eacute;s &agrave; une mauvaise image de l&rsquo;industrie. Souvent relev&eacute;, le faible niveau de l&rsquo;investissement en R&amp;D des entreprises fran&ccedil;aises serait surtout d&ucirc;, selon les auteurs du livre, &agrave; une sp&eacute;cialisation sectorielle qui fait peu de place aux secteurs de moyenne-haute technologie&nbsp;; plut&ocirc;t que d&rsquo;en &ecirc;tre la cause, il serait ainsi une cons&eacute;quence du positionnement ci-dessus. Mais la difficult&eacute; fran&ccedil;aise de s&rsquo;appuyer sur le potentiel de la recherche publique est &eacute;galement rappel&eacute;e. &Agrave; quoi il faut ajouter un acc&egrave;s au financement qui reste difficile pour les petites et moyennes entreprises. Par ailleurs, &ldquo;les arbitrages politiques et &eacute;conomiques ont [&hellip;] souvent &eacute;t&eacute; rendus au d&eacute;triment de l&rsquo;industrie ou de l&rsquo;entreprise en g&eacute;n&eacute;ral, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la fiscalit&eacute;, du financement de la protection sociale ou du cadre l&eacute;gal et r&eacute;glementaire&rdquo;<sup>2</sup>. Ceux-ci ont alors pes&eacute; sur les marges des entreprises, qui ont fortement baiss&eacute; en dix ans. Les auteurs &eacute;voquent &agrave; ce propos, sans y insister, le niveau &eacute;lev&eacute; du co&ucirc;t du travail, li&eacute; aux cotisations sociales, ainsi que les limitations que le droit du travail met aux licenciements de CDI et les effets pervers (sic) de celles-ci, avant de mentionner les contr&ocirc;les &ldquo;tatillons&rdquo; qu&rsquo;exercerait l&rsquo;administration sur les entreprises ou encore la m&eacute;fiance du corps social envers les activit&eacute;s industrielles et leurs nuisances<sup>3</sup>.</p>
<p>Le manque de comp&eacute;titivit&eacute; hors co&ucirc;ts et de diff&eacute;renciation suffisante des produits oblige les entreprises &agrave; rogner leurs marges pour pr&eacute;server leurs parts de march&eacute; face &agrave; des concurrents aux co&ucirc;ts de production plus faibles, ce qui restreint leurs possibilit&eacute;s d&rsquo;investir, au risque de s'enfoncer dans une spirale d&eacute;clinante. Le diagnostic est ici tr&egrave;s proche de celui que dresse le <a href="http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/fichiers_joints/rapport_de_louis_gallois_sur_la_competitivite_0.pdf">rapport Gallois</a>. On notera que les auteurs n&rsquo;&eacute;voquent ni le r&ocirc;le des grands groupes fran&ccedil;ais, qui ont pourtant souvent pr&eacute;f&eacute;r&eacute; l&rsquo;extraversion &agrave; la consolidation de leurs bases nationales, ni l&rsquo;assimilation du travail &agrave; un co&ucirc;t, que Gabriel Colletis dans <em>L&rsquo;urgence industrielle&nbsp;!</em><sup>4</sup> identifie comme les causes principales du d&eacute;clin de l&rsquo;industrie fran&ccedil;aise (avec les politiques d&rsquo;aust&eacute;rit&eacute; et de rigueur responsables de la faiblesse de la croissance et les illusions dans lesquelles est tomb&eacute;e la politique industrielle). Il n&rsquo;est pas &eacute;tonnant dans ces conditions qu&rsquo;ils diff&egrave;rent &eacute;galement sur les orientations &agrave; prendre et les moyens &agrave; mettre en &oelig;uvre.</p>
<p><strong>Pourquoi faudrait-il pr&eacute;server et red&eacute;velopper notre industrie&nbsp;?</strong></p>
<p>Ce d&eacute;clin est-il grave&nbsp;? Oui, en premier lieu, parce qu&rsquo;il faudra bien, t&ocirc;t ou tard, rembourser l&rsquo;endettement contract&eacute; pour financer le d&eacute;ficit commercial et donc revenir &agrave; une situation d&rsquo;exc&eacute;dent. Or, ni les exportations de services, qui restent limit&eacute;es en valeur, y compris dans les pays qui se sont sp&eacute;cialis&eacute;s dans ce domaine<sup>5</sup>, ni l&rsquo;exportation de biens et services de haute technologie ou de marque n&rsquo;y suffiront. Ces derniers ne repr&eacute;sentent en effet que 12 et 6% respectivement de la valeur ajout&eacute;e industrielle en France, contre 15 et 5% en Allemagne et 18 et 8% aux &Eacute;tats-Unis (selon une &eacute;tude de 2011 du <em>McKinsey Global Institute </em>cit&eacute;e par les auteurs). Mais aussi parce que l&rsquo;industrie reste le c&oelig;ur de l&rsquo;innovation et de la croissance, y compris de la croissance verte, et que le d&eacute;veloppement des services s&rsquo;appuie largement sur cette base mat&eacute;rielle en transformation permanente<sup>6</sup>. De plus, elle est &eacute;galement le gage d&rsquo;une limitation des in&eacute;galit&eacute;s. Car <em>a contrario</em> &ldquo;une soci&eacute;t&eacute; compos&eacute;e d&rsquo;un petit groupe de &ldquo;nomades&rdquo; [produisant des biens et services exportables] tr&egrave;s qualifi&eacute;s, toujours moins nombreux mais de plus en plus riches car comp&eacute;titifs dans l&lsquo;&eacute;conomie globale, et d&rsquo;une importance croissante de &ldquo;s&eacute;dentaires&rdquo; cantonn&eacute;s &agrave; la fourniture de biens et services locaux aux premiers (et &agrave; eux-m&ecirc;mes) serait [&hellip;] de plus en plus in&eacute;galitaire, ce qui finit toujours par avoir un co&ucirc;t et par entraver l&rsquo;innovation et la comp&eacute;titivit&eacute;&rdquo;<sup>7</sup>. Ce passage emprunte aux travaux men&eacute;s par ailleurs par P.-N. Giraud (Cf. <a href="http://www.nonfiction.fr/article-2289-des_fissures_dans_la_mondialisation.htm">Des fissures dans la mondialisation</a>, le livre a fait depuis l&rsquo;objet d&rsquo;une &eacute;dition r&eacute;vis&eacute;e). On peut &ecirc;tre plus r&eacute;serv&eacute; sur l&rsquo;application chiffr&eacute;e qu&rsquo;il en tire en calculant le nombre de &ldquo;nomades&rdquo; sur la base du taux d&rsquo;ouverture des diff&eacute;rents secteurs au commerce international, sans consid&eacute;ration pour les services que leur production incorpore (Cf. la remarque ci-dessus). Enfin, derni&egrave;re raison de se pr&eacute;occuper de la d&eacute;sindustrialisation&nbsp;: les conditions de la comp&eacute;tition internationale ne sont pas immuables et, en particulier, l&rsquo;augmentation des salaires dans les pays &eacute;mergents est d&eacute;sormais rapide&nbsp;; pr&eacute;server le patrimoine technique et le capital humain constitu&eacute;s sur une longue p&eacute;riode est ainsi le gage d&rsquo;un red&eacute;marrage possible de ces activit&eacute;s.</p>
<p>Que peut-on apprendre des autres&nbsp;? Les auteurs commentent rapidement la situation de quelques autres pays. Les &Eacute;tats-Unis se sont engag&eacute;s dans un d&eacute;veloppement tr&egrave;s in&eacute;galitaire, ax&eacute; sur leur ma&icirc;trise des hautes technologies. La Chine, dans une course de longue haleine pour rattraper les pays riches en suscitant les investissements directs et en se dotant progressivement de moyens technologiques propres, qui devrait normalement la conduire &agrave; se tourner d&eacute;sormais davantage vers son march&eacute; int&eacute;rieur. L&rsquo;Allemagne poursuit quant &agrave; elle une politique d&rsquo;offre rigoureuse, en tirant parti, outre de son positionnement sur les biens d&rsquo;&eacute;quipement, des &ldquo;concertations et coop&eacute;rations au sein des f&eacute;d&eacute;rations industrielles, comme au niveau des territoires, et [de] l&rsquo;habitude du dialogue aussi bien au sein de l&rsquo;administration [&hellip;] qu&rsquo;au sein des entreprises et des branches industrielles&rdquo;<sup>8</sup> (Cf. la <a href="http://www.la-fabrique.fr/Publication/l-allemagne-un-modele-mais-pour-qui">note</a> de Jacqueline H&eacute;nard pour La Fabrique de l&rsquo;industrie). La Su&egrave;de, &ldquo;pour favoriser le plein emploi et amorcer la transition &eacute;nerg&eacute;tique, [&hellip; ] a all&eacute;g&eacute; les charges pesant sur le travail, r&eacute;duit les imp&ocirc;ts sur les soci&eacute;t&eacute;s, mis en place une fiscalit&eacute; &eacute;cologique, qui m&eacute;nage la comp&eacute;titivit&eacute; des entreprises mais qui p&egrave;se sur le consommateur final&rdquo;<sup>9</sup>, cela en proc&eacute;dant de mani&egrave;re tr&egrave;s concert&eacute;e. Ce qui donne un panel d&rsquo;orientations possibles, &agrave; d&eacute;faut de mod&egrave;les &agrave; reproduire.</p>
<p><strong>Les voies et les moyens du redressement </strong></p>
<p>Le redressement d&eacute;pend tout d&rsquo;abord des actions que pourraient entreprendre les entreprises elles-m&ecirc;mes, expliquent les auteurs. La mont&eacute;e en gamme est indispensable, m&ecirc;me s&rsquo;il ne faut pas pour autant renoncer &agrave; chercher &agrave; r&eacute;duire les co&ucirc;ts en perfectionnant les proc&eacute;d&eacute;s et en rendant plus efficace l&rsquo;organisation de la production et de la distribution. Cela suppose de former une main d&rsquo;&oelig;uvre qualifi&eacute;e, de promouvoir un dialogue social constructif (les auteurs renvoient ici aux propositions du rapport Gallois et &agrave; l&rsquo;accord sur la s&eacute;curisation de l&rsquo;emploi), de favoriser un &ldquo;capital patient&rdquo;, d&rsquo;investir dans l&rsquo;acquisition d&rsquo;&eacute;quipements modernes (la France &eacute;tant, semble-t-il, tr&egrave;s en retard en mati&egrave;re de robotisation par rapport &agrave; l&rsquo;Allemagne ou m&ecirc;me l&rsquo;Italie) et d&rsquo;innover sur le plan organisationnel et manag&eacute;rial (les auteurs &eacute;voquent ici le <em>lean</em>, dont les applications ont cependant &eacute;t&eacute; parfois tr&egrave;s n&eacute;fastes &ndash; Cf. le <a href="http://www.activites.org/sommaires/v9n2.html">dossier</a> pourtant nuanc&eacute; que la revue d&rsquo;ergonomie <em>Activit&eacute;s</em> vient de lui consacrer), d&rsquo;investir parall&egrave;lement dans les r&eacute;seaux, &eacute;cosyst&egrave;mes locaux, fili&egrave;res, r&eacute;seaux cognitifs, et dans les territoires, en cherchant &agrave; d&eacute;velopper des relations fortes avec les autres acteurs locaux.</p>
<p>Comment les pouvoirs publics peuvent-ils aider les industriels ? Tout d&rsquo;abord, en leur garantissant un environnement institutionnel stable et favorable, en mettant en place une fiscalit&eacute; qui n&rsquo;ob&egrave;re pas leur comp&eacute;titivit&eacute; et encourage des comportements vertueux d&rsquo;investissement dans des proc&eacute;d&eacute;s s&ucirc;rs et durables (notamment en &eacute;valuant, pour la taxer, l&rsquo;empreinte environnementale sur ce que nous consommons et non sur ce que nous produisons, pr&eacute;ciserons plus loin les auteurs). Ensuite, en encourageant la construction de relations confiantes entre les parties prenantes et en stimulant les collaborations. Enfin, en cherchant &agrave; faire &eacute;voluer les r&egrave;gles du commerce international dans un sens plus &eacute;quitable<sup>10</sup>. L&agrave; encore, les auteurs rejoignent les points essentiels du rapport Gallois. L&rsquo;&Eacute;tat devrait ainsi se pr&eacute;occuper des impacts sur la comp&eacute;titivit&eacute; industrielle de toute nouvelle mesure qu&rsquo;il envisagerait de prendre et, parall&egrave;lement, s&rsquo;engager &agrave; maintenir dans le temps les dispositifs existants en faveur des entreprises. Et &eacute;galement, investir dans le syst&egrave;me d&rsquo;&eacute;ducation et de diffusion de la culture scientifique, technique et industrielle, en articulation avec les r&eacute;gions en ce qui concerne en particulier la formation professionnelle. Mais aussi, veiller &agrave; l&rsquo;adoption et &agrave; l&rsquo;application (par des transcriptions des directives europ&eacute;ennes plus rapides qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui) de mesures favorables &agrave; un d&eacute;veloppement harmonieux et &agrave; une r&eacute;industrialisation de l&rsquo;industrie europ&eacute;enne, en &eacute;vitant que la concurrence entre pays pousse chacun au moins-disant social et fiscal (les auteurs prennent l&rsquo;exemple du dumping fiscal irlandais et de l&rsquo;acc&egrave;s &agrave; une main d&rsquo;&oelig;uvre sous pay&eacute;e en Allemagne, la plupart du temps d&rsquo;origine &eacute;trang&egrave;re (sic)). Le cr&eacute;dit d&rsquo;imp&ocirc;t pour la comp&eacute;titivit&eacute; et l&rsquo;emploi adopt&eacute; &agrave; la suite du rapport Gallois permettra d&rsquo;all&eacute;ger la charge d&rsquo;imp&ocirc;t qui p&egrave;se sur les entreprises (il portera finalement sur les salaires jusque 2,5 fois le SMIC ce qui concernera davantage l&rsquo;industrie que le montant de 2.500 euros initialement pr&eacute;vu). Mais l&rsquo;&Eacute;tat pourrait &eacute;galement intensifier les mesures favorisant les investissements des entreprises dans la mont&eacute;e en gamme ou la mise en r&eacute;seau des acteurs (abondement &agrave; des fonds d&rsquo;investissement sectoriels, soutien et coordination des p&ocirc;les de comp&eacute;titivit&eacute; et autres clusters, instituts et centres de recherche), en articulation le cas &eacute;ch&eacute;ant avec les collectivit&eacute;s territoriales.</p>
<p>L&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t des pays &eacute;mergents est que nous restions des territoires prosp&egrave;res et innovants, &eacute;crivent les auteurs. Or, le jeu mondial actuel dans l&rsquo;industrie est un &ldquo;jeu non coop&eacute;ratif&rdquo; qui nous &eacute;loigne de l&rsquo;organisation optimum<sup>11</sup>, comme le montre la <em>tr&egrave;s insatisfaisante r&eacute;partition</em> des emplois industriels entre les grandes r&eacute;gions du monde<sup>12</sup>. Que n&eacute;gocier alors avec les grands pays &eacute;mergents&nbsp;? Deux voies paraissent praticables, expliquent les auteurs. La premi&egrave;re consisterait dans des accords entre les gouvernements europ&eacute;ens et ceux des grands pays &eacute;mergents (auxquels les &Eacute;tats-Unis et les autres membres du G20 pourraient bien s&ucirc;r s&rsquo;associer) pour atteindre les objectifs suivants&nbsp;: le recentrage des &eacute;conomies des grands pays &eacute;mergents sur leurs march&eacute;s int&eacute;rieurs, y compris en laissant s&rsquo;&eacute;valuer leur monnaie, afin de r&eacute;duire les immenses in&eacute;galit&eacute;s qui persistent ou se creusent en leur sein&nbsp;; la d&eacute;localisation de leurs industries de main d&rsquo;&oelig;uvre non qualifi&eacute;es exportatrices en Afrique et en Asie du Sud pour initier l&rsquo;industrialisation et le rattrapage &eacute;conomique de ces pays&nbsp;; la r&eacute;industrialisation de l&rsquo;Europe et des &Eacute;tats-Unis (ce qui supposerait &eacute;galement des accords entre les gouvernements europ&eacute;ens et les entreprises globales)<sup>13</sup>. Et, dans le cas o&ugrave; un tel compromis ne serait pas possible, il existerait encore pour l&rsquo;Europe un plan B<sup>14</sup>, &agrave; savoir appliquer aux firmes des pays &eacute;mergents ce qu&rsquo;ils font aux n&ocirc;tres, c&rsquo;est-&agrave;-dire leur imposer un contenu local pour acc&eacute;der &agrave; nos march&eacute;s, cela y compris dans les domaines de technologies et de recherche, lorsqu&rsquo;ils sont &agrave; la fronti&egrave;re technologique. Cet ouvrage brasse large et ses pr&eacute;conisations sont &agrave; plusieurs niveaux. Commen&ccedil;ons par balayer devant notre porte, m&ecirc;me si cela ne doit pas nous dispenser de nous doter d&rsquo;un cadre g&eacute;n&eacute;ral de pens&eacute;e, nous recommandent les auteurs, ce qui para&icirc;t en tout cas relever d&rsquo;une excellente m&eacute;thode.</p>
<p>&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 8<br />2 - pp 71,72<br />3 - p. 76<br />4 - Editions Le Bord de l&rsquo;eau, 2012<br />5 - p. 92<br />6 - p. 99<br />7 - pp 101,102<br />8 - p. 119<br />9 - p. 124<br />10 - p. 153<br />11 - p. 168<br />12 - p. 170<br />13 - p. 171<br />14 - Cf. <a href="http://www.cerna.ensmp.fr/index.php/fr/equipe-menugauchecerna-285/70-globalisation/chercheurs-permanents/115-giraud">P.-N. Giraud</a>, &ldquo;Libre &eacute;change ou juste &eacute;change&nbsp;?&rdquo; <em>Alternatives &eacute;conomiques</em>, mars 2012, qui prend ses distances par rapport &agrave; un protectionnisme &eacute;cologique et social au niveau europ&eacute;en ou fran&ccedil;ais<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Une nouvelle IIIe R&#233;publique ?</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6523-une_nouvelle_iiie_republique_.htm</link>
         <description> Par une histoire critique de la IIIe R&#233;publique, un collectif s&amp;rsquo;attaque aux l&#233;gendes et mythes qui pr&#234;tent aujourd&amp;rsquo;hui encore &#224; la &quot;plus longue des R&#233;publiques&quot; fran&#231;aises une aura de &quot;moment fondateur&quot;. R&#233;vision d&#233;chirante (sur l&amp;rsquo;&#233;cole, les colonies et la &quot;mission civilisatrice&quot;, le monde ouvrier, les femmes), corrections importantes (sur l&amp;rsquo;arm&#233;e, la la&#239;cit&#233;, le progr&#232;s, le bonapartisme), cet ouvrage de sp&#233;cialistes actualise s&#233;rieusement notre vision de ce r&#233;gime souvent vant&#233; &#224; l&amp;rsquo;heure o&#249; l&amp;rsquo;enseignement la&#239;c de la morale se profile &#224; nouveau &#224; l&amp;rsquo;horizon. &#192; ces auteurs iconoclastes ou r&#233;visionnistes, on serait tent&#233; de dire &quot;Touche pas &#224; ma (Troisi&#232;me) R&#233;publique !&quot; &#13;&#10; &#13;&#10;Le titre est accrocheur : un titre d&amp;rsquo;&#233;diteur plus que d&amp;rsquo;universitaire, alors que l&amp;rsquo;ouvrage, tout en nuances, se pr&#233;sente comme un simple &#233;tat des lieux actualis&#233;. Son&#160; contenu est d&amp;rsquo;une richesse qui s&amp;rsquo;accorde mal avec son titre &amp;ndash; &#224; moins de consid&#233;rer tout ouvrage historique novateur comme relevant de la &quot;contre-histoire&quot; dans la mesure o&#249;, apportant du nouveau, il contredit en partie l&amp;rsquo;historiographie ant&#233;rieure.  &#13;&#10;&#160; &#13;&#10;Trois universitaires (dont deux Avignonnais, illustration du dynamisme de la recherche historique fran&#231;aise hors capitale) ont recrut&#233; vingt-cinq contributeurs, dont cinq &#233;trangers,&#160; pour une approche novatrice. L&amp;rsquo;introduction 1  annonce un plan en deux grandes parties : &quot;Les institutions et les valeurs r&#233;publicaines : id&#233;es re&#231;ues&quot;, partie qui revisite les clich&#233;s, la mythologie gr&#226;ce aux apports de la recherche la plus r&#233;cente, voire en cours ; &quot;Les bo&#238;tes noires de la R&#233;publique&quot;, qui m&#233;riteraient les pincettes des guillemets, les coordonnateurs de l&amp;rsquo;ouvrage les pr&#233;sentant comme l&amp;rsquo;approche des pratiques r&#233;elles, des processus complexes et mouvants qui font de cette IIIe R&#233;publique moins un mod&#232;le qu&amp;rsquo;un r&#233;gime imparfait qui se transforme et cherche toujours &#224; s&amp;rsquo;am&#233;liorer. Comme l&amp;rsquo;exprime clairement un des contributeurs, Nicolas Delalande, en conclusion d&amp;rsquo;un papier tr&#232;s nuanc&#233; 2 , &quot;la R&#233;publique, toujours inachev&#233;e, est perp&#233;tuellement travaill&#233;e par la conscience de sa propre imperfection : l&#224; r&#233;side sans doute l&amp;rsquo;apport sp&#233;cifique du r&#233;gime qui s&amp;rsquo;est &#233;tendu de 1870 &#224; 1940, plut&#244;t que dans l&amp;rsquo;art de la synth&#232;se ou la transmission d&amp;rsquo;un improbable mod&#232;le&quot;. &#13;&#10; Certes certaines contributions en recoupent partiellement d&amp;rsquo;autres : c&amp;rsquo;est le lot de tout ouvrage collectif dans lequel les ma&#238;tres d&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre, les architectes, laissent la libert&#233; n&#233;cessaire aux&#160; ex&#233;cutants. &#13;&#10; &#13;&#10;Les &quot;d&#233;mythifications&quot; s&amp;rsquo;&#233;gr&#232;nent au fil des pages. La R&#233;publique, la Troisi&#232;me, comme mod&#232;le est plus qu&amp;rsquo;&#233;corn&#233;e. On savait depuis quelques d&#233;cennies que sur l&amp;rsquo;&#233;cole et la &quot;m&#233;ritocratie&quot;, sur la &quot;mission civilisatrice de la colonisation&quot; bien &#233;videmment, sur&#160; la conduite &#224; l&amp;rsquo;&#233;gard du monde ouvrier (l&amp;rsquo;ennemi est bien souvent &#224; gauche, d&#232;s le d&#233;part) ou des femmes (avec pourtant l&amp;rsquo;&#233;vocation du &quot;vote familial&quot;), sur le traitement r&#233;serv&#233; aux &#233;trangers, sur la vertu du personnel politique, bien des imperfections de la &quot;plus longue des R&#233;publiques&quot; pouvaient &#234;tre soulign&#233;es. Les mises au point actualis&#233;es donn&#233;es par divers contributeurs de l&amp;rsquo;ouvrage &amp;ndash; souvent auteurs de travaux fondateurs dans le domaine qui leur est confi&#233; &amp;ndash; viennent le confirmer et l&amp;rsquo;&#233;tendre. &#13;&#10;&#160; &#13;&#10;Certains secteurs sont abord&#233;s par plusieurs auteurs qui se compl&#232;tent, &quot;enfon&#231;ant le clou&quot;, &quot;remettant les pendules &#224; l&amp;rsquo;heure&quot; pour bien marquer la distance existant entre m&#233;moire et histoire de cette &quot;R&#233;publique mod&#232;le&quot;. Les rapports complexes entretenus par les r&#233;publicains de gouvernement avec l&amp;rsquo;h&#233;ritage bonapartiste font ainsi l&amp;rsquo;objet de contributions novatrices de Natalie Petiteau 3 , de Sudhir Hazareesingh 4  et d&amp;rsquo;Alain Chatriot 5 , en particulier dans le monde rural r&#233;cemment &#233;clair&#233; par la belle th&#232;se de Ga&#235;l Gaboriaux. La rupture voulue avec le r&#233;gime ant&#233;rieur &amp;ndash; par la construction d&amp;rsquo;une historiographie r&#233;publicaine et partisane, par exemple &amp;ndash; n&amp;rsquo;emp&#234;che pas la force des h&#233;ritages re&#231;us. Par exemple le 14 Juillet est bien l&amp;rsquo;h&#233;ritier de la Saint-Napol&#233;on 6 . L&amp;rsquo;ombre du premier Napol&#233;on est toujours l&#224; 7 . Enfin le paysan est choy&#233;, plus encore qu&amp;rsquo;il ne l&amp;rsquo;avait &#233;t&#233; par Napol&#233;on III.  &#13;&#10; &#13;&#10;La la&#239;cit&#233;, valeur-phare de cette R&#233;publique, appara&#238;t d&#233;sormais, sous la plume de Patrick Cabanel 8 , comme appartenant &#224; l&amp;rsquo;univers du compromis par la recherche d&amp;rsquo;une&#160; conciliation bien plus qu&amp;rsquo;&#224; celui de principes raides souvent affirm&#233;s ou d&#233;nonc&#233;s, principes&#160; qui sont pr&#233;sent&#233;s en philosophe de la politique par Perrine Simon-Nahum dans la premi&#232;re partie 9 . Plus encore en Alg&#233;rie, voici une la&#239;cit&#233; abandonn&#233;e par la R&#233;publique dans les &#233;coles &quot;indig&#232;nes&quot; au profit d&amp;rsquo;un enseignement religieux &quot;gallican&quot; plac&#233; sous contr&#244;le de l&amp;rsquo;&#201;tat 10 . L&amp;rsquo;arm&#233;e et la patrie 11  ont quant &#224; elles des relations qui varient tellement des d&#233;buts &#224; la fin du r&#233;gime &amp;ndash; avant-guerre, guerre, entre-deux-guerres &amp;ndash; que, l&#224; encore,&#160; seul un d&#233;veloppement chronologique permet d&amp;rsquo;&#233;viter les g&#233;n&#233;ralit&#233;s abusives. &#13;&#10; &#13;&#10;Dans le vaste &#233;ventail des domaines brillamment abord&#233;s, disons cependant qu&amp;rsquo;il nous semble manquer, au titre des processus de &quot;r&#233;publicanisation&quot; 12 , une approche &quot;agulhonienne&quot; des signes apparents, visibles,&#160; de ce ph&#233;nom&#232;ne : statuaire en lieu public ouvert ou ferm&#233;, odonymie r&#233;publicaine, f&#234;tes civiques, etc. &#13;&#10; &#13;&#10;Tout l&amp;rsquo;ouvrage met &#224; mal la notion m&#234;me de mod&#232;le, concept consid&#233;r&#233; comme a-historique et relevant du mythe. C&amp;rsquo;est une bonne chose dans l&amp;rsquo;entre-soi des historiens dont la vocation n&amp;rsquo;est pas d&amp;rsquo;alimenter un imaginaire collectif. En revanche cette &quot;contre-histoire&quot; n&amp;rsquo;apportera que troubles et doutes &#224; ceux qui, politiques ou citoyens, chercheraient par son truchement &#224; retrouver chez les p&#232;res fondateurs de la R&#233;publique des recettes pour am&#233;liorer le vivre ensemble de la France d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui.&#160;  Une contre-histoire de la IIIe R&#233;publique  n&amp;rsquo;est en rien un ouvrage d&amp;rsquo;instruction civique et morale, mais les historiens attentifs aux avanc&#233;es de leur discipline par la d&#233;construction des poncifs y trouveront leur miel. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - Marion Fontaine, Fr&#233;d&#233;ric Monier et Christophe Prochasson 2 - chap. 20 : &quot;Le pacte fiscal est-il r&#233;publicain ?&quot; 3 - chap.15, &quot;L&amp;rsquo;Empire dans la IIIe R&#233;publique&quot; 4 - chap. 18, &quot;La fondation de la R&#233;publique : histoire, mythe et contre-histoire&quot; 5 - chap. 26, &quot;Les paysans au c&amp;oelig;ur de la R&#233;publique&quot; [apr&#232;s avoir &#233;t&#233; au c&amp;oelig;ur du second Empire] 6 - S. Hazareesingh 7 - Natalie Petiteau 8 - chap. 21, &quot;Compromis historique et d&#233;ceptions d&#233;mocratiques : la la&#239;cit&#233; r&#233;publicaine&quot; 9 - Chap. 14, &quot;La R&#233;publique et les r&#233;publicains, adversaires du religieux et des religions&quot; 10 - Judith Surkis, chap. 23, &quot;Quelle morale ? Etat, famille et religion&quot; 11 - Odile Roynette, chap. 7, et Olivier Cosson, chap.8 12 - sous partie form&#233;e par les chapitres 24 &#224; 27 sous le titre de &quot;La r&#233;publicanisation : les processus&quot; </description>
         <pubDate>05/07/13 14:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-6523-une_nouvelle_iiie_republique_.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Par une histoire critique de la IIIe R&eacute;publique, un collectif s&rsquo;attaque aux l&eacute;gendes et mythes qui pr&ecirc;tent aujourd&rsquo;hui encore &agrave; la &quot;plus longue des R&eacute;publiques&quot; fran&ccedil;aises une aura de &quot;moment fondateur&quot;. R&eacute;vision d&eacute;chirante (sur l&rsquo;&eacute;cole, les colonies et la &quot;mission civilisatrice&quot;, le monde ouvrier, les femmes), corrections importantes (sur l&rsquo;arm&eacute;e, la la&iuml;cit&eacute;, le progr&egrave;s, le bonapartisme), cet ouvrage de sp&eacute;cialistes actualise s&eacute;rieusement notre vision de ce r&eacute;gime souvent vant&eacute; &agrave; l&rsquo;heure o&ugrave; l&rsquo;enseignement la&iuml;c de la morale se profile &agrave; nouveau &agrave; l&rsquo;horizon. &Agrave; ces auteurs iconoclastes ou r&eacute;visionnistes, on serait tent&eacute; de dire &quot;Touche pas &agrave; ma (Troisi&egrave;me) R&eacute;publique !&quot;<br />
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Le titre est accrocheur : un titre d&rsquo;&eacute;diteur plus que d&rsquo;universitaire, alors que l&rsquo;ouvrage, tout en nuances, se pr&eacute;sente comme un simple &eacute;tat des lieux actualis&eacute;. Son&nbsp; contenu est d&rsquo;une richesse qui s&rsquo;accorde mal avec son titre &ndash; &agrave; moins de consid&eacute;rer tout ouvrage historique novateur comme relevant de la &quot;contre-histoire&quot; dans la mesure o&ugrave;, apportant du nouveau, il contredit en partie l&rsquo;historiographie ant&eacute;rieure. <br />
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Trois universitaires (dont deux Avignonnais, illustration du dynamisme de la recherche historique fran&ccedil;aise hors capitale) ont recrut&eacute; vingt-cinq contributeurs, dont cinq &eacute;trangers,&nbsp; pour une approche novatrice. L&rsquo;introduction<sup>1</sup> annonce un plan en deux grandes parties : &quot;Les institutions et les valeurs r&eacute;publicaines : id&eacute;es re&ccedil;ues&quot;, partie qui revisite les clich&eacute;s, la mythologie gr&acirc;ce aux apports de la recherche la plus r&eacute;cente, voire en cours ; &quot;Les bo&icirc;tes noires de la R&eacute;publique&quot;, qui m&eacute;riteraient les pincettes des guillemets, les coordonnateurs de l&rsquo;ouvrage les pr&eacute;sentant comme l&rsquo;approche des pratiques r&eacute;elles, des processus complexes et mouvants qui font de cette IIIe R&eacute;publique moins un mod&egrave;le qu&rsquo;un r&eacute;gime imparfait qui se transforme et cherche toujours &agrave; s&rsquo;am&eacute;liorer. Comme l&rsquo;exprime clairement un des contributeurs, Nicolas Delalande, en conclusion d&rsquo;un papier tr&egrave;s nuanc&eacute;<sup>2</sup>, &quot;la R&eacute;publique, toujours inachev&eacute;e, est perp&eacute;tuellement travaill&eacute;e par la conscience de sa propre imperfection : l&agrave; r&eacute;side sans doute l&rsquo;apport sp&eacute;cifique du r&eacute;gime qui s&rsquo;est &eacute;tendu de 1870 &agrave; 1940, plut&ocirc;t que dans l&rsquo;art de la synth&egrave;se ou la transmission d&rsquo;un improbable mod&egrave;le&quot;.</p>
<p>Certes certaines contributions en recoupent partiellement d&rsquo;autres : c&rsquo;est le lot de tout ouvrage collectif dans lequel les ma&icirc;tres d&rsquo;&oelig;uvre, les architectes, laissent la libert&eacute; n&eacute;cessaire aux&nbsp; ex&eacute;cutants.<br />
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Les &quot;d&eacute;mythifications&quot; s&rsquo;&eacute;gr&egrave;nent au fil des pages. La R&eacute;publique, la Troisi&egrave;me, comme mod&egrave;le est plus qu&rsquo;&eacute;corn&eacute;e. On savait depuis quelques d&eacute;cennies que sur l&rsquo;&eacute;cole et la &quot;m&eacute;ritocratie&quot;, sur la &quot;mission civilisatrice de la colonisation&quot; bien &eacute;videmment, sur&nbsp; la conduite &agrave; l&rsquo;&eacute;gard du monde ouvrier (l&rsquo;ennemi est bien souvent &agrave; gauche, d&egrave;s le d&eacute;part) ou des femmes (avec pourtant l&rsquo;&eacute;vocation du &quot;vote familial&quot;), sur le traitement r&eacute;serv&eacute; aux &eacute;trangers, sur la vertu du personnel politique, bien des imperfections de la &quot;plus longue des R&eacute;publiques&quot; pouvaient &ecirc;tre soulign&eacute;es. Les mises au point actualis&eacute;es donn&eacute;es par divers contributeurs de l&rsquo;ouvrage &ndash; souvent auteurs de travaux fondateurs dans le domaine qui leur est confi&eacute; &ndash; viennent le confirmer et l&rsquo;&eacute;tendre.<br />
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Certains secteurs sont abord&eacute;s par plusieurs auteurs qui se compl&egrave;tent, &quot;enfon&ccedil;ant le clou&quot;, &quot;remettant les pendules &agrave; l&rsquo;heure&quot; pour bien marquer la distance existant entre m&eacute;moire et histoire de cette &quot;R&eacute;publique mod&egrave;le&quot;. Les rapports complexes entretenus par les r&eacute;publicains de gouvernement avec l&rsquo;h&eacute;ritage bonapartiste font ainsi l&rsquo;objet de contributions novatrices de Natalie Petiteau<sup>3</sup>, de Sudhir Hazareesingh<sup>4</sup> et d&rsquo;Alain Chatriot<sup>5</sup>, en particulier dans le monde rural r&eacute;cemment &eacute;clair&eacute; par la belle th&egrave;se de Ga&euml;l Gaboriaux. La rupture voulue avec le r&eacute;gime ant&eacute;rieur &ndash; par la construction d&rsquo;une historiographie r&eacute;publicaine et partisane, par exemple &ndash; n&rsquo;emp&ecirc;che pas la force des h&eacute;ritages re&ccedil;us. Par exemple le 14 Juillet est bien l&rsquo;h&eacute;ritier de la Saint-Napol&eacute;on<sup>6</sup>. L&rsquo;ombre du premier Napol&eacute;on est toujours l&agrave;<sup>7</sup>. Enfin le paysan est choy&eacute;, plus encore qu&rsquo;il ne l&rsquo;avait &eacute;t&eacute; par Napol&eacute;on III. <br />
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La la&iuml;cit&eacute;, valeur-phare de cette R&eacute;publique, appara&icirc;t d&eacute;sormais, sous la plume de Patrick Cabanel<sup>8</sup>, comme appartenant &agrave; l&rsquo;univers du compromis par la recherche d&rsquo;une&nbsp; conciliation bien plus qu&rsquo;&agrave; celui de principes raides souvent affirm&eacute;s ou d&eacute;nonc&eacute;s, principes&nbsp; qui sont pr&eacute;sent&eacute;s en philosophe de la politique par Perrine Simon-Nahum dans la premi&egrave;re partie<sup>9</sup>. Plus encore en Alg&eacute;rie, voici une la&iuml;cit&eacute; abandonn&eacute;e par la R&eacute;publique dans les &eacute;coles &quot;indig&egrave;nes&quot; au profit d&rsquo;un enseignement religieux &quot;gallican&quot; plac&eacute; sous contr&ocirc;le de l&rsquo;&Eacute;tat<sup>10</sup>. L&rsquo;arm&eacute;e et la patrie<sup>11</sup> ont quant &agrave; elles des relations qui varient tellement des d&eacute;buts &agrave; la fin du r&eacute;gime &ndash; avant-guerre, guerre, entre-deux-guerres &ndash; que, l&agrave; encore,&nbsp; seul un d&eacute;veloppement chronologique permet d&rsquo;&eacute;viter les g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s abusives.<br />
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Dans le vaste &eacute;ventail des domaines brillamment abord&eacute;s, disons cependant qu&rsquo;il nous semble manquer, au titre des processus de &quot;r&eacute;publicanisation&quot;<sup>12</sup>, une approche &quot;agulhonienne&quot; des signes apparents, visibles,&nbsp; de ce ph&eacute;nom&egrave;ne : statuaire en lieu public ouvert ou ferm&eacute;, odonymie r&eacute;publicaine, f&ecirc;tes civiques, etc.<br />
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Tout l&rsquo;ouvrage met &agrave; mal la notion m&ecirc;me de mod&egrave;le, concept consid&eacute;r&eacute; comme a-historique et relevant du mythe. C&rsquo;est une bonne chose dans l&rsquo;entre-soi des historiens dont la vocation n&rsquo;est pas d&rsquo;alimenter un imaginaire collectif. En revanche cette &quot;contre-histoire&quot; n&rsquo;apportera que troubles et doutes &agrave; ceux qui, politiques ou citoyens, chercheraient par son truchement &agrave; retrouver chez les p&egrave;res fondateurs de la R&eacute;publique des recettes pour am&eacute;liorer le vivre ensemble de la France d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.&nbsp; <em>Une contre-histoire de la IIIe R&eacute;publique</em> n&rsquo;est en rien un ouvrage d&rsquo;instruction civique et morale, mais les historiens attentifs aux avanc&eacute;es de leur discipline par la d&eacute;construction des poncifs y trouveront leur miel.<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Marion Fontaine, Fr&eacute;d&eacute;ric Monier et Christophe Prochasson<br />2 - chap. 20 : &quot;Le pacte fiscal est-il r&eacute;publicain ?&quot;<br />3 - chap.15, &quot;L&rsquo;Empire dans la IIIe R&eacute;publique&quot;<br />4 - chap. 18, &quot;La fondation de la R&eacute;publique : histoire, mythe et contre-histoire&quot;<br />5 - chap. 26, &quot;Les paysans au c&oelig;ur de la R&eacute;publique&quot; [apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; au c&oelig;ur du second Empire]<br />6 - S. Hazareesingh<br />7 - Natalie Petiteau<br />8 - chap. 21, &quot;Compromis historique et d&eacute;ceptions d&eacute;mocratiques : la la&iuml;cit&eacute; r&eacute;publicaine&quot;<br />9 - Chap. 14, &quot;La R&eacute;publique et les r&eacute;publicains, adversaires du religieux et des religions&quot;<br />10 - Judith Surkis, chap. 23, &quot;Quelle morale ? Etat, famille et religion&quot;<br />11 - Odile Roynette, chap. 7, et Olivier Cosson, chap.8<br />12 - sous partie form&eacute;e par les chapitres 24 &agrave; 27 sous le titre de &quot;La r&eacute;publicanisation : les processus&quot;<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>La r&#233;ception en contexte(s)</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6531-la_reception_en_contexte_s.htm</link>
         <description>  Th&#233;or&#232;me , la revue de l&amp;rsquo;Institut de recherche sur le cin&#233;ma et l&amp;rsquo;audiovisuel publi&#233;e par les Presses de la Sorbonne Nouvelle, propose dans son quinzi&#232;me opus d&amp;rsquo;envisager &quot;le cin&#233;ma en situation&quot;, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire de &quot;prendre en compte l&amp;rsquo; exp&#233;rience  qu&amp;rsquo;a le/la spectateur/spectatrice du film en fonction du contexte (social, historique, affectif, etc.) dans lequel il/elle le regarde&quot; 1 . Cette ambition s&amp;rsquo;inscrit dans une th&#233;matique de recherche plus g&#233;n&#233;rale, puisque l&amp;rsquo;ouvrage s&amp;rsquo;inspire en partie du s&#233;minaire organis&#233; pendant plusieurs ann&#233;es &#224; l&amp;rsquo;Institut National d&amp;rsquo;Histoire de l&amp;rsquo;Art par les directeurs et la directrice de publication du pr&#233;sent num&#233;ro (Laurent Creton, Laurent Jullier et Rapha&#235;lle Moine). Signalons d&#232;s &#224; pr&#233;sent que nous appartenons &#224; la m&#234;me &#233;quipe de recherche et que nos propres travaux revendiquent des ancrages th&#233;oriques voisins : &#224; d&#233;faut de pouvoir &#234;tre parfaitement impartiale, notre critique sera donc, nous l&amp;rsquo;esp&#233;rons, substantiellement inform&#233;e. &#13;&#10; Il est particuli&#232;rement s&#233;duisant, dans un contexte acad&#233;mique qui accorde encore une place de choix &#224; la sacralisation de l&amp;rsquo;objet d&amp;rsquo;&#233;tude &quot;cin&#233;ma&quot;, de constater la publication de plus en plus fr&#233;quente de revues et d&amp;rsquo;ouvrages collectifs permettant d&amp;rsquo;aborder le cin&#233;ma sous l&amp;rsquo;angle de la r&#233;ception et de l&amp;rsquo;interpr&#233;tation. Cette perspective, qui tend au pragmatisme, r&#233;pond &#224; un nouvel engouement au sein des &#233;tudes cin&#233;matographiques et audiovisuelles pour ce qui rel&#232;ve de la consommation des objets filmiques et de l&amp;rsquo;exp&#233;rience g&#233;n&#233;r&#233;e par celle-ci. C&amp;rsquo;est donc essentiellement du spectateur et des m&#233;thodes d&amp;rsquo;analyse des postures spectatorielles que traite ce num&#233;ro de  Th&#233;or&#232;me . L&amp;rsquo;introduction de ce bel objet de 145 pages permet ainsi d&amp;rsquo;esquisser les contours d&amp;rsquo;une th&#233;orie de la &quot;situation cin&#233;matographique&quot; 1 . Sur ce point, la g&#233;n&#233;alogie de la notion de situation propos&#233;e par les auteurs est particuli&#232;rement appr&#233;ciable. Elle permet en quelques lignes de saisir les contextes paradigmatiques d&amp;rsquo;&#233;mergence du terme, comme celui de l&amp;rsquo;interactionnisme symbolique, et offre un cadrage th&#233;orique concis, fort utile en ouverture d&amp;rsquo;un ouvrage collectif. La suite de l&amp;rsquo;introduction se veut un manifeste pour l&amp;rsquo;interdisciplinarit&#233; : appel&#233;e de leurs v&amp;oelig;ux par les auteurs, celle-ci appara&#238;t comme la &quot;seule issue&quot; 3  pour r&#233;sorber autant que faire se peut &quot;l&amp;rsquo;incommensurabilit&#233; paradigmatique&quot; 3  qui entrave une partie des recherches en cin&#233;ma. L&#224; o&#249; on &#233;voque, de plus en plus, l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre et le film comme des processus et non des objets fig&#233;s, et o&#249; les espaces auparavant distingu&#233;s de la production, du texte et de la r&#233;ception sont envisag&#233;s comme relevant de dynamiques communes et interd&#233;pendantes, comment, en effet, produire &quot;une description correcte de la situation&quot; 3  si l&amp;rsquo;on refuse d&amp;rsquo;emprunter &#224; son voisin les outils heuristiques dont il dispose, au nom de l&amp;rsquo;appartenance &#224; une chapelle universitaire souvent plus institutionnelle que v&#233;ritablement &#233;pist&#233;mologique ? L&amp;rsquo;ambition scientifique est donc puissante : par-del&#224; l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t suscit&#233; par le sujet de ce quinzi&#232;me num&#233;ro de  Th&#233;or&#232;me , c&amp;rsquo;est un vent d&amp;rsquo;air frais qui souffle sur les &#233;tudes cin&#233;matographiques et audiovisuelles. &#13;&#10; L&amp;rsquo;ouvrage comporte ensuite dix articles scientifiques distribu&#233;s en trois grandes parties. La premi&#232;re, intitul&#233;e &quot;Que faire avec les films ?&quot; 6 , regroupe quatre textes qui s&amp;rsquo;attachent &#224; la pens&#233;e institutionnelle et acad&#233;mique de l&amp;rsquo;interpr&#233;tation cin&#233;matographique. Jean-Marc Leveratto, dans son article intitul&#233; &quot;Histoire du cin&#233;ma et sociologie de la consommation cin&#233;matographique&quot; 7 , se penche sur les difficult&#233;s pos&#233;es par les reception studies &#224; la fran&#231;aise. L&amp;rsquo;auteur d&#233;taille les multiples obstacles &#224; de telles entreprises de recherche, qu&amp;rsquo;il estime par ailleurs trop rares. Si les motifs &#233;voqu&#233;s par l&amp;rsquo;auteur semblent pertinents (notamment la question de la localisation que Jean-Marc Leveratto conna&#238;t bien), on peut cependant regretter que le texte se concentre sur une analyse des manques et des erreurs fr&#233;quentes, sans proposer ce qui, du coup, pourrait permettre de d&#233;velopper une m&#233;thodologie heuristique d&amp;rsquo;analyse de la consommation cin&#233;matographique. En outre, si l&amp;rsquo;on ne peut que rejoindre les pr&#233;occupations de l&amp;rsquo;auteur quant &#224; la difficult&#233; de quantifier le succ&#232;s d&amp;rsquo;un film, et quant au danger pour l&amp;rsquo;analyste de construire  a priori  ses cat&#233;gories d&amp;rsquo;&#233;tude, on peut s&amp;rsquo;&#233;tonner que l&amp;rsquo;auteur lui-m&#234;me mobilise des notions comme &quot;chef d&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre&quot; ou &quot;qualit&#233;&quot; 8  &#224; propos des objets qu&amp;rsquo;il consid&#232;re pourtant traiter en contrepoint des approches traditionnelles. C&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;en effet, le pragmatisme de Jean-Marc Leveratto est ici un semi-pragmatisme. L&amp;rsquo;auteur s&amp;rsquo;emploie &#224; l&#233;gitimer l&amp;rsquo;interpr&#233;tation des publics comme une forme noble de r&#233;ception des objets filmiques, que les chercheurs devraient donc n&#233;cessairement prendre en compte, mais pas  en tant que telle . C&amp;rsquo;est parce que les films pl&#233;biscit&#233;s par les publics sont les m&#234;mes que ceux qui sont lou&#233;s par les th&#233;oriciens que l&amp;rsquo;auteur justifie l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t scientifique de l&amp;rsquo;analyse de la r&#233;ception spectatorielle : c&amp;rsquo;est donc &#224; l&amp;rsquo;aune de cat&#233;gories traditionnelles et l&#233;gitimes des &#233;tudes cin&#233;matographiques qu&amp;rsquo;est pens&#233;e l&amp;rsquo;interpr&#233;tation des publics. Ceci est d&amp;rsquo;autant plus d&#233;rangeant que l&amp;rsquo;auteur appuie son argumentaire sur un postulat qui nous semble discutable. Il est ainsi &#233;crit, dans diff&#233;rentes variations, que &quot;le patrimoine des chefs-d&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre cin&#233;matographiques n&amp;rsquo;est compos&#233; que de films qui ont &#233;t&#233;, &#224; leur &#233;poque, des succ&#232;s commerciaux&quot; 9  ou encore que &quot;le chef-d&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre qui peut &#234;tre aujourd&amp;rsquo;hui l&amp;rsquo;occasion d&amp;rsquo;un commentaire &#233;sot&#233;rique par un sp&#233;cialiste de l&amp;rsquo;esth&#233;tique du cin&#233;ma est le m&#234;me film que celui qui a &#233;t&#233; pl&#233;biscit&#233;, du fait de sa qualit&#233;, par le public, lors de sa sortie&quot; 10 .  Quid , alors, de  Citizen Kane , que l&amp;rsquo;auteur cite pourtant un peu plus t&#244;t dans son texte ? Ou de  It&amp;rsquo;s a Wonderful Life  ( La Vie est belle , de Frank Capra), qui doit davantage sa dimension culte &#224; ses multiples diffusions t&#233;l&#233;visuelles pendant les f&#234;tes de No&#235;l depuis un demi-si&#232;cle qu&amp;rsquo;au bien maigre succ&#232;s qu&amp;rsquo;il a connu lors de sa sortie en salles en 1946 ? Et quand bien m&#234;me les assertions de l&amp;rsquo;auteur seraient v&#233;rifi&#233;es, les points de congruence entre les interpr&#233;tations lors de la sortie des films et les interpr&#233;tations institutionnelles contemporaines ne nous semblent pas un argument suffisant pour justifier le caract&#232;re heuristique de l&amp;rsquo;analyse de la consommation cin&#233;matographique, alors que celle-ci le poss&#232;de assur&#233;ment. D&amp;rsquo;autant que le danger est grand &#224; mobiliser des argumentaires qui se fondent sur la &quot;qualit&#233;&quot; (des films comme des discours interpr&#233;tatifs) : ce n&amp;rsquo;est pas parce que les publics  interpr&#232;tent   bien  les films, selon les normes institutionnelles dominantes, qu&amp;rsquo;il convient d&amp;rsquo;analyser la r&#233;ception spectatorielle, mais parce que celle-ci constitue, au m&#234;me titre que celles de l&amp;rsquo;esth&#233;ticien ou du critique, une interpr&#233;tation effective puisque socialement exprim&#233;e et donc scientifiquement exploitable comme donn&#233;e empirique. &#13;&#10; L&amp;rsquo;article de Barbara Laborde, intitul&#233; &quot;L&amp;rsquo;analyse filmique en lyc&#233;e : quelles strat&#233;gies de production de sens ?&quot; 11 , offre un point de vue &#233;clair&#233; sur ces questions. L&amp;rsquo;auteure y expose de fa&#231;on efficace la fa&#231;on dont les discours dominants sur le cin&#233;ma appellent une conception immanentiste des films tout en la niant. Cette inscription paradigmatique se r&#233;v&#232;le d&#233;l&#233;t&#232;re non pas tant parce que la th&#233;orie de l&amp;rsquo;immanence le serait (m&#234;me si l&amp;rsquo;on comprend tr&#232;s vite que l&amp;rsquo;auteure a choisi son camp), mais bien parce qu&amp;rsquo;elle n&amp;rsquo;est pas revendiqu&#233;e comme un ancrage th&#233;orique. Pr&#233;cisons que l&amp;rsquo;auteure s&amp;rsquo;attache dans ce texte aux discours produits dans des cadres p&#233;dagogiques : notices filmiques dans des revues destin&#233;es aux enseignants des sp&#233;cialit&#233;s cin&#233;ma et audiovisuel dans les lyc&#233;es, textes critiques sur des &amp;oelig;uvres au programme des diff&#233;rents concours, etc. L&amp;rsquo;analyse tr&#232;s fine que propose Barbara Laborde met &#224; jour la propension des discours sur le cin&#233;ma &#224; r&#233;ifier et concevoir comme universels les cadres interpr&#233;tatifs dans lesquels ils sont produits, proc&#233;dant, par-l&#224;, d&amp;rsquo;une forme d&amp;rsquo;imposition normative relativement hypocrite. Ainsi, comme l&amp;rsquo;&#233;crit l&amp;rsquo;auteure, &quot;l&amp;rsquo;analyse filmique telle qu&amp;rsquo;elle est pratiqu&#233;e en lyc&#233;e arrache les films &#224; leur contexte de r&#233;ception pour les transformer en objet de culte sacralis&#233; au contenu immanent&quot; 12 . La typologie des strat&#233;gies de production de sens propos&#233;e dans le c&amp;oelig;ur de l&amp;rsquo;article est particuli&#232;rement stimulante : elle articule le mod&#232;le s&#233;miopragmatique de Roger Odin, qui constitue la r&#233;f&#233;rence essentielle du texte, &#224; des analyses textuelles fort bien men&#233;es. M&#234;me si le corpus de discours est restreint (assez peu de textes sont &#233;tudi&#233;s par l&amp;rsquo;auteure), l&amp;rsquo;argumentation est d&#233;ploy&#233;e avec suffisamment d&amp;rsquo;habilet&#233; pour convaincre le lecteur que les conclusions seraient sensiblement les m&#234;mes avec un corpus &#233;largi. Il est d&amp;rsquo;ailleurs frappant de retrouver, au sein du m&#234;me ouvrage mais dans les textes d&amp;rsquo;autres auteurs, certains &#233;l&#233;ments mis en lumi&#232;re par Barbara Laborde comme proc&#233;dant d&amp;rsquo;une forme d&amp;rsquo;immanentisme latent. &#13;&#10; Les textes de Jeffrey Sconce (&quot;La th&#233;orie du cin&#233;ma : que veut-elle de nous ?&quot; 13 ) et Laurent Jullier (&quot;Les demandes du film. Attentes, pr&#233;dictions et post-dictions&quot; 14 ), offrent un &#233;clairage compl&#233;mentaire sur les th&#233;ories du cin&#233;ma et la pens&#233;e du spectateur. Alors que les dichotomies entre savant et populaire sont toujours op&#233;rantes dans le champ des &#233;tudes cin&#233;matographiques et audiovisuelles (ce que Jeffrey Sconce r&#233;sume en &#233;crivant qu&amp;rsquo; &quot;il est toujours plus facile d&amp;rsquo;avoir une conversation &#224; propos d&amp;rsquo;une note de bas de page de  L&amp;rsquo;&#202;tre et le n&#233;ant  que de d&#233;battre des m&#233;rites de  Fast and Furious 5 &quot; 15 ), les deux textes permettent d&amp;rsquo;inscrire les th&#233;ories du cin&#233;ma dans une plus large pens&#233;e philosophique de l&amp;rsquo;art. Jeffrey Sconce retrace de fa&#231;on didactique les d&#233;bats entre, d&amp;rsquo;une part, la  Grand Theory , qui &quot;affirme que l&amp;rsquo;&#233;cran produit son &amp;ldquo;spectateur&amp;rdquo; en lui assignant une place, ce &amp;ldquo;dispositif&amp;rdquo;&#160; le trompant quant &#224; son existence en tant que sujet&quot; 16  et, d&amp;rsquo;autre part, les tenants du &quot;projet Wisconsin&quot;,&#160; qui visent plut&#244;t &#224; &quot;combiner histoire, cognitivisme et n&#233;o-formalisme&quot; 17 . En retra&#231;ant l&amp;rsquo;historique des controverses, Jeffrey Sconce appelle &#224; repenser la fronti&#232;re entre th&#233;orie du cin&#233;ma et philosophie du cin&#233;ma : la premi&#232;re n&amp;rsquo;&#233;tant, finalement, que la pens&#233;e philosophique d&amp;rsquo;une forme singuli&#232;re de cr&#233;ation artistique. Le texte est clair, pr&#233;cis et r&#233;f&#233;renc&#233;, ce qui en fait un outil tr&#232;s utile pour les &#233;tudiants et chercheurs qui voudraient se renseigner sur les grandes orientations de la  Film Theory  contemporaine. Le texte de Laurent Jullier peut alors &#234;tre lu comme une illustration de la th&#233;orie cognitiviste en partie &#233;voqu&#233;e par Sconce : l&amp;rsquo;auteur y d&#233;veloppe plusieurs typologies des modes d&amp;rsquo;investissement du spectateur dans un film, principalement &#233;tablies &#224; partir des notions d&amp;rsquo;exp&#233;rience, de plaisir, d&amp;rsquo;attente et de demande. &#13;&#10; La deuxi&#232;me partie de l&amp;rsquo;ouvrage, intitul&#233;e &quot;Pas seulement dans les salles&quot; 18 , regroupe trois textes qui se penchent sur la vie des films hors des salles de cin&#233;ma. Francesco Casetti, dans un article intitul&#233; &quot;Trajectoires de la relocalisation&quot; 19 , vise &#224; d&#233;crire deux voies de relocalisation emprunt&#233;es par le cin&#233;ma : celle, d&amp;rsquo;une part, du &quot; delivery &quot;, qui agit par m&#233;tonymie, et celle, d&amp;rsquo;autre part, du &quot; setting &quot;, qui agit par m&#233;taphore. En effet, le mode de relocalisation &quot; deliver  y &quot; rend disponible, dans d&amp;rsquo;autres lieux que la salle, ce que le spectateur veut voir (le film), l&#224; o&#249; le mode de relocalisation du &quot; setting &quot; propose, ailleurs que dans la salle, des conditions optimum de visionnage 20 . L&amp;rsquo;analyse, bien argument&#233;e, donne cependant le sentiment d&amp;rsquo;&#234;tre conduite &quot;&#224; charge&quot;, se concentrant sur les pertes et scissions occasionn&#233;es par ces relocalisations plus que sur les reconfigurations des pratiques spectatorielles qu&amp;rsquo;elles peuvent entra&#238;ner. Ici, le texte de Roger Odin tombe &#224; point nomm&#233;. Dans &quot;Cin&#233;ma et t&#233;l&#233;phone portable. Approche s&#233;mio-pragmatique&quot; 21 , l&amp;rsquo;auteur convoque les modes de lectures qu&amp;rsquo;il avait pr&#233;c&#233;demment d&#233;velopp&#233;s dans  Les Espaces de communications  (2011) ou, plus t&#244;t, dans  De la fiction  (2000), en les adaptant aux images produites par la t&#233;l&#233;phonie mobile. Le mode du  making of  nous para&#238;t particuli&#232;rement probant, tout comme la d&#233;limitation d&amp;rsquo;un nouvel espace communicationnel : celui du &quot;p cin&#233;ma&quot;, dans lequel &quot;l&amp;rsquo;op&#233;rateur de communication n&amp;rsquo;est plus seulement le &amp;ldquo;film&amp;rdquo;, mais  la relatio n  film-portable , et ceci tant dans l&amp;rsquo;espace de la r&#233;alisation que dans celui de la lecture&quot;  22 . Marta Boni prolonge ensuite cette r&#233;flexion sur le cin&#233;ma &quot;hors les murs&quot; avec un article intitul&#233; &quot;De l&amp;rsquo;amour du cin&#233;ma et des s&#233;ries t&#233;l&#233; &#224; l&amp;rsquo;&#232;re du Web 2.0&quot; 23 . Elle y explore la dimension transm&#233;diatique de l&amp;rsquo;expression en ligne des interpr&#233;tations spectatorielles, renseignant, par-l&#224;, les pratiques amateurs et la cin&#233;philie 2.0. &#13;&#10; La troisi&#232;me et derni&#232;re partie de l&amp;rsquo;ouvrage, intitul&#233;e &quot;L&amp;rsquo;approche &#233;thique des films&quot; 24 , regroupe trois articles assez diff&#233;rents. M&#233;lanie Boissonneau propose un texte intitul&#233; &quot; Jane, be good!  De Jane Parker &#224; Mme Tarzan (1932-1942), une illusion du retour &#224; l&amp;rsquo;ordre moral ?&quot; qui, s&amp;rsquo;il consiste en une &#233;tude int&#233;ressante de la r&#233;ception institutionnelle d&amp;rsquo;un personnage filmique, s&amp;rsquo;&#233;loigne consid&#233;rablement des postulats pragmatiques revendiqu&#233;s par l&amp;rsquo;ouvrage. L&amp;rsquo;auteure n&amp;rsquo;a de cesse de contester les interpr&#233;tations du personnage de Jane Parker dans les adaptations filmiques des ann&#233;es 1930, en renvoyant constamment &#224; ce que serait &quot;la r&#233;alit&#233; di&#233;g&#233;tique de Jane&quot; 25 , &#233;voqu&#233;e maintes et maintes fois comme un argument ultime visant &#224; ill&#233;gitimer certaines interpr&#233;tations (notamment celle de Patrick Brion, qui en prend pour son grade) et, bien s&#251;r, &#224; l&#233;gitimer celle de l&amp;rsquo;auteure. Le texte d&amp;rsquo;Adrienne Boutang, qui lui fait suite, se pr&#233;sente alors comme un exemple &#233;loquent de ce que peut (et doit, certainement) &#234;tre une analyse m&#233;ta-interpr&#233;tative. Dans &quot; Politically incorrect et bathroom humor &quot; 26 , l&amp;rsquo;auteure examine minutieusement les limites de l&amp;rsquo;admissible dans la com&#233;die am&#233;ricaine populaire, du plus au moins mainstream, des fr&#232;res Farelly &#224; Todd Solondz. La d&#233;monstration est persuasive, notamment parce que l&amp;rsquo;auteure prend soin de montrer, &#224; chaque &#233;tape de son argumentaire, comment les r&#233;alisateurs int&#232;grent &#224; la dramaturgie, la narration et l&amp;rsquo;humour de leurs films la ma&#238;trise des normes et codes filmiques par les spectateurs. C&amp;rsquo;est au nom d&amp;rsquo;une complicit&#233; intellectuelle et cin&#233;philique entre les cin&#233;astes et les interpr&#232;tes, qui mobilisent des r&#233;f&#233;rentiels et des marqueurs g&#233;n&#233;riques communs, que se construisent les com&#233;dies &#233;tudi&#233;es par l&amp;rsquo;auteure. L&amp;rsquo;utilisation du  politically correct  dans la com&#233;die am&#233;ricaine contemporaine, soit l&amp;rsquo;incorporation des normes dominantes pour mieux les d&#233;tourner et les exploiter, est ici au c&amp;oelig;ur du propos : le texte int&#233;ressera donc par ailleurs les chercheurs concern&#233;s par la th&#233;orie des genres cin&#233;matographiques et audiovisuels. Le dernier texte de l&amp;rsquo;ouvrage, celui de Linda Williams, intitul&#233; &quot; Cluster fuck  : le cadre coercitif dans  Standard Operation Procedure , d&amp;rsquo;Errol Morris&quot; 27 , rejoint en partie ce que M&#233;lanie Boissonneau avait entrepris avec Jane : il propose une interpr&#233;tation, certes concluante et solide, mais ne la situe pas  en tant qu&amp;rsquo;interpr&#233;tation  dans un contexte singulier, emp&#234;chant en partie sa juste compr&#233;hension et rompant ainsi le contrat de lecture &#233;tabli par le titre de l&amp;rsquo;ouvrage et son introduction. La &quot;situation&quot;, dans les deux cas, est en effet surtout celle des deux auteures. &#13;&#10; Ce quinzi&#232;me num&#233;ro de  Th&#233;or&#232;me  constitue une illustration efficace, m&#234;me si parfois un peu frileuse, des diff&#233;rentes approches pragmatiques du cin&#233;ma. Les articles regroup&#233;s offrent un panorama assez large des &#233;tudes sur l&amp;rsquo;activit&#233; interpr&#233;tative et la pens&#233;e du cin&#233;ma &quot;en situation&quot; et apportent une pierre de taille &#224; l&amp;rsquo;&#233;difice de l&amp;rsquo;approche interdisciplinaire des films. Nous ne saurions trop en recommander la lecture aux chercheurs et cin&#233;philes, ne serait-ce que pour le texte de Barbara Laborde, r&#233;jouissant. Les nombreuses r&#233;f&#233;rences bibliographiques qui jalonnent les articles (que le lecteur trouvera en notes de bas de page plut&#244;t que dans la bibliographique g&#233;n&#233;rale qui n&amp;rsquo;est pas tr&#232;s d&#233;velopp&#233;e), s&amp;rsquo;av&#232;rent &#233;galement tr&#232;s utiles. On regrette seulement qu&amp;rsquo;une conclusion g&#233;n&#233;rale ne soit venue ressaisir les &#233;l&#233;ments d&#233;gag&#233;s au cours des articles : l&amp;rsquo;introduction offrait un cadrage th&#233;orique stimulant, qu&amp;rsquo;une conclusion aurait certainement permis d&amp;rsquo;enrichir. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - p. 7. 2 - p. 7. 3 - p. 9. 4 - p. 9. 5 - p. 9. 6 - p. 13-62. 7 - p. 13-23. 8 - p. 19 en particulier. 9 - p. 19. 10 - p. 19, toujours. 11 - p. 35-46. 12 - p. 35. 13 - p. 25-34. 14 - p. 47-62. 15 - p. 26. 16 - p. 29. 17 - p. 28. 18 - p. 65-96. 19 - p. 65-78. 20 - p. 68 21 - p. 79-88. 22 - p. 81. 23 - p. 89-96. 24 - p. 97-137. 25 - p. 104. 26 - p. 109-120. 27 - p. 121-137. </description>
         <pubDate>05/07/13 01:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-6531-la_reception_en_contexte_s.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p><em>Th&eacute;or&egrave;me</em>, la revue de l&rsquo;Institut de recherche sur le cin&eacute;ma et l&rsquo;audiovisuel publi&eacute;e par les Presses de la Sorbonne Nouvelle, propose dans son quinzi&egrave;me opus d&rsquo;envisager &quot;le cin&eacute;ma en situation&quot;, c&rsquo;est-&agrave;-dire de &quot;prendre en compte l&rsquo;<em>exp&eacute;rience</em> qu&rsquo;a le/la spectateur/spectatrice du film en fonction du contexte (social, historique, affectif, etc.) dans lequel il/elle le regarde&quot;<sup>1</sup>. Cette ambition s&rsquo;inscrit dans une th&eacute;matique de recherche plus g&eacute;n&eacute;rale, puisque l&rsquo;ouvrage s&rsquo;inspire en partie du s&eacute;minaire organis&eacute; pendant plusieurs ann&eacute;es &agrave; l&rsquo;Institut National d&rsquo;Histoire de l&rsquo;Art par les directeurs et la directrice de publication du pr&eacute;sent num&eacute;ro (Laurent Creton, Laurent Jullier et Rapha&euml;lle Moine). Signalons d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent que nous appartenons &agrave; la m&ecirc;me &eacute;quipe de recherche et que nos propres travaux revendiquent des ancrages th&eacute;oriques voisins : &agrave; d&eacute;faut de pouvoir &ecirc;tre parfaitement impartiale, notre critique sera donc, nous l&rsquo;esp&eacute;rons, substantiellement inform&eacute;e.</p>
<p>Il est particuli&egrave;rement s&eacute;duisant, dans un contexte acad&eacute;mique qui accorde encore une place de choix &agrave; la sacralisation de l&rsquo;objet d&rsquo;&eacute;tude &quot;cin&eacute;ma&quot;, de constater la publication de plus en plus fr&eacute;quente de revues et d&rsquo;ouvrages collectifs permettant d&rsquo;aborder le cin&eacute;ma sous l&rsquo;angle de la r&eacute;ception et de l&rsquo;interpr&eacute;tation. Cette perspective, qui tend au pragmatisme, r&eacute;pond &agrave; un nouvel engouement au sein des &eacute;tudes cin&eacute;matographiques et audiovisuelles pour ce qui rel&egrave;ve de la consommation des objets filmiques et de l&rsquo;exp&eacute;rience g&eacute;n&eacute;r&eacute;e par celle-ci. C&rsquo;est donc essentiellement du spectateur et des m&eacute;thodes d&rsquo;analyse des postures spectatorielles que traite ce num&eacute;ro de <em>Th&eacute;or&egrave;me</em>. L&rsquo;introduction de ce bel objet de 145 pages permet ainsi d&rsquo;esquisser les contours d&rsquo;une th&eacute;orie de la &quot;situation cin&eacute;matographique&quot;<sup>1</sup>. Sur ce point, la g&eacute;n&eacute;alogie de la notion de situation propos&eacute;e par les auteurs est particuli&egrave;rement appr&eacute;ciable. Elle permet en quelques lignes de saisir les contextes paradigmatiques d&rsquo;&eacute;mergence du terme, comme celui de l&rsquo;interactionnisme symbolique, et offre un cadrage th&eacute;orique concis, fort utile en ouverture d&rsquo;un ouvrage collectif. La suite de l&rsquo;introduction se veut un manifeste pour l&rsquo;interdisciplinarit&eacute; : appel&eacute;e de leurs v&oelig;ux par les auteurs, celle-ci appara&icirc;t comme la &quot;seule issue&quot;<sup>3</sup> pour r&eacute;sorber autant que faire se peut &quot;l&rsquo;incommensurabilit&eacute; paradigmatique&quot;<sup>3</sup> qui entrave une partie des recherches en cin&eacute;ma. L&agrave; o&ugrave; on &eacute;voque, de plus en plus, l&rsquo;&oelig;uvre et le film comme des processus et non des objets fig&eacute;s, et o&ugrave; les espaces auparavant distingu&eacute;s de la production, du texte et de la r&eacute;ception sont envisag&eacute;s comme relevant de dynamiques communes et interd&eacute;pendantes, comment, en effet, produire &quot;une description correcte de la situation&quot;<sup>3</sup> si l&rsquo;on refuse d&rsquo;emprunter &agrave; son voisin les outils heuristiques dont il dispose, au nom de l&rsquo;appartenance &agrave; une chapelle universitaire souvent plus institutionnelle que v&eacute;ritablement &eacute;pist&eacute;mologique ? L&rsquo;ambition scientifique est donc puissante : par-del&agrave; l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t suscit&eacute; par le sujet de ce quinzi&egrave;me num&eacute;ro de <em>Th&eacute;or&egrave;me</em>, c&rsquo;est un vent d&rsquo;air frais qui souffle sur les &eacute;tudes cin&eacute;matographiques et audiovisuelles.</p>
<p>L&rsquo;ouvrage comporte ensuite dix articles scientifiques distribu&eacute;s en trois grandes parties. La premi&egrave;re, intitul&eacute;e &quot;Que faire avec les films ?&quot;<sup>6</sup>, regroupe quatre textes qui s&rsquo;attachent &agrave; la pens&eacute;e institutionnelle et acad&eacute;mique de l&rsquo;interpr&eacute;tation cin&eacute;matographique. Jean-Marc Leveratto, dans son article intitul&eacute; &quot;Histoire du cin&eacute;ma et sociologie de la consommation cin&eacute;matographique&quot;<sup>7</sup>, se penche sur les difficult&eacute;s pos&eacute;es par les reception studies &agrave; la fran&ccedil;aise. L&rsquo;auteur d&eacute;taille les multiples obstacles &agrave; de telles entreprises de recherche, qu&rsquo;il estime par ailleurs trop rares. Si les motifs &eacute;voqu&eacute;s par l&rsquo;auteur semblent pertinents (notamment la question de la localisation que Jean-Marc Leveratto conna&icirc;t bien), on peut cependant regretter que le texte se concentre sur une analyse des manques et des erreurs fr&eacute;quentes, sans proposer ce qui, du coup, pourrait permettre de d&eacute;velopper une m&eacute;thodologie heuristique d&rsquo;analyse de la consommation cin&eacute;matographique. En outre, si l&rsquo;on ne peut que rejoindre les pr&eacute;occupations de l&rsquo;auteur quant &agrave; la difficult&eacute; de quantifier le succ&egrave;s d&rsquo;un film, et quant au danger pour l&rsquo;analyste de construire <em>a priori</em> ses cat&eacute;gories d&rsquo;&eacute;tude, on peut s&rsquo;&eacute;tonner que l&rsquo;auteur lui-m&ecirc;me mobilise des notions comme &quot;chef d&rsquo;&oelig;uvre&quot; ou &quot;qualit&eacute;&quot;<sup>8</sup> &agrave; propos des objets qu&rsquo;il consid&egrave;re pourtant traiter en contrepoint des approches traditionnelles. C&rsquo;est qu&rsquo;en effet, le pragmatisme de Jean-Marc Leveratto est ici un semi-pragmatisme. L&rsquo;auteur s&rsquo;emploie &agrave; l&eacute;gitimer l&rsquo;interpr&eacute;tation des publics comme une forme noble de r&eacute;ception des objets filmiques, que les chercheurs devraient donc n&eacute;cessairement prendre en compte, mais pas <em>en tant que telle</em>. C&rsquo;est parce que les films pl&eacute;biscit&eacute;s par les publics sont les m&ecirc;mes que ceux qui sont lou&eacute;s par les th&eacute;oriciens que l&rsquo;auteur justifie l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t scientifique de l&rsquo;analyse de la r&eacute;ception spectatorielle : c&rsquo;est donc &agrave; l&rsquo;aune de cat&eacute;gories traditionnelles et l&eacute;gitimes des &eacute;tudes cin&eacute;matographiques qu&rsquo;est pens&eacute;e l&rsquo;interpr&eacute;tation des publics. Ceci est d&rsquo;autant plus d&eacute;rangeant que l&rsquo;auteur appuie son argumentaire sur un postulat qui nous semble discutable. Il est ainsi &eacute;crit, dans diff&eacute;rentes variations, que &quot;le patrimoine des chefs-d&rsquo;&oelig;uvre cin&eacute;matographiques n&rsquo;est compos&eacute; que de films qui ont &eacute;t&eacute;, &agrave; leur &eacute;poque, des succ&egrave;s commerciaux&quot;<sup>9</sup> ou encore que &quot;le chef-d&rsquo;&oelig;uvre qui peut &ecirc;tre aujourd&rsquo;hui l&rsquo;occasion d&rsquo;un commentaire &eacute;sot&eacute;rique par un sp&eacute;cialiste de l&rsquo;esth&eacute;tique du cin&eacute;ma est le m&ecirc;me film que celui qui a &eacute;t&eacute; pl&eacute;biscit&eacute;, du fait de sa qualit&eacute;, par le public, lors de sa sortie&quot;<sup>10</sup>. <em>Quid</em>, alors, de <em>Citizen Kane</em>, que l&rsquo;auteur cite pourtant un peu plus t&ocirc;t dans son texte ? Ou de <em>It&rsquo;s a Wonderful Life</em> (<em>La Vie est belle</em>, de Frank Capra), qui doit davantage sa dimension culte &agrave; ses multiples diffusions t&eacute;l&eacute;visuelles pendant les f&ecirc;tes de No&euml;l depuis un demi-si&egrave;cle qu&rsquo;au bien maigre succ&egrave;s qu&rsquo;il a connu lors de sa sortie en salles en 1946 ? Et quand bien m&ecirc;me les assertions de l&rsquo;auteur seraient v&eacute;rifi&eacute;es, les points de congruence entre les interpr&eacute;tations lors de la sortie des films et les interpr&eacute;tations institutionnelles contemporaines ne nous semblent pas un argument suffisant pour justifier le caract&egrave;re heuristique de l&rsquo;analyse de la consommation cin&eacute;matographique, alors que celle-ci le poss&egrave;de assur&eacute;ment. D&rsquo;autant que le danger est grand &agrave; mobiliser des argumentaires qui se fondent sur la &quot;qualit&eacute;&quot; (des films comme des discours interpr&eacute;tatifs) : ce n&rsquo;est pas parce que les publics <em>interpr&egrave;tent</em> <em>bien</em> les films, selon les normes institutionnelles dominantes, qu&rsquo;il convient d&rsquo;analyser la r&eacute;ception spectatorielle, mais parce que celle-ci constitue, au m&ecirc;me titre que celles de l&rsquo;esth&eacute;ticien ou du critique, une interpr&eacute;tation effective puisque socialement exprim&eacute;e et donc scientifiquement exploitable comme donn&eacute;e empirique.</p>
<p>L&rsquo;article de Barbara Laborde, intitul&eacute; &quot;L&rsquo;analyse filmique en lyc&eacute;e : quelles strat&eacute;gies de production de sens ?&quot;<sup>11</sup>, offre un point de vue &eacute;clair&eacute; sur ces questions. L&rsquo;auteure y expose de fa&ccedil;on efficace la fa&ccedil;on dont les discours dominants sur le cin&eacute;ma appellent une conception immanentiste des films tout en la niant. Cette inscription paradigmatique se r&eacute;v&egrave;le d&eacute;l&eacute;t&egrave;re non pas tant parce que la th&eacute;orie de l&rsquo;immanence le serait (m&ecirc;me si l&rsquo;on comprend tr&egrave;s vite que l&rsquo;auteure a choisi son camp), mais bien parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas revendiqu&eacute;e comme un ancrage th&eacute;orique. Pr&eacute;cisons que l&rsquo;auteure s&rsquo;attache dans ce texte aux discours produits dans des cadres p&eacute;dagogiques : notices filmiques dans des revues destin&eacute;es aux enseignants des sp&eacute;cialit&eacute;s cin&eacute;ma et audiovisuel dans les lyc&eacute;es, textes critiques sur des &oelig;uvres au programme des diff&eacute;rents concours, etc. L&rsquo;analyse tr&egrave;s fine que propose Barbara Laborde met &agrave; jour la propension des discours sur le cin&eacute;ma &agrave; r&eacute;ifier et concevoir comme universels les cadres interpr&eacute;tatifs dans lesquels ils sont produits, proc&eacute;dant, par-l&agrave;, d&rsquo;une forme d&rsquo;imposition normative relativement hypocrite. Ainsi, comme l&rsquo;&eacute;crit l&rsquo;auteure, &quot;l&rsquo;analyse filmique telle qu&rsquo;elle est pratiqu&eacute;e en lyc&eacute;e arrache les films &agrave; leur contexte de r&eacute;ception pour les transformer en objet de culte sacralis&eacute; au contenu immanent&quot;<sup>12</sup>. La typologie des strat&eacute;gies de production de sens propos&eacute;e dans le c&oelig;ur de l&rsquo;article est particuli&egrave;rement stimulante : elle articule le mod&egrave;le s&eacute;miopragmatique de Roger Odin, qui constitue la r&eacute;f&eacute;rence essentielle du texte, &agrave; des analyses textuelles fort bien men&eacute;es. M&ecirc;me si le corpus de discours est restreint (assez peu de textes sont &eacute;tudi&eacute;s par l&rsquo;auteure), l&rsquo;argumentation est d&eacute;ploy&eacute;e avec suffisamment d&rsquo;habilet&eacute; pour convaincre le lecteur que les conclusions seraient sensiblement les m&ecirc;mes avec un corpus &eacute;largi. Il est d&rsquo;ailleurs frappant de retrouver, au sein du m&ecirc;me ouvrage mais dans les textes d&rsquo;autres auteurs, certains &eacute;l&eacute;ments mis en lumi&egrave;re par Barbara Laborde comme proc&eacute;dant d&rsquo;une forme d&rsquo;immanentisme latent.</p>
<p>Les textes de Jeffrey Sconce (&quot;La th&eacute;orie du cin&eacute;ma : que veut-elle de nous ?&quot;<sup>13</sup>) et Laurent Jullier (&quot;Les demandes du film. Attentes, pr&eacute;dictions et post-dictions&quot;<sup>14</sup>), offrent un &eacute;clairage compl&eacute;mentaire sur les th&eacute;ories du cin&eacute;ma et la pens&eacute;e du spectateur. Alors que les dichotomies entre savant et populaire sont toujours op&eacute;rantes dans le champ des &eacute;tudes cin&eacute;matographiques et audiovisuelles (ce que Jeffrey Sconce r&eacute;sume en &eacute;crivant qu&rsquo; &quot;il est toujours plus facile d&rsquo;avoir une conversation &agrave; propos d&rsquo;une note de bas de page de <em>L&rsquo;&Ecirc;tre et le n&eacute;ant</em> que de d&eacute;battre des m&eacute;rites de <em>Fast and Furious 5</em>&quot;<sup>15</sup>), les deux textes permettent d&rsquo;inscrire les th&eacute;ories du cin&eacute;ma dans une plus large pens&eacute;e philosophique de l&rsquo;art. Jeffrey Sconce retrace de fa&ccedil;on didactique les d&eacute;bats entre, d&rsquo;une part, la <em>Grand Theory</em>, qui &quot;affirme que l&rsquo;&eacute;cran produit son &ldquo;spectateur&rdquo; en lui assignant une place, ce &ldquo;dispositif&rdquo;&nbsp; le trompant quant &agrave; son existence en tant que sujet&quot;<sup>16</sup> et, d&rsquo;autre part, les tenants du &quot;projet Wisconsin&quot;,&nbsp; qui visent plut&ocirc;t &agrave; &quot;combiner histoire, cognitivisme et n&eacute;o-formalisme&quot;<sup>17</sup>. En retra&ccedil;ant l&rsquo;historique des controverses, Jeffrey Sconce appelle &agrave; repenser la fronti&egrave;re entre th&eacute;orie du cin&eacute;ma et philosophie du cin&eacute;ma : la premi&egrave;re n&rsquo;&eacute;tant, finalement, que la pens&eacute;e philosophique d&rsquo;une forme singuli&egrave;re de cr&eacute;ation artistique. Le texte est clair, pr&eacute;cis et r&eacute;f&eacute;renc&eacute;, ce qui en fait un outil tr&egrave;s utile pour les &eacute;tudiants et chercheurs qui voudraient se renseigner sur les grandes orientations de la <em>Film Theory</em> contemporaine. Le texte de Laurent Jullier peut alors &ecirc;tre lu comme une illustration de la th&eacute;orie cognitiviste en partie &eacute;voqu&eacute;e par Sconce : l&rsquo;auteur y d&eacute;veloppe plusieurs typologies des modes d&rsquo;investissement du spectateur dans un film, principalement &eacute;tablies &agrave; partir des notions d&rsquo;exp&eacute;rience, de plaisir, d&rsquo;attente et de demande.</p>
<p>La deuxi&egrave;me partie de l&rsquo;ouvrage, intitul&eacute;e &quot;Pas seulement dans les salles&quot;<sup>18</sup>, regroupe trois textes qui se penchent sur la vie des films hors des salles de cin&eacute;ma. Francesco Casetti, dans un article intitul&eacute; &quot;Trajectoires de la relocalisation&quot;<sup>19</sup>, vise &agrave; d&eacute;crire deux voies de relocalisation emprunt&eacute;es par le cin&eacute;ma : celle, d&rsquo;une part, du &quot;<em>delivery</em>&quot;, qui agit par m&eacute;tonymie, et celle, d&rsquo;autre part, du &quot;<em>setting</em>&quot;, qui agit par m&eacute;taphore. En effet, le mode de relocalisation &quot;<em>deliver</em><em>y</em>&quot; rend disponible, dans d&rsquo;autres lieux que la salle, ce que le spectateur veut voir (le film), l&agrave; o&ugrave; le mode de relocalisation du &quot;<em>setting</em>&quot; propose, ailleurs que dans la salle, des conditions optimum de visionnage<sup>20</sup>. L&rsquo;analyse, bien argument&eacute;e, donne cependant le sentiment d&rsquo;&ecirc;tre conduite &quot;&agrave; charge&quot;, se concentrant sur les pertes et scissions occasionn&eacute;es par ces relocalisations plus que sur les reconfigurations des pratiques spectatorielles qu&rsquo;elles peuvent entra&icirc;ner. Ici, le texte de Roger Odin tombe &agrave; point nomm&eacute;. Dans &quot;Cin&eacute;ma et t&eacute;l&eacute;phone portable. Approche s&eacute;mio-pragmatique&quot;<sup>21</sup>, l&rsquo;auteur convoque les modes de lectures qu&rsquo;il avait pr&eacute;c&eacute;demment d&eacute;velopp&eacute;s dans <em>Les Espaces de communications</em> (2011) ou, plus t&ocirc;t, dans <em>De la fiction</em> (2000), en les adaptant aux images produites par la t&eacute;l&eacute;phonie mobile. Le mode du <em>making of</em> nous para&icirc;t particuli&egrave;rement probant, tout comme la d&eacute;limitation d&rsquo;un nouvel espace communicationnel : celui du &quot;p cin&eacute;ma&quot;, dans lequel &quot;l&rsquo;op&eacute;rateur de communication n&rsquo;est plus seulement le &ldquo;film&rdquo;, mais <em>la relatio</em>n <em>film-portable</em>, et ceci tant dans l&rsquo;espace de la r&eacute;alisation que dans celui de la lecture&quot; <sup>22</sup>. Marta Boni prolonge ensuite cette r&eacute;flexion sur le cin&eacute;ma &quot;hors les murs&quot; avec un article intitul&eacute; &quot;De l&rsquo;amour du cin&eacute;ma et des s&eacute;ries t&eacute;l&eacute; &agrave; l&rsquo;&egrave;re du Web 2.0&quot;<sup>23</sup>. Elle y explore la dimension transm&eacute;diatique de l&rsquo;expression en ligne des interpr&eacute;tations spectatorielles, renseignant, par-l&agrave;, les pratiques amateurs et la cin&eacute;philie 2.0.</p>
<p>La troisi&egrave;me et derni&egrave;re partie de l&rsquo;ouvrage, intitul&eacute;e &quot;L&rsquo;approche &eacute;thique des films&quot;<sup>24</sup>, regroupe trois articles assez diff&eacute;rents. M&eacute;lanie Boissonneau propose un texte intitul&eacute; &quot;<em>Jane, be good!</em> De Jane Parker &agrave; Mme Tarzan (1932-1942), une illusion du retour &agrave; l&rsquo;ordre moral ?&quot; qui, s&rsquo;il consiste en une &eacute;tude int&eacute;ressante de la r&eacute;ception institutionnelle d&rsquo;un personnage filmique, s&rsquo;&eacute;loigne consid&eacute;rablement des postulats pragmatiques revendiqu&eacute;s par l&rsquo;ouvrage. L&rsquo;auteure n&rsquo;a de cesse de contester les interpr&eacute;tations du personnage de Jane Parker dans les adaptations filmiques des ann&eacute;es 1930, en renvoyant constamment &agrave; ce que serait &quot;la r&eacute;alit&eacute; di&eacute;g&eacute;tique de Jane&quot;<sup>25</sup>, &eacute;voqu&eacute;e maintes et maintes fois comme un argument ultime visant &agrave; ill&eacute;gitimer certaines interpr&eacute;tations (notamment celle de Patrick Brion, qui en prend pour son grade) et, bien s&ucirc;r, &agrave; l&eacute;gitimer celle de l&rsquo;auteure. Le texte d&rsquo;Adrienne Boutang, qui lui fait suite, se pr&eacute;sente alors comme un exemple &eacute;loquent de ce que peut (et doit, certainement) &ecirc;tre une analyse m&eacute;ta-interpr&eacute;tative. Dans &quot;<em>Politically incorrect et bathroom humor</em>&quot;<sup>26</sup>, l&rsquo;auteure examine minutieusement les limites de l&rsquo;admissible dans la com&eacute;die am&eacute;ricaine populaire, du plus au moins mainstream, des fr&egrave;res Farelly &agrave; Todd Solondz. La d&eacute;monstration est persuasive, notamment parce que l&rsquo;auteure prend soin de montrer, &agrave; chaque &eacute;tape de son argumentaire, comment les r&eacute;alisateurs int&egrave;grent &agrave; la dramaturgie, la narration et l&rsquo;humour de leurs films la ma&icirc;trise des normes et codes filmiques par les spectateurs. C&rsquo;est au nom d&rsquo;une complicit&eacute; intellectuelle et cin&eacute;philique entre les cin&eacute;astes et les interpr&egrave;tes, qui mobilisent des r&eacute;f&eacute;rentiels et des marqueurs g&eacute;n&eacute;riques communs, que se construisent les com&eacute;dies &eacute;tudi&eacute;es par l&rsquo;auteure. L&rsquo;utilisation du <em>politically correct</em> dans la com&eacute;die am&eacute;ricaine contemporaine, soit l&rsquo;incorporation des normes dominantes pour mieux les d&eacute;tourner et les exploiter, est ici au c&oelig;ur du propos : le texte int&eacute;ressera donc par ailleurs les chercheurs concern&eacute;s par la th&eacute;orie des genres cin&eacute;matographiques et audiovisuels. Le dernier texte de l&rsquo;ouvrage, celui de Linda Williams, intitul&eacute; &quot;<em>Cluster fuck</em> : le cadre coercitif dans <em>Standard Operation Procedure</em>, d&rsquo;Errol Morris&quot;<sup>27</sup>, rejoint en partie ce que M&eacute;lanie Boissonneau avait entrepris avec Jane : il propose une interpr&eacute;tation, certes concluante et solide, mais ne la situe pas <em>en tant qu&rsquo;interpr&eacute;tation</em> dans un contexte singulier, emp&ecirc;chant en partie sa juste compr&eacute;hension et rompant ainsi le contrat de lecture &eacute;tabli par le titre de l&rsquo;ouvrage et son introduction. La &quot;situation&quot;, dans les deux cas, est en effet surtout celle des deux auteures.</p>
<p>Ce quinzi&egrave;me num&eacute;ro de <em>Th&eacute;or&egrave;me</em> constitue une illustration efficace, m&ecirc;me si parfois un peu frileuse, des diff&eacute;rentes approches pragmatiques du cin&eacute;ma. Les articles regroup&eacute;s offrent un panorama assez large des &eacute;tudes sur l&rsquo;activit&eacute; interpr&eacute;tative et la pens&eacute;e du cin&eacute;ma &quot;en situation&quot; et apportent une pierre de taille &agrave; l&rsquo;&eacute;difice de l&rsquo;approche interdisciplinaire des films. Nous ne saurions trop en recommander la lecture aux chercheurs et cin&eacute;philes, ne serait-ce que pour le texte de Barbara Laborde, r&eacute;jouissant. Les nombreuses r&eacute;f&eacute;rences bibliographiques qui jalonnent les articles (que le lecteur trouvera en notes de bas de page plut&ocirc;t que dans la bibliographique g&eacute;n&eacute;rale qui n&rsquo;est pas tr&egrave;s d&eacute;velopp&eacute;e), s&rsquo;av&egrave;rent &eacute;galement tr&egrave;s utiles. On regrette seulement qu&rsquo;une conclusion g&eacute;n&eacute;rale ne soit venue ressaisir les &eacute;l&eacute;ments d&eacute;gag&eacute;s au cours des articles : l&rsquo;introduction offrait un cadrage th&eacute;orique stimulant, qu&rsquo;une conclusion aurait certainement permis d&rsquo;enrichir.<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 7.<br />2 - p. 7.<br />3 - p. 9.<br />4 - p. 9.<br />5 - p. 9.<br />6 - p. 13-62.<br />7 - p. 13-23.<br />8 - p. 19 en particulier.<br />9 - p. 19.<br />10 - p. 19, toujours.<br />11 - p. 35-46.<br />12 - p. 35.<br />13 - p. 25-34.<br />14 - p. 47-62.<br />15 - p. 26.<br />16 - p. 29.<br />17 - p. 28.<br />18 - p. 65-96.<br />19 - p. 65-78.<br />20 - p. 68<br />21 - p. 79-88.<br />22 - p. 81.<br />23 - p. 89-96.<br />24 - p. 97-137.<br />25 - p. 104.<br />26 - p. 109-120.<br />27 - p. 121-137.<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Justes Gestes</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6532-justes_gestes.htm</link>
         <description> Ce dernier livre d&amp;rsquo;un auteur fertile sonde un gisement s&#233;miotique ou anthropologique majeur pour tous ceux qui r&#233;fl&#233;chissent aux croisements entre l&amp;rsquo;esth&#233;tique, la critique des m&#233;dias ou la repr&#233;sentation en g&#233;n&#233;ral (th&#233;&#226;trale, m&#233;diatique, politique). Citton commence par relever la connotation n&#233;gative couramment accol&#233;e &#224; la notion de geste, aussi antipathique aux amis de l&amp;rsquo;action qu&amp;rsquo;&#224; ceux de la v&#233;rit&#233;. Notre lexique ne conna&#238;t pas de verbe positif pour signifier &quot;faire un geste&quot;, nous pr&#233;f&#233;rons &#224; l&amp;rsquo;impropre  gester  le p&#233;joratif  gesticuler , comme si ces mouvements du corps n&amp;rsquo;&#233;taient qu&amp;rsquo;un sous-produit, ou une parade &amp;ndash; aux deux sens du terme. Or la gestualit&#233; est au c&amp;oelig;ur de la communication ordinaire, ou du th&#233;&#226;tre de la manifestation de soi, et constitue une des voies royales de l&amp;rsquo;influence : combien de fois nos m&#233;dias, confront&#233;s &#224; une action ou &#224; une argumentation compliqu&#233;es, ne reprennent par la photo ou les petites vid&#233;os de Youtube qu&amp;rsquo;une courte mimique, ou la d&#233;formation passag&#232;re d&amp;rsquo;un visage ? S&amp;rsquo;il est vrai que la gestualit&#233; gouverne les communications d&amp;rsquo;inconscient &#224; inconscient, et qu&amp;rsquo;elle s&amp;rsquo;imprime sournoisement dans nos m&#233;dias, dans nos m&#233;moires ou une bonne part de nos jugements critiques, il &#233;tait urgent d&amp;rsquo;isoler cette strate ou cet orchestre de signes, et de lui d&#233;dier explicitement une analyse. &#13;&#10;  R&#233;sonances et cordes vibrantes   &#13;&#10; Nos &#233;tudes ignorent ou m&#233;prisent les gestes dans la mesure o&#249; ceux-ci n&amp;rsquo;acc&#232;dent pas au langage, et assez souvent le court-circuitent. Pour une culture logocentrique par exemple, le  signifiant  &amp;ndash; mot-mana des lacaniens &amp;ndash; commence au verbe, les couches inf&#233;rieures de notre pyramide s&#233;miotique telles que les images, ou  a fortiori  les indices o&#249; nos gestes demeurent g&#233;n&#233;ralement immerg&#233;s, ne m&#233;ritant pas d&amp;rsquo;&#234;tre &#233;tudi&#233;es comme d&amp;rsquo;autres fa&#231;ons &#224; part enti&#232;re de faire signe. Ne serait-il pas n&#233;anmoins pertinent d&amp;rsquo;avancer qu&amp;rsquo; au commencement &#233;tait le geste  ? &#13;&#10; A la diff&#233;rence de nos performances logico-langagi&#232;res, le geste a contre lui d&amp;rsquo;assez souvent nous &#233;chapper. Sa source m&#234;me n&amp;rsquo;est pas claire, dans la mesure o&#249; nous nous trouvons g&#233;n&#233;ralement pris avec nos vis-&#224;-vis dans un orchestre gestuel, qui se r&#233;percute en miroir. La Ola d&amp;rsquo;un stade qu&amp;rsquo;on voit traverser physiquement les gradins comme une onde, la gr&#226;ce d&amp;rsquo;une v&#233;ronique oppos&#233;e par le torero au chargement brutal de la b&#234;te, le sourire qui illumine un visage en r&#233;ponse &#224; l&amp;rsquo;ouverture d&amp;rsquo;une rencontre amicale&amp;hellip;, tous ces gestes sont r&#233;actifs et fonctionnent sym&#233;triquement, ou selon le mod&#232;le cher &#224; Diderot, donc &#224; Citton, des cordes vibrantes : nous nous trouvons transis par eux et nous vibrons de concert, affect&#233;s &#224; distance sur le mode de la r&#233;sonance ou selon une communication somnambulique primaire qui pr&#233;c&#232;de d&amp;rsquo;assez loin les raisonnements par lesquels, plus tard, nous justifierons positions et croyances. Cette inconscience relative o&#249; baigne notre vie gestuelle, gorg&#233;e d&amp;rsquo;influences, de mim&#233;tismes et d&amp;rsquo;affects partag&#233;s, n&amp;rsquo;en fait pas une zone facile &#224;  identifier, ni un objet &quot;bon &#224; penser&quot;. &#13;&#10; Une th&#232;se c&#233;l&#232;bre de Leroi-Gourhan fut de proph&#233;tiser l&amp;rsquo;atrophie progressive de nos corps, pris en charge par diverses proth&#232;ses techniques : l&amp;rsquo;automobile annoncerait ainsi la fin de la locomotion, de m&#234;me que la s&#233;miotisation digitale des t&#226;ches (travailler devant un &#233;cran plut&#244;t qu&amp;rsquo;au contact brutal des choses, r&#233;duire le fonctionnement du corps &#224; la gesticulation des doigts) pr&#233;cipiterait le d&#233;clin d&amp;rsquo;une civilisation d&amp;rsquo;abord fond&#233;e sur l&amp;rsquo;&#233;nergie, le travail des paysans, des mineurs ou des ouvriers se trouvant remplac&#233; peu &#224; peu par les jeux de l&amp;rsquo;information. Ce raisonnement oublie  l&amp;rsquo;effet-jogging  (moins l&amp;rsquo;automobiliste marche en semaine, plus on le voit courir le dimanche), mais aussi la loupe grossissante pos&#233;e par nos m&#233;dias sur nos expressions corporelles : tout orateur sait bien que son corps, depuis son n&amp;oelig;ud de cravate jusqu&amp;rsquo;aux positions de ses pieds, parle en marge du discours qu&amp;rsquo;il tient, et que l&amp;rsquo;influence qu&amp;rsquo;il cherche &#224; produire d&#233;pend ironiquement de ces signaux lat&#233;raux, qu&amp;rsquo;un philosophe logocentriste aurait bien tort de m&#233;priser ; une visibilit&#233; forcen&#233;e domine nos discours, qui s&amp;rsquo;y trouvent ench&#226;ss&#233;s, et ces effets de cadre gouvernent &#224; notre insu les calculs du sens de la plupart de nos messages ; l&amp;rsquo;image ou le look d&amp;rsquo;un candidat p&#232;se sans doute plus que ses mots. Dans la mesure o&#249; cette amplification m&#233;diatique d&amp;rsquo;un corps recharge d&amp;rsquo;importance nos moindres gestes, la th&#232;se de Citton consiste &#224; replacer le th&#233;&#226;tre au c&amp;oelig;ur de toute vie sociale (y eut-il jamais soci&#233;t&#233; sans th&#233;&#226;tre, sans rituel ou sans la codification d&amp;rsquo;une gestualit&#233; consacr&#233;e ?), autant qu&amp;rsquo;&#224; revisiter ou reformuler quelques slogans trop rebattus d&amp;rsquo;une &quot;soci&#233;t&#233; du spectacle&quot; par laquelle le capitalisme acc&#232;de un peu partout &#224; son stade s&#233;miotique-esth&#233;tique. &#13;&#10; Si le geste peut se d&#233;finir comme &quot;un mouvement du corps ou d&amp;rsquo;une partie du corps qui exprime une pens&#233;e ou un sentiment&quot;, la charge de la probl&#233;matique se concentre sur cette  expression  : la dirons-nous active ou passive ? Intentionnelle ou sympt&#244;male ? Artificielle, apprise ou naturelle ? Ces alternatives ind&#233;cidables pourraient d&#233;boucher sur la th&#232;se princeps (que ne mentionne pas Citton) de l&amp;rsquo;&#233;cole de Palo Alto : &quot;On ne peut pas  ne pas  communiquer&quot;, tant il est vrai que le comportement constitue la base primaire ou le message-cadre de nos &#233;nonciations, et qu&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;existe pas &quot;entre nous&quot; de comportement-z&#233;ro (autre fa&#231;on de dire que l&amp;rsquo;espace inter-subjectif est toujours d&#233;j&#224; satur&#233; de sens ou de messages, si l&amp;rsquo;on veut bien faire commencer ceux-ci au niveau infra-verbal de nos gestes). Ou pour le dire encore autrement, en soulignant l&amp;rsquo;&#233;quivoque bienvenue du verbe : nos gestes nous  trahissent . &#13;&#10;  Du style &#224; l&amp;rsquo;homme m&#234;me  &#13;&#10; Notre identit&#233; semble pr&#233;c&#233;d&#233;e, transie mais aussi constitu&#233;e par eux, affirme Citton en reprenant les d&#233;veloppements de Pascal sur l&amp;rsquo;habitude et les effets de conversion (&quot;Ab&#234;tissez-vous&amp;hellip;&quot;) qui s&amp;rsquo;attachent &#224; tout r&#244;le. Cette probl&#233;matique complexe permet de cong&#233;dier les supputations douteuses de Sartre sur la mauvaise foi, comme celle du gar&#231;on de caf&#233; qui, &#224; force de surjouer ses gestes, ali&#232;nerait sa v&#233;ritable nature dans un mauvais th&#233;&#226;tre. En fait, souligne Citton, tout homme est perp&#233;tuellement jou&#233;, chaque geste qu&amp;rsquo;il fait contribuant &#224; le faire en retour. Cette remarque ouvre notamment &#224; la probl&#233;matique du style d&amp;rsquo;un artiste, soit cette r&#233;p&#233;tition hyper-s&#233;lective de gestes qui feront la signature d&amp;rsquo;un Van Gogh, ou d&amp;rsquo;un Coltrane. Mais le style d&amp;rsquo;un grand ma&#238;tre n&amp;rsquo;est lui-m&#234;me que la loupe grossissante du style tr&#232;s ordinaire, quoique parfaitement singulier, par lequel nous identifions tout un chacun &#224; travers son &#233;locution, ses rythmes et ses gestes. Qu&amp;rsquo;on songe en particulier au grain si personnel d&amp;rsquo;une voix, v&#233;ritable signature phonique d&amp;rsquo;un individu&amp;hellip; Inversement notre signature proprement dite, celle qu&amp;rsquo;on appose au bas des ch&#232;ques ou des contrats, rel&#232;ve moins d&amp;rsquo;un &#233;nonc&#233; linguistique que de l&amp;rsquo;empreinte vive d&amp;rsquo;un geste, &quot;inimitable&quot; par d&#233;finition &amp;ndash; d&amp;rsquo;o&#249; le paradoxe (voire le malaise) provoqu&#233; par les imitateurs quand ils s&amp;rsquo;attaquent &#224; ce propre de l&amp;rsquo;homme : Laurent Gerra chipant &#224; Jack Lang ou Johnny leurs voix est tordant, ou hallucinant&amp;hellip; &#13;&#10; Citton consacre des pages stimulantes &#224; d&#233;velopper cette strat&#233;gie du style, qu&amp;rsquo;il compare &#224; un filtre ou un crible : le style d&#233;double et multiplie les mondes, en retardant notre immersion dans un continuum commun ; il injecte de l&amp;rsquo;information, il s&#233;pare et il trie, et dans cette mesure il construit pour l&amp;rsquo;artiste, le styliste ou le dandy une &quot;chambre &#224; soi&quot;, l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre qui suit ses propres r&#232;gles et qui renforce son &quot;monde propre&quot;. Trieuse esth&#233;tique et sociale, le style partage les individus, il aide &#224; reconna&#238;tre amis et ennemis comme font les drapeaux et les uniformes sur un champ de bataille ; il constitue aussi une catharsis en tenant &#224; distance le r&#233;el, rendu maniable, reconnaissable ou propre : c&amp;rsquo;est ainsi qu&amp;rsquo;en  stylisant  nos passions, le th&#233;&#226;tre nous en facilite l&amp;rsquo;emploi, et qu&amp;rsquo;un acteur ou un spectateur peuvent &#233;prouver une ga&#238;t&#233; profonde &#224; jouer ou &#224; contempler la douleur, effectu&#233;e par quelques simples gestes. &#13;&#10; Dans ce livre lui-m&#234;me multiforme et profus, &#233;mergent ensuite deux critiques visant les fausses proph&#233;ties de la modernit&#233; : celle de la d&#233;sacralisation d&amp;rsquo;abord, &#224; laquelle s&amp;rsquo;oppose vivement Citton en remarquant apr&#232;s d&amp;rsquo;autres auteurs (dont R&#233;gis Debray, qu&amp;rsquo;il ne cite pas) le d&#233;placement en occident de la religion vers la sph&#232;re artistique, et la substitution de la culture aux cultes, nos mus&#233;es, th&#233;&#226;tres, op&#233;ras ou maisons de la culture entourant d&amp;rsquo;une aura ou de sacralisations traditionnelles des objets ou des stars ; ceux-ci requi&#232;rent de leurs fid&#232;les une identique polarisation de l&amp;rsquo;attention, la cl&#244;ture du ph&#233;nom&#232;ne et la paralysie &quot;asc&#233;tique&quot; du corps admirant (dont l&amp;rsquo;attention, intens&#233;ment occup&#233;e dans les sph&#232;res et c&#233;r&#233;monies de la haute culture, prend une revanche vagabonde en se jetant dans le  multi-tasking  des modernes technologies de l&amp;rsquo;information). Ces &quot;religions&quot; qui n&amp;rsquo;entra&#238;nent ni fanatisme ni crimes de masse peuvent &#234;tre qualifi&#233;es d&amp;rsquo;&#233;clair&#233;es ou de  light , avec croyances d&#233;brayables, intermittentes ou picoreuses. &#13;&#10; L&amp;rsquo;individualisme, autre article de foi de notre modernit&#233;, se trouve de son c&#244;t&#233; taill&#233; en pi&#232;ces par ces m&#234;mes technologies qui nous d&#233;coupent en rondelles en nous rendant cubistes, ou &quot;dividuels&quot;. La dissociation mentale y est de r&#232;gle, et de m&#234;me que le travail physique a &#233;t&#233; fragment&#233; par la cha&#238;ne de montage et la taylorisation, les NTIC (nouvelles technologies de l&amp;rsquo;information et de la communication) ont tendance &#224; pulv&#233;riser nos comportements, et &#224; nous compartimenter. Mais si chacun devient moins unitaire, le maillage entre les sujets augmente et notre monde moderne d&#233;veloppe une solidarit&#233; &#233;tendue, tout &#224; fait in&#233;dite : pour le dire avec Sloterdijk, le monde devenu dense admet moins de coupures s&#233;miotiques entre les bulles f&#233;d&#233;r&#233;es en &#233;cume, et plus d&amp;rsquo;interactions (on y rencontre de moins en moins d&amp;rsquo;&#238;les). &#13;&#10;  Sous les sujets, le mycelium   &#13;&#10; Du m&#234;me coup, ce monde moderne est aussi celui o&#249; l&amp;rsquo;on ne peut pas  ne pas  laisser de traces (qu&amp;rsquo;on t&#233;l&#233;phone, qu&amp;rsquo;on navigue sur internet, qu&amp;rsquo;on paye par carte bancaire ou qu&amp;rsquo;on franchisse un p&#233;age ou une fronti&#232;re). Cette  densit&#233;  par accumulations exponentielles d&amp;rsquo;indices et de frayages constitue ainsi l&amp;rsquo;ombre port&#233;e des personnes diss&#233;min&#233;es dans leur  deuxi&#232;me corps , num&#233;rique ou &quot;m&#233;dial&quot;, qui m&#232;ne une vie qui nous &#233;chappe. Jean-Jacques Rousseau, argumente Citton (lui-m&#234;me d&amp;rsquo;abord dix-huiti&#232;miste), n&amp;rsquo;a jamais &#233;t&#233; plus vivant (mieux &#233;dit&#233;, plus discut&#233;) qu&amp;rsquo;en l&amp;rsquo;ann&#233;e 2012 de son tri-centenaire ; l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre-geste survit au corps vivant de l&amp;rsquo;artiste pour peu qu&amp;rsquo;il se trouve des m&#233;dias (des capteurs) pour la retenir, car l&amp;rsquo;effacement des gestes th&#233;&#226;traux, sportifs ou chor&#233;graphiques advenus avant l&amp;rsquo;invention du cin&#233;ma est h&#233;las quasi total&amp;hellip; Mais il n&amp;rsquo;y a de geste que communiqu&#233;, repris ou per&#231;u par autrui, et cet enregistrement (vivant ou machinique) de nos gestes nous d&#233;double, en nous attribuant deux corps : &#224; la th&#232;se rebattue des deux corps du roi se superpose ici celle des deux corps de la personne gestante, le corps biologique et le corps m&#233;dial, soumis &#224; l&amp;rsquo;accord&#233;on des m&#233;dias disponibles (certains corps sont beaucoup plus  m&#233;diaux  ou m&#233;diatis&#233;s que d&amp;rsquo;autres)&amp;hellip; C&amp;rsquo;est le moment de citer Spinoza (sur lequel Yves Citton a &#233;crit un livre merveilleux,  L&amp;rsquo;envers des Lumi&#232;res ) affirmant qu&amp;rsquo;on ne sait pas o&#249; s&amp;rsquo;arr&#234;te un corps, ou encore que nous sentons que nous sommes &#233;ternels &amp;ndash; jusqu&amp;rsquo;&#224; un certain point en effet par nos enfants, par nos publications ou en g&#233;n&#233;ral &#224; la faveur de toutes ces traces qui nous prolongent fort au-del&#224; de &quot;nous-m&#234;mes&quot;. Chaque individu ainsi se r&#233;v&#232;le, et s&amp;rsquo;&#233;prouvera toujours plus, tiss&#233; de ces r&#233;seaux sinueux et enchev&#234;tr&#233;s, que Citton d&#233;signe du terme par lequel Freud nommait de son c&#244;t&#233; l&amp;rsquo;humus d&amp;rsquo;o&#249; monte le r&#234;ve, ou le champignon : le  myc&#233;lium , terreau ou compost r&#233;ticulaire dont les fils courent souterrainement entre les individus &amp;ndash; &#224; moins qu&amp;rsquo;on ne pr&#233;f&#232;re dire,  inversement, que les individus en constituent &#231;a et l&#224; les n&amp;oelig;uds. Toute litt&#233;rature, toute &amp;oelig;uvre vraiment d&amp;rsquo;art r&#233;sident au plus pr&#232;s de ce r&#233;seau obscur, de ce myc&#233;lium nourricier et que nous dirons  primaire  au sens de Freud : peu sensible aux contradictions propres &#224; l&amp;rsquo;ordre logico-langagier, enfoui, fertile en condensations et en bifurcations jamais lin&#233;aires. On ne programme pas un myc&#233;lium, pas plus qu&amp;rsquo;on ne r&#233;ussit, para&#238;t-il, &#224; cultiver les c&#232;pes ou les girolles. Mais cet  humus  sous-jacent concerne intimement notre ou nos  humanit&#233;(s) , point&#233;es par le titre de ce livre, et l&amp;rsquo;on ne peut que r&#234;ver &#224; cette f&#233;conde rencontre. &#13;&#10; En conclusion, Citton nous invite &#224; consid&#233;rer dans nos gestes ce qui r&#233;siste aux programmes ; ainsi s&amp;rsquo;expliquerait la part &#233;norme prise par le sport &#224; la TV, le spectacle d&amp;rsquo;un match de foot ou de tennis constituant une r&#233;serve in&#233;puisable de &quot;beaux gestes&quot;. J&amp;rsquo;y ajouterai l&amp;rsquo;exemple du th&#233;&#226;tre ou plut&#244;t de l&amp;rsquo;interpr&#233;tation ou de la mise en sc&#232;ne, par lesquelles des corps ouvrent un texte fort au-del&#224; de la programmation du r&#233;pertoire, et des intentions de l&amp;rsquo;auteur parfois prescrites dans ses didascalies : une Adjani, un Bouquet, autant que Mesguich ou Ch&#233;reau, ont ouvert Moli&#232;re ou Shakespeare par une incarnation styl&#233;e. Mais &quot;ouvrir&quot; se dit aussi d&amp;rsquo;une voie d&amp;rsquo;escalade, comme on voit faire Catherine Destivelle sur un DVD qui immortalise, &#224; sa fa&#231;on, un encha&#238;nement de gestes confondants d&amp;rsquo;&#233;l&#233;gance. Dans la mesure o&#249; nous sommes exc&#233;d&#233;s de formulaires et de programmes, qu&amp;rsquo;il est rafra&#238;chissant, avec Citton, de consid&#233;rer l&amp;rsquo;individu abouch&#233; &#224; son myc&#233;lium o&#249; chacun puise des ressources in&#233;dites de r&#233;actions, de reformulations et de style !. &#13;&#10; &#160; </description>
         <pubDate>05/06/13 00:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Ce dernier livre d&rsquo;un auteur fertile sonde un gisement s&eacute;miotique ou anthropologique majeur pour tous ceux qui r&eacute;fl&eacute;chissent aux croisements entre l&rsquo;esth&eacute;tique, la critique des m&eacute;dias ou la repr&eacute;sentation en g&eacute;n&eacute;ral (th&eacute;&acirc;trale, m&eacute;diatique, politique). Citton commence par relever la connotation n&eacute;gative couramment accol&eacute;e &agrave; la notion de geste, aussi antipathique aux amis de l&rsquo;action qu&rsquo;&agrave; ceux de la v&eacute;rit&eacute;. Notre lexique ne conna&icirc;t pas de verbe positif pour signifier &quot;faire un geste&quot;, nous pr&eacute;f&eacute;rons &agrave; l&rsquo;impropre <em>gester</em> le p&eacute;joratif <em>gesticuler</em>, comme si ces mouvements du corps n&rsquo;&eacute;taient qu&rsquo;un sous-produit, ou une parade &ndash; aux deux sens du terme. Or la gestualit&eacute; est au c&oelig;ur de la communication ordinaire, ou du th&eacute;&acirc;tre de la manifestation de soi, et constitue une des voies royales de l&rsquo;influence : combien de fois nos m&eacute;dias, confront&eacute;s &agrave; une action ou &agrave; une argumentation compliqu&eacute;es, ne reprennent par la photo ou les petites vid&eacute;os de Youtube qu&rsquo;une courte mimique, ou la d&eacute;formation passag&egrave;re d&rsquo;un visage ? S&rsquo;il est vrai que la gestualit&eacute; gouverne les communications d&rsquo;inconscient &agrave; inconscient, et qu&rsquo;elle s&rsquo;imprime sournoisement dans nos m&eacute;dias, dans nos m&eacute;moires ou une bonne part de nos jugements critiques, il &eacute;tait urgent d&rsquo;isoler cette strate ou cet orchestre de signes, et de lui d&eacute;dier explicitement une analyse.</p>
<p><strong>R&eacute;sonances et cordes vibrantes </strong></p>
<p>Nos &eacute;tudes ignorent ou m&eacute;prisent les gestes dans la mesure o&ugrave; ceux-ci n&rsquo;acc&egrave;dent pas au langage, et assez souvent le court-circuitent. Pour une culture logocentrique par exemple, le <em>signifiant </em>&ndash; mot-mana des lacaniens &ndash; commence au verbe, les couches inf&eacute;rieures de notre pyramide s&eacute;miotique telles que les images, ou <em>a fortiori </em>les indices o&ugrave; nos gestes demeurent g&eacute;n&eacute;ralement immerg&eacute;s, ne m&eacute;ritant pas d&rsquo;&ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;es comme d&rsquo;autres fa&ccedil;ons &agrave; part enti&egrave;re de faire signe. Ne serait-il pas n&eacute;anmoins pertinent d&rsquo;avancer qu&rsquo;<em>au commencement &eacute;tait le geste</em> ?</p>
<p>A la diff&eacute;rence de nos performances logico-langagi&egrave;res, le geste a contre lui d&rsquo;assez souvent nous &eacute;chapper. Sa source m&ecirc;me n&rsquo;est pas claire, dans la mesure o&ugrave; nous nous trouvons g&eacute;n&eacute;ralement pris avec nos vis-&agrave;-vis dans un orchestre gestuel, qui se r&eacute;percute en miroir. La Ola d&rsquo;un stade qu&rsquo;on voit traverser physiquement les gradins comme une onde, la gr&acirc;ce d&rsquo;une v&eacute;ronique oppos&eacute;e par le torero au chargement brutal de la b&ecirc;te, le sourire qui illumine un visage en r&eacute;ponse &agrave; l&rsquo;ouverture d&rsquo;une rencontre amicale&hellip;, tous ces gestes sont r&eacute;actifs et fonctionnent sym&eacute;triquement, ou selon le mod&egrave;le cher &agrave; Diderot, donc &agrave; Citton, des cordes vibrantes : nous nous trouvons transis par eux et nous vibrons de concert, affect&eacute;s &agrave; distance sur le mode de la r&eacute;sonance ou selon une communication somnambulique primaire qui pr&eacute;c&egrave;de d&rsquo;assez loin les raisonnements par lesquels, plus tard, nous justifierons positions et croyances. Cette inconscience relative o&ugrave; baigne notre vie gestuelle, gorg&eacute;e d&rsquo;influences, de mim&eacute;tismes et d&rsquo;affects partag&eacute;s, n&rsquo;en fait pas une zone facile &agrave;  identifier, ni un objet &quot;bon &agrave; penser&quot;.</p>
<p>Une th&egrave;se c&eacute;l&egrave;bre de Leroi-Gourhan fut de proph&eacute;tiser l&rsquo;atrophie progressive de nos corps, pris en charge par diverses proth&egrave;ses techniques : l&rsquo;automobile annoncerait ainsi la fin de la locomotion, de m&ecirc;me que la s&eacute;miotisation digitale des t&acirc;ches (travailler devant un &eacute;cran plut&ocirc;t qu&rsquo;au contact brutal des choses, r&eacute;duire le fonctionnement du corps &agrave; la gesticulation des doigts) pr&eacute;cipiterait le d&eacute;clin d&rsquo;une civilisation d&rsquo;abord fond&eacute;e sur l&rsquo;&eacute;nergie, le travail des paysans, des mineurs ou des ouvriers se trouvant remplac&eacute; peu &agrave; peu par les jeux de l&rsquo;information. Ce raisonnement oublie <em>l&rsquo;effet-jogging</em> (moins l&rsquo;automobiliste marche en semaine, plus on le voit courir le dimanche), mais aussi la loupe grossissante pos&eacute;e par nos m&eacute;dias sur nos expressions corporelles : tout orateur sait bien que son corps, depuis son n&oelig;ud de cravate jusqu&rsquo;aux positions de ses pieds, parle en marge du discours qu&rsquo;il tient, et que l&rsquo;influence qu&rsquo;il cherche &agrave; produire d&eacute;pend ironiquement de ces signaux lat&eacute;raux, qu&rsquo;un philosophe logocentriste aurait bien tort de m&eacute;priser ; une visibilit&eacute; forcen&eacute;e domine nos discours, qui s&rsquo;y trouvent ench&acirc;ss&eacute;s, et ces effets de cadre gouvernent &agrave; notre insu les calculs du sens de la plupart de nos messages ; l&rsquo;image ou le look d&rsquo;un candidat p&egrave;se sans doute plus que ses mots. Dans la mesure o&ugrave; cette amplification m&eacute;diatique d&rsquo;un corps recharge d&rsquo;importance nos moindres gestes, la th&egrave;se de Citton consiste &agrave; replacer le th&eacute;&acirc;tre au c&oelig;ur de toute vie sociale (y eut-il jamais soci&eacute;t&eacute; sans th&eacute;&acirc;tre, sans rituel ou sans la codification d&rsquo;une gestualit&eacute; consacr&eacute;e ?), autant qu&rsquo;&agrave; revisiter ou reformuler quelques slogans trop rebattus d&rsquo;une &quot;soci&eacute;t&eacute; du spectacle&quot; par laquelle le capitalisme acc&egrave;de un peu partout &agrave; son stade s&eacute;miotique-esth&eacute;tique.</p>
<p>Si le geste peut se d&eacute;finir comme &quot;un mouvement du corps ou d&rsquo;une partie du corps qui exprime une pens&eacute;e ou un sentiment&quot;, la charge de la probl&eacute;matique se concentre sur cette <em>expression </em>: la dirons-nous active ou passive ? Intentionnelle ou sympt&ocirc;male ? Artificielle, apprise ou naturelle ? Ces alternatives ind&eacute;cidables pourraient d&eacute;boucher sur la th&egrave;se princeps (que ne mentionne pas Citton) de l&rsquo;&eacute;cole de Palo Alto : &quot;On ne peut pas <em>ne pas</em> communiquer&quot;, tant il est vrai que le comportement constitue la base primaire ou le message-cadre de nos &eacute;nonciations, et qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas &quot;entre nous&quot; de comportement-z&eacute;ro (autre fa&ccedil;on de dire que l&rsquo;espace inter-subjectif est toujours d&eacute;j&agrave; satur&eacute; de sens ou de messages, si l&rsquo;on veut bien faire commencer ceux-ci au niveau infra-verbal de nos gestes). Ou pour le dire encore autrement, en soulignant l&rsquo;&eacute;quivoque bienvenue du verbe : nos gestes nous <em>trahissent</em>.</p>
<p><strong>Du style &agrave; l&rsquo;homme m&ecirc;me</strong></p>
<p>Notre identit&eacute; semble pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e, transie mais aussi constitu&eacute;e par eux, affirme Citton en reprenant les d&eacute;veloppements de Pascal sur l&rsquo;habitude et les effets de conversion (&quot;Ab&ecirc;tissez-vous&hellip;&quot;) qui s&rsquo;attachent &agrave; tout r&ocirc;le. Cette probl&eacute;matique complexe permet de cong&eacute;dier les supputations douteuses de Sartre sur la mauvaise foi, comme celle du gar&ccedil;on de caf&eacute; qui, &agrave; force de surjouer ses gestes, ali&egrave;nerait sa v&eacute;ritable nature dans un mauvais th&eacute;&acirc;tre. En fait, souligne Citton, tout homme est perp&eacute;tuellement jou&eacute;, chaque geste qu&rsquo;il fait contribuant &agrave; le faire en retour. Cette remarque ouvre notamment &agrave; la probl&eacute;matique du style d&rsquo;un artiste, soit cette r&eacute;p&eacute;tition hyper-s&eacute;lective de gestes qui feront la signature d&rsquo;un Van Gogh, ou d&rsquo;un Coltrane. Mais le style d&rsquo;un grand ma&icirc;tre n&rsquo;est lui-m&ecirc;me que la loupe grossissante du style tr&egrave;s ordinaire, quoique parfaitement singulier, par lequel nous identifions tout un chacun &agrave; travers son &eacute;locution, ses rythmes et ses gestes. Qu&rsquo;on songe en particulier au grain si personnel d&rsquo;une voix, v&eacute;ritable signature phonique d&rsquo;un individu&hellip; Inversement notre signature proprement dite, celle qu&rsquo;on appose au bas des ch&egrave;ques ou des contrats, rel&egrave;ve moins d&rsquo;un &eacute;nonc&eacute; linguistique que de l&rsquo;empreinte vive d&rsquo;un geste, &quot;inimitable&quot; par d&eacute;finition &ndash; d&rsquo;o&ugrave; le paradoxe (voire le malaise) provoqu&eacute; par les imitateurs quand ils s&rsquo;attaquent &agrave; ce propre de l&rsquo;homme : Laurent Gerra chipant &agrave; Jack Lang ou Johnny leurs voix est tordant, ou hallucinant&hellip;</p>
<p>Citton consacre des pages stimulantes &agrave; d&eacute;velopper cette strat&eacute;gie du style, qu&rsquo;il compare &agrave; un filtre ou un crible : le style d&eacute;double et multiplie les mondes, en retardant notre immersion dans un continuum commun ; il injecte de l&rsquo;information, il s&eacute;pare et il trie, et dans cette mesure il construit pour l&rsquo;artiste, le styliste ou le dandy une &quot;chambre &agrave; soi&quot;, l&rsquo;&oelig;uvre qui suit ses propres r&egrave;gles et qui renforce son &quot;monde propre&quot;. Trieuse esth&eacute;tique et sociale, le style partage les individus, il aide &agrave; reconna&icirc;tre amis et ennemis comme font les drapeaux et les uniformes sur un champ de bataille ; il constitue aussi une catharsis en tenant &agrave; distance le r&eacute;el, rendu maniable, reconnaissable ou propre : c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;en <em>stylisant </em>nos passions, le th&eacute;&acirc;tre nous en facilite l&rsquo;emploi, et qu&rsquo;un acteur ou un spectateur peuvent &eacute;prouver une ga&icirc;t&eacute; profonde &agrave; jouer ou &agrave; contempler la douleur, effectu&eacute;e par quelques simples gestes.</p>
<p>Dans ce livre lui-m&ecirc;me multiforme et profus, &eacute;mergent ensuite deux critiques visant les fausses proph&eacute;ties de la modernit&eacute; : celle de la d&eacute;sacralisation d&rsquo;abord, &agrave; laquelle s&rsquo;oppose vivement Citton en remarquant apr&egrave;s d&rsquo;autres auteurs (dont R&eacute;gis Debray, qu&rsquo;il ne cite pas) le d&eacute;placement en occident de la religion vers la sph&egrave;re artistique, et la substitution de la culture aux cultes, nos mus&eacute;es, th&eacute;&acirc;tres, op&eacute;ras ou maisons de la culture entourant d&rsquo;une aura ou de sacralisations traditionnelles des objets ou des stars ; ceux-ci requi&egrave;rent de leurs fid&egrave;les une identique polarisation de l&rsquo;attention, la cl&ocirc;ture du ph&eacute;nom&egrave;ne et la paralysie &quot;asc&eacute;tique&quot; du corps admirant (dont l&rsquo;attention, intens&eacute;ment occup&eacute;e dans les sph&egrave;res et c&eacute;r&eacute;monies de la haute culture, prend une revanche vagabonde en se jetant dans le<em> multi-tasking</em> des modernes technologies de l&rsquo;information). Ces &quot;religions&quot; qui n&rsquo;entra&icirc;nent ni fanatisme ni crimes de masse peuvent &ecirc;tre qualifi&eacute;es d&rsquo;&eacute;clair&eacute;es ou de <em>light</em>, avec croyances d&eacute;brayables, intermittentes ou picoreuses.</p>
<p>L&rsquo;individualisme, autre article de foi de notre modernit&eacute;, se trouve de son c&ocirc;t&eacute; taill&eacute; en pi&egrave;ces par ces m&ecirc;mes technologies qui nous d&eacute;coupent en rondelles en nous rendant cubistes, ou &quot;dividuels&quot;. La dissociation mentale y est de r&egrave;gle, et de m&ecirc;me que le travail physique a &eacute;t&eacute; fragment&eacute; par la cha&icirc;ne de montage et la taylorisation, les NTIC (nouvelles technologies de l&rsquo;information et de la communication) ont tendance &agrave; pulv&eacute;riser nos comportements, et &agrave; nous compartimenter. Mais si chacun devient moins unitaire, le maillage entre les sujets augmente et notre monde moderne d&eacute;veloppe une solidarit&eacute; &eacute;tendue, tout &agrave; fait in&eacute;dite : pour le dire avec Sloterdijk, le monde devenu dense admet moins de coupures s&eacute;miotiques entre les bulles f&eacute;d&eacute;r&eacute;es en &eacute;cume, et plus d&rsquo;interactions (on y rencontre de moins en moins d&rsquo;&icirc;les).</p>
<p><strong>Sous les sujets, le mycelium </strong></p>
<p>Du m&ecirc;me coup, ce monde moderne est aussi celui o&ugrave; l&rsquo;on ne peut pas <em>ne pas</em> laisser de traces (qu&rsquo;on t&eacute;l&eacute;phone, qu&rsquo;on navigue sur internet, qu&rsquo;on paye par carte bancaire ou qu&rsquo;on franchisse un p&eacute;age ou une fronti&egrave;re). Cette <em>densit&eacute; </em>par accumulations exponentielles d&rsquo;indices et de frayages constitue ainsi l&rsquo;ombre port&eacute;e des personnes diss&eacute;min&eacute;es dans leur<em> deuxi&egrave;me corps</em>, num&eacute;rique ou &quot;m&eacute;dial&quot;, qui m&egrave;ne une vie qui nous &eacute;chappe. Jean-Jacques Rousseau, argumente Citton (lui-m&ecirc;me d&rsquo;abord dix-huiti&egrave;miste), n&rsquo;a jamais &eacute;t&eacute; plus vivant (mieux &eacute;dit&eacute;, plus discut&eacute;) qu&rsquo;en l&rsquo;ann&eacute;e 2012 de son tri-centenaire ; l&rsquo;&oelig;uvre-geste survit au corps vivant de l&rsquo;artiste pour peu qu&rsquo;il se trouve des m&eacute;dias (des capteurs) pour la retenir, car l&rsquo;effacement des gestes th&eacute;&acirc;traux, sportifs ou chor&eacute;graphiques advenus avant l&rsquo;invention du cin&eacute;ma est h&eacute;las quasi total&hellip; Mais il n&rsquo;y a de geste que communiqu&eacute;, repris ou per&ccedil;u par autrui, et cet enregistrement (vivant ou machinique) de nos gestes nous d&eacute;double, en nous attribuant deux corps : &agrave; la th&egrave;se rebattue des deux corps du roi se superpose ici celle des deux corps de la personne gestante, le corps biologique et le corps m&eacute;dial, soumis &agrave; l&rsquo;accord&eacute;on des m&eacute;dias disponibles (certains corps sont beaucoup plus <em>m&eacute;diaux </em>ou m&eacute;diatis&eacute;s que d&rsquo;autres)&hellip; C&rsquo;est le moment de citer Spinoza (sur lequel Yves Citton a &eacute;crit un livre merveilleux, <em>L&rsquo;envers des Lumi&egrave;res</em>) affirmant qu&rsquo;on ne sait pas o&ugrave; s&rsquo;arr&ecirc;te un corps, ou encore que nous sentons que nous sommes &eacute;ternels &ndash; jusqu&rsquo;&agrave; un certain point en effet par nos enfants, par nos publications ou en g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la faveur de toutes ces traces qui nous prolongent fort au-del&agrave; de &quot;nous-m&ecirc;mes&quot;. Chaque individu ainsi se r&eacute;v&egrave;le, et s&rsquo;&eacute;prouvera toujours plus, tiss&eacute; de ces r&eacute;seaux sinueux et enchev&ecirc;tr&eacute;s, que Citton d&eacute;signe du terme par lequel Freud nommait de son c&ocirc;t&eacute; l&rsquo;humus d&rsquo;o&ugrave; monte le r&ecirc;ve, ou le champignon : le <em>myc&eacute;lium</em>, terreau ou compost r&eacute;ticulaire dont les fils courent souterrainement entre les individus &ndash; &agrave; moins qu&rsquo;on ne pr&eacute;f&egrave;re dire,  inversement, que les individus en constituent &ccedil;a et l&agrave; les n&oelig;uds. Toute litt&eacute;rature, toute &oelig;uvre vraiment d&rsquo;art r&eacute;sident au plus pr&egrave;s de ce r&eacute;seau obscur, de ce myc&eacute;lium nourricier et que nous dirons <em>primaire </em>au sens de Freud : peu sensible aux contradictions propres &agrave; l&rsquo;ordre logico-langagier, enfoui, fertile en condensations et en bifurcations jamais lin&eacute;aires. On ne programme pas un myc&eacute;lium, pas plus qu&rsquo;on ne r&eacute;ussit, para&icirc;t-il, &agrave; cultiver les c&egrave;pes ou les girolles. Mais cet <em>humus </em>sous-jacent concerne intimement notre ou nos <em>humanit&eacute;(s)</em>, point&eacute;es par le titre de ce livre, et l&rsquo;on ne peut que r&ecirc;ver &agrave; cette f&eacute;conde rencontre.</p>
<p>En conclusion, Citton nous invite &agrave; consid&eacute;rer dans nos gestes ce qui r&eacute;siste aux programmes ; ainsi s&rsquo;expliquerait la part &eacute;norme prise par le sport &agrave; la TV, le spectacle d&rsquo;un match de foot ou de tennis constituant une r&eacute;serve in&eacute;puisable de &quot;beaux gestes&quot;. J&rsquo;y ajouterai l&rsquo;exemple du th&eacute;&acirc;tre ou plut&ocirc;t de l&rsquo;interpr&eacute;tation ou de la mise en sc&egrave;ne, par lesquelles des corps ouvrent un texte fort au-del&agrave; de la programmation du r&eacute;pertoire, et des intentions de l&rsquo;auteur parfois prescrites dans ses didascalies : une Adjani, un Bouquet, autant que Mesguich ou Ch&eacute;reau, ont ouvert Moli&egrave;re ou Shakespeare par une incarnation styl&eacute;e. Mais &quot;ouvrir&quot; se dit aussi d&rsquo;une voie d&rsquo;escalade, comme on voit faire Catherine Destivelle sur un DVD qui immortalise, &agrave; sa fa&ccedil;on, un encha&icirc;nement de gestes confondants d&rsquo;&eacute;l&eacute;gance. Dans la mesure o&ugrave; nous sommes exc&eacute;d&eacute;s de formulaires et de programmes, qu&rsquo;il est rafra&icirc;chissant, avec Citton, de consid&eacute;rer l&rsquo;individu abouch&eacute; &agrave; son myc&eacute;lium o&ugrave; chacun puise des ressources in&eacute;dites de r&eacute;actions, de reformulations et de style !.</p>
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		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Anecdotes et verbatim du palais pr&#233;sidentiel</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6528-anecdotes_et_verbatim_du_palais_presidentiel.htm</link>
         <description> Ancien secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du groupe France T&#233;l&#233;visions devenu conseiller &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique pendant les 18 derniers mois du mandat de Nicolas Sarkozy, Camille Pascal a consign&#233; des  Sc&#232;nes de la vie quotidienne &#224; l'&#201;lys&#233;e  1  dans un livre d'environ 200 pages. Immersion intime au coeur du pouvoir, l'ouvrage offre de savoureuses citations de Nicolas Sarkozy et pl&#233;thore d'anecdotes sur les us et les coutumes de la vie politique en g&#233;n&#233;ral et du palais pr&#233;sidentiel en particulier.  &#13;&#10; &#13;&#10;  Des bons mots mais peu de r&#233;v&#233;lations  &#13;&#10; &#13;&#10;On y d&#233;couvre ainsi des passages hilarants sur les humeurs de Sarkozy, par exemple lorsqu'il r&#233;primande son &#233;quipe au sujet d'une rencontre avec Vladimir Poutine, trop courte &#224; ses yeux : &quot;Mais vous avez vu l'heure ? Il est presque 8 heures du soir et vous pensez que je vais appeler le Premier ministre russe, ancien et futur pr&#233;sident de toutes les Russies, pour lui dire : 'Allez mon petit Vlad, si tu n'as rien d'autre &#224; faire ce soir, viens donc casser la cro&#251;te &#224; l'&#201;lys&#233;e. Je dois avoir de quoi faire une omelette &#224; la cuisine' ? Mais je crois que vous &#234;tes fous, compl&#232;tement fous.&quot; &#13;&#10; &#13;&#10;Mais hormis ces citations dignes de dialogues de la troupe du Splendid, on trouve bien peu de r&#233;v&#233;lations dans le livre de Camille Pascal ; le r&#233;cit est parfois romanesque mais nul secret d'alc&#244;ve n'est d&#233;voil&#233; et personne ne s'y fait &#233;triller. On retiendra cependant le r&#233;cit de &quot;l'h&#233;litreuillage&quot; de Christine Ockrent, en pleine tourmente &#224; France24, et la confirmation d'une petite bidouille politicienne au sujet du plan social de PSA. Ce dernier aurait d&#251; &#234;tre annonc&#233; pendant la campagne pr&#233;sidentielle, mais Nicolas Sarkozy a r&#233;ussi &#224; le retarder en mettant brutalement la pression &#224; Philippe Varin (patron de PSA), tout en se moquant ouvertement de lui : &quot;Je ne peux pas croire ce que j'entends dire &#224; propos du plan social qui se pr&#233;pare chez vous [...] Ce n'est pas difficile de venir me voir, je vais vous expliquer. Lorsque vous &#234;tes au bas des Champs-&#201;lys&#233;es, vous prenez la rue de Marigny. Arriv&#233; rue du Faubourg-Saint-Honor&#233;, vous tournez &#224; droite, l&#224; vous n'allez pas tarder &#224; trouver une grande porte. Cela s'appelle le palais de l'Elys&#233;e [...] Cessez donc de me raconter n'importe quoi.&quot; &#13;&#10; &#13;&#10;  Une tendance &#224; la flagornerie qui abime l&amp;rsquo;ensemble  &#13;&#10; &#13;&#10;Par contre, on regrettera clairement la tendance thurif&#233;raire dans les portraits de Nicolas Sarkozy. Il devient sous la plume de Camille Pascal une sorte de monarque &#233;clair&#233;, aussi irrempla&#231;able que fulgurant, dot&#233; d'un charisme de h&#233;ros mythologique : &quot;l&amp;rsquo;ouverture de la porte de son bureau ne laissait pas seulement passer un homme, elle lib&#233;rait un souffle, une puissance presque animale.&quot; Et l'ensemble est bien s&#251;r doubl&#233; par des capacit&#233;s intellectuelles hors normes, l'homme &#233;tant capable de m&#233;duser la fine fleur des historiens fran&#231;ais en leur parlant de la crise g&#233;orgienne de 2008 comme un parterre de jeunes pr&#234;tres en d&#233;veloppant une approche philosophique sur le c&#233;libat du clerg&#233;. &#13;&#10; &#13;&#10;Enfin, on peut &#234;tre surpris des couronnes de lauriers tress&#233;es &#224; Patrick Buisson, l'inspirateur id&#233;ologique et strat&#233;gique de la derni&#232;re campagne de Nicolas Sarkozy. Il est d&#233;crit comme le penseur d&amp;rsquo;une &quot;th&#233;orie politique b&#226;tie sur une profonde connaissance des longs cycles de notre histoire nationale [&#224; l'oppos&#233; de] la vulgate politiquement correcte et grossi&#232;rement amn&#233;sique qui nourrit nos &#233;lites.&quot; Paradoxe de ce livre tr&#232;s bien &#233;crit mais (trop) complaisant o&#249; toutes les &#233;lites de droite sont d&#233;peintes comme des &#234;tres d'int&#233;grit&#233; et d'intelligence : il aide &#224; mieux comprendre la d&#233;faite &#224; l'&#233;lection pr&#233;sidentielle de 2012. N&#233;anmoins, tout n'aura pas &#233;t&#233; perdu pour tout le monde&#160;; l'auteur de cette hagiographie pr&#233;sidentielle a &#233;t&#233; nomm&#233; au Conseil d'Etat juste avant la fin du mandat de son patron. 2  .   Notes :  1 - Plon, 2012. 2 - http://www.acteurspublics.com/2012/05/03/nicolas-sarkozy-nomme-camille-pascal-au-conseil-d-etat </description>
         <pubDate>05/03/13 15:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Ancien secr&eacute;taire g&eacute;n&eacute;ral du groupe France T&eacute;l&eacute;visions devenu conseiller &agrave; la pr&eacute;sidence de la R&eacute;publique pendant les 18 derniers mois du mandat de Nicolas Sarkozy, Camille Pascal a consign&eacute; des <em>Sc&egrave;nes de la vie quotidienne &agrave; l'&Eacute;lys&eacute;e</em><sup>1</sup> dans un livre d'environ 200 pages. Immersion intime au coeur du pouvoir, l'ouvrage offre de savoureuses citations de Nicolas Sarkozy et pl&eacute;thore d'anecdotes sur les us et les coutumes de la vie politique en g&eacute;n&eacute;ral et du palais pr&eacute;sidentiel en particulier. <br />
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<strong> Des bons mots mais peu de r&eacute;v&eacute;lations</strong><br />
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On y d&eacute;couvre ainsi des passages hilarants sur les humeurs de Sarkozy, par exemple lorsqu'il r&eacute;primande son &eacute;quipe au sujet d'une rencontre avec Vladimir Poutine, trop courte &agrave; ses yeux : &quot;Mais vous avez vu l'heure ? Il est presque 8 heures du soir et vous pensez que je vais appeler le Premier ministre russe, ancien et futur pr&eacute;sident de toutes les Russies, pour lui dire : 'Allez mon petit Vlad, si tu n'as rien d'autre &agrave; faire ce soir, viens donc casser la cro&ucirc;te &agrave; l'&Eacute;lys&eacute;e. Je dois avoir de quoi faire une omelette &agrave; la cuisine' ? Mais je crois que vous &ecirc;tes fous, compl&egrave;tement fous.&quot;<br />
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Mais hormis ces citations dignes de dialogues de la troupe du Splendid, on trouve bien peu de r&eacute;v&eacute;lations dans le livre de Camille Pascal ; le r&eacute;cit est parfois romanesque mais nul secret d'alc&ocirc;ve n'est d&eacute;voil&eacute; et personne ne s'y fait &eacute;triller. On retiendra cependant le r&eacute;cit de &quot;l'h&eacute;litreuillage&quot; de Christine Ockrent, en pleine tourmente &agrave; France24, et la confirmation d'une petite bidouille politicienne au sujet du plan social de PSA. Ce dernier aurait d&ucirc; &ecirc;tre annonc&eacute; pendant la campagne pr&eacute;sidentielle, mais Nicolas Sarkozy a r&eacute;ussi &agrave; le retarder en mettant brutalement la pression &agrave; Philippe Varin (patron de PSA), tout en se moquant ouvertement de lui : &quot;Je ne peux pas croire ce que j'entends dire &agrave; propos du plan social qui se pr&eacute;pare chez vous [...] Ce n'est pas difficile de venir me voir, je vais vous expliquer. Lorsque vous &ecirc;tes au bas des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, vous prenez la rue de Marigny. Arriv&eacute; rue du Faubourg-Saint-Honor&eacute;, vous tournez &agrave; droite, l&agrave; vous n'allez pas tarder &agrave; trouver une grande porte. Cela s'appelle le palais de l'Elys&eacute;e [...] Cessez donc de me raconter n'importe quoi.&quot;<br />
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<strong> Une tendance &agrave; la flagornerie qui abime l&rsquo;ensemble</strong><br />
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Par contre, on regrettera clairement la tendance thurif&eacute;raire dans les portraits de Nicolas Sarkozy. Il devient sous la plume de Camille Pascal une sorte de monarque &eacute;clair&eacute;, aussi irrempla&ccedil;able que fulgurant, dot&eacute; d'un charisme de h&eacute;ros mythologique : &quot;l&rsquo;ouverture de la porte de son bureau ne laissait pas seulement passer un homme, elle lib&eacute;rait un souffle, une puissance presque animale.&quot; Et l'ensemble est bien s&ucirc;r doubl&eacute; par des capacit&eacute;s intellectuelles hors normes, l'homme &eacute;tant capable de m&eacute;duser la fine fleur des historiens fran&ccedil;ais en leur parlant de la crise g&eacute;orgienne de 2008 comme un parterre de jeunes pr&ecirc;tres en d&eacute;veloppant une approche philosophique sur le c&eacute;libat du clerg&eacute;.<br />
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Enfin, on peut &ecirc;tre surpris des couronnes de lauriers tress&eacute;es &agrave; Patrick Buisson, l'inspirateur id&eacute;ologique et strat&eacute;gique de la derni&egrave;re campagne de Nicolas Sarkozy. Il est d&eacute;crit comme le penseur d&rsquo;une &quot;th&eacute;orie politique b&acirc;tie sur une profonde connaissance des longs cycles de notre histoire nationale [&agrave; l'oppos&eacute; de] la vulgate politiquement correcte et grossi&egrave;rement amn&eacute;sique qui nourrit nos &eacute;lites.&quot; Paradoxe de ce livre tr&egrave;s bien &eacute;crit mais (trop) complaisant o&ugrave; toutes les &eacute;lites de droite sont d&eacute;peintes comme des &ecirc;tres d'int&eacute;grit&eacute; et d'intelligence : il aide &agrave; mieux comprendre la d&eacute;faite &agrave; l'&eacute;lection pr&eacute;sidentielle de 2012. N&eacute;anmoins, tout n'aura pas &eacute;t&eacute; perdu pour tout le monde&nbsp;; l'auteur de cette hagiographie pr&eacute;sidentielle a &eacute;t&eacute; nomm&eacute; au Conseil d'Etat juste avant la fin du mandat de son patron.<sup>2</sup> .</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Plon, 2012.<br />2 - http://www.acteurspublics.com/2012/05/03/nicolas-sarkozy-nomme-camille-pascal-au-conseil-d-etat<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Les erreurs et les excuses du quinquennat Sarkozy</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-6529-les_erreurs_et_les_excuses_du_quinquennat_sarkozy.htm</link>
         <description> Conseiller sp&#233;cial de Nicolas Sarkozy &#224; l&amp;rsquo;Elys&#233;e et plume des &quot;grands discours&quot; de son patron, Henri Guaino n&amp;rsquo;a pas manqu&#233; de publier son journal de quinquennat pour y expliquer que, si les ambitions politiques de son pr&#233;sident se sont parfois &#233;gar&#233;es en chemin, il serait indigne de lui en faire porter la responsabilit&#233;. Car   durant  La nuit et le jour  1 , la seule priorit&#233; du chef de l&amp;rsquo;Etat &#233;tait la grandeur de la France. C&amp;rsquo;est en tout cas ce que nous explique p&#233;niblement ce livre assez lourd &#224; dig&#233;rer, tant par son contenu trop partial que par son style laborieux. &#13;&#10; &#13;&#10; Requiem pour un h&#233;ros  &#13;&#10; &#13;&#10;&quot;On se rendra compte du risque que le pays a pris en &#233;cartant une telle intelligence et une telle &#233;nergie qui l'avaient si bien prot&#233;g&#233; pendant cinq ans.&quot; Ni plus ni moins, telle est la conclusion d&amp;rsquo;Henri Guaino face &#224; la d&#233;faite &#233;lectorale de son champion en mai 2012. Ni regret ni remords, le pr&#233;sident Sarkozy conserve tout son panache dans son ambition pour la France. &#13;&#10; &#13;&#10;Il a par exemple voulu moderniser l&amp;rsquo;Etat en lan&#231;ant la r&#233;vision g&#233;n&#233;rale des politiques publiques, qui devait se traduire par le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux, afin de faire des &#233;conomies sur les deniers publics et ainsi redresser le pays. L&amp;rsquo;auteur pr&#233;cise que cela &quot;ne relevait pas du tout de la logique sacrificielle. Il s'agissait de faire le tri dans les politiques publiques pour &#233;liminer ce qui ne marchait pas et faire en sorte que l'Etat fonctionn&#226;t mieux.&quot; Certes, on s&amp;rsquo;aper&#231;oit aujourd&amp;rsquo;hui que cela n&amp;rsquo;a pas vraiment fonctionn&#233;, mais que voulez-vous&#160;? &quot; La bureaucratie&amp;hellip; a fait de la r&#233;vision des politiques publiques une simple machine &#224; faire des &#233;conomies dont certaines pourraient bien co&#251;ter plus cher qu'elles ne rapporteront.&quot;  &#13;&#10; &#13;&#10;Magie du verbe&#160;: Henri Guaino parvient en quelques phrases &#224; d&#233;douaner son patron non seulement de l'aust&#233;rit&#233; dont il est responsable par les coupes (budg&#233;taires) mais aussi des gabegies constat&#233;es par les parlementaires en raison de nombreuses d&#233;rives (budg&#233;taires aussi). Esprits chagrins que vous &#234;tes, pensiez-vous vraiment que Nicolas Sarkozy aurait pu faire des fautes&#160;? Impensable&#160;! &#13;&#10; &#13;&#10; Mots d&amp;rsquo;excuses et boucs-&#233;missaires  &#13;&#10; &#13;&#10;Car si le quinquennat Sarkozy ne fut pas exempt de petites erreurs, c&amp;rsquo;est bien s&#251;r au corps d&#233;fendant de ce dernier. Tout &#231;a, c&amp;rsquo;est la faute des autres&#160;: l&amp;rsquo;administration, l&amp;rsquo;Allemagne, C&#233;cila, les agences de notation, les profs, les m&#233;dias&amp;hellip; Une vraie conspiration internationale pour faire &#233;chouer celui qui avait pour seule ambition de nous sauver&#160;! &#13;&#10; &#13;&#10;Par exemple, que serait devenue la France face &#224; la crise sans son pr&#233;sident bouclier&#160;? &quot;On r&#233;fl&#233;chira &#224; ce que serait devenu le monde si, dans les crises terribles qui l'ont &#233;branl&#233;, la France n'avait pas pris l'initiative&quot; explique Henri Guaino. &quot;Aucun expert n'a envisag&#233; un seul instant de r&#233;sister &#224; la pression des agences [de notation]. Ils ne pouvaient pas concevoir une telle transgression. C'est ainsi que, au lieu de faire front ensemble contre les agences, tous se sont soumis &#224; leur diktat de rigueur. Mais le virage a &#233;t&#233; trop brutal. Ce t&#234;te-&#224;-queue de la relance &#224; la rigueur en m&#234;me temps dans tous les pays a pr&#233;cipit&#233; l'Europe dans la r&#233;cession.&quot; Donc le pr&#233;sident Sarkozy a bien sa part de responsabilit&#233;, non&#160;? Pas du tout&#160;!  &#13;&#10; &#13;&#10;Tout &#231;a est de la faute d&amp;rsquo;Angela Merkel&#160;: &quot;l'Allemagne serait la premi&#232;re victime d'une d&#233;flation europ&#233;enne qui ferait exploser l'euro. C'est ce que, pendant quatre ans, chaque fois que nous &#233;tions au bord du gouffre, nous avons fait valoir aux Allemands. Chaque fois in extremis, l'Europe a &#233;vit&#233; la catastrophe. Chaque fois l'Allemagne, au dernier moment, a fait le geste qui a retenu l'Europe au bord du vide, mais pas plus&amp;hellip; La France a r&#233;sist&#233; autant qu'elle a pu &#224; la pression en faveur de l'aust&#233;rit&#233;. Mais elle a subi la politique des autres.&quot; &#13;&#10; &#13;&#10;L&amp;rsquo;immense chef d&amp;rsquo;Etat qu&amp;rsquo;aurait &#233;t&#233; Nicolas Sarkozy selon Henri Guaino n&amp;rsquo;aura donc jamais su impulser un mouvement concert&#233; avec l&amp;rsquo;Allemagne ni une politique coh&#233;rente au sein de l&amp;rsquo;Europe. L&amp;rsquo;aveu est de taille, et remet donc en cause tout le reste du propos&amp;hellip; Mais ce livre rejoindra peut-&#234;tre bient&#244;t le panth&#233;on de la litt&#233;rature du d&#233;veloppement durable&#160;: il est possible qu&amp;rsquo;on puisse en recycler une partie du contenu &#224; la fin du mandat de Fran&#231;ois Hollande, qui devra faire face aux cons&#233;quences du quinquennat pr&#233;c&#233;dent et aux m&#234;mes difficult&#233;s conjoncturelles. La faute aux autres&#160;? .   Notes :  1 - Plon, 2012. </description>
         <pubDate>05/03/13 15:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Conseiller sp&eacute;cial de Nicolas Sarkozy &agrave; l&rsquo;Elys&eacute;e et plume des &quot;grands discours&quot; de son patron, Henri Guaino n&rsquo;a pas manqu&eacute; de publier son journal de quinquennat pour y expliquer que, si les ambitions politiques de son pr&eacute;sident se sont parfois &eacute;gar&eacute;es en chemin, il serait indigne de lui en faire porter la responsabilit&eacute;. Car<em> </em>durant <em>La nuit et le jour</em><sup>1</sup>, la seule priorit&eacute; du chef de l&rsquo;Etat &eacute;tait la grandeur de la France. C&rsquo;est en tout cas ce que nous explique p&eacute;niblement ce livre assez lourd &agrave; dig&eacute;rer, tant par son contenu trop partial que par son style laborieux.<br />
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<strong>Requiem pour un h&eacute;ros</strong><br />
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&quot;On se rendra compte du risque que le pays a pris en &eacute;cartant une telle intelligence et une telle &eacute;nergie qui l'avaient si bien prot&eacute;g&eacute; pendant cinq ans.&quot; Ni plus ni moins, telle est la conclusion d&rsquo;Henri Guaino face &agrave; la d&eacute;faite &eacute;lectorale de son champion en mai 2012. Ni regret ni remords, le pr&eacute;sident Sarkozy conserve tout son panache dans son ambition pour la France.<br />
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Il a par exemple voulu moderniser l&rsquo;Etat en lan&ccedil;ant la r&eacute;vision g&eacute;n&eacute;rale des politiques publiques, qui devait se traduire par le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux, afin de faire des &eacute;conomies sur les deniers publics et ainsi redresser le pays. L&rsquo;auteur pr&eacute;cise que cela &quot;ne relevait pas du tout de la logique sacrificielle. Il s'agissait de faire le tri dans les politiques publiques pour &eacute;liminer ce qui ne marchait pas et faire en sorte que l'Etat fonctionn&acirc;t mieux.&quot; Certes, on s&rsquo;aper&ccedil;oit aujourd&rsquo;hui que cela n&rsquo;a pas vraiment fonctionn&eacute;, mais que voulez-vous&nbsp;? &quot; La bureaucratie&hellip; a fait de la r&eacute;vision des politiques publiques une simple machine &agrave; faire des &eacute;conomies dont certaines pourraient bien co&ucirc;ter plus cher qu'elles ne rapporteront.&quot; <br />
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Magie du verbe&nbsp;: Henri Guaino parvient en quelques phrases &agrave; d&eacute;douaner son patron non seulement de l'aust&eacute;rit&eacute; dont il est responsable par les coupes (budg&eacute;taires) mais aussi des gabegies constat&eacute;es par les parlementaires en raison de nombreuses d&eacute;rives (budg&eacute;taires aussi). Esprits chagrins que vous &ecirc;tes, pensiez-vous vraiment que Nicolas Sarkozy aurait pu faire des fautes&nbsp;? Impensable&nbsp;!<br />
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<strong>Mots d&rsquo;excuses et boucs-&eacute;missaires</strong><br />
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Car si le quinquennat Sarkozy ne fut pas exempt de petites erreurs, c&rsquo;est bien s&ucirc;r au corps d&eacute;fendant de ce dernier. Tout &ccedil;a, c&rsquo;est la faute des autres&nbsp;: l&rsquo;administration, l&rsquo;Allemagne, C&eacute;cila, les agences de notation, les profs, les m&eacute;dias&hellip; Une vraie conspiration internationale pour faire &eacute;chouer celui qui avait pour seule ambition de nous sauver&nbsp;!<br />
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Par exemple, que serait devenue la France face &agrave; la crise sans son pr&eacute;sident bouclier&nbsp;? &quot;On r&eacute;fl&eacute;chira &agrave; ce que serait devenu le monde si, dans les crises terribles qui l'ont &eacute;branl&eacute;, la France n'avait pas pris l'initiative&quot; explique Henri Guaino. &quot;Aucun expert n'a envisag&eacute; un seul instant de r&eacute;sister &agrave; la pression des agences [de notation]. Ils ne pouvaient pas concevoir une telle transgression. C'est ainsi que, au lieu de faire front ensemble contre les agences, tous se sont soumis &agrave; leur diktat de rigueur. Mais le virage a &eacute;t&eacute; trop brutal. Ce t&ecirc;te-&agrave;-queue de la relance &agrave; la rigueur en m&ecirc;me temps dans tous les pays a pr&eacute;cipit&eacute; l'Europe dans la r&eacute;cession.&quot; Donc le pr&eacute;sident Sarkozy a bien sa part de responsabilit&eacute;, non&nbsp;? Pas du tout&nbsp;! <br />
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Tout &ccedil;a est de la faute d&rsquo;Angela Merkel&nbsp;: &quot;l'Allemagne serait la premi&egrave;re victime d'une d&eacute;flation europ&eacute;enne qui ferait exploser l'euro. C'est ce que, pendant quatre ans, chaque fois que nous &eacute;tions au bord du gouffre, nous avons fait valoir aux Allemands. Chaque fois in extremis, l'Europe a &eacute;vit&eacute; la catastrophe. Chaque fois l'Allemagne, au dernier moment, a fait le geste qui a retenu l'Europe au bord du vide, mais pas plus&hellip; La France a r&eacute;sist&eacute; autant qu'elle a pu &agrave; la pression en faveur de l'aust&eacute;rit&eacute;. Mais elle a subi la politique des autres.&quot;<br />
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L&rsquo;immense chef d&rsquo;Etat qu&rsquo;aurait &eacute;t&eacute; Nicolas Sarkozy selon Henri Guaino n&rsquo;aura donc jamais su impulser un mouvement concert&eacute; avec l&rsquo;Allemagne ni une politique coh&eacute;rente au sein de l&rsquo;Europe. L&rsquo;aveu est de taille, et remet donc en cause tout le reste du propos&hellip; Mais ce livre rejoindra peut-&ecirc;tre bient&ocirc;t le panth&eacute;on de la litt&eacute;rature du d&eacute;veloppement durable&nbsp;: il est possible qu&rsquo;on puisse en recycler une partie du contenu &agrave; la fin du mandat de Fran&ccedil;ois Hollande, qui devra faire face aux cons&eacute;quences du quinquennat pr&eacute;c&eacute;dent et aux m&ecirc;mes difficult&eacute;s conjoncturelles. La faute aux autres&nbsp;? .</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Plon, 2012.<br /> 
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