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      <title>Nonfiction.fr le portail des livres et des idees</title>
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      <description>Le portail des livres et des idees</description>
      <language>fr</language>
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         <title>Ordre et n&#233;cessit&#233; : la pens&#233;e de droite</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5821-ordre_et_necessite__la_pensee_de_droite.htm</link>
         <description> Dans un ouvrage limpide, Emmanuel Terray se propose de d&#233;gager les invariants de la pens&#233;e de droite, ce qui ne l&amp;rsquo;emp&#234;che pas d&amp;rsquo;en souligner les tensions internes, ces derni&#232;res &#233;tant notamment le produit des relations avec l&amp;rsquo;extr&#234;me droite et l&amp;rsquo;Eglise catholique. &#13;&#10; Le constat, &#224; l&amp;rsquo;origine de l&amp;rsquo;ouvrage, est sombre. Nos esp&#233;rances ont &#233;t&#233;, pour l&amp;rsquo;essentiel, d&#233;&#231;ues, il nous faut comprendre pourquoi et, dans cette perspective, &quot;l&amp;rsquo;ennemi est le plus s&#251;r des ma&#238;tres&quot;. L&amp;rsquo;auteur s&amp;rsquo;inspire des principes de la strat&#233;gie, tels que les d&#233;finit Clausewitz  1  (dont il est un sp&#233;cialiste de l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre), pour d&#233;finir un corps d&amp;rsquo;axiomes permettant &quot;d&amp;rsquo;appr&#233;hender les faits au travers des m&#234;mes cat&#233;gories&quot; (p. 19). Ces axiomes dessinent un corpus coh&#233;rent vis-&#224;-vis duquel les &#233;tudes ult&#233;rieures devront d&#233;sormais se d&#233;finir. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Une pens&#233;e de l&amp;rsquo;acquiescement  &#13;&#10; L&amp;rsquo;homme de droite est attach&#233; au r&#233;alisme. Il faut entendre ici qu&amp;rsquo;il d&#233;crit le r&#233;el comme contraignant et, d&#232;s lors, qu&amp;rsquo;il se m&#233;fie de l&amp;rsquo;id&#233;alisme, qui ignore le poids de la n&#233;cessit&#233;. L&amp;rsquo;adh&#233;sion &#224; ce qui existe explique qu&amp;rsquo;il ne combatte nullement la modernit&#233;, ce qui le distingue du partisan du retour aux sources, le r&#233;actionnaire, avec lequel il est souvent confondu. Au sein de cette r&#233;alit&#233;, l&amp;rsquo;homme de droite ne rencontre que des individus singuliers : il s&amp;rsquo;oppose, en effet, &#224; l&amp;rsquo;abstraction qu&amp;rsquo;implique la construction de cat&#233;gories. En d&amp;rsquo;autres termes, dans la querelle des universaux (dont Terray a raison de souligner la permanence), il est radicalement nominaliste  2 .  &#13;&#10;Cette soumission au r&#233;el fait de la pens&#233;e de droite, une pens&#233;e de l&amp;rsquo;acquiescement, d&amp;rsquo;autant que le r&#233;el n&amp;rsquo;est valoris&#233; que &quot;sous condition de l&amp;rsquo;ordre&quot; (p. 36). L&amp;rsquo;une des r&#233;f&#233;rences de Terray, Jacques Maritain, un important penseur catholique, exprime clairement ce point : &quot;Tout ordre, m&#234;me l&amp;rsquo;ordre qui r&#232;gne entre les d&#233;mons, est divin comme tel, de m&#234;me que le bien, et la mesure, et la beaut&#233;&quot; (cit&#233; par l&amp;rsquo;auteur, p. 44). Cet ordre doit donc &#234;tre d&#233;fendu contre les &quot;hordes sataniques&quot;, parce qu&amp;rsquo;il incarne la civilisation, celle-ci subissant la menace de ceux qui campent sous nos murs, les &quot;populations &#224; risques&quot; des banlieues ou les jeunes &quot;issus de l&amp;rsquo;immigration&quot;, ceux qui ont perdu tout sens moral et qui constituent une masse inassimilable. &#13;&#10; Comment mieux d&#233;fendre l&amp;rsquo;ordre qu&amp;rsquo;en l&#233;gitimant l&amp;rsquo;in&#233;galit&#233; ? Une in&#233;galit&#233; inscrite dans la &quot;nature des choses&quot; qui pr&#233;serve l&amp;rsquo;homme de droite des chim&#232;res universalistes, du type de celles qu&amp;rsquo;&#233;nonce la D&#233;claration des droits de l&amp;rsquo;homme. Loin de na&#238;tre libres et &#233;gaux en droit, les hommes doivent admettre que &quot;l&amp;rsquo;in&#233;galit&#233; est la cons&#233;quence in&#233;vitable de la libert&#233;&quot; (Salvador de Madariaga, cit&#233; par l&amp;rsquo;auteur, p. 53). Mieux encore, elle seule autorise le progr&#232;s, comme Maurras aimait &#224; le rappeler. A l&amp;rsquo;inverse de l&amp;rsquo;&#233;galit&#233; &quot;st&#233;rile et mortelle&quot;, l&amp;rsquo;in&#233;galit&#233; c&#233;l&#232;bre la vie. Elle produit n&#233;cessairement des &#233;lites qui doivent disposer de l&amp;rsquo;autorit&#233; afin de briser toute exigence morale de solidarit&#233; entre &#233;galit&#233; et justice : &quot;Ce n&amp;rsquo;est pas &#234;tre juste que de traiter de la m&#234;me mani&#232;re des &#234;tres diff&#233;rents&quot; (p. 59)  3 . &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  La m&#233;chancet&#233; naturelle de l&amp;rsquo;homme  &#13;&#10; L&amp;rsquo;autorit&#233;, quelle que soit la diversit&#233; de ses formes, n&amp;rsquo;est ni la violence, le libre consentement lui &#233;tant n&#233;cessaire, ni la persuasion qui implique des volont&#233;s &#233;gales. Ceci explique que l&amp;rsquo;homme de droite manifeste une nette pr&#233;f&#233;rence pour l&amp;rsquo;autorit&#233; organisatrice (celle de Mitra dans l&amp;rsquo;hindouisme ou de Numa dans l&amp;rsquo;histoire de la royaut&#233; romaine) au regard de l&amp;rsquo;autorit&#233; fondatrice (celle de Varuna ou de Romulus), la premi&#232;re permettant de &quot;perfectionner &amp;ndash; donc de maintenir &amp;ndash; l&amp;rsquo;ordre existant&quot; (p. 73) alors que la seconde ne parvient pas &#224; se garder du d&#233;sordre. &#13;&#10; La n&#233;cessit&#233; de l&amp;rsquo;autorit&#233; ne se r&#233;duit pas &#224; la pr&#233;servation de l&amp;rsquo;ordre. Elle a &#233;galement des fondements anthropologiques : l&amp;rsquo;homme poss&#232;de une nature (ce qui, &#224; notre sens, ne sp&#233;cifie nullement la pens&#233;e de droite, contrairement &#224; ce que Terray laisse entendre) et, surtout, cette nature est mauvaise. C&amp;rsquo;est parce que l&amp;rsquo;&#234;tre humain est fondamentalement m&#233;chant, et les passions &#233;go&#239;stes plus puissantes que nos penchants altruistes, qu&amp;rsquo;il a besoin d&amp;rsquo;institutions qui, comme l&amp;rsquo;Eglise, ont pour fonction de contr&#244;ler ses mauvais penchants. En outre, en incluant l&amp;rsquo;homme dans l&amp;rsquo;histoire naturelle, la pens&#233;e de droite &#233;vacue l&amp;rsquo;histoire. Cette derni&#232;re tend d&amp;rsquo;ailleurs &#224; se r&#233;p&#233;ter, la nature poss&#233;dant une force telle qu&amp;rsquo;elle annihile les gesticulations humaines et nous pr&#233;serve des chim&#232;res de la transformation sociale. &#13;&#10; L&amp;rsquo;homme doit reconna&#238;tre les limites de l&amp;rsquo;action politique, d&amp;rsquo;autant plus que du point de vue de l&amp;rsquo;ontologie sociale, la soci&#233;t&#233; est premi&#232;re. On retrouve ici la m&#233;fiance de la pens&#233;e de droite envers la fiction d&amp;rsquo;un individu capable de conqu&#233;rir son autonomie, m&#233;fiance qui la conduit &#224; condamner le contractualisme, lequel suppose la primaut&#233; de la souverainet&#233; individuelle. Terray, ici, met utilement l&amp;rsquo;accent sur la capacit&#233; &#233;mancipatrice de l&amp;rsquo;individualisme lib&#233;ral dont le fondement est le caract&#232;re inali&#233;nable des droits de l&amp;rsquo;homme. A ce parti des droits, il oppose celui des devoirs, cette opposition id&#233;al-typique &#233;tant particuli&#232;rement heuristique. Mais il pourrait lui &#234;tre object&#233; que le lib&#233;ralisme &#233;conomique a besoin de la libert&#233; individuelle, tout particuli&#232;rement celle d&amp;rsquo;entreprendre, et qu&amp;rsquo;il implique une radicale distance envers la puissance tut&#233;laire de l&amp;rsquo;Etat. L&amp;rsquo;auteur devance l&amp;rsquo;objection : &quot;Tout se passe comme si la pens&#233;e de droite &amp;ldquo;classique&amp;rdquo;, contrainte par la force des choses d&amp;rsquo;abandonner le terrain de l&amp;rsquo;&#233;conomie &#224; l&amp;rsquo;individualisme lib&#233;ral, prenait sa revanche dans le champ social, en appelant l&amp;rsquo;Etat &#224; exercer sur les individus une surveillance et une tutelle rien moins que lib&#233;rales&quot; (p. 97). &#13;&#10; Qu&amp;rsquo;en est-il du suppos&#233; attachement de la droite &#224; la d&#233;mocratie ? Il doit &#234;tre compris, dans le droit fil de la primaut&#233; de l&amp;rsquo;autorit&#233; sur la persuasion, comme un choix en faveur de la d&#233;cision par rapport &#224; la d&#233;lib&#233;ration, et donc comme un privil&#232;ge accord&#233; &#224; l&amp;rsquo;ex&#233;cutif au d&#233;triment du l&#233;gislatif. De surcro&#238;t, la politique &#233;tant, selon Val&#233;ry, &quot;l&amp;rsquo;art d&amp;rsquo;emp&#234;cher les gens de se m&#234;ler de ce qui les regarde&quot;, nul, &#224; droite, ne se plaindra du d&#233;sint&#233;r&#234;t grandissant des &#233;lecteurs pour la chose publique. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  La tentation des extr&#234;mes  &#13;&#10; On per&#231;oit, chemin faisant, au sein de la pens&#233;e de droite, une forte tension entre le lib&#233;ralisme &#233;conomique et le conservatisme social, tension encore aggrav&#233;e de nos jours par l&amp;rsquo;av&#232;nement du capitalisme financier. Le risque est grand que dans ces nouvelles conditions, les dominants rencontrent d&amp;rsquo;importantes difficult&#233;s &#224; pr&#233;server leur h&#233;g&#233;monie, tant les fondements moraux de celle-ci paraissent friables. On peut, d&#232;s &#224; pr&#233;sent, s&amp;rsquo;interroger sur la capacit&#233; &#224; maintenir l&amp;rsquo;indiff&#233;rence de la politique &#224; la morale, d&amp;rsquo;autant que l&amp;rsquo;homme de droite a besoin du caract&#232;re contraignant de la prescription morale pour l&#233;gitimer l&amp;rsquo;ordre existant. C&amp;rsquo;est une contradiction sur laquelle Terray a grandement raison d&amp;rsquo;insister (p. 140). &#13;&#10; Enfin, dernier &#233;l&#233;ment du corpus, l&amp;rsquo;homme de droite est profond&#233;ment attach&#233; &#224; la nation. Mais en quoi son attachement se distingue-t-il du patriotisme r&#233;publicain ? Essentiellement par le rejet, l&#224; encore, de toute abstraction universaliste qui pourrait conduire &#224; donner, &#224; l&amp;rsquo;instar de Montesquieu, la pr&#233;f&#233;rence &quot;&#224; l&amp;rsquo;autre sur le m&#234;me ou au lointain sur le prochain&quot; (p. 110). On a pu, tout r&#233;cemment, constater &#224; quel point le th&#232;me de la fronti&#232;re est une condition n&#233;cessaire &#224; la survie nationale. Du point de vue de la droite, il ne s&amp;rsquo;agit pas l&#224; de l&amp;rsquo;expression d&amp;rsquo;une quelconque x&#233;nophobie, car l&amp;rsquo;humanit&#233;, comme l&amp;rsquo;&#233;crivait Maurras, n&amp;rsquo;existe pas : la nation contient &quot;tout ce qui est r&#233;el dans la notion d&amp;rsquo;humanit&#233;&quot; (Maurras, cit&#233; par l&amp;rsquo;auteur, p. 112). Dans le d&#233;bat sur les deux grands types de conceptions de la nation, la pens&#233;e de droite choisit r&#233;solument de privil&#233;gier ce que certains auteurs ont nomm&#233; la &quot;nation ethnique&quot; (par opposition &#224; la &quot;nation civique&quot;) car &quot;la communaut&#233; nationale, la Patrie, l&amp;rsquo;Etat ne sont pas des associations n&#233;es du choix personnel de leurs membres, mais &amp;oelig;uvres de nature et de n&#233;cessit&#233;&quot; (Maurras, cit&#233; par l&amp;rsquo;auteur, p. 114). De cette &amp;oelig;uvre de la nature, il faut pr&#233;server l&amp;rsquo;int&#233;grit&#233;, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire, comme Gobineau y insistait, la pr&#233;server du m&#233;lange. &#13;&#10; D&#232;s lors, on comprend que, selon les circonstances, la pens&#233;e de droite soit fortement tent&#233;e de se rapprocher des extr&#234;mes, car, ainsi que le rappelle Comte &#233;voquant la pathologie extr&#233;miste, &quot;ces cas anormaux ne diff&#233;rent de l&amp;rsquo;ordre normal que par leur degr&#233; d&amp;rsquo;intensit&#233;, sans offrir jamais un &#233;tat vraiment nouveau&quot; (cit&#233; par l&amp;rsquo;auteur, p. 122). On comprend &#233;galement qu&amp;rsquo;elle ait trouv&#233; en l&amp;rsquo;Eglise un soutien naturel : comment mieux assurer l&amp;rsquo;autorit&#233; que par le recours &#224; la transcendance ? &#13;&#10; Terray termine sa passionnante r&#233;flexion, comme il l&amp;rsquo;a commenc&#233;, sur une tonalit&#233; pessimiste. Citant les   M&#233;moires  de Zhao Ziyang , haut dirigeant chinois qui s&amp;rsquo;opposa aux massacres de Tian&amp;rsquo;Anmen, il &#233;crit gravement : &quot;Lecteurs de droite, entendez la le&#231;on de Zhao Ziyang et ne vous inqui&#233;tez plus : il y aura toujours un ordre &#233;tabli &#224; d&#233;fendre, et vous pourrez jouer le r&#244;le qui vous est cher jusqu&amp;rsquo;&#224; la fin des temps&quot;  4 .   Notes :  1 - &quot;Un principe est une maxime g&#233;n&#233;rale, mais non universelle, qui ne s&amp;rsquo;applique que de fa&#231;on conditionnelle si les circonstances ad&#233;quates sont remplies&quot; (Terray, p. 20). 2 - C&amp;rsquo;est un point sur lequel le principal penseur de la Nouvelle Droite, Alain de Benoist, avait fortement insist&#233;. Etrangement, l&amp;rsquo;ouvrage important de ce dernier,  Vu de droite , publi&#233; en 1977, n&amp;rsquo;est pas cit&#233;. 3 - Terray, &#224; notre sens, exp&#233;die un peu h&#226;tivement le d&#233;bat sur le concept d&amp;rsquo;&#233;quit&#233;. Ce n&amp;rsquo;est pas parce que ce dernier a &#233;t&#233;, en France, utilis&#233; comme une arme contre l&amp;rsquo;&#233;galit&#233; par des auteurs, tels Alain Minc, dont le parcours vers la droite sarkozyste repr&#233;sente, de ce point de vue, un aboutissement logique, qu&amp;rsquo;il faut oublier l&amp;rsquo;important d&#233;bat am&#233;ricain inaugur&#233; par Rawls, d&#233;bat que l&amp;rsquo;on ne peut, sans simplification, r&#233;duire &#224; ses effluves hexagonales. 4 - p. 162 </description>
         <pubDate>05/16/12 11:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Dans un ouvrage limpide, Emmanuel Terray se propose de d&eacute;gager les invariants de la pens&eacute;e de droite, ce qui ne l&rsquo;emp&ecirc;che pas d&rsquo;en souligner les tensions internes, ces derni&egrave;res &eacute;tant notamment le produit des relations avec l&rsquo;extr&ecirc;me droite et l&rsquo;Eglise catholique.</p>
<p>Le constat, &agrave; l&rsquo;origine de l&rsquo;ouvrage, est sombre. Nos esp&eacute;rances ont &eacute;t&eacute;, pour l&rsquo;essentiel, d&eacute;&ccedil;ues, il nous faut comprendre pourquoi et, dans cette perspective, &quot;l&rsquo;ennemi est le plus s&ucirc;r des ma&icirc;tres&quot;. L&rsquo;auteur s&rsquo;inspire des principes de la strat&eacute;gie, tels que les d&eacute;finit Clausewitz <sup>1</sup> (dont il est un sp&eacute;cialiste de l&rsquo;&oelig;uvre), pour d&eacute;finir un corps d&rsquo;axiomes permettant &quot;d&rsquo;appr&eacute;hender les faits au travers des m&ecirc;mes cat&eacute;gories&quot; (p. 19). Ces axiomes dessinent un corpus coh&eacute;rent vis-&agrave;-vis duquel les &eacute;tudes ult&eacute;rieures devront d&eacute;sormais se d&eacute;finir.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Une pens&eacute;e de l&rsquo;acquiescement</strong></p>
<p>L&rsquo;homme de droite est attach&eacute; au r&eacute;alisme. Il faut entendre ici qu&rsquo;il d&eacute;crit le r&eacute;el comme contraignant et, d&egrave;s lors, qu&rsquo;il se m&eacute;fie de l&rsquo;id&eacute;alisme, qui ignore le poids de la n&eacute;cessit&eacute;. L&rsquo;adh&eacute;sion &agrave; ce qui existe explique qu&rsquo;il ne combatte nullement la modernit&eacute;, ce qui le distingue du partisan du retour aux sources, le r&eacute;actionnaire, avec lequel il est souvent confondu. Au sein de cette r&eacute;alit&eacute;, l&rsquo;homme de droite ne rencontre que des individus singuliers : il s&rsquo;oppose, en effet, &agrave; l&rsquo;abstraction qu&rsquo;implique la construction de cat&eacute;gories. En d&rsquo;autres termes, dans la querelle des universaux (dont Terray a raison de souligner la permanence), il est radicalement nominaliste <sup>2</sup>. <br />
Cette soumission au r&eacute;el fait de la pens&eacute;e de droite, une pens&eacute;e de l&rsquo;acquiescement, d&rsquo;autant que le r&eacute;el n&rsquo;est valoris&eacute; que &quot;sous condition de l&rsquo;ordre&quot; (p. 36). L&rsquo;une des r&eacute;f&eacute;rences de Terray, Jacques Maritain, un important penseur catholique, exprime clairement ce point : &quot;Tout ordre, m&ecirc;me l&rsquo;ordre qui r&egrave;gne entre les d&eacute;mons, est divin comme tel, de m&ecirc;me que le bien, et la mesure, et la beaut&eacute;&quot; (cit&eacute; par l&rsquo;auteur, p. 44). Cet ordre doit donc &ecirc;tre d&eacute;fendu contre les &quot;hordes sataniques&quot;, parce qu&rsquo;il incarne la civilisation, celle-ci subissant la menace de ceux qui campent sous nos murs, les &quot;populations &agrave; risques&quot; des banlieues ou les jeunes &quot;issus de l&rsquo;immigration&quot;, ceux qui ont perdu tout sens moral et qui constituent une masse inassimilable.</p>
<p>Comment mieux d&eacute;fendre l&rsquo;ordre qu&rsquo;en l&eacute;gitimant l&rsquo;in&eacute;galit&eacute; ? Une in&eacute;galit&eacute; inscrite dans la &quot;nature des choses&quot; qui pr&eacute;serve l&rsquo;homme de droite des chim&egrave;res universalistes, du type de celles qu&rsquo;&eacute;nonce la D&eacute;claration des droits de l&rsquo;homme. Loin de na&icirc;tre libres et &eacute;gaux en droit, les hommes doivent admettre que &quot;l&rsquo;in&eacute;galit&eacute; est la cons&eacute;quence in&eacute;vitable de la libert&eacute;&quot; (Salvador de Madariaga, cit&eacute; par l&rsquo;auteur, p. 53). Mieux encore, elle seule autorise le progr&egrave;s, comme Maurras aimait &agrave; le rappeler. A l&rsquo;inverse de l&rsquo;&eacute;galit&eacute; &quot;st&eacute;rile et mortelle&quot;, l&rsquo;in&eacute;galit&eacute; c&eacute;l&egrave;bre la vie. Elle produit n&eacute;cessairement des &eacute;lites qui doivent disposer de l&rsquo;autorit&eacute; afin de briser toute exigence morale de solidarit&eacute; entre &eacute;galit&eacute; et justice : &quot;Ce n&rsquo;est pas &ecirc;tre juste que de traiter de la m&ecirc;me mani&egrave;re des &ecirc;tres diff&eacute;rents&quot; (p. 59) <sup>3</sup>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>La m&eacute;chancet&eacute; naturelle de l&rsquo;homme</strong></p>
<p>L&rsquo;autorit&eacute;, quelle que soit la diversit&eacute; de ses formes, n&rsquo;est ni la violence, le libre consentement lui &eacute;tant n&eacute;cessaire, ni la persuasion qui implique des volont&eacute;s &eacute;gales. Ceci explique que l&rsquo;homme de droite manifeste une nette pr&eacute;f&eacute;rence pour l&rsquo;autorit&eacute; organisatrice (celle de Mitra dans l&rsquo;hindouisme ou de Numa dans l&rsquo;histoire de la royaut&eacute; romaine) au regard de l&rsquo;autorit&eacute; fondatrice (celle de Varuna ou de Romulus), la premi&egrave;re permettant de &quot;perfectionner &ndash; donc de maintenir &ndash; l&rsquo;ordre existant&quot; (p. 73) alors que la seconde ne parvient pas &agrave; se garder du d&eacute;sordre.</p>
<p>La n&eacute;cessit&eacute; de l&rsquo;autorit&eacute; ne se r&eacute;duit pas &agrave; la pr&eacute;servation de l&rsquo;ordre. Elle a &eacute;galement des fondements anthropologiques : l&rsquo;homme poss&egrave;de une nature (ce qui, &agrave; notre sens, ne sp&eacute;cifie nullement la pens&eacute;e de droite, contrairement &agrave; ce que Terray laisse entendre) et, surtout, cette nature est mauvaise. C&rsquo;est parce que l&rsquo;&ecirc;tre humain est fondamentalement m&eacute;chant, et les passions &eacute;go&iuml;stes plus puissantes que nos penchants altruistes, qu&rsquo;il a besoin d&rsquo;institutions qui, comme l&rsquo;Eglise, ont pour fonction de contr&ocirc;ler ses mauvais penchants. En outre, en incluant l&rsquo;homme dans l&rsquo;histoire naturelle, la pens&eacute;e de droite &eacute;vacue l&rsquo;histoire. Cette derni&egrave;re tend d&rsquo;ailleurs &agrave; se r&eacute;p&eacute;ter, la nature poss&eacute;dant une force telle qu&rsquo;elle annihile les gesticulations humaines et nous pr&eacute;serve des chim&egrave;res de la transformation sociale.</p>
<p>L&rsquo;homme doit reconna&icirc;tre les limites de l&rsquo;action politique, d&rsquo;autant plus que du point de vue de l&rsquo;ontologie sociale, la soci&eacute;t&eacute; est premi&egrave;re. On retrouve ici la m&eacute;fiance de la pens&eacute;e de droite envers la fiction d&rsquo;un individu capable de conqu&eacute;rir son autonomie, m&eacute;fiance qui la conduit &agrave; condamner le contractualisme, lequel suppose la primaut&eacute; de la souverainet&eacute; individuelle. Terray, ici, met utilement l&rsquo;accent sur la capacit&eacute; &eacute;mancipatrice de l&rsquo;individualisme lib&eacute;ral dont le fondement est le caract&egrave;re inali&eacute;nable des droits de l&rsquo;homme. A ce parti des droits, il oppose celui des devoirs, cette opposition id&eacute;al-typique &eacute;tant particuli&egrave;rement heuristique. Mais il pourrait lui &ecirc;tre object&eacute; que le lib&eacute;ralisme &eacute;conomique a besoin de la libert&eacute; individuelle, tout particuli&egrave;rement celle d&rsquo;entreprendre, et qu&rsquo;il implique une radicale distance envers la puissance tut&eacute;laire de l&rsquo;Etat. L&rsquo;auteur devance l&rsquo;objection : &quot;Tout se passe comme si la pens&eacute;e de droite &ldquo;classique&rdquo;, contrainte par la force des choses d&rsquo;abandonner le terrain de l&rsquo;&eacute;conomie &agrave; l&rsquo;individualisme lib&eacute;ral, prenait sa revanche dans le champ social, en appelant l&rsquo;Etat &agrave; exercer sur les individus une surveillance et une tutelle rien moins que lib&eacute;rales&quot; (p. 97).</p>
<p>Qu&rsquo;en est-il du suppos&eacute; attachement de la droite &agrave; la d&eacute;mocratie ? Il doit &ecirc;tre compris, dans le droit fil de la primaut&eacute; de l&rsquo;autorit&eacute; sur la persuasion, comme un choix en faveur de la d&eacute;cision par rapport &agrave; la d&eacute;lib&eacute;ration, et donc comme un privil&egrave;ge accord&eacute; &agrave; l&rsquo;ex&eacute;cutif au d&eacute;triment du l&eacute;gislatif. De surcro&icirc;t, la politique &eacute;tant, selon Val&eacute;ry, &quot;l&rsquo;art d&rsquo;emp&ecirc;cher les gens de se m&ecirc;ler de ce qui les regarde&quot;, nul, &agrave; droite, ne se plaindra du d&eacute;sint&eacute;r&ecirc;t grandissant des &eacute;lecteurs pour la chose publique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>La tentation des extr&ecirc;mes</strong></p>
<p>On per&ccedil;oit, chemin faisant, au sein de la pens&eacute;e de droite, une forte tension entre le lib&eacute;ralisme &eacute;conomique et le conservatisme social, tension encore aggrav&eacute;e de nos jours par l&rsquo;av&egrave;nement du capitalisme financier. Le risque est grand que dans ces nouvelles conditions, les dominants rencontrent d&rsquo;importantes difficult&eacute;s &agrave; pr&eacute;server leur h&eacute;g&eacute;monie, tant les fondements moraux de celle-ci paraissent friables. On peut, d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent, s&rsquo;interroger sur la capacit&eacute; &agrave; maintenir l&rsquo;indiff&eacute;rence de la politique &agrave; la morale, d&rsquo;autant que l&rsquo;homme de droite a besoin du caract&egrave;re contraignant de la prescription morale pour l&eacute;gitimer l&rsquo;ordre existant. C&rsquo;est une contradiction sur laquelle Terray a grandement raison d&rsquo;insister (p. 140).</p>
<p>Enfin, dernier &eacute;l&eacute;ment du corpus, l&rsquo;homme de droite est profond&eacute;ment attach&eacute; &agrave; la nation. Mais en quoi son attachement se distingue-t-il du patriotisme r&eacute;publicain ? Essentiellement par le rejet, l&agrave; encore, de toute abstraction universaliste qui pourrait conduire &agrave; donner, &agrave; l&rsquo;instar de Montesquieu, la pr&eacute;f&eacute;rence &quot;&agrave; l&rsquo;autre sur le m&ecirc;me ou au lointain sur le prochain&quot; (p. 110). On a pu, tout r&eacute;cemment, constater &agrave; quel point le th&egrave;me de la fronti&egrave;re est une condition n&eacute;cessaire &agrave; la survie nationale. Du point de vue de la droite, il ne s&rsquo;agit pas l&agrave; de l&rsquo;expression d&rsquo;une quelconque x&eacute;nophobie, car l&rsquo;humanit&eacute;, comme l&rsquo;&eacute;crivait Maurras, n&rsquo;existe pas : la nation contient &quot;tout ce qui est r&eacute;el dans la notion d&rsquo;humanit&eacute;&quot; (Maurras, cit&eacute; par l&rsquo;auteur, p. 112). Dans le d&eacute;bat sur les deux grands types de conceptions de la nation, la pens&eacute;e de droite choisit r&eacute;solument de privil&eacute;gier ce que certains auteurs ont nomm&eacute; la &quot;nation ethnique&quot; (par opposition &agrave; la &quot;nation civique&quot;) car &quot;la communaut&eacute; nationale, la Patrie, l&rsquo;Etat ne sont pas des associations n&eacute;es du choix personnel de leurs membres, mais &oelig;uvres de nature et de n&eacute;cessit&eacute;&quot; (Maurras, cit&eacute; par l&rsquo;auteur, p. 114). De cette &oelig;uvre de la nature, il faut pr&eacute;server l&rsquo;int&eacute;grit&eacute;, c&rsquo;est-&agrave;-dire, comme Gobineau y insistait, la pr&eacute;server du m&eacute;lange.</p>
<p>D&egrave;s lors, on comprend que, selon les circonstances, la pens&eacute;e de droite soit fortement tent&eacute;e de se rapprocher des extr&ecirc;mes, car, ainsi que le rappelle Comte &eacute;voquant la pathologie extr&eacute;miste, &quot;ces cas anormaux ne diff&eacute;rent de l&rsquo;ordre normal que par leur degr&eacute; d&rsquo;intensit&eacute;, sans offrir jamais un &eacute;tat vraiment nouveau&quot; (cit&eacute; par l&rsquo;auteur, p. 122). On comprend &eacute;galement qu&rsquo;elle ait trouv&eacute; en l&rsquo;Eglise un soutien naturel : comment mieux assurer l&rsquo;autorit&eacute; que par le recours &agrave; la transcendance ?</p>
<p>Terray termine sa passionnante r&eacute;flexion, comme il l&rsquo;a commenc&eacute;, sur une tonalit&eacute; pessimiste. Citant les <a href="http://www.nonfiction.fr/article-4273-9_annees_de_pouvoir_sur_bande_magnetique.htm"><em>M&eacute;moires</em> de Zhao Ziyang</a>, haut dirigeant chinois qui s&rsquo;opposa aux massacres de Tian&rsquo;Anmen, il &eacute;crit gravement : &quot;Lecteurs de droite, entendez la le&ccedil;on de Zhao Ziyang et ne vous inqui&eacute;tez plus : il y aura toujours un ordre &eacute;tabli &agrave; d&eacute;fendre, et vous pourrez jouer le r&ocirc;le qui vous est cher jusqu&rsquo;&agrave; la fin des temps&quot; <sup>4</sup>.</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - &quot;Un principe est une maxime g&eacute;n&eacute;rale, mais non universelle, qui ne s&rsquo;applique que de fa&ccedil;on conditionnelle si les circonstances ad&eacute;quates sont remplies&quot; (Terray, p. 20).<br />2 - C&rsquo;est un point sur lequel le principal penseur de la Nouvelle Droite, Alain de Benoist, avait fortement insist&eacute;. Etrangement, l&rsquo;ouvrage important de ce dernier, <em>Vu de droite</em>, publi&eacute; en 1977, n&rsquo;est pas cit&eacute;.<br />3 - Terray, &agrave; notre sens, exp&eacute;die un peu h&acirc;tivement le d&eacute;bat sur le concept d&rsquo;&eacute;quit&eacute;. Ce n&rsquo;est pas parce que ce dernier a &eacute;t&eacute;, en France, utilis&eacute; comme une arme contre l&rsquo;&eacute;galit&eacute; par des auteurs, tels Alain Minc, dont le parcours vers la droite sarkozyste repr&eacute;sente, de ce point de vue, un aboutissement logique, qu&rsquo;il faut oublier l&rsquo;important d&eacute;bat am&eacute;ricain inaugur&eacute; par Rawls, d&eacute;bat que l&rsquo;on ne peut, sans simplification, r&eacute;duire &agrave; ses effluves hexagonales.<br />4 - p. 162<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Divin amour et sexualit&#233; codifi&#233;e</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5816-divin_amour_et_sexualite_codifiee.htm</link>
         <description> Les amours grav&#233;s dans la pierre et les tablettes qui nous sont parvenues de cette aire g&#233;ographique et de cette &#232;re chronologique courant de la civilisation de Sumer &#224; celle de Babylone (en gros du IV&#232;me au Ier mill&#233;naire avant l&amp;rsquo;&#232;re chr&#233;tienne) sont essentiellement affaires de dieux, d&amp;rsquo;un c&#244;t&#233;, et d&amp;rsquo;unions &#224; des fins de reproduction sociale de l&amp;rsquo;autre, au moins pour ce qui concerne ce que les scribes ont jug&#233; utile de consigner. Ces modalit&#233;s amoureuses, qu&amp;rsquo;elles soient d&#233;crites dans des mythes sujets aux interpr&#233;tations multiples, ou des codes de loi, n&amp;rsquo;en sont pas moins fascinantes. L&amp;rsquo;approche &#233;tymologique et lexicologique de V&#233;ronique Grandpierre donne acc&#232;s &#224; un vocable, parfois tr&#232;s imag&#233;, associ&#233; aux relations charnelles des divinit&#233;s tut&#233;laires qui jette un &#233;clairage sur la perception des rapports intimes. Enfin, les ressources arch&#233;ologiques propres &#224; l&amp;rsquo;espace mat&#233;riel des habitants des cultures antiques moyen orientales sont ici utilis&#233;es &#224; profit pour relater le cadre d&amp;rsquo;&#233;bats qui se r&#233;v&#232;lent bien diff&#233;rents de ceux que l&amp;rsquo;imagerie exotique nous a livr&#233;. &#13;&#10; &#13;&#10;V&#233;ronique Grandpierre pr&#233;sente en effet son ouvrage comme une &#233;tude historique &#224; contre courant des visions d&amp;rsquo;un Orient libidineux et eff&#233;min&#233; transmises par un Occident chr&#233;tien pr&#244;nant les vertus de la continence. Aussi cette immersion dans les m&amp;oelig;urs du Moyen-Orient antique propos&#233;e par l&amp;rsquo;auteur fait-elle pi&#232;ce aux clich&#233;s d&amp;rsquo;une Babylone d&#233;crite comme la Grande prostitu&#233;e ou ceux de Sodome et Gomorrhe. Le sujet trait&#233; constitue &#233;videmment un grand puzzle dont toutes les pi&#232;ces et tous les codes ne sont pas encore trouv&#233;s mais le mat&#233;riau &#224; disposition justifie largement une telle &#233;tude.  &#13;&#10; &#13;&#10;Les amours les mieux connus de l&amp;rsquo;&#233;poque sum&#233;rienne sont d&amp;rsquo;abord ceux des dieux, fournissant un corpus large auquel l&amp;rsquo;auteur s&amp;rsquo;attache tout d&amp;rsquo;abord. L&amp;rsquo;union d&amp;rsquo;Enlil et Ninlil est d&#233;crite comme la neutralisation &quot;de forces identiques de sens contraires. Conjuguant ces vents, ces tourbillons, ces orgasmes, ils instaurent la stabilit&#233;&quot; 1  Les approches d&amp;rsquo;Enlil sont remarquables par leur franchise et le refus de Ninlil sans ambages : &quot;Je veux te p&#233;n&#233;trer ! lui disait le seigneur, mais elle refusait (&amp;hellip;). Mes l&#232;vres sont trop petites : je ne saurais baiser !&quot; 2 . &#13;&#10; &#13;&#10;Ces unions divines ressemblent parfois &#224; la traduction du d&#233;veloppement de la soci&#233;t&#233; agraire et pastorale dans les plaines du moyen orient, la fertilit&#233; y occupant une valeur centrale. Ainsi l&amp;rsquo;approvisionnement en eau de la ville de Dilmun par Enki/Ea, dieu de la sagesse associ&#233; aux repr&#233;sentations phalliques, est d&#233;crite ainsi : &#13;&#10; &#13;&#10;&quot;Avec son p&#233;nis creuse un foss&#233; pour l&amp;rsquo;eau (&amp;hellip;)  &#13;&#10;Emplit toutes les rigoles de son sperme (&amp;hellip;)  &#13;&#10;D&#233;chirant de son p&#233;nis le v&#234;tement  &#13;&#10;Qui couvrait le v&#234;tement de la terre !&quot; 3  &#13;&#10; &#13;&#10;Cette fertilit&#233;, &#224; la base du d&#233;veloppement des soci&#233;t&#233;s agraires et pastorales d&amp;rsquo;un Moyen-Orient sum&#233;rien de plus en plus s&#233;dentaire, constitue une valeur centrale pour l&amp;rsquo;&#233;conomie autant que pour l&amp;rsquo;organisation sociale des humains. Il est peu surprenant donc qu&amp;rsquo;elle d&#233;finisse les valeurs morales et guide les codes de loi en mati&#232;re de rapport sexuel.&#160;  &#13;&#10; &#13;&#10;Les mythes des amours divins expriment-ils les valeurs d&amp;rsquo;une soci&#233;t&#233; matriarcale domin&#233;e par la d&#233;esse m&#232;re qui se traduisait par la domination des pr&#234;tresses sur la royaut&#233; masculine ? Le mariage sacr&#233; du futur roi &#224; la grande pr&#234;tresse dans le temple de cette derni&#232;re marquait son adoubement. Cette pr&#233;&#233;minence f&#233;minine se cristallise autour de la personnalit&#233; d&amp;rsquo;Inanna/Istar, d&#233;esse de l&amp;rsquo;amour, personnalit&#233; &quot;troublante, ambigu&#235; et apparemment contradictoire&quot; 4 , &quot;capable de faire plier devant elle les dieux et les montagnes&quot; 5 .  &#13;&#10; &#13;&#10;Comme le pr&#233;cise l&amp;rsquo;auteur, si c&amp;rsquo;est la d&#233;esse de l&amp;rsquo;amour, ce n&amp;rsquo;est pas celle du mariage, mais une d&#233;esse &quot;s&#233;ductrice, pr&#244;nant l&amp;rsquo;amour charnelle et physique&quot;. Ses lieux de culte sont associ&#233;s &#224; des lieux de prostitution et c&amp;rsquo;est elle aussi qui apporte la civilisation. C&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;ailleurs une de ses servantes qui permet &#224; Enkidu, compagnon de Gilgamesh, de sortir de son &#233;tat sauvage. Elle est aussi la  pure , la  vierge belliqueuse , tout&#160; &#224; la fois d&#233;esse guerri&#232;re et des arts, qui, une fois viol&#233;e dans son sommeil, poursuit sans r&#233;pit l&amp;rsquo;agresseur afin de lui infliger un ch&#226;timent humiliant.  &#13;&#10; &#13;&#10;V&#233;ronique Granpierre cite: &quot;Elle est celle qui danse dans toute sa virilit&#233;&quot;, androgyne, parfois barbue, bref celle qui allie les contraires. On retrouve cette alliance ou cette cohabitation des contraires en une m&#234;me entit&#233; qui d&#233;finit la perfection dans de nombreuses cosmogonies anciennes. C&amp;rsquo;est aussi elle qui d&#233;finit l&amp;rsquo;identit&#233; sexuelle, protectrice des travestis, des homosexuels et des eunuques 6 .  &#13;&#10; &#13;&#10;L&amp;rsquo;auteur rappelle aussi, &#224; juste titre, les parall&#232;les entre la description des &#233;tapes (et obstacles) de certaines unions divines avec les diff&#233;rentes &#233;tapes du parcours des initi&#233;s vers le savoir. C&amp;rsquo;est cet aspect m&#233;taphorique qui donne &#224; ces unions une dimension suppl&#233;mentaire, voire m&#234;me une dimension diff&#233;rente, que celle de la seule union charnelle. L&amp;rsquo;&#226;me, le corps et le savoir suivent des parcours entrem&#234;l&#233;s, bien plus complexes que les perceptions r&#233;ductrices du discours occidental normalisateur &#224; ce sujet. On pourrait m&#234;me ajouter que la disparition de ce lien intime et privil&#233;gi&#233; entre sexualit&#233; et savoir est une des dimensions les plus importantes du d&#233;veloppement des cultures qui aboutiront aux soci&#233;t&#233;s modernes. &#13;&#10; &#13;&#10;Au III&#232;me si&#232;cle, les rois se disputent les faveurs d&amp;rsquo;Inanna/Istar et &quot;la sup&#233;riorit&#233; politique&#160; qui en d&#233;coule&quot; 7 . L&#233;gitimant le pouvoir des souverains, ce pouvoir des d&#233;esses et ce r&#244;le des pr&#234;tresses &#233;taient-ils l&amp;rsquo;expression du matriarcat h&#233;rit&#233; du Pal&#233;olithique et du N&#233;olithique ? L&amp;rsquo;auteur soul&#232;ve la question dans la seconde partie de l&amp;rsquo;ouvrage consacr&#233;e aux amours humains. Ainsi note-t-elle un d&#233;clin du culte des d&#233;esses d&#232;s le III&#232;me si&#232;cle, d&#233;clin qui s&amp;rsquo;accentue fortement au si&#232;cle suivant 8 . Au second mill&#233;naire effectivement, le Moyen-Orient devient &quot;un monde d&amp;rsquo;hommes dirig&#233; par des hommes&quot; 9 . Le caract&#232;re exemplaire de la vie des dieux sert &#224; comprendre les valeurs des codes qui r&#233;gissent la soci&#233;t&#233; des humains. L&amp;rsquo;auteur fait &#233;galement appel &#224; la linguistique, et notamment le vocable d&#233;signant homme-humain et femme ainsi que celui qui d&#233;crit le corps et l&amp;rsquo;anatomie.  &#13;&#10; &#13;&#10;Libre ou esclave, comme dans les soci&#233;t&#233;s ult&#233;rieures, le statut de la personne est le premier d&#233;terminant. Ces grandes cat&#233;gories et les diff&#233;rents gradients qui en sont issus ne doivent toutefois pas &#234;tre interpr&#233;t&#233;s &#224; l&amp;rsquo;aune de leur r&#233;alit&#233; dans l&amp;rsquo;Antiquit&#233; grecque ou romaine. Si le statut de la femme est inf&#233;rieur &#224; celui de l&amp;rsquo;homme, dans le cadre d&amp;rsquo;unions monogames, on est toutefois loin du statut inf&#233;rieur de la femme dans ces derni&#232;res. Certaines femmes g&#232;rent de grands domaines et le statut de l&amp;rsquo;esclave n&amp;rsquo;est pas celui de l&amp;rsquo;esclave-marchandise de l&amp;rsquo;Ath&#232;ne antique. &#13;&#10;&#160;  &#13;&#10;Dans cette seconde partie de l&amp;rsquo;ouvrage V&#233;ronique Grandpierre nous emm&#232;ne dans une exploration fascinante de la soci&#233;t&#233; mat&#233;rielle de Sumer &#224; Babylone et croisant les sources et les interpr&#233;tations. Outre les diff&#233;rents statuts de la femme et leur &#233;volution, les relations licites et illicites, elle &#233;voque les &#233;l&#233;ments indispensables aux relations amoureuses : lieux de rencontre, symboles et canons de beaut&#233;s, tenues vestimentaires, ornements, parfums et onguents.  &#13;&#10; &#13;&#10;Si l&amp;rsquo;ambition d&amp;rsquo;une approche postmoderne concernant les rapports &#224; l&amp;rsquo;identit&#233; sexuelle n&amp;rsquo;est peut-&#234;tre pas tout &#224; fait satisfaite, et pour cause, la p&#233;riode et la r&#233;gion sont vastes et la mettent peut-&#234;tre hors d&amp;rsquo;atteinte, l&amp;rsquo;approche crois&#233;e des sources mat&#233;rielles, linguistiques et des textes autour des rapports amoureux est fascinante, permettant de franchir le seuil de l&amp;rsquo;intimit&#233; de cultures dont l&amp;rsquo;influence sera si d&#233;cisive sur les cultures occidentales.  &#13;&#10; &#13;&#10;En revanche cette ambition postmoderniste est pleinement atteinte lorsqu&amp;rsquo;elle revisite le statut de la femme par rapport au plaisir amoureux. Il en ressort l&amp;rsquo;image d&amp;rsquo;une soci&#233;t&#233; o&#249; les rapports sexuels sont extr&#234;mement codifi&#233;s en fonction des pr&#233;rogatives de transmission du patrimoine, mais &#233;galement d&amp;rsquo;une soci&#233;t&#233; qui n&amp;rsquo;investit pas de diktats moraux ces pr&#233;rogatives au-del&#224; de leur finalit&#233; pratique. Finalement une soci&#233;t&#233; qui parait moins engonc&#233;e dans des tabous et consid&#233;rations moralistes que nombreuses civilisations des p&#233;riodes ult&#233;rieures, notamment en Occident, mais aussi au Moyen-Orient aujourd&amp;rsquo;hui.  &#13;&#10; &#13;&#10;&quot;Sans faute d&amp;rsquo;Eve, il n&amp;rsquo;y a pas non plus de culpabilit&#233; f&#233;minine, la femme est donc libre de son plaisir et a le droit d&amp;rsquo;y prendre part quelque soit son statut : il n&amp;rsquo;y a pas de s&#233;paration dans ce domaine entre l&amp;rsquo;&#233;pouse et les autres femmes &#224; la diff&#233;rence de ce qui se passera plus tard chez les Romains d&#232;s le Haut Empire (Ier-II&#232;me si&#232;cle) ou par la suite chez les chr&#233;tiens, id&#233;e qui est renforc&#233;e au XIX&#232;me si&#232;cle par la d&#233;couverte de l&amp;rsquo;ovulation qui cantonne l&amp;rsquo;&#233;pouse respectable &#224; un refus du plaisir et &#224; un acte subi.&quot;, pr&#233;cise V&#233;ronique Grandpierre 10 .  &#13;&#10; &#13;&#10;L&amp;rsquo;auteur semble regretter que les textes d&amp;rsquo;amours humains n&amp;rsquo;aient pas constitu&#233; un genre litt&#233;raire, du moins de ce qui nous a &#233;t&#233; transmis par les scribes. Encore faut-il pr&#233;ciser que ces textes ne s&amp;rsquo;imposeront que plus tard avec l&amp;rsquo;invention de la litt&#233;rature arabe du Moyen-&#226;ge et de l&amp;rsquo;amour courtois en Europe. Et la place qu&amp;rsquo;occupent les rapports amoureux et sexuels dans la vie des dieux, l&amp;rsquo;importance accord&#233;e &#224; la r&#233;gulation de ces rapports entre les humains et aux conditions de leur d&#233;roulement le plus agr&#233;able et le plus faste possibles constituent en soi des indications de l&amp;rsquo;importance qui leur est accord&#233;e. Si s&#233;duction, fertilit&#233; et amiti&#233;s sont des valeurs apparentes, la passion devra encore attendre un peu avant de s&amp;rsquo;inviter au Panth&#233;on. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - p. 31 2 - p. 26 3 - p. 33 4 - p. 41 5 - p. 42 6 - p. 45 7 - p. 46 8 - p.64-65 9 - p. 69 10 - p.213 </description>
         <pubDate>05/14/12 20:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Les amours grav&eacute;s dans la pierre et les tablettes qui nous sont parvenues de cette aire g&eacute;ographique et de cette &egrave;re chronologique courant de la civilisation de Sumer &agrave; celle de Babylone (en gros du IV&egrave;me au Ier mill&eacute;naire avant l&rsquo;&egrave;re chr&eacute;tienne) sont essentiellement affaires de dieux, d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, et d&rsquo;unions &agrave; des fins de reproduction sociale de l&rsquo;autre, au moins pour ce qui concerne ce que les scribes ont jug&eacute; utile de consigner. Ces modalit&eacute;s amoureuses, qu&rsquo;elles soient d&eacute;crites dans des mythes sujets aux interpr&eacute;tations multiples, ou des codes de loi, n&rsquo;en sont pas moins fascinantes. L&rsquo;approche &eacute;tymologique et lexicologique de V&eacute;ronique Grandpierre donne acc&egrave;s &agrave; un vocable, parfois tr&egrave;s imag&eacute;, associ&eacute; aux relations charnelles des divinit&eacute;s tut&eacute;laires qui jette un &eacute;clairage sur la perception des rapports intimes. Enfin, les ressources arch&eacute;ologiques propres &agrave; l&rsquo;espace mat&eacute;riel des habitants des cultures antiques moyen orientales sont ici utilis&eacute;es &agrave; profit pour relater le cadre d&rsquo;&eacute;bats qui se r&eacute;v&egrave;lent bien diff&eacute;rents de ceux que l&rsquo;imagerie exotique nous a livr&eacute;.<br />
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V&eacute;ronique Grandpierre pr&eacute;sente en effet son ouvrage comme une &eacute;tude historique &agrave; contre courant des visions d&rsquo;un Orient libidineux et eff&eacute;min&eacute; transmises par un Occident chr&eacute;tien pr&ocirc;nant les vertus de la continence. Aussi cette immersion dans les m&oelig;urs du Moyen-Orient antique propos&eacute;e par l&rsquo;auteur fait-elle pi&egrave;ce aux clich&eacute;s d&rsquo;une Babylone d&eacute;crite comme la Grande prostitu&eacute;e ou ceux de Sodome et Gomorrhe. Le sujet trait&eacute; constitue &eacute;videmment un grand puzzle dont toutes les pi&egrave;ces et tous les codes ne sont pas encore trouv&eacute;s mais le mat&eacute;riau &agrave; disposition justifie largement une telle &eacute;tude. <br />
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Les amours les mieux connus de l&rsquo;&eacute;poque sum&eacute;rienne sont d&rsquo;abord ceux des dieux, fournissant un corpus large auquel l&rsquo;auteur s&rsquo;attache tout d&rsquo;abord. L&rsquo;union d&rsquo;Enlil et Ninlil est d&eacute;crite comme la neutralisation &quot;de forces identiques de sens contraires. Conjuguant ces vents, ces tourbillons, ces orgasmes, ils instaurent la stabilit&eacute;&quot;<sup>1</sup> Les approches d&rsquo;Enlil sont remarquables par leur franchise et le refus de Ninlil sans ambages : &quot;Je veux te p&eacute;n&eacute;trer ! lui disait le seigneur, mais elle refusait (&hellip;). Mes l&egrave;vres sont trop petites : je ne saurais baiser !&quot;<sup>2</sup>.<br />
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Ces unions divines ressemblent parfois &agrave; la traduction du d&eacute;veloppement de la soci&eacute;t&eacute; agraire et pastorale dans les plaines du moyen orient, la fertilit&eacute; y occupant une valeur centrale. Ainsi l&rsquo;approvisionnement en eau de la ville de Dilmun par Enki/Ea, dieu de la sagesse associ&eacute; aux repr&eacute;sentations phalliques, est d&eacute;crite ainsi :<br />
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&quot;Avec son p&eacute;nis creuse un foss&eacute; pour l&rsquo;eau (&hellip;) <br />
Emplit toutes les rigoles de son sperme (&hellip;) <br />
D&eacute;chirant de son p&eacute;nis le v&ecirc;tement <br />
Qui couvrait le v&ecirc;tement de la terre !&quot;<sup>3</sup><br />
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Cette fertilit&eacute;, &agrave; la base du d&eacute;veloppement des soci&eacute;t&eacute;s agraires et pastorales d&rsquo;un Moyen-Orient sum&eacute;rien de plus en plus s&eacute;dentaire, constitue une valeur centrale pour l&rsquo;&eacute;conomie autant que pour l&rsquo;organisation sociale des humains. Il est peu surprenant donc qu&rsquo;elle d&eacute;finisse les valeurs morales et guide les codes de loi en mati&egrave;re de rapport sexuel.&nbsp; <br />
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Les mythes des amours divins expriment-ils les valeurs d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; matriarcale domin&eacute;e par la d&eacute;esse m&egrave;re qui se traduisait par la domination des pr&ecirc;tresses sur la royaut&eacute; masculine ? Le mariage sacr&eacute; du futur roi &agrave; la grande pr&ecirc;tresse dans le temple de cette derni&egrave;re marquait son adoubement. Cette pr&eacute;&eacute;minence f&eacute;minine se cristallise autour de la personnalit&eacute; d&rsquo;Inanna/Istar, d&eacute;esse de l&rsquo;amour, personnalit&eacute; &quot;troublante, ambigu&euml; et apparemment contradictoire&quot;<sup>4</sup>, &quot;capable de faire plier devant elle les dieux et les montagnes&quot;<sup>5</sup>. <br />
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Comme le pr&eacute;cise l&rsquo;auteur, si c&rsquo;est la d&eacute;esse de l&rsquo;amour, ce n&rsquo;est pas celle du mariage, mais une d&eacute;esse &quot;s&eacute;ductrice, pr&ocirc;nant l&rsquo;amour charnelle et physique&quot;. Ses lieux de culte sont associ&eacute;s &agrave; des lieux de prostitution et c&rsquo;est elle aussi qui apporte la civilisation. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs une de ses servantes qui permet &agrave; Enkidu, compagnon de Gilgamesh, de sortir de son &eacute;tat sauvage. Elle est aussi la <em>pure</em>, la <em>vierge belliqueuse</em>, tout&nbsp; &agrave; la fois d&eacute;esse guerri&egrave;re et des arts, qui, une fois viol&eacute;e dans son sommeil, poursuit sans r&eacute;pit l&rsquo;agresseur afin de lui infliger un ch&acirc;timent humiliant. <br />
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V&eacute;ronique Granpierre cite: &quot;Elle est celle qui danse dans toute sa virilit&eacute;&quot;, androgyne, parfois barbue, bref celle qui allie les contraires. On retrouve cette alliance ou cette cohabitation des contraires en une m&ecirc;me entit&eacute; qui d&eacute;finit la perfection dans de nombreuses cosmogonies anciennes. C&rsquo;est aussi elle qui d&eacute;finit l&rsquo;identit&eacute; sexuelle, protectrice des travestis, des homosexuels et des eunuques<sup>6</sup>. <br />
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L&rsquo;auteur rappelle aussi, &agrave; juste titre, les parall&egrave;les entre la description des &eacute;tapes (et obstacles) de certaines unions divines avec les diff&eacute;rentes &eacute;tapes du parcours des initi&eacute;s vers le savoir. C&rsquo;est cet aspect m&eacute;taphorique qui donne &agrave; ces unions une dimension suppl&eacute;mentaire, voire m&ecirc;me une dimension diff&eacute;rente, que celle de la seule union charnelle. L&rsquo;&acirc;me, le corps et le savoir suivent des parcours entrem&ecirc;l&eacute;s, bien plus complexes que les perceptions r&eacute;ductrices du discours occidental normalisateur &agrave; ce sujet. On pourrait m&ecirc;me ajouter que la disparition de ce lien intime et privil&eacute;gi&eacute; entre sexualit&eacute; et savoir est une des dimensions les plus importantes du d&eacute;veloppement des cultures qui aboutiront aux soci&eacute;t&eacute;s modernes.<br />
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Au III&egrave;me si&egrave;cle, les rois se disputent les faveurs d&rsquo;Inanna/Istar et &quot;la sup&eacute;riorit&eacute; politique&nbsp; qui en d&eacute;coule&quot;<sup>7</sup>. L&eacute;gitimant le pouvoir des souverains, ce pouvoir des d&eacute;esses et ce r&ocirc;le des pr&ecirc;tresses &eacute;taient-ils l&rsquo;expression du matriarcat h&eacute;rit&eacute; du Pal&eacute;olithique et du N&eacute;olithique ? L&rsquo;auteur soul&egrave;ve la question dans la seconde partie de l&rsquo;ouvrage consacr&eacute;e aux amours humains. Ainsi note-t-elle un d&eacute;clin du culte des d&eacute;esses d&egrave;s le III&egrave;me si&egrave;cle, d&eacute;clin qui s&rsquo;accentue fortement au si&egrave;cle suivant<sup>8</sup>. Au second mill&eacute;naire effectivement, le Moyen-Orient devient &quot;un monde d&rsquo;hommes dirig&eacute; par des hommes&quot;<sup>9</sup>. Le caract&egrave;re exemplaire de la vie des dieux sert &agrave; comprendre les valeurs des codes qui r&eacute;gissent la soci&eacute;t&eacute; des humains. L&rsquo;auteur fait &eacute;galement appel &agrave; la linguistique, et notamment le vocable d&eacute;signant homme-humain et femme ainsi que celui qui d&eacute;crit le corps et l&rsquo;anatomie. <br />
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Libre ou esclave, comme dans les soci&eacute;t&eacute;s ult&eacute;rieures, le statut de la personne est le premier d&eacute;terminant. Ces grandes cat&eacute;gories et les diff&eacute;rents gradients qui en sont issus ne doivent toutefois pas &ecirc;tre interpr&eacute;t&eacute;s &agrave; l&rsquo;aune de leur r&eacute;alit&eacute; dans l&rsquo;Antiquit&eacute; grecque ou romaine. Si le statut de la femme est inf&eacute;rieur &agrave; celui de l&rsquo;homme, dans le cadre d&rsquo;unions monogames, on est toutefois loin du statut inf&eacute;rieur de la femme dans ces derni&egrave;res. Certaines femmes g&egrave;rent de grands domaines et le statut de l&rsquo;esclave n&rsquo;est pas celui de l&rsquo;esclave-marchandise de l&rsquo;Ath&egrave;ne antique.<br />
&nbsp; <br />
Dans cette seconde partie de l&rsquo;ouvrage V&eacute;ronique Grandpierre nous emm&egrave;ne dans une exploration fascinante de la soci&eacute;t&eacute; mat&eacute;rielle de Sumer &agrave; Babylone et croisant les sources et les interpr&eacute;tations. Outre les diff&eacute;rents statuts de la femme et leur &eacute;volution, les relations licites et illicites, elle &eacute;voque les &eacute;l&eacute;ments indispensables aux relations amoureuses : lieux de rencontre, symboles et canons de beaut&eacute;s, tenues vestimentaires, ornements, parfums et onguents. <br />
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Si l&rsquo;ambition d&rsquo;une approche postmoderne concernant les rapports &agrave; l&rsquo;identit&eacute; sexuelle n&rsquo;est peut-&ecirc;tre pas tout &agrave; fait satisfaite, et pour cause, la p&eacute;riode et la r&eacute;gion sont vastes et la mettent peut-&ecirc;tre hors d&rsquo;atteinte, l&rsquo;approche crois&eacute;e des sources mat&eacute;rielles, linguistiques et des textes autour des rapports amoureux est fascinante, permettant de franchir le seuil de l&rsquo;intimit&eacute; de cultures dont l&rsquo;influence sera si d&eacute;cisive sur les cultures occidentales. <br />
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En revanche cette ambition postmoderniste est pleinement atteinte lorsqu&rsquo;elle revisite le statut de la femme par rapport au plaisir amoureux. Il en ressort l&rsquo;image d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; les rapports sexuels sont extr&ecirc;mement codifi&eacute;s en fonction des pr&eacute;rogatives de transmission du patrimoine, mais &eacute;galement d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; qui n&rsquo;investit pas de diktats moraux ces pr&eacute;rogatives au-del&agrave; de leur finalit&eacute; pratique. Finalement une soci&eacute;t&eacute; qui parait moins engonc&eacute;e dans des tabous et consid&eacute;rations moralistes que nombreuses civilisations des p&eacute;riodes ult&eacute;rieures, notamment en Occident, mais aussi au Moyen-Orient aujourd&rsquo;hui. <br />
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&quot;Sans faute d&rsquo;Eve, il n&rsquo;y a pas non plus de culpabilit&eacute; f&eacute;minine, la femme est donc libre de son plaisir et a le droit d&rsquo;y prendre part quelque soit son statut : il n&rsquo;y a pas de s&eacute;paration dans ce domaine entre l&rsquo;&eacute;pouse et les autres femmes &agrave; la diff&eacute;rence de ce qui se passera plus tard chez les Romains d&egrave;s le Haut Empire (Ier-II&egrave;me si&egrave;cle) ou par la suite chez les chr&eacute;tiens, id&eacute;e qui est renforc&eacute;e au XIX&egrave;me si&egrave;cle par la d&eacute;couverte de l&rsquo;ovulation qui cantonne l&rsquo;&eacute;pouse respectable &agrave; un refus du plaisir et &agrave; un acte subi.&quot;, pr&eacute;cise V&eacute;ronique Grandpierre<sup>10</sup>. <br />
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L&rsquo;auteur semble regretter que les textes d&rsquo;amours humains n&rsquo;aient pas constitu&eacute; un genre litt&eacute;raire, du moins de ce qui nous a &eacute;t&eacute; transmis par les scribes. Encore faut-il pr&eacute;ciser que ces textes ne s&rsquo;imposeront que plus tard avec l&rsquo;invention de la litt&eacute;rature arabe du Moyen-&acirc;ge et de l&rsquo;amour courtois en Europe. Et la place qu&rsquo;occupent les rapports amoureux et sexuels dans la vie des dieux, l&rsquo;importance accord&eacute;e &agrave; la r&eacute;gulation de ces rapports entre les humains et aux conditions de leur d&eacute;roulement le plus agr&eacute;able et le plus faste possibles constituent en soi des indications de l&rsquo;importance qui leur est accord&eacute;e. Si s&eacute;duction, fertilit&eacute; et amiti&eacute;s sont des valeurs apparentes, la passion devra encore attendre un peu avant de s&rsquo;inviter au Panth&eacute;on.<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 31<br />2 - p. 26<br />3 - p. 33<br />4 - p. 41<br />5 - p. 42<br />6 - p. 45<br />7 - p. 46<br />8 - p.64-65<br />9 - p. 69<br />10 - p.213<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>L&#146;irr&#233;cup&#233;rable</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5815-lirrecuperable.htm</link>
         <description>  Muray, &#233;crivain  &#13;&#10;Saisir dans sa profondeur la pens&#233;e si vaste, si foisonnante de Philippe Muray n&amp;rsquo;est pas chose facile. L&amp;rsquo;homme avait visit&#233; toutes les galeries, fouill&#233; dans tous les coins, soulev&#233; les pierres, la poussi&#232;re&amp;hellip; Il &#233;tait un soc qui, depuis les souterrains, s&amp;rsquo;attaquait inlassablement aux fondements de la modernit&#233;. Ce n&amp;rsquo;&#233;tait pas un pur travail de sape : Muray &#233;difiait une &amp;oelig;uvre proprement romanesque sur les ruines. &amp;ldquo;Une voie destructrice et une voie cr&#233;atrice, en r&#233;alit&#233; confondues dans un seul geste litt&#233;raire&amp;rdquo; 1 . On ne peut utiliser de mot aussi galvaud&#233; que &amp;ldquo;subversif&amp;rdquo; &amp;ndash; &amp;ldquo;rebelle, r&#233;volt&#233;&amp;rdquo;, encore moins &amp;ndash; pour qualifier Muray. &amp;ldquo;S&#233;ditieux&amp;rdquo; peut-&#234;tre ? Pas plus. On approche, mais on n&amp;rsquo;est pas encore tout &#224; fait exact. Les termes, trop us&#233;s, sont impuissants &#224; le r&#233;sumer. En un sens, c&amp;rsquo;est l&#224; aussi l&amp;rsquo; invention  de Philippe Muray dont parle Vitry. Tr&#232;s beau titre, qui fonctionne doublement : Muray invente et s&amp;rsquo;invente lui-m&#234;me. Cet essai n&amp;rsquo;a peut-&#234;tre pas d&amp;rsquo;autre but que de r&#233;pondre &#224; la question de l&amp;rsquo;identit&#233; : qui est Muray ? Non pas, bien s&#251;r, d&amp;rsquo;un point de vue biographique &amp;ndash; quoiqu&amp;rsquo;on apprenne &#231;&#224; et l&#224; de petits d&#233;tails sur l&amp;rsquo;homme &amp;ndash; mais comment il est devenu celui qui a r&#233;ussi l&amp;rsquo;exploit d&amp;rsquo;exister r&#233;ellement dans son &#233;poque. &#13;&#10; &amp;ldquo;On ne comprend absolument rien &#224; la civilisation moderne si l&amp;rsquo;on n&amp;rsquo;admet pas d&amp;rsquo;abord qu&amp;rsquo;elle est une conspiration universelle contre toute esp&#232;ce de vie int&#233;rieure&amp;rdquo;, &#233;crivait Bernanos en 1942 2 . Muray a eu l&amp;rsquo;affront de vivre comme &amp;ldquo;individu litt&#233;raire&amp;rdquo; 3 . C&amp;rsquo;est dire qu&amp;rsquo;il est bien un &#233;crivain, ce qu&amp;rsquo;&#233;tablit tr&#232;s clairement l&amp;rsquo;essayiste d&#232;s les premi&#232;res pages puis l&amp;rsquo;explique tout au long de son texte. Il n&amp;rsquo;a jamais voulu &#234;tre connu en tant que philosophe, ni m&#234;me penseur ou moraliste (une phrase de Balzac, &amp;ldquo;Celui qui moralise ne fait que montrer ses plaies sans pudeur&amp;rdquo;, se retrouve souvent dans l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre). Il n&amp;rsquo;entendait pas &amp;ldquo;faire &#233;cole&amp;rdquo; 4 . Lui-m&#234;me, de qui fut-il le disciple ? De personne, bien qu&amp;rsquo;il e&#251;t ses ma&#238;tres. &#13;&#10; Trois noms reviennent fr&#233;quemment dans  Le XIX si&#232;cle &#224; travers les &#226;ges  (l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre majeure, m&#232;re de toutes les autres, dont il est tr&#232;s largement question dans  L&amp;rsquo;Invention ) : Baudelaire, Balzac et Flaubert 5 . &#192; l&amp;rsquo;image du po&#232;te, il &#233;tait un antimoderne. Le terme fait peut-&#234;tre fr&#233;mir. La mise au point de Vitry est donc bienvenue : l&amp;rsquo;antimoderne n&amp;rsquo;est pas un r&#233;actionnaire, un traditionnaliste ou un antid&#233;mocrate ; c&amp;rsquo;est avant tout un individu qui cherche &#224; adopter un point de vue excentr&#233; pour penser le moderne et le th&#233;oriser. Charles Maurras est le contre-exemple parfait de l&amp;rsquo;antimoderne ; et Drieu La Rochelle cesse d&amp;rsquo;&#234;tre antimoderne quand il s&amp;rsquo;engage dans le fascisme, car alors la finalit&#233; de sa parole devient politique 6 . Mais pour Vitry, la radicalit&#233; de Muray fait qu&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;est pas r&#233;ductible &#224; la figure de l&amp;rsquo;antimoderne. L&amp;rsquo;auteur a cette tr&#232;s belle phrase en forme d&amp;rsquo;hommage : &amp;ldquo;Nous pourrions situer Muray &#224; mi-chemin entre l&amp;rsquo;antimoderne (&#224; la Chateaubriand ou &#224; la Baudelaire) et Mallarm&#233; &amp;ndash; le Mallarm&#233; qui pense que le monde n&amp;rsquo;est fait que pour aboutir &#224; un livre&amp;rdquo; 7 . &#13;&#10; Si Muray ne s&amp;rsquo;est pas invent&#233;  ex nihilo  mais s&amp;rsquo;inscrit dans la droite lign&#233;e d&amp;rsquo;&#233;crivains (pas tous antimodernes, donc), il a choisi d&amp;rsquo;exister &#224; la marge de son &#233;poque, fid&#232;le &#224; son esth&#233;tique &amp;ldquo;fond&#233;[e] sur une dialectique de la norme et de l&amp;rsquo;&#233;cart&amp;rdquo; 8 . Le rire a &#233;t&#233; l&amp;rsquo;un des moyens de cette r&#233;ussite puisque &amp;ldquo;C&amp;rsquo;est dangereux, le rire, au fond. C&amp;rsquo;est la m&#234;me chose que le silence. C&amp;rsquo;est encore un peu trop individuel&amp;rdquo; 9 . Il a fallu ensuite, pour repr&#233;senter le monde, s&amp;rsquo;en extraire (autrement dit, chercher ce point de vue excentr&#233; qui est l&amp;rsquo;un des traits distinctifs de l&amp;rsquo;antimoderne). &#13;&#10; &#13;&#10; La fin de l&amp;rsquo;Histoire  &#13;&#10;Pour Vitry, l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de Muray, depuis  L&amp;rsquo;Empire du Bien  en 1991, ne se comprend que si l&amp;rsquo;on se place apr&#232;s l&amp;rsquo;Histoire (c&amp;rsquo;est aussi le titre d&amp;rsquo;un essai en deux volumes de Muray, publi&#233; entre 1999 et 2000 aux Belles Lettres), c&amp;rsquo;est-&#224;-dire si l&amp;rsquo;on accepte d&amp;rsquo;adopter le point de vue radical de Muray. L&amp;rsquo;Histoire se termine quand advient l&amp;rsquo;Absolu, l&amp;rsquo;homog&#232;ne ; quand le &amp;ldquo;n&#233;gatif&amp;rdquo; enfin, qui lui avait donn&#233; son sens, dispara&#238;t 10 . Pour Muray, le n&#233;gatif (qui prend des formes diverses : le p&#233;ch&#233; originel de la religion chr&#233;tienne, la &amp;ldquo;part maudite&amp;rdquo; chez Georges Bataille, l&amp;rsquo;angoisse de la castration chez Freud&amp;hellip;) 11  est &#233;vacu&#233; de la dialectique. Cette sortie rend impossible tout d&#233;passement, tout passage &#224; un troisi&#232;me moment qui &#233;tait, chez Hegel, la r&#233;alisation de l&amp;rsquo;&amp;ldquo;Esprit&amp;rdquo; (l&amp;rsquo;ach&#232;vement spirituel) 12 . Tout se m&#233;lange, &amp;ldquo;les types multiples se fondent en un seul type, et tout le monde tend &#224; se ressembler, &#224; se d&#233;sindividualiser, &#224; se d&#233;sint&#233;grer dans la masse, &#224; agir comme un seul et gigantesque personnage d&#233;lirant&amp;rdquo; 13 . &#13;&#10; Ainsi &#233;merge, apr&#232;s deux si&#232;cles de maturation,  Homo festivus , personnage de l&amp;rsquo;&#233;crivain Muray, hideux syncr&#233;tisme, concentration flaubertienne de l&amp;rsquo;&#233;poque. Il est annonc&#233; par le  Herr Omnes  de Luther, &amp;ldquo;Monsieur Tout&amp;rdquo;. Il se substitue, comme &amp;ldquo;instance transcendante nouvelle, &#224; la figure d&amp;rsquo;unicit&#233; du Christ et au myst&#232;re personnel de la Trinit&#233;&amp;rdquo; 14  et se trouve concr&#232;tement r&#233;alis&#233; au XIXe si&#232;cle sous le nom d&amp;rsquo; Homo dixneuviemis . Une r&#233;alisation permise par la ruine de l&amp;rsquo;&#201;glise catholique qui, de la norme, devient d&#232;s lors l&amp;rsquo;&#233;cart. Cette fin de l&amp;rsquo;&#201;glise concomitante de ces naissances plurielles (le socialisme et l&amp;rsquo;occultisme, desquels Muray va r&#233;v&#233;ler les liens &#224; travers la figure d&amp;rsquo; Homo dixneuviemis ) est l&amp;rsquo;objet du  XIXe si&#232;cle &#224; travers les &#226;ges , dont de Vitry r&#233;sume la pens&#233;e foisonnante, parfois obscure, de fa&#231;on claire, sans ornements. En un mot : &#224; qui voudrait se confronter &#224; ce texte long et difficile de Muray, on conseillera la lecture parall&#232;le de  L&amp;rsquo;Invention  de Vitry. &#13;&#10; On peut dire que la d&#233;faite de l&amp;rsquo;&#201;glise catholique est le moment fort, qui annonce le XIXe si&#232;cle et le &amp;ldquo;d&#233;but de la fin&amp;rdquo; de l&amp;rsquo;Histoire. Muray ne situe pas vaguement ce moment en 1789, comme on pourrait s&amp;rsquo;y attendre, mais le date tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment d&amp;rsquo;avril 1786, lorsque les fosses de l&amp;rsquo;ancestral cimeti&#232;re parisien des Saints-Innocents sont vid&#233;es sous la pression populaire de plus en plus sensible aux normes hygi&#233;nistes des Lumi&#232;res. Ce qu&amp;rsquo;on ne supportait plus, c&amp;rsquo;&#233;tait &amp;ldquo;l&amp;rsquo;attitude d&amp;rsquo;irrespect catholique envers la mort&amp;rdquo; 15 . L&amp;rsquo;&#201;glise laissait les prostitu&#233;es tapiner au coin des tombes, des gravures d&amp;rsquo;&#233;poque montrent des enfants jouant aux osselets avec les restes de squelettes&amp;hellip; Le d&#233;m&#233;nagement des corps est symbolique pour Muray : on enl&#232;ve ses morts &#224; l&amp;rsquo;&#201;glise, on enfouit les cadavres jadis &#224; fleur de terre dans le trou des catacombes pour les dissimuler. La mort, d&#233;sormais, ne sera plus un &#233;tat transitoire mais la fin derni&#232;re. La nouvelle &#232;re commence avec ce d&#233;m&#233;nagement de cadavres &#224; travers Paris : les morts ne cesseront jamais plus de hanter les vivants. &amp;ldquo;Le XIXe est l&amp;rsquo;entr&#233;e de la mort dans sa pompe. De la mort cessant d&amp;rsquo;&#234;tre un des masques entre autres de la vie&amp;hellip;&amp;rdquo; 16 . Le spectre &amp;ndash; que Victor Hugo, exemplaire incarnation d&amp;rsquo; Homo dixneuviemis , ne cessera jamais de convoquer &amp;ndash; fait son entr&#233;e dans le monde des vivants pour que tout, vraiment tout, jusqu&amp;rsquo;&#224; la vie et la mort, se confonde dans la m&#234;me bouillabaisse&amp;hellip; &amp;ldquo;On a des devins quand on n&amp;rsquo;a plus de proph&#232;tes, des sortil&#232;ges quand on renonce aux c&#233;r&#233;monies religieuses, et l&amp;rsquo;on trouve les antres des sorciers quand on ferme les temples du Seigneur&amp;rdquo;, &#233;crivait Chateaubriand dans  Le G&#233;nie du christianisme  17 . Vitry rappelle 18  la joie qu&amp;rsquo;&#233;prouve Muray, chaque jour en observant ses contemporains, &#224; constater que son livre,  Le XIXe si&#232;cle&amp;hellip; , se continue, se confirme, s&amp;rsquo;enrichit de nouvelles pages sans qu&amp;rsquo;il ait besoin de se fatiguer 19 . Au fond la nouvelle religion &amp;ldquo;occulto-socialiste&amp;rdquo;, qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;est efforc&#233; de d&#233;finir, d&amp;rsquo;illustrer, dans son  XIXe si&#232;cle&amp;hellip; , a triomph&#233; de la plupart des esprits contemporains, se prolongeant en apoth&#233;ose dans la soci&#233;t&#233; hyperfestive qui est la n&#244;tre. &#13;&#10; &amp;ldquo;Le monde hyperfestif n&amp;rsquo;a pas seulement perdu l&amp;rsquo;autre ; il a &#233;gar&#233; aussi tout ailleurs et tout oppos&#233;, tout antagoniste et tout opposant, tout contradicteur et tout adversaire. C&amp;rsquo;est m&#234;me pour cela que la fin de l&amp;rsquo;Histoire, dans son accomplissement effectif, ne peut pr&#233;senter aucun des traits heureux ou paisibles qu&amp;rsquo;avaient cru pouvoir pronostiquer ceux qui l&amp;rsquo;avaient jadis pens&#233;e. La soci&#233;t&#233; du festif global r&#233;alise bien, en un sens, toutes les perspectives philosophiques (h&#233;g&#233;lienne ou marxiste) concernant la disparition du temps historique ; mais elle les r&#233;alise sous la forme de cauchemar &#224; la fois approuv&#233; et redout&#233; par tous. Comme Marx l&amp;rsquo;annon&#231;ait, c&amp;rsquo;est en effet l&amp;rsquo;organisation du loisir qui devient l&amp;rsquo;ultime pr&#233;occupation humaine et le dernier mot du socialisme accompli. C&amp;rsquo;est en effet l&amp;rsquo;av&#232;nement de la science, comme le disait Hegel, qui accompagne la fin de l&amp;rsquo;homme, du temps et de l&amp;rsquo;Histoire&amp;rdquo; 20 . &#13;&#10; &#13;&#10; L&amp;rsquo;irr&#233;cup&#233;rable  &#13;&#10;Ces paragraphes n&amp;rsquo;auront esquiss&#233; qu&amp;rsquo;&#224; grands traits la pens&#233;e de Philippe Muray, et ce moins dans les prolongements si clairvoyants de ses derniers &#233;crits ( Festivus Festivus , les quatre volumes des  Exorcismes spirituels &amp;hellip;) que dans le moment o&#249; elle s&amp;rsquo;origine. En cela nous ne nous sommes pas trop &#233;cart&#233;s de l&amp;rsquo;entreprise de Vitry, qui s&amp;rsquo;est avant tout int&#233;ress&#233; &#224; l&amp;rsquo;&#233;mergence de cette pens&#233;e (son &amp;ldquo;invention&amp;rdquo;). Ce qui fait de l&amp;rsquo;essai une porte d&amp;rsquo;entr&#233;e id&#233;ale dans l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de Muray. &#13;&#10;Pour finir, nous voudrions dissiper une crainte d&amp;rsquo;Alexandre de Vitry. Muray, acc&#233;dant &#224; une petite notori&#233;t&#233; &amp;ndash; en grande partie gr&#226;ce &#224; la lecture de ses textes, sur sc&#232;ne, par Fabrice Luchini en 2010 &amp;ndash;, courrait le risque d&amp;rsquo;&#234;tre victime de l&amp;rsquo;impitoyable machine de r&#233;cup&#233;ration dont il avait si pr&#233;cis&#233;ment d&#233;crit les rouages. Il faut dire qu&amp;rsquo;il y eut des pr&#233;c&#233;dents. Dans  Le XIXe si&#232;cle&amp;hellip; , Muray rappelait la r&#233;cup&#233;ration marxiste de Balzac : &#224; une petite divagation, un &#233;garement passager, serait imputable pour Engels la profession de foi catholique et monarchiste de l&amp;rsquo;auteur de  La Com&#233;die humaine  dans l&amp;rsquo;avant-propos. Autre &amp;ldquo;prise d&amp;rsquo;otage&amp;rdquo;, plus radicale encore, celle de Baudelaire par Sartre. &amp;ldquo;&amp;OElig;dipien, petit bourgeois, r&#233;actionnaire patent&#233;&amp;hellip; Tout y passe. Et au sommet, ce que Muray identifie comme l&amp;rsquo;un des &amp;lsquo;coups&amp;rsquo; habituels dans les prises d&amp;rsquo;otages : le soup&#231;on d&amp;rsquo;impuissance&amp;rdquo; 21 . &#13;&#10; Comme l&amp;rsquo;&#233;crivait Houellebecq, Muray &amp;ldquo;n&amp;rsquo;avait peur de personne&amp;rdquo; 22 . Pas moyen de le faire rentrer dans le rang, de le &amp;ldquo;progressifier&amp;rdquo;&amp;hellip; Il a fallu l&amp;rsquo;humilier, le r&#233;duire &#224; n&#233;ant. Ainsi a-t-on pu lui sugg&#233;rer d&amp;rsquo;aller se faire enculer 23 . Mais la cons&#233;cration supr&#234;me, qui, comme toute vraie gloire, n&amp;rsquo;est-ce pas, est  post-mortem , viendra du journaliste et critique litt&#233;raire Arnaud Viviant, &#224; l&amp;rsquo;occasion de la parution aux Belles Lettres des  Essais  de Muray 24 . Ah ! Quelle joie aurait &#233;prouv&#233; Muray si, contre tout ce &#224; quoi il croyait, il avait pu revenir un instant, en spectre, en zombi, m&#233;tempsychos&#233;, revenir pour entendre l&amp;rsquo;homme jubilant d&amp;rsquo;insulter son cadavre &amp;ldquo;rong&#233; par ses vers&amp;rdquo; 25 . Il aurait eu confirmation, s&amp;rsquo;il &#233;tait encore besoin, de cette passion pour le cadavre et sa d&#233;composition h&#233;rit&#233;e d&amp;rsquo; Homo dixneuviemis , r&#233;v&#233;latrice du nouveau rapport de l&amp;rsquo;homme &#224; la mort. Surtout, il aurait &#233;t&#233; heureux de savoir que m&#234;me de son cadavre on n&amp;rsquo;en voulait pas. &#192; jamais irr&#233;cup&#233;rable.... &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - p. 28 2 - Cit&#233; par Muray dans ses Essais, Les Belles Lettres, p. 196 3 - L&amp;rsquo;expression est emprunt&#233;e par Vitry au critique Daniel Oster, p. 11 4 - p. 10 5 - L&amp;rsquo;immense entreprise balzacienne reste, pour Muray, le mod&#232;le in&#233;galable. 6 - L&amp;rsquo;ensemble de ce passage est inspir&#233; &#224; Vitry par l&amp;rsquo;ouvrage d&amp;rsquo;Antoine Compagnon,  Les Antimodernes. De Joseph de Maistre &#224; Roland Barthes , Gallimard, &amp;ldquo;Biblioth&#232;que des id&#233;es&amp;rdquo;, 2005. 7 - p. 205  sq.  8 - p. 112 9 - Muray,  Essais , p. 68. Cit&#233; par Vitry, p. 31. Nous ne pouvons nous &#233;tendre ici sur la question fondamentale du rire chez Muray. Nous dirons, afin de ne pas laisser le lecteur sans m&#234;me une &#233;bauche de d&#233;finition de ce rire, qu&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;est pas sans liens avec l&amp;rsquo;horreur, comme chez Bataille. 10 - p. 17 11 -  Ibid . 12 - p. 23 13 - p. 22 14 - p. 109 ; ou, plus dr&#244;lement dit par Muray : &amp;ldquo;L&amp;rsquo;ovin triomphe du divin&amp;rdquo;, cit&#233; par Vitry, p. 110. 15 - Muray,  Le XIXe si&#232;cle &#224; travers les &#226;ges , p. 39 16 -  Ibid ., p. 40 17 - Cit&#233; par Muray dans  Le XIXe si&#232;cle &#224; travers les &#226;ges , p. 187-188 18 - p. 60 sq. 19 -  L&amp;rsquo;Empire du Bien , Les Belles Lettres, 1991 20 -  Apr&#232;s l&amp;rsquo;Histoire I , p. 154 21 - p. 268 22 -  Interventions 2 , Flammarion, 2009, p. 257 23 - Un certain Philippe Nassif, dans  Technikart , signe un article intitul&#233; &amp;ldquo;Y a des coups de bites au cul qui se perdent&amp;rdquo; 24 - Recueil de plusieurs des textes publi&#233;s de son vivant :  L&amp;rsquo;Empire du Bien ,  Apr&#232;s l&amp;rsquo;Histoire I  et  II  et les  Exorcismes spirituels, I-IV . 25 - Dixit Arnaud Viviant </description>
         <pubDate>05/14/12 19:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p><strong>Muray, &eacute;crivain</strong><br />
Saisir dans sa profondeur la pens&eacute;e si vaste, si foisonnante de Philippe Muray n&rsquo;est pas chose facile. L&rsquo;homme avait visit&eacute; toutes les galeries, fouill&eacute; dans tous les coins, soulev&eacute; les pierres, la poussi&egrave;re&hellip; Il &eacute;tait un soc qui, depuis les souterrains, s&rsquo;attaquait inlassablement aux fondements de la modernit&eacute;. Ce n&rsquo;&eacute;tait pas un pur travail de sape : Muray &eacute;difiait une &oelig;uvre proprement romanesque sur les ruines. &ldquo;Une voie destructrice et une voie cr&eacute;atrice, en r&eacute;alit&eacute; confondues dans un seul geste litt&eacute;raire&rdquo;<sup>1</sup>. On ne peut utiliser de mot aussi galvaud&eacute; que &ldquo;subversif&rdquo; &ndash; &ldquo;rebelle, r&eacute;volt&eacute;&rdquo;, encore moins &ndash; pour qualifier Muray. &ldquo;S&eacute;ditieux&rdquo; peut-&ecirc;tre ? Pas plus. On approche, mais on n&rsquo;est pas encore tout &agrave; fait exact. Les termes, trop us&eacute;s, sont impuissants &agrave; le r&eacute;sumer. En un sens, c&rsquo;est l&agrave; aussi l&rsquo;<em>invention</em> de Philippe Muray dont parle Vitry. Tr&egrave;s beau titre, qui fonctionne doublement : Muray invente et s&rsquo;invente lui-m&ecirc;me. Cet essai n&rsquo;a peut-&ecirc;tre pas d&rsquo;autre but que de r&eacute;pondre &agrave; la question de l&rsquo;identit&eacute; : qui est Muray ? Non pas, bien s&ucirc;r, d&rsquo;un point de vue biographique &ndash; quoiqu&rsquo;on apprenne &ccedil;&agrave; et l&agrave; de petits d&eacute;tails sur l&rsquo;homme &ndash; mais comment il est devenu celui qui a r&eacute;ussi l&rsquo;exploit d&rsquo;exister r&eacute;ellement dans son &eacute;poque.</p>
<p>&ldquo;On ne comprend absolument rien &agrave; la civilisation moderne si l&rsquo;on n&rsquo;admet pas d&rsquo;abord qu&rsquo;elle est une conspiration universelle contre toute esp&egrave;ce de vie int&eacute;rieure&rdquo;, &eacute;crivait Bernanos en 1942<sup>2</sup>. Muray a eu l&rsquo;affront de vivre comme &ldquo;individu litt&eacute;raire&rdquo;<sup>3</sup>. C&rsquo;est dire qu&rsquo;il est bien un &eacute;crivain, ce qu&rsquo;&eacute;tablit tr&egrave;s clairement l&rsquo;essayiste d&egrave;s les premi&egrave;res pages puis l&rsquo;explique tout au long de son texte. Il n&rsquo;a jamais voulu &ecirc;tre connu en tant que philosophe, ni m&ecirc;me penseur ou moraliste (une phrase de Balzac, &ldquo;Celui qui moralise ne fait que montrer ses plaies sans pudeur&rdquo;, se retrouve souvent dans l&rsquo;&oelig;uvre). Il n&rsquo;entendait pas &ldquo;faire &eacute;cole&rdquo;<sup>4</sup>. Lui-m&ecirc;me, de qui fut-il le disciple ? De personne, bien qu&rsquo;il e&ucirc;t ses ma&icirc;tres.</p>
<p>Trois noms reviennent fr&eacute;quemment dans <em>Le XIX si&egrave;cle &agrave; travers les &acirc;ges</em> (l&rsquo;&oelig;uvre majeure, m&egrave;re de toutes les autres, dont il est tr&egrave;s largement question dans <em>L&rsquo;Invention</em>) : Baudelaire, Balzac et Flaubert<sup>5</sup>. &Agrave; l&rsquo;image du po&egrave;te, il &eacute;tait un antimoderne. Le terme fait peut-&ecirc;tre fr&eacute;mir. La mise au point de Vitry est donc bienvenue : l&rsquo;antimoderne n&rsquo;est pas un r&eacute;actionnaire, un traditionnaliste ou un antid&eacute;mocrate ; c&rsquo;est avant tout un individu qui cherche &agrave; adopter un point de vue excentr&eacute; pour penser le moderne et le th&eacute;oriser. Charles Maurras est le contre-exemple parfait de l&rsquo;antimoderne ; et Drieu La Rochelle cesse d&rsquo;&ecirc;tre antimoderne quand il s&rsquo;engage dans le fascisme, car alors la finalit&eacute; de sa parole devient politique<sup>6</sup>. Mais pour Vitry, la radicalit&eacute; de Muray fait qu&rsquo;il n&rsquo;est pas r&eacute;ductible &agrave; la figure de l&rsquo;antimoderne. L&rsquo;auteur a cette tr&egrave;s belle phrase en forme d&rsquo;hommage : &ldquo;Nous pourrions situer Muray &agrave; mi-chemin entre l&rsquo;antimoderne (&agrave; la Chateaubriand ou &agrave; la Baudelaire) et Mallarm&eacute; &ndash; le Mallarm&eacute; qui pense que le monde n&rsquo;est fait que pour aboutir &agrave; un livre&rdquo;<sup>7</sup>.</p>
<p>Si Muray ne s&rsquo;est pas invent&eacute; <em>ex nihilo</em> mais s&rsquo;inscrit dans la droite lign&eacute;e d&rsquo;&eacute;crivains (pas tous antimodernes, donc), il a choisi d&rsquo;exister &agrave; la marge de son &eacute;poque, fid&egrave;le &agrave; son esth&eacute;tique &ldquo;fond&eacute;[e] sur une dialectique de la norme et de l&rsquo;&eacute;cart&rdquo;<sup>8</sup>. Le rire a &eacute;t&eacute; l&rsquo;un des moyens de cette r&eacute;ussite puisque &ldquo;C&rsquo;est dangereux, le rire, au fond. C&rsquo;est la m&ecirc;me chose que le silence. C&rsquo;est encore un peu trop individuel&rdquo;<sup>9</sup>. Il a fallu ensuite, pour repr&eacute;senter le monde, s&rsquo;en extraire (autrement dit, chercher ce point de vue excentr&eacute; qui est l&rsquo;un des traits distinctifs de l&rsquo;antimoderne).<br />
<br />
<strong>La fin de l&rsquo;Histoire</strong><br />
Pour Vitry, l&rsquo;&oelig;uvre de Muray, depuis <em>L&rsquo;Empire du Bien</em> en 1991, ne se comprend que si l&rsquo;on se place apr&egrave;s l&rsquo;Histoire (c&rsquo;est aussi le titre d&rsquo;un essai en deux volumes de Muray, publi&eacute; entre 1999 et 2000 aux Belles Lettres), c&rsquo;est-&agrave;-dire si l&rsquo;on accepte d&rsquo;adopter le point de vue radical de Muray. L&rsquo;Histoire se termine quand advient l&rsquo;Absolu, l&rsquo;homog&egrave;ne ; quand le &ldquo;n&eacute;gatif&rdquo; enfin, qui lui avait donn&eacute; son sens, dispara&icirc;t<sup>10</sup>. Pour Muray, le n&eacute;gatif (qui prend des formes diverses : le p&eacute;ch&eacute; originel de la religion chr&eacute;tienne, la &ldquo;part maudite&rdquo; chez Georges Bataille, l&rsquo;angoisse de la castration chez Freud&hellip;)<sup>11</sup> est &eacute;vacu&eacute; de la dialectique. Cette sortie rend impossible tout d&eacute;passement, tout passage &agrave; un troisi&egrave;me moment qui &eacute;tait, chez Hegel, la r&eacute;alisation de l&rsquo;&ldquo;Esprit&rdquo; (l&rsquo;ach&egrave;vement spirituel)<sup>12</sup>. Tout se m&eacute;lange, &ldquo;les types multiples se fondent en un seul type, et tout le monde tend &agrave; se ressembler, &agrave; se d&eacute;sindividualiser, &agrave; se d&eacute;sint&eacute;grer dans la masse, &agrave; agir comme un seul et gigantesque personnage d&eacute;lirant&rdquo;<sup>13</sup>.</p>
<p>Ainsi &eacute;merge, apr&egrave;s deux si&egrave;cles de maturation, <em>Homo festivus</em>, personnage de l&rsquo;&eacute;crivain Muray, hideux syncr&eacute;tisme, concentration flaubertienne de l&rsquo;&eacute;poque. Il est annonc&eacute; par le <em>Herr Omnes</em> de Luther, &ldquo;Monsieur Tout&rdquo;. Il se substitue, comme &ldquo;instance transcendante nouvelle, &agrave; la figure d&rsquo;unicit&eacute; du Christ et au myst&egrave;re personnel de la Trinit&eacute;&rdquo;<sup>14</sup> et se trouve concr&egrave;tement r&eacute;alis&eacute; au XIXe si&egrave;cle sous le nom d&rsquo;<em>Homo dixneuviemis</em>. Une r&eacute;alisation permise par la ruine de l&rsquo;&Eacute;glise catholique qui, de la norme, devient d&egrave;s lors l&rsquo;&eacute;cart. Cette fin de l&rsquo;&Eacute;glise concomitante de ces naissances plurielles (le socialisme et l&rsquo;occultisme, desquels Muray va r&eacute;v&eacute;ler les liens &agrave; travers la figure d&rsquo;<em>Homo dixneuviemis</em>) est l&rsquo;objet du <em>XIXe si&egrave;cle &agrave; travers les &acirc;ges</em>, dont de Vitry r&eacute;sume la pens&eacute;e foisonnante, parfois obscure, de fa&ccedil;on claire, sans ornements. En un mot : &agrave; qui voudrait se confronter &agrave; ce texte long et difficile de Muray, on conseillera la lecture parall&egrave;le de<em> L&rsquo;Invention</em> de Vitry.</p>
<p>On peut dire que la d&eacute;faite de l&rsquo;&Eacute;glise catholique est le moment fort, qui annonce le XIXe si&egrave;cle et le &ldquo;d&eacute;but de la fin&rdquo; de l&rsquo;Histoire. Muray ne situe pas vaguement ce moment en 1789, comme on pourrait s&rsquo;y attendre, mais le date tr&egrave;s pr&eacute;cis&eacute;ment d&rsquo;avril 1786, lorsque les fosses de l&rsquo;ancestral cimeti&egrave;re parisien des Saints-Innocents sont vid&eacute;es sous la pression populaire de plus en plus sensible aux normes hygi&eacute;nistes des Lumi&egrave;res. Ce qu&rsquo;on ne supportait plus, c&rsquo;&eacute;tait &ldquo;l&rsquo;attitude d&rsquo;irrespect catholique envers la mort&rdquo;<sup>15</sup>. L&rsquo;&Eacute;glise laissait les prostitu&eacute;es tapiner au coin des tombes, des gravures d&rsquo;&eacute;poque montrent des enfants jouant aux osselets avec les restes de squelettes&hellip; Le d&eacute;m&eacute;nagement des corps est symbolique pour Muray : on enl&egrave;ve ses morts &agrave; l&rsquo;&Eacute;glise, on enfouit les cadavres jadis &agrave; fleur de terre dans le trou des catacombes pour les dissimuler. La mort, d&eacute;sormais, ne sera plus un &eacute;tat transitoire mais la fin derni&egrave;re. La nouvelle &egrave;re commence avec ce d&eacute;m&eacute;nagement de cadavres &agrave; travers Paris : les morts ne cesseront jamais plus de hanter les vivants. &ldquo;Le XIXe est l&rsquo;entr&eacute;e de la mort dans sa pompe. De la mort cessant d&rsquo;&ecirc;tre un des masques entre autres de la vie&hellip;&rdquo;<sup>16</sup>. Le spectre &ndash; que Victor Hugo, exemplaire incarnation d&rsquo;<em>Homo dixneuviemis</em>, ne cessera jamais de convoquer &ndash; fait son entr&eacute;e dans le monde des vivants pour que tout, vraiment tout, jusqu&rsquo;&agrave; la vie et la mort, se confonde dans la m&ecirc;me bouillabaisse&hellip; &ldquo;On a des devins quand on n&rsquo;a plus de proph&egrave;tes, des sortil&egrave;ges quand on renonce aux c&eacute;r&eacute;monies religieuses, et l&rsquo;on trouve les antres des sorciers quand on ferme les temples du Seigneur&rdquo;, &eacute;crivait Chateaubriand dans <em>Le G&eacute;nie du christianisme</em><sup>17</sup>. Vitry rappelle<sup>18</sup> la joie qu&rsquo;&eacute;prouve Muray, chaque jour en observant ses contemporains, &agrave; constater que son livre, <em>Le XIXe si&egrave;cle&hellip;</em>, se continue, se confirme, s&rsquo;enrichit de nouvelles pages sans qu&rsquo;il ait besoin de se fatiguer<sup>19</sup>. Au fond la nouvelle religion &ldquo;occulto-socialiste&rdquo;, qu&rsquo;il s&rsquo;est efforc&eacute; de d&eacute;finir, d&rsquo;illustrer, dans son <em>XIXe si&egrave;cle&hellip;</em>, a triomph&eacute; de la plupart des esprits contemporains, se prolongeant en apoth&eacute;ose dans la soci&eacute;t&eacute; hyperfestive qui est la n&ocirc;tre.</p>
<p>&ldquo;Le monde hyperfestif n&rsquo;a pas seulement perdu l&rsquo;autre ; il a &eacute;gar&eacute; aussi tout ailleurs et tout oppos&eacute;, tout antagoniste et tout opposant, tout contradicteur et tout adversaire. C&rsquo;est m&ecirc;me pour cela que la fin de l&rsquo;Histoire, dans son accomplissement effectif, ne peut pr&eacute;senter aucun des traits heureux ou paisibles qu&rsquo;avaient cru pouvoir pronostiquer ceux qui l&rsquo;avaient jadis pens&eacute;e. La soci&eacute;t&eacute; du festif global r&eacute;alise bien, en un sens, toutes les perspectives philosophiques (h&eacute;g&eacute;lienne ou marxiste) concernant la disparition du temps historique ; mais elle les r&eacute;alise sous la forme de cauchemar &agrave; la fois approuv&eacute; et redout&eacute; par tous. Comme Marx l&rsquo;annon&ccedil;ait, c&rsquo;est en effet l&rsquo;organisation du loisir qui devient l&rsquo;ultime pr&eacute;occupation humaine et le dernier mot du socialisme accompli. C&rsquo;est en effet l&rsquo;av&egrave;nement de la science, comme le disait Hegel, qui accompagne la fin de l&rsquo;homme, du temps et de l&rsquo;Histoire&rdquo;<sup>20</sup>.<br />
<br />
<strong>L&rsquo;irr&eacute;cup&eacute;rable</strong><br />
Ces paragraphes n&rsquo;auront esquiss&eacute; qu&rsquo;&agrave; grands traits la pens&eacute;e de Philippe Muray, et ce moins dans les prolongements si clairvoyants de ses derniers &eacute;crits (<em>Festivus Festivus</em>, les quatre volumes des <em>Exorcismes spirituels</em>&hellip;) que dans le moment o&ugrave; elle s&rsquo;origine. En cela nous ne nous sommes pas trop &eacute;cart&eacute;s de l&rsquo;entreprise de Vitry, qui s&rsquo;est avant tout int&eacute;ress&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;mergence de cette pens&eacute;e (son &ldquo;invention&rdquo;). Ce qui fait de l&rsquo;essai une porte d&rsquo;entr&eacute;e id&eacute;ale dans l&rsquo;&oelig;uvre de Muray.<br />
Pour finir, nous voudrions dissiper une crainte d&rsquo;Alexandre de Vitry. Muray, acc&eacute;dant &agrave; une petite notori&eacute;t&eacute; &ndash; en grande partie gr&acirc;ce &agrave; la lecture de ses textes, sur sc&egrave;ne, par Fabrice Luchini en 2010 &ndash;, courrait le risque d&rsquo;&ecirc;tre victime de l&rsquo;impitoyable machine de r&eacute;cup&eacute;ration dont il avait si pr&eacute;cis&eacute;ment d&eacute;crit les rouages. Il faut dire qu&rsquo;il y eut des pr&eacute;c&eacute;dents. Dans <em>Le XIXe si&egrave;cle&hellip;</em>, Muray rappelait la r&eacute;cup&eacute;ration marxiste de Balzac : &agrave; une petite divagation, un &eacute;garement passager, serait imputable pour Engels la profession de foi catholique et monarchiste de l&rsquo;auteur de <em>La Com&eacute;die humaine</em> dans l&rsquo;avant-propos. Autre &ldquo;prise d&rsquo;otage&rdquo;, plus radicale encore, celle de Baudelaire par Sartre. &ldquo;&OElig;dipien, petit bourgeois, r&eacute;actionnaire patent&eacute;&hellip; Tout y passe. Et au sommet, ce que Muray identifie comme l&rsquo;un des &lsquo;coups&rsquo; habituels dans les prises d&rsquo;otages : le soup&ccedil;on d&rsquo;impuissance&rdquo;<sup>21</sup>.</p>
<p>Comme l&rsquo;&eacute;crivait Houellebecq, Muray &ldquo;n&rsquo;avait peur de personne&rdquo;<sup>22</sup>. Pas moyen de le faire rentrer dans le rang, de le &ldquo;progressifier&rdquo;&hellip; Il a fallu l&rsquo;humilier, le r&eacute;duire &agrave; n&eacute;ant. Ainsi a-t-on pu lui sugg&eacute;rer d&rsquo;aller se faire enculer<sup>23</sup>. Mais la cons&eacute;cration supr&ecirc;me, qui, comme toute vraie gloire, n&rsquo;est-ce pas, est <em>post-mortem</em>, viendra du journaliste et critique litt&eacute;raire Arnaud Viviant, &agrave; l&rsquo;occasion de la parution aux Belles Lettres des <em>Essais</em> de Muray<sup>24</sup>. Ah ! Quelle joie aurait &eacute;prouv&eacute; Muray si, contre tout ce &agrave; quoi il croyait, il avait pu revenir un instant, en spectre, en zombi, m&eacute;tempsychos&eacute;, revenir pour entendre l&rsquo;homme jubilant d&rsquo;insulter son cadavre &ldquo;rong&eacute; par ses vers&rdquo;<sup>25</sup>. Il aurait eu confirmation, s&rsquo;il &eacute;tait encore besoin, de cette passion pour le cadavre et sa d&eacute;composition h&eacute;rit&eacute;e d&rsquo;<em>Homo dixneuviemis</em>, r&eacute;v&eacute;latrice du nouveau rapport de l&rsquo;homme &agrave; la mort. Surtout, il aurait &eacute;t&eacute; heureux de savoir que m&ecirc;me de son cadavre on n&rsquo;en voulait pas. &Agrave; jamais irr&eacute;cup&eacute;rable....<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 28<br />2 - Cit&eacute; par Muray dans ses Essais, Les Belles Lettres, p. 196<br />3 - L&rsquo;expression est emprunt&eacute;e par Vitry au critique Daniel Oster, p. 11<br />4 - p. 10<br />5 - L&rsquo;immense entreprise balzacienne reste, pour Muray, le mod&egrave;le in&eacute;galable.<br />6 - L&rsquo;ensemble de ce passage est inspir&eacute; &agrave; Vitry par l&rsquo;ouvrage d&rsquo;Antoine Compagnon, <em>Les Antimodernes. De Joseph de Maistre &agrave; Roland Barthes</em>, Gallimard, &ldquo;Biblioth&egrave;que des id&eacute;es&rdquo;, 2005.<br />7 - p. 205 <em>sq.</em><br />8 - p. 112<br />9 - Muray, <em>Essais</em>, p. 68. Cit&eacute; par Vitry, p. 31. Nous ne pouvons nous &eacute;tendre ici sur la question fondamentale du rire chez Muray. Nous dirons, afin de ne pas laisser le lecteur sans m&ecirc;me une &eacute;bauche de d&eacute;finition de ce rire, qu&rsquo;il n&rsquo;est pas sans liens avec l&rsquo;horreur, comme chez Bataille.<br />10 - p. 17<br />11 - <em>Ibid</em>.<br />12 - p. 23<br />13 - p. 22<br />14 - p. 109 ; ou, plus dr&ocirc;lement dit par Muray : &ldquo;L&rsquo;ovin triomphe du divin&rdquo;, cit&eacute; par Vitry, p. 110.<br />15 - Muray, <em>Le XIXe si&egrave;cle &agrave; travers les &acirc;ges</em>, p. 39<br />16 - <em>Ibid</em>., p. 40<br />17 - Cit&eacute; par Muray dans <em>Le XIXe si&egrave;cle &agrave; travers les &acirc;ges</em>, p. 187-188<br />18 - p. 60 sq.<br />19 - <em>L&rsquo;Empire du Bien</em>, Les Belles Lettres, 1991<br />20 - <em>Apr&egrave;s l&rsquo;Histoire I</em>, p. 154<br />21 - p. 268<br />22 - <em>Interventions 2</em>, Flammarion, 2009, p. 257<br />23 - Un certain Philippe Nassif, dans <em>Technikart</em>, signe un article intitul&eacute; &ldquo;Y a des coups de bites au cul qui se perdent&rdquo;<br />24 - Recueil de plusieurs des textes publi&eacute;s de son vivant : <em>L&rsquo;Empire du Bien</em>, <em>Apr&egrave;s l&rsquo;Histoire I </em>et <em>II</em> et les <em>Exorcismes spirituels, I-IV</em>.<br />25 - Dixit Arnaud Viviant<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Que sont les pauvres devenus ? Ecrire la vie des autres &#224; trente ans d'intervalle</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5751-que_sont_les_pauvres_devenus__ecrire_la_vie_des_autres_a_trente_ans_dintervalle.htm</link>
         <description>  * Cet article est accompagn&#233; d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer dans le footer sous l'article.  &#13;&#10;  &#13;&#10;En couverture, sur la photo en noir et blanc, nos deux auteurs pas encore trentenaires tenant des gamins sur les genoux dans la salle &#224; manger d&amp;rsquo;un int&#233;rieur ouvrier. En ouverture, cette question pr&#233;texte&#160;: Pourquoi &#233;crire encore sur les pauvres aujourd&amp;rsquo;hui&#160;? Si la r&#233;ponse tenait dans le suivi des tours et d&#233;tours du changement social, et dans la pr&#233;tention de l&amp;rsquo;instruction d&amp;rsquo;une pauvret&#233; revisit&#233;e, ou m&#234;me dans l&amp;rsquo;identification du &quot;faisceau de changements&quot; survenus, ce serait trop simple et peut-&#234;tre d&#233;cevant. Mais lorsque trente ans plus tard, le sociologue s&amp;rsquo;avise de revenir sur son terrain, le lecteur doit savoir qu&amp;rsquo;un retour peut en cacher bien d&amp;rsquo;autres. C&amp;rsquo;est, en effet, vers d&amp;rsquo;autres questionnements que l&amp;rsquo;enqu&#234;te nous conduit.&#160; &#13;&#10; Certes, dans l&amp;rsquo;avant comme dans l&amp;rsquo;apr&#232;s, c&amp;rsquo;est bien de pauvret&#233; qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agit. Et plus &#233;paisse et d&#233;sesp&#233;rante, sans doute, aujourd&amp;rsquo;hui qu&amp;rsquo;hier, m&#234;me si des droits sont acquis et des savoir-vivre perfectionn&#233;s. Hier les Ecameaux, en bordure de Seine, Normandie, une cit&#233; de transit, &#224; l&amp;rsquo;&#233;cart des m&#233;tropoles de Rouen et du Havre, &quot;Blanchard&quot; pour les sociologues qui ont choisi ce pseudo, &quot;Chicago&quot; ou &quot;la zone&quot; pour les habitants de la ville voisine. Le texte, publi&#233; au Seuil en 1984 sous le titre &quot;L&amp;rsquo;Argent des pauvres&quot;, est devenu &quot;l&amp;rsquo;Archive&quot; plac&#233; en fin d&amp;rsquo;ouvrage mais in extenso.&#160; Aujourd&amp;rsquo;hui le retour est d&amp;rsquo;abord un choc. La pauvret&#233; s&amp;rsquo;est comme fig&#233;e sur place, la ville a perdu depuis les ann&#233;es 1970 15% de ses habitants et quarante-cinq de ses caf&#233;s. Des rues enti&#232;res trou&#233;es d&amp;rsquo;immeubles visiblement d&#233;serts, un paradis pour squatteurs que m&#234;me les squatteurs ont d&#233;sert&#233;. La banque sociale nomm&#233;e CAF est une institution bien plus importante que la municipalit&#233;. Alors qu'hier, les marchands ambulants montaient &#224; l&amp;rsquo;assaut de la place les jours de march&#233;, &quot;il ne reste aujourd&amp;rsquo;hui que quatre camelots de v&#234;tements, un boucher, un poissonnier, un marchand d&amp;rsquo;huile&quot;&#160;: entre hier et aujourd&amp;rsquo;hui, &quot;ce d&#233;calage est impressionnant&quot;. Sur fond d&amp;rsquo;an&#233;mie, la &quot;machine &#224; laver les pauvres&quot;, au gr&#233; des destructions et des r&#233;habilitations, reloge pour mieux d&#233;loger. Entre 1980 et 2010, les questions des sociologues sont chang&#233;, mais pas les r&#233;ponses. Aux Ecameaux, on demandait&#160;: &quot;comment tu es arriv&#233; l&#224;&#160;?&quot;, dans les HLM fatigu&#233;s o&#249; ont &#233;t&#233; relog&#233;es les familles de la cit&#233; de transit d&#233;truite, on demande&#160;en 2010 : &quot;comment tu en es parti&#160;?&quot;. En un demi-si&#232;cle, &quot;les familles endett&#233;es ont connu cinq expulsions (&amp;hellip;) les traces de ces brutalit&#233;s sont visibles dans les r&#233;cits, dans l&amp;rsquo;esprit et sur les corps. Habiter n&amp;rsquo;a jamais &#233;t&#233; possible&quot;. Les sociologues ont retrouv&#233; la trace de certains de leurs Blanchardins. Les perdus de vue le sont parce que fondus dans le paysage &amp;ndash; &quot;disparus, &#233;clips&#233;s, partis &#224; la cloche de bois, sans adresse&amp;hellip;&quot; ou au contraire parce qu&amp;rsquo;ils auront pris soin de brouiller les pistes, mais de ceux-l&#224;, on con&#231;oit qu&amp;rsquo;il ne soit pas question ici. Les faits divers sordides confirment en n&#233;gatif ce que la r&#233;ussite signifie&#160;: avoir r&#233;ussi &#224; s&amp;rsquo;arracher. C&amp;rsquo;est pourquoi le v&#233;ritable clivage ne se passe pas entre la classe moyenne et les prol&#233;taires, mais au sein m&#234;me de ce dernier groupe. Les &quot;stabilisateurs&quot; que sont les droits et les minima sociaux (CMU, RSA) sont, dans la temp&#234;te, des recours indispensables. &#13;&#10; Hier comme aujourd&amp;rsquo;hui, le m&#234;me choix des auteurs pour le mode narratif, d&amp;rsquo;o&#249; le statut d&amp;rsquo;Archive attribu&#233; au premier texte. Hier, il s&amp;rsquo;agissait d&amp;rsquo;&#233;crire le r&#233;cit au quotidien, avec un regard neutre  et  engag&#233;, d&amp;rsquo;une attention sans rel&#226;che et laissant toute sa place &#224; un autre que l&amp;rsquo;on veut faire parler.&#160; Les deux sociologues ont cherch&#233; les enfants de ceux-l&#224;, et les vieux encore d&#233;sireux de raconter (beaucoup ont claqu&#233; la porte au nez des importuns) comme Jeanine, &#226;g&#233;e de 75 ans, grand-m&#232;re au fait de tout sur chacun, ou Michelle, qui prend les sociologues &#224; t&#233;moin de sa longue bataille pour r&#233;cup&#233;rer la garde de son petit-fils. Au fil des r&#233;cits, des photos et des lettres sorties des tiroirs pour l&amp;rsquo;occasion, on voit les familles se faire et se d&#233;faire, les liens &#233;clater et se recomposer dans la violence subie et la violence port&#233;e, dont celle des institutions mena&#231;ant tous les jours&#160;: retrait du permis pour conduite en &#233;tat d&amp;rsquo;ivresse (&quot;privation qui s&amp;rsquo;est &#233;lev&#233;e ces derni&#232;res ann&#233;es au rang de v&#233;ritable ph&#233;nom&#232;ne social&quot;), suppression des allocations et des droits.&#160; A travers les r&#233;cits, les sc&#232;nes se peuplent, les portraits se peaufinent, les personnes apparaissent&#160;; le r&#233;el est l&#224;, servi par une &#233;criture &#224; l&amp;rsquo;&#233;coute de m&#233;moires incertaines et de r&#233;cits circulaires. Pourtant, d&amp;rsquo;une enqu&#234;te &#224; l&amp;rsquo;autre, le regret s&amp;rsquo;est amplifi&#233;&#160;: n&amp;rsquo;&#234;tre que des &quot;contrebandiers de l&amp;rsquo;&#233;criture&quot;, et non de vrais &#233;crivains qui, seuls, auraient pu rendre ce r&#233;el dans toute sa densit&#233;.&#160;&#160; &#13;&#10;&#160; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est que le retour est aussi celui du sociologue sur lui-m&#234;me et sa pratique. L&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t de l&amp;rsquo;enqu&#234;te tient encore &#224; cela, &#224; cet espace trac&#233; en pointill&#233; par des constats convergents. Si l&amp;rsquo;Etat providence perfectionne, en ce d&#233;but du 21 &#232;me  si&#232;cle,&#160;&quot;sa machine &#224; produire des  je-raconte-ma-vie-pour-obtenir-une-aide&quot; , il faut bien que cette injonction &#224; faire &#233;tat de son intimit&#233; (voir les dossiers de demande d&amp;rsquo;HLM, de demande de RSA, de demande d&amp;rsquo;allocations en tous genre, qui produisent tous cette exhibition de soi) se double d&amp;rsquo;une capacit&#233;, m&#234;me s&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;en constitue pas la seule source, d&amp;rsquo;un d&#233;sir d&amp;rsquo;autobiographie et donc d&amp;rsquo;une  r&#233;&#233;criture  de soi, ce qui est fort diff&#233;rent. &quot;La r&#233;flexivit&#233; a pris de l&amp;rsquo;ampleur&quot;, indiquent les auteurs qui pr&#233;cisent la congruence avec le &quot;d&#233;sir de normalit&#233;&quot;&#160; - lequel serait &#224; l&amp;rsquo;origine de la fluidit&#233; des confidences faites au sociologue&#160;: &quot;Les archives personnelles, les dossiers fait &#224; la maison, les &#233;critures forment un nouveau continent d&amp;rsquo;expression de soi&quot;. Que devient, d&#232;s lors, l&amp;rsquo;&#233;criture &quot;sociologique&quot; du sociologue, puisque les acteurs acc&#232;dent, de plus en plus nombreux, &#224; une mise en forme d&#233;sirable, pour eux-m&#234;mes et pour les t&#233;moins, de leur propre histoire&#160;? Les subalternes peuvent-ils enfin parler, pour reprendre l&amp;rsquo;interrogation lancinante de G.C. Spivak &amp;ndash; &#224; laquelle n&amp;rsquo;oublions pas que la r&#233;ponse fut n&#233;gative. L&amp;rsquo;av&#232;nement de l&amp;rsquo;&#233;criture, g&#233;n&#233;ralis&#233;e,&#160;&quot;D&amp;rsquo;autres vies que la mienne&quot; (pour reprendre le titre des sc&#232;nes de la vie d&amp;rsquo;autrui d&amp;rsquo;Emmanuel Carr&#232;re, 2009), embrassera-il aussi le projet d&amp;rsquo;&#233;criture sociologique de soi, dont les livres d&amp;rsquo;Annie Ernaux,  Les Ann&#233;es  (2008) ou de Didier Eribon (2009),  Retour &#224; Reims  (2010) donnent des exemples&#160;? Dans le premier cas, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;&#233;crivaine qui s&amp;rsquo;est faite sociologue, dans le second, c&amp;rsquo;est le sociologue qui s&amp;rsquo;est fait &#233;crivain. Voil&#224; qui conforte l&amp;rsquo;id&#233;e que la narration est capable de &quot;raconter ce qui d&amp;rsquo;ordinaire ne l&amp;rsquo;est pas&quot;, et mieux encore, que &quot;c&amp;rsquo;est &#224; l&amp;rsquo;int&#233;rieur de ces r&#233;cits que l&amp;rsquo;on rep&#232;re les d&#233;placements insensibles de la question sociale&quot;. &#13;&#10; &quot;Un journal d&amp;rsquo;enqu&#234;te, c&amp;rsquo;est un tas de marchandises d&#233;charg&#233;es du dos de l&amp;rsquo;&#226;ne, et les choses les plus belles, les plus fragiles, cass&#233;es en morceaux. Poubelle&#160;? Non, bien s&#251;r, il faut essayer de les recoller&quot;. Recollage ou cr&#233;ation&#160;? Il faudrait &#234;tre &#233;crivain, et pas contrebandier de l&amp;rsquo;&#233;criture, disent-ils. Mais pour que de la connaissance sociologique advienne, ne doit-elle pas s&amp;rsquo;absenter un moment du r&#233;cit, afin de confronter, comparer, recoller, &#233;laborer et finalement construire une interpr&#233;tation - que seule une d&#233;monstration contraire pourrait contredire ou faire &#233;voluer&#160;? Que la sociologie soit litt&#233;raire parce qu&amp;rsquo;elle travaille avec la narration la fait-elle d&#233;choir comme science de la soci&#233;t&#233;&#160;? Le sociologue n&amp;rsquo;est pas un contrebandier de la narration quand il la prend au s&#233;rieux, il en joue autrement, nos deux auteurs y compris.&#160; &#13;&#10; Retour-retrouvailles, pour le meilleur et le pire, mais aussi retour-refondation, puisque le texte d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui institue celui d&amp;rsquo;hier en Archive. Retour-r&#233;p&#233;tition&#160;? Le m&#234;me sociologue &amp;ndash; et&#160; &#224; fortiori deux - ne se baigne jamais deux fois dans la m&#234;me eau.&#160; Ils ont vieilli, leurs enqu&#234;t&#233;s aussi. Trente ans, une g&#233;n&#233;ration&#160;: les b&#233;b&#233;s d&amp;rsquo;alors en ont eus &#224; leur tour, la mort a fauch&#233;, plus ou moins jeunes encore, une partie des adultes. Tout a chang&#233; et rien n&amp;rsquo;a chang&#233;. Le &quot;retour &#224; Elbeuf&#160;&quot; nous invite, sur cette lanc&#233;e, &#224; une ultime r&#233;flexion, celle du rapport entre le d&#233;sir de m&#233;moire &amp;ndash; la sienne, celle des autres que l&amp;rsquo;on cherche &#224; faire advenir &amp;ndash; et le vieillissement qui nous prend corps et &#226;me .  </description>
         <pubDate>05/14/12 16:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5751-que_sont_les_pauvres_devenus__ecrire_la_vie_des_autres_a_trente_ans_dintervalle.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p><em>* Cet article est accompagn&eacute; d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer dans le footer sous l'article.</em></p>
<p><br />
En couverture, sur la photo en noir et blanc, nos deux auteurs pas encore trentenaires tenant des gamins sur les genoux dans la salle &agrave; manger d&rsquo;un int&eacute;rieur ouvrier. En ouverture, cette question pr&eacute;texte&nbsp;: Pourquoi &eacute;crire encore sur les pauvres aujourd&rsquo;hui&nbsp;? Si la r&eacute;ponse tenait dans le suivi des tours et d&eacute;tours du changement social, et dans la pr&eacute;tention de l&rsquo;instruction d&rsquo;une pauvret&eacute; revisit&eacute;e, ou m&ecirc;me dans l&rsquo;identification du &quot;faisceau de changements&quot; survenus, ce serait trop simple et peut-&ecirc;tre d&eacute;cevant. Mais lorsque trente ans plus tard, le sociologue s&rsquo;avise de revenir sur son terrain, le lecteur doit savoir qu&rsquo;un retour peut en cacher bien d&rsquo;autres. C&rsquo;est, en effet, vers d&rsquo;autres questionnements que l&rsquo;enqu&ecirc;te nous conduit.&nbsp;</p>
<p class="p1">Certes, dans l&rsquo;avant comme dans l&rsquo;apr&egrave;s, c&rsquo;est bien de pauvret&eacute; qu&rsquo;il s&rsquo;agit. Et plus &eacute;paisse et d&eacute;sesp&eacute;rante, sans doute, aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;hier, m&ecirc;me si des droits sont acquis et des savoir-vivre perfectionn&eacute;s. Hier les Ecameaux, en bordure de Seine, Normandie, une cit&eacute; de transit, &agrave; l&rsquo;&eacute;cart des m&eacute;tropoles de Rouen et du Havre, &quot;Blanchard&quot; pour les sociologues qui ont choisi ce pseudo, &quot;Chicago&quot; ou &quot;la zone&quot; pour les habitants de la ville voisine. Le texte, publi&eacute; au Seuil en 1984 sous le titre &quot;L&rsquo;Argent des pauvres&quot;, est devenu &quot;l&rsquo;Archive&quot; plac&eacute; en fin d&rsquo;ouvrage mais in extenso.&nbsp; Aujourd&rsquo;hui le retour est d&rsquo;abord un choc. La pauvret&eacute; s&rsquo;est comme fig&eacute;e sur place, la ville a perdu depuis les ann&eacute;es 1970 15% de ses habitants et quarante-cinq de ses caf&eacute;s. Des rues enti&egrave;res trou&eacute;es d&rsquo;immeubles visiblement d&eacute;serts, un paradis pour squatteurs que m&ecirc;me les squatteurs ont d&eacute;sert&eacute;. La banque sociale nomm&eacute;e CAF est une institution bien plus importante que la municipalit&eacute;. Alors qu'hier, les marchands ambulants montaient &agrave; l&rsquo;assaut de la place les jours de march&eacute;, &quot;il ne reste aujourd&rsquo;hui que quatre camelots de v&ecirc;tements, un boucher, un poissonnier, un marchand d&rsquo;huile&quot;&nbsp;: entre hier et aujourd&rsquo;hui, &quot;ce d&eacute;calage est impressionnant&quot;. Sur fond d&rsquo;an&eacute;mie, la &quot;machine &agrave; laver les pauvres&quot;, au gr&eacute; des destructions et des r&eacute;habilitations, reloge pour mieux d&eacute;loger. Entre 1980 et 2010, les questions des sociologues sont chang&eacute;, mais pas les r&eacute;ponses. Aux Ecameaux, on demandait&nbsp;: &quot;comment tu es arriv&eacute; l&agrave;&nbsp;?&quot;, dans les HLM fatigu&eacute;s o&ugrave; ont &eacute;t&eacute; relog&eacute;es les familles de la cit&eacute; de transit d&eacute;truite, on demande&nbsp;en 2010 : &quot;comment tu en es parti&nbsp;?&quot;. En un demi-si&egrave;cle, &quot;les familles endett&eacute;es ont connu cinq expulsions (&hellip;) les traces de ces brutalit&eacute;s sont visibles dans les r&eacute;cits, dans l&rsquo;esprit et sur les corps. Habiter n&rsquo;a jamais &eacute;t&eacute; possible&quot;. Les sociologues ont retrouv&eacute; la trace de certains de leurs Blanchardins. Les perdus de vue le sont parce que fondus dans le paysage &ndash; &quot;disparus, &eacute;clips&eacute;s, partis &agrave; la cloche de bois, sans adresse&hellip;&quot; ou au contraire parce qu&rsquo;ils auront pris soin de brouiller les pistes, mais de ceux-l&agrave;, on con&ccedil;oit qu&rsquo;il ne soit pas question ici. Les faits divers sordides confirment en n&eacute;gatif ce que la r&eacute;ussite signifie&nbsp;: avoir r&eacute;ussi &agrave; s&rsquo;arracher. C&rsquo;est pourquoi le v&eacute;ritable clivage ne se passe pas entre la classe moyenne et les prol&eacute;taires, mais au sein m&ecirc;me de ce dernier groupe. Les &quot;stabilisateurs&quot; que sont les droits et les minima sociaux (CMU, RSA) sont, dans la temp&ecirc;te, des recours indispensables.</p>
<p class="p1">Hier comme aujourd&rsquo;hui, le m&ecirc;me choix des auteurs pour le mode narratif, d&rsquo;o&ugrave; le statut d&rsquo;Archive attribu&eacute; au premier texte. Hier, il s&rsquo;agissait d&rsquo;&eacute;crire le r&eacute;cit au quotidien, avec un regard neutre <i>et</i> engag&eacute;, d&rsquo;une attention sans rel&acirc;che et laissant toute sa place &agrave; un autre que l&rsquo;on veut faire parler.&nbsp; Les deux sociologues ont cherch&eacute; les enfants de ceux-l&agrave;, et les vieux encore d&eacute;sireux de raconter (beaucoup ont claqu&eacute; la porte au nez des importuns) comme Jeanine, &acirc;g&eacute;e de 75 ans, grand-m&egrave;re au fait de tout sur chacun, ou Michelle, qui prend les sociologues &agrave; t&eacute;moin de sa longue bataille pour r&eacute;cup&eacute;rer la garde de son petit-fils. Au fil des r&eacute;cits, des photos et des lettres sorties des tiroirs pour l&rsquo;occasion, on voit les familles se faire et se d&eacute;faire, les liens &eacute;clater et se recomposer dans la violence subie et la violence port&eacute;e, dont celle des institutions mena&ccedil;ant tous les jours&nbsp;: retrait du permis pour conduite en &eacute;tat d&rsquo;ivresse (&quot;privation qui s&rsquo;est &eacute;lev&eacute;e ces derni&egrave;res ann&eacute;es au rang de v&eacute;ritable ph&eacute;nom&egrave;ne social&quot;), suppression des allocations et des droits.&nbsp; A travers les r&eacute;cits, les sc&egrave;nes se peuplent, les portraits se peaufinent, les personnes apparaissent&nbsp;; le r&eacute;el est l&agrave;, servi par une &eacute;criture &agrave; l&rsquo;&eacute;coute de m&eacute;moires incertaines et de r&eacute;cits circulaires. Pourtant, d&rsquo;une enqu&ecirc;te &agrave; l&rsquo;autre, le regret s&rsquo;est amplifi&eacute;&nbsp;: n&rsquo;&ecirc;tre que des &quot;contrebandiers de l&rsquo;&eacute;criture&quot;, et non de vrais &eacute;crivains qui, seuls, auraient pu rendre ce r&eacute;el dans toute sa densit&eacute;.&nbsp;&nbsp;<br />
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C&rsquo;est que le retour est aussi celui du sociologue sur lui-m&ecirc;me et sa pratique. L&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t de l&rsquo;enqu&ecirc;te tient encore &agrave; cela, &agrave; cet espace trac&eacute; en pointill&eacute; par des constats convergents. Si l&rsquo;Etat providence perfectionne, en ce d&eacute;but du 21<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle,&nbsp;&quot;sa machine &agrave; produire des <i>je-raconte-ma-vie-pour-obtenir-une-aide&quot;</i>, il faut bien que cette injonction &agrave; faire &eacute;tat de son intimit&eacute; (voir les dossiers de demande d&rsquo;HLM, de demande de RSA, de demande d&rsquo;allocations en tous genre, qui produisent tous cette exhibition de soi) se double d&rsquo;une capacit&eacute;, m&ecirc;me s&rsquo;il n&rsquo;en constitue pas la seule source, d&rsquo;un d&eacute;sir d&rsquo;autobiographie et donc d&rsquo;une <i>r&eacute;&eacute;criture</i> de soi, ce qui est fort diff&eacute;rent. &quot;La r&eacute;flexivit&eacute; a pris de l&rsquo;ampleur&quot;, indiquent les auteurs qui pr&eacute;cisent la congruence avec le &quot;d&eacute;sir de normalit&eacute;&quot;&nbsp; - lequel serait &agrave; l&rsquo;origine de la fluidit&eacute; des confidences faites au sociologue&nbsp;: &quot;Les archives personnelles, les dossiers fait &agrave; la maison, les &eacute;critures forment un nouveau continent d&rsquo;expression de soi&quot;. Que devient, d&egrave;s lors, l&rsquo;&eacute;criture &quot;sociologique&quot; du sociologue, puisque les acteurs acc&egrave;dent, de plus en plus nombreux, &agrave; une mise en forme d&eacute;sirable, pour eux-m&ecirc;mes et pour les t&eacute;moins, de leur propre histoire&nbsp;? Les subalternes peuvent-ils enfin parler, pour reprendre l&rsquo;interrogation lancinante de G.C. Spivak &ndash; &agrave; laquelle n&rsquo;oublions pas que la r&eacute;ponse fut n&eacute;gative. L&rsquo;av&egrave;nement de l&rsquo;&eacute;criture, g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e,&nbsp;&quot;D&rsquo;autres vies que la mienne&quot; (pour reprendre le titre des sc&egrave;nes de la vie d&rsquo;autrui d&rsquo;Emmanuel Carr&egrave;re, 2009), embrassera-il aussi le projet d&rsquo;&eacute;criture sociologique de soi, dont les livres d&rsquo;Annie Ernaux, <i>Les Ann&eacute;es</i> (2008) ou de Didier Eribon (2009), <i>Retour &agrave; Reims</i> (2010) donnent des exemples&nbsp;? Dans le premier cas, c&rsquo;est l&rsquo;&eacute;crivaine qui s&rsquo;est faite sociologue, dans le second, c&rsquo;est le sociologue qui s&rsquo;est fait &eacute;crivain. Voil&agrave; qui conforte l&rsquo;id&eacute;e que la narration est capable de &quot;raconter ce qui d&rsquo;ordinaire ne l&rsquo;est pas&quot;, et mieux encore, que &quot;c&rsquo;est &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur de ces r&eacute;cits que l&rsquo;on rep&egrave;re les d&eacute;placements insensibles de la question sociale&quot;.</p>
<p class="p1">&quot;Un journal d&rsquo;enqu&ecirc;te, c&rsquo;est un tas de marchandises d&eacute;charg&eacute;es du dos de l&rsquo;&acirc;ne, et les choses les plus belles, les plus fragiles, cass&eacute;es en morceaux. Poubelle&nbsp;? Non, bien s&ucirc;r, il faut essayer de les recoller&quot;. Recollage ou cr&eacute;ation&nbsp;? Il faudrait &ecirc;tre &eacute;crivain, et pas contrebandier de l&rsquo;&eacute;criture, disent-ils. Mais pour que de la connaissance sociologique advienne, ne doit-elle pas s&rsquo;absenter un moment du r&eacute;cit, afin de confronter, comparer, recoller, &eacute;laborer et finalement construire une interpr&eacute;tation - que seule une d&eacute;monstration contraire pourrait contredire ou faire &eacute;voluer&nbsp;? Que la sociologie soit litt&eacute;raire parce qu&rsquo;elle travaille avec la narration la fait-elle d&eacute;choir comme science de la soci&eacute;t&eacute;&nbsp;? Le sociologue n&rsquo;est pas un contrebandier de la narration quand il la prend au s&eacute;rieux, il en joue autrement, nos deux auteurs y compris.&nbsp;</p>
<p class="p4">Retour-retrouvailles, pour le meilleur et le pire, mais aussi retour-refondation, puisque le texte d&rsquo;aujourd&rsquo;hui institue celui d&rsquo;hier en Archive. Retour-r&eacute;p&eacute;tition&nbsp;? Le m&ecirc;me sociologue &ndash; et&nbsp; &agrave; fortiori deux - ne se baigne jamais deux fois dans la m&ecirc;me eau.&nbsp; Ils ont vieilli, leurs enqu&ecirc;t&eacute;s aussi. Trente ans, une g&eacute;n&eacute;ration&nbsp;: les b&eacute;b&eacute;s d&rsquo;alors en ont eus &agrave; leur tour, la mort a fauch&eacute;, plus ou moins jeunes encore, une partie des adultes. Tout a chang&eacute; et rien n&rsquo;a chang&eacute;. Le &quot;retour &agrave; Elbeuf&nbsp;&quot; nous invite, sur cette lanc&eacute;e, &agrave; une ultime r&eacute;flexion, celle du rapport entre le d&eacute;sir de m&eacute;moire &ndash; la sienne, celle des autres que l&rsquo;on cherche &agrave; faire advenir &ndash; et le vieillissement qui nous prend corps et &acirc;me<span class="s1">.</span></p> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Comprendre le capitalisme japonais</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5813-comprendre_le_capitalisme_japonais.htm</link>
         <description> De France, lorsqu'on &#233;voque le n&#233;olib&#233;ralisme, les exemples britannique ou am&#233;ricain sont souvent mis en avant. L'exemple japonais peut para&#238;tre incongru. Et pourtant, le Japon est le pays de l'OCDE qui a connu la plus grande mont&#233;e des in&#233;galit&#233;s en raison de la d&#233;r&#233;glementation du march&#233; du travail, de la mont&#233;e de l'emploi pr&#233;caire &amp;ndash; 40% de la population active aujourd'hui &amp;ndash; et d'une mise au pas des syndicats &amp;ndash; avec la privatisation de secteurs de lutte comme le rail ou la poste. Autre domaine o&#249; l'Archipel est en avance dans ce processus n&#233;olib&#233;ral, l'&#233;cole. Les universit&#233;s sont aujourd'hui pour la plupart priv&#233;es, les frais d'inscriptions exorbitants et surtout, comme dans aucun autre pays, le savoir se vend comme une marchandise &#224; grand coup de campagnes de publicit&#233;s racoleuses promettant un avenir radieux pour les futurs dipl&#244;m&#233;s. R&#233;sultat, le niveau g&#233;n&#233;ral ne cesse de chuter. &#13;&#10;  Lib&#233;ralisation, privatisations&#160;: un choix id&#233;ologique  &#13;&#10; &#13;&#10;L'histoire du n&#233;olib&#233;ralisme au Japon d&#233;bute avec le Premier ministre NAKASONE Yasuhiro (1982-1987), ami personnel de Ronald Reagan. Celui-ci, par choix id&#233;ologique et alors que l'&#233;conomie japonaise ne conna&#238;t pas de dysfonctionnements majeurs, d&#233;cide &#224; partir de 1982 de lib&#233;raliser les march&#233;s financiers. Cela a pour cons&#233;quence, en 1991, de plonger le Japon dans une crise financi&#232;re et &#233;conomique dont il n'est sorti qu'en 2004 avant de replonger avec la crise de 2007 1 . Pour S&#233;bastien Lechevalier, les politiques n&#233;olib&#233;rales n'auraient en fait &#233;t&#233; en aucune fa&#231;on une solution &#224; la crise. Au contraire, &#171;&#160;c'est bien la d&#233;r&#233;glementation des ann&#233;es 1980 qui a provoqu&#233; l'entr&#233;e en crise&#160;&#187; 2  &#13;&#10; &#13;&#10;S'ensuit dans ces ann&#233;es 1980, une s&#233;rie de privatisations de plusieurs grandes compagnies publiques. L'op&#233;rateur de t&#233;l&#233;communication  Nippon Telegraph and Telephone  (NTT) ouvre la danse avec sa privatisation en 1984, op&#233;r&#233;e sans encombre gr&#226;ce &#224; la complicit&#233; du syndicat  Zendentsu , qui l'approuve. Il en est autrement de la compagnie ferroviaire  Japanese National Railways  (JNR), o&#249; les syndicats  Kokur&#244;  et  S&#244;hy&#244;  sont fermement oppos&#233;s &#224; la privatisation. Nakasone n'a d'ailleurs jamais cach&#233; que l'op&#233;ration visait &#224; briser les reins de ces deux p&#244;les du syndicalisme de lutte. La purge auquel se livre la compagnie apr&#232;s sa privatisation provoque la mort du syndicalisme de lutte au Japon, laissant libre cours aux r&#233;formes &#224; venir. &#171;&#160;Du fait de la privatisation, &#233;crit Lechevalier, 73 000 employ&#233;s ont perdu leur emploi. Le nombre de membres du Kokuro passe de 187 000 en 1987 &#224; 44 000 apr&#232;s la privatisation. De nombreux salari&#233;s sont renvoy&#233;s (ou &#171;&#160;non r&#233;embauch&#233;s&#160;&#187;) &#224; l'issue de ce processus.&#160;&#187; 3  &#13;&#10; Le syndicat S&#244;hy&#244; s'&#233;croule, entra&#238;nant dans sa chute le Parti socialiste japonais quelques ann&#233;es plus tard. C'est la fin du syndicalisme de lutte et de pratiques radicales comme la gr&#232;ve. S'ensuit en effet &#171;&#160;la fusion de presque tous les syndicats en un vaste rassemblement peu puissant, le  Rengo , en novembre 1987&#160;&#187; 4 . Les syndicats se retrouvent alors &#171;&#160;unifi&#233;s mais incapables d'entreprendre des actions radicales&#160;&#187; 5 . C'est la victoire du syndicalisme de cogestion, dont la raison d'&#234;tre semble &#234;tre de donner une l&#233;gitimit&#233; aux politiques n&#233;olib&#233;rales. &#13;&#10;  Une &#233;volution sp&#233;cifique du capitalisme japonais  &#13;&#10; &#13;&#10;Cependant, dans la foul&#233;e, l'avanc&#233;e du n&#233;olib&#233;ralisme conna&#238;t une pause de presque dix ans, ce qui fait dire &#224; S&#233;bastien Lechevalier qu'il s'agit plus d'une &#171;&#160;transition n&#233;olib&#233;rale&#160;&#187; que d'une v&#233;ritable &#171;&#160;r&#233;volution n&#233;olib&#233;rale&#160;&#187;. Cette pause s'explique par l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; du parti de droite au pouvoir, le Parti lib&#233;ral-d&#233;mocrate (PLD), o&#249; les conservateurs qui d&#233;fendent le mod&#232;le japonais d'apr&#232;s-guerre sont nombreux. &#13;&#10; &#13;&#10;Mais &#224; partir de 1996, une nouvelle phase n&#233;olib&#233;rale d&#233;bute. Elle na&#238;t de la rencontre entre des id&#233;es - port&#233;es &#224; bout de bras par la presse, du quotidien &#233;conomique  Nihon Keizai Shimbun  au quotidien de centre-gauche  Asahi Shimbun  - avec une nouvelle g&#233;n&#233;ration de politiciens. Koizumi Jun'ichir&#244;, d&#233;sign&#233; Premier ministre en 2005, en est l'incarnation parfaite, avec son combat au sein du PLD pour la privatisation de la poste. &#13;&#10; &#13;&#10;S'inscrivant dans le courant de la diversit&#233; des capitalismes, l'auteur pr&#233;cise que cette phase transitoire serait en voie d'ach&#232;vement, que le capitalisme japonais arrive dans une nouvelle forme fig&#233;e. Cependant, le capitalisme japonais garde ses sp&#233;cificit&#233;s et reste diff&#233;rent du capitalisme anglo-saxon ou europ&#233;en. Par exemple, le Japon conserve une r&#233;glementation tr&#232;s stricte dans le domaine de la sant&#233;&#160;: le prix des consultations ne peut jamais d&#233;passer celui fix&#233; par l'assurance-maladie et l&amp;rsquo;&#201;tat fixe chaque ann&#233;e le prix des m&#233;dicaments, qui baisse automatiquement en fonction de leur anciennet&#233;. 6  D'o&#249; la crainte de certains, d'une ouverture du march&#233; de la sant&#233; aux assurances am&#233;ricaines dans le cadre du  Partenariat trans-pacifique  (TPP). &#13;&#10;  D&#233;r&#233;glementation du march&#233; du travail et emploi des femmes  &#13;&#10; &#13;&#10;Le contrat social n&#233; dans l'apr&#232;s-guerre garantissait &#224; la plupart des travailleurs l'emploi &#224; vie, une formation permanente et une garantie de progression du salaire en fonction de l'anciennet&#233;. C'est sur cette base que les Japonais s'impliqu&#232;rent dans leurs entreprises en non en vertu de soi-disant valeurs confuc&#233;ennes. La d&#233;r&#233;glementation du march&#233; du travail fait voler en &#233;clat cette relation entre les travailleurs et leurs entreprises. L'emploi pr&#233;caire ne cesse d'augmenter dans les ann&#233;es 1990 jusqu'&#224; atteindre 30% de la population active en 2009, puis 40% en 2011. Le mod&#232;le classique ne dispara&#238;t pas pour les employ&#233;s des grandes entreprises mais un dualisme du march&#233; du travail de plus en plus important appara&#238;t. &#13;&#10; &#13;&#10;Les femmes sont les premi&#232;res touch&#233;es par cette politique en faveur de l'emploi pr&#233;caire. En effet, contrairement &#224; une id&#233;e re&#231;ue, les Japonaises travaillent et c'est l'un des m&#233;rites de ce livre que de le rappeler. Leur vie professionnelle est cependant en dents de scie ou plus pr&#233;cis&#233;ment forme une courbe en M. Apr&#232;s une premi&#232;re phase o&#249; le nombre de femmes occupant un emploi augmente, s'ensuit une diminution apr&#232;s la naissance du premier enfant puis un retour pour quelques ann&#233;es sur le march&#233; du travail une fois les enfants arriv&#233;s &#224; l'&#226;ge adulte. En cons&#233;quence de cette carri&#232;re sacrifi&#233;e, la plupart des femmes sont condamn&#233;es aux petits boulots, du lyc&#233;e &#224; la retraite. Face &#224; cette situation, elles sont de plus en plus nombreuses &#224; refuser de sacrifier leur vie professionnelle, d'o&#249; un taux de natalit&#233; tr&#232;s bas et  la d&#233;mographie la plus vieillissante au monde . &#13;&#10;  &#192;     la pointe dans la marchandisation du savoir  &#13;&#10; &#13;&#10;Le syst&#232;me &#233;ducatif japonais n'a pas &#233;chapp&#233; aux politiques inspir&#233;es par l'id&#233;ologie n&#233;olib&#233;rale  7 . Le Japon est aujourd'hui le pays o&#249; le processus de marchandisation du savoir est le plus avanc&#233;. D'o&#249; l'id&#233;e de consacrer &#224; cette question un chapitre sp&#233;cifique 8 . Comme souvent, la premi&#232;re amorce de r&#233;forme n&#233;olib&#233;rale se fait en douceur via un &#171;&#160;assouplissement&#160;&#187; des programmes qui passe par la semaine de cinq jours et la simplification des cours, le  yutori ky&#244;iku , litt&#233;ralement &#171;&#160;une &#233;ducation qui laisse du temps&#160;&#187;. La deuxi&#232;me phase d&#233;bute en 2000 avec la suppression de la carte scolaire qui permet de mettre en concurrence les &#233;tablissements entre eux, une concurrence favoris&#233;e &#233;galement par la d&#233;centralisation budg&#233;taire. En termes plus brefs, l&amp;rsquo;&#201;tat se d&#233;sengage peu &#224; peu, laissant la place &#224; un secteur priv&#233; qui ne cesse de cro&#238;tre. Pour parfaire le tout, une r&#233;forme en 2004 lance un processus de privatisation progressive des universit&#233;s nationales. &#13;&#10; &#13;&#10;La premi&#232;re cons&#233;quence est l'augmentation continue de la fr&#233;quentation des  juku , ces &#233;coles priv&#233;es dispensant des cours compl&#233;mentaires le soir ou le week-end. Ce &#171;&#160;syst&#232;me des juku&#160;&#187; serait selon l'auteur, &#171;&#160;un v&#233;ritable laboratoire du marketing appliqu&#233; &#224; l'enseignement, dont on ne trouve nulle part l'&#233;quivalent, m&#234;me dans les pays anglo-saxons. 9 . Autre cons&#233;quence d&#233;sastreuse, l'augmentation des frais d'inscriptions &#224; l'universit&#233;, obligeant les familles japonaises &#224; s'endetter. Pour les auteurs, cette lib&#233;ralisation de l'&#233;ducation constitue en d&#233;finitive une &#171;&#160;rupture historique avec le syst&#232;me de 1947 qui garantissait aux &#233;l&#232;ves l'&#233;galit&#233; des chances (au moins th&#233;oriquement)&#160;&#187; 10 . &#13;&#10;  Explosion des in&#233;galit&#233;s sociales&#160;   &#13;&#10; &#13;&#10;C'est cependant l'explosion des in&#233;galit&#233;s sociales qui est la cons&#233;quence la plus visible de ces trente ann&#233;es de politiques n&#233;olib&#233;rales. Selon une enqu&#234;te de l'OCDE de 2006 cit&#233;e par l'auteur, &#171;&#160;les in&#233;galit&#233;s de salaires ont d&#233;pass&#233; la moyenne de l'OCDE et ont connu la plus forte croissance des pays d&#233;velopp&#233;s&#160;&#187;  11 . Alors que dans les ann&#233;es 1970, plus de 90% de la population avait le sentiment d'appartenir &#224; une &#171;&#160;nouvelle classe moyenne&#160;&#187; ( shin ch&#251;kan taish&#251; ), l'expression de &#171;&#160;soci&#233;t&#233; in&#233;galitaire&#160;&#187; est devenue aujourd'hui courante 12 . C'est en 2001 qu'est publi&#233; le livre Soci&#233;t&#233; in&#233;galitaire ( fuby&#244;d&#244; shakai ) du sociologue SAT&#212; Toshiki, qui impose dans le d&#233;bat public cette expression&#160;. &#13;&#10; &#13;&#10;Dans les ann&#233;es 2000, ces in&#233;galit&#233;s sont devenues de plus en plus en visibles. Le nombre de clochards, ph&#233;nom&#232;ne marginal jusque l&#224;, n'a cess&#233; d'augmenter, sans qu'aucune politique n'ait &#233;t&#233; d&#233;cid&#233;e &#224; leur &#233;gard. Dans tous les parcs des grandes villes sont donc apparus des abris de fortune construits de bric et de broc et recouverts de b&#226;ches bleues. Les passages souterrains de la gare de Shinjuku deviennent chaque nuit de v&#233;ritables dortoirs improvis&#233;s o&#249; des hommes et des femmes dorment &#224; m&#234;me le sol, sur des cartons. Autre ph&#233;nom&#232;ne, l'&#233;mergence de  freeters  &amp;ndash; jeunes pr&#233;caires &amp;ndash; et NEETs sur lequel Lechevalier revient bri&#232;vement. Pour lui, d&#233;crire cette mont&#233;e des in&#233;galit&#233;s est essentielle &#224; la compr&#233;hension jusqu'&#224; son aboutissement de toute politique visant &#224; la lib&#233;ralisation des march&#233;s. &#171;&#160;Cette trajectoire d'un pays qui &#233;tait l'un des plus &#233;galitaires dans les ann&#233;es 1970 et qui est devenu l'un des plus in&#233;galitaires aujourd'hui constitue le c&amp;oelig;ur de l'ouvrage et des le&#231;ons &#224; tirer de l&amp;rsquo;exp&#233;rience japonaise.&#160;&#187; 13  &#13;&#10;  L'illusion de l'alternance de 2009  &#13;&#10; &#13;&#10;Les Japonais n'ont cependant pas &#233;t&#233; insensibles &#224; cette &#233;volution et un recentrage sur la gauche s'est op&#233;r&#233; peu &#224; peu. 2008 fut en quelque sorte une pr&#233;misse de ce changement. Contre toute attente, la publication d'un petit ouvrage de la litt&#233;rature prol&#233;tarienne des ann&#233;es 1930, &#171;&#160;Le Bateau-usine&#160;&#187; ( Kanik&#244;sen ), conna&#238;t un succ&#232;s tr&#232;s important, &#224; l'instar de ce qu'a connu la France avec  Indignez-vous . 14  La presse japonaise s'empare de ce sujet et cherche &#224; comprendre les motivations des jeunes lecteurs. A leur grande stupeur, on d&#233;couvre que la g&#233;n&#233;ration des jeunes Japonais pr&#233;caris&#233;s se reconna&#238;t dans les conditions de travail des ouvriers du roman. La m&#234;me ann&#233;e, le Parti communiste japonais renoue avec la jeunesse, avec plusieurs milliers d'adh&#233;sions. &#13;&#10; &#13;&#10;En 2009, apr&#232;s plus de 50 ans de domination, le parti au pouvoir c&#232;de la place au Parti d&#233;mocrate japonais (PDJ). Dot&#233; d'un programme tr&#232;s progressiste pour le Japon, il constitue un espoir pour la population. Quelques mesures sociales sont mises en &amp;oelig;uvre comme la cr&#233;ation d'allocations familiales ou l'extension du seikatsu hogo, le RSA japonais. Mais rapidement, l'application des mesures s'arr&#234;te et la diff&#233;rence avec le PLD devient de plus en plus t&#233;nue. L'auteur ne semble d'ailleurs se faire gu&#232;re d'illusion sur la capacit&#233; du PDJ &#224; poursuivre la mise en place de r&#233;formes n&#233;olib&#233;rales. &#171;&#160;La fin de la s&#233;quence n&#233;olib&#233;rale n'est pas encore &#233;crite. Si la crise budg&#233;taire devait d&#233;boucher sur une crise de paiement &#224; la grecque, alors le Japon serait contraint d'appliquer les recettes n&#233;olib&#233;rales de la r&#233;forme structurelle.&#160;&#187; 15  Les &#233;v&#233;nements r&#233;cents semblent lui donner raison. En r&#233;ponse &#224; une exigence du FMI, le parti au pouvoir s'appr&#234;te &#224;  faire voter une loi pour le doublement de la taxe sur la consommation . Et l'auteur de se demander &#171;&#160;si les &#233;lections de 2009 constituent une vraie alternance [&amp;hellip;] ou bien si Koizumi peut affirmer, &#224; l'instar de Thatcher &#224; propos de Blair, que le Parti d&#233;mocrate de Hatoyama, Ozawa et Kan est sa plus grande r&#233;ussite.&#160;&#187; 16 .   Notes :  1 - Pour une description en d&#233;tails de la crise des ann&#233;es 1990, cf. Jean-Marie Bouissou,  Quand les sumos apprennent &#224; danser. La fin du mod&#232;le japonais , Fayard, 2003 2 - S&#233;bastien Lechevalier,  La grande transformation du capitalisme japonais , Presses de Sciences Po, Paris, 2011, p.96 3 - Ibid., p. 119 4 - p. 120 5 - Idem 6 - p. 230 7 - pour une description du syst&#232;me &#233;ducatif japonais, cf. Mathieu Gaul&#232;ne, &#171; Japon : Un r&#233;gime scolaire s&#233;v&#232;re &#187;,  Le Monde de l&amp;rsquo;&#233;ducation , 15 d&#233;cembre 2010 8 - Arnaud Nanta, &#171;&#160;Quel syst&#232;me &#233;ducatif dans un monde n&#233;olib&#233;ral&#160;?&#160;&#187;,  Ibid. , p.239-262 9 - p. 258 10 - p. 261 11 - p. 212 12 - Masaru Kaneko, &#171;&#160;Egalit&#233; et in&#233;galit&#233;s dans la soci&#233;t&#233; japonaise d'apr&#232;s-guerre&#160;&#187;,  Le Japon contemporain , Fayard, Paris, 2007, p.265-280 13 - p.230 14 - Le livre a dans la foul&#233;e &#233;tait traduit en fran&#231;ais: Kobayashi Takiji,  Le Bateau-usine , &#233;ditions Yago, 2010 15 - p. 140 16 - p. 85 </description>
         <pubDate>05/14/12 15:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5813-comprendre_le_capitalisme_japonais.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>De France, lorsqu'on &eacute;voque le n&eacute;olib&eacute;ralisme, les exemples britannique ou am&eacute;ricain sont souvent mis en avant. L'exemple japonais peut para&icirc;tre incongru. Et pourtant, le Japon est le pays de l'OCDE qui a connu la plus grande mont&eacute;e des in&eacute;galit&eacute;s en raison de la d&eacute;r&eacute;glementation du march&eacute; du travail, de la mont&eacute;e de l'emploi pr&eacute;caire &ndash; 40% de la population active aujourd'hui &ndash; et d'une mise au pas des syndicats &ndash; avec la privatisation de secteurs de lutte comme le rail ou la poste. Autre domaine o&ugrave; l'Archipel est en avance dans ce processus n&eacute;olib&eacute;ral, l'&eacute;cole. Les universit&eacute;s sont aujourd'hui pour la plupart priv&eacute;es, les frais d'inscriptions exorbitants et surtout, comme dans aucun autre pays, le savoir se vend comme une marchandise &agrave; grand coup de campagnes de publicit&eacute;s racoleuses promettant un avenir radieux pour les futurs dipl&ocirc;m&eacute;s. R&eacute;sultat, le niveau g&eacute;n&eacute;ral ne cesse de chuter.</p>
<p><strong>Lib&eacute;ralisation, privatisations&nbsp;: un choix id&eacute;ologique</strong><br />
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L'histoire du n&eacute;olib&eacute;ralisme au Japon d&eacute;bute avec le Premier ministre NAKASONE Yasuhiro (1982-1987), ami personnel de Ronald Reagan. Celui-ci, par choix id&eacute;ologique et alors que l'&eacute;conomie japonaise ne conna&icirc;t pas de dysfonctionnements majeurs, d&eacute;cide &agrave; partir de 1982 de lib&eacute;raliser les march&eacute;s financiers. Cela a pour cons&eacute;quence, en 1991, de plonger le Japon dans une crise financi&egrave;re et &eacute;conomique dont il n'est sorti qu'en 2004 avant de replonger avec la crise de 2007<sup>1</sup>. Pour S&eacute;bastien Lechevalier, les politiques n&eacute;olib&eacute;rales n'auraient en fait &eacute;t&eacute; en aucune fa&ccedil;on une solution &agrave; la crise. Au contraire, &laquo;&nbsp;c'est bien la d&eacute;r&eacute;glementation des ann&eacute;es 1980 qui a provoqu&eacute; l'entr&eacute;e en crise&nbsp;&raquo;<sup>2</sup><br />
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S'ensuit dans ces ann&eacute;es 1980, une s&eacute;rie de privatisations de plusieurs grandes compagnies publiques. L'op&eacute;rateur de t&eacute;l&eacute;communication <em>Nippon Telegraph and Telephone</em> (NTT) ouvre la danse avec sa privatisation en 1984, op&eacute;r&eacute;e sans encombre gr&acirc;ce &agrave; la complicit&eacute; du syndicat<em> Zendentsu</em>, qui l'approuve. Il en est autrement de la compagnie ferroviaire <em>Japanese National Railways</em> (JNR), o&ugrave; les syndicats <em>Kokur&ocirc;</em> et <em>S&ocirc;hy&ocirc;</em> sont fermement oppos&eacute;s &agrave; la privatisation. Nakasone n'a d'ailleurs jamais cach&eacute; que l'op&eacute;ration visait &agrave; briser les reins de ces deux p&ocirc;les du syndicalisme de lutte. La purge auquel se livre la compagnie apr&egrave;s sa privatisation provoque la mort du syndicalisme de lutte au Japon, laissant libre cours aux r&eacute;formes &agrave; venir. &laquo;&nbsp;Du fait de la privatisation, &eacute;crit Lechevalier, 73 000 employ&eacute;s ont perdu leur emploi. Le nombre de membres du Kokuro passe de 187 000 en 1987 &agrave; 44 000 apr&egrave;s la privatisation. De nombreux salari&eacute;s sont renvoy&eacute;s (ou &laquo;&nbsp;non r&eacute;embauch&eacute;s&nbsp;&raquo;) &agrave; l'issue de ce processus.&nbsp;&raquo;<sup>3</sup></p>
<p>Le syndicat S&ocirc;hy&ocirc; s'&eacute;croule, entra&icirc;nant dans sa chute le Parti socialiste japonais quelques ann&eacute;es plus tard. C'est la fin du syndicalisme de lutte et de pratiques radicales comme la gr&egrave;ve. S'ensuit en effet &laquo;&nbsp;la fusion de presque tous les syndicats en un vaste rassemblement peu puissant, le <em>Rengo</em>, en novembre 1987&nbsp;&raquo;<sup>4</sup>. Les syndicats se retrouvent alors &laquo;&nbsp;unifi&eacute;s mais incapables d'entreprendre des actions radicales&nbsp;&raquo;<sup>5</sup>. C'est la victoire du syndicalisme de cogestion, dont la raison d'&ecirc;tre semble &ecirc;tre de donner une l&eacute;gitimit&eacute; aux politiques n&eacute;olib&eacute;rales.</p>
<p><strong>Une &eacute;volution sp&eacute;cifique du capitalisme japonais</strong><br />
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Cependant, dans la foul&eacute;e, l'avanc&eacute;e du n&eacute;olib&eacute;ralisme conna&icirc;t une pause de presque dix ans, ce qui fait dire &agrave; S&eacute;bastien Lechevalier qu'il s'agit plus d'une &laquo;&nbsp;transition n&eacute;olib&eacute;rale&nbsp;&raquo; que d'une v&eacute;ritable &laquo;&nbsp;r&eacute;volution n&eacute;olib&eacute;rale&nbsp;&raquo;. Cette pause s'explique par l'h&eacute;t&eacute;rog&eacute;n&eacute;it&eacute; du parti de droite au pouvoir, le Parti lib&eacute;ral-d&eacute;mocrate (PLD), o&ugrave; les conservateurs qui d&eacute;fendent le mod&egrave;le japonais d'apr&egrave;s-guerre sont nombreux.<br />
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Mais &agrave; partir de 1996, une nouvelle phase n&eacute;olib&eacute;rale d&eacute;bute. Elle na&icirc;t de la rencontre entre des id&eacute;es - port&eacute;es &agrave; bout de bras par la presse, du quotidien &eacute;conomique<em> Nihon Keizai Shimbun</em> au quotidien de centre-gauche <em>Asahi Shimbun</em> - avec une nouvelle g&eacute;n&eacute;ration de politiciens. Koizumi Jun'ichir&ocirc;, d&eacute;sign&eacute; Premier ministre en 2005, en est l'incarnation parfaite, avec son combat au sein du PLD pour la privatisation de la poste.<br />
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S'inscrivant dans le courant de la diversit&eacute; des capitalismes, l'auteur pr&eacute;cise que cette phase transitoire serait en voie d'ach&egrave;vement, que le capitalisme japonais arrive dans une nouvelle forme fig&eacute;e. Cependant, le capitalisme japonais garde ses sp&eacute;cificit&eacute;s et reste diff&eacute;rent du capitalisme anglo-saxon ou europ&eacute;en. Par exemple, le Japon conserve une r&eacute;glementation tr&egrave;s stricte dans le domaine de la sant&eacute;&nbsp;: le prix des consultations ne peut jamais d&eacute;passer celui fix&eacute; par l'assurance-maladie et l&rsquo;&Eacute;tat fixe chaque ann&eacute;e le prix des m&eacute;dicaments, qui baisse automatiquement en fonction de leur anciennet&eacute;.<sup>6</sup> D'o&ugrave; la crainte de certains, d'une ouverture du march&eacute; de la sant&eacute; aux assurances am&eacute;ricaines dans le cadre du <a href="http://www.nonfiction.fr/article-5155-tpp__le_japon_sapprete_a_sacrifier_son_agriculture.htm">Partenariat trans-pacifique</a> (TPP).</p>
<p><strong>D&eacute;r&eacute;glementation du march&eacute; du travail et emploi des femmes</strong><br />
<br />
Le contrat social n&eacute; dans l'apr&egrave;s-guerre garantissait &agrave; la plupart des travailleurs l'emploi &agrave; vie, une formation permanente et une garantie de progression du salaire en fonction de l'anciennet&eacute;. C'est sur cette base que les Japonais s'impliqu&egrave;rent dans leurs entreprises en non en vertu de soi-disant valeurs confuc&eacute;ennes. La d&eacute;r&eacute;glementation du march&eacute; du travail fait voler en &eacute;clat cette relation entre les travailleurs et leurs entreprises. L'emploi pr&eacute;caire ne cesse d'augmenter dans les ann&eacute;es 1990 jusqu'&agrave; atteindre 30% de la population active en 2009, puis 40% en 2011. Le mod&egrave;le classique ne dispara&icirc;t pas pour les employ&eacute;s des grandes entreprises mais un dualisme du march&eacute; du travail de plus en plus important appara&icirc;t.<br />
<br />
Les femmes sont les premi&egrave;res touch&eacute;es par cette politique en faveur de l'emploi pr&eacute;caire. En effet, contrairement &agrave; une id&eacute;e re&ccedil;ue, les Japonaises travaillent et c'est l'un des m&eacute;rites de ce livre que de le rappeler. Leur vie professionnelle est cependant en dents de scie ou plus pr&eacute;cis&eacute;ment forme une courbe en M. Apr&egrave;s une premi&egrave;re phase o&ugrave; le nombre de femmes occupant un emploi augmente, s'ensuit une diminution apr&egrave;s la naissance du premier enfant puis un retour pour quelques ann&eacute;es sur le march&eacute; du travail une fois les enfants arriv&eacute;s &agrave; l'&acirc;ge adulte. En cons&eacute;quence de cette carri&egrave;re sacrifi&eacute;e, la plupart des femmes sont condamn&eacute;es aux petits boulots, du lyc&eacute;e &agrave; la retraite. Face &agrave; cette situation, elles sont de plus en plus nombreuses &agrave; refuser de sacrifier leur vie professionnelle, d'o&ugrave; un taux de natalit&eacute; tr&egrave;s bas et <a href="http://japon-gekokujo.over-blog.com/article-au-japon-une-journee-des-enfants-sans-enfants-104669957.html">la d&eacute;mographie la plus vieillissante au monde</a>.</p>
<p><strong>&Agrave;</strong><strong> </strong><strong>la pointe dans la marchandisation du savoir</strong><br />
<br />
Le syst&egrave;me &eacute;ducatif japonais n'a pas &eacute;chapp&eacute; aux politiques inspir&eacute;es par l'id&eacute;ologie n&eacute;olib&eacute;rale <sup>7</sup>. Le Japon est aujourd'hui le pays o&ugrave; le processus de marchandisation du savoir est le plus avanc&eacute;. D'o&ugrave; l'id&eacute;e de consacrer &agrave; cette question un chapitre sp&eacute;cifique<sup>8</sup>. Comme souvent, la premi&egrave;re amorce de r&eacute;forme n&eacute;olib&eacute;rale se fait en douceur via un &laquo;&nbsp;assouplissement&nbsp;&raquo; des programmes qui passe par la semaine de cinq jours et la simplification des cours, le <em>yutori ky&ocirc;iku</em>, litt&eacute;ralement &laquo;&nbsp;une &eacute;ducation qui laisse du temps&nbsp;&raquo;. La deuxi&egrave;me phase d&eacute;bute en 2000 avec la suppression de la carte scolaire qui permet de mettre en concurrence les &eacute;tablissements entre eux, une concurrence favoris&eacute;e &eacute;galement par la d&eacute;centralisation budg&eacute;taire. En termes plus brefs, l&rsquo;&Eacute;tat se d&eacute;sengage peu &agrave; peu, laissant la place &agrave; un secteur priv&eacute; qui ne cesse de cro&icirc;tre. Pour parfaire le tout, une r&eacute;forme en 2004 lance un processus de privatisation progressive des universit&eacute;s nationales.<br />
<br />
La premi&egrave;re cons&eacute;quence est l'augmentation continue de la fr&eacute;quentation des<em> juku</em>, ces &eacute;coles priv&eacute;es dispensant des cours compl&eacute;mentaires le soir ou le week-end. Ce &laquo;&nbsp;syst&egrave;me des juku&nbsp;&raquo; serait selon l'auteur, &laquo;&nbsp;un v&eacute;ritable laboratoire du marketing appliqu&eacute; &agrave; l'enseignement, dont on ne trouve nulle part l'&eacute;quivalent, m&ecirc;me dans les pays anglo-saxons.<sup>9</sup>. Autre cons&eacute;quence d&eacute;sastreuse, l'augmentation des frais d'inscriptions &agrave; l'universit&eacute;, obligeant les familles japonaises &agrave; s'endetter. Pour les auteurs, cette lib&eacute;ralisation de l'&eacute;ducation constitue en d&eacute;finitive une &laquo;&nbsp;rupture historique avec le syst&egrave;me de 1947 qui garantissait aux &eacute;l&egrave;ves l'&eacute;galit&eacute; des chances (au moins th&eacute;oriquement)&nbsp;&raquo;<sup>10</sup>.</p>
<p><strong>Explosion des in&eacute;galit&eacute;s sociales&nbsp; </strong><br />
<br />
C'est cependant l'explosion des in&eacute;galit&eacute;s sociales qui est la cons&eacute;quence la plus visible de ces trente ann&eacute;es de politiques n&eacute;olib&eacute;rales. Selon une enqu&ecirc;te de l'OCDE de 2006 cit&eacute;e par l'auteur, &laquo;&nbsp;les in&eacute;galit&eacute;s de salaires ont d&eacute;pass&eacute; la moyenne de l'OCDE et ont connu la plus forte croissance des pays d&eacute;velopp&eacute;s&nbsp;&raquo; <sup>11</sup>. Alors que dans les ann&eacute;es 1970, plus de 90% de la population avait le sentiment d'appartenir &agrave; une &laquo;&nbsp;nouvelle classe moyenne&nbsp;&raquo; (<em>shin ch&ucirc;kan taish&ucirc;</em>), l'expression de &laquo;&nbsp;soci&eacute;t&eacute; in&eacute;galitaire&nbsp;&raquo; est devenue aujourd'hui courante<sup>12</sup>. C'est en 2001 qu'est publi&eacute; le livre Soci&eacute;t&eacute; in&eacute;galitaire (<em>fuby&ocirc;d&ocirc; shakai</em>) du sociologue SAT&Ocirc; Toshiki, qui impose dans le d&eacute;bat public cette expression&nbsp;.<br />
<br />
Dans les ann&eacute;es 2000, ces in&eacute;galit&eacute;s sont devenues de plus en plus en visibles. Le nombre de clochards, ph&eacute;nom&egrave;ne marginal jusque l&agrave;, n'a cess&eacute; d'augmenter, sans qu'aucune politique n'ait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute;e &agrave; leur &eacute;gard. Dans tous les parcs des grandes villes sont donc apparus des abris de fortune construits de bric et de broc et recouverts de b&acirc;ches bleues. Les passages souterrains de la gare de Shinjuku deviennent chaque nuit de v&eacute;ritables dortoirs improvis&eacute;s o&ugrave; des hommes et des femmes dorment &agrave; m&ecirc;me le sol, sur des cartons. Autre ph&eacute;nom&egrave;ne, l'&eacute;mergence de <em>freeters</em> &ndash; jeunes pr&eacute;caires &ndash; et NEETs sur lequel Lechevalier revient bri&egrave;vement. Pour lui, d&eacute;crire cette mont&eacute;e des in&eacute;galit&eacute;s est essentielle &agrave; la compr&eacute;hension jusqu'&agrave; son aboutissement de toute politique visant &agrave; la lib&eacute;ralisation des march&eacute;s. &laquo;&nbsp;Cette trajectoire d'un pays qui &eacute;tait l'un des plus &eacute;galitaires dans les ann&eacute;es 1970 et qui est devenu l'un des plus in&eacute;galitaires aujourd'hui constitue le c&oelig;ur de l'ouvrage et des le&ccedil;ons &agrave; tirer de l&rsquo;exp&eacute;rience japonaise.&nbsp;&raquo;<sup>13</sup></p>
<p><strong>L'illusion de l'alternance de 2009</strong><br />
<br />
Les Japonais n'ont cependant pas &eacute;t&eacute; insensibles &agrave; cette &eacute;volution et un recentrage sur la gauche s'est op&eacute;r&eacute; peu &agrave; peu. 2008 fut en quelque sorte une pr&eacute;misse de ce changement. Contre toute attente, la publication d'un petit ouvrage de la litt&eacute;rature prol&eacute;tarienne des ann&eacute;es 1930, &laquo;&nbsp;Le Bateau-usine&nbsp;&raquo; (<em>Kanik&ocirc;sen</em>), conna&icirc;t un succ&egrave;s tr&egrave;s important, &agrave; l'instar de ce qu'a connu la France avec <em>Indignez-vous</em>.<sup>14</sup> La presse japonaise s'empare de ce sujet et cherche &agrave; comprendre les motivations des jeunes lecteurs. A leur grande stupeur, on d&eacute;couvre que la g&eacute;n&eacute;ration des jeunes Japonais pr&eacute;caris&eacute;s se reconna&icirc;t dans les conditions de travail des ouvriers du roman. La m&ecirc;me ann&eacute;e, le Parti communiste japonais renoue avec la jeunesse, avec plusieurs milliers d'adh&eacute;sions.<br />
<br />
En 2009, apr&egrave;s plus de 50 ans de domination, le parti au pouvoir c&egrave;de la place au Parti d&eacute;mocrate japonais (PDJ). Dot&eacute; d'un programme tr&egrave;s progressiste pour le Japon, il constitue un espoir pour la population. Quelques mesures sociales sont mises en &oelig;uvre comme la cr&eacute;ation d'allocations familiales ou l'extension du seikatsu hogo, le RSA japonais. Mais rapidement, l'application des mesures s'arr&ecirc;te et la diff&eacute;rence avec le PLD devient de plus en plus t&eacute;nue. L'auteur ne semble d'ailleurs se faire gu&egrave;re d'illusion sur la capacit&eacute; du PDJ &agrave; poursuivre la mise en place de r&eacute;formes n&eacute;olib&eacute;rales. &laquo;&nbsp;La fin de la s&eacute;quence n&eacute;olib&eacute;rale n'est pas encore &eacute;crite. Si la crise budg&eacute;taire devait d&eacute;boucher sur une crise de paiement &agrave; la grecque, alors le Japon serait contraint d'appliquer les recettes n&eacute;olib&eacute;rales de la r&eacute;forme structurelle.&nbsp;&raquo;<sup>15</sup> Les &eacute;v&eacute;nements r&eacute;cents semblent lui donner raison. En r&eacute;ponse &agrave; une exigence du FMI, le parti au pouvoir s'appr&ecirc;te &agrave;<a href="http://japon-gekokujo.over-blog.com/article-les-japonais-aussi-vont-devoir-payer-pour-la-crise-88227611.html"> faire voter une loi pour le doublement de la taxe sur la consommation</a>. Et l'auteur de se demander &laquo;&nbsp;si les &eacute;lections de 2009 constituent une vraie alternance [&hellip;] ou bien si Koizumi peut affirmer, &agrave; l'instar de Thatcher &agrave; propos de Blair, que le Parti d&eacute;mocrate de Hatoyama, Ozawa et Kan est sa plus grande r&eacute;ussite.&nbsp;&raquo;<sup>16</sup>.</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Pour une description en d&eacute;tails de la crise des ann&eacute;es 1990, cf. Jean-Marie Bouissou, <em>Quand les sumos apprennent &agrave; danser. La fin du mod&egrave;le japonais</em>, Fayard, 2003<br />2 - S&eacute;bastien Lechevalier, <em>La grande transformation du capitalisme japonais</em>, Presses de Sciences Po, Paris, 2011, p.96<br />3 - Ibid., p. 119<br />4 - p. 120<br />5 - Idem<br />6 - p. 230<br />7 - pour une description du syst&egrave;me &eacute;ducatif japonais, cf. Mathieu Gaul&egrave;ne, &laquo; Japon : Un r&eacute;gime scolaire s&eacute;v&egrave;re &raquo;,<em> Le Monde de l&rsquo;&eacute;ducation</em>, 15 d&eacute;cembre 2010<br />8 - Arnaud Nanta, &laquo;&nbsp;Quel syst&egrave;me &eacute;ducatif dans un monde n&eacute;olib&eacute;ral&nbsp;?&nbsp;&raquo;,<em> Ibid.</em>, p.239-262<br />9 - p. 258<br />10 - p. 261<br />11 - p. 212<br />12 - Masaru Kaneko, &laquo;&nbsp;Egalit&eacute; et in&eacute;galit&eacute;s dans la soci&eacute;t&eacute; japonaise d'apr&egrave;s-guerre&nbsp;&raquo;, <em>Le Japon contemporain</em>, Fayard, Paris, 2007, p.265-280<br />13 - p.230<br />14 - Le livre a dans la foul&eacute;e &eacute;tait traduit en fran&ccedil;ais: Kobayashi Takiji, <em>Le Bateau-usine</em>, &eacute;ditions Yago, 2010<br />15 - p. 140<br />16 - p. 85<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Des classes et des reclassements</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5811-des_classes_et_des_reclassements.htm</link>
         <description> S&amp;rsquo;il y a bien quelque chose que le XXe si&#232;cle nous l&#232;gue du point de vue de la r&#233;flexion portant sur les classes sociales, c&amp;rsquo;est que les rapports sociaux de production ne sont pas simplement des rapports &#233;conomiques. La complexification de cette question est un des grands b&#233;n&#233;fices des recherches qui se sont donn&#233;es la peine d&amp;rsquo;organiser des mises en perspective pluridisciplinaires et qui ont tir&#233; profit des apports de concepts construits hors de l&amp;rsquo;&#233;conomie et de l&amp;rsquo;&#233;conomisme &#233;troit. Ainsi que des recherches qui ont permis de sortir un discours marxiste pr&#233;gnant de l&amp;rsquo;orni&#232;re du m&#233;canisme r&#233;ducteur de l&amp;rsquo;&#233;conomisme. Cela dit, sans oublier que les luttes sociales elles-m&#234;mes ont d&#233;stabilis&#233; ces &quot;savoirs&quot;. Outre le concept de rapport social, il est donc d&#233;sormais requis de compl&#233;ter la reconnaissance de l&amp;rsquo;existence des classes sociales par un grand nombre d&amp;rsquo;autres traits, provenant des questions symboliques et des questions id&#233;ologiques, en particulier. &#13;&#10; Sans doute fallait-il alors reprendre ce dossier global, celui des classes sociales, et produire de nouveaux ouvrages portant sur lui &#224; destination des jeunes g&#233;n&#233;rations, en les faisant profiter des savoirs moins m&#233;caniques dont les g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes ne disposaient pas. Il se pourrait alors que ces g&#233;n&#233;rations soient moins port&#233;es que leurs a&#238;n&#233;s &#224; quelques na&#239;vet&#233;s dommageables, en particulier sur le plan politique, ce qui expliquerait aussi qu&amp;rsquo;elles n&amp;rsquo;adh&#232;rent plus express&#233;ment aux m&#234;mes mythologies que dans la p&#233;riode ant&#233;rieure. &#13;&#10; Alain Bihr, professeur &#233;m&#233;rite de sociologie &#224; l&amp;rsquo;Universit&#233; de Franche-Comt&#233;, et r&#233;dacteur de nombreux ouvrages sur les questions concernant la notion de capital, nous offre ici une nouvelle synth&#232;se autour des concepts centraux de la th&#233;orie de Marx : rapport social, rapport capitaliste de production, lutte de classe et subjectivit&#233; des classes, pour ne lister ici que les t&#234;tes de chapitre de l&amp;rsquo;ouvrage, non sans pr&#233;ciser tout de m&#234;me que chaque chapitre rencontr&#233; d&#233;taille abondamment les encha&#238;nements conceptuels qui favorisent d&amp;rsquo;autant la compr&#233;hension de tel ou tel concept. Par exemple, le chapitre consacr&#233; aux rapports capitalistes de production s&amp;rsquo;&#233;panouit en trois sous-groupes : le concept m&#234;me de rapport de production, puis les sp&#233;cificit&#233;s des rapports capitalistes de production, enfin les rapports capitalistes de production con&#231;us comme matrice de la division de la soci&#233;t&#233; en classes sociales. &#13;&#10; On peut &#234;tre surpris, &#224; prime abord, par l&amp;rsquo;aspect marquant de la &quot;reprise&quot; que semble nous proposer cet ouvrage. A se reporter &#224; d&amp;rsquo;anciens manuels de marxisme ou &#224; des ouvrages publi&#233;s jadis, et la liste en serait longue comme chacun sait, on verrait se d&#233;ployer les m&#234;mes accentuations, des d&#233;marches qui ne semble pas avoir boug&#233; depuis longtemps, des corpus de r&#233;f&#233;rence en quelque sorte immuables. Reprise alors ? R&#233;p&#233;tition ? En v&#233;rit&#233;, si l&amp;rsquo;armature ne semble pas avoir pris le vent du large par rapport &#224; la vulgate ant&#233;rieure, l&amp;rsquo;auteur modifie tout de m&#234;me substantiellement le contenu du discours. Les approches ont profit&#233; des travaux conduits depuis des ann&#233;es en milieux plus universitaires, et la bibliographie est largement rafra&#238;chie. Elle reste cependant tr&#232;s concentr&#233;e encore sur les chercheurs marxistes, quoique pas exclusivement.  &#13;&#10; &#13;&#10;On peut se demander pourtant si la pr&#233;sentation du concept de classe sociale, ainsi r&#233;enferm&#233;e dans le marxisme (que l&amp;rsquo;auteur aurait pu au passage red&#233;finir, pour des g&#233;n&#233;rations devenues m&#233;fiantes devant quelques types de discours ou quelques discours typ&#233;s), ne souffre pas de deux d&#233;fauts. Le premier, celui d&amp;rsquo;oublier de rappeler que ce concept de classe n&amp;rsquo;est pas sp&#233;cifiquement marxiste. De toute mani&#232;re, &#224; lire correctement les textes anciens (Platon par exemple), chacun peut entrevoir l&amp;rsquo;existence de classes sociales dans de nombreuses soci&#233;t&#233;s et entendre le t&#233;moignage de leur existence (ou de la conscience de leur existence) dans des textes philosophiques produits d&#232;s l&amp;rsquo;Antiquit&#233;. Il n&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;ailleurs pas de textes de Marx qui r&#233;clament sur ce plan une pr&#233;s&#233;ance quelconque. Le second d&#233;faut d&#233;pend alors du premier. Pourquoi faut-il persister &#224; commencer un discours marxiste sur les classes sociales &#224; partir de la notion m&#234;me de classe, au lieu de commencer par les &quot;luttes de classes&quot;, cet autre concept qui, lui, fait l&amp;rsquo;originalit&#233; du marxisme, &#224; partir d&amp;rsquo;un h&#233;ritage plus proprement h&#233;g&#233;lien ? Autrement dit, si des groupes sociaux aux int&#233;r&#234;ts divergents sont r&#233;pertori&#233;s depuis longtemps, l&amp;rsquo;id&#233;e selon laquelle ce ne sont pas les classes qui font les luttes, mais les luttes de classes qui permettent d&amp;rsquo;identifier les classes et de rendre compte des logiques de domination, est seule &#224; apporter quelque chose &#224; la compr&#233;hension du devenir des soci&#233;t&#233;s &#224; partir du concept de classes sociales.  &#13;&#10; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;ailleurs ainsi con&#231;ue que la question des classes tend bien aussi vers une perspective politique, et que cette derni&#232;re perspective vient en avant de la sc&#232;ne sociale plut&#244;t que de rester en arri&#232;re-fond ou de servir de conclusion tardive. D&amp;rsquo;une certaine mani&#232;re, il y a lutte des classes pour autant que les classes ne sont pas des classes, entendues au sens de parties de la soci&#233;t&#233; regroupant (comme dans un coin ou une bo&#238;te) ceux qui ont les m&#234;mes int&#233;r&#234;ts. Les classes ne sont pas des sortes de partis qui auraient des qualit&#233;s intrins&#232;ques. Suivre ce fil conducteur, c&amp;rsquo;est prendre le risque d&amp;rsquo;une conclusion probl&#233;matique au sein de laquelle la lutte de classe serait uniquement une lutte entre des parties de la communaut&#233;. La conclusion &#224; tirer ne pourrait &#234;tre que celle-ci : alors le r&#233;sultat des luttes serait de pr&#233;server ladite communaut&#233;.  &#13;&#10; &#13;&#10;Or les classes, justement, par la lutte qui les constitue, ne forment pas des blocs de ce type, elles constituent des op&#233;rateurs de d&#233;stabilisation par rapport aux normes de la soci&#233;t&#233; de r&#233;f&#233;rence, et annoncent plus exactement une autre forme possible de la communaut&#233;. O&#249; l&amp;rsquo;on retrouve le point de d&#233;part de cette chronique : les classes ne sont pas d&#233;finissables en termes strictement &#233;conomiques. A cet &#233;gard, la partie proprement politique de cet ouvrage n&amp;rsquo;est pas assez cons&#233;quente, m&#234;me pour un ouvrage de sociologie.  &#13;&#10; &#13;&#10;Plus originale, en revanche, se trouve &#234;tre la conclusion qui &#233;tablit la pluralit&#233; des rapports sociaux et s&amp;rsquo;attache &#224; penser leur articulation. En marge de quelques usages non acad&#233;miques de termes (&quot;finitude&quot; des rapports sociaux ?), l&amp;rsquo;auteur veut &#233;voquer dans ce dernier moment de sa r&#233;flexion les rapports internationaux, puis les rapports de sexes et les rapports de g&#233;n&#233;rations. Il a &#233;videmment raison de souligner que l&amp;rsquo;&#233;tude de ces diff&#233;rents rapports et de leur articulation est devenue cruciale de nos jours, notamment afin d&amp;rsquo;analyser les principes de division, de hi&#233;rarchisation et de conflictualit&#233; au sein des soci&#233;t&#233;s contemporaines.  &#13;&#10; &#13;&#10;Mais en bon orthodoxie marxiste, c&amp;rsquo;est pour mieux conclure que &quot;dans le mode de production capitaliste, ce sont bien les rapports sociaux de production qui sont en position pr&#233;dominante &#224; l&amp;rsquo;&#233;gard de l&amp;rsquo;ensemble des autres rapports sociaux, rapports sociaux de classes et rapports internationaux tout comme rapports sociaux de sexes et rapports sociaux de g&#233;n&#233;rations&quot;. Il n&amp;rsquo;est pas certain que la dialectique marxiste soit si bien servie par le seul ajout, un peu attendu, selon lequel &quot;les seconds n&amp;rsquo;en disposent pas moins &#224; chaque fois d&amp;rsquo;une autonomie relative &#224; l&amp;rsquo;&#233;gard des premiers&quot;. Mais la dialectique ne fait pas partie de l&amp;rsquo;expos&#233;, si la c&#233;l&#232;bre &quot;premi&#232;re&quot; et &quot;derni&#232;re&quot; instance, elle, revient sur le tapis.  &#13;&#10; &#13;&#10;Enfin, &#224; l&amp;rsquo;horizon de ce genre de perspective, il nous semble que s&amp;rsquo;en profile une autre plus d&#233;licate &#224; reconna&#238;tre. Elle est celle de savoir si vraiment nos contemporains ont besoin qu&amp;rsquo;on leur prouve encore l&amp;rsquo;existence des classes et des luttes qui les font. En dehors de la question de savoir qui, alors, est susceptible de la leur r&#233;v&#233;ler (et de celle de savoir pourquoi il est toujours n&#233;cessaire de r&#233;v&#233;ler quelque chose au monde ou aux humains), il conviendrait de se demander si la question centrale de l&amp;rsquo;&#233;poque n&amp;rsquo;est pas plut&#244;t celle de savoir comment reconstituer d&amp;rsquo;autres modes de composition des forces et de la confiance que chacun peut avoir en ses propres forces politiques pour entreprendre le renouvellement des luttes. Sans doute la question des classes sociales y gagnerait en clart&#233;, disons en une autre clart&#233;.&#160; </description>
         <pubDate>05/14/12 11:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5811-des_classes_et_des_reclassements.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>S&rsquo;il y a bien quelque chose que le XXe si&egrave;cle nous l&egrave;gue du point de vue de la r&eacute;flexion portant sur les classes sociales, c&rsquo;est que les rapports sociaux de production ne sont pas simplement des rapports &eacute;conomiques. La complexification de cette question est un des grands b&eacute;n&eacute;fices des recherches qui se sont donn&eacute;es la peine d&rsquo;organiser des mises en perspective pluridisciplinaires et qui ont tir&eacute; profit des apports de concepts construits hors de l&rsquo;&eacute;conomie et de l&rsquo;&eacute;conomisme &eacute;troit. Ainsi que des recherches qui ont permis de sortir un discours marxiste pr&eacute;gnant de l&rsquo;orni&egrave;re du m&eacute;canisme r&eacute;ducteur de l&rsquo;&eacute;conomisme. Cela dit, sans oublier que les luttes sociales elles-m&ecirc;mes ont d&eacute;stabilis&eacute; ces &quot;savoirs&quot;. Outre le concept de rapport social, il est donc d&eacute;sormais requis de compl&eacute;ter la reconnaissance de l&rsquo;existence des classes sociales par un grand nombre d&rsquo;autres traits, provenant des questions symboliques et des questions id&eacute;ologiques, en particulier.</p>
<p>Sans doute fallait-il alors reprendre ce dossier global, celui des classes sociales, et produire de nouveaux ouvrages portant sur lui &agrave; destination des jeunes g&eacute;n&eacute;rations, en les faisant profiter des savoirs moins m&eacute;caniques dont les g&eacute;n&eacute;rations pr&eacute;c&eacute;dentes ne disposaient pas. Il se pourrait alors que ces g&eacute;n&eacute;rations soient moins port&eacute;es que leurs a&icirc;n&eacute;s &agrave; quelques na&iuml;vet&eacute;s dommageables, en particulier sur le plan politique, ce qui expliquerait aussi qu&rsquo;elles n&rsquo;adh&egrave;rent plus express&eacute;ment aux m&ecirc;mes mythologies que dans la p&eacute;riode ant&eacute;rieure.</p>
<p>Alain Bihr, professeur &eacute;m&eacute;rite de sociologie &agrave; l&rsquo;Universit&eacute; de Franche-Comt&eacute;, et r&eacute;dacteur de nombreux ouvrages sur les questions concernant la notion de capital, nous offre ici une nouvelle synth&egrave;se autour des concepts centraux de la th&eacute;orie de Marx : rapport social, rapport capitaliste de production, lutte de classe et subjectivit&eacute; des classes, pour ne lister ici que les t&ecirc;tes de chapitre de l&rsquo;ouvrage, non sans pr&eacute;ciser tout de m&ecirc;me que chaque chapitre rencontr&eacute; d&eacute;taille abondamment les encha&icirc;nements conceptuels qui favorisent d&rsquo;autant la compr&eacute;hension de tel ou tel concept. Par exemple, le chapitre consacr&eacute; aux rapports capitalistes de production s&rsquo;&eacute;panouit en trois sous-groupes : le concept m&ecirc;me de rapport de production, puis les sp&eacute;cificit&eacute;s des rapports capitalistes de production, enfin les rapports capitalistes de production con&ccedil;us comme matrice de la division de la soci&eacute;t&eacute; en classes sociales.</p>
<p>On peut &ecirc;tre surpris, &agrave; prime abord, par l&rsquo;aspect marquant de la &quot;reprise&quot; que semble nous proposer cet ouvrage. A se reporter &agrave; d&rsquo;anciens manuels de marxisme ou &agrave; des ouvrages publi&eacute;s jadis, et la liste en serait longue comme chacun sait, on verrait se d&eacute;ployer les m&ecirc;mes accentuations, des d&eacute;marches qui ne semble pas avoir boug&eacute; depuis longtemps, des corpus de r&eacute;f&eacute;rence en quelque sorte immuables. Reprise alors ? R&eacute;p&eacute;tition ? En v&eacute;rit&eacute;, si l&rsquo;armature ne semble pas avoir pris le vent du large par rapport &agrave; la vulgate ant&eacute;rieure, l&rsquo;auteur modifie tout de m&ecirc;me substantiellement le contenu du discours. Les approches ont profit&eacute; des travaux conduits depuis des ann&eacute;es en milieux plus universitaires, et la bibliographie est largement rafra&icirc;chie. Elle reste cependant tr&egrave;s concentr&eacute;e encore sur les chercheurs marxistes, quoique pas exclusivement. <br />
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On peut se demander pourtant si la pr&eacute;sentation du concept de classe sociale, ainsi r&eacute;enferm&eacute;e dans le marxisme (que l&rsquo;auteur aurait pu au passage red&eacute;finir, pour des g&eacute;n&eacute;rations devenues m&eacute;fiantes devant quelques types de discours ou quelques discours typ&eacute;s), ne souffre pas de deux d&eacute;fauts. Le premier, celui d&rsquo;oublier de rappeler que ce concept de classe n&rsquo;est pas sp&eacute;cifiquement marxiste. De toute mani&egrave;re, &agrave; lire correctement les textes anciens (Platon par exemple), chacun peut entrevoir l&rsquo;existence de classes sociales dans de nombreuses soci&eacute;t&eacute;s et entendre le t&eacute;moignage de leur existence (ou de la conscience de leur existence) dans des textes philosophiques produits d&egrave;s l&rsquo;Antiquit&eacute;. Il n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas de textes de Marx qui r&eacute;clament sur ce plan une pr&eacute;s&eacute;ance quelconque. Le second d&eacute;faut d&eacute;pend alors du premier. Pourquoi faut-il persister &agrave; commencer un discours marxiste sur les classes sociales &agrave; partir de la notion m&ecirc;me de classe, au lieu de commencer par les &quot;luttes de classes&quot;, cet autre concept qui, lui, fait l&rsquo;originalit&eacute; du marxisme, &agrave; partir d&rsquo;un h&eacute;ritage plus proprement h&eacute;g&eacute;lien ? Autrement dit, si des groupes sociaux aux int&eacute;r&ecirc;ts divergents sont r&eacute;pertori&eacute;s depuis longtemps, l&rsquo;id&eacute;e selon laquelle ce ne sont pas les classes qui font les luttes, mais les luttes de classes qui permettent d&rsquo;identifier les classes et de rendre compte des logiques de domination, est seule &agrave; apporter quelque chose &agrave; la compr&eacute;hension du devenir des soci&eacute;t&eacute;s &agrave; partir du concept de classes sociales. <br />
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C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ainsi con&ccedil;ue que la question des classes tend bien aussi vers une perspective politique, et que cette derni&egrave;re perspective vient en avant de la sc&egrave;ne sociale plut&ocirc;t que de rester en arri&egrave;re-fond ou de servir de conclusion tardive. D&rsquo;une certaine mani&egrave;re, il y a lutte des classes pour autant que les classes ne sont pas des classes, entendues au sens de parties de la soci&eacute;t&eacute; regroupant (comme dans un coin ou une bo&icirc;te) ceux qui ont les m&ecirc;mes int&eacute;r&ecirc;ts. Les classes ne sont pas des sortes de partis qui auraient des qualit&eacute;s intrins&egrave;ques. Suivre ce fil conducteur, c&rsquo;est prendre le risque d&rsquo;une conclusion probl&eacute;matique au sein de laquelle la lutte de classe serait uniquement une lutte entre des parties de la communaut&eacute;. La conclusion &agrave; tirer ne pourrait &ecirc;tre que celle-ci : alors le r&eacute;sultat des luttes serait de pr&eacute;server ladite communaut&eacute;. <br />
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Or les classes, justement, par la lutte qui les constitue, ne forment pas des blocs de ce type, elles constituent des op&eacute;rateurs de d&eacute;stabilisation par rapport aux normes de la soci&eacute;t&eacute; de r&eacute;f&eacute;rence, et annoncent plus exactement une autre forme possible de la communaut&eacute;. O&ugrave; l&rsquo;on retrouve le point de d&eacute;part de cette chronique : les classes ne sont pas d&eacute;finissables en termes strictement &eacute;conomiques. A cet &eacute;gard, la partie proprement politique de cet ouvrage n&rsquo;est pas assez cons&eacute;quente, m&ecirc;me pour un ouvrage de sociologie. <br />
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Plus originale, en revanche, se trouve &ecirc;tre la conclusion qui &eacute;tablit la pluralit&eacute; des rapports sociaux et s&rsquo;attache &agrave; penser leur articulation. En marge de quelques usages non acad&eacute;miques de termes (&quot;finitude&quot; des rapports sociaux ?), l&rsquo;auteur veut &eacute;voquer dans ce dernier moment de sa r&eacute;flexion les rapports internationaux, puis les rapports de sexes et les rapports de g&eacute;n&eacute;rations. Il a &eacute;videmment raison de souligner que l&rsquo;&eacute;tude de ces diff&eacute;rents rapports et de leur articulation est devenue cruciale de nos jours, notamment afin d&rsquo;analyser les principes de division, de hi&eacute;rarchisation et de conflictualit&eacute; au sein des soci&eacute;t&eacute;s contemporaines. <br />
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Mais en bon orthodoxie marxiste, c&rsquo;est pour mieux conclure que &quot;dans le mode de production capitaliste, ce sont bien les rapports sociaux de production qui sont en position pr&eacute;dominante &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de l&rsquo;ensemble des autres rapports sociaux, rapports sociaux de classes et rapports internationaux tout comme rapports sociaux de sexes et rapports sociaux de g&eacute;n&eacute;rations&quot;. Il n&rsquo;est pas certain que la dialectique marxiste soit si bien servie par le seul ajout, un peu attendu, selon lequel &quot;les seconds n&rsquo;en disposent pas moins &agrave; chaque fois d&rsquo;une autonomie relative &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des premiers&quot;. Mais la dialectique ne fait pas partie de l&rsquo;expos&eacute;, si la c&eacute;l&egrave;bre &quot;premi&egrave;re&quot; et &quot;derni&egrave;re&quot; instance, elle, revient sur le tapis. <br />
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Enfin, &agrave; l&rsquo;horizon de ce genre de perspective, il nous semble que s&rsquo;en profile une autre plus d&eacute;licate &agrave; reconna&icirc;tre. Elle est celle de savoir si vraiment nos contemporains ont besoin qu&rsquo;on leur prouve encore l&rsquo;existence des classes et des luttes qui les font. En dehors de la question de savoir qui, alors, est susceptible de la leur r&eacute;v&eacute;ler (et de celle de savoir pourquoi il est toujours n&eacute;cessaire de r&eacute;v&eacute;ler quelque chose au monde ou aux humains), il conviendrait de se demander si la question centrale de l&rsquo;&eacute;poque n&rsquo;est pas plut&ocirc;t celle de savoir comment reconstituer d&rsquo;autres modes de composition des forces et de la confiance que chacun peut avoir en ses propres forces politiques pour entreprendre le renouvellement des luttes. Sans doute la question des classes sociales y gagnerait en clart&eacute;, disons en une autre clart&eacute;.&nbsp;</p> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Conflits et opinion</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5809-conflits_et_opinion.htm</link>
         <description> C&amp;rsquo;est &#224; travers les diff&#233;rents conflits que l&amp;rsquo;on peut &#233;tudier des  configurations d&amp;rsquo;opinion et de politisation de diff&#233;rents milieux  sociaux et ce d&#232;s la fin du Moyen &#194;ge. &#13;&#10; Cet ouvrage collectif retranscrit les th&#233;matiques qui ont &#233;t&#233; abord&#233;es lors du colloque du mois de mai 2009 &#224; l&amp;rsquo;universit&#233; du Maine. Durant trois jours, vingt-cinq historiens se sont int&#233;ress&#233;s au concept d&amp;rsquo; &#171;&#160;opinion&#160;&#187; et de&#160;&#171; politisation&#160;&#187; &#224; travers le prisme du conflit et ce dans une perspective diachronique allant du Moyen &#194;ge au d&#233;but du XXe si&#232;cle. Ceci &#233;tant, les auteurs mettent en avant des invariants historiques que l&amp;rsquo;ont peut observer lorsque l&amp;rsquo;on appr&#233;hende l&amp;rsquo;analyse de l&amp;rsquo;opinion et de son expression. Il faut donc entreprendre le pr&#233;sent ouvrage dans sa globalit&#233; tout en consid&#233;rant que la lecture de chacun des articles se suffit &#224; elle-m&#234;me. N&#233;anmoins, la contextualisation socio-culturelle des modalit&#233;s d&amp;rsquo;expression d&amp;rsquo;une opinion est n&#233;cessaire pour une intelligibilit&#233; du discours historique. C&amp;rsquo;est ce que rappellent les auteurs qui ont co-dirig&#233; l&amp;rsquo;ouvrage en introduction et en conclusion. &#13;&#10; Ce colloque a eu pour m&#233;rite d&amp;rsquo;aborder un espace europ&#233;en divers, qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agisse de l&amp;rsquo;analyse des conflits &#224; Florence &#224; la fin du XIVe si&#232;cle entre les diff&#233;rentes &#233;lites 1  ; la manipulation des esprits par le duc du Palatinat-Neubourg pour servir ses propres int&#233;r&#234;ts lorsque ce dernier se convertit au catholicisme le 25 mai 1614 dans le contexte des troubles de religion qui embras&#232;rent l&amp;rsquo;Europe 2  ; la naissance de l&amp;rsquo;opinion en Angleterre au XVIIe si&#232;cle ou encore la politique mesur&#233;e de la censure men&#233;e par le tsar russe pour &#171;&#160;contenir&#160;&#187; des oreilles susceptibles d&amp;rsquo;&#234;tre s&#233;duites par les id&#233;es r&#233;volutionnaires de l&amp;rsquo;&#233;poque avec notamment ce que l&amp;rsquo;on a appel&#233; &#171;&#160;les &#233;v&#232;nements&#160;&#187; de 1905 3 . &#13;&#10; Pour autant, quelque soit la p&#233;riode, la construction d&amp;rsquo;une&#160;&#171; opinion&#160;&#187; est l&amp;rsquo;affaire des dominants. Et pour cause, seuls les princes, les &#233;lites, quelles soient nobiliaires, urbaines ou religieuses, non seulement, savent manier l&amp;rsquo;art du discours et la transmission de l&amp;rsquo;information &#233;crite mais d&#233;tiennent surtout un pouvoir manifeste qui permet un encardement des populations. Ces &#233;lites, &#224; l&amp;rsquo;image du roi d&amp;rsquo;Angleterre et du roi de France qui contr&#244;lent la presse &#233;crite naissante dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du XVIIe si&#232;cle, supervisent le processus de la &#171;&#160;publicisation&#160;&#187; des &#233;crits notamment apr&#232;s la Glorieuse R&#233;volution qui a raviv&#233; les tensions entre les deux royaumes 4 . &#13;&#10; N&#233;anmoins, un certain nombre d&amp;rsquo;articles nous r&#233;v&#232;lent que l&amp;rsquo;opinion concerne &#233;galement les plus humbles. Loin de constituer un r&#233;ceptacle dont les agissements sont mall&#233;ables au gr&#233; des puissants, l&amp;rsquo;historien Mickael Braddick rappellent le d&#233;veloppement des nouvelles solidarit&#233;s bas&#233;es sur des valeurs et des croyances communes dans les campagnes anglaises pendant les guerres civiles 5 . La diffusion des journaux, des pamphlets et des tracts conditionnent l&amp;rsquo;expression de l&amp;rsquo;individu en tant qu&amp;rsquo;acteur social. Les p&#233;titions, un exemple de ce que l&amp;rsquo;on appelle les &#171;&#160;popular politics&#160;&#187; dans l&amp;rsquo;historiographie de l&amp;rsquo;Angleterre corroborent cette pr&#233;gnance de l&#160;&amp;rsquo; &#171;&#160;opinion populaire&#160;&#187; 6  .  &#13;&#10; Cette culture politique de l&amp;rsquo;opinion publique est encore plus manifeste aux Etats Unis. En effet, Nicolas Barreyre nous rappelle que la victoire pr&#233;sidentielle des d&#233;mocrates de 1872 n&amp;rsquo;a &#233;t&#233; possible qu&#160;&amp;rsquo;avec une utilisation fine de l&amp;rsquo;opinion publique &#224; travers les journaux &#171;&#160;ind&#233;pendants&#160;&#187; et leur directeur 7  .  &#13;&#10; Sur les vingt-cinq articles, on ne peut attribuer aux populations domin&#233;es une prise en main totale de l&amp;rsquo;&#233;laboration de leur opinion. Ici, la question du rapport de force le justifie. L&amp;rsquo;historien Georges Bernard le rappelle dans son article intitul&#233; &#171; Religion et &#171;&#160;popular politics&#160;&#187; sous les premiers Tudors&#160;&#187; : lorsque Henri VIII rompt avec Rome, aucune place n&amp;rsquo;est laiss&#233;e &#224; la n&#233;gociation. Les m&#233;nagements des opinions trouvent leurs limites face &#224; un pouvoir intransigeant 8  .  &#13;&#10; Le rapport que les &#233;lites entretiennent avec le &#171;&#160;peuple&#160;&#187; est ambivalent : parfois courtis&#233;, il est une arme redoutable de pression pour l&amp;rsquo;adversaire. C&amp;rsquo;est ainsi que Don Juan Jos&#233; d&amp;rsquo;Autriche d&#233;fend l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t des habitants du royaume de Castille en &#233;voquant la lourdeur des ponctions fiscales &#224; laquelle il rem&#233;dierait une fois au pouvoir &#224; la place du favori Nithard soutenu par la reine 9 . De la m&#234;me mani&#232;re, le procureur du parlement de Rennes Louis-Ren&#233; de Caradeuc de La Chalotais, au prise avec l&amp;rsquo;&#201;tat centralisateur, se veut le d&#233;fenseur des libert&#233;s des provinces notamment en mati&#232;re fiscale et r&#233;dige des  M&#233;moires  pour que le &#171;&#160;public&#160;&#187; appuie son combat face au pouvoir royal 10 . &#13;&#10; L&amp;rsquo;opinion, entendue comme un ph&#233;nom&#232;ne collectif a toujours &#233;t&#233; une colonne sur laquelle les puissants se sont appuy&#233;s. Mais les protagonistes de ce m&#234;me appui sont tout autant mis &#224; l&amp;rsquo;&#233;cart en ce sens qu&amp;rsquo;ils peuvent rapidement se r&#233;v&#233;ler incontr&#244;lables. En effet, le caract&#232;re versatile du &#171;&#160;peuple&#160;&#187; et de ses agissements a souvent &#233;t&#233; une des craintes majeures des tenants du pouvoir. L&amp;rsquo;opinion est bruyante, elle s&amp;rsquo;exprime de fa&#231;on d&#233;sordonn&#233;e. Il n&amp;rsquo;est pas anodin de constater que le terme d&amp;rsquo; &#171;&#160;opinion&#160;&#187; soit utilis&#233; pour d&#233;signer les hommes qui ont choisi de se convertir au protestantisme. Nicolas Le Roux nous rappelle dans son article 11  les propos de Ronsard dans son  Discours des mis&#232;res de ce temps ; il qualifie l&amp;rsquo; &#171;&#160;Opinion&#160;&#187; de &#171;&#160;peste du genre humain&#160;&#187;. Derri&#232;re ces attributions, on retrouve toute la structure de la soci&#233;t&#233; m&#233;di&#233;vale fond&#233;e sur une logique d&amp;rsquo;in&#233;galit&#233;, d&amp;rsquo;ordre o&#249; les puissants dominent au premier rang desquels le roi, adoub&#233; du sceau de droit divin. &#13;&#10; Pour autant, ce colloque et la structure de l&amp;rsquo;ouvrage laissent entrevoir l&amp;rsquo;&#233;mergence de nouveaux enjeux li&#233;s &#224; la question de l&amp;rsquo; &#171;&#160;opinion&#160;&#187; et de ses modalit&#233;s d&amp;rsquo;expression avec la rupture cons&#233;cutive &#224; la r&#233;volution de l&amp;rsquo;imprim&#233; et la g&#233;n&#233;ralisation du support de l&amp;rsquo;&#233;crit qui lui est inh&#233;rent sous forme de pamphlets, libelles ou encore de journaux. Les intervenants du colloque remettent en cause le paradigme habermassien de l&amp;rsquo;espace public et  de facto  de l&amp;rsquo;&#233;mergence de l&amp;rsquo;opinion propre &#224; un milieu social en particulier &#224; savoir la bourgeoisie europ&#233;enne de la seconde moiti&#233; du XVIIIe si&#232;cle 12 . L&amp;rsquo;opinion et sa traduction dans un quelconque espace ne se limitent pas &#224; une r&#233;alit&#233; exclusivement discursive Il existe des configurations d&amp;rsquo;opinions qui se cristallisent lors des situations conflictuelles qu&amp;rsquo;il faut contextualiser selon l&amp;rsquo;espace. En cela, la r&#233;flexion collective dudit colloque appuie la remise en cause de la th&#232;se habermassienne de l&amp;rsquo;espace public dont un autre ouvrage collectif, dirig&#233; par Pattrick Boucheron et Nicolas Offenstadt, a fait un objet d&amp;rsquo;analyse historique r&#233;cemment 13 .  &#13;&#10; Cet ouvrage collectif a le m&#233;rite d &amp;lsquo;apporter un &#233;clairage historique sur le concept aujourd&amp;rsquo;hui galvaud&#233; d&amp;rsquo;&#171;&#160;opinion&#160;&#187; et encourage &#224; un approfondissement de la question &#224; travers le prisme d&amp;rsquo;une histoire du ressenti des acteurs sociaux..   Notes :  1 - Sandro Landi, &#171; Opinions et conflits. Une relecture des  Histoires de Florence   ( Istorie fiorentine ) de Machiavel&#160;&#187; 2 - Claire Gantet, &#171;&#160;Secret, publics et jugements politiques : la conversion de Wolfgang-Guillaume de Palatinat-Neubourg ( 1613-1614)&#160;&#187; 3 - Benjamin Guichard, &#171;&#160;La censure et la bataille de l&amp;rsquo;opinion en Russie apr&#232;s la r&#233;volution de 1905 : la recherche d&amp;rsquo;un consensus autoritaire 4 - St&#233;phane Haffemayer, &#171;&#160;La Glorieuse R&#233;volution et la conqu&#234;te de l&amp;rsquo;opinion ( 1688-1689 )&#160;&#187; 5 - Michael Braddick, &#171;&#160;Loyaut&#233; partisane durant la Guerre Civile et histoire des relations sociales en Angleterre 6 - Benoit Agn&#232;s, La p&#233;tition, reine de l&amp;rsquo;opinion? Les autorit&#233;s fran&#231;aises et britanniques entre r&#233;futations et l&#233;gitimations ( 1814-1848)&#160;&#187; 7 - Nicolas Barreyre, &#171;&#160;Lire l&amp;rsquo;opinion publique dans les Etats-Unis de la Reconstruction (1865-1877)&#160;&#187; 8 - Georges Bernard, &#171; religion et &quot;popular politics&quot; sous les premiers Tudors&#160;&#187; 9 - H&#233;lo&#239;se Hermant, &#171;&#160;La campagne d&amp;rsquo;opinion de Don Juan de Austria contre le valido Nithard : mobilisation, politisation et faux-semblants ( 1668-1669)&#160;&#187; 10 - Luc Daireaux, &#171;&#160;De l&amp;rsquo;Affaire de Bretagne &#224; l&amp;rsquo;affaire La Chalotais : cause c&#233;l&#232;bre et opinion publique ( 1764-1769 )&#160;&#187; 11 - Nicolas Leroux, &#171;&#160;Il est impossible de tenir les langues des hommes brid&#233;es&#160;&#187;. Opinion commune et autorit&#233; monarchique au temps des troubles de religion&#160;&#187; 12 - &#171; Jurgen Habermas,  L&amp;rsquo;espace public&#160;: arch&#233;ologie de la publicit&#233; comme dimension constitutive de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, 1962 13 -  Patrick Boucheron, Nicolas Offenstadt (dir.),  L&amp;rsquo;espace public au Moyen Age. D&#233;bat autour de Jurgen Habermas , Paris, PUF, 2011. </description>
         <pubDate>05/12/12 21:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>C&rsquo;est &agrave; travers les diff&eacute;rents conflits que l&rsquo;on peut &eacute;tudier des  configurations d&rsquo;opinion et de politisation de diff&eacute;rents milieux  sociaux et ce d&egrave;s la fin du Moyen &Acirc;ge.</p>
<p style="text-align:justify">Cet ouvrage collectif retranscrit les th&eacute;matiques qui ont &eacute;t&eacute; abord&eacute;es lors du colloque du mois de mai 2009 &agrave; l&rsquo;universit&eacute; du Maine. Durant trois jours, vingt-cinq historiens se sont int&eacute;ress&eacute;s au concept d&rsquo; &laquo;&nbsp;opinion&nbsp;&raquo; et de&nbsp;&laquo; politisation&nbsp;&raquo; &agrave; travers le prisme du conflit et ce dans une perspective diachronique allant du Moyen &Acirc;ge au d&eacute;but du XXe si&egrave;cle. Ceci &eacute;tant, les auteurs mettent en avant des invariants historiques que l&rsquo;ont peut observer lorsque l&rsquo;on appr&eacute;hende l&rsquo;analyse de l&rsquo;opinion et de son expression. Il faut donc entreprendre le pr&eacute;sent ouvrage dans sa globalit&eacute; tout en consid&eacute;rant que la lecture de chacun des articles se suffit &agrave; elle-m&ecirc;me. N&eacute;anmoins, la contextualisation socio-culturelle des modalit&eacute;s d&rsquo;expression d&rsquo;une opinion est n&eacute;cessaire pour une intelligibilit&eacute; du discours historique. C&rsquo;est ce que rappellent les auteurs qui ont co-dirig&eacute; l&rsquo;ouvrage en introduction et en conclusion.</p>
<p style="text-align:justify">Ce colloque a eu pour m&eacute;rite d&rsquo;aborder un espace europ&eacute;en divers, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;analyse des conflits &agrave; Florence &agrave; la fin du XIVe si&egrave;cle entre les diff&eacute;rentes &eacute;lites<sup>1</sup> ; la manipulation des esprits par le duc du Palatinat-Neubourg pour servir ses propres int&eacute;r&ecirc;ts lorsque ce dernier se convertit au catholicisme le 25 mai 1614 dans le contexte des troubles de religion qui embras&egrave;rent l&rsquo;Europe<sup>2</sup> ; la naissance de l&rsquo;opinion en Angleterre au XVIIe si&egrave;cle ou encore la politique mesur&eacute;e de la censure men&eacute;e par le tsar russe pour &laquo;&nbsp;contenir&nbsp;&raquo; des oreilles susceptibles d&rsquo;&ecirc;tre s&eacute;duites par les id&eacute;es r&eacute;volutionnaires de l&rsquo;&eacute;poque avec notamment ce que l&rsquo;on a appel&eacute; &laquo;&nbsp;les &eacute;v&egrave;nements&nbsp;&raquo; de 1905<sup>3</sup>.</p>
<p style="text-align:justify">Pour autant, quelque soit la p&eacute;riode, la construction d&rsquo;une&nbsp;&laquo; opinion&nbsp;&raquo; est l&rsquo;affaire des dominants. Et pour cause, seuls les princes, les &eacute;lites, quelles soient nobiliaires, urbaines ou religieuses, non seulement, savent manier l&rsquo;art du discours et la transmission de l&rsquo;information &eacute;crite mais d&eacute;tiennent surtout un pouvoir manifeste qui permet un encardement des populations. Ces &eacute;lites, &agrave; l&rsquo;image du roi d&rsquo;Angleterre et du roi de France qui contr&ocirc;lent la presse &eacute;crite naissante dans la deuxi&egrave;me moiti&eacute; du XVIIe si&egrave;cle, supervisent le processus de la &laquo;&nbsp;publicisation&nbsp;&raquo; des &eacute;crits notamment apr&egrave;s la Glorieuse R&eacute;volution qui a raviv&eacute; les tensions entre les deux royaumes<sup>4</sup>.</p>
<p style="text-align:justify">N&eacute;anmoins, un certain nombre d&rsquo;articles nous r&eacute;v&egrave;lent que l&rsquo;opinion concerne &eacute;galement les plus humbles. Loin de constituer un r&eacute;ceptacle dont les agissements sont mall&eacute;ables au gr&eacute; des puissants, l&rsquo;historien Mickael Braddick rappellent le d&eacute;veloppement des nouvelles solidarit&eacute;s bas&eacute;es sur des valeurs et des croyances communes dans les campagnes anglaises pendant les guerres civiles<sup>5</sup>. La diffusion des journaux, des pamphlets et des tracts conditionnent l&rsquo;expression de l&rsquo;individu en tant qu&rsquo;acteur social. Les p&eacute;titions, un exemple de ce que l&rsquo;on appelle les &laquo;&nbsp;popular politics&nbsp;&raquo; dans l&rsquo;historiographie de l&rsquo;Angleterre corroborent cette pr&eacute;gnance de l&nbsp;&rsquo; &laquo;&nbsp;opinion populaire&nbsp;&raquo;<sup>6</sup><b>.</b></p>
<p style="text-align:justify">Cette culture politique de l&rsquo;opinion publique est encore plus manifeste aux Etats Unis. En effet, Nicolas Barreyre nous rappelle que la victoire pr&eacute;sidentielle des d&eacute;mocrates de 1872 n&rsquo;a &eacute;t&eacute; possible qu&nbsp;&rsquo;avec une utilisation fine de l&rsquo;opinion publique &agrave; travers les journaux &laquo;&nbsp;ind&eacute;pendants&nbsp;&raquo; et leur directeur<sup>7</sup><b>.</b></p>
<p style="text-align:justify">Sur les vingt-cinq articles, on ne peut attribuer aux populations domin&eacute;es une prise en main totale de l&rsquo;&eacute;laboration de leur opinion. Ici, la question du rapport de force le justifie. L&rsquo;historien Georges Bernard le rappelle dans son article intitul&eacute; &laquo; Religion et &laquo;&nbsp;popular politics&nbsp;&raquo; sous les premiers Tudors&nbsp;&raquo; : lorsque Henri VIII rompt avec Rome, aucune place n&rsquo;est laiss&eacute;e &agrave; la n&eacute;gociation. Les m&eacute;nagements des opinions trouvent leurs limites face &agrave; un pouvoir intransigeant<sup>8</sup><b>.</b></p>
<p style="text-align:justify">Le rapport que les &eacute;lites entretiennent avec le &laquo;&nbsp;peuple&nbsp;&raquo; est ambivalent : parfois courtis&eacute;, il est une arme redoutable de pression pour l&rsquo;adversaire. C&rsquo;est ainsi que Don Juan Jos&eacute; d&rsquo;Autriche d&eacute;fend l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t des habitants du royaume de Castille en &eacute;voquant la lourdeur des ponctions fiscales &agrave; laquelle il rem&eacute;dierait une fois au pouvoir &agrave; la place du favori Nithard soutenu par la reine<sup>9</sup>. De la m&ecirc;me mani&egrave;re, le procureur du parlement de Rennes Louis-Ren&eacute; de Caradeuc de La Chalotais, au prise avec l&rsquo;&Eacute;tat centralisateur, se veut le d&eacute;fenseur des libert&eacute;s des provinces notamment en mati&egrave;re fiscale et r&eacute;dige des <i>M&eacute;moires</i> pour que le &laquo;&nbsp;public&nbsp;&raquo; appuie son combat face au pouvoir royal<sup>10</sup>.</p>
<p style="text-align:justify">L&rsquo;opinion, entendue comme un ph&eacute;nom&egrave;ne collectif a toujours &eacute;t&eacute; une colonne sur laquelle les puissants se sont appuy&eacute;s. Mais les protagonistes de ce m&ecirc;me appui sont tout autant mis &agrave; l&rsquo;&eacute;cart en ce sens qu&rsquo;ils peuvent rapidement se r&eacute;v&eacute;ler incontr&ocirc;lables. En effet, le caract&egrave;re versatile du &laquo;&nbsp;peuple&nbsp;&raquo; et de ses agissements a souvent &eacute;t&eacute; une des craintes majeures des tenants du pouvoir. L&rsquo;opinion est bruyante, elle s&rsquo;exprime de fa&ccedil;on d&eacute;sordonn&eacute;e. Il n&rsquo;est pas anodin de constater que le terme d&rsquo; &laquo;&nbsp;opinion&nbsp;&raquo; soit utilis&eacute; pour d&eacute;signer les hommes qui ont choisi de se convertir au protestantisme. Nicolas Le Roux nous rappelle dans son article<sup>11</sup> les propos de Ronsard dans son <i>Discours des mis&egrave;res de ce temps</i>; il qualifie l&rsquo; &laquo;&nbsp;Opinion&nbsp;&raquo; de &laquo;&nbsp;peste du genre humain&nbsp;&raquo;. Derri&egrave;re ces attributions, on retrouve toute la structure de la soci&eacute;t&eacute; m&eacute;di&eacute;vale fond&eacute;e sur une logique d&rsquo;in&eacute;galit&eacute;, d&rsquo;ordre o&ugrave; les puissants dominent au premier rang desquels le roi, adoub&eacute; du sceau de droit divin.</p>
<p style="text-align:justify">Pour autant, ce colloque et la structure de l&rsquo;ouvrage laissent entrevoir l&rsquo;&eacute;mergence de nouveaux enjeux li&eacute;s &agrave; la question de l&rsquo; &laquo;&nbsp;opinion&nbsp;&raquo; et de ses modalit&eacute;s d&rsquo;expression avec la rupture cons&eacute;cutive &agrave; la r&eacute;volution de l&rsquo;imprim&eacute; et la g&eacute;n&eacute;ralisation du support de l&rsquo;&eacute;crit qui lui est inh&eacute;rent sous forme de pamphlets, libelles ou encore de journaux. Les intervenants du colloque remettent en cause le paradigme habermassien de l&rsquo;espace public et <i>de facto</i> de l&rsquo;&eacute;mergence de l&rsquo;opinion propre &agrave; un milieu social en particulier &agrave; savoir la bourgeoisie europ&eacute;enne de la seconde moiti&eacute; du XVIIIe si&egrave;cle<sup>12</sup>. L&rsquo;opinion et sa traduction dans un quelconque espace ne se limitent pas &agrave; une r&eacute;alit&eacute; exclusivement discursive Il existe des configurations d&rsquo;opinions qui se cristallisent lors des situations conflictuelles qu&rsquo;il faut contextualiser selon l&rsquo;espace. En cela, la r&eacute;flexion collective dudit colloque appuie la remise en cause de la th&egrave;se habermassienne de l&rsquo;espace public dont un autre ouvrage collectif, dirig&eacute; par Pattrick Boucheron et Nicolas Offenstadt, a fait un objet d&rsquo;analyse historique r&eacute;cemment<sup>13</sup>. </p>
<p style="text-align: justify;">Cet ouvrage collectif a le m&eacute;rite d &lsquo;apporter un &eacute;clairage historique sur le concept aujourd&rsquo;hui galvaud&eacute; d&rsquo;&laquo;&nbsp;opinion&nbsp;&raquo; et encourage &agrave; un approfondissement de la question &agrave; travers le prisme d&rsquo;une histoire du ressenti des acteurs sociaux..</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Sandro Landi, &laquo; Opinions et conflits. Une relecture des <i>Histoires de Florence </i><span>(<i>Istorie fiorentine</i>)</span>de Machiavel&nbsp;&raquo;<br />2 - Claire Gantet, &laquo;&nbsp;Secret, publics et jugements politiques : la conversion de Wolfgang-Guillaume de Palatinat-Neubourg ( 1613-1614)&nbsp;&raquo;<br />3 - Benjamin Guichard, &laquo;&nbsp;La censure et la bataille de l&rsquo;opinion en Russie apr&egrave;s la r&eacute;volution de 1905 : la recherche d&rsquo;un consensus autoritaire<br />4 - St&eacute;phane Haffemayer, &laquo;&nbsp;La Glorieuse R&eacute;volution et la conqu&ecirc;te de l&rsquo;opinion ( 1688-1689 )&nbsp;&raquo;<br />5 - Michael Braddick, &laquo;&nbsp;Loyaut&eacute; partisane durant la Guerre Civile et histoire des relations sociales en Angleterre<br />6 - Benoit Agn&egrave;s, La p&eacute;tition, reine de l&rsquo;opinion? Les autorit&eacute;s fran&ccedil;aises et britanniques entre r&eacute;futations et l&eacute;gitimations ( 1814-1848)&nbsp;&raquo;<br />7 - Nicolas Barreyre, &laquo;&nbsp;Lire l&rsquo;opinion publique dans les Etats-Unis de la Reconstruction (1865-1877)&nbsp;&raquo;<br />8 - Georges Bernard, &laquo; religion et &quot;popular politics&quot; sous les premiers Tudors&nbsp;&raquo;<br />9 - H&eacute;lo&iuml;se Hermant, &laquo;&nbsp;La campagne d&rsquo;opinion de Don Juan de Austria contre le valido Nithard : mobilisation, politisation et faux-semblants ( 1668-1669)&nbsp;&raquo;<br />10 - Luc Daireaux, &laquo;&nbsp;De l&rsquo;Affaire de Bretagne &agrave; l&rsquo;affaire La Chalotais : cause c&eacute;l&egrave;bre et opinion publique ( 1764-1769 )&nbsp;&raquo;<br />11 - Nicolas Leroux, &laquo;&nbsp;Il est impossible de tenir les langues des hommes brid&eacute;es&nbsp;&raquo;. Opinion commune et autorit&eacute; monarchique au temps des troubles de religion&nbsp;&raquo;<br />12 - &laquo; Jurgen Habermas, <i>L&rsquo;espace public&nbsp;: arch&eacute;ologie de la publicit&eacute; comme dimension constitutive de la soci&eacute;t&eacute; bourgeoise,</i>1962<br />13 -  Patrick Boucheron, Nicolas Offenstadt (dir.), <i>L&rsquo;espace public au Moyen Age. D&eacute;bat autour de Jurgen Habermas</i>, Paris, PUF, 2011.<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Du graphisme comme objet singulier</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5806-du_graphisme_comme_objet_singulier.htm</link>
         <description> Alors que le graphisme est omnipr&#233;sent dans nos vies, peu d&amp;rsquo;&#233;tudes en langue fran&#231;aise sont consacr&#233;es &#224; son analyse et &#224; sa critique. Si depuis le d&#233;but des ann&#233;es 2000, un certain nombre d&amp;rsquo;ouvrages sur l&amp;rsquo;histoire du graphisme sont certes parus, comme ceux de Michel Wlassikoff, d&amp;rsquo;Alain Weil ou de Roxane Jubert, plus rares ont &#233;t&#233; les essais critiques. Aurions-nous tellement bien int&#233;gr&#233; le graphisme qu&amp;rsquo;on en oublierait sa pr&#233;sence ? Un objet graphique public, qui fa&#231;onne notre environnement &amp;ndash; comme une affiche, un livre, un site Web, un logo, etc.&#160;&amp;ndash;, n&amp;rsquo;a-t-il rien &#224; nous dire ? &#13;&#10; Catherine de Smet dans  Pour une critique du design graphique , publi&#233; aux &#233;ditions B42, soutient au contraire que le graphisme requiert la plus grande attention et n&#233;cessite d&amp;rsquo;&#234;tre &#233;tudi&#233; comme un objet singulier, &quot;sous sa double dimension, cr&#233;ative et fonctionnelle&quot; : &quot;Lan&#231;ons des recherches, multiplions expositions et publications, afin que le graphisme devienne un objet de connaissance et gagne en popularit&#233;.&quot; &#13;&#10; Cependant, d&#232;s l&amp;rsquo;introduction, Catherine de Smet s&amp;rsquo;interroge sur les m&#233;thodes d&amp;rsquo;analyse &#224; adopter. &quot;Comment &#233;crire l&amp;rsquo;histoire du graphisme et en assurer la critique, au sens que lui accordait Roland Barthes &amp;ndash; celui d&amp;rsquo;une interpr&#233;tation plus que d&amp;rsquo;un jugement ?&quot; Par le biais de l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;art ? Des cultural studies ? De l&amp;rsquo;histoire des techniques ? &#201;crire sur un objet dont la th&#233;orie est &#233;parse et les contours encore en discussion est en effet compliqu&#233;. D&amp;rsquo;autant plus lorsque sa caract&#233;ristique, comme le rappelle l&amp;rsquo;auteure, est d&amp;rsquo;&#234;tre toujours en relation avec d&amp;rsquo;autres champs &amp;ndash; une couverture de livre avec la litt&#233;rature, une pochette de disque avec la musique, une affiche pour le Palais de Tokyo avec l&amp;rsquo;art contemporain, etc. Par cons&#233;quent, ne serait-ce pas une erreur que de choisir une discipline des sciences humaines et de d&#233;cr&#233;ter qu&amp;rsquo;elle est la seule &#224; m&#234;me d&amp;rsquo;&#233;tudier le design graphique ? Pour Catherine de Smet, assur&#233;ment ; c&amp;rsquo;est pourquoi elle pr&#233;conise, pour l&amp;rsquo;examen des &quot;artefacts singuliers&quot; que sont les cr&#233;ations graphiques, l&amp;rsquo;interdisciplinarit&#233;. Ce faisant, elle rejoint un autre critique, le graphiste Ruedi Baur, qui, dans  La recherche en art(s) , encourage une approche en design, et du design, diversifi&#233;e. Pourquoi, effectivement, s&amp;rsquo;enfermer dans un acad&#233;misme rigide alors qu&amp;rsquo;on pourrait promouvoir la flexibilit&#233; et l&amp;rsquo;adaptabilit&#233; ? &#13;&#10; Les m&#233;thodes et les questions peuvent donc &#234;tre nombreuses. Dans son ouvrage, Catherine de Smet ne produit pas moins de dix-huit essais &amp;ndash; qui sont en fait des articles qu&amp;rsquo;elle a publi&#233;s depuis une dizaine d&amp;rsquo;ann&#233;es pour des catalogues d&amp;rsquo;expositions ou des revues &amp;ndash; portant sur des sujets aussi diff&#233;rents que la place des femmes dans le graphisme, la photographie illustr&#233;e, le logo de Jean Widmer pour Beaubourg,  S,M,L,XL  de Rem Koolhaas et Bruce Mau ou encore les liens entre graphisme et architecture. Aussi, si l&amp;rsquo;on aurait aim&#233; avoir une introduction plus longue &amp;ndash; plus d&#233;taill&#233;e sur les enjeux de la critique en design graphique, sur le contexte fran&#231;ais et, pourquoi pas, sur les changements qui sont en train de s&amp;rsquo;op&#233;rer dans l&amp;rsquo;approche et l&amp;rsquo;enseignement du design graphique avec les r&#233;formes auxquelles sont soumises les &#233;coles d&amp;rsquo;art &amp;ndash;, les articles sont d&amp;rsquo;un grand int&#233;r&#234;t. D&amp;rsquo;abord, tr&#232;s document&#233;s, ils ressuscitent quelques graphistes injustement oubli&#233;s par l&amp;rsquo;histoire (on lira par exemple un article o&#249; ll est question de la graphiste Muriel Cooper) et questionnent des notions que l&amp;rsquo;on pourrait croire &#233;trang&#232;res au graphisme (comme le th&#232;me de l&amp;rsquo;archivage ou de la collection). Ensuite parce qu&amp;rsquo;ils ouvrent des pistes, aussi bien pour les graphistes que pour des futurs chercheurs (Catherine de Smet regrette, par exemple, le peu de recherche sur l&amp;rsquo;itin&#233;raire singulier du design &#233;ditorial). Enfin parce qu&amp;rsquo;ils nous font comprendre toute la n&#233;cessit&#233; d&amp;rsquo;&#233;tudier ce champ de production complexe, polymorphe et polys&#233;mique, qu&amp;rsquo;est le design graphique (quand on voit les pages sur Reid Miles, on con&#231;oit le dommage que repr&#233;senterait, notamment pour l&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;art, l&amp;rsquo;indiff&#233;rence &#224; l&amp;rsquo;&#233;gard de ses &amp;oelig;uvres...). &#13;&#10; Certes,  Pour une critique du design graphique  n&amp;rsquo;est pas le premier ouvrage fran&#231;ais consacr&#233; &#224; la critique du graphisme, mais il vient malgr&#233; tout initier une pratique et surtout combler un manque (c&amp;rsquo;est assur&#233;ment un exercice auquel les architectes sont plus habitu&#233;s que les graphistes et les anglo-saxons plus coutumiers que les fran&#231;ais). En effet, si l&amp;rsquo;historiographie fait na&#238;tre une discipline, en lui &#171; sculptant un corps &#187;, c&amp;rsquo;est la critique &amp;ndash; qu&amp;rsquo;elle soit inform&#233;e, comme celle de Catherine de Smet, ou plus spontan&#233;e, comme on en voit de plus en plus sur les sites de graphisme &amp;ndash; qui la maintient en vie. Le consensus, contrairement &#224; ce qu&amp;rsquo;on pourrait croire, peut se r&#233;v&#233;ler pernicieux, tout comme l&amp;rsquo;obsession de l&amp;rsquo;objectivit&#233;. &quot;Il n&amp;rsquo;y a d&amp;rsquo;&#233;poque cr&#233;ative, &#233;crivait Oscar Wilde, qui n&amp;rsquo;ait &#233;t&#233; aussi critique. Car c&amp;rsquo;est la facult&#233; de critiquer qui invente des formes nouvelles [...] Une &#233;poque qui n&amp;rsquo;a pas de critique est une &#233;poque o&#249; l&amp;rsquo;art est immobile&quot;. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Critique &#233;crite en partenariat avec la revue  Strabic.fr  </description>
         <pubDate>05/11/12 17:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5806-du_graphisme_comme_objet_singulier.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Alors que le graphisme est omnipr&eacute;sent dans nos vies, peu d&rsquo;&eacute;tudes en langue fran&ccedil;aise sont consacr&eacute;es &agrave; son analyse et &agrave; sa critique. Si depuis le d&eacute;but des ann&eacute;es 2000, un certain nombre d&rsquo;ouvrages sur l&rsquo;histoire du graphisme sont certes parus, comme ceux de Michel Wlassikoff, d&rsquo;Alain Weil ou de Roxane Jubert, plus rares ont &eacute;t&eacute; les essais critiques. Aurions-nous tellement bien int&eacute;gr&eacute; le graphisme qu&rsquo;on en oublierait sa pr&eacute;sence ? Un objet graphique public, qui fa&ccedil;onne notre environnement &ndash; comme une affiche, un livre, un site Web, un logo, etc.&nbsp;&ndash;, n&rsquo;a-t-il rien &agrave; nous dire ?</p>
<p>Catherine de Smet dans <em>Pour une critique du design graphique</em>, publi&eacute; aux &eacute;ditions B42, soutient au contraire que le graphisme requiert la plus grande attention et n&eacute;cessite d&rsquo;&ecirc;tre &eacute;tudi&eacute; comme un objet singulier, &quot;sous sa double dimension, cr&eacute;ative et fonctionnelle&quot; : &quot;Lan&ccedil;ons des recherches, multiplions expositions et publications, afin que le graphisme devienne un objet de connaissance et gagne en popularit&eacute;.&quot;</p>
<p>Cependant, d&egrave;s l&rsquo;introduction, Catherine de Smet s&rsquo;interroge sur les m&eacute;thodes d&rsquo;analyse &agrave; adopter. &quot;Comment &eacute;crire l&rsquo;histoire du graphisme et en assurer la critique, au sens que lui accordait Roland Barthes &ndash; celui d&rsquo;une interpr&eacute;tation plus que d&rsquo;un jugement ?&quot; Par le biais de l&rsquo;histoire de l&rsquo;art ? Des cultural studies ? De l&rsquo;histoire des techniques ? &Eacute;crire sur un objet dont la th&eacute;orie est &eacute;parse et les contours encore en discussion est en effet compliqu&eacute;. D&rsquo;autant plus lorsque sa caract&eacute;ristique, comme le rappelle l&rsquo;auteure, est d&rsquo;&ecirc;tre toujours en relation avec d&rsquo;autres champs &ndash; une couverture de livre avec la litt&eacute;rature, une pochette de disque avec la musique, une affiche pour le Palais de Tokyo avec l&rsquo;art contemporain, etc. Par cons&eacute;quent, ne serait-ce pas une erreur que de choisir une discipline des sciences humaines et de d&eacute;cr&eacute;ter qu&rsquo;elle est la seule &agrave; m&ecirc;me d&rsquo;&eacute;tudier le design graphique ? Pour Catherine de Smet, assur&eacute;ment ; c&rsquo;est pourquoi elle pr&eacute;conise, pour l&rsquo;examen des &quot;artefacts singuliers&quot; que sont les cr&eacute;ations graphiques, l&rsquo;interdisciplinarit&eacute;. Ce faisant, elle rejoint un autre critique, le graphiste Ruedi Baur, qui, dans <em>La recherche en art(s)</em>, encourage une approche en design, et du design, diversifi&eacute;e. Pourquoi, effectivement, s&rsquo;enfermer dans un acad&eacute;misme rigide alors qu&rsquo;on pourrait promouvoir la flexibilit&eacute; et l&rsquo;adaptabilit&eacute; ?</p>
<p>Les m&eacute;thodes et les questions peuvent donc &ecirc;tre nombreuses. Dans son ouvrage, Catherine de Smet ne produit pas moins de dix-huit essais &ndash; qui sont en fait des articles qu&rsquo;elle a publi&eacute;s depuis une dizaine d&rsquo;ann&eacute;es pour des catalogues d&rsquo;expositions ou des revues &ndash; portant sur des sujets aussi diff&eacute;rents que la place des femmes dans le graphisme, la photographie illustr&eacute;e, le logo de Jean Widmer pour Beaubourg, <em>S,M,L,XL</em> de Rem Koolhaas et Bruce Mau ou encore les liens entre graphisme et architecture. Aussi, si l&rsquo;on aurait aim&eacute; avoir une introduction plus longue &ndash; plus d&eacute;taill&eacute;e sur les enjeux de la critique en design graphique, sur le contexte fran&ccedil;ais et, pourquoi pas, sur les changements qui sont en train de s&rsquo;op&eacute;rer dans l&rsquo;approche et l&rsquo;enseignement du design graphique avec les r&eacute;formes auxquelles sont soumises les &eacute;coles d&rsquo;art &ndash;, les articles sont d&rsquo;un grand int&eacute;r&ecirc;t. D&rsquo;abord, tr&egrave;s document&eacute;s, ils ressuscitent quelques graphistes injustement oubli&eacute;s par l&rsquo;histoire (on lira par exemple un article o&ugrave; ll est question de la graphiste Muriel Cooper) et questionnent des notions que l&rsquo;on pourrait croire &eacute;trang&egrave;res au graphisme (comme le th&egrave;me de l&rsquo;archivage ou de la collection). Ensuite parce qu&rsquo;ils ouvrent des pistes, aussi bien pour les graphistes que pour des futurs chercheurs (Catherine de Smet regrette, par exemple, le peu de recherche sur l&rsquo;itin&eacute;raire singulier du design &eacute;ditorial). Enfin parce qu&rsquo;ils nous font comprendre toute la n&eacute;cessit&eacute; d&rsquo;&eacute;tudier ce champ de production complexe, polymorphe et polys&eacute;mique, qu&rsquo;est le design graphique (quand on voit les pages sur Reid Miles, on con&ccedil;oit le dommage que repr&eacute;senterait, notamment pour l&rsquo;histoire de l&rsquo;art, l&rsquo;indiff&eacute;rence &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de ses &oelig;uvres...).</p>
<p>Certes, <em>Pour une critique du design graphique</em> n&rsquo;est pas le premier ouvrage fran&ccedil;ais consacr&eacute; &agrave; la critique du graphisme, mais il vient malgr&eacute; tout initier une pratique et surtout combler un manque (c&rsquo;est assur&eacute;ment un exercice auquel les architectes sont plus habitu&eacute;s que les graphistes et les anglo-saxons plus coutumiers que les fran&ccedil;ais). En effet, si l&rsquo;historiographie fait na&icirc;tre une discipline, en lui &laquo; sculptant un corps &raquo;, c&rsquo;est la critique &ndash; qu&rsquo;elle soit inform&eacute;e, comme celle de Catherine de Smet, ou plus spontan&eacute;e, comme on en voit de plus en plus sur les sites de graphisme &ndash; qui la maintient en vie. Le consensus, contrairement &agrave; ce qu&rsquo;on pourrait croire, peut se r&eacute;v&eacute;ler pernicieux, tout comme l&rsquo;obsession de l&rsquo;objectivit&eacute;. &quot;Il n&rsquo;y a d&rsquo;&eacute;poque cr&eacute;ative, &eacute;crivait Oscar Wilde, qui n&rsquo;ait &eacute;t&eacute; aussi critique. Car c&rsquo;est la facult&eacute; de critiquer qui invente des formes nouvelles [...] Une &eacute;poque qui n&rsquo;a pas de critique est une &eacute;poque o&ugrave; l&rsquo;art est immobile&quot;.</p>
<p style="margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; font: 12.0px Helvetica">&nbsp;</p>
<p style="margin: 0.0px 0.0px 0.0px 0.0px; font: 12.0px Helvetica">Critique &eacute;crite en partenariat avec la revue <a href="http://www.strabic.fr">Strabic.fr</a></p> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Projets r&#233;publicains en Russie au XIXe si&#232;cle</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5804-projets_republicains_en_russie_au_xixe_siecle.htm</link>
         <description> Le 14 d&#233;cembre 1825, apr&#232;s la mort du tsar Alexandre I, des officiers refusent de pr&#234;ter serment au nouveau tsar, Nicolas I. La r&#233;volte est &#233;cras&#233;e, cinq responsables pendus, d'autres exil&#233;s en Sib&#233;rie. Les &quot;d&#233;cembristes&quot;, tels qu&amp;rsquo;ils furent baptis&#233;s suite &#224; cet &#233;v&#233;nement, sont au c&amp;oelig;ur des d&#233;bats sur l&amp;rsquo;&#233;volution des conceptions politiques en Russie. Ce mouvement, &#224; peu pr&#232;s occult&#233; par l&amp;rsquo;historiographie tsariste et avec lequel les historiens sovi&#233;tiques sont mal &#224; l&amp;rsquo;aise puisqu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;une r&#233;volte de nobles, est finalement assez mal connu, et l&amp;rsquo;auteur tente d&amp;rsquo;&#233;tablir un tableau des projets politiques de ses acteurs. &#13;&#10; L'ouvrage met en perspective le mouvement d&#233;cembriste dans son &#233;poque et en montre la diversit&#233;. Les d&#233;cembristes ne sont pas apparus  ex nihilo , aussi la premi&#232;re partie de l&amp;rsquo;ouvrage est-elle consacr&#233;e &#224; la &quot;naissance de la modernit&#233;&quot;, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire &#224; l&amp;rsquo;&#233;volution des conceptions politiques &#224; la fin du dix-huiti&#232;me et au d&#233;but du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle. L&amp;rsquo;auteur met en lumi&#232;re le r&#244;le des souverains dans ces changements : en qu&#234;te d&amp;rsquo;efficacit&#233; du pouvoir, ils ouvrent des d&#233;bats repris et prolong&#233;s par les &#233;lites. Ainsi, Catherine II pose la question du meilleur ordre social et met en place &quot;un simulacre d'&#201;tat de droit&quot;  1  qui ouvre la voie &#224; la revendication d&amp;rsquo;un v&#233;ritable &#201;tat de droit. Les souverains commandent des projets de r&#233;formes, tel celui de Sp&#233;ranski en 1809 qui, &#224; d&#233;faut d&amp;rsquo;&#234;tre appliqu&#233;s, laissent &#224; penser qu&amp;rsquo;un autre ordre social et politique est possible. Il faut donc, selon l&amp;rsquo;auteur, &quot;oublier un clair-obscur autocratie-R&#233;publique trop marqu&#233;&quot;  2 . Julie Grandhaye souligne aussi deux facteurs importants dans la diffusion de nouvelles id&#233;es : l&amp;rsquo;&#233;ducation qui se d&#233;veloppe sous Alexandre I et les campagnes napol&#233;oniennes qui mettent directement en contact de jeunes officiers avec l&amp;rsquo;Europe et ses d&#233;bats politiques. De ce fait, &quot;&#224; l&amp;rsquo;aube du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, la Constitution est devenue un principe politique &#233;vident.&quot;  3  &#13;&#10; La deuxi&#232;me partie traite des &quot;discours de la modernit&#233;&quot;. Penser un nouvel ordre implique de cr&#233;er un langage politique russe moderne, ce &#224; quoi s&amp;rsquo;attachent les futurs d&#233;cembristes. Un des enjeux est d&amp;rsquo;ancrer les nouvelles formes d'&#201;tat propos&#233;es dans la r&#233;alit&#233; russe, de prouver qu&amp;rsquo;elles ne sont pas exog&#232;nes, d&amp;rsquo;o&#249; un regain d&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t pour certains &#233;pisodes de l&amp;rsquo;histoire russe, tels la r&#233;publique de Novgorod, et les concepts qui s'y rattachent. &#13;&#10; Les d&#233;cembristes ont en commun de d&#233;fendre la toute-puissance de la loi et de revendiquer une souverainet&#233; &quot;d&amp;rsquo;exercice&quot;, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire qui se r&#233;alise dans la repr&#233;sentation. Ils se heurtent au probl&#232;me du manque d&amp;rsquo;&#233;ducation dans une soci&#233;t&#233; encore organis&#233;e autour du servage. Des clivages apparaissent entre les d&#233;cembristes autour de la conception de l'&#201;tat, centralis&#233; ou f&#233;d&#233;ral, et du probl&#232;me de la repr&#233;sentation, encadr&#233;e ou non par un suffrage censitaire. Pour expliquer les divergences entre les diff&#233;rents projets des d&#233;cembristes, Julie Grandhaye fait jouer l&amp;rsquo;opposition entre id&#233;e lib&#233;rale et id&#233;e r&#233;publicaine, l&amp;rsquo;une mettant au premier plan les droits individuels, l&amp;rsquo;autre les droits collectifs. &#13;&#10; La troisi&#232;me partie analyse les discours des repr&#233;sentants des trois soci&#233;t&#233;s dont sont issus les d&#233;cembristes, la Soci&#233;t&#233; du Nord, la Soci&#233;t&#233; du Sud et la Soci&#233;t&#233; des Slaves Unis. Mouraviov pour les premiers pr&#244;ne une &quot;f&#233;d&#233;ration&quot;  4  et propose un syst&#232;me censitaire. Pestel, chef de file de la Soci&#233;t&#233; du Sud, met l&amp;rsquo;accent sur l&amp;rsquo;unit&#233; et l&amp;rsquo;indivisibilit&#233; d&amp;rsquo;une R&#233;publique construite autour du peuple russe, refusant le f&#233;d&#233;ralisme comme &#233;l&#233;ment de faiblesse et s&amp;rsquo;appuyant sur le suffrage universel. La Soci&#233;t&#233; des Slaves Unis, la moins d&#233;velopp&#233;e, d&#233;fend une R&#233;publique des Slaves sur le mod&#232;le f&#233;d&#233;ratif. &#13;&#10; Les projets politiques &#233;tudi&#233;s sont inachev&#233;s, il s&amp;rsquo;agit de pens&#233;es en formation qui n&amp;rsquo;ont pas eu le temps de m&#251;rir. Cependant, Julie Grandhaye souligne qu&amp;rsquo;ils soul&#232;vent des questions essentielles pour l&amp;rsquo;&#233;tablissement d&amp;rsquo;un ordre politique en Russie, tel le f&#233;d&#233;ralisme et la possibilit&#233; de concilier unit&#233; et respect de la diversit&#233;, &#201;tat unifi&#233; et autonomie r&#233;gionale. L&amp;rsquo;auteur &#233;voque la tentation de l&amp;rsquo;autoritarisme dans cet espace immense et divers  5 . &#13;&#10; On peut consid&#233;rer que les th&#233;ories des d&#233;cembristes constituent une grille de lecture pertinente des projets politiques ult&#233;rieurs. Mais &#233;tait-il vraiment besoin d&amp;rsquo;intituler l&amp;rsquo;ouvrage  La R&#233;publique interdite. Le mouvement d&#233;cembriste et ses enjeux (XVIIIe-XXIe si&#232;cles) &#160;pour rappeler au lecteur qu&amp;rsquo;une bonne connaissance de l&amp;rsquo;histoire est n&#233;cessaire &#224; la compr&#233;hension du pr&#233;sent ? On pourrait regretter que l&amp;rsquo;auteur c&#232;de &#224; la tentation des parall&#232;les historiques un peu rapides. Ainsi, le chapitre consacr&#233; &#224; la soci&#233;t&#233; du Sud s&amp;rsquo;intitule &quot;Russie Unie&quot;, du nom du parti au pouvoir actuellement, titre que l&amp;rsquo;auteur justifie en une ligne par le rapport au probl&#232;me du &quot;vivre-ensemble&quot;  6  : une certaine dose d&amp;rsquo;autoritarisme serait n&#233;cessaire pour unifier un &#201;tat immense et multiethnique. Le parall&#232;le n&amp;rsquo;est sans doute pas inint&#233;ressant, mais il m&#233;riterait un d&#233;veloppement pour d&#233;passer l&amp;rsquo;appel &#224; la pol&#233;mique. Il en va de m&#234;me de l&amp;rsquo;&#233;pilogue qui traite des ann&#233;es 1991-2011 : l&amp;rsquo;auteur compare les manifestations de d&#233;cembre 2011 contre la falsification des &#233;lections au mouvement d&#233;cembriste de 1825. Certes, on peut &#233;tablir un parall&#232;le entre les officiers d&#233;cembristes et la classe moyenne, qui constituait le gros des manifestants, dans le sens o&#249; la revendication est port&#233;e dans les deux cas par des classes relativement privil&#233;gi&#233;es ; mais comment mettre sur le m&#234;me plan le refus du syst&#232;me existant chez les d&#233;cembristes et la volont&#233;, au contraire, de faire respecter la loi ? De plus, le mouvement de 1825 a &#233;t&#233; durement r&#233;prim&#233;, alors que les manifestations de 2011 ont &#233;t&#233; marqu&#233;es par une tol&#233;rance relative nouvelle des autorit&#233;s face au mouvement de rues et par une s&#233;rie de concessions, ou du moins de promesses de r&#233;formes. &#13;&#10; Il reste que cette analyse extr&#234;mement pouss&#233;e et int&#233;ressante des th&#233;ories d&#233;cembristes donne de vraies cl&#233;s de compr&#233;hension des enjeux de la construction &#233;tatique en Russie.. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - p.39 2 - p.308 3 - p.104 4 - que l&amp;rsquo;auteur analyse comme un &#201;tat centralis&#233; qui n&amp;rsquo;accorde aux r&#233;gions que l&amp;rsquo;autonomie voulue par l&amp;rsquo;&#233;loignement, p.234 5 - ainsi, elle estime que Pestel &quot;succombe au pi&#232;ge de l&amp;rsquo;autoritarisme r&#233;publicain&quot; p.266 6 - p.279 </description>
         <pubDate>05/11/12 11:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5804-projets_republicains_en_russie_au_xixe_siecle.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Le 14 d&eacute;cembre 1825, apr&egrave;s la mort du tsar Alexandre I, des officiers refusent de pr&ecirc;ter serment au nouveau tsar, Nicolas I. La r&eacute;volte est &eacute;cras&eacute;e, cinq responsables pendus, d'autres exil&eacute;s en Sib&eacute;rie. Les &quot;d&eacute;cembristes&quot;, tels qu&rsquo;ils furent baptis&eacute;s suite &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement, sont au c&oelig;ur des d&eacute;bats sur l&rsquo;&eacute;volution des conceptions politiques en Russie. Ce mouvement, &agrave; peu pr&egrave;s occult&eacute; par l&rsquo;historiographie tsariste et avec lequel les historiens sovi&eacute;tiques sont mal &agrave; l&rsquo;aise puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une r&eacute;volte de nobles, est finalement assez mal connu, et l&rsquo;auteur tente d&rsquo;&eacute;tablir un tableau des projets politiques de ses acteurs.</p>
<p>L'ouvrage met en perspective le mouvement d&eacute;cembriste dans son &eacute;poque et en montre la diversit&eacute;. Les d&eacute;cembristes ne sont pas apparus <em>ex nihilo</em>, aussi la premi&egrave;re partie de l&rsquo;ouvrage est-elle consacr&eacute;e &agrave; la &quot;naissance de la modernit&eacute;&quot;, c&rsquo;est-&agrave;-dire &agrave; l&rsquo;&eacute;volution des conceptions politiques &agrave; la fin du dix-huiti&egrave;me et au d&eacute;but du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle. L&rsquo;auteur met en lumi&egrave;re le r&ocirc;le des souverains dans ces changements : en qu&ecirc;te d&rsquo;efficacit&eacute; du pouvoir, ils ouvrent des d&eacute;bats repris et prolong&eacute;s par les &eacute;lites. Ainsi, Catherine II pose la question du meilleur ordre social et met en place &quot;un simulacre d'&Eacute;tat de droit&quot; <sup>1</sup> qui ouvre la voie &agrave; la revendication d&rsquo;un v&eacute;ritable &Eacute;tat de droit. Les souverains commandent des projets de r&eacute;formes, tel celui de Sp&eacute;ranski en 1809 qui, &agrave; d&eacute;faut d&rsquo;&ecirc;tre appliqu&eacute;s, laissent &agrave; penser qu&rsquo;un autre ordre social et politique est possible. Il faut donc, selon l&rsquo;auteur, &quot;oublier un clair-obscur autocratie-R&eacute;publique trop marqu&eacute;&quot; <sup>2</sup>. Julie Grandhaye souligne aussi deux facteurs importants dans la diffusion de nouvelles id&eacute;es : l&rsquo;&eacute;ducation qui se d&eacute;veloppe sous Alexandre I et les campagnes napol&eacute;oniennes qui mettent directement en contact de jeunes officiers avec l&rsquo;Europe et ses d&eacute;bats politiques. De ce fait, &quot;&agrave; l&rsquo;aube du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, la Constitution est devenue un principe politique &eacute;vident.&quot; <sup>3</sup></p>
<p>La deuxi&egrave;me partie traite des &quot;discours de la modernit&eacute;&quot;. Penser un nouvel ordre implique de cr&eacute;er un langage politique russe moderne, ce &agrave; quoi s&rsquo;attachent les futurs d&eacute;cembristes. Un des enjeux est d&rsquo;ancrer les nouvelles formes d'&Eacute;tat propos&eacute;es dans la r&eacute;alit&eacute; russe, de prouver qu&rsquo;elles ne sont pas exog&egrave;nes, d&rsquo;o&ugrave; un regain d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t pour certains &eacute;pisodes de l&rsquo;histoire russe, tels la r&eacute;publique de Novgorod, et les concepts qui s'y rattachent.</p>
<p>Les d&eacute;cembristes ont en commun de d&eacute;fendre la toute-puissance de la loi et de revendiquer une souverainet&eacute; &quot;d&rsquo;exercice&quot;, c&rsquo;est-&agrave;-dire qui se r&eacute;alise dans la repr&eacute;sentation. Ils se heurtent au probl&egrave;me du manque d&rsquo;&eacute;ducation dans une soci&eacute;t&eacute; encore organis&eacute;e autour du servage. Des clivages apparaissent entre les d&eacute;cembristes autour de la conception de l'&Eacute;tat, centralis&eacute; ou f&eacute;d&eacute;ral, et du probl&egrave;me de la repr&eacute;sentation, encadr&eacute;e ou non par un suffrage censitaire. Pour expliquer les divergences entre les diff&eacute;rents projets des d&eacute;cembristes, Julie Grandhaye fait jouer l&rsquo;opposition entre id&eacute;e lib&eacute;rale et id&eacute;e r&eacute;publicaine, l&rsquo;une mettant au premier plan les droits individuels, l&rsquo;autre les droits collectifs.</p>
<p>La troisi&egrave;me partie analyse les discours des repr&eacute;sentants des trois soci&eacute;t&eacute;s dont sont issus les d&eacute;cembristes, la Soci&eacute;t&eacute; du Nord, la Soci&eacute;t&eacute; du Sud et la Soci&eacute;t&eacute; des Slaves Unis. Mouraviov pour les premiers pr&ocirc;ne une &quot;f&eacute;d&eacute;ration&quot; <sup>4</sup> et propose un syst&egrave;me censitaire. Pestel, chef de file de la Soci&eacute;t&eacute; du Sud, met l&rsquo;accent sur l&rsquo;unit&eacute; et l&rsquo;indivisibilit&eacute; d&rsquo;une R&eacute;publique construite autour du peuple russe, refusant le f&eacute;d&eacute;ralisme comme &eacute;l&eacute;ment de faiblesse et s&rsquo;appuyant sur le suffrage universel. La Soci&eacute;t&eacute; des Slaves Unis, la moins d&eacute;velopp&eacute;e, d&eacute;fend une R&eacute;publique des Slaves sur le mod&egrave;le f&eacute;d&eacute;ratif.</p>
<p>Les projets politiques &eacute;tudi&eacute;s sont inachev&eacute;s, il s&rsquo;agit de pens&eacute;es en formation qui n&rsquo;ont pas eu le temps de m&ucirc;rir. Cependant, Julie Grandhaye souligne qu&rsquo;ils soul&egrave;vent des questions essentielles pour l&rsquo;&eacute;tablissement d&rsquo;un ordre politique en Russie, tel le f&eacute;d&eacute;ralisme et la possibilit&eacute; de concilier unit&eacute; et respect de la diversit&eacute;, &Eacute;tat unifi&eacute; et autonomie r&eacute;gionale. L&rsquo;auteur &eacute;voque la tentation de l&rsquo;autoritarisme dans cet espace immense et divers <sup>5</sup>.</p>
<p>On peut consid&eacute;rer que les th&eacute;ories des d&eacute;cembristes constituent une grille de lecture pertinente des projets politiques ult&eacute;rieurs. Mais &eacute;tait-il vraiment besoin d&rsquo;intituler l&rsquo;ouvrage <em>La R&eacute;publique interdite. Le mouvement d&eacute;cembriste et ses enjeux (XVIIIe-XXIe si&egrave;cles)</em>&nbsp;pour rappeler au lecteur qu&rsquo;une bonne connaissance de l&rsquo;histoire est n&eacute;cessaire &agrave; la compr&eacute;hension du pr&eacute;sent ? On pourrait regretter que l&rsquo;auteur c&egrave;de &agrave; la tentation des parall&egrave;les historiques un peu rapides. Ainsi, le chapitre consacr&eacute; &agrave; la soci&eacute;t&eacute; du Sud s&rsquo;intitule &quot;Russie Unie&quot;, du nom du parti au pouvoir actuellement, titre que l&rsquo;auteur justifie en une ligne par le rapport au probl&egrave;me du &quot;vivre-ensemble&quot; <sup>6</sup> : une certaine dose d&rsquo;autoritarisme serait n&eacute;cessaire pour unifier un &Eacute;tat immense et multiethnique. Le parall&egrave;le n&rsquo;est sans doute pas inint&eacute;ressant, mais il m&eacute;riterait un d&eacute;veloppement pour d&eacute;passer l&rsquo;appel &agrave; la pol&eacute;mique. Il en va de m&ecirc;me de l&rsquo;&eacute;pilogue qui traite des ann&eacute;es 1991-2011 : l&rsquo;auteur compare les manifestations de d&eacute;cembre 2011 contre la falsification des &eacute;lections au mouvement d&eacute;cembriste de 1825. Certes, on peut &eacute;tablir un parall&egrave;le entre les officiers d&eacute;cembristes et la classe moyenne, qui constituait le gros des manifestants, dans le sens o&ugrave; la revendication est port&eacute;e dans les deux cas par des classes relativement privil&eacute;gi&eacute;es ; mais comment mettre sur le m&ecirc;me plan le refus du syst&egrave;me existant chez les d&eacute;cembristes et la volont&eacute;, au contraire, de faire respecter la loi ? De plus, le mouvement de 1825 a &eacute;t&eacute; durement r&eacute;prim&eacute;, alors que les manifestations de 2011 ont &eacute;t&eacute; marqu&eacute;es par une tol&eacute;rance relative nouvelle des autorit&eacute;s face au mouvement de rues et par une s&eacute;rie de concessions, ou du moins de promesses de r&eacute;formes.</p>
<p>Il reste que cette analyse extr&ecirc;mement pouss&eacute;e et int&eacute;ressante des th&eacute;ories d&eacute;cembristes donne de vraies cl&eacute;s de compr&eacute;hension des enjeux de la construction &eacute;tatique en Russie..<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - p.39<br />2 - p.308<br />3 - p.104<br />4 - que l&rsquo;auteur analyse comme un &Eacute;tat centralis&eacute; qui n&rsquo;accorde aux r&eacute;gions que l&rsquo;autonomie voulue par l&rsquo;&eacute;loignement, p.234<br />5 - ainsi, elle estime que Pestel &quot;succombe au pi&egrave;ge de l&rsquo;autoritarisme r&eacute;publicain&quot; p.266<br />6 - p.279<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>L&#146;ann&#233;e de Jeanne d&#146;Arc</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5802-lannee_de_jeanne_darc.htm</link>
         <description>  * Cette lecture crois&#233;e discute &#233;galement les livres de Max Gallo ( Jeanne d'Arc - Jeune fille de France br&#251;l&#233;e vive , &#233;ditions XO), Catherine Guyon ( Jeanne d'Arc en son &#233;glise , &#233;ditions G&#233;rard Louis) et Pauline de Pr&#233;val ( Jeanne d'Arc: la saintet&#233; casqu&#233;e , Le Seuil).  &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; L&amp;rsquo;ann&#233;e 2012 est bien l&amp;rsquo;ann&#233;e de Jeanne d&amp;rsquo;Arc. D&#232;s le 6 janvier, Domremy &#233;tait &#224; l&amp;rsquo;honneur avec le passage du pr&#233;sident de la R&#233;publique Nicolas Sarkozy et d&amp;rsquo;une d&#233;l&#233;gation gouvernementale dont faisait partie le ministre de la D&#233;fense, G&#233;rard Longuet. L&amp;rsquo;accent &#233;tait alors mis sur le fait que Jeanne d&amp;rsquo;Arc n&amp;rsquo;appartenait &#224; aucun parti et qu&amp;rsquo;elle devait &#234;tre le symbole de l&amp;rsquo;unit&#233; de tous les Fran&#231;ais, m&#234;me si &#233;videmment le d&#233;placement n'&#233;tait pas d&#233;pourvu d'enjeux partisans. Cette actualit&#233; johannique revient au mois de mai avec les diff&#233;rents &#233;v&#233;nements organis&#233;s en l&amp;rsquo;honneur de la Pucelle : &#224; Orl&#233;ans bien s&#251;r le 8 mai, anniversaire de la lib&#233;ration de la ville du si&#232;ge anglais, mais aussi en Lorraine &#224; l&amp;rsquo;occasion de la solennit&#233; de la sainte Jeanne d&amp;rsquo;Arc f&#234;t&#233;e le 13 mai. 2012 semble donc l&amp;rsquo;ann&#233;e ou jamais pour renouveler l&amp;rsquo;historiographie au sujet de la &quot;bonne Lorraine&quot;. &#13;&#10; &#13;&#10;L&amp;rsquo;actualit&#233; &#233;ditoriale est, en effet, foisonnante et c&amp;rsquo;est une bonne chose car Jeanne d&amp;rsquo;Arc fait partie de ces personnages o&#249; le mythe a souvent eu tendance &#224; prendre le pas sur la r&#233;alit&#233; historique, comme le souligne Catherine Guyon dans  un entretien qu&amp;rsquo;elle a bien voulu nous donner . &#13;&#10; &#13;&#10;Cette fois-ci, ce n&amp;rsquo;est pas le th&#232;me de l&amp;rsquo;unit&#233; fran&#231;aise qui est le souci premier des historiens mais bien celui de la &#171; v&#233;rit&#233; &#187;, et ce dans des registres parfois tr&#232;s diff&#233;rents. La v&#233;rit&#233; hante les titres tout d&amp;rsquo;abord, tant outre-Rhin ( Jeanne d&amp;rsquo;Arc en v&#233;rit&#233;  de Gerd Krumeich) que chez les Fran&#231;ais (r&#233;&#233;dition de  V&#233;rit&#233;s et l&#233;gendes  de Colette Beaune &amp;ndash; que nous n&amp;rsquo;avons pas pu consulter &amp;ndash; ou le  Jeanne d&amp;rsquo;Arc, La v&#233;rit&#233; sur un faux proc&#232;s  d&amp;rsquo;Alain Bournazel chez Artena). Et si les autres titres ne sont pas marqu&#233;s du sceau de la v&#233;rit&#233;, on la retrouve partout dans les introductions et dans le vocabulaire choisi, reflets de la d&#233;marche r&#233;solument historique de tous ces ouvrages. On peut ainsi lire ailleurs: &quot;L&amp;rsquo;histoire de Jeanne est surtout vraie au sens traditionnel et banal du terme. C&amp;rsquo;est cette v&#233;rit&#233; qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agit de saisir et de cerner, en application de la m&#233;thode critique telle qu&amp;rsquo;elle a commenc&#233; &#224; &#234;tre mise au point, dans le domaine des sciences humaines et sociales, &#224; partir de la deuxi&#232;me moiti&#233; du XVIIe&quot; 1 . La d&#233;marche des historiens se veut &#224; la fois scientifique et au service de &quot;l&amp;rsquo;histoire vraie&quot; de Jeanne d&amp;rsquo;Arc. Et il &#233;tait temps de rendre la vie de Jeanne d&amp;rsquo;Arc accessible &#224; un large public &quot;tant les approximations, voire les &#233;lucubrations, ont pullul&#233; et pullulent toujours &#224; son sujet&quot;( ibid .)). G. Krumeich ne dit pas autre chose lorsqu&amp;rsquo;il explique, dans sa pr&#233;face, que son premier objectif est de &quot;s&amp;rsquo;en tenir aux faits du pass&#233; que nous sommes r&#233;ellement en mesure de conna&#238;tre&quot; 2 , une d&#233;marche tr&#232;s complexe &#233;tant donn&#233; qu&amp;rsquo;&#224; &quot;l&amp;rsquo;inverse de bien d&amp;rsquo;autres faits et personnages du lointain Moyen-&#194;ge, les actes de Jeanne d&amp;rsquo;Arc et son destin sont rest&#233;s extr&#234;mement vivants dans nos m&#233;moires&quot; 3 . La quatri&#232;me de couverture du livre d&amp;rsquo;A. Bournazel insiste bien elle aussi sur la &quot;r&#233;v&#233;lation de la v&#233;rit&#233; historique&quot;. &#13;&#10; &#13;&#10;Pour cette raison, l&amp;rsquo;une des d&#233;marches les plus pr&#233;sentes chez quasiment tous les auteurs est la volont&#233; de livrer au lecteur du mat&#233;riau historique brut, des sources pures (transcrites tout de m&#234;me en fran&#231;ais moderne, g&#233;n&#233;ralement). Il peut s&amp;rsquo;agir de t&#233;moignages de compagnons de Jeanne d&amp;rsquo;Arc, de ses lettres, de chroniques contemporaines, etc. Sur ce point, notre pr&#233;f&#233;rence va aux Actes du proc&#232;s de Jeanne d&amp;rsquo;Arc, qui font l&amp;rsquo;objet du livre d&amp;rsquo;A. Bournazel chez Artena et de la moiti&#233; du petit ouvrage atypique de Pauline Pr&#233;val au Seuil. &#13;&#10; &#13;&#10;Les livres pr&#233;sent&#233;s ici ne sont pas tous des &amp;oelig;uvres &#224; caract&#232;re uniquement scientifique. &#192; c&#244;t&#233; des trois histoires g&#233;n&#233;rales de la vie de Jeanne d&amp;rsquo;Arc parus chez Robert Laffont 4 , Tallandier 5  et Artena 6 , on mentionnera aussi le tr&#232;s beau livre de Catherine Guyon 7  qui reproduit tous les vitraux hauts en couleurs de l&amp;rsquo;&#233;glise Sainte-Jeanne-d&amp;rsquo;Arc de Lun&#233;ville et les analyse en d&#233;tail. Deux autres &amp;oelig;uvres viennent compl&#233;ter ce dossier Jeanne d&amp;rsquo;Arc. Un roman tout d&amp;rsquo;abord, celui de Max Gallo 8  auquel on aurait pu ajouter la mention &quot;documentaire&quot;, tant la d&#233;marche se veut historique. Un essai enfin, publi&#233; dans la collection Point Seuil Sagesses par Pauline Pr&#233;val, journaliste, qui s&amp;rsquo;arr&#234;te sur la dimension catholique de Jeanne d&amp;rsquo;Arc en tant que sainte mystique. #spd# &#13;&#10; &#13;&#10;On le voit : chaque lecteur peut trouver son bonheur dans l&amp;rsquo;offre foisonnante autour de Jeanne la Pucelle, dont la vie continue d&amp;rsquo;attirer les plus grands sp&#233;cialistes de l&amp;rsquo;histoire m&#233;di&#233;vale mais aussi contemporaine. L&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de Contamine, Bouzy et H&#233;lary est sans conteste l&amp;rsquo;&#233;tude la plus compl&#232;te de notre s&#233;lection ne serait-ce que par sa taille (1216 pages) et sa structure prot&#233;iforme, qui permet de retracer l&amp;rsquo;histoire de Jeanne de sa naissance jusqu&amp;rsquo;au traitement de son mythe aujourd&amp;rsquo;hui. La premi&#232;re partie est une histoire chronologique classique tandis que la deuxi&#232;me se pr&#233;sente sous la forme d&amp;rsquo;un dictionnaire tr&#232;s complet et commode, permettant de retrouver tr&#232;s rapidement toutes les r&#233;f&#233;rences utiles sur tel ou tel aspect de la vie de la Pucelle. Pour ceux qui voudront aller &#224; l&amp;rsquo;essentiel sans rien sacrifier &#224; la rigueur scientifique, nous conseillons plut&#244;t la lecture de G. Krumeich, chez Tallandier, excellente synth&#232;se en 254 pages (tr&#232;s a&#233;r&#233;es) de la vie de la Lorraine. Marque du contemporan&#233;iste, les deux derniers chapitres sont l&#224; aussi consacr&#233;s &#224; la post&#233;rit&#233; du mythe de Jeanne d&amp;rsquo;Arc. Cependant, l&amp;rsquo;un comme l&amp;rsquo;autre ne comportent pas beaucoup d&amp;rsquo;illustrations (on peut mentionner tout de m&#234;me l&amp;rsquo;excellent plan du si&#232;ge d&amp;rsquo;Orl&#233;ans chez G. Krumeich 9 ), contrairement &#224; celui de A. Bournazel chez Artena, dont le souci d&amp;rsquo;illustration transpara&#238;t tr&#232;s nettement. Ces moyens mis au service de l&amp;rsquo;iconographie servent tout &#224; fait la d&#233;marche de l&amp;rsquo;auteur, qui tente de plonger le lecteur dans l&amp;rsquo;atmosph&#232;re du proc&#232;s de la Pucelle et qui y r&#233;ussit tr&#232;s bien. Rien n&amp;rsquo;est laiss&#233; au hasard et il va jusqu&amp;rsquo;&#224; mettre en sc&#232;ne la prison de Jeanne afin de reproduire les cadres tant g&#233;ographiques que mentaux des derniers jours de Jeanne d&amp;rsquo;Arc. Cependant, A. Bournazel ne cherche pas &#224; faire une histoire compl&#232;te de Jeanne d&amp;rsquo;Arc puisqu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;int&#233;resse essentiellement au proc&#232;s de la Pucelle, tout en abordant au passage de larges pans de son histoire et de l&amp;rsquo;histoire de France. &#13;&#10; &#13;&#10;Pour les f&#233;rus d&amp;rsquo;histoire de l&amp;rsquo;art, le livre de C. Guyon est tout indiqu&#233;. On se reportera &#224;  notre entretien  pour avoir un aper&#231;u de son livre, et on se contentera ici de souligner &#224; nouveau la beaut&#233; des photos de ce livre tr&#232;s agr&#233;able &#224; lire et &#224; manier. &#13;&#10; &#13;&#10;Enfin, on conclura cette pr&#233;sentation par les deux ouvrages de notre s&#233;lection qui ne sont pas scientifiques au sens strict. L&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de Max Gallo est bien romanesque mais n&amp;rsquo;est pas pour autant d&#233;pourvue d&amp;rsquo;originalit&#233; historique, puisque l&amp;rsquo;auteur choisit de confier la narration &#224; un compagnon de Jeanne d&amp;rsquo;Arc, Guillaume de Monthuy &amp;ndash; personnage fictif &amp;ndash; dont il veut faire &quot;le porte-parole de la r&#233;alit&#233;&quot; 10 . C&amp;rsquo;est ainsi que la v&#233;rit&#233; historique n&amp;rsquo;est pas sacrifi&#233;e, m&#234;me si c&amp;rsquo;est parfois au prix d&amp;rsquo;un certain alourdissement de la prose. Jeanne d&amp;rsquo;Arc reste donc de ce point de vue dans le panth&#233;on des &quot;h&#233;ros nationaux&quot; 3 , comme Napol&#233;on ou le g&#233;n&#233;ral de Gaulle. Pour autant, l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de M. Gallo ne plaira pas forc&#233;ment &#224; tout le monde car son style est tr&#232;s cru (comme l&amp;rsquo;indique d&amp;rsquo;ailleurs son sous-titre), le roman s&amp;rsquo;ouvrant par exemple sur la description du b&#251;cher de Jeanne, et sur le d&#233;tail de la d&#233;composition de son corps par le feu. &#13;&#10; &#13;&#10;Le petit essai de Pauline Pr&#233;val s&amp;rsquo;inscrit dans un tout autre registre. Modeste ouvrage par la taille, il n&amp;rsquo;en attire pas moins l&amp;rsquo;attention par l&amp;rsquo;originalit&#233; de l&amp;rsquo;analyse religieuse de Jeanne, figure que l&amp;rsquo;on a tendance &#224; la&#239;ciser &#224; l&amp;rsquo;extr&#234;me, &#224; extraire de son &#233;poque &#233;minemment chr&#233;tienne et catholique. L&#224; encore, la volont&#233; an-historique de faire de Jeanne d&amp;rsquo;Arc une figure de notre temps ressort tout particuli&#232;rement, entre autres par l&amp;rsquo;&#233;vocation des auteurs contemporains qui lui ont consacr&#233; des &amp;oelig;uvres tr&#232;s souvent &#233;mouvantes.  &#13;&#10; &#13;&#10;L&amp;rsquo;un des plus grands m&#233;rites de ces nouveaut&#233;s &#233;ditoriales est d&amp;rsquo;autre part de proposer un portrait &quot;vrai&quot; de Jeanne et de d&#233;composer certains mythes. On ne mettra en avant que quelques informations. Ainsi, elle n&amp;rsquo;&#233;tait pas la s&amp;oelig;ur cach&#233;e de Charles VII, pas plus qu&amp;rsquo;une berg&#232;re &amp;ndash; m&#234;me si elle menait les b&#234;tes aux champs de temps en temps &amp;ndash; et encore moins un homme&amp;hellip; comme le confirment nombre de descriptions physiques de ses compagnons d&amp;rsquo;armes, sans oublier les rapports officiels de celles qui avaient &#233;t&#233; charg&#233;es de contr&#244;ler sa virginit&#233;. Jeanne d&amp;rsquo;Arc a bien &#233;t&#233; br&#251;l&#233;e &#224; Rouen le 30 mai 1431 et n&amp;rsquo;eut aucune descendance&amp;hellip; &#13;&#10; &#13;&#10;Pour l&amp;rsquo;histoire factuelle, on laissera le lecteur se reporter &#224; l&amp;rsquo;un ou plusieurs des ouvrages historiques mentionn&#233;s. On se contentera de rappeler le r&#244;le d&#233;cisif de cette Pucelle dont les plus grands exploits militaires r&#233;sident dans la lev&#233;e du si&#232;ge d&amp;rsquo;Orl&#233;ans par les Anglais (8 mai 1429) et la conduite du Dauphin &#224; travers des territoires hostiles jusqu&amp;rsquo;&#224; Reims afin qu&amp;rsquo;il soit sacr&#233; (17 juillet 1429). Son r&#244;le militaire eut aussi un impact sur l&amp;rsquo;&#233;tat d&amp;rsquo;esprit de ceux qui l&amp;rsquo;entour&#232;rent et des Fran&#231;ais qui vibr&#232;rent au rythme de ses exploits, redonnant un espoir &#224; cette France en guerre depuis si longtemps. &#13;&#10; &#13;&#10;Sa fin tragique scelle le dernier &#233;l&#233;ment extraordinaire de sa vie, et ce n&amp;rsquo;est pas un hasard si son proc&#232;s est &#233;tudi&#233; comme objet historique distinct par deux ouvrages de notre s&#233;lection, chez Artena et au Seuil. En effet, ces actes recueillent les paroles de Jeanne, &quot;parvenues sous la forme d&amp;rsquo;un &#201;vangile selon Pilate certes, mais o&#249; &#233;clate &#224; chaque r&#233;plique l&amp;rsquo;insolence de la saintet&#233;&quot;  12 . C&amp;rsquo;est, en effet, le portrait d&amp;rsquo;une Jeanne &#233;clatante qui est livr&#233; dans ce proc&#232;s de 1431, &quot;vraie&quot;, sans compromis face &#224; ses juges int&#233;ress&#233;s par d&amp;rsquo;autres motifs que la pr&#233;servation de la religion. Et chacun d&amp;rsquo;entre nous conna&#238;t au moins quelques phrases de ce proc&#232;s, tant les paroles sont simples et fortes. On n&amp;rsquo;en citera que quelques-unes : &quot;J&amp;rsquo;aimais beaucoup plus, voire quarante fois, mon &#233;tendard que mon &#233;p&#233;e&quot; (27 f&#233;vrier) ; &quot;Il a plu &#224; Dieu ainsi faire par une simple pucelle pour repousser les adversaires du roi&quot; (13 mars) ; ou encore : &quot;De l&amp;rsquo;amour ou la haine que Dieu a pour les Anglais, ou de ce que Dieu fera &#224; leurs &#226;mes, je ne sais rien. Mais je sais qu&amp;rsquo;ils seront bout&#233;s hors de France, except&#233; ceux qui y mourront, et que Dieu enverra la victoire aux Fran&#231;ais contre les Anglais&quot; (17 mars). P. Pr&#233;val insiste du reste de mani&#232;re convaincante sur la comparaison possible entre les proc&#232;s de Jeanne et&amp;hellip; du Christ, d&#233;passant ici les cadres de l&amp;rsquo;analyse historique. &#13;&#10; &#13;&#10;Ce n&amp;rsquo;est &#233;videmment pas le moindre des paradoxes de Jeanne d&amp;rsquo;Arc de ne pouvoir, malgr&#233; une documentation exceptionnellement abondante, &#234;tre enti&#232;rement expliqu&#233;e, restitu&#233;e par l&amp;rsquo;histoire. Figure de sainte, d&amp;rsquo;espoir, d&amp;rsquo;unit&#233;, elle reste aujourd&amp;rsquo;hui revendiqu&#233;e par des groupes divers et parfois oppos&#233;s. Du moins, pourrons-nous d&#233;sormais un peu plus clairement entrevoir sa vie, son &amp;oelig;uvre et son histoire. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  A lire aussi sur  nonfiction.fr :  &#13;&#10; Un  entretien avec Catherine Guyon  sur l'actualit&#233; historiographique de Jeanne d'Arc. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - Contamine, P., Bouzy, O., H&#233;lary, X.,  Jeanne d'Arc, Histoire et Dictionnaire , Bouquins, 2012, p. 8 2 - G. Krumeich,  Jeanne d&amp;rsquo;Arc en v&#233;rit&#233; , Tallandier, 2012, p. 9 3 -  Ibid . 4 - Philippe Contamine, Olivier Bouzy, Xavier H&#233;lary, Jeanne d'Arc,  Histoire et Dictionnaire , Bouquins, 2012 5 - Gerd Krumeich,  Jeanne d&amp;rsquo;Arc en v&#233;rit&#233; , Tallandier, 2012 6 - Alain Bournazel,  Jeanne d'Arc, la v&#233;rit&#233; sur un faux proc&#232;s , Artena, 2012 7 - Catherine Guyon,  Jeanne d'Arc en son &#233;glise , &#233;d. G&#233;rard Louis, 2011 8 - Jeanne d&amp;rsquo;Arc,  Jeune fille de France br&#251;l&#233;e vive , XO, 2012 9 - p. 69 10 - interview donn&#233;e &#224; l&amp;rsquo; Est R&#233;publicain  le 6/11/11 11 -  Ibid . 12 - Pauline Pr&#233;val,  Jeanne d&amp;rsquo;Arc, la saintet&#233; casqu&#233;e , Seuil, 2012, quatri&#232;me de couverture </description>
         <pubDate>05/11/12 10:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5802-lannee_de_jeanne_darc.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p><em>* Cette lecture crois&eacute;e discute &eacute;galement les livres de Max Gallo (</em>Jeanne d'Arc - Jeune fille de France br&ucirc;l&eacute;e vive<em>, &eacute;ditions XO), Catherine Guyon (</em>Jeanne d'Arc en son &eacute;glise<em>, &eacute;ditions G&eacute;rard Louis) et Pauline de Pr&eacute;val (</em>Jeanne d'Arc: la saintet&eacute; casqu&eacute;e<em>, Le Seuil).</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L&rsquo;ann&eacute;e 2012 est bien l&rsquo;ann&eacute;e de Jeanne d&rsquo;Arc. D&egrave;s le 6 janvier, Domremy &eacute;tait &agrave; l&rsquo;honneur avec le passage du pr&eacute;sident de la R&eacute;publique Nicolas Sarkozy et d&rsquo;une d&eacute;l&eacute;gation gouvernementale dont faisait partie le ministre de la D&eacute;fense, G&eacute;rard Longuet. L&rsquo;accent &eacute;tait alors mis sur le fait que Jeanne d&rsquo;Arc n&rsquo;appartenait &agrave; aucun parti et qu&rsquo;elle devait &ecirc;tre le symbole de l&rsquo;unit&eacute; de tous les Fran&ccedil;ais, m&ecirc;me si &eacute;videmment le d&eacute;placement n'&eacute;tait pas d&eacute;pourvu d'enjeux partisans. Cette actualit&eacute; johannique revient au mois de mai avec les diff&eacute;rents &eacute;v&eacute;nements organis&eacute;s en l&rsquo;honneur de la Pucelle : &agrave; Orl&eacute;ans bien s&ucirc;r le 8 mai, anniversaire de la lib&eacute;ration de la ville du si&egrave;ge anglais, mais aussi en Lorraine &agrave; l&rsquo;occasion de la solennit&eacute; de la sainte Jeanne d&rsquo;Arc f&ecirc;t&eacute;e le 13 mai. 2012 semble donc l&rsquo;ann&eacute;e ou jamais pour renouveler l&rsquo;historiographie au sujet de la &quot;bonne Lorraine&quot;.<br />
<br />
L&rsquo;actualit&eacute; &eacute;ditoriale est, en effet, foisonnante et c&rsquo;est une bonne chose car Jeanne d&rsquo;Arc fait partie de ces personnages o&ugrave; le mythe a souvent eu tendance &agrave; prendre le pas sur la r&eacute;alit&eacute; historique, comme le souligne Catherine Guyon dans <a href="http://www.nonfiction.fr/article-5808-_remettre_jeanne_dans_le_contexte_de_son_epoque____entretien_avec_catherine_guyon.htm">un entretien qu&rsquo;elle a bien voulu nous donner</a>.<br />
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Cette fois-ci, ce n&rsquo;est pas le th&egrave;me de l&rsquo;unit&eacute; fran&ccedil;aise qui est le souci premier des historiens mais bien celui de la &laquo; v&eacute;rit&eacute; &raquo;, et ce dans des registres parfois tr&egrave;s diff&eacute;rents. La v&eacute;rit&eacute; hante les titres tout d&rsquo;abord, tant outre-Rhin (<em>Jeanne d&rsquo;Arc en v&eacute;rit&eacute;</em> de Gerd Krumeich) que chez les Fran&ccedil;ais (r&eacute;&eacute;dition de <em>V&eacute;rit&eacute;s et l&eacute;gendes</em> de Colette Beaune &ndash; que nous n&rsquo;avons pas pu consulter &ndash; ou le <em>Jeanne d&rsquo;Arc, La v&eacute;rit&eacute; sur un faux proc&egrave;s</em> d&rsquo;Alain Bournazel chez Artena). Et si les autres titres ne sont pas marqu&eacute;s du sceau de la v&eacute;rit&eacute;, on la retrouve partout dans les introductions et dans le vocabulaire choisi, reflets de la d&eacute;marche r&eacute;solument historique de tous ces ouvrages. On peut ainsi lire ailleurs: &quot;L&rsquo;histoire de Jeanne est surtout vraie au sens traditionnel et banal du terme. C&rsquo;est cette v&eacute;rit&eacute; qu&rsquo;il s&rsquo;agit de saisir et de cerner, en application de la m&eacute;thode critique telle qu&rsquo;elle a commenc&eacute; &agrave; &ecirc;tre mise au point, dans le domaine des sciences humaines et sociales, &agrave; partir de la deuxi&egrave;me moiti&eacute; du XVIIe&quot;<sup>1</sup>. La d&eacute;marche des historiens se veut &agrave; la fois scientifique et au service de &quot;l&rsquo;histoire vraie&quot; de Jeanne d&rsquo;Arc. Et il &eacute;tait temps de rendre la vie de Jeanne d&rsquo;Arc accessible &agrave; un large public &quot;tant les approximations, voire les &eacute;lucubrations, ont pullul&eacute; et pullulent toujours &agrave; son sujet&quot;(<em>ibid</em>.)). G. Krumeich ne dit pas autre chose lorsqu&rsquo;il explique, dans sa pr&eacute;face, que son premier objectif est de &quot;s&rsquo;en tenir aux faits du pass&eacute; que nous sommes r&eacute;ellement en mesure de conna&icirc;tre&quot;<sup>2</sup>, une d&eacute;marche tr&egrave;s complexe &eacute;tant donn&eacute; qu&rsquo;&agrave; &quot;l&rsquo;inverse de bien d&rsquo;autres faits et personnages du lointain Moyen-&Acirc;ge, les actes de Jeanne d&rsquo;Arc et son destin sont rest&eacute;s extr&ecirc;mement vivants dans nos m&eacute;moires&quot;<sup>3</sup>. La quatri&egrave;me de couverture du livre d&rsquo;A. Bournazel insiste bien elle aussi sur la &quot;r&eacute;v&eacute;lation de la v&eacute;rit&eacute; historique&quot;.<br />
<br />
Pour cette raison, l&rsquo;une des d&eacute;marches les plus pr&eacute;sentes chez quasiment tous les auteurs est la volont&eacute; de livrer au lecteur du mat&eacute;riau historique brut, des sources pures (transcrites tout de m&ecirc;me en fran&ccedil;ais moderne, g&eacute;n&eacute;ralement). Il peut s&rsquo;agir de t&eacute;moignages de compagnons de Jeanne d&rsquo;Arc, de ses lettres, de chroniques contemporaines, etc. Sur ce point, notre pr&eacute;f&eacute;rence va aux Actes du proc&egrave;s de Jeanne d&rsquo;Arc, qui font l&rsquo;objet du livre d&rsquo;A. Bournazel chez Artena et de la moiti&eacute; du petit ouvrage atypique de Pauline Pr&eacute;val au Seuil.<br />
<br />
Les livres pr&eacute;sent&eacute;s ici ne sont pas tous des &oelig;uvres &agrave; caract&egrave;re uniquement scientifique. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; des trois histoires g&eacute;n&eacute;rales de la vie de Jeanne d&rsquo;Arc parus chez Robert Laffont<sup>4</sup>, Tallandier<sup>5</sup> et Artena<sup>6</sup>, on mentionnera aussi le tr&egrave;s beau livre de Catherine Guyon<sup>7</sup> qui reproduit tous les vitraux hauts en couleurs de l&rsquo;&eacute;glise Sainte-Jeanne-d&rsquo;Arc de Lun&eacute;ville et les analyse en d&eacute;tail. Deux autres &oelig;uvres viennent compl&eacute;ter ce dossier Jeanne d&rsquo;Arc. Un roman tout d&rsquo;abord, celui de Max Gallo<sup>8</sup> auquel on aurait pu ajouter la mention &quot;documentaire&quot;, tant la d&eacute;marche se veut historique. Un essai enfin, publi&eacute; dans la collection Point Seuil Sagesses par Pauline Pr&eacute;val, journaliste, qui s&rsquo;arr&ecirc;te sur la dimension catholique de Jeanne d&rsquo;Arc en tant que sainte mystique. #spd#<br />
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On le voit : chaque lecteur peut trouver son bonheur dans l&rsquo;offre foisonnante autour de Jeanne la Pucelle, dont la vie continue d&rsquo;attirer les plus grands sp&eacute;cialistes de l&rsquo;histoire m&eacute;di&eacute;vale mais aussi contemporaine. L&rsquo;&oelig;uvre de Contamine, Bouzy et H&eacute;lary est sans conteste l&rsquo;&eacute;tude la plus compl&egrave;te de notre s&eacute;lection ne serait-ce que par sa taille (1216 pages) et sa structure prot&eacute;iforme, qui permet de retracer l&rsquo;histoire de Jeanne de sa naissance jusqu&rsquo;au traitement de son mythe aujourd&rsquo;hui. La premi&egrave;re partie est une histoire chronologique classique tandis que la deuxi&egrave;me se pr&eacute;sente sous la forme d&rsquo;un dictionnaire tr&egrave;s complet et commode, permettant de retrouver tr&egrave;s rapidement toutes les r&eacute;f&eacute;rences utiles sur tel ou tel aspect de la vie de la Pucelle. Pour ceux qui voudront aller &agrave; l&rsquo;essentiel sans rien sacrifier &agrave; la rigueur scientifique, nous conseillons plut&ocirc;t la lecture de G. Krumeich, chez Tallandier, excellente synth&egrave;se en 254 pages (tr&egrave;s a&eacute;r&eacute;es) de la vie de la Lorraine. Marque du contemporan&eacute;iste, les deux derniers chapitres sont l&agrave; aussi consacr&eacute;s &agrave; la post&eacute;rit&eacute; du mythe de Jeanne d&rsquo;Arc. Cependant, l&rsquo;un comme l&rsquo;autre ne comportent pas beaucoup d&rsquo;illustrations (on peut mentionner tout de m&ecirc;me l&rsquo;excellent plan du si&egrave;ge d&rsquo;Orl&eacute;ans chez G. Krumeich<sup>9</sup>), contrairement &agrave; celui de A. Bournazel chez Artena, dont le souci d&rsquo;illustration transpara&icirc;t tr&egrave;s nettement. Ces moyens mis au service de l&rsquo;iconographie servent tout &agrave; fait la d&eacute;marche de l&rsquo;auteur, qui tente de plonger le lecteur dans l&rsquo;atmosph&egrave;re du proc&egrave;s de la Pucelle et qui y r&eacute;ussit tr&egrave;s bien. Rien n&rsquo;est laiss&eacute; au hasard et il va jusqu&rsquo;&agrave; mettre en sc&egrave;ne la prison de Jeanne afin de reproduire les cadres tant g&eacute;ographiques que mentaux des derniers jours de Jeanne d&rsquo;Arc. Cependant, A. Bournazel ne cherche pas &agrave; faire une histoire compl&egrave;te de Jeanne d&rsquo;Arc puisqu&rsquo;il s&rsquo;int&eacute;resse essentiellement au proc&egrave;s de la Pucelle, tout en abordant au passage de larges pans de son histoire et de l&rsquo;histoire de France.<br />
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Pour les f&eacute;rus d&rsquo;histoire de l&rsquo;art, le livre de C. Guyon est tout indiqu&eacute;. On se reportera &agrave; <a href="http://www.nonfiction.fr/article-5808-_remettre_jeanne_dans_le_contexte_de_son_epoque____entretien_avec_catherine_guyon.htm">notre entretien</a> pour avoir un aper&ccedil;u de son livre, et on se contentera ici de souligner &agrave; nouveau la beaut&eacute; des photos de ce livre tr&egrave;s agr&eacute;able &agrave; lire et &agrave; manier.<br />
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Enfin, on conclura cette pr&eacute;sentation par les deux ouvrages de notre s&eacute;lection qui ne sont pas scientifiques au sens strict. L&rsquo;&oelig;uvre de Max Gallo est bien romanesque mais n&rsquo;est pas pour autant d&eacute;pourvue d&rsquo;originalit&eacute; historique, puisque l&rsquo;auteur choisit de confier la narration &agrave; un compagnon de Jeanne d&rsquo;Arc, Guillaume de Monthuy &ndash; personnage fictif &ndash; dont il veut faire &quot;le porte-parole de la r&eacute;alit&eacute;&quot;<sup>10</sup>. C&rsquo;est ainsi que la v&eacute;rit&eacute; historique n&rsquo;est pas sacrifi&eacute;e, m&ecirc;me si c&rsquo;est parfois au prix d&rsquo;un certain alourdissement de la prose. Jeanne d&rsquo;Arc reste donc de ce point de vue dans le panth&eacute;on des &quot;h&eacute;ros nationaux&quot;<sup>3</sup>, comme Napol&eacute;on ou le g&eacute;n&eacute;ral de Gaulle. Pour autant, l&rsquo;&oelig;uvre de M. Gallo ne plaira pas forc&eacute;ment &agrave; tout le monde car son style est tr&egrave;s cru (comme l&rsquo;indique d&rsquo;ailleurs son sous-titre), le roman s&rsquo;ouvrant par exemple sur la description du b&ucirc;cher de Jeanne, et sur le d&eacute;tail de la d&eacute;composition de son corps par le feu.<br />
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Le petit essai de Pauline Pr&eacute;val s&rsquo;inscrit dans un tout autre registre. Modeste ouvrage par la taille, il n&rsquo;en attire pas moins l&rsquo;attention par l&rsquo;originalit&eacute; de l&rsquo;analyse religieuse de Jeanne, figure que l&rsquo;on a tendance &agrave; la&iuml;ciser &agrave; l&rsquo;extr&ecirc;me, &agrave; extraire de son &eacute;poque &eacute;minemment chr&eacute;tienne et catholique. L&agrave; encore, la volont&eacute; an-historique de faire de Jeanne d&rsquo;Arc une figure de notre temps ressort tout particuli&egrave;rement, entre autres par l&rsquo;&eacute;vocation des auteurs contemporains qui lui ont consacr&eacute; des &oelig;uvres tr&egrave;s souvent &eacute;mouvantes. <br />
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L&rsquo;un des plus grands m&eacute;rites de ces nouveaut&eacute;s &eacute;ditoriales est d&rsquo;autre part de proposer un portrait &quot;vrai&quot; de Jeanne et de d&eacute;composer certains mythes. On ne mettra en avant que quelques informations. Ainsi, elle n&rsquo;&eacute;tait pas la s&oelig;ur cach&eacute;e de Charles VII, pas plus qu&rsquo;une berg&egrave;re &ndash; m&ecirc;me si elle menait les b&ecirc;tes aux champs de temps en temps &ndash; et encore moins un homme&hellip; comme le confirment nombre de descriptions physiques de ses compagnons d&rsquo;armes, sans oublier les rapports officiels de celles qui avaient &eacute;t&eacute; charg&eacute;es de contr&ocirc;ler sa virginit&eacute;. Jeanne d&rsquo;Arc a bien &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;e &agrave; Rouen le 30 mai 1431 et n&rsquo;eut aucune descendance&hellip;<br />
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Pour l&rsquo;histoire factuelle, on laissera le lecteur se reporter &agrave; l&rsquo;un ou plusieurs des ouvrages historiques mentionn&eacute;s. On se contentera de rappeler le r&ocirc;le d&eacute;cisif de cette Pucelle dont les plus grands exploits militaires r&eacute;sident dans la lev&eacute;e du si&egrave;ge d&rsquo;Orl&eacute;ans par les Anglais (8 mai 1429) et la conduite du Dauphin &agrave; travers des territoires hostiles jusqu&rsquo;&agrave; Reims afin qu&rsquo;il soit sacr&eacute; (17 juillet 1429). Son r&ocirc;le militaire eut aussi un impact sur l&rsquo;&eacute;tat d&rsquo;esprit de ceux qui l&rsquo;entour&egrave;rent et des Fran&ccedil;ais qui vibr&egrave;rent au rythme de ses exploits, redonnant un espoir &agrave; cette France en guerre depuis si longtemps.<br />
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Sa fin tragique scelle le dernier &eacute;l&eacute;ment extraordinaire de sa vie, et ce n&rsquo;est pas un hasard si son proc&egrave;s est &eacute;tudi&eacute; comme objet historique distinct par deux ouvrages de notre s&eacute;lection, chez Artena et au Seuil. En effet, ces actes recueillent les paroles de Jeanne, &quot;parvenues sous la forme d&rsquo;un &Eacute;vangile selon Pilate certes, mais o&ugrave; &eacute;clate &agrave; chaque r&eacute;plique l&rsquo;insolence de la saintet&eacute;&quot; <sup>12</sup>. C&rsquo;est, en effet, le portrait d&rsquo;une Jeanne &eacute;clatante qui est livr&eacute; dans ce proc&egrave;s de 1431, &quot;vraie&quot;, sans compromis face &agrave; ses juges int&eacute;ress&eacute;s par d&rsquo;autres motifs que la pr&eacute;servation de la religion. Et chacun d&rsquo;entre nous conna&icirc;t au moins quelques phrases de ce proc&egrave;s, tant les paroles sont simples et fortes. On n&rsquo;en citera que quelques-unes : &quot;J&rsquo;aimais beaucoup plus, voire quarante fois, mon &eacute;tendard que mon &eacute;p&eacute;e&quot; (27 f&eacute;vrier) ; &quot;Il a plu &agrave; Dieu ainsi faire par une simple pucelle pour repousser les adversaires du roi&quot; (13 mars) ; ou encore : &quot;De l&rsquo;amour ou la haine que Dieu a pour les Anglais, ou de ce que Dieu fera &agrave; leurs &acirc;mes, je ne sais rien. Mais je sais qu&rsquo;ils seront bout&eacute;s hors de France, except&eacute; ceux qui y mourront, et que Dieu enverra la victoire aux Fran&ccedil;ais contre les Anglais&quot; (17 mars). P. Pr&eacute;val insiste du reste de mani&egrave;re convaincante sur la comparaison possible entre les proc&egrave;s de Jeanne et&hellip; du Christ, d&eacute;passant ici les cadres de l&rsquo;analyse historique.<br />
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Ce n&rsquo;est &eacute;videmment pas le moindre des paradoxes de Jeanne d&rsquo;Arc de ne pouvoir, malgr&eacute; une documentation exceptionnellement abondante, &ecirc;tre enti&egrave;rement expliqu&eacute;e, restitu&eacute;e par l&rsquo;histoire. Figure de sainte, d&rsquo;espoir, d&rsquo;unit&eacute;, elle reste aujourd&rsquo;hui revendiqu&eacute;e par des groupes divers et parfois oppos&eacute;s. Du moins, pourrons-nous d&eacute;sormais un peu plus clairement entrevoir sa vie, son &oelig;uvre et son histoire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>A lire aussi sur<em> nonfiction.fr</em>:</strong></p>
<p>Un <a href="http://www.nonfiction.fr/article-5808-_remettre_jeanne_dans_le_contexte_de_son_epoque____entretien_avec_catherine_guyon.htm">entretien avec Catherine Guyon</a> sur l'actualit&eacute; historiographique de Jeanne d'Arc.<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Contamine, P., Bouzy, O., H&eacute;lary, X., <em>Jeanne d'Arc, Histoire et Dictionnaire</em>, Bouquins, 2012, p. 8<br />2 - G. Krumeich, <em>Jeanne d&rsquo;Arc en v&eacute;rit&eacute;</em>, Tallandier, 2012, p. 9<br />3 - <em>Ibid</em>.<br />4 - Philippe Contamine, Olivier Bouzy, Xavier H&eacute;lary, Jeanne d'Arc, <em>Histoire et Dictionnaire</em>, Bouquins, 2012<br />5 - Gerd Krumeich, <em>Jeanne d&rsquo;Arc en v&eacute;rit&eacute;</em>, Tallandier, 2012<br />6 - Alain Bournazel, <em>Jeanne d'Arc, la v&eacute;rit&eacute; sur un faux proc&egrave;s</em>, Artena, 2012<br />7 - Catherine Guyon, <em>Jeanne d'Arc en son &eacute;glise</em>, &eacute;d. G&eacute;rard Louis, 2011<br />8 - Jeanne d&rsquo;Arc, <em>Jeune fille de France br&ucirc;l&eacute;e vive</em>, XO, 2012<br />9 - p. 69<br />10 - interview donn&eacute;e &agrave; l&rsquo;<em>Est R&eacute;publicain</em> le 6/11/11<br />11 - <em>Ibid</em>.<br />12 - Pauline Pr&eacute;val, <em>Jeanne d&rsquo;Arc, la saintet&eacute; casqu&eacute;e</em>, Seuil, 2012, quatri&egrave;me de couverture<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Libres et lectrices</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5801-libres_et_lectrices.htm</link>
         <description> Ce livre d&amp;rsquo;art constitue la suite du fameux volume  Les femmes qui lisent sont dangereuses  paru en 2006. Il a &#233;t&#233; publi&#233; en allemand sous le titre  Frauen, die lesen, sind gef&#228;hrlich und klug , l&amp;rsquo;intelligence constituant dans le titre fran&#231;ais un redoublement du danger, pour les hommes on suppose&amp;hellip; &#13;&#10; Il s&amp;rsquo;ouvre sur un bel hommage de Laure Adler &#224; Virginia Woolf dont est reproduit un portrait particuli&#232;rement &#233;mouvant de 1932 : &amp;ldquo;Lire, c&amp;rsquo;est se mettre en danger&amp;rdquo;. Commentant une photographie par Gis&#232;le Freund de la table de travail de l&amp;rsquo;&#233;crivain, conserv&#233;e au centre Georges-Pompidou, mais dont un tirage se trouve &#233;galement dans la collection de Cy Twombly, Laure Adler &#233;crit : &#13;&#10; &#13;&#10;&amp;ldquo;Lire, c&amp;rsquo;est dispara&#238;tre. &#13;&#10;Lire, c&amp;rsquo;est faire corps avec soi-m&#234;me. &#13;&#10;Lire, c&amp;rsquo;est &#233;teindre le bruit des autres pour tenter d&amp;rsquo;atteindre sa propre m&#233;lodie. &#13;&#10;Lire, c&amp;rsquo;est oublier, tout oublier, y compris ses lectures pass&#233;es, toutes ces histoires qui sommeillent dans nos arri&#232;re-m&#233;moires et qui ne demandent qu&amp;rsquo;&#224; resurgir &#224; l&amp;rsquo;improviste, ces pages enti&#232;res qui nous tombent dessus &amp;ndash; mais jamais, justement, quand on lit, quand on lit vraiment.&amp;rdquo; &#13;&#10; &#13;&#10;Stefan Bollmann propose ensuite un panorama historique o&#249; il montre que le lecteur de romans a &#233;t&#233; d&#232;s le d&#233;but la plupart du temps une lectrice. Le lectorat du XVIIIe si&#232;cle, auquel on doit le succ&#232;s du roman moderne, &#233;tait compos&#233; pour l&amp;rsquo;essentiel de femmes, ce qui fait &#233;crire &#224; Joseph Addison, dans  The Guardian  d&#232;s 1713 : &amp;ldquo;Il y a une s&#233;rie de raisons qui expliquent pourquoi les belles lettres correspondent mieux &#224; l&amp;rsquo;univers f&#233;minin qu&amp;rsquo;&#224; l&amp;rsquo;univers masculin. En premier lieu parce que les femmes disposent de plus de temps libre et passent plus de temps assises. [&amp;hellip;] L&amp;rsquo;autre raison qui explique pourquoi ce sont surtout les femmes de la bonne soci&#233;t&#233; qui s&amp;rsquo;adonnent &#224; la litt&#233;rature, c&amp;rsquo;est que celle-ci reste d&amp;rsquo;ordinaire totalement &#233;trang&#232;re &#224; leur &#233;poux.&amp;rdquo; &#13;&#10; On appr&#233;ciera alors particuli&#232;rement le tableau de Gustave Caillebotte,  Int&#233;rieur  (1880), peu connu parce qu&amp;rsquo;il appartient &#224; une collection particuli&#232;re, et qui prend le contre-pied de ce clich&#233;. Le peintre a au recours aux effets photographiques pour obtenir des distorsions de perspectives. Marquant un d&#233;s&#233;quilibre au sein du couple, ce tableau montre au premier plan la femme en train de lire le journal, assise dans un fauteuil. Son mari &amp;ndash; absorb&#233; quand &#224; lui dans la lecture d&amp;rsquo;un roman &amp;ndash;, que l&amp;rsquo;on aper&#231;oit &#224; peine en contrebas du journal, est si petit qu&amp;rsquo;il ne semble pas vraiment &#234;tre dans la m&#234;me pi&#232;ce. Le monde que d&#233;crit Caillebotte ne renverse pas seulement les proportions habituelles entre l&amp;rsquo;homme et la femme, mais aussi la r&#233;partition des r&#244;les &#224; travers la lecture : lui lit un roman (au contenu fictif et illusoire) ; elle est plong&#233;e dans la lecture du journal (des faits, rien que des faits !). Le tableau joue avec l&amp;rsquo;id&#233;e que nous nous faisons du r&#244;le de chaque sexe et tente de l&amp;rsquo;inverser, avec le but avou&#233; de le combattre. &#13;&#10; Autre couple fascinant, Henry Fawcett et Dame Millicent Garrett Fawcett, tableau peint en 1872 par Ford Madox Brown, et qu&amp;rsquo;on peut voir &#224; la National Portrait Gallery &#224; Londres. En 1867, &#224; vingt ans, Millicent Garrett avait &#233;pous&#233; son a&#238;n&#233; de quatorze ans, d&#233;put&#233; lib&#233;ral et professeur d&amp;rsquo;&#233;conomie politique, fervent d&#233;fenseur du droit de vote des femmes en Grande-Bretagne. &#192; ses c&#244;t&#233;s, elle devint l&amp;rsquo;une des plus &#233;minentes suffragettes de son temps (il fallut toutefois attendre 1928 pour que le droit de vote soit accord&#233; &#224; toutes les femmes &#226;g&#233;es de vingt et un ans, au m&#234;me titre que les hommes). Il avait perdu la vue &#224; l&amp;rsquo;&#226;ge de dix-huit ans, &#224; la suite d&amp;rsquo;un accident de chasse, elle fut la main et les yeux de son &#233;poux. En 1872, ils publi&#232;rent un recueil commun d&amp;rsquo;essais et de discours, t&#233;moignant de la fa&#231;on dont ils concevaient leur couple : ils se d&#233;crivaient comme &#233;tant l&amp;rsquo;association de deux &#234;tres libres et ind&#233;pendants, r&#233;futant l&amp;rsquo;id&#233;e d&amp;rsquo;une relation de ma&#238;tre &#224; &#233;l&#232;ve. M&#234;me s&amp;rsquo;il repr&#233;sente Henry Fawcett dans sa toge de professeur &#224; Cambridge, le tableau met en sc&#232;ne l&amp;rsquo;association de deux &amp;ldquo;f&#233;ministes&amp;rdquo;, et annihile, dans le dialogue des visages et des mains, toute forme de hi&#233;rarchie entre les deux personnages. &#13;&#10; Con&#231;u comme un parcours dans les diff&#233;rentes repr&#233;sentations de la lecture f&#233;minine (lectrices d&amp;rsquo;ouvrages interdits, connaisseuses de la Bible, h&#233;donistes et lectrices solitaires, femmes s&#233;duites et s&#233;ductrices, lectrices professionnelles, voyageuses), le livre met en regard de tr&#232;s belles reproductions de tableaux ou, plus rarement, de photographies, et un commentaire toujours intelligent et stimulant qui en analyse l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t et les enjeux. On appr&#233;ciera, entre maints exemples de cette harmonie entre le texte et l&amp;rsquo;image, le commentaire intitul&#233; &amp;ldquo;Des jambes intelligentes&amp;rdquo; de la photographie de Cartier-Bresson,  Les Jambes de Martine  (1967). On ne voit pas la t&#234;te de la lectrice, et on constate qu&amp;rsquo;elle en est aux toutes premi&#232;res pages de son livre. Il s&amp;rsquo;agit de la photographe Martine Franck avec qui il se remaria en 1970, et qui avait trente ans de moins que lui. Pour Cartier-Bresson, la photographie &#233;tait un art de vivre : &amp;ldquo;Un photographe doit &#234;tre une sorte d&amp;rsquo;acrobate, car il est constamment en train de courir et de chercher l&amp;rsquo;&#233;quilibre, et il est toujours &#224; deux doigts de tomber. Savez-vous de quoi on a besoin pour &#234;tre photographe ? D&amp;rsquo;un doigt, d&amp;rsquo;un &amp;oelig;il et de ses deux jambes.&amp;rdquo; &#13;&#10; La reproduction du tableau  Hall d&amp;rsquo;h&#244;tel  (1943) d&amp;rsquo;Edward Hopper, dont on peut voir l&amp;rsquo;original &#224; Indianapolis, est tr&#232;s &#233;mouvante. Les sc&#232;nes que repr&#233;sente Hopper ont souvent pour d&#233;cors des lieux de passage : h&#244;tels, bars, compartiments de train, restaurants, stations-service, bureaux&amp;hellip; Ses personnages affichent le plus souvent un air de d&#233;tachement. Le plus frappant, c&amp;rsquo;est que parmi ces personnages, beaucoup sont en train de lire, et &#224; quelques rares exceptions pr&#232;s, ce sont des femmes. De nombreux ex&#233;g&#232;tes ont vu dans les lectrices de Hopper, tant&#244;t concentr&#233;es, tant&#244;t d&#233;tach&#233;es, les symboles de la solitude et de l&amp;rsquo;ali&#233;nation de l&amp;rsquo;homme moderne. Certaines d&#233;clarations du peintre sugg&#232;rent toutefois une autre piste de r&#233;flexion : dans la neutralit&#233; attentive de ses lectrices se refl&#232;te le myst&#232;re de l&amp;rsquo;art, ou comment condenser l&amp;rsquo;image que nous nous faisons de la r&#233;alit&#233; pour en faire un moment d&amp;rsquo;une profonde intensit&#233; affective. &#13;&#10; Ce livre, on l&amp;rsquo;aura compris, n&amp;rsquo;est pas seulement un beau livre &#224; d&#233;poser sur une table basse. Il donne acc&#232;s &#224; des tableaux rares et &#224; une r&#233;flexion tr&#232;s riche sur la lecture des femmes, dans une enqu&#234;te aussi enthousiaste qu&amp;rsquo;intelligente.. &#13;&#10;&#160; </description>
         <pubDate>05/11/12 09:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5801-libres_et_lectrices.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Ce livre d&rsquo;art constitue la suite du fameux volume <em>Les femmes qui lisent sont dangereuses</em> paru en 2006. Il a &eacute;t&eacute; publi&eacute; en allemand sous le titre <em>Frauen, die lesen, sind gef&auml;hrlich und klug</em>, l&rsquo;intelligence constituant dans le titre fran&ccedil;ais un redoublement du danger, pour les hommes on suppose&hellip;</p>
<p>Il s&rsquo;ouvre sur un bel hommage de Laure Adler &agrave; Virginia Woolf dont est reproduit un portrait particuli&egrave;rement &eacute;mouvant de 1932 : &ldquo;Lire, c&rsquo;est se mettre en danger&rdquo;. Commentant une photographie par Gis&egrave;le Freund de la table de travail de l&rsquo;&eacute;crivain, conserv&eacute;e au centre Georges-Pompidou, mais dont un tirage se trouve &eacute;galement dans la collection de Cy Twombly, Laure Adler &eacute;crit :<br />
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&ldquo;Lire, c&rsquo;est dispara&icirc;tre.<br />
Lire, c&rsquo;est faire corps avec soi-m&ecirc;me.<br />
Lire, c&rsquo;est &eacute;teindre le bruit des autres pour tenter d&rsquo;atteindre sa propre m&eacute;lodie.<br />
Lire, c&rsquo;est oublier, tout oublier, y compris ses lectures pass&eacute;es, toutes ces histoires qui sommeillent dans nos arri&egrave;re-m&eacute;moires et qui ne demandent qu&rsquo;&agrave; resurgir &agrave; l&rsquo;improviste, ces pages enti&egrave;res qui nous tombent dessus &ndash; mais jamais, justement, quand on lit, quand on lit vraiment.&rdquo;<br />
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Stefan Bollmann propose ensuite un panorama historique o&ugrave; il montre que le lecteur de romans a &eacute;t&eacute; d&egrave;s le d&eacute;but la plupart du temps une lectrice. Le lectorat du XVIIIe si&egrave;cle, auquel on doit le succ&egrave;s du roman moderne, &eacute;tait compos&eacute; pour l&rsquo;essentiel de femmes, ce qui fait &eacute;crire &agrave; Joseph Addison, dans <em>The Guardian</em> d&egrave;s 1713 : &ldquo;Il y a une s&eacute;rie de raisons qui expliquent pourquoi les belles lettres correspondent mieux &agrave; l&rsquo;univers f&eacute;minin qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;univers masculin. En premier lieu parce que les femmes disposent de plus de temps libre et passent plus de temps assises. [&hellip;] L&rsquo;autre raison qui explique pourquoi ce sont surtout les femmes de la bonne soci&eacute;t&eacute; qui s&rsquo;adonnent &agrave; la litt&eacute;rature, c&rsquo;est que celle-ci reste d&rsquo;ordinaire totalement &eacute;trang&egrave;re &agrave; leur &eacute;poux.&rdquo;</p>
<p>On appr&eacute;ciera alors particuli&egrave;rement le tableau de Gustave Caillebotte, <em>Int&eacute;rieur</em> (1880), peu connu parce qu&rsquo;il appartient &agrave; une collection particuli&egrave;re, et qui prend le contre-pied de ce clich&eacute;. Le peintre a au recours aux effets photographiques pour obtenir des distorsions de perspectives. Marquant un d&eacute;s&eacute;quilibre au sein du couple, ce tableau montre au premier plan la femme en train de lire le journal, assise dans un fauteuil. Son mari &ndash; absorb&eacute; quand &agrave; lui dans la lecture d&rsquo;un roman &ndash;, que l&rsquo;on aper&ccedil;oit &agrave; peine en contrebas du journal, est si petit qu&rsquo;il ne semble pas vraiment &ecirc;tre dans la m&ecirc;me pi&egrave;ce. Le monde que d&eacute;crit Caillebotte ne renverse pas seulement les proportions habituelles entre l&rsquo;homme et la femme, mais aussi la r&eacute;partition des r&ocirc;les &agrave; travers la lecture : lui lit un roman (au contenu fictif et illusoire) ; elle est plong&eacute;e dans la lecture du journal (des faits, rien que des faits !). Le tableau joue avec l&rsquo;id&eacute;e que nous nous faisons du r&ocirc;le de chaque sexe et tente de l&rsquo;inverser, avec le but avou&eacute; de le combattre.</p>
<p>Autre couple fascinant, Henry Fawcett et Dame Millicent Garrett Fawcett, tableau peint en 1872 par Ford Madox Brown, et qu&rsquo;on peut voir &agrave; la National Portrait Gallery &agrave; Londres. En 1867, &agrave; vingt ans, Millicent Garrett avait &eacute;pous&eacute; son a&icirc;n&eacute; de quatorze ans, d&eacute;put&eacute; lib&eacute;ral et professeur d&rsquo;&eacute;conomie politique, fervent d&eacute;fenseur du droit de vote des femmes en Grande-Bretagne. &Agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, elle devint l&rsquo;une des plus &eacute;minentes suffragettes de son temps (il fallut toutefois attendre 1928 pour que le droit de vote soit accord&eacute; &agrave; toutes les femmes &acirc;g&eacute;es de vingt et un ans, au m&ecirc;me titre que les hommes). Il avait perdu la vue &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de dix-huit ans, &agrave; la suite d&rsquo;un accident de chasse, elle fut la main et les yeux de son &eacute;poux. En 1872, ils publi&egrave;rent un recueil commun d&rsquo;essais et de discours, t&eacute;moignant de la fa&ccedil;on dont ils concevaient leur couple : ils se d&eacute;crivaient comme &eacute;tant l&rsquo;association de deux &ecirc;tres libres et ind&eacute;pendants, r&eacute;futant l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;une relation de ma&icirc;tre &agrave; &eacute;l&egrave;ve. M&ecirc;me s&rsquo;il repr&eacute;sente Henry Fawcett dans sa toge de professeur &agrave; Cambridge, le tableau met en sc&egrave;ne l&rsquo;association de deux &ldquo;f&eacute;ministes&rdquo;, et annihile, dans le dialogue des visages et des mains, toute forme de hi&eacute;rarchie entre les deux personnages.</p>
<p>Con&ccedil;u comme un parcours dans les diff&eacute;rentes repr&eacute;sentations de la lecture f&eacute;minine (lectrices d&rsquo;ouvrages interdits, connaisseuses de la Bible, h&eacute;donistes et lectrices solitaires, femmes s&eacute;duites et s&eacute;ductrices, lectrices professionnelles, voyageuses), le livre met en regard de tr&egrave;s belles reproductions de tableaux ou, plus rarement, de photographies, et un commentaire toujours intelligent et stimulant qui en analyse l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t et les enjeux. On appr&eacute;ciera, entre maints exemples de cette harmonie entre le texte et l&rsquo;image, le commentaire intitul&eacute; &ldquo;Des jambes intelligentes&rdquo; de la photographie de Cartier-Bresson, <em>Les Jambes de Martine</em> (1967). On ne voit pas la t&ecirc;te de la lectrice, et on constate qu&rsquo;elle en est aux toutes premi&egrave;res pages de son livre. Il s&rsquo;agit de la photographe Martine Franck avec qui il se remaria en 1970, et qui avait trente ans de moins que lui. Pour Cartier-Bresson, la photographie &eacute;tait un art de vivre : &ldquo;Un photographe doit &ecirc;tre une sorte d&rsquo;acrobate, car il est constamment en train de courir et de chercher l&rsquo;&eacute;quilibre, et il est toujours &agrave; deux doigts de tomber. Savez-vous de quoi on a besoin pour &ecirc;tre photographe ? D&rsquo;un doigt, d&rsquo;un &oelig;il et de ses deux jambes.&rdquo;</p>
<p>La reproduction du tableau <em>Hall d&rsquo;h&ocirc;tel</em> (1943) d&rsquo;Edward Hopper, dont on peut voir l&rsquo;original &agrave; Indianapolis, est tr&egrave;s &eacute;mouvante. Les sc&egrave;nes que repr&eacute;sente Hopper ont souvent pour d&eacute;cors des lieux de passage : h&ocirc;tels, bars, compartiments de train, restaurants, stations-service, bureaux&hellip; Ses personnages affichent le plus souvent un air de d&eacute;tachement. Le plus frappant, c&rsquo;est que parmi ces personnages, beaucoup sont en train de lire, et &agrave; quelques rares exceptions pr&egrave;s, ce sont des femmes. De nombreux ex&eacute;g&egrave;tes ont vu dans les lectrices de Hopper, tant&ocirc;t concentr&eacute;es, tant&ocirc;t d&eacute;tach&eacute;es, les symboles de la solitude et de l&rsquo;ali&eacute;nation de l&rsquo;homme moderne. Certaines d&eacute;clarations du peintre sugg&egrave;rent toutefois une autre piste de r&eacute;flexion : dans la neutralit&eacute; attentive de ses lectrices se refl&egrave;te le myst&egrave;re de l&rsquo;art, ou comment condenser l&rsquo;image que nous nous faisons de la r&eacute;alit&eacute; pour en faire un moment d&rsquo;une profonde intensit&eacute; affective.</p>
<p>Ce livre, on l&rsquo;aura compris, n&rsquo;est pas seulement un beau livre &agrave; d&eacute;poser sur une table basse. Il donne acc&egrave;s &agrave; des tableaux rares et &agrave; une r&eacute;flexion tr&egrave;s riche sur la lecture des femmes, dans une enqu&ecirc;te aussi enthousiaste qu&rsquo;intelligente..<br />
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      </item>
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