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      <title>Nonfiction.fr le portail des livres et des idees</title>
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         <title>Flaubert : l'&#233;criture et la vie</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3128-flaubert__lecriture_et_la_vie.htm</link>
         <description> Dans  Gustave Flaubert : Une mani&#232;re sp&#233;ciale de vivre , Pierre-Marc de Biasi retrouve son&#160;ami Flaubert. Fi des distances temporelles, des diff&#233;rences r&#233;f&#233;rentielles, pour le plaisir des ex&#233;g&#232;tes comme des n&#233;ophytes, de Biasi nous emporte dans la flamboyante ronde flaubertienne&amp;hellip;Les plus avertis connaissent le chercheur Pierre de Biasi&#160;: agr&#233;g&#233;, docteur, directeur de recherche &#224; l&amp;rsquo;ITEM (Institut des Textes et Manuscrits modernes), branche du CNRS, sp&#233;cialiste de g&#233;n&#233;tique litt&#233;raire, mais aussi passionn&#233; d&amp;rsquo;art et plasticien lui-m&#234;me. Sa pratique nourrit ses r&#233;flexions, nous constaterons avec quelle fertilit&#233;&#160;!&#160;  &#13;&#10; &#13;&#10;Le g&#233;n&#233;ticien compulse, lit et relie, analyse, synth&#233;tise, transmet, comme tout chercheur. La g&#233;n&#233;tique textuelle explore manuscrits, lettres, notes, dessins, ratures, gribouillis. Elle explore les tr&#233;fonds de la cr&#233;ation litt&#233;raire, pour mieux &#233;clairer l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre &#224; jamais inachev&#233;e. Sondant les limbes de la cr&#233;ation, cette approche n&amp;rsquo;&#233;rige aucune st&#232;le mortuaire &#224; l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre, mais l&amp;rsquo;enrichit de ces possibles, des traces entrevues, des chemins possibles. Pierre-Marc de Biasi transmet dans de nombreux ouvrages cette r&#233;jouissante promenade vers le texte publi&#233;. Toutefois cette l&#233;g&#232;ret&#233; attentive ne se gagne qu&amp;rsquo;au prix d&amp;rsquo;une intimit&#233; &#233;troite avec un corpus. Et le corpus des manuscrits de Gustave Flaubert, nous le savons aujourd&amp;rsquo;hui, s&amp;rsquo;av&#232;re incommensurable. De cet homme vou&#233; &#224; l&amp;rsquo;&#233;crit nous restent correspondances, brouillons, essais, t&#233;moignages de ses contemporains, de ses &#233;diteurs, de ses amantes&amp;hellip; &#13;&#10; &#13;&#10;Ecrire, c&amp;rsquo;est vivre. Tautologie qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agit de r&#233;-&#233;noncer. En effet, abolissant temps et espace, le lecteur amoureux de Biasi &#233;pouse la dynamique intime de Flaubert. Parce que, abolissant temps et espace, notre lecteur amoureux, Pierre de Biasi, rejoint ainsi Flaubert dans sa dynamique intime. Il le c&#244;toie avec attention et savoir, et nous invite &#224; le suivre. Nous voici dans la fratrie Flaubert, les d&#233;sirs enfouis des enfants face aux projets affirm&#233;s des parents. Nous voici au chevet du jeune Flaubert, terrass&#233; par des crises aussi violentes que subites. Nous voici en selle, chevauchant, &#233;pousant la jouissance du cavalier fondu dans la vitesse, dans l&amp;rsquo;espace, dans la puissance. Nous entendons les contradictions de l&amp;rsquo;artiste en germe, son opposition taiseuse &#224; son milieu familial, sa propre acception &#224; l&amp;rsquo;appel de la cr&#233;ation, nous assistons le jour venu &#224; son adoubement, &#224; la reconnaissance des pairs, &#224; l&amp;rsquo;effroi&#160; de la bonne soci&#233;t&#233;.. &#13;&#10; &#13;&#10;Promenade &#224; multiples voix/es o&#249; de Biasi tisse avec Flaubert les al&#233;as de la cr&#233;ation. L&amp;rsquo;&#233;crivain pense, veut faire &amp;oelig;uvre, cherche, th&#233;orise, tente, &quot;gueule&quot;. &amp;OElig;uvre n&amp;rsquo;est pas un mot de circonstance. S&amp;rsquo;il vise la post&#233;rit&#233;, ce n&amp;rsquo;est que pour Elle, s&amp;rsquo;il triture la prose, c&amp;rsquo;est pour La hisser &#224; la perfection po&#233;tique. Il lui faut la langue, l&amp;rsquo;&#233;nergie, il lui faut se d&#233;gager du moi, de ce moi encombrant, de ses &#233;lans d&#233;bordants. Ces combats intimes, de Biasi nous les explique, ne d&#233;savoue pas son objet,&#160; croch&#232;te une dentelle fine et nette de cette pr&#233;sence gr&#226;ce la ma&#238;trise du g&#233;n&#233;ticien sur son corpus. &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10;Pierre de Biasi&#160; exhume, comprend, m&#233;morise et nous offre les multiples traces &#233;crites de son double sans jamais nous &#233;touffer de sa complicit&#233; avec Flaubert. Il trace la cartographie de la destin&#233;e, dessoudant le grand homme, pour mieux ressusciter l&amp;rsquo;&#233;crivain. Il retrouve, peut-&#234;tre &#224;&#160; son corps d&#233;fendant, l&amp;rsquo;essence de toute v&#233;ritable &quot;biographie&quot; d&amp;rsquo;&#233;crivain&#160;: non une &#233;criture de plus qui surcharge et enferme les &#233;crits dans un mausol&#233;e, mais un flux qui &#233;claire, entra&#238;ne &#224; lire, relire, recr&#233;er&amp;hellip; L&amp;rsquo;image des &#233;pousailles qui prolongent l&amp;rsquo;h&#233;ritage, qui initient lecture et &#233;criture parce que cet ouvrage-ci concocte des lecteurs. L&amp;rsquo;ignorant pourra y trouver l&amp;rsquo;&#233;lan joyeux, curieux pour d&#233;couvrir, celui qui a lu ses classiques, enrichit ses souvenirs, retourne &#224; ses d&#233;j&#224;-lus et reprend ses encore-&#224;-lire. &#13;&#10; &#13;&#10;L&amp;rsquo;aventure peut se cacher au coin de l&amp;rsquo;alphabet. Hom&#233;ostasie du chercheur au lecteur, de l&amp;rsquo;amoureux &#224; son objet d&amp;rsquo;&#233;tudes qui nous emballe dans la cavalcade, dans les plaisirs charnels, dans la r&#233;flexion th&#233;orique. Notre histoire litt&#233;raire r&#233;serve une place de choix &#224; la d&#233;marche flaubertienne. Pour avoir lu un ou plusieurs de ses romans, pour avoir appris leur parrainage sur l&amp;rsquo;&#233;mergence du jeune Maupassant, pour l&amp;rsquo;avoir compar&#233; aux tout aussi ph&#233;nom&#233;naux Zola ou Balzac, il nous semble le conna&#238;tre. L&amp;rsquo;&#233;m&#233;rite familiarit&#233; du g&#233;n&#233;ticien avec la correspondance fournie, les traces &#233;crites, les subtilit&#233;s biographiques, les lieux de l&amp;rsquo;&#233;criture dissoci&#233;s ou non des temps de maturation de l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre (entre maladies, voyages, s&#233;jours parisiens, retraites &#224; Croisset)&#160; nous glisse dans l&amp;rsquo;intimit&#233; de la cr&#233;ation &#233;mergente, des strates accumul&#233;es, des souvenirs condens&#233;s, des d&#233;sirs, des bravades. La th&#233;orie surgit dans la continuit&#233; de l&amp;rsquo;&#233;poque, des essais, de la volont&#233; de Gustave Flaubert. Le cadre ne se plaque plus sur l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre, il s&amp;rsquo;engendre tout en engendrant, clarifie et opacifie tour &#224; tour en d&amp;rsquo;incessants aller-retour entre brouillons toujours en train d&amp;rsquo;&#234;tre &#233;crits et arsenal th&#233;orique d&#233;j&#224; brandi en id&#233;al &#224; atteindre. Toujours en train d&amp;rsquo;&#234;tre &#233;crit jusqu&amp;rsquo;au point final, l&#224; o&#249; l&amp;rsquo;id&#233;al plus ou moins atteint, il faut se r&#233;soudre &#224; clore, &#224; envoyer &#224; l&amp;rsquo;imprimeur. L&amp;rsquo;opus se cl&#244;t, mais l&amp;rsquo;&#233;nergie elle r&#233;enfourche une nouvelle th&#233;matique, ouvre une nouvelle cosmogonie et le flux jamais ne s&amp;rsquo;interrompt. &#13;&#10;&#160; &#13;&#10;S&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agissait de d&#233;montrer les richesses de l&amp;rsquo;&#233;tude des manuscrits, s&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agissait d&amp;rsquo;enr&#244;ler les &#233;tudiants frileux &#224; une recherche jouissive, s&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agissait de souligner la figure singuli&#232;re et encore incontr&#244;lable de &quot;notre&quot; Flaubert, le s&#233;same est l&#224;. Attaquez l&amp;rsquo;incipit, enserrez de votre esprit les flancs de votre monture et d&#233;crypter all&#232;grement l&amp;rsquo;&amp;OElig;uvre sous l&amp;rsquo;&#233;gide de Pierre de Biasi. &#13;&#10; &#13;&#10;&#160; &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10;&#160; </description>
         <pubDate>02/08/10 05:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Dans <em>Gustave Flaubert : Une mani&egrave;re sp&eacute;ciale de vivre</em>, Pierre-Marc de Biasi retrouve son&nbsp;ami Flaubert. Fi des distances temporelles, des diff&eacute;rences r&eacute;f&eacute;rentielles, pour le plaisir des ex&eacute;g&egrave;tes comme des n&eacute;ophytes, de Biasi nous emporte dans la flamboyante ronde flaubertienne&hellip;Les plus avertis connaissent le chercheur Pierre de Biasi&nbsp;: agr&eacute;g&eacute;, docteur, directeur de recherche &agrave; l&rsquo;ITEM (Institut des Textes et Manuscrits modernes), branche du CNRS, sp&eacute;cialiste de g&eacute;n&eacute;tique litt&eacute;raire, mais aussi passionn&eacute; d&rsquo;art et plasticien lui-m&ecirc;me. Sa pratique nourrit ses r&eacute;flexions, nous constaterons avec quelle fertilit&eacute;&nbsp;!&nbsp; <br />
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Le g&eacute;n&eacute;ticien compulse, lit et relie, analyse, synth&eacute;tise, transmet, comme tout chercheur. La g&eacute;n&eacute;tique textuelle explore manuscrits, lettres, notes, dessins, ratures, gribouillis. Elle explore les tr&eacute;fonds de la cr&eacute;ation litt&eacute;raire, pour mieux &eacute;clairer l&rsquo;&oelig;uvre &agrave; jamais inachev&eacute;e. Sondant les limbes de la cr&eacute;ation, cette approche n&rsquo;&eacute;rige aucune st&egrave;le mortuaire &agrave; l&rsquo;&oelig;uvre, mais l&rsquo;enrichit de ces possibles, des traces entrevues, des chemins possibles. Pierre-Marc de Biasi transmet dans de nombreux ouvrages cette r&eacute;jouissante promenade vers le texte publi&eacute;. Toutefois cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute; attentive ne se gagne qu&rsquo;au prix d&rsquo;une intimit&eacute; &eacute;troite avec un corpus. Et le corpus des manuscrits de Gustave Flaubert, nous le savons aujourd&rsquo;hui, s&rsquo;av&egrave;re incommensurable. De cet homme vou&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;crit nous restent correspondances, brouillons, essais, t&eacute;moignages de ses contemporains, de ses &eacute;diteurs, de ses amantes&hellip;<br />
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Ecrire, c&rsquo;est vivre. Tautologie qu&rsquo;il s&rsquo;agit de r&eacute;-&eacute;noncer. En effet, abolissant temps et espace, le lecteur amoureux de Biasi &eacute;pouse la dynamique intime de Flaubert. Parce que, abolissant temps et espace, notre lecteur amoureux, Pierre de Biasi, rejoint ainsi Flaubert dans sa dynamique intime. Il le c&ocirc;toie avec attention et savoir, et nous invite &agrave; le suivre. Nous voici dans la fratrie Flaubert, les d&eacute;sirs enfouis des enfants face aux projets affirm&eacute;s des parents. Nous voici au chevet du jeune Flaubert, terrass&eacute; par des crises aussi violentes que subites. Nous voici en selle, chevauchant, &eacute;pousant la jouissance du cavalier fondu dans la vitesse, dans l&rsquo;espace, dans la puissance. Nous entendons les contradictions de l&rsquo;artiste en germe, son opposition taiseuse &agrave; son milieu familial, sa propre acception &agrave; l&rsquo;appel de la cr&eacute;ation, nous assistons le jour venu &agrave; son adoubement, &agrave; la reconnaissance des pairs, &agrave; l&rsquo;effroi&nbsp; de la bonne soci&eacute;t&eacute;..<br />
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Promenade &agrave; multiples voix/es o&ugrave; de Biasi tisse avec Flaubert les al&eacute;as de la cr&eacute;ation. L&rsquo;&eacute;crivain pense, veut faire &oelig;uvre, cherche, th&eacute;orise, tente, &quot;gueule&quot;. &OElig;uvre n&rsquo;est pas un mot de circonstance. S&rsquo;il vise la post&eacute;rit&eacute;, ce n&rsquo;est que pour Elle, s&rsquo;il triture la prose, c&rsquo;est pour La hisser &agrave; la perfection po&eacute;tique. Il lui faut la langue, l&rsquo;&eacute;nergie, il lui faut se d&eacute;gager du moi, de ce moi encombrant, de ses &eacute;lans d&eacute;bordants. Ces combats intimes, de Biasi nous les explique, ne d&eacute;savoue pas son objet,&nbsp; croch&egrave;te une dentelle fine et nette de cette pr&eacute;sence gr&acirc;ce la ma&icirc;trise du g&eacute;n&eacute;ticien sur son corpus.<br />
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Pierre de Biasi&nbsp; exhume, comprend, m&eacute;morise et nous offre les multiples traces &eacute;crites de son double sans jamais nous &eacute;touffer de sa complicit&eacute; avec Flaubert. Il trace la cartographie de la destin&eacute;e, dessoudant le grand homme, pour mieux ressusciter l&rsquo;&eacute;crivain. Il retrouve, peut-&ecirc;tre &agrave;&nbsp; son corps d&eacute;fendant, l&rsquo;essence de toute v&eacute;ritable &quot;biographie&quot; d&rsquo;&eacute;crivain&nbsp;: non une &eacute;criture de plus qui surcharge et enferme les &eacute;crits dans un mausol&eacute;e, mais un flux qui &eacute;claire, entra&icirc;ne &agrave; lire, relire, recr&eacute;er&hellip; L&rsquo;image des &eacute;pousailles qui prolongent l&rsquo;h&eacute;ritage, qui initient lecture et &eacute;criture parce que cet ouvrage-ci concocte des lecteurs. L&rsquo;ignorant pourra y trouver l&rsquo;&eacute;lan joyeux, curieux pour d&eacute;couvrir, celui qui a lu ses classiques, enrichit ses souvenirs, retourne &agrave; ses d&eacute;j&agrave;-lus et reprend ses encore-&agrave;-lire.<br />
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L&rsquo;aventure peut se cacher au coin de l&rsquo;alphabet. Hom&eacute;ostasie du chercheur au lecteur, de l&rsquo;amoureux &agrave; son objet d&rsquo;&eacute;tudes qui nous emballe dans la cavalcade, dans les plaisirs charnels, dans la r&eacute;flexion th&eacute;orique. Notre histoire litt&eacute;raire r&eacute;serve une place de choix &agrave; la d&eacute;marche flaubertienne. Pour avoir lu un ou plusieurs de ses romans, pour avoir appris leur parrainage sur l&rsquo;&eacute;mergence du jeune Maupassant, pour l&rsquo;avoir compar&eacute; aux tout aussi ph&eacute;nom&eacute;naux Zola ou Balzac, il nous semble le conna&icirc;tre. L&rsquo;&eacute;m&eacute;rite familiarit&eacute; du g&eacute;n&eacute;ticien avec la correspondance fournie, les traces &eacute;crites, les subtilit&eacute;s biographiques, les lieux de l&rsquo;&eacute;criture dissoci&eacute;s ou non des temps de maturation de l&rsquo;&oelig;uvre (entre maladies, voyages, s&eacute;jours parisiens, retraites &agrave; Croisset)&nbsp; nous glisse dans l&rsquo;intimit&eacute; de la cr&eacute;ation &eacute;mergente, des strates accumul&eacute;es, des souvenirs condens&eacute;s, des d&eacute;sirs, des bravades. La th&eacute;orie surgit dans la continuit&eacute; de l&rsquo;&eacute;poque, des essais, de la volont&eacute; de Gustave Flaubert. Le cadre ne se plaque plus sur l&rsquo;&oelig;uvre, il s&rsquo;engendre tout en engendrant, clarifie et opacifie tour &agrave; tour en d&rsquo;incessants aller-retour entre brouillons toujours en train d&rsquo;&ecirc;tre &eacute;crits et arsenal th&eacute;orique d&eacute;j&agrave; brandi en id&eacute;al &agrave; atteindre. Toujours en train d&rsquo;&ecirc;tre &eacute;crit jusqu&rsquo;au point final, l&agrave; o&ugrave; l&rsquo;id&eacute;al plus ou moins atteint, il faut se r&eacute;soudre &agrave; clore, &agrave; envoyer &agrave; l&rsquo;imprimeur. L&rsquo;opus se cl&ocirc;t, mais l&rsquo;&eacute;nergie elle r&eacute;enfourche une nouvelle th&eacute;matique, ouvre une nouvelle cosmogonie et le flux jamais ne s&rsquo;interrompt.<br />
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S&rsquo;il s&rsquo;agissait de d&eacute;montrer les richesses de l&rsquo;&eacute;tude des manuscrits, s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;enr&ocirc;ler les &eacute;tudiants frileux &agrave; une recherche jouissive, s&rsquo;il s&rsquo;agissait de souligner la figure singuli&egrave;re et encore incontr&ocirc;lable de &quot;notre&quot; Flaubert, le s&eacute;same est l&agrave;. Attaquez l&rsquo;incipit, enserrez de votre esprit les flancs de votre monture et d&eacute;crypter all&egrave;grement l&rsquo;&OElig;uvre sous l&rsquo;&eacute;gide de Pierre de Biasi.<br />
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         <title>Passion politique</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3120-passion_politique.htm</link>
         <description> Lorsqu&amp;rsquo;en 2007, la journaliste Mich&#232;le Cotta publia le premier tome de ses Cahiers, jusqu&amp;rsquo;alors secrets, la communaut&#233; des sp&#233;cialistes de l&amp;rsquo;histoire dite du temps pr&#233;sent et en particulier de l&amp;rsquo;histoire politique de notre pays exprima alors son heureuse surprise de d&#233;couvrir l&amp;rsquo;existence d&amp;rsquo;une source aussi pr&#233;cieuse et que celle-ci f&#251;t mise &#224; la port&#233;e de tous. Ce livre re&#231;ut en outre un accueil excellent d&amp;rsquo;un nombre consid&#233;rable de Fran&#231;ais passionn&#233;s par l&amp;rsquo;&#233;tude du milieu politique. La publication, en 2008, du tome 2 consacr&#233; aux ann&#233;es 1965-1977, accrut encore la satisfaction des lecteurs. On retrouve dans le millier de pages de ce tome 3 ce qui a fait le succ&#232;s et l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t des tomes pr&#233;c&#233;dents. &#13;&#10; &#13;&#10; Entre les lignes : la vie politique et la vie tout court  &#13;&#10; &#13;&#10;L&amp;rsquo;ouvrage se lit comme un roman en raison de la qualit&#233; de la plume, de sa r&#233;daction au jour le jour, de l&amp;rsquo;attention de l&amp;rsquo;auteure aux couleurs des &#233;v&#233;nements qu&amp;rsquo;elle relate ou des portraits qu&amp;rsquo;elle dresse mais aussi de l&amp;rsquo;alternance entre le ton de chaque paragraphe. Tant&#244;t tragique comme en novembre 1986 lorsque le d&#238;ner d&#233;signant &quot;l&amp;rsquo;homme politique de l&amp;rsquo;ann&#233;e&quot; est boulevers&#233; par l&amp;rsquo;annonce de l&amp;rsquo;assassinat de Georges Besse, patron de Renault. Tant&#244;t &#233;mouvant comme en mai 1989 lorsque Yasser Arafat annonce en direct sur TF1 que la Charte de l&amp;rsquo;OLP est caduque  1 ). Tant&#244;t dr&#244;le quand elle cite les bons mots des uns et des autres  2 ). &#13;&#10; &#13;&#10;Ces  Cahiers  sont en fait trois livres en un. C&amp;rsquo;est un recueil de commentaires ou d&amp;rsquo;analyses &#224; chaud r&#233;alis&#233;s par une sp&#233;cialiste du monde politique et qui permettent de dresser des portraits ou des bilans riches, intelligents, instructifs et pertinents. On pense &#224; la longue page r&#233;dig&#233;e au soir du 7 mai 1995 dans laquelle elle revient sur la carri&#232;re de Jacques Chirac  3 . Mais, c&amp;rsquo;est &#233;galement un journal personnel o&#249; elle livre ses rencontres, ses impressions et ses convictions, ses humeurs aussi. On y voit ainsi une professionnelle des m&#233;dias qui se pose des questions sur son m&#233;tier et sur son exercice, comme lors de la guerre du Golfe en 1991  4 ). Enfin, ce livre est une publication de tr&#232;s nombreuses conversations et confidences recueillies gr&#226;ce &#224; ses r&#233;seaux de connaissances dans le monde politique, construits d&#232;s le milieu des ann&#233;es 60. Cela lui permit d&amp;rsquo;avoir des informations de premi&#232;re main, qu&amp;rsquo;elle notait mais qu&amp;rsquo;elle ne pouvait r&#233;v&#233;ler imm&#233;diatement. On pense, entre autres, &#224; ce qu&amp;rsquo;elle &#233;crit, en janvier 1996, sur les derniers moments de Fran&#231;ois Mitterrand gr&#226;ce aux t&#233;moignages in&#233;dits d&amp;rsquo;Andr&#233; Rousselet et de Roland Dumas  5 . &#13;&#10; &#13;&#10;La forme du journal politique pr&#233;serve contre le penchant naturel au d&#233;terminisme historique. Ce n&amp;rsquo;est pas le moindre int&#233;r&#234;t de ce livre que d&amp;rsquo;aider le lecteur &#224; mieux comprendre que les faits ne sont pas &#233;crits d&amp;rsquo;avance selon une n&#233;cessit&#233; ou une loi et d&amp;rsquo;assister, dans les entrelacs des volont&#233;s, des contraintes mais aussi parfois des hasards, &#224; leur agencement. On observe par exemple qu&amp;rsquo;en mars 1992, Jacques Chirac ne voit pas comment ne pas entrer &#224; nouveau &#224; Matignon si l&amp;rsquo;opposition emporte les l&#233;gislatives de l&amp;rsquo;ann&#233;e suivante  6 , puis finalement d&#233;cider de ne pas y aller au d&#233;but de 1993  7 . &#13;&#10; &#13;&#10;Enfin, ces  Cahiers  nous remettent en m&#233;moire le quotidien des alliances ou ruptures entre telles ou telles personnalit&#233;s, qu&amp;rsquo;une actualit&#233; plus r&#233;cente a pu faire oublier ou dont elle a simplifi&#233; le souvenir. C&amp;rsquo;est le cas par exemple du front commun r&#233;alis&#233; par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy au printemps de 1989 contre l&amp;rsquo;opposition r&#233;unie de Charles Pasqua, Philippe S&#233;guin et Michel &quot;Noir  8 . &#13;&#10; &#13;&#10; De l&amp;rsquo;ambigu&#239;t&#233; des rapports entre journalistes et responsables politiques  &#13;&#10; &#13;&#10;Derri&#232;re l&amp;rsquo;encha&#238;nement des chroniques de ces  Cahiers , M. Cotta met en &#233;vidence des caract&#232;res essentiels du monde politique contemporain. Les tomes pr&#233;c&#233;dents avaient d&#233;j&#224; permis d&amp;rsquo;interroger les rapports entre le monde politique et la presse. On poursuit la r&#233;flexion avec cette livraison. En 2007, Mich&#232;le Cotta avait ainsi r&#233;pondu au soup&#231;on de connivences par un paradoxe, en affirmant que c&amp;rsquo;&#233;tait l&amp;rsquo;absence de liens r&#233;guliers avec les personnalit&#233;s politiques qui nourrissait la complaisance, et non les contacts fr&#233;quents  9 . Elle s&amp;rsquo;interroge &#224; nouveau sur ce point dans ce troisi&#232;me tome. Lorsqu&amp;rsquo;au terme d&amp;rsquo;un entretien t&#233;l&#233;vis&#233; avec Michel Rocard, en mars 1991, celui-ci, cam&#233;ra &#233;teinte, se lance dans une charge f&#233;roce contre Fran&#231;ois Mitterrand, on se demande avec l&amp;rsquo;auteure ce que peut &#234;tre l&amp;rsquo;intention de celui qui a ni&#233; quelques instants auparavant avoir de mauvaises relations avec le chef de l&amp;rsquo;&#201;tat et qui s&amp;rsquo;&#233;panche portant devant des techniciens et une journaliste ! &#13;&#10; &#13;&#10;M. Cotta souligne &#233;galement quelques &#233;volutions du champ politique: la d&#233;sacralisation du chef de l&amp;rsquo;&#201;tat  10 ), le r&#244;le croissant de la communication politique, la substitution de la t&#233;l&#233;vision au Parlement comme lieu de la vie politique avec des &#233;missions comme &quot;L&amp;rsquo;Heure de v&#233;rit&#233;&quot; ou &quot;Questions &#224; domicile&quot;, l&amp;rsquo;influence grandissante de l&amp;rsquo;humour et de la d&#233;rision lors de la campagne pr&#233;sidentielle de 1988 avec le &quot;B&#233;b&#234;te show&quot; ou lors de celle de 1995 avec les &quot;Guignols&quot;. &#13;&#10; &#13;&#10;D&amp;rsquo;autres points marquants de la politique contemporaine sourdent de ces pages comme l&amp;rsquo;&#233;vidence que la vie politique est faite de moments qui se succ&#232;dent, pendant lesquels l&amp;rsquo;attention est principalement fix&#233;e sur un fait, un individu ou une question. Ces moments se recouvrent parfois comme en un effet de tuilage mais peuvent aussi se succ&#233;der brutalement, comme en mars 1991 o&#249; apr&#232;s avoir, pendant plusieurs semaines, consacr&#233; son journal aux op&#233;rations de la guerre du Golfe, Mich&#232;le Cotta note que l&amp;rsquo;actualit&#233; revient brutalement au champ national avec la mort de Michel d&amp;rsquo;Ornano  11 . Emerge &#233;galement l&amp;rsquo;impression que pour ses acteurs principaux, la vie politique est une succession de combats et que chaque camp conna&#238;t parall&#232;lement les siens ; Mich&#232;le Cotta analyse ainsi en m&#234;me temps la lutte qui oppose, au d&#233;but de 1990, Chirac &#224; Pasqua et celle qui existe entre Jospin et Fabius. &#13;&#10; &#13;&#10; L&amp;rsquo;&#232;re des transitions ?  &#13;&#10; &#13;&#10;Dans ce tome 3, Mich&#232;le Cotta effectue son retour au journalisme politique apr&#232;s avoir dirig&#233; pendant quatre ans la Haute Autorit&#233; de l&amp;rsquo;Audiovisuel. D&amp;rsquo;o&#249; une place consid&#233;rable accord&#233;e aux questions de l&amp;rsquo;audiovisuel. Ainsi le premier trimestre de ces Cahiers est enti&#232;rement consacr&#233; &#224; la privatisation de TF1. Celle-ci r&#233;alis&#233;e, Mich&#232;le Cotta accepte la proposition d&amp;rsquo;&#201;tienne Mougeotte de prendre la direction de l&amp;rsquo;information sur la cha&#238;ne, ce qui nous vaut une page &#233;difiante sur les diff&#233;rences de salaires entre le service public et le priv&#233;  12 . Elle occupe cette fonction jusqu&amp;rsquo;en d&#233;cembre 1992. Elle anime ensuite l&amp;rsquo;&#233;mission &quot;Revue de presse&quot; sur Antenne 2 et assure de nombreuses chroniques dans les m&#233;dias. A l&amp;rsquo;en croire, cette p&#233;riode provoque chez elle une frustration de l&amp;rsquo;&#233;criture ; le r&#233;sultat en est qu&amp;rsquo;elle se &quot;d&#233;foule&quot; en quelque sorte dans ses Cahiers  13 . &#13;&#10; &#13;&#10;On ne reviendra pas ici sur l&amp;rsquo;ensemble des &#233;v&#233;nements crois&#233;s dans ces  Cahiers  entre juillet 1986 et juin 1997, soit entre les premiers pas d&amp;rsquo;une cohabitation in&#233;dite sous la Ve R&#233;publique et la mise en place de la troisi&#232;me exp&#233;rience de ce type apr&#232;s la dissolution de l&amp;rsquo;Assembl&#233;e nationale par le pr&#233;sident Chirac ; sinon pour remarquer qu&amp;rsquo;apparaissent alors des personnalit&#233;s politiques qui sont, aujourd&amp;rsquo;hui encore, sur le devant de notre sc&#232;ne. C&amp;rsquo;est ainsi qu&amp;rsquo;en d&#233;cembre 1988 elle remarque un jeune gaulliste invit&#233; du service politique de TF1 : Nicolas Sarkozy. Le recevant peu apr&#232;s, elle le d&#233;crit comme un homme &quot;sec, brillant, nerveux, [&amp;hellip;] press&#233;  14 &quot;. C&amp;rsquo;est au m&#234;me moment qu&amp;rsquo;elle signale pour la premi&#232;re fois Fran&#231;ois Fillon, dont elle dit qu&amp;rsquo;il est ou plut&#244;t se veut &quot;gaulliste de gauche  15 )&quot;. C&amp;rsquo;est en &quot;mangeuse de cam&#233;ras  16 &quot; que S&#233;gol&#232;ne Royal appara&#238;t lors d&amp;rsquo;une r&#233;union des anciens ministres de Pierre B&#233;r&#233;govoy en avril 1993, pr&#233;c&#233;d&#233;e de cam&#233;ramen et de journalistes, ne s&amp;rsquo;adressant qu&amp;rsquo;&#224; eux et repartant aussit&#244;t sous le regard r&#233;probateur de ses anciens coll&#232;gues. Un premier d&#233;jeuner avec Martine Aubry, en juin 1994, permet &#224; l&amp;rsquo;auteure de la peindre comme une vraie professionnelle, &quot;tonique, faisant montre d&amp;rsquo;un m&#233;lange d&amp;rsquo;&#233;nergie et d&amp;rsquo;optimisme  17 &quot;. Quelques pages plus loin, Mich&#232;le Cotta nous apprend qu&amp;rsquo;elle &quot;serait la meilleure candidate que la gauche puisse trouver&quot; selon Jacques Chirac  18 . &#13;&#10; &#13;&#10;Au d&#233;but des ann&#233;es 1990, Mich&#232;le Cotta d&#233;cide d&amp;rsquo;accro&#238;tre ses rencontres avec les dirigeants fran&#231;ais de tous bords, tant elle est intrigu&#233;e par les signes d&amp;rsquo;une crise de la soci&#233;t&#233; politique et la multiplication des affaires. Elle interroge alors toutes les personnalit&#233;s qu&amp;rsquo;elle croise &#224; ce sujet. L&amp;rsquo;analyse d&amp;rsquo;Alain Carignon, en d&#233;cembre 1991, est de celles qu&amp;rsquo;on lira avec le plus d&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t  19 . Cette p&#233;riode est contemporaine de ce qu&amp;rsquo;elle appelle &quot;une d&#233;liquescence de la gauche  20 &quot; qui l&amp;rsquo;interpelle particuli&#232;rement. Cela l&amp;rsquo;entra&#238;ne &#224; consid&#233;rer l&amp;rsquo;ann&#233;e 1992 comme une ann&#233;e-cl&#233; de notre histoire politique. De toutes celles auxquelles ce tome est consacr&#233;, c&amp;rsquo;est celle qui occupe en effet le plus de pages. Et le lecteur prend mieux conscience qu&amp;rsquo;effectivement elle est centrale dans la d&#233;cennie trait&#233;e, avec la lutte pour la direction du PS, la question de la candidature de Rocard aux pr&#233;sidentielles, l&amp;rsquo;effondrement du PS en raison des affaires, les &#233;lections r&#233;gionales, la succession tr&#232;s t&#244;t ouverte d&amp;rsquo;&#201;dith Cresson, les projets d&amp;rsquo;adoption du quinquennat, le r&#244;le de Bernard Tapie, le d&#233;bat autour du trait&#233; de Maastricht et le r&#233;f&#233;rendum, l&amp;rsquo;affaire du sang contamin&#233; et enfin la maladie du chef de l&amp;rsquo;&#201;tat. Les  Cahiers  permettent en effet de suivre les premiers signes remarqu&#233;s par M. Cotta de la d&#233;gradation de la sant&#233; de Fran&#231;ois Mitterrand, en d&#233;cembre 1991, puis l&amp;rsquo;annonce publique de sa maladie en septembre 1992, et enfin les moments o&#249; la classe politique croit imminente la mort du chef de l&amp;rsquo;Etat, comme au moment du r&#233;f&#233;rendum sur Maastricht  21 . Si l&amp;rsquo;on avait besoin de nouvelles preuves pour comprendre combien cette ann&#233;e fut d&#233;cisive, l&amp;rsquo;auteure ajoute encore que c&amp;rsquo;est en f&#233;vrier 1992, &#224; quelques jours d&amp;rsquo;intervalle, qu&amp;rsquo;elle apprend, par une confidence de Jean-Bernard Raimond, qu&amp;rsquo;&#201;douard Balladur a l&amp;rsquo;ambition de briguer, un jour, l&amp;rsquo;&#201;lys&#233;e  22  et directement par Lionel Jospin qu&amp;rsquo;il caresse lui-aussi ce projet  23 . &#13;&#10; &#13;&#10;Comme ces derniers exemples le confirment, on ne saurait se passer de la lecture de ces  Cahiers  pour conna&#238;tre, dor&#233;navant, l&amp;rsquo;histoire de la Cinqui&#232;me R&#233;publique. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - &quot;C&amp;rsquo;en est v&#233;ritablement bouleversant. J&amp;rsquo;ai l&amp;rsquo;impression d&amp;rsquo;assister en direct &#224; un de ces formidables &#233;v&#233;nements par lesquels, sans craindre les grands mots, la face du monde peut &#234;tre chang&#233;e. A cause de pareils moments, la t&#233;l&#233;vision est vraiment unique : rien, aucun papier de quotidien, aucune analyse d&amp;rsquo;hebdomadaire ne saurait communiquer pareille &#233;motion, donner autant l&amp;rsquo;impression de changer l&amp;rsquo;Histoire.&quot; (p. 192 2 - Citons par exemple celui recueilli directement de Fran&#231;ois Mitterrand inaugurant en d&#233;cembre 1986 le mus&#233;e d&amp;rsquo;Orsay en compagnie de Val&#233;ry Giscard d&amp;rsquo;Estaing, Jacques Chirac premier ministre, Fran&#231;ois L&#233;otard ministre de la Culture, Philippe de Villiers, secr&#233;taire d&amp;rsquo;&#201;tat, mais aussi Jack Lang, Pierre Mauroy et Roland Dumas: &quot;Tout de m&#234;me, je conduis une dr&#244;le de troupe !&quot; (p. 53 3 - P. 767-768 4 - &quot;[&amp;hellip;] une sorte de fr&#233;n&#233;sie nous emporte tous &#224; l&amp;rsquo;id&#233;e de cette guerre en direct dont nous ne retransmettons pas la r&#233;alit&#233;. Le seul probl&#232;me, &#224; mon sens, est non pas l&amp;rsquo;absence d&amp;rsquo;images, mais le souci de ne pas nous faire pi&#233;ger par la propagande.&quot; (p. 290 5 - P. 801-804 6 - P. 388 7 - P. 504 8 - P. 185-190 9 - Tome 1, p. 12 10 - En septembre 1987, une interview t&#233;l&#233;vis&#233;e du pr&#233;sident de la R&#233;publique est, pour la premi&#232;re fois, interrompue par une page de publicit&#233; (p. 102 11 - P. 296 12 - P. 90 13 - P. 538 14 - P. 162 et p. 189-190 15 - &quot;Mince, l&amp;rsquo;allure encore adolescente, la m&#232;che sur l&amp;rsquo;oeil, on lui donnerait le bon Dieu sans confession.&quot; (p. 186 16 - P. 524 17 - P. 653 18 - P. 664 19 - P. 338-341 20 - P. 343 21 - P. 467 22 - P. 376 23 - P. 381 </description>
         <pubDate>02/05/10 18:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-3120-passion_politique.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Lorsqu&rsquo;en 2007, la journaliste Mich&egrave;le Cotta publia le premier tome de ses Cahiers, jusqu&rsquo;alors secrets, la communaut&eacute; des sp&eacute;cialistes de l&rsquo;histoire dite du temps pr&eacute;sent et en particulier de l&rsquo;histoire politique de notre pays exprima alors son heureuse surprise de d&eacute;couvrir l&rsquo;existence d&rsquo;une source aussi pr&eacute;cieuse et que celle-ci f&ucirc;t mise &agrave; la port&eacute;e de tous. Ce livre re&ccedil;ut en outre un accueil excellent d&rsquo;un nombre consid&eacute;rable de Fran&ccedil;ais passionn&eacute;s par l&rsquo;&eacute;tude du milieu politique. La publication, en 2008, du tome 2 consacr&eacute; aux ann&eacute;es 1965-1977, accrut encore la satisfaction des lecteurs. On retrouve dans le millier de pages de ce tome 3 ce qui a fait le succ&egrave;s et l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t des tomes pr&eacute;c&eacute;dents.<br />
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<strong>Entre les lignes : la vie politique et la vie tout court</strong><br />
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L&rsquo;ouvrage se lit comme un roman en raison de la qualit&eacute; de la plume, de sa r&eacute;daction au jour le jour, de l&rsquo;attention de l&rsquo;auteure aux couleurs des &eacute;v&eacute;nements qu&rsquo;elle relate ou des portraits qu&rsquo;elle dresse mais aussi de l&rsquo;alternance entre le ton de chaque paragraphe. Tant&ocirc;t tragique comme en novembre 1986 lorsque le d&icirc;ner d&eacute;signant &quot;l&rsquo;homme politique de l&rsquo;ann&eacute;e&quot; est boulevers&eacute; par l&rsquo;annonce de l&rsquo;assassinat de Georges Besse, patron de Renault. Tant&ocirc;t &eacute;mouvant comme en mai 1989 lorsque Yasser Arafat annonce en direct sur TF1 que la Charte de l&rsquo;OLP est caduque <sup>1</sup>). Tant&ocirc;t dr&ocirc;le quand elle cite les bons mots des uns et des autres <sup>2</sup>).<br />
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Ces <em>Cahiers</em> sont en fait trois livres en un. C&rsquo;est un recueil de commentaires ou d&rsquo;analyses &agrave; chaud r&eacute;alis&eacute;s par une sp&eacute;cialiste du monde politique et qui permettent de dresser des portraits ou des bilans riches, intelligents, instructifs et pertinents. On pense &agrave; la longue page r&eacute;dig&eacute;e au soir du 7 mai 1995 dans laquelle elle revient sur la carri&egrave;re de Jacques Chirac <sup>3</sup>. Mais, c&rsquo;est &eacute;galement un journal personnel o&ugrave; elle livre ses rencontres, ses impressions et ses convictions, ses humeurs aussi. On y voit ainsi une professionnelle des m&eacute;dias qui se pose des questions sur son m&eacute;tier et sur son exercice, comme lors de la guerre du Golfe en 1991 <sup>4</sup>). Enfin, ce livre est une publication de tr&egrave;s nombreuses conversations et confidences recueillies gr&acirc;ce &agrave; ses r&eacute;seaux de connaissances dans le monde politique, construits d&egrave;s le milieu des ann&eacute;es 60. Cela lui permit d&rsquo;avoir des informations de premi&egrave;re main, qu&rsquo;elle notait mais qu&rsquo;elle ne pouvait r&eacute;v&eacute;ler imm&eacute;diatement. On pense, entre autres, &agrave; ce qu&rsquo;elle &eacute;crit, en janvier 1996, sur les derniers moments de Fran&ccedil;ois Mitterrand gr&acirc;ce aux t&eacute;moignages in&eacute;dits d&rsquo;Andr&eacute; Rousselet et de Roland Dumas <sup>5</sup>.<br />
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La forme du journal politique pr&eacute;serve contre le penchant naturel au d&eacute;terminisme historique. Ce n&rsquo;est pas le moindre int&eacute;r&ecirc;t de ce livre que d&rsquo;aider le lecteur &agrave; mieux comprendre que les faits ne sont pas &eacute;crits d&rsquo;avance selon une n&eacute;cessit&eacute; ou une loi et d&rsquo;assister, dans les entrelacs des volont&eacute;s, des contraintes mais aussi parfois des hasards, &agrave; leur agencement. On observe par exemple qu&rsquo;en mars 1992, Jacques Chirac ne voit pas comment ne pas entrer &agrave; nouveau &agrave; Matignon si l&rsquo;opposition emporte les l&eacute;gislatives de l&rsquo;ann&eacute;e suivante <sup>6</sup>, puis finalement d&eacute;cider de ne pas y aller au d&eacute;but de 1993 <sup>7</sup>.<br />
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Enfin, ces <em>Cahiers</em> nous remettent en m&eacute;moire le quotidien des alliances ou ruptures entre telles ou telles personnalit&eacute;s, qu&rsquo;une actualit&eacute; plus r&eacute;cente a pu faire oublier ou dont elle a simplifi&eacute; le souvenir. C&rsquo;est le cas par exemple du front commun r&eacute;alis&eacute; par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy au printemps de 1989 contre l&rsquo;opposition r&eacute;unie de Charles Pasqua, Philippe S&eacute;guin et Michel &quot;Noir <sup>8</sup>.<br />
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<strong>De l&rsquo;ambigu&iuml;t&eacute; des rapports entre journalistes et responsables politiques</strong><br />
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Derri&egrave;re l&rsquo;encha&icirc;nement des chroniques de ces <em>Cahiers</em>, M. Cotta met en &eacute;vidence des caract&egrave;res essentiels du monde politique contemporain. Les tomes pr&eacute;c&eacute;dents avaient d&eacute;j&agrave; permis d&rsquo;interroger les rapports entre le monde politique et la presse. On poursuit la r&eacute;flexion avec cette livraison. En 2007, Mich&egrave;le Cotta avait ainsi r&eacute;pondu au soup&ccedil;on de connivences par un paradoxe, en affirmant que c&rsquo;&eacute;tait l&rsquo;absence de liens r&eacute;guliers avec les personnalit&eacute;s politiques qui nourrissait la complaisance, et non les contacts fr&eacute;quents <sup>9</sup>. Elle s&rsquo;interroge &agrave; nouveau sur ce point dans ce troisi&egrave;me tome. Lorsqu&rsquo;au terme d&rsquo;un entretien t&eacute;l&eacute;vis&eacute; avec Michel Rocard, en mars 1991, celui-ci, cam&eacute;ra &eacute;teinte, se lance dans une charge f&eacute;roce contre Fran&ccedil;ois Mitterrand, on se demande avec l&rsquo;auteure ce que peut &ecirc;tre l&rsquo;intention de celui qui a ni&eacute; quelques instants auparavant avoir de mauvaises relations avec le chef de l&rsquo;&Eacute;tat et qui s&rsquo;&eacute;panche portant devant des techniciens et une journaliste !<br />
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M. Cotta souligne &eacute;galement quelques &eacute;volutions du champ politique: la d&eacute;sacralisation du chef de l&rsquo;&Eacute;tat <sup>10</sup>), le r&ocirc;le croissant de la communication politique, la substitution de la t&eacute;l&eacute;vision au Parlement comme lieu de la vie politique avec des &eacute;missions comme &quot;L&rsquo;Heure de v&eacute;rit&eacute;&quot; ou &quot;Questions &agrave; domicile&quot;, l&rsquo;influence grandissante de l&rsquo;humour et de la d&eacute;rision lors de la campagne pr&eacute;sidentielle de 1988 avec le &quot;B&eacute;b&ecirc;te show&quot; ou lors de celle de 1995 avec les &quot;Guignols&quot;.<br />
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D&rsquo;autres points marquants de la politique contemporaine sourdent de ces pages comme l&rsquo;&eacute;vidence que la vie politique est faite de moments qui se succ&egrave;dent, pendant lesquels l&rsquo;attention est principalement fix&eacute;e sur un fait, un individu ou une question. Ces moments se recouvrent parfois comme en un effet de tuilage mais peuvent aussi se succ&eacute;der brutalement, comme en mars 1991 o&ugrave; apr&egrave;s avoir, pendant plusieurs semaines, consacr&eacute; son journal aux op&eacute;rations de la guerre du Golfe, Mich&egrave;le Cotta note que l&rsquo;actualit&eacute; revient brutalement au champ national avec la mort de Michel d&rsquo;Ornano <sup>11</sup>. Emerge &eacute;galement l&rsquo;impression que pour ses acteurs principaux, la vie politique est une succession de combats et que chaque camp conna&icirc;t parall&egrave;lement les siens ; Mich&egrave;le Cotta analyse ainsi en m&ecirc;me temps la lutte qui oppose, au d&eacute;but de 1990, Chirac &agrave; Pasqua et celle qui existe entre Jospin et Fabius.<br />
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<strong>L&rsquo;&egrave;re des transitions ?</strong><br />
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Dans ce tome 3, Mich&egrave;le Cotta effectue son retour au journalisme politique apr&egrave;s avoir dirig&eacute; pendant quatre ans la Haute Autorit&eacute; de l&rsquo;Audiovisuel. D&rsquo;o&ugrave; une place consid&eacute;rable accord&eacute;e aux questions de l&rsquo;audiovisuel. Ainsi le premier trimestre de ces Cahiers est enti&egrave;rement consacr&eacute; &agrave; la privatisation de TF1. Celle-ci r&eacute;alis&eacute;e, Mich&egrave;le Cotta accepte la proposition d&rsquo;&Eacute;tienne Mougeotte de prendre la direction de l&rsquo;information sur la cha&icirc;ne, ce qui nous vaut une page &eacute;difiante sur les diff&eacute;rences de salaires entre le service public et le priv&eacute; <sup>12</sup>. Elle occupe cette fonction jusqu&rsquo;en d&eacute;cembre 1992. Elle anime ensuite l&rsquo;&eacute;mission &quot;Revue de presse&quot; sur Antenne 2 et assure de nombreuses chroniques dans les m&eacute;dias. A l&rsquo;en croire, cette p&eacute;riode provoque chez elle une frustration de l&rsquo;&eacute;criture ; le r&eacute;sultat en est qu&rsquo;elle se &quot;d&eacute;foule&quot; en quelque sorte dans ses Cahiers <sup>13</sup>.<br />
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On ne reviendra pas ici sur l&rsquo;ensemble des &eacute;v&eacute;nements crois&eacute;s dans ces <em>Cahiers</em> entre juillet 1986 et juin 1997, soit entre les premiers pas d&rsquo;une cohabitation in&eacute;dite sous la Ve R&eacute;publique et la mise en place de la troisi&egrave;me exp&eacute;rience de ce type apr&egrave;s la dissolution de l&rsquo;Assembl&eacute;e nationale par le pr&eacute;sident Chirac ; sinon pour remarquer qu&rsquo;apparaissent alors des personnalit&eacute;s politiques qui sont, aujourd&rsquo;hui encore, sur le devant de notre sc&egrave;ne. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;en d&eacute;cembre 1988 elle remarque un jeune gaulliste invit&eacute; du service politique de TF1 : Nicolas Sarkozy. Le recevant peu apr&egrave;s, elle le d&eacute;crit comme un homme &quot;sec, brillant, nerveux, [&hellip;] press&eacute; <sup>14</sup>&quot;. C&rsquo;est au m&ecirc;me moment qu&rsquo;elle signale pour la premi&egrave;re fois Fran&ccedil;ois Fillon, dont elle dit qu&rsquo;il est ou plut&ocirc;t se veut &quot;gaulliste de gauche <sup>15</sup>)&quot;. C&rsquo;est en &quot;mangeuse de cam&eacute;ras <sup>16</sup>&quot; que S&eacute;gol&egrave;ne Royal appara&icirc;t lors d&rsquo;une r&eacute;union des anciens ministres de Pierre B&eacute;r&eacute;govoy en avril 1993, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e de cam&eacute;ramen et de journalistes, ne s&rsquo;adressant qu&rsquo;&agrave; eux et repartant aussit&ocirc;t sous le regard r&eacute;probateur de ses anciens coll&egrave;gues. Un premier d&eacute;jeuner avec Martine Aubry, en juin 1994, permet &agrave; l&rsquo;auteure de la peindre comme une vraie professionnelle, &quot;tonique, faisant montre d&rsquo;un m&eacute;lange d&rsquo;&eacute;nergie et d&rsquo;optimisme <sup>17</sup>&quot;. Quelques pages plus loin, Mich&egrave;le Cotta nous apprend qu&rsquo;elle &quot;serait la meilleure candidate que la gauche puisse trouver&quot; selon Jacques Chirac <sup>18</sup>.<br />
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Au d&eacute;but des ann&eacute;es 1990, Mich&egrave;le Cotta d&eacute;cide d&rsquo;accro&icirc;tre ses rencontres avec les dirigeants fran&ccedil;ais de tous bords, tant elle est intrigu&eacute;e par les signes d&rsquo;une crise de la soci&eacute;t&eacute; politique et la multiplication des affaires. Elle interroge alors toutes les personnalit&eacute;s qu&rsquo;elle croise &agrave; ce sujet. L&rsquo;analyse d&rsquo;Alain Carignon, en d&eacute;cembre 1991, est de celles qu&rsquo;on lira avec le plus d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t <sup>19</sup>. Cette p&eacute;riode est contemporaine de ce qu&rsquo;elle appelle &quot;une d&eacute;liquescence de la gauche <sup>20</sup>&quot; qui l&rsquo;interpelle particuli&egrave;rement. Cela l&rsquo;entra&icirc;ne &agrave; consid&eacute;rer l&rsquo;ann&eacute;e 1992 comme une ann&eacute;e-cl&eacute; de notre histoire politique. De toutes celles auxquelles ce tome est consacr&eacute;, c&rsquo;est celle qui occupe en effet le plus de pages. Et le lecteur prend mieux conscience qu&rsquo;effectivement elle est centrale dans la d&eacute;cennie trait&eacute;e, avec la lutte pour la direction du PS, la question de la candidature de Rocard aux pr&eacute;sidentielles, l&rsquo;effondrement du PS en raison des affaires, les &eacute;lections r&eacute;gionales, la succession tr&egrave;s t&ocirc;t ouverte d&rsquo;&Eacute;dith Cresson, les projets d&rsquo;adoption du quinquennat, le r&ocirc;le de Bernard Tapie, le d&eacute;bat autour du trait&eacute; de Maastricht et le r&eacute;f&eacute;rendum, l&rsquo;affaire du sang contamin&eacute; et enfin la maladie du chef de l&rsquo;&Eacute;tat. Les <em>Cahiers</em> permettent en effet de suivre les premiers signes remarqu&eacute;s par M. Cotta de la d&eacute;gradation de la sant&eacute; de Fran&ccedil;ois Mitterrand, en d&eacute;cembre 1991, puis l&rsquo;annonce publique de sa maladie en septembre 1992, et enfin les moments o&ugrave; la classe politique croit imminente la mort du chef de l&rsquo;Etat, comme au moment du r&eacute;f&eacute;rendum sur Maastricht <sup>21</sup>. Si l&rsquo;on avait besoin de nouvelles preuves pour comprendre combien cette ann&eacute;e fut d&eacute;cisive, l&rsquo;auteure ajoute encore que c&rsquo;est en f&eacute;vrier 1992, &agrave; quelques jours d&rsquo;intervalle, qu&rsquo;elle apprend, par une confidence de Jean-Bernard Raimond, qu&rsquo;&Eacute;douard Balladur a l&rsquo;ambition de briguer, un jour, l&rsquo;&Eacute;lys&eacute;e <sup>22</sup> et directement par Lionel Jospin qu&rsquo;il caresse lui-aussi ce projet <sup>23</sup>.<br />
<br />
Comme ces derniers exemples le confirment, on ne saurait se passer de la lecture de ces <em>Cahiers</em> pour conna&icirc;tre, dor&eacute;navant, l&rsquo;histoire de la Cinqui&egrave;me R&eacute;publique.<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - &quot;C&rsquo;en est v&eacute;ritablement bouleversant. J&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;assister en direct &agrave; un de ces formidables &eacute;v&eacute;nements par lesquels, sans craindre les grands mots, la face du monde peut &ecirc;tre chang&eacute;e. A cause de pareils moments, la t&eacute;l&eacute;vision est vraiment unique : rien, aucun papier de quotidien, aucune analyse d&rsquo;hebdomadaire ne saurait communiquer pareille &eacute;motion, donner autant l&rsquo;impression de changer l&rsquo;Histoire.&quot; (p. 192<br />2 - Citons par exemple celui recueilli directement de Fran&ccedil;ois Mitterrand inaugurant en d&eacute;cembre 1986 le mus&eacute;e d&rsquo;Orsay en compagnie de Val&eacute;ry Giscard d&rsquo;Estaing, Jacques Chirac premier ministre, Fran&ccedil;ois L&eacute;otard ministre de la Culture, Philippe de Villiers, secr&eacute;taire d&rsquo;&Eacute;tat, mais aussi Jack Lang, Pierre Mauroy et Roland Dumas: &quot;Tout de m&ecirc;me, je conduis une dr&ocirc;le de troupe !&quot; (p. 53<br />3 - P. 767-768<br />4 - &quot;[&hellip;] une sorte de fr&eacute;n&eacute;sie nous emporte tous &agrave; l&rsquo;id&eacute;e de cette guerre en direct dont nous ne retransmettons pas la r&eacute;alit&eacute;. Le seul probl&egrave;me, &agrave; mon sens, est non pas l&rsquo;absence d&rsquo;images, mais le souci de ne pas nous faire pi&eacute;ger par la propagande.&quot; (p. 290<br />5 - P. 801-804<br />6 - P. 388<br />7 - P. 504<br />8 - P. 185-190<br />9 - Tome 1, p. 12<br />10 - En septembre 1987, une interview t&eacute;l&eacute;vis&eacute;e du pr&eacute;sident de la R&eacute;publique est, pour la premi&egrave;re fois, interrompue par une page de publicit&eacute; (p. 102<br />11 - P. 296<br />12 - P. 90<br />13 - P. 538<br />14 - P. 162 et p. 189-190<br />15 - &quot;Mince, l&rsquo;allure encore adolescente, la m&egrave;che sur l&rsquo;oeil, on lui donnerait le bon Dieu sans confession.&quot; (p. 186<br />16 - P. 524<br />17 - P. 653<br />18 - P. 664<br />19 - P. 338-341<br />20 - P. 343<br />21 - P. 467<br />22 - P. 376<br />23 - P. 381<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Universalisme versus multiculturalisme</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3125-universalisme_versus_multiculturalisme.htm</link>
         <description> Inqui&#232;te, &#224; juste titre, de l&amp;rsquo;avenir de l&amp;rsquo;universalisme, C. Fourest dresse, dans un ouvrage &#233;crit dans le style incisif qu&amp;rsquo;on lui conna&#238;t, un inventaire des menaces qui p&#232;sent sur lui. Elle poursuit ici un salutaire travail d&amp;rsquo;interrogation des pr&#233;suppos&#233;s de la bien-pensance de gauche, travail qui avait &#233;t&#233; remarquablement conduit dans  La tentation obscurantiste,  publi&#233; en 2005.  On ne saurait trop lui &#234;tre reconnaissant de l&amp;rsquo;attention alors port&#233;e, &#224; la suite de Michel Feher, &#224; un clivage fondamental entre &#171; deux visions du mal secr&#233;t&#233; par la modernit&#233; : celle qui privil&#233;gie le racisme colonial et celle qui privil&#233;gie le racisme g&#233;nocidaire &#187;  1 . Ce clivage traverse la gauche et explique largement les alliances improbables entre militants tiers-mondistes et islamistes et renvoie, ceteri paribus, au d&#233;bat, au moment de l&amp;rsquo;Affaire Dreyfus, entre jaur&#233;siens, sensibles &#224; la lutte pour la v&#233;rit&#233; et la justice, et guesdistes, d&#233;crivant l&amp;rsquo;affrontement entre dreyfusards et anti-dreyfusards comme un conflit entre deux clans de la bourgeoisie et justifiant, ainsi, l&amp;rsquo;impassibilit&#233; du prol&#233;tariat. Elle avait, dans cette perspective, stigmatis&#233; la retenue de ceux qui se refusent &#224; d&#233;noncer un mouvement fascisant, sexiste et antis&#233;mite, sous le fallacieux pr&#233;texte de solidarit&#233; &#224; l&amp;rsquo;&#233;gard des d&#233;sh&#233;rit&#233;s du monde arabo-musulman, autrement dit pour ne pas d&#233;sesp&#233;rer les Billancourt de notre temps. Les compagnons de route de l&amp;rsquo;int&#233;grisme musulman n&amp;rsquo;ayant rien &#224; faire dans le camp progressiste, elle appelait &#224; la lutte contre &#171; la gauche confuse et sa tentation obscurantiste, avant que le mot &amp;ldquo;progressiste&amp;rdquo; ait perdu tout sens &#224; force d&amp;rsquo;avoir &#233;t&#233; mis au service du pire &#187;. &#13;&#10;  Droit &#224; la diff&#233;rence et universalisme  &#13;&#10; M&#234;me si ces recommandations sont encore tr&#232;s pr&#233;sentes dans l'actuel ouvrage, C. Fourest centre son propos sur les dangers du multiculturalisme.   L&amp;rsquo;universalisme, &#233;crit-elle, &#171; risque de succomber &#224; force de tol&#233;rer les id&#233;es les plus intol&#233;rantes au nom du droit &#224; la diff&#233;rence &#187;  2 . On ne peut lui donner tort sur ce point. L&amp;rsquo;absolutisation de la diff&#233;rence culturelle a, en effet, &#233;t&#233; instrumentalis&#233;e par les id&#233;ologies identitaires pour lesquelles l&amp;rsquo;individu n&amp;rsquo;existe qu&amp;rsquo;en tant que membre de sa communaut&#233; d&amp;rsquo;origine. Le retour &#224; l&amp;rsquo;ethnicit&#233; n&amp;rsquo;a certainement plus aujourd&amp;rsquo;hui les vertus &#233;mancipatrices qui furent les siennes lorsqu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agissait, &#224; l&amp;rsquo;oppos&#233; de l&amp;rsquo;id&#233;ologie colonialiste, de reconna&#238;tre l&amp;rsquo;&#233;gale dignit&#233; de toutes les cultures. D&#233;sormais, le droit &#224; la diff&#233;rence se confond trop souvent avec le droit &#224; l&amp;rsquo;enfermement. &#192; chacun sa culture, &#224; chacun sa v&#233;rit&#233;, tel appara&#238;t le slogan de ceux qui, culpabilis&#233;s par le colonialisme (et il existe mille raisons de l&amp;rsquo;&#234;tre), ont entrepris de remettre en question les droits de l&amp;rsquo;homme parce que ceux-ci ont pris naissance en Occident. Ce p&#233;ch&#233; originel invaliderait donc la pr&#233;tention de ces droits &#224; l&amp;rsquo;universalit&#233;. Le d&#233;bat concerne clairement l&amp;rsquo;autonomie de la raison ou, si l&amp;rsquo;on veut, l&amp;rsquo;irr&#233;ductibilit&#233; de la philosophie &#224; l&amp;rsquo;ethnologie. Ce qui est requis ici, c&amp;rsquo;est le droit de juger des cultures &#224; partir d&amp;rsquo;une d&#233;finition de l&amp;rsquo;homme fond&#233;e sur son aptitude au d&#233;centrement critique.  &#13;&#10; C&amp;rsquo;est pr&#233;cis&#233;ment la volont&#233; de promouvoir, dans le champ politique, la notion de respect des diff&#233;rences qui a rendu probl&#233;matique, &#224; gauche, la reconnaissance d&amp;rsquo;une communaut&#233; de destin li&#233;e &#224; l&amp;rsquo;appartenance &#224; l&amp;rsquo;humanit&#233; commune. On a ainsi remis en cause le sentiment selon lequel une soci&#233;t&#233; digne devait, d&amp;rsquo;une part, veiller &#224; redistribuer les richesses et &#224; assurer l&amp;rsquo;&#233;galit&#233; des chances et, d&amp;rsquo;autre part, combattre les discriminations en faisant dispara&#238;tre les pr&#233;jug&#233;s. La reconnaissance des diff&#233;rences identitaires a pris le pas sur la lutte contre la force du pr&#233;jug&#233;. Pourtant, la pr&#233;cellence du principe d&amp;rsquo;universalit&#233; n&amp;rsquo;exclut aucunement la reconnaissance positive des diff&#233;rences ou, si l&amp;rsquo;on pr&#233;f&#232;re, le droit &#224; la diff&#233;rence doit &#234;tre compris comme implication des droits de l&amp;rsquo;homme. Le temporel et le contingent &#233;tant les moyens par lesquels l&amp;rsquo;homme exprime son humanit&#233;, il n&amp;rsquo;est donc nullement question de renoncer &#224; ses propres r&#233;f&#233;rences. Au contraire, faute d&amp;rsquo;un point de vue d&#233;termin&#233;, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire d&amp;rsquo;une appartenance &#224; une tradition, nous nous privons de la dimension &#233;valuative de la compr&#233;hension, rendant alors celle-ci rigoureusement impossible. C&amp;rsquo;est sans doute &#233;galement la conviction de C. Fourest. Cependant, elle me para&#238;t sous-estimer le fait que le principe d&amp;rsquo;&#233;gale dignit&#233; des citoyens doit autoriser l&amp;rsquo;existence d&amp;rsquo;un contexte culturel dans lequel ceux-ci peuvent  faire des choix de vie qui rev&#234;tent une signification pour eux.  &#13;&#10; Elle ne distingue pas, en effet, suffisamment l&amp;rsquo;exigence d&amp;rsquo;&#233;galit&#233; exprim&#233;e par les penseurs communautariens, dont le souci est de vivifier la d&#233;mocratie en prenant en compte la dimension communautaire de l&amp;rsquo;identit&#233; individuelle, et le communautarisme de repli, fond&#233; sur une approche holistique du lien social, dont le sens est assez proche de celui d&amp;rsquo;ethnicisme, et qui se pr&#233;sente comme une contestation globale de la conception lib&#233;rale de l&amp;rsquo;autonomie individuelle. Notre pr&#233;occupation, &#224; l&amp;rsquo;&#233;vidence commune, est bien de refuser une ethnicisation de l&amp;rsquo;espace public susceptible d&amp;rsquo;ouvrir la voie &#224; l&amp;rsquo;institutionnalisation du racisme. Mais il convient de ne pas laisser croire que le discours identitaro-raciste se confond avec le discours multiculturaliste lib&#233;ral alors que seule est commune la valorisation de la diff&#233;rence. Dans un monde id&#233;al, il serait souhaitable que r&#232;gne le principe d&amp;rsquo;indiff&#233;rence &#224; la diff&#233;rence. Mais donnons-nous vraiment l&amp;rsquo;exemple ? &#13;&#10;  Pour un r&#233;publicanisme critique    &#13;&#10; Nombreux sont les auteurs fran&#231;ais se r&#233;clamant du r&#233;publicanisme qui n&amp;rsquo;ont pas su voir que les revendications diff&#233;rentialistes n&amp;rsquo;&#233;taient le plus souvent que la r&#233;ponse (mauvaise, cela va sans dire) d&amp;rsquo;un processus pervers d&amp;rsquo;assignation identitaire par lequel &#171; la majorit&#233; tend &#224; &#233;riger certaines diff&#233;rences en signe d&amp;rsquo;alt&#233;rit&#233; objective, les transformant ainsi en source de domination pour les minoritaires &#187;  3 . Il n&amp;rsquo;existe, en effet, aucune (bonne) raison de penser que l&amp;rsquo;identit&#233; nationale fran&#231;aise aurait cet extraordinaire privil&#232;ge de co&#239;ncider avec l&amp;rsquo;universel, ce qui nous affranchirait de l&amp;rsquo;effort d&amp;rsquo;ouverture &#224; l&amp;rsquo;alt&#233;rit&#233; de l&amp;rsquo;autre. Entendons-nous bien : ce n&amp;rsquo;est pas un reproche que l&amp;rsquo;on peut, en toute honn&#234;tet&#233;, adresser &#224; C. Fourest. Mais celle-ci peut donner &#224; croire que la la&#239;cit&#233; &#224; la fran&#231;aise fournit la r&#233;ponse &#224; toutes les questions soulev&#233;es par la diff&#233;rence collective (m&#234;me si elle condamne fermement ceux qui, le plus souvent &#224; l&amp;rsquo;extr&#234;me droite, instrumentalisent la la&#239;cit&#233; pour restaurer le mono-culturalisme). C. Fourest privil&#233;gie la th&#232;se selon laquelle &#171; le voile s&amp;rsquo;inscrit dans une reconqu&#234;te politique &#187;  4  et, d&#233;fendant les conclusions du rapport Stasi, elle rejette l&amp;rsquo;essentiel de celles de la commission Bouchard-Taylor. Son analyse de la politique canadienne des accommodements raisonnables tombe ainsi sous le reproche qu&amp;rsquo;adresse, dans une perspective r&#233;publicaine  critique , C&#233;cile Laborde aux r&#233;publicains fran&#231;ais : si les accommodements sont n&#233;cessaires, c&amp;rsquo;est parce que tous les principes en vigueur dans nos soci&#233;t&#233;s (la fran&#231;aise comme la canadienne ou la qu&#233;b&#233;coise) ne sont pas neutres et universels. Certains d&amp;rsquo;entre eux, &#224; la diff&#233;rence de l&amp;rsquo;&#233;galit&#233; entre les sexes, reproduisent les valeurs et les normes de la culture majoritaire.  &#13;&#10; Il importe, en outre, pour un r&#233;publicain critique, que les individus ne soient pas domin&#233;s. On ne peut donc tol&#233;rer des situations o&#249; l&amp;rsquo;agentivit&#233; sociale est limit&#233;e (et c&amp;rsquo;est tr&#232;s souvent le cas dans les communaut&#233;s o&#249; les femmes sont inf&#233;rioris&#233;es). Mais on doit accepter que l&amp;rsquo;on puisse renoncer de fa&#231;on autonome &#224; exercer son autonomie dans la sph&#232;re priv&#233;e. Ainsi, &#224; propos du port du foulard islamique, C. Laborde d&#233;fend le point de vue suivant : &#171; Si l&amp;rsquo;on veut bien concevoir l&amp;rsquo;autonomie de l&amp;rsquo;individu comme un outil et non comme une fin en soi, et si l&amp;rsquo;on veut bien consid&#233;rer l&amp;rsquo;autonomie comme une des ressources essentielles &#224; la non-domination, on doit conclure que les r&#233;publicains fran&#231;ais ont raison d&amp;rsquo;insister sur le fait que tous les &#233;l&#232;ves doivent recevoir une &#233;ducation &#224; l&amp;rsquo;autonomie, mais qu&amp;rsquo;ils ont tort de postuler a priori que le port d&amp;rsquo;un signe particulier est  en tant que tel  (je souligne) le signifiant d&amp;rsquo;un statut d&amp;rsquo;h&#233;t&#233;ronomie et de domination &#187;  5 . Est-il utile de pr&#233;ciser que cette position th&#233;orique ne n&#233;glige aucunement le risque d&amp;rsquo;instrumentalisation du port du voile par le fondamentalisme islamique ?  En revanche, elle autorise que, par exemple, la pratique de la foi soit pr&#233;f&#233;r&#233;e &#224; la recherche de l&amp;rsquo;autonomie individuelle.  &#13;&#10; &#13;&#10;Si C. Fourest avoue comprendre aussi bien la position d&amp;rsquo;Alain G&#233;rard Slama, lorsqu&amp;rsquo;il exprime sa crainte &#171; de voir le retour de particularismes r&#233;gionaux menacer l&amp;rsquo;id&#233;al commun &#187;, que celle de Mona Ozouf, &#171; lorsqu&amp;rsquo;elle s&amp;rsquo;agace de voir le credo de l&amp;rsquo;unit&#233; servir &#224; maintenir une vision uniformisante et conservatrice &#187;  6 , elle me semble accorder plus d&amp;rsquo;importance &#224; la  crainte de Slama qu&amp;rsquo;&#224; l&amp;rsquo;agacement d&amp;rsquo;Ozouf. J&amp;rsquo;ai tendance &#224; prendre le parti inverse. Mais, &#224; l&amp;rsquo;&#233;vidence, il s&amp;rsquo;agit entre nous d&amp;rsquo;une querelle de famille. . &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;       &#13;&#10;   Notes :  1 - Feher,  Tumultes , juillet 2002 2 - p. 60 3 - Gu&#233;rard de Latour, ,&amp;rdquo; Le multiculturalisme, un projet r&#233;publicain ?&amp;rdquo;,  Les Ateliers de l&amp;rsquo;&#233;thique , volume 4, num&#233;ro 2, &#233;t&#233; 2009, p. 52 4 - p. 223 5 - Entretien avec C&#233;cile Laborde,  Les Ateliers de l&amp;rsquo;&#233;thique , op. cit., p. 121 6 - p. 122 </description>
         <pubDate>02/05/10 14:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-3125-universalisme_versus_multiculturalisme.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p class="MsoNormal" style="text-align: justify;">Inqui&egrave;te, &agrave; juste titre, de l&rsquo;avenir de l&rsquo;universalisme, C. Fourest dresse, dans un ouvrage &eacute;crit dans le style incisif qu&rsquo;on lui conna&icirc;t, un inventaire des menaces qui p&egrave;sent sur lui. Elle poursuit ici un salutaire travail d&rsquo;interrogation des pr&eacute;suppos&eacute;s de la bien-pensance de gauche, travail qui avait &eacute;t&eacute; remarquablement conduit dans <em>La tentation obscurantiste,</em> publi&eacute; en 2005.  On ne saurait trop lui &ecirc;tre reconnaissant de l&rsquo;attention alors port&eacute;e, &agrave; la suite de Michel Feher, &agrave; un clivage fondamental entre &laquo; deux visions du mal secr&eacute;t&eacute; par la modernit&eacute; : celle qui privil&eacute;gie le racisme colonial et celle qui privil&eacute;gie le racisme g&eacute;nocidaire &raquo; <sup>1</sup>. Ce clivage traverse la gauche et explique largement les alliances improbables entre militants tiers-mondistes et islamistes et renvoie, ceteri paribus, au d&eacute;bat, au moment de l&rsquo;Affaire Dreyfus, entre jaur&eacute;siens, sensibles &agrave; la lutte pour la v&eacute;rit&eacute; et la justice, et guesdistes, d&eacute;crivant l&rsquo;affrontement entre dreyfusards et anti-dreyfusards comme un conflit entre deux clans de la bourgeoisie et justifiant, ainsi, l&rsquo;impassibilit&eacute; du prol&eacute;tariat. Elle avait, dans cette perspective, stigmatis&eacute; la retenue de ceux qui se refusent &agrave; d&eacute;noncer un mouvement fascisant, sexiste et antis&eacute;mite, sous le fallacieux pr&eacute;texte de solidarit&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s du monde arabo-musulman, autrement dit pour ne pas d&eacute;sesp&eacute;rer les Billancourt de notre temps. Les compagnons de route de l&rsquo;int&eacute;grisme musulman n&rsquo;ayant rien &agrave; faire dans le camp progressiste, elle appelait &agrave; la lutte contre &laquo; la gauche confuse et sa tentation obscurantiste, avant que le mot &ldquo;progressiste&rdquo; ait perdu tout sens &agrave; force d&rsquo;avoir &eacute;t&eacute; mis au service du pire &raquo;.</p>
<p><strong>Droit &agrave; la diff&eacute;rence et universalisme</strong></p>
<p>M&ecirc;me si ces recommandations sont encore tr&egrave;s pr&eacute;sentes dans l'actuel ouvrage, C. Fourest centre son propos sur les dangers du multiculturalisme.   L&rsquo;universalisme, &eacute;crit-elle, &laquo; risque de succomber &agrave; force de tol&eacute;rer les id&eacute;es les plus intol&eacute;rantes au nom du droit &agrave; la diff&eacute;rence &raquo; <sup>2</sup>. On ne peut lui donner tort sur ce point. L&rsquo;absolutisation de la diff&eacute;rence culturelle a, en effet, &eacute;t&eacute; instrumentalis&eacute;e par les id&eacute;ologies identitaires pour lesquelles l&rsquo;individu n&rsquo;existe qu&rsquo;en tant que membre de sa communaut&eacute; d&rsquo;origine. Le retour &agrave; l&rsquo;ethnicit&eacute; n&rsquo;a certainement plus aujourd&rsquo;hui les vertus &eacute;mancipatrices qui furent les siennes lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agissait, &agrave; l&rsquo;oppos&eacute; de l&rsquo;id&eacute;ologie colonialiste, de reconna&icirc;tre l&rsquo;&eacute;gale dignit&eacute; de toutes les cultures. D&eacute;sormais, le droit &agrave; la diff&eacute;rence se confond trop souvent avec le droit &agrave; l&rsquo;enfermement. &Agrave; chacun sa culture, &agrave; chacun sa v&eacute;rit&eacute;, tel appara&icirc;t le slogan de ceux qui, culpabilis&eacute;s par le colonialisme (et il existe mille raisons de l&rsquo;&ecirc;tre), ont entrepris de remettre en question les droits de l&rsquo;homme parce que ceux-ci ont pris naissance en Occident. Ce p&eacute;ch&eacute; originel invaliderait donc la pr&eacute;tention de ces droits &agrave; l&rsquo;universalit&eacute;. Le d&eacute;bat concerne clairement l&rsquo;autonomie de la raison ou, si l&rsquo;on veut, l&rsquo;irr&eacute;ductibilit&eacute; de la philosophie &agrave; l&rsquo;ethnologie. Ce qui est requis ici, c&rsquo;est le droit de juger des cultures &agrave; partir d&rsquo;une d&eacute;finition de l&rsquo;homme fond&eacute;e sur son aptitude au d&eacute;centrement critique. </p>
<p>C&rsquo;est pr&eacute;cis&eacute;ment la volont&eacute; de promouvoir, dans le champ politique, la notion de respect des diff&eacute;rences qui a rendu probl&eacute;matique, &agrave; gauche, la reconnaissance d&rsquo;une communaut&eacute; de destin li&eacute;e &agrave; l&rsquo;appartenance &agrave; l&rsquo;humanit&eacute; commune. On a ainsi remis en cause le sentiment selon lequel une soci&eacute;t&eacute; digne devait, d&rsquo;une part, veiller &agrave; redistribuer les richesses et &agrave; assurer l&rsquo;&eacute;galit&eacute; des chances et, d&rsquo;autre part, combattre les discriminations en faisant dispara&icirc;tre les pr&eacute;jug&eacute;s. La reconnaissance des diff&eacute;rences identitaires a pris le pas sur la lutte contre la force du pr&eacute;jug&eacute;. Pourtant, la pr&eacute;cellence du principe d&rsquo;universalit&eacute; n&rsquo;exclut aucunement la reconnaissance positive des diff&eacute;rences ou, si l&rsquo;on pr&eacute;f&egrave;re, le droit &agrave; la diff&eacute;rence doit &ecirc;tre compris comme implication des droits de l&rsquo;homme. Le temporel et le contingent &eacute;tant les moyens par lesquels l&rsquo;homme exprime son humanit&eacute;, il n&rsquo;est donc nullement question de renoncer &agrave; ses propres r&eacute;f&eacute;rences. Au contraire, faute d&rsquo;un point de vue d&eacute;termin&eacute;, c&rsquo;est-&agrave;-dire d&rsquo;une appartenance &agrave; une tradition, nous nous privons de la dimension &eacute;valuative de la compr&eacute;hension, rendant alors celle-ci rigoureusement impossible. C&rsquo;est sans doute &eacute;galement la conviction de C. Fourest. Cependant, elle me para&icirc;t sous-estimer le fait que le principe d&rsquo;&eacute;gale dignit&eacute; des citoyens doit autoriser l&rsquo;existence d&rsquo;un contexte culturel dans lequel ceux-ci peuvent  faire des choix de vie qui rev&ecirc;tent une signification pour eux. </p>
<p>Elle ne distingue pas, en effet, suffisamment l&rsquo;exigence d&rsquo;&eacute;galit&eacute; exprim&eacute;e par les penseurs communautariens, dont le souci est de vivifier la d&eacute;mocratie en prenant en compte la dimension communautaire de l&rsquo;identit&eacute; individuelle, et le communautarisme de repli, fond&eacute; sur une approche holistique du lien social, dont le sens est assez proche de celui d&rsquo;ethnicisme, et qui se pr&eacute;sente comme une contestation globale de la conception lib&eacute;rale de l&rsquo;autonomie individuelle. Notre pr&eacute;occupation, &agrave; l&rsquo;&eacute;vidence commune, est bien de refuser une ethnicisation de l&rsquo;espace public susceptible d&rsquo;ouvrir la voie &agrave; l&rsquo;institutionnalisation du racisme. Mais il convient de ne pas laisser croire que le discours identitaro-raciste se confond avec le discours multiculturaliste lib&eacute;ral alors que seule est commune la valorisation de la diff&eacute;rence. Dans un monde id&eacute;al, il serait souhaitable que r&egrave;gne le principe d&rsquo;indiff&eacute;rence &agrave; la diff&eacute;rence. Mais donnons-nous vraiment l&rsquo;exemple ?</p>
<p><strong>Pour un r&eacute;publicanisme critique  </strong></p>
<p>Nombreux sont les auteurs fran&ccedil;ais se r&eacute;clamant du r&eacute;publicanisme qui n&rsquo;ont pas su voir que les revendications diff&eacute;rentialistes n&rsquo;&eacute;taient le plus souvent que la r&eacute;ponse (mauvaise, cela va sans dire) d&rsquo;un processus pervers d&rsquo;assignation identitaire par lequel &laquo; la majorit&eacute; tend &agrave; &eacute;riger certaines diff&eacute;rences en signe d&rsquo;alt&eacute;rit&eacute; objective, les transformant ainsi en source de domination pour les minoritaires &raquo; <sup>3</sup>. Il n&rsquo;existe, en effet, aucune (bonne) raison de penser que l&rsquo;identit&eacute; nationale fran&ccedil;aise aurait cet extraordinaire privil&egrave;ge de co&iuml;ncider avec l&rsquo;universel, ce qui nous affranchirait de l&rsquo;effort d&rsquo;ouverture &agrave; l&rsquo;alt&eacute;rit&eacute; de l&rsquo;autre. Entendons-nous bien : ce n&rsquo;est pas un reproche que l&rsquo;on peut, en toute honn&ecirc;tet&eacute;, adresser &agrave; C. Fourest. Mais celle-ci peut donner &agrave; croire que la la&iuml;cit&eacute; &agrave; la fran&ccedil;aise fournit la r&eacute;ponse &agrave; toutes les questions soulev&eacute;es par la diff&eacute;rence collective (m&ecirc;me si elle condamne fermement ceux qui, le plus souvent &agrave; l&rsquo;extr&ecirc;me droite, instrumentalisent la la&iuml;cit&eacute; pour restaurer le mono-culturalisme). C. Fourest privil&eacute;gie la th&egrave;se selon laquelle &laquo; le voile s&rsquo;inscrit dans une reconqu&ecirc;te politique &raquo; <sup>4</sup> et, d&eacute;fendant les conclusions du rapport Stasi, elle rejette l&rsquo;essentiel de celles de la commission Bouchard-Taylor. Son analyse de la politique canadienne des accommodements raisonnables tombe ainsi sous le reproche qu&rsquo;adresse, dans une perspective r&eacute;publicaine <em>critique</em>, C&eacute;cile Laborde aux r&eacute;publicains fran&ccedil;ais : si les accommodements sont n&eacute;cessaires, c&rsquo;est parce que tous les principes en vigueur dans nos soci&eacute;t&eacute;s (la fran&ccedil;aise comme la canadienne ou la qu&eacute;b&eacute;coise) ne sont pas neutres et universels. Certains d&rsquo;entre eux, &agrave; la diff&eacute;rence de l&rsquo;&eacute;galit&eacute; entre les sexes, reproduisent les valeurs et les normes de la culture majoritaire. </p>
<p>Il importe, en outre, pour un r&eacute;publicain critique, que les individus ne soient pas domin&eacute;s. On ne peut donc tol&eacute;rer des situations o&ugrave; l&rsquo;agentivit&eacute; sociale est limit&eacute;e (et c&rsquo;est tr&egrave;s souvent le cas dans les communaut&eacute;s o&ugrave; les femmes sont inf&eacute;rioris&eacute;es). Mais on doit accepter que l&rsquo;on puisse renoncer de fa&ccedil;on autonome &agrave; exercer son autonomie dans la sph&egrave;re priv&eacute;e. Ainsi, &agrave; propos du port du foulard islamique, C. Laborde d&eacute;fend le point de vue suivant : &laquo; Si l&rsquo;on veut bien concevoir l&rsquo;autonomie de l&rsquo;individu comme un outil et non comme une fin en soi, et si l&rsquo;on veut bien consid&eacute;rer l&rsquo;autonomie comme une des ressources essentielles &agrave; la non-domination, on doit conclure que les r&eacute;publicains fran&ccedil;ais ont raison d&rsquo;insister sur le fait que tous les &eacute;l&egrave;ves doivent recevoir une &eacute;ducation &agrave; l&rsquo;autonomie, mais qu&rsquo;ils ont tort de postuler a priori que le port d&rsquo;un signe particulier est <u>en tant que tel</u> (je souligne) le signifiant d&rsquo;un statut d&rsquo;h&eacute;t&eacute;ronomie et de domination &raquo; <sup>5</sup>. Est-il utile de pr&eacute;ciser que cette position th&eacute;orique ne n&eacute;glige aucunement le risque d&rsquo;instrumentalisation du port du voile par le fondamentalisme islamique ?  En revanche, elle autorise que, par exemple, la pratique de la foi soit pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e &agrave; la recherche de l&rsquo;autonomie individuelle. <br />
<br />
Si C. Fourest avoue comprendre aussi bien la position d&rsquo;Alain G&eacute;rard Slama, lorsqu&rsquo;il exprime sa crainte &laquo; de voir le retour de particularismes r&eacute;gionaux menacer l&rsquo;id&eacute;al commun &raquo;, que celle de Mona Ozouf, &laquo; lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;agace de voir le credo de l&rsquo;unit&eacute; servir &agrave; maintenir une vision uniformisante et conservatrice &raquo; <sup>6</sup>, elle me semble accorder plus d&rsquo;importance &agrave; la  crainte de Slama qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;agacement d&rsquo;Ozouf. J&rsquo;ai tendance &agrave; prendre le parti inverse. Mais, &agrave; l&rsquo;&eacute;vidence, il s&rsquo;agit entre nous d&rsquo;une querelle de famille. .</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="font-size: 14pt;"><!--[endif]--><o:p></o:p></span></p>
<!--EndFragment--><br /><b>Notes :</b><br />1 - Feher, <em>Tumultes</em>, juillet 2002<br />2 - p. 60<br />3 - Gu&eacute;rard de Latour, ,&rdquo; Le multiculturalisme, un projet r&eacute;publicain ?&rdquo;, <em>Les Ateliers de l&rsquo;&eacute;thique</em>, volume 4, num&eacute;ro 2, &eacute;t&eacute; 2009, p. 52<br />4 - p. 223<br />5 - Entretien avec C&eacute;cile Laborde, <em>Les Ateliers de l&rsquo;&eacute;thique</em>, op. cit., p. 121<br />6 - p. 122<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Jane B., biographie</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3121-jane_b_biographie.htm</link>
         <description> &#160;A la fois fantasque et secr&#232;te, grave et extravertie, Jane Birkin offre un profil difficilement saisissable et repr&#233;sente, pour ses biographes, un authentique d&#233;fi &amp;ndash; un d&#233;fi qui exige beaucoup d&amp;rsquo;agilit&#233; pour &#234;tre relev&#233;. Cela tombe bien : d&amp;rsquo;agilit&#233;, la plume de Pierre Mikailoff &amp;ndash; d&#233;j&#224; auteur de plusieurs ouvrages biographiques  1  &amp;ndash; ne manque pas, &#160;conf&#233;rant l&amp;rsquo;aspect d&amp;rsquo;une exquise friandise (une lollipop pour l&amp;rsquo;ex-lolita pop ?) &#224; ce Citizen Jane, qui para&#238;t (trop ?) opportun&#233;ment au moment o&#249; sort en salles le  Gainsbourg  de Joann Sfar. Nimb&#233; d&amp;rsquo;un inextinguible halo de magie, le couple que Jane B. forma avec Serge G. fait l&amp;rsquo;objet d&amp;rsquo;une attention privil&#233;gi&#233;e de la part de Mikailoff et occupe une place centrale dans son livre. &#13;&#10; De la rencontre, suscit&#233;e par le tournage durant l&amp;rsquo;&#233;t&#233; 1968 du film  Slogan , &#224; la s&#233;paration, officialis&#233;e en octobre 1980, en passant par la naissance de Charlotte en 1971, l&amp;rsquo;histoire du couple culte des seventies est relat&#233;e avec force d&#233;tails et anecdotes. Pierre Mikailoff s&amp;rsquo;attarde aussi longuement sur l&amp;rsquo;union artistique, qui survivra &#224; la mort du couple, entre Gainsbourg et sa muse, &#224; commencer, bien s&#251;r, par  Je t&amp;rsquo;aime moi non plus  (la chanson, enregistr&#233;e en 1969, et le film, tourn&#233; en 1975). De toute &#233;vidence, Mikailoff porte &#224; cette p&#233;riode de la vie de Jane Birkin un int&#233;r&#234;t proche de la fascination, au point d&amp;rsquo;en n&#233;gliger un peu le reste, en particulier les autres relations amoureuses, r&#233;sum&#233;es en quelques paragraphes (John Barry, Jacques Doillon) ou quelques lignes (Olivier Rolin). Cette partialit&#233; ne pose pas vraiment probl&#232;me dans la mesure o&#249; le lecteur per&#231;oit assez vite que l&amp;rsquo;exhaustivit&#233; n&amp;rsquo;est pas le souci premier de l&amp;rsquo;auteur, et que ce qui fait la limite de  Citizen Jane  &amp;ndash; une certaine forme de d&#233;sinvolture &amp;ndash; en fait aussi le charme.&#160; &#13;&#10;  &#13;&#10; &#171; Toute recherche biographique se heurte &#224; cet &#233;cueil : le mat&#233;riau de base est la m&#233;moire humaine. Autrement dit, un magma instable et fragile, en perp&#233;tuelle recomposition. Pour ma part, j&amp;rsquo;avoue qu&amp;rsquo;il me pla&#238;t que l&amp;rsquo;&#234;tre pos&#233; sur mon petit microscope garde, dans une certaine mesure, sa part de myst&#232;re. Quels que soient les efforts d&#233;ploy&#233;s pour d&#233;busquer les plus infimes &#233;clats de v&#233;rit&#233;, on ne recueille jamais que ce qu&amp;rsquo;un individu a bien voulu semer derri&#232;re lui. &#187; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Gliss&#233; page 74, cet apart&#233; un rien d&#233;sabus&#233; r&#233;v&#232;le en filigrane les intentions de Mikailoff : conscient de l&amp;rsquo;impossibilit&#233; inscrite au c&amp;oelig;ur de toute entreprise biographique, il cherche moins &#224; consigner le r&#233;cit d&amp;rsquo;une vie qu&amp;rsquo;&#224; brosser le portrait d&amp;rsquo;une femme, portrait dans le dessin duquel entrent probablement autant de (men)songes que de faits r&#233;els. La v&#233;rit&#233;, au fond, n&amp;rsquo;a pas d&amp;rsquo;importance : existe-t-elle seulement ? Et le plus fid&#232;le des biographes n&amp;rsquo;est-il pas celui dont l&amp;rsquo;imagination s&amp;rsquo;exprime le plus ouvertement ? Laissons les dates aux officiers de l&amp;rsquo;&#233;tat civil et concentrons-nous sur les sentiments ! A cet &#233;gard, Mikailoff ne prend sans doute pas suffisamment de libert&#233;s, lui qui respecte ici cette pesante convention qu&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;ordre chronologique.&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Tel quel, avec ses d&#233;fauts (dont un pi&#232;tre portfolio) et ses lacunes,  Citizen Jane  constitue pourtant un document estimable, &#160;affectueusement d&#233;di&#233; &#224; celle, fille d&amp;rsquo;une com&#233;dienne de th&#233;&#226;tre et d&amp;rsquo;un officier de carri&#232;re, qui fut l&amp;rsquo;une des ic&#244;nes du  Swingin&amp;rsquo; London  et qui, en tant qu&amp;rsquo;actrice, alla de A comme Antonioni (Blow Up) &#224; Z comme Zidi (La moutarde me monte au nez, La course &#224; l&amp;rsquo;&#233;chalote). &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; De &#171; l&amp;rsquo;hurluberlue britonne &#187; (la formule est de Gainsbourg himself), qui vient d&amp;rsquo;avoir 63 ans, Pierre Mikailoff donne une vision &#224; la fois synth&#233;tique et sympathique &amp;ndash; ses rares critiques se faisant toutes sur le mode allusif&amp;hellip; &#13;&#10; Une fois le livre referm&#233;, &#231;a ne fait aucun doute : il l&amp;rsquo;aime, lui non plus&#160;. &#13;&#10; &#160;   Notes :  1 - Entre autres :  Bashung, vertige de la vie  (Alph&#233;e), et F ran&#231;oise Hardy, tant de belles choses ( Alph&#233;e </description>
         <pubDate>02/05/10 12:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>&nbsp;A la fois fantasque et secr&egrave;te, grave et extravertie, Jane Birkin offre un profil difficilement saisissable et repr&eacute;sente, pour ses biographes, un authentique d&eacute;fi &ndash; un d&eacute;fi qui exige beaucoup d&rsquo;agilit&eacute; pour &ecirc;tre relev&eacute;. Cela tombe bien : d&rsquo;agilit&eacute;, la plume de Pierre Mikailoff &ndash; d&eacute;j&agrave; auteur de plusieurs ouvrages biographiques <sup>1</sup> &ndash; ne manque pas, &nbsp;conf&eacute;rant l&rsquo;aspect d&rsquo;une exquise friandise (une lollipop pour l&rsquo;ex-lolita pop ?) &agrave; ce Citizen Jane, qui para&icirc;t (trop ?) opportun&eacute;ment au moment o&ugrave; sort en salles le <em>Gainsbourg</em> de Joann Sfar. Nimb&eacute; d&rsquo;un inextinguible halo de magie, le couple que Jane B. forma avec Serge G. fait l&rsquo;objet d&rsquo;une attention privil&eacute;gi&eacute;e de la part de Mikailoff et occupe une place centrale dans son livre.</p>
<p>De la rencontre, suscit&eacute;e par le tournage durant l&rsquo;&eacute;t&eacute; 1968 du film <em>Slogan</em>, &agrave; la s&eacute;paration, officialis&eacute;e en octobre 1980, en passant par la naissance de Charlotte en 1971, l&rsquo;histoire du couple culte des seventies est relat&eacute;e avec force d&eacute;tails et anecdotes. Pierre Mikailoff s&rsquo;attarde aussi longuement sur l&rsquo;union artistique, qui survivra &agrave; la mort du couple, entre Gainsbourg et sa muse, &agrave; commencer, bien s&ucirc;r, par <em>Je t&rsquo;aime moi non plus</em> (la chanson, enregistr&eacute;e en 1969, et le film, tourn&eacute; en 1975). De toute &eacute;vidence, Mikailoff porte &agrave; cette p&eacute;riode de la vie de Jane Birkin un int&eacute;r&ecirc;t proche de la fascination, au point d&rsquo;en n&eacute;gliger un peu le reste, en particulier les autres relations amoureuses, r&eacute;sum&eacute;es en quelques paragraphes (John Barry, Jacques Doillon) ou quelques lignes (Olivier Rolin). Cette partialit&eacute; ne pose pas vraiment probl&egrave;me dans la mesure o&ugrave; le lecteur per&ccedil;oit assez vite que l&rsquo;exhaustivit&eacute; n&rsquo;est pas le souci premier de l&rsquo;auteur, et que ce qui fait la limite de <em>Citizen Jane </em>&ndash; une certaine forme de d&eacute;sinvolture &ndash; en fait aussi le charme.&nbsp;</p>
<p></p>
<div>&laquo; Toute recherche biographique se heurte &agrave; cet &eacute;cueil : le mat&eacute;riau de base est la m&eacute;moire humaine. Autrement dit, un magma instable et fragile, en perp&eacute;tuelle recomposition. Pour ma part, j&rsquo;avoue qu&rsquo;il me pla&icirc;t que l&rsquo;&ecirc;tre pos&eacute; sur mon petit microscope garde, dans une certaine mesure, sa part de myst&egrave;re. Quels que soient les efforts d&eacute;ploy&eacute;s pour d&eacute;busquer les plus infimes &eacute;clats de v&eacute;rit&eacute;, on ne recueille jamais que ce qu&rsquo;un individu a bien voulu semer derri&egrave;re lui. &raquo;</div>
<div>&nbsp;</div>
<div>Gliss&eacute; page 74, cet apart&eacute; un rien d&eacute;sabus&eacute; r&eacute;v&egrave;le en filigrane les intentions de Mikailoff : conscient de l&rsquo;impossibilit&eacute; inscrite au c&oelig;ur de toute entreprise biographique, il cherche moins &agrave; consigner le r&eacute;cit d&rsquo;une vie qu&rsquo;&agrave; brosser le portrait d&rsquo;une femme, portrait dans le dessin duquel entrent probablement autant de (men)songes que de faits r&eacute;els. La v&eacute;rit&eacute;, au fond, n&rsquo;a pas d&rsquo;importance : existe-t-elle seulement ? Et le plus fid&egrave;le des biographes n&rsquo;est-il pas celui dont l&rsquo;imagination s&rsquo;exprime le plus ouvertement ? Laissons les dates aux officiers de l&rsquo;&eacute;tat civil et concentrons-nous sur les sentiments ! A cet &eacute;gard, Mikailoff ne prend sans doute pas suffisamment de libert&eacute;s, lui qui respecte ici cette pesante convention qu&rsquo;est l&rsquo;ordre chronologique.&nbsp;</div>
<div>&nbsp;</div>
<div>Tel quel, avec ses d&eacute;fauts (dont un pi&egrave;tre portfolio) et ses lacunes, <em>Citizen Jane </em>constitue pourtant un document estimable, &nbsp;affectueusement d&eacute;di&eacute; &agrave; celle, fille d&rsquo;une com&eacute;dienne de th&eacute;&acirc;tre et d&rsquo;un officier de carri&egrave;re, qui fut l&rsquo;une des ic&ocirc;nes du <em>Swingin&rsquo; London</em> et qui, en tant qu&rsquo;actrice, alla de A comme Antonioni (Blow Up) &agrave; Z comme Zidi (La moutarde me monte au nez, La course &agrave; l&rsquo;&eacute;chalote).</div>
<div>&nbsp;</div>
<div>De &laquo; l&rsquo;hurluberlue britonne &raquo; (la formule est de Gainsbourg himself), qui vient d&rsquo;avoir 63 ans, Pierre Mikailoff donne une vision &agrave; la fois synth&eacute;tique et sympathique &ndash; ses rares critiques se faisant toutes sur le mode allusif&hellip;</div>
<div>Une fois le livre referm&eacute;, &ccedil;a ne fait aucun doute : il l&rsquo;aime, lui non plus&nbsp;.</div>
<div>&nbsp;</div><br /><b>Notes :</b><br />1 - Entre autres : <em>Bashung, vertige de la vie</em> (Alph&eacute;e), et F<em>ran&ccedil;oise Hardy, tant de belles choses (</em>Alph&eacute;e<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>La philosophie en marchant</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3119-la_philosophie_en_marchant.htm</link>
         <description> Au premier abord, il pourrait para&#238;tre incongru que la philosophie soit susceptible de s&amp;rsquo;int&#233;resser &#224; un acte aussi anodin et banal que celui de marcher. Quel besoin en effet de s&amp;rsquo;interroger sur une activit&#233; &#224; laquelle nous ne pensons m&#234;me plus tant nous la pratiquons au quotidien depuis notre enfance&#160;? C&amp;rsquo;est bien peut-&#234;tre &amp;ndash; et c&amp;rsquo;est toute la le&#231;on de ce livre minutieux et patient de Fr&#233;d&#233;ric Gros &amp;ndash; que d&amp;rsquo;ordinaire nous ne marchons pas vraiment, ou plut&#244;t que nous avons oubli&#233; les vertus de la marche concernant ce que, authentiquement,&#160; nous sommes. En effet, comme la pens&#233;e, la marche brise des rythmes qui ne sont pas vraiment les n&#244;tres, qui ne nous d&#233;finissent pas en ce que nous avons de plus profond ou de plus vrai&#160;: marcher, penser, c&amp;rsquo;est oser rompre avec ce qu&amp;rsquo;il y a de plus convenu et de plus r&#233;ducteur dans notre existence quotidienne. Quand je marche, l&amp;rsquo;ennui de vivre me quitte, je d&#233;laisse les cadences de la productivit&#233; qui me sont impos&#233;es du dehors par une soci&#233;t&#233; qui ne sait plus vraiment marcher, tant sa passion de la vitesse p&#232;se sur elle et sur tous ses membres comme un destin. Penser, faire de la philosophie, c&amp;rsquo;est reprendre son temps &amp;ndash; au sens le plus propre &amp;ndash;, c&amp;rsquo;est revenir au rythme de ce que nous sommes vraiment, &#224; rebours des id&#233;ologies et des pr&#233;jug&#233;s qui nous imposent leur pas.  Marcher, une philosophie &#160;: les penseurs, les po&#232;tes, les mystiques et autres vagabonds qui parcourent ce livre nous en montreront les chemins. &#13;&#10; &#13;&#10;&#160;  &#13;&#10; Le temps de la marche  &#13;&#10; &#13;&#10;Marcher n&amp;rsquo;est pas un sport. C&amp;rsquo;est un acte qui ne n&#233;cessite pas&#160;l&amp;rsquo;apprentissage de gestes techniques mais est accessible directement &#224; chacun. Il ne saurait entrer dans le domaine de la comp&#233;tition car il n&amp;rsquo;est pas mesurable au sens d&amp;rsquo;une performance et ne vise pas un r&#233;sultat ou une victoire sur l&amp;rsquo;adversaire. En ce sens, le temps de la marche n&amp;rsquo;a rien &#224; voir avec celui de la comp&#233;tition sportive ou du quotidien. S&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;a pas l&amp;rsquo;intensit&#233; de la premi&#232;re, il ne rel&#232;ve pas plus du quadrillage gris et morne du second. On ne marche pas vraiment en se rendant de chez soi &#224; la bouche de m&#233;tro la plus proche pour aller travailler. Marcher est une activit&#233; monotone, r&#233;guli&#232;re, r&#233;p&#233;titive&#160;: &#171;&#160;un pied devant l&amp;rsquo;autre&#160;&#187;. C&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;injonction implicite qui guide tout marcheur, dans un v&#233;ritable dialogue que celui-ci noue avec lui-m&#234;me. Et cette injonction ne cessera de ponctuer ce livre autour de la marche - il faudrait plut&#244;t dire  de  la marche tant il tente de comprendre l&amp;rsquo;essence de cette activit&#233; de l&amp;rsquo;int&#233;rieur &amp;ndash;&#160; selon le rythme secret de chacun, comme une respiration de ce que nous sommes vraiment, lib&#233;r&#233; de nos contraintes quotidiennes, de ce qui nous d&#233;termine de mani&#232;re inauthentique dans la vie de tous les jours. Car marcher rompt l&amp;rsquo;ennui, en d&#233;pit de sa monotonie,  gr&#226;ce  &#224; sa monotonie. Marcher nous remet en pr&#233;sence de nous-m&#234;me par le d&#233;calage que ce geste instaure avec ce qui ordinairement nous ali&#232;ne 1 . C&amp;rsquo;est bien en ce sens que marcher est une lib&#233;ration, similaire &#224; celle de la pens&#233;e&#160;: une rupture avec la scl&#233;rose du corps et de l&amp;rsquo;esprit.&#160;  &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; Les libert&#233;s de marcher  &#13;&#10; &#13;&#10;Le temps de la marche est celui qui nous ouvre &#224; notre propre libert&#233;. Toutes les conqu&#234;tes sur le temps au profit de la vitesse me rendent d&#233;pendants des choses et des autres&#160;: je dois faire vite pour prendre mon train ou l&amp;rsquo;avion, je ne peux pas faire autrement, alors que quand je choisis de marcher &amp;ndash; et non pas courir &amp;ndash; c&amp;rsquo;est mon propre rythme qui m&amp;rsquo;est restitu&#233;.&#160; Lors d&amp;rsquo;une grande marche, ne pas avoir un &#171;&#160;choix ind&#233;fini quand il s&amp;rsquo;agit de manger ou de boire, &#234;tre soumis &#224; la grande fatalit&#233; du temps qu&amp;rsquo;il fait, ne compter que sur la r&#233;gularit&#233; de son pas, cela fait appara&#238;tre soudain la profusion de l&amp;rsquo;offre (de marchandises, de transports, de mises en r&#233;seau), la d&#233;multiplication des facilit&#233;s (de communiquer, d&amp;rsquo;acheter, de circuler), comme autant de d&#233;pendances. Toutes ces micro-lib&#233;rations ne constituent jamais que des acc&#233;l&#233;rations du syst&#232;me, qui m&amp;rsquo;emprisonne plus fort. Tout ce qui me lib&#232;re du temps et de l&amp;rsquo;espace m&amp;rsquo;ali&#232;ne &#224; la vitesse&#160;&#187; 2 . Aussi, &#224; ce premier degr&#233; de libert&#233; que nous accorde la marche, une libert&#233; &#171;&#160;suspensive&#160;&#187;, s&amp;rsquo;ajoutent&#160; ceux qui jalonneront tout l&amp;rsquo;ouvrage &#224; travers les grandes figures de marcheurs&#160;: la libert&#233; agressive et rebelle, toute en rupture avec la soci&#233;t&#233; de consommation, de la Beat Generation (Kerouac, Snyder, Ginsberg, Burroughs&#160;: tous de grands marcheurs ayant r&#233;pondu &#224; l&amp;rsquo;appel du sauvage, &#171;&#160;the Wild&#160;&#187; 3 , enfin &#171;&#160;l&amp;rsquo;ultime libert&#233;&#160;&#187;, &#171;&#160;plus rare&#160;&#187;, &#171;&#160;un troisi&#232;me degr&#233;&#160;&#187;, celui du &#171;&#160;renon&#231;ant&#160;&#187; 4 , ch&#232;re &#224; la philosophie hindoue. Celle-ci distingue &#171;&#160;quatre &#233;tapes sur les chemins de la vie&#160;&#187; 5 : &#224; l&amp;rsquo;enfant &#233;l&#232;ve qui doit suivre l&amp;rsquo;enseignement de ses ma&#238;tres succ&#232;de l&amp;rsquo;homme adulte qui doit veiller au bien-&#234;tre de sa famille et respecter les lois de la soci&#233;t&#233;&#160;; vient ensuite le stade de l&amp;rsquo;ermite qui s&amp;rsquo;exclut volontairement de la soci&#233;t&#233; pour se consacrer &#224; la m&#233;ditation et enfin le p&#232;lerin qui veut &#224; ce point ne plus rien poss&#233;der et se lib&#233;rer de la contrainte des choses qu&amp;rsquo;il ne fait que marcher. C&amp;rsquo;est l&#224; &#171;&#160;une vie d&#233;sormais faite d&amp;rsquo;itin&#233;rance [&amp;hellip;] o&#249; la marche infinie, ici et l&#224;, illustre la co&#239;ncidence entre le Soi sans nom et le c&amp;oelig;ur partout pr&#233;sent du Monde. Alors le sage a renonc&#233; &#224; tout. C&amp;rsquo;est la plus haute libert&#233;&#160;: celle du d&#233;tachement parfait.&#187; 6  Pour l&amp;rsquo;auteur, tout randonneur a d&#233;j&#224; entrevu la possibilit&#233; de cette libert&#233;, celle pour laquelle plus rien ne compte puisque toute l&amp;rsquo;intensit&#233; du monde nous est offerte, en marchant.&#160; Et c&amp;rsquo;est bien cette intensit&#233; du r&#233;el &amp;ndash; toujours propre &#224; d&#233;jouer ce que nous croyions le mieux savoir 7  &amp;ndash; qui ne cesse de relancer la pens&#233;e, de la remettre en marche, soulignant par l&#224; leur &#233;troite parent&#233;.&#160;&#160;&#160;  &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; Marcher, penser  &#13;&#10; &#13;&#10;Marcher est un acte &#224; la fois simple et multiple, comme la pens&#233;e. Car il y a diff&#233;rentes fa&#231;ons de penser, de poser des probl&#232;mes comme il y a diff&#233;rentes fa&#231;ons de marcher, selon un rythme propre &#224; chacun, dans des paysages diff&#233;rents, sous le soleil ou sous la pluie. Aucun penseur mieux que Nietzsche n&amp;rsquo;a su th&#233;matiser cette proximit&#233; de la pens&#233;e et de la marche&#160;: pour celle-ci ou pour celle-l&#224;, c&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;abord une affaire de style. A la promenade de sant&#233; quotidienne de Kant, r&#233;gl&#233;e comme une horloge, propre &#224; d&#233;lasser le corps des courbatures accumul&#233;es &#224; force d&amp;rsquo;&#234;tre sans cesse pli&#233; sur le bureau pour &#233;crire, aux r&#234;veries de celle, solitaire et gu&#233;rissant de la m&#233;chancet&#233; des autres, de Rousseau, il faut opposer la marche ascensionnelle de Nietzsche, toujours tendue vers les sommets, comme la pens&#233;e qu&amp;rsquo;il recherchait. Tout semble opposer ces diff&#233;rents types de penseurs et ces divers types de marcheurs, et pourtant&#160;: chacun s&amp;rsquo;accordait &#224; dire que l&amp;rsquo;on ne peut avoir de bonnes pens&#233;es qu&amp;rsquo;en marchant. L&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de chaque penseur est directement li&#233;e &#224; la fa&#231;on que celui-ci avait de marcher et c&amp;rsquo;est cette correspondance de la marche et de la pens&#233;e que s&amp;rsquo;attache &#224; exposer l&amp;rsquo;auteur du livre en consacrant un chapitre &#224; chacun de ces grands&#160; penseurs marcheurs. A &#171;&#160;la rage de fuir&#160;&#187; 8  qui caract&#233;risait Rimbaud, &#224; pied de Charleville &#224; Aden, en passant par Paris et Bruxelles, succ&#232;dent les &#171;&#160;solitudes&#160;&#187; 9  que recherchait Thoreau en marchant dans les bois pour d&#233;sob&#233;ir et rompre avec une soci&#233;t&#233; industrielle et si travailleuse qu&amp;rsquo;elle ne voit m&#234;me plus la mis&#232;re que son travail ne cesse de cr&#233;er et de renforcer, ou encore les grands p&#232;lerinages consacr&#233;s par le christianisme, essentiels pour la foi en ce qu&amp;rsquo;ils enseignent l&amp;rsquo;humilit&#233; et la pauvret&#233; du vagabond, de celui qui n&amp;rsquo;a rien.&#160;&#160;  &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; Faire la r&#233;volution en marchant  &#13;&#10; &#13;&#10;Marcher n'est pas seulement un passe-temps destin&#233; &#224; rompre l'ennui ou &#224; se changer les id&#233;es. C'est en r&#233;alit&#233; la pens&#233;e en acte, tra&#231;ant son chemin de mani&#232;re opini&#226;tre, inflexible : c'est la pens&#233;e qui cherche &#224; se r&#233;aliser dans le monde, dans sa gravit&#233; et sa pesanteur. C'est l&#224; la grande le&#231;on de Gandhi : la violence est certes une forme de r&#233;bellion spectaculaire, qui tranche avec l'oppression en secouant le joug, mais elle ne sert &#224; rien. Elle ne fera qu'alimenter le cycle maudit de la r&#233;pression, violence contre violence. Gandhi lui substituait la marche comme un acte de r&#233;sistance pacifique et serein. En effet, marcher pour protester contre l'oppression, c'est d'abord d&#233;sob&#233;ir par la mise en suspens d'une activit&#233; ali&#233;nante qui nous a &#233;t&#233; impos&#233;e du dehors, par les autres. Quand je marche, je n'ob&#233;is et ne travaille plus. C'est ensuite manifester sa volont&#233; la plus inflexible aux yeux de l'adversaire : rien ne me fera arr&#234;ter de marcher tant que le but &amp;ndash; la libert&#233; &amp;ndash; ne sera pas atteint. &#171;&#160;Nous n'allons pas faire demi-tour&#160;&#187; 10 . Lors de la grande marche du sel de 1930 &#224; laquelle quelques milliers d'Indiens ont fini par participer, faisant grossir sans cesse le nombre des marcheurs &#224; mesure que la&#160; marche progressait &#224; travers le pays, Gandhi d&#233;finit les vertus lib&#233;ratrices &amp;ndash; et donc &#233;minemment politiques &amp;ndash; de la marche : c'est le refus de la vitesse impos&#233;e par le monde occidental au b&#233;n&#233;fice de la lenteur, du respect de la tradition qui nous enseigne l'humilit&#233; et la patience. Cette humilit&#233;, &#171;&#160;c'est la reconnaissance tranquille de notre finitude : nous ne savons pas tout, nous ne pouvons pas tout&#160;&#187; 11 . Elle manifeste notre dignit&#233; d'hommes, tout en nous rendant simples et autonomes &#224; la fois. Je n'ai pas besoin de poss&#233;der beaucoup, je suis debout, cela suffit &#224; ma libert&#233;. La non-violence qu'elle implique &amp;ndash; la longue marche vide de la col&#232;re et de la haine -&#160; n'est pas un aveu de faiblesse; au contraire : c'est le refus qu'oppose une &#226;me sereine et d&#233;termin&#233;e &#224; l'absurdit&#233; de la violence physique. La r&#233;pression sanglante qu'exerc&#232;rent les Anglais contre les marcheurs indiens ne fit que mettre en relief cette absurdit&#233; de frapper &#224; mort des hommes qui ont refus&#233; d'employer la violence. En marchant, les Indiens firent fl&#233;chir les Anglais m&#234;me s&amp;rsquo;ils n&amp;rsquo;obtinrent leur autonomie qu'en 1947. Celui qui marche a le temps de son c&#244;t&#233;. Il y a quelque chose d&amp;rsquo;in&#233;luctable dans la marche, une fois que l&amp;rsquo;on est parti, l&amp;rsquo;on est comme forc&#233; d&amp;rsquo;arriver. En elle, une philosophie patiente se d&#233;ploie, nous restituant l&amp;rsquo;essence de la libert&#233;&#160;: &#171;&#160;la volont&#233; comme destin&#160;&#187; 12 .   Notes :  1 - La marche, rien qu&amp;rsquo;une &#171;&#160;simple promenade&#160;&#187;, permet de &#171;&#160;se d&#233;lester du fardeau des soucis, [d&amp;rsquo;]oublier un temps ses affaires. On choisit de ne pas emporter son bureau avec soi&#160;: on sort, on fl&#226;ne, on pense &#224; autre chose. Avec la randonn&#233;e, longue de plusieurs jours s&amp;rsquo;accentue le mouvement de d&#233;prise&#160;: on &#233;chappe aux contraintes du travail, on se lib&#232;re du carcan des habitudes&#160;&#187;, page 11. 2 - Page 12 3 - &#171;&#160;Quand on a claqu&#233; la porte du monde, on n&amp;rsquo;est plus tenu par rien&#160;: les trottoirs ne collent plus au pas (le parcours cent mille fois r&#233;p&#233;t&#233;, du retour au bercail). Les carrefours tremblent comme des &#233;toiles h&#233;sitantes, on red&#233;couvre la peur frissonnante de choisir, la libert&#233; comme un vertige&#160;&#187;, page 14)  4 - page 17 5 - ibid. 6 - page 18 7 - Voici ce que dit Nietzsche de cette n&#233;cessit&#233; de la marche pour la pens&#233;e dans  Ecce Homo  (&#171;&#160;Pourquoi je suis si avis&#233;&#160;&#187;)&#160;: &#171;&#160;Demeurer le moins possible assis&#160;: ne pr&#234;ter foi &#224; aucune pens&#233;e qui n&amp;rsquo;ait &#233;t&#233;  &#13;&#10;compos&#233; au grand air, dans le libre mouvement du corps &amp;ndash; &#224; aucune id&#233;e o&#249; les muscles n&amp;rsquo;aient &#233;t&#233; aussi de la f&#234;te. Tout pr&#233;jug&#233; vient des entrailles. Etre &amp;lsquo;&amp;rsquo;cul de plomb&#160;&amp;lsquo;&amp;rsquo;, je le r&#233;p&#232;te, c&amp;rsquo;est le vrai p&#233;ch&#233; contre l&amp;rsquo;esprit&#160;&#187;, cit&#233; par l&amp;rsquo;auteur&#160; page 21. 8 - Page 57 et suivantes 9 - page 77 et suivantes 10 - Gandhi, 10 mars 1930, cit&#233; par l'auteur page 257 11 - Page 266 12 -  page 216. C&amp;rsquo;est ainsi que Nietzsche d&#233;finissait la libert&#233;.  </description>
         <pubDate>02/05/10 09:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-3119-la_philosophie_en_marchant.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Au premier abord, il pourrait para&icirc;tre incongru que la philosophie soit susceptible de s&rsquo;int&eacute;resser &agrave; un acte aussi anodin et banal que celui de marcher. Quel besoin en effet de s&rsquo;interroger sur une activit&eacute; &agrave; laquelle nous ne pensons m&ecirc;me plus tant nous la pratiquons au quotidien depuis notre enfance&nbsp;? C&rsquo;est bien peut-&ecirc;tre &ndash; et c&rsquo;est toute la le&ccedil;on de ce livre minutieux et patient de Fr&eacute;d&eacute;ric Gros &ndash; que d&rsquo;ordinaire nous ne marchons pas vraiment, ou plut&ocirc;t que nous avons oubli&eacute; les vertus de la marche concernant ce que, authentiquement,&nbsp; nous sommes. En effet, comme la pens&eacute;e, la marche brise des rythmes qui ne sont pas vraiment les n&ocirc;tres, qui ne nous d&eacute;finissent pas en ce que nous avons de plus profond ou de plus vrai&nbsp;: marcher, penser, c&rsquo;est oser rompre avec ce qu&rsquo;il y a de plus convenu et de plus r&eacute;ducteur dans notre existence quotidienne. Quand je marche, l&rsquo;ennui de vivre me quitte, je d&eacute;laisse les cadences de la productivit&eacute; qui me sont impos&eacute;es du dehors par une soci&eacute;t&eacute; qui ne sait plus vraiment marcher, tant sa passion de la vitesse p&egrave;se sur elle et sur tous ses membres comme un destin. Penser, faire de la philosophie, c&rsquo;est reprendre son temps &ndash; au sens le plus propre &ndash;, c&rsquo;est revenir au rythme de ce que nous sommes vraiment, &agrave; rebours des id&eacute;ologies et des pr&eacute;jug&eacute;s qui nous imposent leur pas. <em>Marcher, une philosophie</em>&nbsp;: les penseurs, les po&egrave;tes, les mystiques et autres vagabonds qui parcourent ce livre nous en montreront les chemins.<br />
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<strong>Le temps de la marche</strong><br />
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Marcher n&rsquo;est pas un sport. C&rsquo;est un acte qui ne n&eacute;cessite pas&nbsp;l&rsquo;apprentissage de gestes techniques mais est accessible directement &agrave; chacun. Il ne saurait entrer dans le domaine de la comp&eacute;tition car il n&rsquo;est pas mesurable au sens d&rsquo;une performance et ne vise pas un r&eacute;sultat ou une victoire sur l&rsquo;adversaire. En ce sens, le temps de la marche n&rsquo;a rien &agrave; voir avec celui de la comp&eacute;tition sportive ou du quotidien. S&rsquo;il n&rsquo;a pas l&rsquo;intensit&eacute; de la premi&egrave;re, il ne rel&egrave;ve pas plus du quadrillage gris et morne du second. On ne marche pas vraiment en se rendant de chez soi &agrave; la bouche de m&eacute;tro la plus proche pour aller travailler. Marcher est une activit&eacute; monotone, r&eacute;guli&egrave;re, r&eacute;p&eacute;titive&nbsp;: &laquo;&nbsp;un pied devant l&rsquo;autre&nbsp;&raquo;. C&rsquo;est l&rsquo;injonction implicite qui guide tout marcheur, dans un v&eacute;ritable dialogue que celui-ci noue avec lui-m&ecirc;me. Et cette injonction ne cessera de ponctuer ce livre autour de la marche - il faudrait plut&ocirc;t dire <em>de </em>la marche tant il tente de comprendre l&rsquo;essence de cette activit&eacute; de l&rsquo;int&eacute;rieur &ndash;&nbsp; selon le rythme secret de chacun, comme une respiration de ce que nous sommes vraiment, lib&eacute;r&eacute; de nos contraintes quotidiennes, de ce qui nous d&eacute;termine de mani&egrave;re inauthentique dans la vie de tous les jours. Car marcher rompt l&rsquo;ennui, en d&eacute;pit de sa monotonie, <em>gr&acirc;ce </em>&agrave; sa monotonie. Marcher nous remet en pr&eacute;sence de nous-m&ecirc;me par le d&eacute;calage que ce geste instaure avec ce qui ordinairement nous ali&egrave;ne<sup>1</sup>. C&rsquo;est bien en ce sens que marcher est une lib&eacute;ration, similaire &agrave; celle de la pens&eacute;e&nbsp;: une rupture avec la scl&eacute;rose du corps et de l&rsquo;esprit.&nbsp; <br />
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<strong>Les libert&eacute;s de marcher</strong><br />
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Le temps de la marche est celui qui nous ouvre &agrave; notre propre libert&eacute;. Toutes les conqu&ecirc;tes sur le temps au profit de la vitesse me rendent d&eacute;pendants des choses et des autres&nbsp;: je dois faire vite pour prendre mon train ou l&rsquo;avion, je ne peux pas faire autrement, alors que quand je choisis de marcher &ndash; et non pas courir &ndash; c&rsquo;est mon propre rythme qui m&rsquo;est restitu&eacute;.&nbsp; Lors d&rsquo;une grande marche, ne pas avoir un &laquo;&nbsp;choix ind&eacute;fini quand il s&rsquo;agit de manger ou de boire, &ecirc;tre soumis &agrave; la grande fatalit&eacute; du temps qu&rsquo;il fait, ne compter que sur la r&eacute;gularit&eacute; de son pas, cela fait appara&icirc;tre soudain la profusion de l&rsquo;offre (de marchandises, de transports, de mises en r&eacute;seau), la d&eacute;multiplication des facilit&eacute;s (de communiquer, d&rsquo;acheter, de circuler), comme autant de d&eacute;pendances. Toutes ces micro-lib&eacute;rations ne constituent jamais que des acc&eacute;l&eacute;rations du syst&egrave;me, qui m&rsquo;emprisonne plus fort. Tout ce qui me lib&egrave;re du temps et de l&rsquo;espace m&rsquo;ali&egrave;ne &agrave; la vitesse&nbsp;&raquo;<sup>2</sup>. Aussi, &agrave; ce premier degr&eacute; de libert&eacute; que nous accorde la marche, une libert&eacute; &laquo;&nbsp;suspensive&nbsp;&raquo;, s&rsquo;ajoutent&nbsp; ceux qui jalonneront tout l&rsquo;ouvrage &agrave; travers les grandes figures de marcheurs&nbsp;: la libert&eacute; agressive et rebelle, toute en rupture avec la soci&eacute;t&eacute; de consommation, de la Beat Generation (Kerouac, Snyder, Ginsberg, Burroughs&nbsp;: tous de grands marcheurs ayant r&eacute;pondu &agrave; l&rsquo;appel du sauvage, &laquo;&nbsp;the Wild&nbsp;&raquo;<sup>3</sup>, enfin &laquo;&nbsp;l&rsquo;ultime libert&eacute;&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;plus rare&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;un troisi&egrave;me degr&eacute;&nbsp;&raquo;, celui du &laquo;&nbsp;renon&ccedil;ant&nbsp;&raquo;<sup>4</sup>, ch&egrave;re &agrave; la philosophie hindoue. Celle-ci distingue &laquo;&nbsp;quatre &eacute;tapes sur les chemins de la vie&nbsp;&raquo;<sup>5</sup>: &agrave; l&rsquo;enfant &eacute;l&egrave;ve qui doit suivre l&rsquo;enseignement de ses ma&icirc;tres succ&egrave;de l&rsquo;homme adulte qui doit veiller au bien-&ecirc;tre de sa famille et respecter les lois de la soci&eacute;t&eacute;&nbsp;; vient ensuite le stade de l&rsquo;ermite qui s&rsquo;exclut volontairement de la soci&eacute;t&eacute; pour se consacrer &agrave; la m&eacute;ditation et enfin le p&egrave;lerin qui veut &agrave; ce point ne plus rien poss&eacute;der et se lib&eacute;rer de la contrainte des choses qu&rsquo;il ne fait que marcher. C&rsquo;est l&agrave; &laquo;&nbsp;une vie d&eacute;sormais faite d&rsquo;itin&eacute;rance [&hellip;] o&ugrave; la marche infinie, ici et l&agrave;, illustre la co&iuml;ncidence entre le Soi sans nom et le c&oelig;ur partout pr&eacute;sent du Monde. Alors le sage a renonc&eacute; &agrave; tout. C&rsquo;est la plus haute libert&eacute;&nbsp;: celle du d&eacute;tachement parfait.&raquo;<sup>6</sup> Pour l&rsquo;auteur, tout randonneur a d&eacute;j&agrave; entrevu la possibilit&eacute; de cette libert&eacute;, celle pour laquelle plus rien ne compte puisque toute l&rsquo;intensit&eacute; du monde nous est offerte, en marchant.&nbsp; Et c&rsquo;est bien cette intensit&eacute; du r&eacute;el &ndash; toujours propre &agrave; d&eacute;jouer ce que nous croyions le mieux savoir<sup>7</sup> &ndash; qui ne cesse de relancer la pens&eacute;e, de la remettre en marche, soulignant par l&agrave; leur &eacute;troite parent&eacute;.&nbsp;&nbsp;&nbsp; <br />
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<strong>Marcher, penser</strong><br />
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Marcher est un acte &agrave; la fois simple et multiple, comme la pens&eacute;e. Car il y a diff&eacute;rentes fa&ccedil;ons de penser, de poser des probl&egrave;mes comme il y a diff&eacute;rentes fa&ccedil;ons de marcher, selon un rythme propre &agrave; chacun, dans des paysages diff&eacute;rents, sous le soleil ou sous la pluie. Aucun penseur mieux que Nietzsche n&rsquo;a su th&eacute;matiser cette proximit&eacute; de la pens&eacute;e et de la marche&nbsp;: pour celle-ci ou pour celle-l&agrave;, c&rsquo;est d&rsquo;abord une affaire de style. A la promenade de sant&eacute; quotidienne de Kant, r&eacute;gl&eacute;e comme une horloge, propre &agrave; d&eacute;lasser le corps des courbatures accumul&eacute;es &agrave; force d&rsquo;&ecirc;tre sans cesse pli&eacute; sur le bureau pour &eacute;crire, aux r&ecirc;veries de celle, solitaire et gu&eacute;rissant de la m&eacute;chancet&eacute; des autres, de Rousseau, il faut opposer la marche ascensionnelle de Nietzsche, toujours tendue vers les sommets, comme la pens&eacute;e qu&rsquo;il recherchait. Tout semble opposer ces diff&eacute;rents types de penseurs et ces divers types de marcheurs, et pourtant&nbsp;: chacun s&rsquo;accordait &agrave; dire que l&rsquo;on ne peut avoir de bonnes pens&eacute;es qu&rsquo;en marchant. L&rsquo;&oelig;uvre de chaque penseur est directement li&eacute;e &agrave; la fa&ccedil;on que celui-ci avait de marcher et c&rsquo;est cette correspondance de la marche et de la pens&eacute;e que s&rsquo;attache &agrave; exposer l&rsquo;auteur du livre en consacrant un chapitre &agrave; chacun de ces grands&nbsp; penseurs marcheurs. A &laquo;&nbsp;la rage de fuir&nbsp;&raquo;<sup>8</sup> qui caract&eacute;risait Rimbaud, &agrave; pied de Charleville &agrave; Aden, en passant par Paris et Bruxelles, succ&egrave;dent les &laquo;&nbsp;solitudes&nbsp;&raquo;<sup>9</sup> que recherchait Thoreau en marchant dans les bois pour d&eacute;sob&eacute;ir et rompre avec une soci&eacute;t&eacute; industrielle et si travailleuse qu&rsquo;elle ne voit m&ecirc;me plus la mis&egrave;re que son travail ne cesse de cr&eacute;er et de renforcer, ou encore les grands p&egrave;lerinages consacr&eacute;s par le christianisme, essentiels pour la foi en ce qu&rsquo;ils enseignent l&rsquo;humilit&eacute; et la pauvret&eacute; du vagabond, de celui qui n&rsquo;a rien.&nbsp;&nbsp; <br />
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<strong>Faire la r&eacute;volution en marchant</strong><br />
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Marcher n'est pas seulement un passe-temps destin&eacute; &agrave; rompre l'ennui ou &agrave; se changer les id&eacute;es. C'est en r&eacute;alit&eacute; la pens&eacute;e en acte, tra&ccedil;ant son chemin de mani&egrave;re opini&acirc;tre, inflexible : c'est la pens&eacute;e qui cherche &agrave; se r&eacute;aliser dans le monde, dans sa gravit&eacute; et sa pesanteur. C'est l&agrave; la grande le&ccedil;on de Gandhi : la violence est certes une forme de r&eacute;bellion spectaculaire, qui tranche avec l'oppression en secouant le joug, mais elle ne sert &agrave; rien. Elle ne fera qu'alimenter le cycle maudit de la r&eacute;pression, violence contre violence. Gandhi lui substituait la marche comme un acte de r&eacute;sistance pacifique et serein. En effet, marcher pour protester contre l'oppression, c'est d'abord d&eacute;sob&eacute;ir par la mise en suspens d'une activit&eacute; ali&eacute;nante qui nous a &eacute;t&eacute; impos&eacute;e du dehors, par les autres. Quand je marche, je n'ob&eacute;is et ne travaille plus. C'est ensuite manifester sa volont&eacute; la plus inflexible aux yeux de l'adversaire : rien ne me fera arr&ecirc;ter de marcher tant que le but &ndash; la libert&eacute; &ndash; ne sera pas atteint. &laquo;&nbsp;Nous n'allons pas faire demi-tour&nbsp;&raquo;<sup>10</sup>. Lors de la grande marche du sel de 1930 &agrave; laquelle quelques milliers d'Indiens ont fini par participer, faisant grossir sans cesse le nombre des marcheurs &agrave; mesure que la&nbsp; marche progressait &agrave; travers le pays, Gandhi d&eacute;finit les vertus lib&eacute;ratrices &ndash; et donc &eacute;minemment politiques &ndash; de la marche : c'est le refus de la vitesse impos&eacute;e par le monde occidental au b&eacute;n&eacute;fice de la lenteur, du respect de la tradition qui nous enseigne l'humilit&eacute; et la patience. Cette humilit&eacute;, &laquo;&nbsp;c'est la reconnaissance tranquille de notre finitude : nous ne savons pas tout, nous ne pouvons pas tout&nbsp;&raquo;<sup>11</sup>. Elle manifeste notre dignit&eacute; d'hommes, tout en nous rendant simples et autonomes &agrave; la fois. Je n'ai pas besoin de poss&eacute;der beaucoup, je suis debout, cela suffit &agrave; ma libert&eacute;. La non-violence qu'elle implique &ndash; la longue marche vide de la col&egrave;re et de la haine -&nbsp; n'est pas un aveu de faiblesse; au contraire : c'est le refus qu'oppose une &acirc;me sereine et d&eacute;termin&eacute;e &agrave; l'absurdit&eacute; de la violence physique. La r&eacute;pression sanglante qu'exerc&egrave;rent les Anglais contre les marcheurs indiens ne fit que mettre en relief cette absurdit&eacute; de frapper &agrave; mort des hommes qui ont refus&eacute; d'employer la violence. En marchant, les Indiens firent fl&eacute;chir les Anglais m&ecirc;me s&rsquo;ils n&rsquo;obtinrent leur autonomie qu'en 1947. Celui qui marche a le temps de son c&ocirc;t&eacute;. Il y a quelque chose d&rsquo;in&eacute;luctable dans la marche, une fois que l&rsquo;on est parti, l&rsquo;on est comme forc&eacute; d&rsquo;arriver. En elle, une philosophie patiente se d&eacute;ploie, nous restituant l&rsquo;essence de la libert&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;la volont&eacute; comme destin&nbsp;&raquo;<sup>12</sup>.</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - La marche, rien qu&rsquo;une &laquo;&nbsp;simple promenade&nbsp;&raquo;, permet de &laquo;&nbsp;se d&eacute;lester du fardeau des soucis, [d&rsquo;]oublier un temps ses affaires. On choisit de ne pas emporter son bureau avec soi&nbsp;: on sort, on fl&acirc;ne, on pense &agrave; autre chose. Avec la randonn&eacute;e, longue de plusieurs jours s&rsquo;accentue le mouvement de d&eacute;prise&nbsp;: on &eacute;chappe aux contraintes du travail, on se lib&egrave;re du carcan des habitudes&nbsp;&raquo;, page 11.<br />2 - Page 12<br />3 - &laquo;&nbsp;Quand on a claqu&eacute; la porte du monde, on n&rsquo;est plus tenu par rien&nbsp;: les trottoirs ne collent plus au pas (le parcours cent mille fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;, du retour au bercail). Les carrefours tremblent comme des &eacute;toiles h&eacute;sitantes, on red&eacute;couvre la peur frissonnante de choisir, la libert&eacute; comme un vertige&nbsp;&raquo;, page 14) <br />4 - page 17<br />5 - ibid.<br />6 - page 18<br />7 - Voici ce que dit Nietzsche de cette n&eacute;cessit&eacute; de la marche pour la pens&eacute;e dans <em>Ecce Homo</em> (&laquo;&nbsp;Pourquoi je suis si avis&eacute;&nbsp;&raquo;)&nbsp;: &laquo;&nbsp;Demeurer le moins possible assis&nbsp;: ne pr&ecirc;ter foi &agrave; aucune pens&eacute;e qui n&rsquo;ait &eacute;t&eacute; <br />
compos&eacute; au grand air, dans le libre mouvement du corps &ndash; &agrave; aucune id&eacute;e o&ugrave; les muscles n&rsquo;aient &eacute;t&eacute; aussi de la f&ecirc;te. Tout pr&eacute;jug&eacute; vient des entrailles. Etre &lsquo;&rsquo;cul de plomb&nbsp;&lsquo;&rsquo;, je le r&eacute;p&egrave;te, c&rsquo;est le vrai p&eacute;ch&eacute; contre l&rsquo;esprit&nbsp;&raquo;, cit&eacute; par l&rsquo;auteur&nbsp; page 21.<br />8 - Page 57 et suivantes<br />9 - page 77 et suivantes<br />10 - Gandhi, 10 mars 1930, cit&eacute; par l'auteur page 257<br />11 - Page 266<br />12 -  page 216. C&rsquo;est ainsi que Nietzsche d&eacute;finissait la libert&eacute;. <br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>L&#146;orgueil de faire des (bons) films</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3117-lorgueil_de_faire_des__bons_films.htm</link>
         <description> Le cin&#233;ma est affaire d&amp;rsquo;orgueil, la chose est bien connue. &quot;Je ne crois pas &#224; la modestie&#160;&quot;, fait dire Jean-Luc Godard &#224; Jack Palance qui joue le producteur Jerry Prokosh dans  Le M&#233;pris , &quot;je crois &#224; l&amp;rsquo;orgueil, la fiert&#233; de faire de bons films&quot;&#160;: le livre d&amp;rsquo;Eug&#232;ne Green laisse &#224; son lecteur un sentiment similaire. Avec sa  Po&#233;tique du cin&#233;matographe (notes) , le cin&#233;aste franco-am&#233;ricain se place sous le double patronage de Boileau, pour le Grand Si&#232;cle dont Green est admirateur et fin connaisseur (son travail pionnier sur la prononciation baroque restitu&#233;e faisant autorit&#233;), et de Bresson, &#224; qui le pr&#233;sent titre rend explicitement hommage via les fameuses  Notes sur le cin&#233;matographe   1 . &#13;&#10; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est en effet dans le sillage de celle de Robert Bresson que Green, venu tardivement &#224; la r&#233;alisation, a explicitement inscrit son &amp;oelig;uvre filmique, lui empruntant une certaine conception controvers&#233;e du jeu des acteurs, un sens rigoureux du cadre et une vision spiritualiste du monde. Cette conception alti&#232;re et sans concession de son art se retrouve enti&#232;rement dans le &quot; vademecum &#160;personnel&quot; qu&amp;rsquo;il livre ici.  &#13;&#10; &#13;&#10;En bon disciple de l&amp;rsquo;univers baroque, l&amp;rsquo;auteur divise son ouvrage en deux parties relativement compl&#233;mentaires qui opposent &quot;l&amp;rsquo;Id&#233;e&quot; &#224; &quot;la Pratique&quot;, mettant ainsi concr&#232;tement en &amp;oelig;uvre l&amp;rsquo;aphorisme liminaire du livre qui veut que &quot;penser le cin&#233;ma, c&amp;rsquo;est r&#233;soudre des probl&#232;mes concrets&quot;&#160;; or, pour Green, cela implique avant tout de &quot;se situer par rapport aux principales interrogations m&#233;taphysiques de l&amp;rsquo;homme occidental, car c&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;elles qu&amp;rsquo;est n&#233; le cin&#233;matographe&quot;. Il faut saluer &#224; cet endroit l&amp;rsquo;exigence et l&amp;rsquo;ambition d&amp;rsquo;Eug&#232;ne Green, qui font sur ces questions &#224; la fois l&amp;rsquo;originalit&#233; et la faiblesse principales de sa  Po&#233;tique .  &#13;&#10; &#13;&#10;La volont&#233; de Green est de renouer avec les racines d&amp;rsquo;une conception occidentale de l&amp;rsquo;image et de la repr&#233;sentation (la Torah, Platon, Saint Paul et la scholastique m&#233;di&#233;vale&amp;hellip;) que le cin&#233;matographe viendrait porter &#224; son point d&amp;rsquo;ach&#232;vement ultime. Il y a pourtant &#224; cela une condition, qui implique de distinguer, tout comme Bresson, le  cin&#233;ma  en tant que pratique industrielle, dont les produits sont rebaptis&#233;s par Green des &quot;bougeants&quot; (transcription litt&#233;rale et tendancieuse des  movies  produits &#224; Hollywood, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire &amp;ndash; selon la terminologie greenienne &amp;ndash; en &quot;Barbarie&quot;), du  cin&#233;matographe , mode de pens&#233;e, dispositif &quot;mystique par nature&quot;, qui permet de rendre l&amp;rsquo;homme sensible &#224; &quot;la pr&#233;sence r&#233;elle&quot;, incarn&#233;e au premier chef lors du rituel de l&amp;rsquo;Eucharistie. M&#234;me dans la section r&#233;serv&#233;e &#224; la pratique, ce cr&#233;do demeure le point fixe du livre, qui appelle &#224; sa rescousse Ma&#238;tre Eckhart, Pascal, ou Flaubert pour creuser son sillon et l&#233;gitimer sa vision, le sc&#233;nario (ob&#233;issant de pr&#233;f&#233;rence au grand mod&#232;le aristot&#233;licien), l&amp;rsquo;image (en particulier la lumi&#232;re et le cadre) et le son n&amp;rsquo;&#233;tant qu&amp;rsquo;autant de moyens de r&#233;v&#233;ler  in fine  &#171;&#160;la pr&#233;sence de l&amp;rsquo;&#234;tre&#160;&#187;. &#13;&#10; &#13;&#10;Les aphorismes de Green sont souvent bien tourn&#233;s (&quot;Filmer un &#234;tre, c&amp;rsquo;est le d&#233;sirer, et le frapper de son sceau&#160;; faire voir son &#226;me, c&amp;rsquo;est un acte de charit&#233; marquant la victoire de la vie sur la certitude de la mort.&quot;&#160;; &quot;Ceux qui parlent de &amp;ldquo;voix blanche&amp;rdquo; dans les films de Bresson doivent &#234;tre sourds, et apparemment n&amp;rsquo;ont jamais vu de couleurs.&quot;), parfois inutilement provocateurs (&quot;[&amp;hellip;] on dit souvent que Balzac &amp;ldquo;peint&amp;rdquo; ses personnages, mais il en fournit plut&#244;t des fiches descriptives. C&amp;rsquo;est pourquoi il n&amp;rsquo;est ni peintre ni &#233;crivain&quot;), ou encore tout simplement percutants (&quot;La po&#233;sie, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;apparition du verbe qui se cache dans les mots&#160;; le cin&#233;ma, c&amp;rsquo;est la parole faite image.&quot;). Plus profond&#233;ment, si chaque note est bien construite, voire bien vue, si chacune stimule, intrigue, parfois provoque le rejet, si elles construisent bien une pens&#233;e coh&#233;rente, il reste que cette derni&#232;re n&amp;rsquo;est jamais vraiment convaincante.  &#13;&#10; &#13;&#10;Green assume dans sa note d&amp;rsquo;intention l&amp;rsquo;aspect &#233;pars et d&#233;cousu de son travail, nous incitant justement &#224; ne pas forc&#233;ment le lire comme une d&#233;monstration philosophique. Celle-ci serait par ailleurs min&#233;e par un certain c&#244;t&#233; r&#233;p&#233;titif des principaux cr&#233;dos du cin&#233;aste, comme s&amp;rsquo;il suffisait d&amp;rsquo;invoquer la &quot;pr&#233;sence r&#233;elle&quot; pour la faire advenir, ainsi que par ses rengaines amusantes mais maladroites contre la barbarie am&#233;ricaine (reprenant l&amp;rsquo;antienne godardienne du pays sans nom, Green parle par exemple de G. W. Bush jr comme du &quot;Buisson-non-ardent&quot;). Inversement, les admirations sont nombreuses, et l&amp;rsquo;auteur rend amplement hommage &#224; Yasujiro Ozu, Michelangelo Antonioni ou Andre&#239; Tarkovski, cin&#233;astes aujourd&amp;rsquo;hui d&#233;c&#233;d&#233;s qui partageaient les principales options esth&#233;tiques et id&#233;ologiques d&amp;rsquo;Eug&#232;ne Green. &#13;&#10; &#13;&#10;D&#232;s lors, on est parfois d&#233;&#231;u, devant un tel d&#233;ploiement th&#233;orique et rh&#233;torique, par la teneur du versant proprement  po&#233;tique  ou pratique de l&amp;rsquo;ouvrage. Green enseigne &#224; la FEMIS, ses films et ses propos montrent des prises de parti bien tranch&#233;es, et pourtant le d&#233;contenancement guette ais&#233;ment &#224; la lecture de certains conseils, ass&#233;n&#233;s doctement et avec assurance. Parmi quelques lapalissades, on apprend ainsi que &quot;la n&#233;cessit&#233; pour le cin&#233;aste [&amp;hellip;] de d&#233;terminer quelles parties de l&amp;rsquo;image seront nettes et quelles seront floues correspond en fait au fonctionnement du regard humain&quot;, que &quot;chaque cadre doit &#234;tre d&#233;termin&#233; en fonction d&amp;rsquo;un &amp;ldquo;sujet&amp;rdquo;&quot;, qu&amp;rsquo;il est important pour un cin&#233;aste de travailler en bonne entente avec son directeur de la photographie, ou que &quot;la lumi&#232;re n&amp;rsquo;existe pas sans les t&#233;n&#232;bres&quot;, etc. L&#224; encore, les moments les plus forts correspondent &#224; ceux qui sont les mieux inform&#233;s ou les mieux reli&#233;s &#224; un point de vue id&#233;ologique solide, &#224; l&amp;rsquo;instar de ceux sur la technique du scenario et ses rapports avec le mod&#232;le aristot&#233;licien, ou sur la technique de l&amp;rsquo;acteur, b&#233;n&#233;ficiant sans doute en cela du poids suppl&#233;mentaire apport&#233; par l&amp;rsquo;exp&#233;rience de Green dans des domaines o&#249; il a d&#233;j&#224; amplement fait la preuve de son expertise.  &#13;&#10; &#13;&#10;La v&#233;ritable g&#234;ne survient peut-&#234;tre du fait que cette po&#233;tique cin&#233;matographique semble correspondre exclusivement, ou presque, &#224; ce que nous pouvons en voir dans les films de Green lui-m&#234;me&#160;; Green &#233;crit moins une lettre &#224; un jeune cin&#233;aste, ayant une port&#233;e universelle, qu&amp;rsquo;un bilan de ses propres recherches visuelles, &#224; son propre endroit. Mais l&#224; encore, ces propos semblent redondants avec les images qu&amp;rsquo;ils illustrent et qui parlent cent fois mieux qu&amp;rsquo;eux &amp;ndash; &#224; condition d&amp;rsquo;accepter de vraiment  regarder  les films de Green, qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agisse du  Monde vivant  (2003), du  Pont des Arts  (2004) ou de son dernier opus,  La religieuse portugaise  (2009). &#13;&#10; &#13;&#10;Les films de Green ne laissent pas indiff&#233;rent, ils subjuguent ou agacent, tout aussi violemment ils passionnent ou ennuient, leurs partis-pris formels sont nets, tranch&#233;s, &#224; prendre ou &#224; laisser. Les  Notes  du cin&#233;aste sont donc &#224; la fois le r&#233;sultat de ces recherches visuelles et un programme pour des films &#224; venir&#160;: les films nourrissent la  Po&#233;tique , qui alimente en retour les &amp;oelig;uvres futures.  &#13;&#10; &#13;&#10;On comprend mieux ce sentiment diffus &#224; la lecture de l&amp;rsquo;opuscule que les films que d&#233;crit Green et qu&amp;rsquo;il appelle sous sa plume ne sont autres que les propres films d&amp;rsquo;Eug&#232;ne Green. Ma  po&#233;tique , donc, plut&#244;t que  Po&#233;tique du cin&#233;matographe &#160;? L&amp;rsquo;essai prend une valeur en effet plus indicative, au titre de t&#233;moignage ou de semi-document de travail, plut&#244;t que de manuel th&#233;orique, avec au milieu de tout cela, pour le lecteur diligent, quelques belles p&#233;pites &#224; m&#233;diter..   Notes :  1 - Robert Bresson,  Notes sur le cin&#233;matographe , Gallimard, 1975 </description>
         <pubDate>02/05/10 05:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Le cin&eacute;ma est affaire d&rsquo;orgueil, la chose est bien connue. &quot;Je ne crois pas &agrave; la modestie&nbsp;&quot;, fait dire Jean-Luc Godard &agrave; Jack Palance qui joue le producteur Jerry Prokosh dans <em>Le M&eacute;pris</em>, &quot;je crois &agrave; l&rsquo;orgueil, la fiert&eacute; de faire de bons films&quot;&nbsp;: le livre d&rsquo;Eug&egrave;ne Green laisse &agrave; son lecteur un sentiment similaire. Avec sa <em>Po&eacute;tique du cin&eacute;matographe (notes)</em>, le cin&eacute;aste franco-am&eacute;ricain se place sous le double patronage de Boileau, pour le Grand Si&egrave;cle dont Green est admirateur et fin connaisseur (son travail pionnier sur la prononciation baroque restitu&eacute;e faisant autorit&eacute;), et de Bresson, &agrave; qui le pr&eacute;sent titre rend explicitement hommage via les fameuses <em>Notes sur le cin&eacute;matographe</em> <sup>1</sup>.<br />
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C&rsquo;est en effet dans le sillage de celle de Robert Bresson que Green, venu tardivement &agrave; la r&eacute;alisation, a explicitement inscrit son &oelig;uvre filmique, lui empruntant une certaine conception controvers&eacute;e du jeu des acteurs, un sens rigoureux du cadre et une vision spiritualiste du monde. Cette conception alti&egrave;re et sans concession de son art se retrouve enti&egrave;rement dans le &quot;<em>vademecum</em>&nbsp;personnel&quot; qu&rsquo;il livre ici. <br />
<br />
En bon disciple de l&rsquo;univers baroque, l&rsquo;auteur divise son ouvrage en deux parties relativement compl&eacute;mentaires qui opposent &quot;l&rsquo;Id&eacute;e&quot; &agrave; &quot;la Pratique&quot;, mettant ainsi concr&egrave;tement en &oelig;uvre l&rsquo;aphorisme liminaire du livre qui veut que &quot;penser le cin&eacute;ma, c&rsquo;est r&eacute;soudre des probl&egrave;mes concrets&quot;&nbsp;; or, pour Green, cela implique avant tout de &quot;se situer par rapport aux principales interrogations m&eacute;taphysiques de l&rsquo;homme occidental, car c&rsquo;est d&rsquo;elles qu&rsquo;est n&eacute; le cin&eacute;matographe&quot;. Il faut saluer &agrave; cet endroit l&rsquo;exigence et l&rsquo;ambition d&rsquo;Eug&egrave;ne Green, qui font sur ces questions &agrave; la fois l&rsquo;originalit&eacute; et la faiblesse principales de sa <em>Po&eacute;tique</em>. <br />
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La volont&eacute; de Green est de renouer avec les racines d&rsquo;une conception occidentale de l&rsquo;image et de la repr&eacute;sentation (la Torah, Platon, Saint Paul et la scholastique m&eacute;di&eacute;vale&hellip;) que le cin&eacute;matographe viendrait porter &agrave; son point d&rsquo;ach&egrave;vement ultime. Il y a pourtant &agrave; cela une condition, qui implique de distinguer, tout comme Bresson, le <em>cin&eacute;ma</em> en tant que pratique industrielle, dont les produits sont rebaptis&eacute;s par Green des &quot;bougeants&quot; (transcription litt&eacute;rale et tendancieuse des <em>movies</em> produits &agrave; Hollywood, c&rsquo;est-&agrave;-dire &ndash; selon la terminologie greenienne &ndash; en &quot;Barbarie&quot;), du <em>cin&eacute;matographe</em>, mode de pens&eacute;e, dispositif &quot;mystique par nature&quot;, qui permet de rendre l&rsquo;homme sensible &agrave; &quot;la pr&eacute;sence r&eacute;elle&quot;, incarn&eacute;e au premier chef lors du rituel de l&rsquo;Eucharistie. M&ecirc;me dans la section r&eacute;serv&eacute;e &agrave; la pratique, ce cr&eacute;do demeure le point fixe du livre, qui appelle &agrave; sa rescousse Ma&icirc;tre Eckhart, Pascal, ou Flaubert pour creuser son sillon et l&eacute;gitimer sa vision, le sc&eacute;nario (ob&eacute;issant de pr&eacute;f&eacute;rence au grand mod&egrave;le aristot&eacute;licien), l&rsquo;image (en particulier la lumi&egrave;re et le cadre) et le son n&rsquo;&eacute;tant qu&rsquo;autant de moyens de r&eacute;v&eacute;ler<em> in fine</em> &laquo;&nbsp;la pr&eacute;sence de l&rsquo;&ecirc;tre&nbsp;&raquo;.<br />
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Les aphorismes de Green sont souvent bien tourn&eacute;s (&quot;Filmer un &ecirc;tre, c&rsquo;est le d&eacute;sirer, et le frapper de son sceau&nbsp;; faire voir son &acirc;me, c&rsquo;est un acte de charit&eacute; marquant la victoire de la vie sur la certitude de la mort.&quot;&nbsp;; &quot;Ceux qui parlent de &ldquo;voix blanche&rdquo; dans les films de Bresson doivent &ecirc;tre sourds, et apparemment n&rsquo;ont jamais vu de couleurs.&quot;), parfois inutilement provocateurs (&quot;[&hellip;] on dit souvent que Balzac &ldquo;peint&rdquo; ses personnages, mais il en fournit plut&ocirc;t des fiches descriptives. C&rsquo;est pourquoi il n&rsquo;est ni peintre ni &eacute;crivain&quot;), ou encore tout simplement percutants (&quot;La po&eacute;sie, c&rsquo;est l&rsquo;apparition du verbe qui se cache dans les mots&nbsp;; le cin&eacute;ma, c&rsquo;est la parole faite image.&quot;). Plus profond&eacute;ment, si chaque note est bien construite, voire bien vue, si chacune stimule, intrigue, parfois provoque le rejet, si elles construisent bien une pens&eacute;e coh&eacute;rente, il reste que cette derni&egrave;re n&rsquo;est jamais vraiment convaincante. <br />
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Green assume dans sa note d&rsquo;intention l&rsquo;aspect &eacute;pars et d&eacute;cousu de son travail, nous incitant justement &agrave; ne pas forc&eacute;ment le lire comme une d&eacute;monstration philosophique. Celle-ci serait par ailleurs min&eacute;e par un certain c&ocirc;t&eacute; r&eacute;p&eacute;titif des principaux cr&eacute;dos du cin&eacute;aste, comme s&rsquo;il suffisait d&rsquo;invoquer la &quot;pr&eacute;sence r&eacute;elle&quot; pour la faire advenir, ainsi que par ses rengaines amusantes mais maladroites contre la barbarie am&eacute;ricaine (reprenant l&rsquo;antienne godardienne du pays sans nom, Green parle par exemple de G. W. Bush jr comme du &quot;Buisson-non-ardent&quot;). Inversement, les admirations sont nombreuses, et l&rsquo;auteur rend amplement hommage &agrave; Yasujiro Ozu, Michelangelo Antonioni ou Andre&iuml; Tarkovski, cin&eacute;astes aujourd&rsquo;hui d&eacute;c&eacute;d&eacute;s qui partageaient les principales options esth&eacute;tiques et id&eacute;ologiques d&rsquo;Eug&egrave;ne Green.<br />
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D&egrave;s lors, on est parfois d&eacute;&ccedil;u, devant un tel d&eacute;ploiement th&eacute;orique et rh&eacute;torique, par la teneur du versant proprement <em>po&eacute;tique</em> ou pratique de l&rsquo;ouvrage. Green enseigne &agrave; la FEMIS, ses films et ses propos montrent des prises de parti bien tranch&eacute;es, et pourtant le d&eacute;contenancement guette ais&eacute;ment &agrave; la lecture de certains conseils, ass&eacute;n&eacute;s doctement et avec assurance. Parmi quelques lapalissades, on apprend ainsi que &quot;la n&eacute;cessit&eacute; pour le cin&eacute;aste [&hellip;] de d&eacute;terminer quelles parties de l&rsquo;image seront nettes et quelles seront floues correspond en fait au fonctionnement du regard humain&quot;, que &quot;chaque cadre doit &ecirc;tre d&eacute;termin&eacute; en fonction d&rsquo;un &ldquo;sujet&rdquo;&quot;, qu&rsquo;il est important pour un cin&eacute;aste de travailler en bonne entente avec son directeur de la photographie, ou que &quot;la lumi&egrave;re n&rsquo;existe pas sans les t&eacute;n&egrave;bres&quot;, etc. L&agrave; encore, les moments les plus forts correspondent &agrave; ceux qui sont les mieux inform&eacute;s ou les mieux reli&eacute;s &agrave; un point de vue id&eacute;ologique solide, &agrave; l&rsquo;instar de ceux sur la technique du scenario et ses rapports avec le mod&egrave;le aristot&eacute;licien, ou sur la technique de l&rsquo;acteur, b&eacute;n&eacute;ficiant sans doute en cela du poids suppl&eacute;mentaire apport&eacute; par l&rsquo;exp&eacute;rience de Green dans des domaines o&ugrave; il a d&eacute;j&agrave; amplement fait la preuve de son expertise. <br />
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La v&eacute;ritable g&ecirc;ne survient peut-&ecirc;tre du fait que cette po&eacute;tique cin&eacute;matographique semble correspondre exclusivement, ou presque, &agrave; ce que nous pouvons en voir dans les films de Green lui-m&ecirc;me&nbsp;; Green &eacute;crit moins une lettre &agrave; un jeune cin&eacute;aste, ayant une port&eacute;e universelle, qu&rsquo;un bilan de ses propres recherches visuelles, &agrave; son propre endroit. Mais l&agrave; encore, ces propos semblent redondants avec les images qu&rsquo;ils illustrent et qui parlent cent fois mieux qu&rsquo;eux &ndash; &agrave; condition d&rsquo;accepter de vraiment <em>regarder</em> les films de Green, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du <em>Monde vivant</em> (2003), du <em>Pont des Arts</em> (2004) ou de son dernier opus, <em>La religieuse portugaise </em>(2009).<br />
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Les films de Green ne laissent pas indiff&eacute;rent, ils subjuguent ou agacent, tout aussi violemment ils passionnent ou ennuient, leurs partis-pris formels sont nets, tranch&eacute;s, &agrave; prendre ou &agrave; laisser. Les <em>Notes</em> du cin&eacute;aste sont donc &agrave; la fois le r&eacute;sultat de ces recherches visuelles et un programme pour des films &agrave; venir&nbsp;: les films nourrissent la <em>Po&eacute;tique</em>, qui alimente en retour les &oelig;uvres futures. <br />
<br />
On comprend mieux ce sentiment diffus &agrave; la lecture de l&rsquo;opuscule que les films que d&eacute;crit Green et qu&rsquo;il appelle sous sa plume ne sont autres que les propres films d&rsquo;Eug&egrave;ne Green. Ma <em>po&eacute;tique</em>, donc, plut&ocirc;t que <em>Po&eacute;tique du cin&eacute;matographe</em>&nbsp;? L&rsquo;essai prend une valeur en effet plus indicative, au titre de t&eacute;moignage ou de semi-document de travail, plut&ocirc;t que de manuel th&eacute;orique, avec au milieu de tout cela, pour le lecteur diligent, quelques belles p&eacute;pites &agrave; m&eacute;diter..</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Robert Bresson, <em>Notes sur le cin&eacute;matographe</em>, Gallimard, 1975<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>M&#156;urs et politique &#224; Ath&#232;nes</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3116-murs_et_politique_a_athenes.htm</link>
         <description> Avec ces  Hommes illustres , Pauline Schmitt Pantel continue une r&#233;flexion de longue date sur les pratiques politiques dans les cit&#233;s grecques. C&amp;rsquo;est donc &#224; une sp&#233;cialiste de la question que nous avons affaire. Une sp&#233;cialiste et une enseignante : pr&#233;cis et savant, ce petit volume n&amp;rsquo;en est pas moins toujours tr&#232;s p&#233;dagogique et parfaitement accessible aux non-sp&#233;cialistes. &#13;&#10; &#13;&#10; Une histoire des pratiques et pas seulement des institutions  &#13;&#10; &#13;&#10;D&#232;s l&amp;rsquo;introduction, l&amp;rsquo;auteur prend soin de resituer sa contribution dans le paysage historiographique. On ne se d&#233;finit jamais aussi bien qu&amp;rsquo;en disant clairement &#224; quoi on s&amp;rsquo;oppose. Ici, P. Schmitt Pantel se d&#233;marque d&amp;rsquo;abord soigneusement des historiens qui, dans le sillage du  Clisth&#232;ne l&amp;rsquo;Ath&#233;nien  de P. L&#233;v&#234;que et P. Vidal-Naquet, seraient tent&#233;s de limiter l&amp;rsquo;histoire politique &#224; l&amp;rsquo;histoire des institutions &amp;ndash; assembl&#233;es, conseils, magistratures. Il est vrai que ces historiens ont pour eux le plus ancien sp&#233;cialiste de la politique des cit&#233;s grecques : cette perspective institutionnelle &#233;tait d&#233;j&#224; celle d&amp;rsquo;Aristote. Mais Aristote d&#233;crivait et analysait ce qu&amp;rsquo;il connaissait, c'est-&#224;-dire la cit&#233; du milieu du IV e  si&#232;cle, qui, en deux si&#232;cles environ, avait connu des &#233;volutions sensibles. On remarquera toutefois qu&amp;rsquo;Aristote lui-m&#234;me n&amp;rsquo;ignorait pas que, derri&#232;re les institutions, il y avait les hommes et la pratique des institutions.  &#13;&#10; &#13;&#10;Or c&amp;rsquo;est justement sur un aspect de cette pratique que s&amp;rsquo;interroge P. Schmitt Pantel : elle entend &#233;largir la d&#233;finition traditionnelle du politique en &#233;tudiant le comportement, les modes de vie &amp;ndash; ce qu&amp;rsquo;en grec on appelle les  &#233;pit&#232;deumata , de quelques Ath&#233;niens c&#233;l&#232;bres du V e  si&#232;cle qui ont jou&#233; un r&#244;le de premier plan dans leur cit&#233;. Elle cherche ainsi &#224; montrer que leurs comportements, en priv&#233; comme en public, mais aussi le discours que les Anciens ont construit autour de ces comportements, permet aux historiens de se faire une id&#233;e, plus juste et plus compl&#232;te que par la stricte &#233;tude des institutions, de ce qu&amp;rsquo;est un &quot;animal politique&quot; dans l&amp;rsquo;Ath&#232;nes du V e  si&#232;cle.  &#13;&#10; &#13;&#10; Ce qu&amp;rsquo;on ne trouve pas dans les livres d&amp;rsquo;histoire  &#13;&#10; &#13;&#10;Pour cela, P. Schmitt Pantel fonde avant tout sa r&#233;flexion sur les  Vies  de Plutarque. Gr&#226;ce &#224; cet auteur prolixe de la fin du I er  et du d&#233;but du II e  si&#232;cle de notre &#232;re, nous est en effet parvenue une mine d&amp;rsquo;informations sur la vie des grands hommes ath&#233;niens de l&amp;rsquo;&#233;poque classique. Plutarque, qui &#233;crit les biographies de Th&#233;mistocle, P&#233;ricl&#232;s, ou Alcibiade plus de cinq si&#232;cles apr&#232;s la mort de ces personnages, est l&amp;rsquo;h&#233;ritier d&amp;rsquo;une tradition tr&#232;s vivante qui a conserv&#233; certains &#233;pisodes de ces vies, mais qui en a aussi probablement embelli, voire invent&#233;, d&amp;rsquo;autres. On avouera qu&amp;rsquo;il peut y avoir, &#224; premi&#232;re vue, une certaine contradiction &#224; se m&#233;fier d&amp;rsquo;Aristote, philosophe du IV e  si&#232;cle av. J.C., quand il d&#233;finit la cit&#233; grecque, tout en se fiant au t&#233;moignage de Plutarque, qui vit dans un univers politique radicalement diff&#233;rent, pour comprendre des pratiques politiques vieilles de plusieurs si&#232;cles.  &#13;&#10; &#13;&#10;Mais cette d&#233;marche est l&amp;rsquo;occasion d&amp;rsquo;une deuxi&#232;me mise au point historiographique et m&#233;thodologique. P. Schmitt-Pantel affirme d&amp;rsquo;embl&#233;e, en effet, qu&amp;rsquo;elle entend lire Plutarque comme on lit un historien. Non pas que Plutarque lui-m&#234;me ne se soit pas explicitement pr&#233;sent&#233;, et &#224; plusieurs reprises, comme un moraliste plus que comme un historien. Mais le pari de P. Schmitt Pantel est le suivant : les &#233;pisodes des  Vies  ne sont pas seulement r&#233;organis&#233;s et interpr&#233;t&#233;s par Plutarque pour pouvoir faire le portrait moral de ses personnages ; ils sont le r&#233;sultat d&amp;rsquo;un discours sur ces personnages, discours qui, selon elle, a &#233;t&#233; produit de leur vivant ou imm&#233;diatement apr&#232;s leur mort, et qui nous transmet, par cons&#233;quent, la conception que les Ath&#233;niens du V e  si&#232;cle se faisaient d&amp;rsquo;un homme politique, d&amp;rsquo;un &quot;homme illustre&quot;. Et de d&#233;tailler, point apr&#232;s point, les principales caract&#233;ristiques de ce discours comme autant d&amp;rsquo;&#233;tapes oblig&#233;es du portrait : la jeunesse et la formation avant l&amp;rsquo;entr&#233;e dans la vie publique, la richesse, la capacit&#233; &#224; r&#233;pondre aux crit&#232;res de sociabilit&#233;, la pi&#233;t&#233;, mais aussi, de fa&#231;on peut-&#234;tre plus surprenante &amp;ndash; encore que &amp;hellip; &amp;ndash; les histoires d&amp;rsquo;amour et les destin&#233;es tragiques. &#13;&#10; &#13;&#10; Hommes illustres et d&#233;mocratie ath&#233;nienne  &#13;&#10; &#13;&#10;Pr&#233;cisons tout de suite ce que sont ces hommes illustres, qui n&amp;rsquo;ont pas grand-chose &#224; voir avec nos hommes politiques d&amp;rsquo;aujourd&amp;rsquo;hui, issus pour la plupart d&amp;rsquo;une grande &#233;cole d&amp;rsquo;administration. Rien de tout cela, dans l&amp;rsquo;Ath&#232;nes du V e  si&#232;cle, aucune sp&#233;cialisation, aucune &quot;professionnalisation&quot;. Les citoyens se r&#233;unissent plusieurs fois par mois en une assembl&#233;e, qui prend les grandes d&#233;cisions de politique g&#233;n&#233;rale et au sein de laquelle chaque citoyen est libre de sugg&#233;rer toute mesure qui lui para&#238;trait utile pour la communaut&#233;. Par ailleurs, la charge de g&#233;rer au quotidien la vie publique incombe &#224; un certain nombre de citoyens, tir&#233;s au sort parmi des volontaires (ou, moins fr&#233;quemment, &#233;lus) &amp;ndash; ce sont les magistrats. La plupart d&amp;rsquo;entre eux nous demeureront &#224; jamais inconnus. Mais certains, par leur charisme, leur vertu, leur courage, ou au contraire leurs insuffisances et leurs &#233;checs, ont imprim&#233; leur marque &#224; la vie politique ath&#233;nienne &amp;ndash; et leur nom nous est rest&#233;.  &#13;&#10; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est &#224; eux que P. Schmitt Pantel, en suivant Plutarque, consacre sa r&#233;flexion : Aristide, Th&#233;mistocle, Cimon, P&#233;ricl&#232;s, Nicias, ou encore Alcibiade. Ici ou l&#224;, la silhouette de Cl&#233;on, premier homme politique &#224; ne pas &#234;tre issu d&amp;rsquo;une famille de l&amp;rsquo;aristocratie ath&#233;nienne, pourra bien venir jouer les trouble-f&#234;te dans cette petite coterie. Mais nous serons le plus souvent entre gens bien. Car si, dans l&amp;rsquo;Ath&#232;nes du V e  si&#232;cle, la parole est donn&#233;e &#224; tous, la politique est l&amp;rsquo;affaire de quelques uns. &#13;&#10; &#13;&#10; Aux hommes bien n&#233;s, la valeur n&amp;rsquo;attend pas le nombre des ann&#233;es  &#13;&#10; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;affaire, tout d&amp;rsquo;abord, d&amp;rsquo;hommes bien n&#233;s et bien &#233;duqu&#233;s. Les r&#233;cits font la part belle aux ascendances prestigieuses &amp;ndash; P&#233;ricl&#232;s l&amp;rsquo;Alcm&#233;onide, Alcibiade, pupille de P&#233;ricl&#232;s &amp;ndash; et aux ma&#238;tres c&#233;l&#232;bres. Aussi, les notes discordantes doivent-elles &#234;tre analys&#233;es de pr&#232;s. Les sources dont dispose Plutarque ne fournissent pas un discours st&#233;r&#233;otyp&#233; sur la jeunesse et la formation des &#233;lites ath&#233;niennes. Ainsi Th&#233;mistocle et Cimon, par exemple : leur r&#233;ticence, dans l&amp;rsquo;enfance, &#224; toute &#233;ducation aristocratique traditionnelle en fait les mauvais &#233;l&#232;ves du groupe.  &#13;&#10; &#13;&#10;Nous sommes l&#224; au c&amp;oelig;ur de la construction id&#233;ologique, l&#224; o&#249; finit la biographie, peut-&#234;tre, et o&#249; commence le  discours sur  les hommes illustres. Car ces personnages qu&amp;rsquo;on pr&#233;sente comme &#171; mal &#233;lev&#233;s &#187;,  apaideutoi , ou un peu frustres, ont tous plus tard un comportement politique qui les distingue des autres. Les caprices de Th&#233;mistocle ne sont-ils pas une mani&#232;re d&amp;rsquo;expliquer la politique anti-conformiste qu&amp;rsquo;il a men&#233;e une fois &#233;lu strat&#232;ge ? La rudesse de Cimon, d&#232;s son adolescence, ne rend-elle pas plus compr&#233;hensible les accusations de &quot;laconisme&quot; qui ont &#233;t&#233; port&#233;es contre lui ? Un homme politique ath&#233;nien qui favorise les positions des Spartiates a d&#251; &#234;tre, &#224; n&amp;rsquo;en pas douter, un mauvais &#233;l&#232;ve &amp;hellip; On ne saura jamais si Th&#233;mistocle &#233;tait r&#233;ellement incapable d&amp;rsquo;accorder une lyre, ni si Alcibiade s&amp;rsquo;est vraiment toujours ent&#234;t&#233; &#224; refuser d&amp;rsquo;apprendre &#224; jouer de la fl&#251;te. Ce qu&amp;rsquo;on sait bien en revanche, gr&#226;ce &#224; ces r&#233;cits de Plutarque, c&amp;rsquo;est que les Ath&#233;niens, pour raconter leurs hommes illustres, ont &#233;prouv&#233; le besoin de construire ce discours. Il n&amp;rsquo;est pas impossible qu&amp;rsquo;on en apprenne plus par l&#224; sur l&amp;rsquo;histoire des repr&#233;sentations que sur la vie de Th&#233;mistocle, de Cimon ou d&amp;rsquo;Alcibiade. &#13;&#10; &#13;&#10; Argent, pouvoir et pouvoir de l&amp;rsquo;argent  &#13;&#10; &#13;&#10;Sans grande surprise, nos hommes illustres sont aussi en g&#233;n&#233;ral des gens riches. Non pas en raison d&amp;rsquo;un culte particulier de la richesse &#224; Ath&#232;nes, mais parce que ces charges publiques qu&amp;rsquo;ils occupent prennent beaucoup de temps et entra&#238;nent le plus souvent des d&#233;penses consid&#233;rables. Les sources anciennes, et Plutarque ne fait pas exception, n&amp;rsquo;insistent pas sur ce fait &#233;vident : qui voulait &#234;tre &#233;lu strat&#232;ge devait pouvoir d&#233;l&#233;guer l&amp;rsquo;int&#233;gralit&#233; de ses t&#226;ches domestiques et, surtout, agricoles &#224; des intendants. Mais curieusement le discours sur les hommes politiques n&amp;rsquo;insiste pas sur la richesse, ou sinon pour montrer la g&#233;n&#233;rosit&#233; des plus favoris&#233;s. A propos de Cimon, par exemple, qui ouvre ses jardins au peuple pour qu&amp;rsquo;il vienne y cueillir des fruits ; ou d&amp;rsquo;Alcibiade, qui offre une g&#233;n&#233;reuse contribution volontaire &#224; la cit&#233;. La richesse est l&#224;, mais elle n&amp;rsquo;a de valeur que parce qu&amp;rsquo;elle est mise &#224; disposition de la communaut&#233;.  &#13;&#10; &#13;&#10;Il arrive pourtant que le r&#233;cit de Plutarque fasse une part plus importante aux questions d&amp;rsquo;argent. Mais c&amp;rsquo;est ou bien pour mettre en valeur la pauvret&#233; d&amp;rsquo;un Aristide, ou bien pour d&#233;noncer le luxe (la  truph&#232; ) d&amp;rsquo;un Alcibiade. C&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;au cours du V e  si&#232;cle, le discours sur les hommes politiques a &#233;volu&#233;, s&amp;rsquo;est lib&#233;r&#233; des conceptions h&#233;rit&#233;es du r&#233;gime aristocratique de l&amp;rsquo;&#233;poque archa&#239;que. La richesse n&amp;rsquo;assure pas n&#233;cessairement le pouvoir et la consid&#233;ration. Le luxe, priv&#233; ou public, a fini par devenir insupportable et la g&#233;n&#233;rosit&#233; d&amp;rsquo;Alcibiade n&amp;rsquo;arrive pas &#224; faire oublier l&amp;rsquo;ostentation qui l&amp;rsquo;accompagne. &#13;&#10; &#13;&#10; Vie priv&#233;e ou vie publique ?  &#13;&#10; &#13;&#10;On ne s&amp;rsquo;&#233;tonnera pas que, riches et bien n&#233;s, nos hommes illustres soient aussi pr&#233;sent&#233;s comme pieux, sociables et d&#233;vou&#233;s envers leurs concitoyens. On sera plus surpris sans doute de voir que le discours sur les hommes politiques int&#232;gre n&#233;cessairement des consid&#233;rations sur leurs amours. C&amp;rsquo;est que la vie amoureuse et la vie politique entretiennent, pour les Ath&#233;niens, des rapports &#233;troits. La pratique politique ath&#233;nienne le montre : la r&#233;ussite de la carri&#232;re politique demande un certain pouvoir de s&#233;duction. L&amp;rsquo;assembl&#233;e ath&#233;nienne est une ar&#232;ne o&#249; le vainqueur est celui qui a r&#233;ussi &#224; s&#233;duire le  d&#232;mos . Dans le portrait de nos grands hommes, l&amp;rsquo;&#233;ducation amoureuse fait figure d&amp;rsquo;apprentissage de la vie politique. &#13;&#10; &#13;&#10;Encore faut-il bien distinguer les relations avec d&amp;rsquo;autres hommes des relations avec les femmes. C&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;amour homosexuel, la rivalit&#233; entre jeunes gens, qui joue ce r&#244;le de pr&#233;paration &#224; l&amp;rsquo;ar&#232;ne politique. S&#233;duire une femme et s&#233;duire le  d&#232;mos  sont au contraire deux choses diff&#233;rentes. L&amp;rsquo;amour h&#233;t&#233;rosexuel, associ&#233; &#224; la mollesse, est vu comme un obstacle &#224; la vie politique. C&amp;rsquo;est par le mariage que les femmes constituent un atout pr&#233;cieux pour la carri&#232;re politique : les alliances matrimoniales sont souvent justifi&#233;es par des alliances politiques et le mariage, en tant qu&amp;rsquo;il a pour but la naissance d&amp;rsquo;enfants l&#233;gitimes, est une institution qui rend possible l&amp;rsquo;existence m&#234;me de la cit&#233;.  &#13;&#10; &#13;&#10;Ces r&#233;cits mettent en lumi&#232;re une caract&#233;ristique essentielle du discours qui s&amp;rsquo;est construit autour de ces figures d&amp;rsquo;hommes politiques : les liens qui existent entre l&amp;rsquo;individu, la famille et le groupe qu&amp;rsquo;est la cit&#233;. P. Schmitt Pantel rel&#232;ve la rupture importante ( m&#233;tabol&#232; ) que constitue &quot;l&amp;rsquo;entr&#233;e en politique&quot; pour ces hommes illustres : ils quittent le domaine de la famille, le registre de la jeunesse insouciante, pour se consacrer &#224; la cit&#233;. Mais jamais cette rupture n&amp;rsquo;est compl&#232;te dans le discours politique et ce sont toutes les &quot;fronti&#232;res du politique&quot; qu&amp;rsquo;il nous faut repenser. Car ce discours ne fait pas de distinctions entre ce qui, pour nous, rel&#232;verait de la vie priv&#233;e et ce qui rel&#232;verait de la vie publique.  &#13;&#10; &#13;&#10;Et cela vaut &#224; tous les niveaux. Le discours sur le luxe et la richesse m&#234;le tr&#232;s &#233;troitement les deux sph&#232;res, priv&#233;es et publiques : la fortune des hommes politiques est en m&#234;me temps naturellement toujours un peu celle de la cit&#233;. Il en va de m&#234;me des gestes religieux : Aristide, ayant prononc&#233; un serment au nom de la cit&#233;, se propose en bouc-&#233;missaire, en  pharmakos , et prend sur lui seul, &#224; titre  priv&#233; , la mal&#233;diction du parjure pour &#233;viter qu&amp;rsquo;elle ne retombe  collectivement  sur la cit&#233;. De m&#234;me, les affects et les sentiments trouvent leur place toute naturelle dans les r&#233;cits dont Plutarque se fait l&amp;rsquo;&#233;cho. Amour conjugal ou paternel, amiti&#233;, d&#233;sespoir ou jalousie : la palette des sentiments, exprim&#233;s publiquement, est vari&#233;e et nuanc&#233;e. Ce n&amp;rsquo;est pas du voyeurisme et, pour P. Schmitt Pantel, ce n&amp;rsquo;est pas du moralisme de la part de Plutarque. C&amp;rsquo;est le signe que, pour les Anciens, la description des sentiments est constitutive du discours politique.  &#13;&#10; &#13;&#10;On touche l&#224; sans aucun doute &#224; un aspect fondamental de la cit&#233; grecque antique, d&#233;j&#224; soulign&#233; par Aristote &#224; plusieurs reprises et qui est largement comment&#233; aujourd&amp;rsquo;hui par les sociologues. Dans une soci&#233;t&#233; de &quot;face-&#224;-face&quot;, o&#249; tout le monde se conna&#238;t et o&#249; tout se fait sous les yeux de tous, les contours entre la sph&#232;re du public et celle du priv&#233; ne peuvent pas &#234;tre analys&#233;s avec nos seuls concepts contemporains.  &#13;&#10; &#13;&#10;On comprend ce que l&amp;rsquo;auteur veut dire dans l&amp;rsquo;introduction : on trouve dans ce livre ce que l&amp;rsquo;on ne lit pas dans les livres d&amp;rsquo;histoire habituellement. L&amp;rsquo;analyse de P. Schmitt Pantel a pleinement r&#233;ussi &#224; r&#233;habiliter &quot;l&amp;rsquo;anecdote&quot;, si souvent m&#233;pris&#233;e par les historiens, et &#224; montrer qu&amp;rsquo;elle n&amp;rsquo;est rien moins qu&amp;rsquo; anecdotique . L&amp;rsquo;objectif est atteint et, surtout, on a tr&#232;s envie de relire Plutarque. Car au fond, un doute subsiste quand m&#234;me : &#224; quelles &quot;pratiques&quot; politiques ce discours renvoie-t-il ? Si l&amp;rsquo;on comprend sa coh&#233;rence, si l&amp;rsquo;on voit bien quelle figure de l&amp;rsquo;homme politique il (re)construit, on se demande toujours un peu si cet homme politique est bien celui que connaissaient les contemporains de P&#233;ricl&#232;s. &#13;&#10;&#160; </description>
         <pubDate>02/04/10 18:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Avec ces <em>Hommes illustres</em>, Pauline Schmitt Pantel continue une r&eacute;flexion de longue date sur les pratiques politiques dans les cit&eacute;s grecques. C&rsquo;est donc &agrave; une sp&eacute;cialiste de la question que nous avons affaire. Une sp&eacute;cialiste et une enseignante : pr&eacute;cis et savant, ce petit volume n&rsquo;en est pas moins toujours tr&egrave;s p&eacute;dagogique et parfaitement accessible aux non-sp&eacute;cialistes.<br />
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<strong>Une histoire des pratiques et pas seulement des institutions</strong><br />
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D&egrave;s l&rsquo;introduction, l&rsquo;auteur prend soin de resituer sa contribution dans le paysage historiographique. On ne se d&eacute;finit jamais aussi bien qu&rsquo;en disant clairement &agrave; quoi on s&rsquo;oppose. Ici, P. Schmitt Pantel se d&eacute;marque d&rsquo;abord soigneusement des historiens qui, dans le sillage du <em>Clisth&egrave;ne l&rsquo;Ath&eacute;nien</em> de P. L&eacute;v&ecirc;que et P. Vidal-Naquet, seraient tent&eacute;s de limiter l&rsquo;histoire politique &agrave; l&rsquo;histoire des institutions &ndash; assembl&eacute;es, conseils, magistratures. Il est vrai que ces historiens ont pour eux le plus ancien sp&eacute;cialiste de la politique des cit&eacute;s grecques : cette perspective institutionnelle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; celle d&rsquo;Aristote. Mais Aristote d&eacute;crivait et analysait ce qu&rsquo;il connaissait, c'est-&agrave;-dire la cit&eacute; du milieu du IV<sup>e</sup> si&egrave;cle, qui, en deux si&egrave;cles environ, avait connu des &eacute;volutions sensibles. On remarquera toutefois qu&rsquo;Aristote lui-m&ecirc;me n&rsquo;ignorait pas que, derri&egrave;re les institutions, il y avait les hommes et la pratique des institutions. <br />
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Or c&rsquo;est justement sur un aspect de cette pratique que s&rsquo;interroge P. Schmitt Pantel : elle entend &eacute;largir la d&eacute;finition traditionnelle du politique en &eacute;tudiant le comportement, les modes de vie &ndash; ce qu&rsquo;en grec on appelle les <em>&eacute;pit&egrave;deumata</em>, de quelques Ath&eacute;niens c&eacute;l&egrave;bres du V<sup>e</sup> si&egrave;cle qui ont jou&eacute; un r&ocirc;le de premier plan dans leur cit&eacute;. Elle cherche ainsi &agrave; montrer que leurs comportements, en priv&eacute; comme en public, mais aussi le discours que les Anciens ont construit autour de ces comportements, permet aux historiens de se faire une id&eacute;e, plus juste et plus compl&egrave;te que par la stricte &eacute;tude des institutions, de ce qu&rsquo;est un &quot;animal politique&quot; dans l&rsquo;Ath&egrave;nes du V<sup>e</sup> si&egrave;cle. <br />
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<strong>Ce qu&rsquo;on ne trouve pas dans les livres d&rsquo;histoire</strong><br />
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Pour cela, P. Schmitt Pantel fonde avant tout sa r&eacute;flexion sur les <em>Vies</em> de Plutarque. Gr&acirc;ce &agrave; cet auteur prolixe de la fin du I<sup>er</sup> et du d&eacute;but du II<sup>e</sup> si&egrave;cle de notre &egrave;re, nous est en effet parvenue une mine d&rsquo;informations sur la vie des grands hommes ath&eacute;niens de l&rsquo;&eacute;poque classique. Plutarque, qui &eacute;crit les biographies de Th&eacute;mistocle, P&eacute;ricl&egrave;s, ou Alcibiade plus de cinq si&egrave;cles apr&egrave;s la mort de ces personnages, est l&rsquo;h&eacute;ritier d&rsquo;une tradition tr&egrave;s vivante qui a conserv&eacute; certains &eacute;pisodes de ces vies, mais qui en a aussi probablement embelli, voire invent&eacute;, d&rsquo;autres. On avouera qu&rsquo;il peut y avoir, &agrave; premi&egrave;re vue, une certaine contradiction &agrave; se m&eacute;fier d&rsquo;Aristote, philosophe du IV<sup>e</sup> si&egrave;cle av. J.C., quand il d&eacute;finit la cit&eacute; grecque, tout en se fiant au t&eacute;moignage de Plutarque, qui vit dans un univers politique radicalement diff&eacute;rent, pour comprendre des pratiques politiques vieilles de plusieurs si&egrave;cles. <br />
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Mais cette d&eacute;marche est l&rsquo;occasion d&rsquo;une deuxi&egrave;me mise au point historiographique et m&eacute;thodologique. P. Schmitt-Pantel affirme d&rsquo;embl&eacute;e, en effet, qu&rsquo;elle entend lire Plutarque comme on lit un historien. Non pas que Plutarque lui-m&ecirc;me ne se soit pas explicitement pr&eacute;sent&eacute;, et &agrave; plusieurs reprises, comme un moraliste plus que comme un historien. Mais le pari de P. Schmitt Pantel est le suivant : les &eacute;pisodes des <em>Vies</em> ne sont pas seulement r&eacute;organis&eacute;s et interpr&eacute;t&eacute;s par Plutarque pour pouvoir faire le portrait moral de ses personnages ; ils sont le r&eacute;sultat d&rsquo;un discours sur ces personnages, discours qui, selon elle, a &eacute;t&eacute; produit de leur vivant ou imm&eacute;diatement apr&egrave;s leur mort, et qui nous transmet, par cons&eacute;quent, la conception que les Ath&eacute;niens du V<sup>e</sup> si&egrave;cle se faisaient d&rsquo;un homme politique, d&rsquo;un &quot;homme illustre&quot;. Et de d&eacute;tailler, point apr&egrave;s point, les principales caract&eacute;ristiques de ce discours comme autant d&rsquo;&eacute;tapes oblig&eacute;es du portrait : la jeunesse et la formation avant l&rsquo;entr&eacute;e dans la vie publique, la richesse, la capacit&eacute; &agrave; r&eacute;pondre aux crit&egrave;res de sociabilit&eacute;, la pi&eacute;t&eacute;, mais aussi, de fa&ccedil;on peut-&ecirc;tre plus surprenante &ndash; encore que &hellip; &ndash; les histoires d&rsquo;amour et les destin&eacute;es tragiques.<br />
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<strong>Hommes illustres et d&eacute;mocratie ath&eacute;nienne</strong><br />
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Pr&eacute;cisons tout de suite ce que sont ces hommes illustres, qui n&rsquo;ont pas grand-chose &agrave; voir avec nos hommes politiques d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, issus pour la plupart d&rsquo;une grande &eacute;cole d&rsquo;administration. Rien de tout cela, dans l&rsquo;Ath&egrave;nes du V<sup>e</sup> si&egrave;cle, aucune sp&eacute;cialisation, aucune &quot;professionnalisation&quot;. Les citoyens se r&eacute;unissent plusieurs fois par mois en une assembl&eacute;e, qui prend les grandes d&eacute;cisions de politique g&eacute;n&eacute;rale et au sein de laquelle chaque citoyen est libre de sugg&eacute;rer toute mesure qui lui para&icirc;trait utile pour la communaut&eacute;. Par ailleurs, la charge de g&eacute;rer au quotidien la vie publique incombe &agrave; un certain nombre de citoyens, tir&eacute;s au sort parmi des volontaires (ou, moins fr&eacute;quemment, &eacute;lus) &ndash; ce sont les magistrats. La plupart d&rsquo;entre eux nous demeureront &agrave; jamais inconnus. Mais certains, par leur charisme, leur vertu, leur courage, ou au contraire leurs insuffisances et leurs &eacute;checs, ont imprim&eacute; leur marque &agrave; la vie politique ath&eacute;nienne &ndash; et leur nom nous est rest&eacute;. <br />
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C&rsquo;est &agrave; eux que P. Schmitt Pantel, en suivant Plutarque, consacre sa r&eacute;flexion : Aristide, Th&eacute;mistocle, Cimon, P&eacute;ricl&egrave;s, Nicias, ou encore Alcibiade. Ici ou l&agrave;, la silhouette de Cl&eacute;on, premier homme politique &agrave; ne pas &ecirc;tre issu d&rsquo;une famille de l&rsquo;aristocratie ath&eacute;nienne, pourra bien venir jouer les trouble-f&ecirc;te dans cette petite coterie. Mais nous serons le plus souvent entre gens bien. Car si, dans l&rsquo;Ath&egrave;nes du V<sup>e</sup> si&egrave;cle, la parole est donn&eacute;e &agrave; tous, la politique est l&rsquo;affaire de quelques uns.<br />
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<strong>Aux hommes bien n&eacute;s, la valeur n&rsquo;attend pas le nombre des ann&eacute;es</strong><br />
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C&rsquo;est l&rsquo;affaire, tout d&rsquo;abord, d&rsquo;hommes bien n&eacute;s et bien &eacute;duqu&eacute;s. Les r&eacute;cits font la part belle aux ascendances prestigieuses &ndash; P&eacute;ricl&egrave;s l&rsquo;Alcm&eacute;onide, Alcibiade, pupille de P&eacute;ricl&egrave;s &ndash; et aux ma&icirc;tres c&eacute;l&egrave;bres. Aussi, les notes discordantes doivent-elles &ecirc;tre analys&eacute;es de pr&egrave;s. Les sources dont dispose Plutarque ne fournissent pas un discours st&eacute;r&eacute;otyp&eacute; sur la jeunesse et la formation des &eacute;lites ath&eacute;niennes. Ainsi Th&eacute;mistocle et Cimon, par exemple : leur r&eacute;ticence, dans l&rsquo;enfance, &agrave; toute &eacute;ducation aristocratique traditionnelle en fait les mauvais &eacute;l&egrave;ves du groupe. <br />
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Nous sommes l&agrave; au c&oelig;ur de la construction id&eacute;ologique, l&agrave; o&ugrave; finit la biographie, peut-&ecirc;tre, et o&ugrave; commence le <em>discours sur</em> les hommes illustres. Car ces personnages qu&rsquo;on pr&eacute;sente comme &laquo; mal &eacute;lev&eacute;s &raquo;, <em>apaideutoi</em>, ou un peu frustres, ont tous plus tard un comportement politique qui les distingue des autres. Les caprices de Th&eacute;mistocle ne sont-ils pas une mani&egrave;re d&rsquo;expliquer la politique anti-conformiste qu&rsquo;il a men&eacute;e une fois &eacute;lu strat&egrave;ge ? La rudesse de Cimon, d&egrave;s son adolescence, ne rend-elle pas plus compr&eacute;hensible les accusations de &quot;laconisme&quot; qui ont &eacute;t&eacute; port&eacute;es contre lui ? Un homme politique ath&eacute;nien qui favorise les positions des Spartiates a d&ucirc; &ecirc;tre, &agrave; n&rsquo;en pas douter, un mauvais &eacute;l&egrave;ve &hellip; On ne saura jamais si Th&eacute;mistocle &eacute;tait r&eacute;ellement incapable d&rsquo;accorder une lyre, ni si Alcibiade s&rsquo;est vraiment toujours ent&ecirc;t&eacute; &agrave; refuser d&rsquo;apprendre &agrave; jouer de la fl&ucirc;te. Ce qu&rsquo;on sait bien en revanche, gr&acirc;ce &agrave; ces r&eacute;cits de Plutarque, c&rsquo;est que les Ath&eacute;niens, pour raconter leurs hommes illustres, ont &eacute;prouv&eacute; le besoin de construire ce discours. Il n&rsquo;est pas impossible qu&rsquo;on en apprenne plus par l&agrave; sur l&rsquo;histoire des repr&eacute;sentations que sur la vie de Th&eacute;mistocle, de Cimon ou d&rsquo;Alcibiade.<br />
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<strong>Argent, pouvoir et pouvoir de l&rsquo;argent</strong><br />
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Sans grande surprise, nos hommes illustres sont aussi en g&eacute;n&eacute;ral des gens riches. Non pas en raison d&rsquo;un culte particulier de la richesse &agrave; Ath&egrave;nes, mais parce que ces charges publiques qu&rsquo;ils occupent prennent beaucoup de temps et entra&icirc;nent le plus souvent des d&eacute;penses consid&eacute;rables. Les sources anciennes, et Plutarque ne fait pas exception, n&rsquo;insistent pas sur ce fait &eacute;vident : qui voulait &ecirc;tre &eacute;lu strat&egrave;ge devait pouvoir d&eacute;l&eacute;guer l&rsquo;int&eacute;gralit&eacute; de ses t&acirc;ches domestiques et, surtout, agricoles &agrave; des intendants. Mais curieusement le discours sur les hommes politiques n&rsquo;insiste pas sur la richesse, ou sinon pour montrer la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; des plus favoris&eacute;s. A propos de Cimon, par exemple, qui ouvre ses jardins au peuple pour qu&rsquo;il vienne y cueillir des fruits ; ou d&rsquo;Alcibiade, qui offre une g&eacute;n&eacute;reuse contribution volontaire &agrave; la cit&eacute;. La richesse est l&agrave;, mais elle n&rsquo;a de valeur que parce qu&rsquo;elle est mise &agrave; disposition de la communaut&eacute;. <br />
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Il arrive pourtant que le r&eacute;cit de Plutarque fasse une part plus importante aux questions d&rsquo;argent. Mais c&rsquo;est ou bien pour mettre en valeur la pauvret&eacute; d&rsquo;un Aristide, ou bien pour d&eacute;noncer le luxe (la <em>truph&egrave;</em>) d&rsquo;un Alcibiade. C&rsquo;est qu&rsquo;au cours du V<sup>e</sup> si&egrave;cle, le discours sur les hommes politiques a &eacute;volu&eacute;, s&rsquo;est lib&eacute;r&eacute; des conceptions h&eacute;rit&eacute;es du r&eacute;gime aristocratique de l&rsquo;&eacute;poque archa&iuml;que. La richesse n&rsquo;assure pas n&eacute;cessairement le pouvoir et la consid&eacute;ration. Le luxe, priv&eacute; ou public, a fini par devenir insupportable et la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; d&rsquo;Alcibiade n&rsquo;arrive pas &agrave; faire oublier l&rsquo;ostentation qui l&rsquo;accompagne.<br />
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<strong>Vie priv&eacute;e ou vie publique ?</strong><br />
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On ne s&rsquo;&eacute;tonnera pas que, riches et bien n&eacute;s, nos hommes illustres soient aussi pr&eacute;sent&eacute;s comme pieux, sociables et d&eacute;vou&eacute;s envers leurs concitoyens. On sera plus surpris sans doute de voir que le discours sur les hommes politiques int&egrave;gre n&eacute;cessairement des consid&eacute;rations sur leurs amours. C&rsquo;est que la vie amoureuse et la vie politique entretiennent, pour les Ath&eacute;niens, des rapports &eacute;troits. La pratique politique ath&eacute;nienne le montre : la r&eacute;ussite de la carri&egrave;re politique demande un certain pouvoir de s&eacute;duction. L&rsquo;assembl&eacute;e ath&eacute;nienne est une ar&egrave;ne o&ugrave; le vainqueur est celui qui a r&eacute;ussi &agrave; s&eacute;duire le <em>d&egrave;mos</em>. Dans le portrait de nos grands hommes, l&rsquo;&eacute;ducation amoureuse fait figure d&rsquo;apprentissage de la vie politique.<br />
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Encore faut-il bien distinguer les relations avec d&rsquo;autres hommes des relations avec les femmes. C&rsquo;est l&rsquo;amour homosexuel, la rivalit&eacute; entre jeunes gens, qui joue ce r&ocirc;le de pr&eacute;paration &agrave; l&rsquo;ar&egrave;ne politique. S&eacute;duire une femme et s&eacute;duire le <em>d&egrave;mos</em> sont au contraire deux choses diff&eacute;rentes. L&rsquo;amour h&eacute;t&eacute;rosexuel, associ&eacute; &agrave; la mollesse, est vu comme un obstacle &agrave; la vie politique. C&rsquo;est par le mariage que les femmes constituent un atout pr&eacute;cieux pour la carri&egrave;re politique : les alliances matrimoniales sont souvent justifi&eacute;es par des alliances politiques et le mariage, en tant qu&rsquo;il a pour but la naissance d&rsquo;enfants l&eacute;gitimes, est une institution qui rend possible l&rsquo;existence m&ecirc;me de la cit&eacute;. <br />
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Ces r&eacute;cits mettent en lumi&egrave;re une caract&eacute;ristique essentielle du discours qui s&rsquo;est construit autour de ces figures d&rsquo;hommes politiques : les liens qui existent entre l&rsquo;individu, la famille et le groupe qu&rsquo;est la cit&eacute;. P. Schmitt Pantel rel&egrave;ve la rupture importante (<em>m&eacute;tabol&egrave;</em>) que constitue &quot;l&rsquo;entr&eacute;e en politique&quot; pour ces hommes illustres : ils quittent le domaine de la famille, le registre de la jeunesse insouciante, pour se consacrer &agrave; la cit&eacute;. Mais jamais cette rupture n&rsquo;est compl&egrave;te dans le discours politique et ce sont toutes les &quot;fronti&egrave;res du politique&quot; qu&rsquo;il nous faut repenser. Car ce discours ne fait pas de distinctions entre ce qui, pour nous, rel&egrave;verait de la vie priv&eacute;e et ce qui rel&egrave;verait de la vie publique. <br />
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Et cela vaut &agrave; tous les niveaux. Le discours sur le luxe et la richesse m&ecirc;le tr&egrave;s &eacute;troitement les deux sph&egrave;res, priv&eacute;es et publiques : la fortune des hommes politiques est en m&ecirc;me temps naturellement toujours un peu celle de la cit&eacute;. Il en va de m&ecirc;me des gestes religieux : Aristide, ayant prononc&eacute; un serment au nom de la cit&eacute;, se propose en bouc-&eacute;missaire, en <em>pharmakos</em>, et prend sur lui seul, &agrave; titre <em>priv&eacute;</em>, la mal&eacute;diction du parjure pour &eacute;viter qu&rsquo;elle ne retombe <em>collectivement</em> sur la cit&eacute;. De m&ecirc;me, les affects et les sentiments trouvent leur place toute naturelle dans les r&eacute;cits dont Plutarque se fait l&rsquo;&eacute;cho. Amour conjugal ou paternel, amiti&eacute;, d&eacute;sespoir ou jalousie : la palette des sentiments, exprim&eacute;s publiquement, est vari&eacute;e et nuanc&eacute;e. Ce n&rsquo;est pas du voyeurisme et, pour P. Schmitt Pantel, ce n&rsquo;est pas du moralisme de la part de Plutarque. C&rsquo;est le signe que, pour les Anciens, la description des sentiments est constitutive du discours politique. <br />
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On touche l&agrave; sans aucun doute &agrave; un aspect fondamental de la cit&eacute; grecque antique, d&eacute;j&agrave; soulign&eacute; par Aristote &agrave; plusieurs reprises et qui est largement comment&eacute; aujourd&rsquo;hui par les sociologues. Dans une soci&eacute;t&eacute; de &quot;face-&agrave;-face&quot;, o&ugrave; tout le monde se conna&icirc;t et o&ugrave; tout se fait sous les yeux de tous, les contours entre la sph&egrave;re du public et celle du priv&eacute; ne peuvent pas &ecirc;tre analys&eacute;s avec nos seuls concepts contemporains. <br />
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On comprend ce que l&rsquo;auteur veut dire dans l&rsquo;introduction : on trouve dans ce livre ce que l&rsquo;on ne lit pas dans les livres d&rsquo;histoire habituellement. L&rsquo;analyse de P. Schmitt Pantel a pleinement r&eacute;ussi &agrave; r&eacute;habiliter &quot;l&rsquo;anecdote&quot;, si souvent m&eacute;pris&eacute;e par les historiens, et &agrave; montrer qu&rsquo;elle n&rsquo;est rien moins qu&rsquo;<em>anecdotique</em>. L&rsquo;objectif est atteint et, surtout, on a tr&egrave;s envie de relire Plutarque. Car au fond, un doute subsiste quand m&ecirc;me : &agrave; quelles &quot;pratiques&quot; politiques ce discours renvoie-t-il ? Si l&rsquo;on comprend sa coh&eacute;rence, si l&rsquo;on voit bien quelle figure de l&rsquo;homme politique il (re)construit, on se demande toujours un peu si cet homme politique est bien celui que connaissaient les contemporains de P&eacute;ricl&egrave;s.<br />
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		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Itin&#233;raire d&#146;un &#171; personnage &#187; de la R&#233;sistance fran&#231;aise</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3103-itineraire_dun__personnage__de_la_resistance_francaise.htm</link>
         <description> Lucie Aubrac est devenue dans les trente derni&#232;res ann&#233;es de sa vie une des figures embl&#233;matiques de la R&#233;sistance fran&#231;aise. Dans les ann&#233;es 90, elle s'est impos&#233;e aux yeux du grand public comme une h&#233;ro&#239;ne, incarn&#233;e sur grand &#233;cran en 1997 par Carole Bouquet dans un film &#233;ponyme de Claude Berri. Elle avait re&#231;u l&amp;rsquo;ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente la distinction de grand officier de la L&#233;gion d'honneur et sillonnait encore quelques mois avant sa mort  1  les coll&#232;ges et lyc&#233;es pour continuer de transmettre &#224; plus de 94 ans son t&#233;moignage sur la lutte clandestine contre le nazisme. &#13;&#10; &#13;&#10;Pourtant, aucune biographie d'envergure ne lui avait jusqu&amp;rsquo;alors &#233;t&#233; consacr&#233;e. Laurent Douzou, universitaire ayant &#233;tudi&#233; durant ses ann&#233;es de th&#232;se le r&#233;seau de R&#233;sistance Lib&#233;ration-Sud, dont Lucie Aubrac fut l'un des principaux acteurs ainsi que la liquidatrice, a donc choisi d&amp;rsquo;&#233;voquer la femme engag&#233;e et passionn&#233;e qu'il a eu l'occasion de c&#244;toyer pendant de nombreuses ann&#233;es. Pour ce faire, il a confront&#233; les &#233;crits et entretiens de Lucie Aubrac avec les archives ayant trait &#224; sa carri&#232;re de professeur d&amp;rsquo;Histoire-G&#233;ographie, &#224; ses relations avec le Parti Communiste et &#224; ses activit&#233;s r&#233;sistantes. &#13;&#10; &#13;&#10; Faire la part de l&amp;rsquo;histoire et de la m&#233;moire  &#13;&#10; &#13;&#10;L&amp;rsquo;auteur a choisi de ne pas focaliser son analyse sur la p&#233;riode de lutte clandestine et notamment l&amp;rsquo;ann&#233;e 1943, durant laquelle Lucie Aubrac, alors enceinte de son deuxi&#232;me enfant, a mis au point plusieurs plans d&amp;rsquo;&#233;vasion et r&#233;ussi &#224; deux reprises &#224; lib&#233;rer son mari, Raymond, des ge&#244;les de la Gestapo. De nombreuses &#233;tudes ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; consacr&#233;es &#224; ces &#233;v&#233;nements qui ont forg&#233; la l&#233;gende de la r&#233;sistante : ainsi, d&#232;s 1946, une bande dessin&#233;e am&#233;ricaine,  Lucie to the rescue , relatait les coups d&amp;rsquo;&#233;clats de Lucie Aubrac. Ils ont &#233;t&#233; &#233;galement l&amp;rsquo;enjeu d&amp;rsquo;une vive pol&#233;mique ouverte &#224; l&amp;rsquo;occasion du proc&#232;s du chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie, en 1987. Celui-ci, ainsi que certains r&#233;sistants, remettaient en cause la version donn&#233;e par les &#233;poux Aubrac sur les circonstances exactes de l&amp;rsquo;arrestation de Caluire  2 . &#13;&#10; &#13;&#10;Une trentaine de pages est consacr&#233;e dans cette biographie &#224; la jeunesse et &#224; l&amp;rsquo;adolescence de Lucie Bernard de 1912 &#224; 1939. A cette date, elle prend le nom de son &#233;poux et devient pour l&amp;rsquo;administration Lucie Samuel. La p&#233;riode de guerre et de r&#233;sistance de 1939 &#224; 1944 est, elle, r&#233;sum&#233;e en une vingtaine de pages : dans la clandestinit&#233;, Lucie Samuel devient Catherine et avec son mari ils prennent le pseudonyme d&amp;rsquo;Aubrac qu&amp;rsquo;ils conservent apr&#232;s guerre et qui est accept&#233; par l&amp;rsquo;&#233;tat civil d&#232;s 1950. Dans une troisi&#232;me partie de l&amp;rsquo;ouvrage &amp;ndash;soit une centaine de pages-, Laurent Douzou relate enfin les 63 ann&#233;es qui s&#233;parent la fin du conflit du d&#233;c&#232;s de Lucie Aubrac.  &#13;&#10; &#13;&#10;D&#232;s l'avant-propos, on saisit toute la complexit&#233; de la t&#226;che que s'est fix&#233;e Laurent Douzou : ne rien omettre de la trajectoire de vie de Lucie Aubrac, quitte &#224; signaler les incoh&#233;rences entre son t&#233;moignage et les archives exploit&#233;es, sans pour autant instruire le proc&#232;s d'une femme &#171; &#224; la vie &#224; la fois difficile et flamboyante &#187;, qui for&#231;ait l'admiration d'un homme aussi exigeant que l'historien Jean-Pierre Vernant, lui-m&#234;me ancien r&#233;sistant. &#13;&#10; &#13;&#10;Laurent Douzou s'applique donc dans la premi&#232;re partie &#224; mettre &#224; jour la mani&#232;re dont Lucie Aubrac a reconstruit  a posteriori  sa propre vie de jeune fille. Les omissions ou inexactitudes concernent notamment les circonstances de sa naissance, la profession de ses parents, ses &#233;checs au concours d'entr&#233;e &#224; l'Ecole Normale d'institutrice de Paris ou sa situation mat&#233;rielle difficile pendant ses ann&#233;es d'&#233;tudes &#224; la Sorbonne de 1932 &#224; 1938, date &#224; laquelle elle est re&#231;u au concours de l'agr&#233;gation d'Histoire. L&amp;rsquo;historien insiste &#233;galement sur son militantisme &#233;tudiant, qui la conduit &#224; adh&#233;rer d&#232;s 1932 aux Jeunesses Communistes et au Parti Communiste. &#13;&#10; &#13;&#10; Le biographe et ses choix  &#13;&#10; &#13;&#10;Le chapitre consacr&#233; &#224; l'entr&#233;e en guerre et la lutte r&#233;sistante peut appara&#238;tre en regard de cette premi&#232;re partie quelque peu lacunaire. Le lecteur s&amp;rsquo;attendrait &#224; ce que Laurent Douzou poursuive sa comparaison entre les r&#233;cits de Lucie Aubrac et ce que laisse transpara&#238;tre les archives la concernant. Or, il ne souligne qu'une inexactitude mineure sur la date de sa prise de fonctions en tant que professeur au lyc&#233;e de jeunes filles de Lyon. Il est vrai que les archives ne livrent que des traces tr&#232;s parcellaires des activit&#233;s clandestines au sein des r&#233;seaux de R&#233;sistance et que toute &#233;tude approfondie suppose de consacrer de nombreuses pages &#224; la confrontation des t&#233;moignages et de revenir sur des d&#233;bats encore ouverts. L&amp;rsquo;auteur ne se focalisant pas sur une p&#233;riode, certes cruciale mais chronologiquement tr&#232;s courte, de la vie de Lucie Aubrac s&amp;rsquo;appuie donc&#160; principalement sur le t&#233;moignage de l'int&#233;ress&#233;e et des figures les plus &#233;minentes du r&#233;seau Lib&#233;ration-Sud, notamment de son fondateur Emmanuel d'Astier de la Vigerie. Le lecteur ne trouvera ici aucune information pr&#233;cise sur les circonstances des arrestations de Raymond Aubrac et des &#233;vasions organis&#233;es par sa femme.  &#13;&#10; &#13;&#10;L'auteur s'attarde davantage sur l&amp;rsquo;activit&#233; professionnelle de Lucie Aubrac et son arriv&#233;e &#224; Londres en f&#233;vrier 1944. Sa r&#233;putation l&amp;rsquo;y a pr&#233;c&#233;d&#233;e et lui permet d'occuper des postes &#224; responsabilit&#233; d'ordinaire r&#233;serv&#233;s aux hommes. Elle devient ainsi membre de l'Assembl&#233;e consultative provisoire mais choisit de rester &#224; Londres et participe &#224; de nombreuses r&#233;unions ainsi qu'&#224; des &#233;missions de la BBC, o&#249; sa facult&#233; &#224; captiver des auditoires vari&#233;s fit d'elle un &#171; personnage &#187;. &#13;&#10; &#13;&#10;La derni&#232;re partie de l&amp;rsquo;ouvrage nous permet de mieux appr&#233;hender le parcours de Lucie Aubrac de la Lib&#233;ration au d&#233;but des ann&#233;es 80. L'auteur s'attarde sur ses relations compliqu&#233;es avec le Parti Communiste, qu&amp;rsquo;elle cherche &#224; r&#233;int&#233;grer apr&#232;s guerre mais o&#249; elle restera finalement toujours en marge, tant ses prises de position notamment au sein des instances d&amp;rsquo;homologation de la R&#233;sistance s&amp;rsquo;&#233;loignent des consignes partisanes. On en apprend &#233;galement un peu plus sur la carri&#232;re de Lucie Aubrac dans l&amp;rsquo;Education Nationale. Ses rapports d'inspection et la correspondance avec sa hi&#233;rarchie laissent entrevoir son int&#233;r&#234;t pour les m&#233;thodes p&#233;dagogiques innovantes (quitte &#224; prendre des libert&#233;s avec les consignes officielles). Elle poursuit sa carri&#232;re de professeur en France puis &#224; l'&#233;tranger o&#249; elle r&#233;side de 1958 &#224; 1976, suivant son mari au Maroc &#224; Rome et &#224; New York. Malgr&#233; une demande d&amp;rsquo;admission &#224; la retraite relativement pr&#233;coce (en 1966), elle n&amp;rsquo;abandonne pas ses activit&#233;s de recherche et d'enseignement. A son retour en France, elle devient un t&#233;moin d'importance et est sollicit&#233;e par de nombreux historiens pour ses talents oratoires et les archives qu&amp;rsquo;elle d&#233;tient en sa qualit&#233; de liquidatrice de son r&#233;seau de R&#233;sistance. &#13;&#10; &#13;&#10;Ce n'est que dans le dernier chapitre que Laurent Douzou &#233;voque avec pr&#233;cision les pol&#233;miques n&#233;es autour du proc&#232;s et du &#171; testament &#187; de Klaus Barbie. Il relate ainsi le d&#233;roulement de l&amp;rsquo;entretien r&#233;alis&#233; par le journal  Lib&#233;ration  &#224; la demande des &#233;poux Aubrac entre eux et des historiens de la R&#233;sistance fran&#231;aise. Laurent Douzou participait aux d&#233;bats en tant que sp&#233;cialiste choisi par le couple de r&#233;sistants. Il revient notamment sur la r&#233;action outr&#233;e de Lucie Aubrac, qui s&amp;rsquo;offusque de devoir s'expliquer sur les circonstances pr&#233;cises de ses actions clandestines comme devant un tribunal. Cet &#233;pisode d&#233;montre d&amp;rsquo;une part les difficult&#233;s du travail de l&amp;rsquo;historien face aux acteurs d&amp;rsquo;une p&#233;riode aussi complexe dont le t&#233;moignage est aussi pr&#233;cieux que partiel. D&amp;rsquo;autre part, comme au d&#233;but de l&amp;rsquo;ouvrage, l&amp;rsquo;auteur met en &#233;vidence les reconstructions op&#233;r&#233;es par Lucie Aubrac, dont le rapport &#224; l&amp;rsquo;exactitude historique est plus ambigu que ne le laisse imaginer  a priori  le r&#244;le de &#171; passeur de m&#233;moire &#187; qu&amp;rsquo;elle a jou&#233; jusqu&amp;rsquo;&#224; la fin de sa vie aupr&#232;s du public scolaire (et ce, malgr&#233; sa&#160; c&#233;cit&#233; et la fatigue li&#233;e &#224; son grand &#226;ge). &#13;&#10; &#13;&#10;A la lecture de cet ouvrage, on constate donc que Lucie Aubrac, tout comme d&amp;rsquo;autres acteurs illustres de la R&#233;sistance et de la France Libre (on songe ici &#224; de Gaulle lui-m&#234;me, &#224; Passy ou au colonel R&#233;my), a particip&#233; &#224; la construction de son &#171; personnage &#187;. Laurent Douzou cherche certes &#224; mettre en avant le parcours d&amp;rsquo;une femme libre et passionn&#233;e ayant mis tout au long de sa vie ses talents de p&#233;dagogue au service de la transmission du savoir au plus grand nombre. Le lecteur n&amp;rsquo;en est pas moins amen&#233; &#224; s&amp;rsquo;interroger sur les difficult&#233;s &#224; saisir les r&#233;alit&#233;s quotidiennes de l&amp;rsquo;engagement r&#233;sistant et les secrets que les t&#233;moins emportent avec eux malgr&#233; les nombreuses &#233;tudes historiques publi&#233;es sur le sujet. &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - survenue le 14 mars 2007 2 - Le 21 Juin 1943, &#224; l&amp;rsquo;occasion d&amp;rsquo;une r&#233;union&#160; organis&#233;e dans la maison du docteur Dujougon &#224; Caluire (banlieue lyonnaise), Jean Moulin et six autres repr&#233;sentants des principaux organes de R&#233;sistance (dont Raymond Aubrac) sont arr&#234;t&#233;s par les policiers des services de renseignement allemands. Seul Ren&#233; Hardy, du mouvement Combat, parvient alors &#224; s&amp;rsquo;&#233;chapper. Jug&#233; apr&#232;s guerre, il est acquitt&#233; &#224; deux reprises (en 1947 et 1950) au b&#233;n&#233;fice du doute. Des versions diff&#233;rentes s&amp;rsquo;affrontent sur les circonstances ayant men&#233; &#224; cette arrestation et &#224; l&amp;rsquo;&#233;vasion qui suivit </description>
         <pubDate>02/04/10 05:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Lucie Aubrac est devenue dans les trente derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie une des figures embl&eacute;matiques de la R&eacute;sistance fran&ccedil;aise. Dans les ann&eacute;es 90, elle s'est impos&eacute;e aux yeux du grand public comme une h&eacute;ro&iuml;ne, incarn&eacute;e sur grand &eacute;cran en 1997 par Carole Bouquet dans un film &eacute;ponyme de Claude Berri. Elle avait re&ccedil;u l&rsquo;ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente la distinction de grand officier de la L&eacute;gion d'honneur et sillonnait encore quelques mois avant sa mort <sup>1</sup> les coll&egrave;ges et lyc&eacute;es pour continuer de transmettre &agrave; plus de 94 ans son t&eacute;moignage sur la lutte clandestine contre le nazisme.<br />
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Pourtant, aucune biographie d'envergure ne lui avait jusqu&rsquo;alors &eacute;t&eacute; consacr&eacute;e. Laurent Douzou, universitaire ayant &eacute;tudi&eacute; durant ses ann&eacute;es de th&egrave;se le r&eacute;seau de R&eacute;sistance Lib&eacute;ration-Sud, dont Lucie Aubrac fut l'un des principaux acteurs ainsi que la liquidatrice, a donc choisi d&rsquo;&eacute;voquer la femme engag&eacute;e et passionn&eacute;e qu'il a eu l'occasion de c&ocirc;toyer pendant de nombreuses ann&eacute;es. Pour ce faire, il a confront&eacute; les &eacute;crits et entretiens de Lucie Aubrac avec les archives ayant trait &agrave; sa carri&egrave;re de professeur d&rsquo;Histoire-G&eacute;ographie, &agrave; ses relations avec le Parti Communiste et &agrave; ses activit&eacute;s r&eacute;sistantes.<br />
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<strong>Faire la part de l&rsquo;histoire et de la m&eacute;moire</strong><br />
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L&rsquo;auteur a choisi de ne pas focaliser son analyse sur la p&eacute;riode de lutte clandestine et notamment l&rsquo;ann&eacute;e 1943, durant laquelle Lucie Aubrac, alors enceinte de son deuxi&egrave;me enfant, a mis au point plusieurs plans d&rsquo;&eacute;vasion et r&eacute;ussi &agrave; deux reprises &agrave; lib&eacute;rer son mari, Raymond, des ge&ocirc;les de la Gestapo. De nombreuses &eacute;tudes ont d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; consacr&eacute;es &agrave; ces &eacute;v&eacute;nements qui ont forg&eacute; la l&eacute;gende de la r&eacute;sistante : ainsi, d&egrave;s 1946, une bande dessin&eacute;e am&eacute;ricaine, <em>Lucie to the rescue</em>, relatait les coups d&rsquo;&eacute;clats de Lucie Aubrac. Ils ont &eacute;t&eacute; &eacute;galement l&rsquo;enjeu d&rsquo;une vive pol&eacute;mique ouverte &agrave; l&rsquo;occasion du proc&egrave;s du chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie, en 1987. Celui-ci, ainsi que certains r&eacute;sistants, remettaient en cause la version donn&eacute;e par les &eacute;poux Aubrac sur les circonstances exactes de l&rsquo;arrestation de Caluire <sup>2</sup>.<br />
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Une trentaine de pages est consacr&eacute;e dans cette biographie &agrave; la jeunesse et &agrave; l&rsquo;adolescence de Lucie Bernard de 1912 &agrave; 1939. A cette date, elle prend le nom de son &eacute;poux et devient pour l&rsquo;administration Lucie Samuel. La p&eacute;riode de guerre et de r&eacute;sistance de 1939 &agrave; 1944 est, elle, r&eacute;sum&eacute;e en une vingtaine de pages : dans la clandestinit&eacute;, Lucie Samuel devient Catherine et avec son mari ils prennent le pseudonyme d&rsquo;Aubrac qu&rsquo;ils conservent apr&egrave;s guerre et qui est accept&eacute; par l&rsquo;&eacute;tat civil d&egrave;s 1950. Dans une troisi&egrave;me partie de l&rsquo;ouvrage &ndash;soit une centaine de pages-, Laurent Douzou relate enfin les 63 ann&eacute;es qui s&eacute;parent la fin du conflit du d&eacute;c&egrave;s de Lucie Aubrac. <br />
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D&egrave;s l'avant-propos, on saisit toute la complexit&eacute; de la t&acirc;che que s'est fix&eacute;e Laurent Douzou : ne rien omettre de la trajectoire de vie de Lucie Aubrac, quitte &agrave; signaler les incoh&eacute;rences entre son t&eacute;moignage et les archives exploit&eacute;es, sans pour autant instruire le proc&egrave;s d'une femme &laquo; &agrave; la vie &agrave; la fois difficile et flamboyante &raquo;, qui for&ccedil;ait l'admiration d'un homme aussi exigeant que l'historien Jean-Pierre Vernant, lui-m&ecirc;me ancien r&eacute;sistant.<br />
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Laurent Douzou s'applique donc dans la premi&egrave;re partie &agrave; mettre &agrave; jour la mani&egrave;re dont Lucie Aubrac a reconstruit <em>a posteriori </em>sa propre vie de jeune fille. Les omissions ou inexactitudes concernent notamment les circonstances de sa naissance, la profession de ses parents, ses &eacute;checs au concours d'entr&eacute;e &agrave; l'Ecole Normale d'institutrice de Paris ou sa situation mat&eacute;rielle difficile pendant ses ann&eacute;es d'&eacute;tudes &agrave; la Sorbonne de 1932 &agrave; 1938, date &agrave; laquelle elle est re&ccedil;u au concours de l'agr&eacute;gation d'Histoire. L&rsquo;historien insiste &eacute;galement sur son militantisme &eacute;tudiant, qui la conduit &agrave; adh&eacute;rer d&egrave;s 1932 aux Jeunesses Communistes et au Parti Communiste.<br />
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<strong>Le biographe et ses choix</strong><br />
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Le chapitre consacr&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e en guerre et la lutte r&eacute;sistante peut appara&icirc;tre en regard de cette premi&egrave;re partie quelque peu lacunaire. Le lecteur s&rsquo;attendrait &agrave; ce que Laurent Douzou poursuive sa comparaison entre les r&eacute;cits de Lucie Aubrac et ce que laisse transpara&icirc;tre les archives la concernant. Or, il ne souligne qu'une inexactitude mineure sur la date de sa prise de fonctions en tant que professeur au lyc&eacute;e de jeunes filles de Lyon. Il est vrai que les archives ne livrent que des traces tr&egrave;s parcellaires des activit&eacute;s clandestines au sein des r&eacute;seaux de R&eacute;sistance et que toute &eacute;tude approfondie suppose de consacrer de nombreuses pages &agrave; la confrontation des t&eacute;moignages et de revenir sur des d&eacute;bats encore ouverts. L&rsquo;auteur ne se focalisant pas sur une p&eacute;riode, certes cruciale mais chronologiquement tr&egrave;s courte, de la vie de Lucie Aubrac s&rsquo;appuie donc&nbsp; principalement sur le t&eacute;moignage de l'int&eacute;ress&eacute;e et des figures les plus &eacute;minentes du r&eacute;seau Lib&eacute;ration-Sud, notamment de son fondateur Emmanuel d'Astier de la Vigerie. Le lecteur ne trouvera ici aucune information pr&eacute;cise sur les circonstances des arrestations de Raymond Aubrac et des &eacute;vasions organis&eacute;es par sa femme. <br />
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L'auteur s'attarde davantage sur l&rsquo;activit&eacute; professionnelle de Lucie Aubrac et son arriv&eacute;e &agrave; Londres en f&eacute;vrier 1944. Sa r&eacute;putation l&rsquo;y a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e et lui permet d'occuper des postes &agrave; responsabilit&eacute; d'ordinaire r&eacute;serv&eacute;s aux hommes. Elle devient ainsi membre de l'Assembl&eacute;e consultative provisoire mais choisit de rester &agrave; Londres et participe &agrave; de nombreuses r&eacute;unions ainsi qu'&agrave; des &eacute;missions de la BBC, o&ugrave; sa facult&eacute; &agrave; captiver des auditoires vari&eacute;s fit d'elle un &laquo; personnage &raquo;.<br />
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La derni&egrave;re partie de l&rsquo;ouvrage nous permet de mieux appr&eacute;hender le parcours de Lucie Aubrac de la Lib&eacute;ration au d&eacute;but des ann&eacute;es 80. L'auteur s'attarde sur ses relations compliqu&eacute;es avec le Parti Communiste, qu&rsquo;elle cherche &agrave; r&eacute;int&eacute;grer apr&egrave;s guerre mais o&ugrave; elle restera finalement toujours en marge, tant ses prises de position notamment au sein des instances d&rsquo;homologation de la R&eacute;sistance s&rsquo;&eacute;loignent des consignes partisanes. On en apprend &eacute;galement un peu plus sur la carri&egrave;re de Lucie Aubrac dans l&rsquo;Education Nationale. Ses rapports d'inspection et la correspondance avec sa hi&eacute;rarchie laissent entrevoir son int&eacute;r&ecirc;t pour les m&eacute;thodes p&eacute;dagogiques innovantes (quitte &agrave; prendre des libert&eacute;s avec les consignes officielles). Elle poursuit sa carri&egrave;re de professeur en France puis &agrave; l'&eacute;tranger o&ugrave; elle r&eacute;side de 1958 &agrave; 1976, suivant son mari au Maroc &agrave; Rome et &agrave; New York. Malgr&eacute; une demande d&rsquo;admission &agrave; la retraite relativement pr&eacute;coce (en 1966), elle n&rsquo;abandonne pas ses activit&eacute;s de recherche et d'enseignement. A son retour en France, elle devient un t&eacute;moin d'importance et est sollicit&eacute;e par de nombreux historiens pour ses talents oratoires et les archives qu&rsquo;elle d&eacute;tient en sa qualit&eacute; de liquidatrice de son r&eacute;seau de R&eacute;sistance.<br />
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Ce n'est que dans le dernier chapitre que Laurent Douzou &eacute;voque avec pr&eacute;cision les pol&eacute;miques n&eacute;es autour du proc&egrave;s et du &laquo; testament &raquo; de Klaus Barbie. Il relate ainsi le d&eacute;roulement de l&rsquo;entretien r&eacute;alis&eacute; par le journal <em>Lib&eacute;ration </em>&agrave; la demande des &eacute;poux Aubrac entre eux et des historiens de la R&eacute;sistance fran&ccedil;aise. Laurent Douzou participait aux d&eacute;bats en tant que sp&eacute;cialiste choisi par le couple de r&eacute;sistants. Il revient notamment sur la r&eacute;action outr&eacute;e de Lucie Aubrac, qui s&rsquo;offusque de devoir s'expliquer sur les circonstances pr&eacute;cises de ses actions clandestines comme devant un tribunal. Cet &eacute;pisode d&eacute;montre d&rsquo;une part les difficult&eacute;s du travail de l&rsquo;historien face aux acteurs d&rsquo;une p&eacute;riode aussi complexe dont le t&eacute;moignage est aussi pr&eacute;cieux que partiel. D&rsquo;autre part, comme au d&eacute;but de l&rsquo;ouvrage, l&rsquo;auteur met en &eacute;vidence les reconstructions op&eacute;r&eacute;es par Lucie Aubrac, dont le rapport &agrave; l&rsquo;exactitude historique est plus ambigu que ne le laisse imaginer <em>a priori</em> le r&ocirc;le de &laquo; passeur de m&eacute;moire &raquo; qu&rsquo;elle a jou&eacute; jusqu&rsquo;&agrave; la fin de sa vie aupr&egrave;s du public scolaire (et ce, malgr&eacute; sa&nbsp; c&eacute;cit&eacute; et la fatigue li&eacute;e &agrave; son grand &acirc;ge).<br />
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A la lecture de cet ouvrage, on constate donc que Lucie Aubrac, tout comme d&rsquo;autres acteurs illustres de la R&eacute;sistance et de la France Libre (on songe ici &agrave; de Gaulle lui-m&ecirc;me, &agrave; Passy ou au colonel R&eacute;my), a particip&eacute; &agrave; la construction de son &laquo; personnage &raquo;. Laurent Douzou cherche certes &agrave; mettre en avant le parcours d&rsquo;une femme libre et passionn&eacute;e ayant mis tout au long de sa vie ses talents de p&eacute;dagogue au service de la transmission du savoir au plus grand nombre. Le lecteur n&rsquo;en est pas moins amen&eacute; &agrave; s&rsquo;interroger sur les difficult&eacute;s &agrave; saisir les r&eacute;alit&eacute;s quotidiennes de l&rsquo;engagement r&eacute;sistant et les secrets que les t&eacute;moins emportent avec eux malgr&eacute; les nombreuses &eacute;tudes historiques publi&eacute;es sur le sujet.<br />
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&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - survenue le 14 mars 2007<br />2 - Le 21 Juin 1943, &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;une r&eacute;union&nbsp; organis&eacute;e dans la maison du docteur Dujougon &agrave; Caluire (banlieue lyonnaise), Jean Moulin et six autres repr&eacute;sentants des principaux organes de R&eacute;sistance (dont Raymond Aubrac) sont arr&ecirc;t&eacute;s par les policiers des services de renseignement allemands. Seul Ren&eacute; Hardy, du mouvement Combat, parvient alors &agrave; s&rsquo;&eacute;chapper. Jug&eacute; apr&egrave;s guerre, il est acquitt&eacute; &agrave; deux reprises (en 1947 et 1950) au b&eacute;n&eacute;fice du doute. Des versions diff&eacute;rentes s&rsquo;affrontent sur les circonstances ayant men&eacute; &agrave; cette arrestation et &agrave; l&rsquo;&eacute;vasion qui suivit<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Th&#233;odose ou l'Antiquit&#233; tardive</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3110-theodose_ou_lantiquite_tardive.htm</link>
         <description> Avec son  Th&#233;odose le Grand , Pierre Maraval comble une lacune ancienne de l&amp;rsquo;historiographie fran&#231;aise puisque la derni&#232;re biographie sur cet empereur remontait&amp;hellip; &#224; 1679 par Esprit Fl&#233;chier &quot;&#224; l&amp;rsquo;intention de Monseigneur le Dauphin&quot;. Les recherches de Maraval, grand sp&#233;cialiste de l&amp;rsquo;Antiquit&#233; tardive, portent plus particuli&#232;rement sur le christianisme ancien  1 , et cette donn&#233;e n&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;ailleurs pas sans importance au vu de la place de Th&#233;odose dans l&amp;rsquo;histoire du christianisme. Ainsi, c&amp;rsquo;est par exemple le concile de Chalc&#233;doine (451) qui attache &#224; son nom le qualificatif de &quot;Grand&quot; plus d&amp;rsquo;un demi-si&#232;cle apr&#232;s sa mort. Th&#233;odose fait donc partie des grands empereurs chr&#233;tiens, sans pour autant &#234;tre aussi c&#233;l&#232;bre qu&amp;rsquo;un Constantin ou un Justinien. Pierre Maraval nous explique que l&amp;rsquo;&#233;tat des sources n&amp;rsquo;est pas sans rapport avec ce fait, puisque celles-ci sont la plupart du temps tr&#232;s subjectives &#224; son encontre, partag&#233;es entre &#233;crits encomiastiques des auteurs chr&#233;tiens, et portraits &#224; charge des auteurs pa&#239;ens &amp;ndash; m&#234;me s&amp;rsquo;il faut se garder de toute g&#233;n&#233;ralisation concernant l&amp;rsquo;une ou l&amp;rsquo;autre cat&#233;gorie. Et pourtant, l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de cet empereur &amp;ndash; y compris hors du domaine strictement religieux &amp;ndash; m&#233;ritait une autre post&#233;rit&#233; dans la culture de l&amp;rsquo;honn&#234;te homme que le seul  Code Th&#233;odosien &amp;hellip; qui ne fut en r&#233;alit&#233; compil&#233; que sous son petit-fils Th&#233;odose II. C&amp;rsquo;est &#224; pr&#233;sent chose faite avec ce magistral  Th&#233;odose . &#13;&#10; &#13;&#10;&quot;L&amp;rsquo;historien signe ici une &#233;tude s&amp;rsquo;adressant &#224; la fois au grand public par son caract&#232;re didactique et par son sujet ainsi qu&amp;rsquo;aux sp&#233;cialistes, qui appr&#233;cieront sa rigueur et son exhaustivit&#233;. L&amp;rsquo;ouvrage suit un plan essentiellement chronologique &#224; travers seize chapitres menant de la bataille d&amp;rsquo;Andrinople (9 ao&#251;t 378) &#224; la mort de Th&#233;odose (dans la nuit du 16 au 17 janvier 395), pour conclure sur un bilan de son r&#232;gne &amp;ndash; bilan qui n&amp;rsquo;est pas du reste sans susciter de houleux d&#233;bats entre sp&#233;cialistes. D&amp;rsquo;aucuns pourront regretter l&amp;rsquo;absence de cartes, qui est sans doute plus le fait de contraintes &#233;ditoriales que de la volont&#233; de l&amp;rsquo;auteur. Le sous-titre du livre &quot; Le pouvoir et la foi &quot; est &#233;galement un choix de l&amp;rsquo;&#233;diteur, choix qui offre l&amp;rsquo;avantage d&amp;rsquo;insister sur les deux pans principaux de l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de Th&#233;odose : la fa&#231;on dont il a tent&#233; de pr&#233;server la puissance de l&amp;rsquo;Empire romain tout en renfor&#231;ant son propre pouvoir,&#160; et sa politique religieuse dans les conflits entre chr&#233;tiens ou entre chr&#233;tiens et pa&#239;ens.  &#13;&#10; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est pour cette raison que ce  Th&#233;odose , bien plus qu&amp;rsquo;une simple biographie, est en r&#233;alit&#233; un portrait de l&amp;rsquo;Empire romain durant une p&#233;riode charni&#232;re &#224; la fois politiquement (rapports avec les Barbares, &#233;volutions du  limes , refoulement des usurpateurs, etc.) et religieusement (exacerbation des violences entre chr&#233;tiens et pa&#239;ens, d&#233;veloppement d&amp;rsquo;une l&#233;gislation qui favorise le christianisme avec la proscription du culte pa&#239;en en 391). Ces deux domaines s&amp;rsquo;interp&#233;n&#232;trent d&amp;rsquo;ailleurs et l&amp;rsquo;un des meilleurs exemples en reste sans aucun doute l&amp;rsquo;oraison fun&#232;bre d&amp;rsquo;Ambroise ( De obitu Theodosii ). Celui-ci attribue ainsi &#224; Th&#233;odose toutes les qualit&#233;s dites classiques du bon empereur, mais elles sont pour l&amp;rsquo;occasion christianis&#233;es, &#224; l&amp;rsquo;image de sa  pietas  transform&#233;e en  fides  au Christ. Surtout, Ambroise introduit la vertu d&amp;rsquo;humilit&#233;, qui renvoie &#233;tymologiquement l&amp;rsquo;empereur &#224; l&amp;rsquo; humus  : on est alors bien loin de la conception traditionnelle d&amp;rsquo;empereurs divinis&#233;s &#224; leur mort. Cependant, et ce n&amp;rsquo;est pas le moindre de ses paradoxes, Th&#233;odose re&#231;oit tout de m&#234;me l&amp;rsquo;apoth&#233;ose habituelle, m&#234;me s&amp;rsquo;il faut noter que cette tradition meurt avec lui. &#13;&#10; &#13;&#10; La mort de Flavius Th&#233;odosius, le p&#232;re de Th&#233;odose  &#13;&#10; &#13;&#10;Th&#233;odose est n&#233; en Galice dans une famille de riches propri&#233;taires terriens en 347. Son p&#232;re, Flavius Theodosius, c&#233;l&#232;bre pour ses succ&#232;s militaires, est n&#233;anmoins ex&#233;cut&#233; au d&#233;but de l&amp;rsquo;ann&#233;e 376 dans des circonstances que Maraval tente d&amp;rsquo;&#233;lucider &#224; partir de l&amp;rsquo;ensemble des sources disponibles et de r&#233;flexions sur la psychologie de tous les personnages impliqu&#233;s. L&amp;rsquo;auteur estime, contre une opinion r&#233;pandue, que cette mise &#224; mort n&amp;rsquo;a pas pour fondement un crime de l&#232;se-majest&#233; : en effet, son fils Th&#233;odose n&amp;rsquo;aurait certainement pas &#233;t&#233; rappel&#233; aux plus hautes fonctions de l&amp;rsquo;&#201;tat si son p&#232;re avait subi une  damnatio memoriae  &amp;ndash; qui touche les usurpateurs comme leur famille. Quoi qu&amp;rsquo;il en soit, la mort du p&#232;re mit fin &#224; la carri&#232;re militaire prometteuse du fils, qui se retira alors dans ses propri&#233;t&#233;s espagnoles pour s&amp;rsquo;occuper d&amp;rsquo;affaires exclusivement civiles.  &#13;&#10; &#13;&#10; L&amp;rsquo;ascension de Th&#233;odose  &#13;&#10; &#13;&#10;La mort de Valens face aux Goths &#224; la bataille d&amp;rsquo;Andrinople (9 ao&#251;t 378) changea soudainement la donne : les Romains y virent un pr&#233;sage funeste, tandis que les Goths firent d&#232;s lors preuve de plus de t&#233;m&#233;rit&#233; envers l&amp;rsquo;Empire, &#233;tant eux-m&#234;mes menac&#233;s par l&amp;rsquo;avanc&#233;e des Huns. Gratien rappelle alors Th&#233;odose &#224; l&amp;rsquo;aide et le nomme co-empereur, m&#234;me si cette nomination n&amp;rsquo;&#233;tait peut-&#234;tre qu&amp;rsquo;une ratification  a posteriori  d&amp;rsquo;une proclamation de ses l&#233;gions. Th&#233;odose se voit alors attribuer le m&#234;me domaine que celui du d&#233;funt Valens : le dioc&#232;se de Thrace, celui d&amp;rsquo;Orient ainsi que la pr&#233;fecture de l&amp;rsquo;Illyricum, autant de territoires en proie aux exactions des Barbares. Pour ce faire, il commence par reconstituer ses effectifs militaires en recrutant justement&amp;hellip; parmi les Barbares. Il a du reste de bonnes relations avec les Goths, symbolis&#233;es par un accord de paix en 382. Ces relations lui sont d&amp;rsquo;ailleurs reproch&#233;es par ses contemporains et par certains historiens actuels qui y voient une nouvelle &#233;tape vers la chute de l&amp;rsquo;Empire romain. &#13;&#10; &#13;&#10; La stabilisation du pouvoir  &#13;&#10; &#13;&#10;La reprise en main du pouvoir passe &#233;galement par une r&#233;organisation de l&amp;rsquo;administration et une activit&#233; l&#233;gislative prolifique, connue essentiellement &#224; travers le  Code th&#233;odosien  qui conserve plus de 600 lois de cet empereur. En r&#233;affirmant le pouvoir imp&#233;rial, Th&#233;odose cherche aussi &#224; l&#233;gitimer son propre pouvoir et &#224; fonder une dynastie. Deux usurpateurs lui en donnent l&amp;rsquo;occasion.  &#13;&#10; &#13;&#10;Maxime d&amp;rsquo;abord, d&#233;fait en 388 en Occident par Th&#233;odose, ce qui lui permet de s&amp;rsquo;imposer comme le &quot;premier&quot; empereur au d&#233;triment de Valentinien II. Ce dernier, ultime repr&#233;sentant de la dynastie l&#233;gitime, ressort profond&#233;ment humili&#233; de cet &#233;pisode : la dynastie valentinienne doit d&#233;sormais &#224; Th&#233;odose son salut, tant pr&#233;sent &amp;ndash; l&amp;rsquo;empereur d&amp;rsquo;Occident est r&#233;tabli &amp;ndash; que futur &amp;ndash; Valentinien II est sans descendance tandis que Galla, sa s&amp;oelig;ur, nouvelle &#233;pouse de Th&#233;odose, met au monde un fils d&#232;s 388 ou 389. &#13;&#10;Eug&#232;ne ensuite, proclam&#233; empereur lui aussi en Occident, cette fois apr&#232;s la mort de Valentinien II en 392. La th&#232;se du suicide de ce dernier est retenue &#224; l&amp;rsquo;&#233;poque, m&#234;me si Maraval montre qu&amp;rsquo;elle &#233;tait peu probable &#233;tant donn&#233; la pi&#233;t&#233; chr&#233;tienne de Valentinien.  &#13;&#10; &#13;&#10;Dans les deux cas, Th&#233;odose prend son temps avant de riposter et ne se lance dans le combat que lorsque son adversaire devient trop mena&#231;ant pour l&amp;rsquo;Orient. Chaque victoire accro&#238;t le prestige de Th&#233;odose, ce qui lui permet de fonder sa dynastie en proclamant Auguste ses deux fils : Arcadius en 382 et Honorius dix ans plus tard. &#13;&#10; &#13;&#10;On a longtemps pr&#233;sent&#233; ce conflit entre Th&#233;odose et Eug&#232;ne comme celui du christianisme contre le paganisme, mais Maraval s&amp;rsquo;emploie &#224; battre en br&#232;che cette id&#233;e re&#231;ue sur plusieurs plans. Eug&#232;ne avait certes pris quelques mesures en faveur des pa&#239;ens : on peut ici mentionner le r&#233;tablissement de l&amp;rsquo;autel de la Victoire au S&#233;nat de Rome, entre autres. Cependant, ces faveurs sont surtout l&amp;rsquo;occasion pour Eug&#232;ne d&amp;rsquo;acqu&#233;rir &#224; bon compte des partisans, plus que l&amp;rsquo;expression d&amp;rsquo;une volont&#233; de r&#233;tablir les cultes anciens. Un second argument souvent invoqu&#233; r&#233;side dans le nombre important de pa&#239;ens dans l&amp;rsquo;arm&#233;e d&amp;rsquo;Eug&#232;ne : on trouvait en effet dans celle-ci des Francs et des Alamans qui, contrairement &#224; la majorit&#233; des autres Germains, ne s&amp;rsquo;&#233;taient pas convertis au christianisme sous la forme de l&amp;rsquo;hom&#233;isme. On rappellera cependant qu&amp;rsquo;il y avait des chr&#233;tiens et des pa&#239;ens dans les deux camps, Eug&#232;ne lui-m&#234;me &#233;tant chr&#233;tien. Ce dernier est du reste &#233;cras&#233; lors de bataille de la Rivi&#232;re froide le 6 septembre 394, et l&amp;rsquo;Empire romain, pour la derni&#232;re fois de son histoire, est unifi&#233; sous le commandement d&amp;rsquo;un seul homme. &#13;&#10; &#13;&#10; Th&#233;odose tr&#232;s chr&#233;tien ?  &#13;&#10; &#13;&#10;Cette unification, Th&#233;odose a aussi voulu la r&#233;aliser dans le domaine religieux. Au IVe si&#232;cle, l&amp;rsquo;&#201;glise est en effet en proie &#224; la division sur la place du Fils par rapport au P&#232;re, &#233;gal pour les uns, inf&#233;rieur pour les autres, avec toutes les nuances possibles entre ces deux positions. La formule du concile de Nic&#233;e (325), d&#233;clar&#233;e comme seule orthodoxe, affirmait que le Fils &#233;tait &quot;consubstantiel&quot; au P&#232;re, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire &quot;de m&#234;me substance&quot; ( homoousios ) &amp;ndash; et non simplement &quot;semblable en substance&quot; ( homoiousios ), ce qui aurait impliqu&#233; une notion d&amp;rsquo;inf&#233;riorit&#233; du Fils, comme le soutenaient les ariens. Les anti-nic&#233;ens arrivent pourtant &#224; leur tour &#224; imposer en 360 une profession de foi dite &quot;hom&#233;enne&quot; &amp;ndash; Maraval insiste bien sur ce terme, refusant le qualificatif d&amp;rsquo;arien employ&#233; pendant des si&#232;cles &amp;ndash; selon laquelle le Fils est proprement  homoios , c&amp;rsquo;est-&#224;-dire &quot;semblable&quot; au P&#232;re. Face &#224; ces controverses, Th&#233;odose s&amp;rsquo;efforce d&amp;rsquo;unir &#224; nouveau l&amp;rsquo;Eglise en convoquant des conciles en 381 et 383, qui sont toutefois des &#233;checs. Ainsi, puisque l&amp;rsquo;unit&#233; ne semblait plus pouvoir &#234;tre instaur&#233;e par l&amp;rsquo;int&#233;gration des dissidents, elle se ferait par leur exclusion, rendue effective par les &#233;dits de 383 et 384 qui interdisent les r&#233;unions des h&#233;r&#233;tiques en Orient. N&#233;anmoins, la r&#233;pression fut s&#251;rement l&#233;g&#232;re par rapport &#224; la lettre des textes, &#224; en croire la r&#233;p&#233;tition ult&#233;rieure de ces mesures d&amp;rsquo;interdictions, dans un &#233;dit de 388 par exemple. La s&#233;v&#233;rit&#233; n&amp;rsquo;aurait donc &#233;t&#233; qu&amp;rsquo;apparente, une donn&#233;e que l&amp;rsquo;on retrouve d&amp;rsquo;ailleurs dans la politique de Th&#233;odose envers les pa&#239;ens. &#13;&#10; &#13;&#10;Notre empereur est en effet souvent consid&#233;r&#233; comme un pourfendeur de pa&#239;ens, imposant le christianisme comme religion d&amp;rsquo;&#201;tat sous l&amp;rsquo;influence d&amp;rsquo;Ambroise de Milan. Il est vrai que ce dernier a b&#233;n&#233;fici&#233; d&amp;rsquo;une certaine autorit&#233; morale en lui infligeant, par exemple, une p&#233;nitence en 390 pour r&#233;parer la r&#233;pression sanglante d&amp;rsquo;une &#233;meute &#224; Thessalonique. Maraval nuance toutefois cette influence en rappelant que Th&#233;odose est loin d&amp;rsquo;aller &#224; Canossa &#224; cette occasion, et que sa p&#233;nitence est finalement peu contraignante. De m&#234;me, ses &#233;dits de proscription du paganisme (391) sont loin d&amp;rsquo;&#234;tre aussi durs qu&amp;rsquo;on a pu le penser : ils interdisent par exemple le culte pa&#239;en priv&#233;, mesure clairement inapplicable dans les faits. De plus, Th&#233;odose n&amp;rsquo;impose pas de conversion autoritaire et laisse donc subsister la libert&#233; de conscience. Ses successeurs rappellent eux aussi l&amp;rsquo;interdiction du paganisme, preuve l&#224; encore que celui-ci n&amp;rsquo;a pas &#233;t&#233; &#233;radiqu&#233;. &#13;&#10; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est donc &#224; un bilan positif du r&#232;gne de Th&#233;odose qu&amp;rsquo;aboutit Maraval &#224; travers ce portrait tout en nuances, rejetant les nombreux raccourcis et pr&#233;jug&#233;s longtemps attach&#233;s &#224; ce personnage mesur&#233;. Son principal trait de caract&#232;re demeure peut-&#234;tre cette mesure, justement : cl&#233;mence avec ses ennemis repentis, recherche du compromis avec les Barbares, interdiction du paganisme sans application syst&#233;matique. Cette complexit&#233; d&amp;rsquo;un homme est aussi, finalement, celle d&amp;rsquo;une &#233;poque, elle aussi abondamment expos&#233;e et d&#233;m&#234;l&#233;e dans cet ouvrage par le biais d&amp;rsquo;un va-et-vient constant entre sources, hypoth&#232;ses et d&#233;monstrations. C&amp;rsquo;est du reste dans ce mouvement que r&#233;side peut-&#234;tre l&amp;rsquo;un des int&#233;r&#234;ts majeurs de cette belle le&#231;on d&amp;rsquo;Histoire. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - S.-C. Mimouni, P. Maraval,  Le christianisme des origines &#224; Constantin , Nouvelle Clio, PUF, Paris, 2006 ; P. Maraval,  Le christianisme de Constantin &#224; la conqu&#234;te arabe , Nouvelle Clio, PUF, Paris, 2006. </description>
         <pubDate>02/03/10 16:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Avec son <em>Th&eacute;odose le Grand</em>, Pierre Maraval comble une lacune ancienne de l&rsquo;historiographie fran&ccedil;aise puisque la derni&egrave;re biographie sur cet empereur remontait&hellip; &agrave; 1679 par Esprit Fl&eacute;chier &quot;&agrave; l&rsquo;intention de Monseigneur le Dauphin&quot;. Les recherches de Maraval, grand sp&eacute;cialiste de l&rsquo;Antiquit&eacute; tardive, portent plus particuli&egrave;rement sur le christianisme ancien <sup>1</sup>, et cette donn&eacute;e n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas sans importance au vu de la place de Th&eacute;odose dans l&rsquo;histoire du christianisme. Ainsi, c&rsquo;est par exemple le concile de Chalc&eacute;doine (451) qui attache &agrave; son nom le qualificatif de &quot;Grand&quot; plus d&rsquo;un demi-si&egrave;cle apr&egrave;s sa mort. Th&eacute;odose fait donc partie des grands empereurs chr&eacute;tiens, sans pour autant &ecirc;tre aussi c&eacute;l&egrave;bre qu&rsquo;un Constantin ou un Justinien. Pierre Maraval nous explique que l&rsquo;&eacute;tat des sources n&rsquo;est pas sans rapport avec ce fait, puisque celles-ci sont la plupart du temps tr&egrave;s subjectives &agrave; son encontre, partag&eacute;es entre &eacute;crits encomiastiques des auteurs chr&eacute;tiens, et portraits &agrave; charge des auteurs pa&iuml;ens &ndash; m&ecirc;me s&rsquo;il faut se garder de toute g&eacute;n&eacute;ralisation concernant l&rsquo;une ou l&rsquo;autre cat&eacute;gorie. Et pourtant, l&rsquo;&oelig;uvre de cet empereur &ndash; y compris hors du domaine strictement religieux &ndash; m&eacute;ritait une autre post&eacute;rit&eacute; dans la culture de l&rsquo;honn&ecirc;te homme que le seul <em>Code Th&eacute;odosien</em>&hellip; qui ne fut en r&eacute;alit&eacute; compil&eacute; que sous son petit-fils Th&eacute;odose II. C&rsquo;est &agrave; pr&eacute;sent chose faite avec ce magistral <em>Th&eacute;odose</em>.<br />
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&quot;L&rsquo;historien signe ici une &eacute;tude s&rsquo;adressant &agrave; la fois au grand public par son caract&egrave;re didactique et par son sujet ainsi qu&rsquo;aux sp&eacute;cialistes, qui appr&eacute;cieront sa rigueur et son exhaustivit&eacute;. L&rsquo;ouvrage suit un plan essentiellement chronologique &agrave; travers seize chapitres menant de la bataille d&rsquo;Andrinople (9 ao&ucirc;t 378) &agrave; la mort de Th&eacute;odose (dans la nuit du 16 au 17 janvier 395), pour conclure sur un bilan de son r&egrave;gne &ndash; bilan qui n&rsquo;est pas du reste sans susciter de houleux d&eacute;bats entre sp&eacute;cialistes. D&rsquo;aucuns pourront regretter l&rsquo;absence de cartes, qui est sans doute plus le fait de contraintes &eacute;ditoriales que de la volont&eacute; de l&rsquo;auteur. Le sous-titre du livre &quot;<em>Le pouvoir et la foi</em>&quot; est &eacute;galement un choix de l&rsquo;&eacute;diteur, choix qui offre l&rsquo;avantage d&rsquo;insister sur les deux pans principaux de l&rsquo;&oelig;uvre de Th&eacute;odose : la fa&ccedil;on dont il a tent&eacute; de pr&eacute;server la puissance de l&rsquo;Empire romain tout en renfor&ccedil;ant son propre pouvoir,&nbsp; et sa politique religieuse dans les conflits entre chr&eacute;tiens ou entre chr&eacute;tiens et pa&iuml;ens. <br />
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C&rsquo;est pour cette raison que ce <em>Th&eacute;odose</em>, bien plus qu&rsquo;une simple biographie, est en r&eacute;alit&eacute; un portrait de l&rsquo;Empire romain durant une p&eacute;riode charni&egrave;re &agrave; la fois politiquement (rapports avec les Barbares, &eacute;volutions du <em>limes</em>, refoulement des usurpateurs, etc.) et religieusement (exacerbation des violences entre chr&eacute;tiens et pa&iuml;ens, d&eacute;veloppement d&rsquo;une l&eacute;gislation qui favorise le christianisme avec la proscription du culte pa&iuml;en en 391). Ces deux domaines s&rsquo;interp&eacute;n&egrave;trent d&rsquo;ailleurs et l&rsquo;un des meilleurs exemples en reste sans aucun doute l&rsquo;oraison fun&egrave;bre d&rsquo;Ambroise (<em>De obitu Theodosii</em>). Celui-ci attribue ainsi &agrave; Th&eacute;odose toutes les qualit&eacute;s dites classiques du bon empereur, mais elles sont pour l&rsquo;occasion christianis&eacute;es, &agrave; l&rsquo;image de sa <em>pietas</em> transform&eacute;e en <em>fides</em> au Christ. Surtout, Ambroise introduit la vertu d&rsquo;humilit&eacute;, qui renvoie &eacute;tymologiquement l&rsquo;empereur &agrave; l&rsquo;<em>humus</em> : on est alors bien loin de la conception traditionnelle d&rsquo;empereurs divinis&eacute;s &agrave; leur mort. Cependant, et ce n&rsquo;est pas le moindre de ses paradoxes, Th&eacute;odose re&ccedil;oit tout de m&ecirc;me l&rsquo;apoth&eacute;ose habituelle, m&ecirc;me s&rsquo;il faut noter que cette tradition meurt avec lui.<br />
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<strong>La mort de Flavius Th&eacute;odosius, le p&egrave;re de Th&eacute;odose</strong><br />
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Th&eacute;odose est n&eacute; en Galice dans une famille de riches propri&eacute;taires terriens en 347. Son p&egrave;re, Flavius Theodosius, c&eacute;l&egrave;bre pour ses succ&egrave;s militaires, est n&eacute;anmoins ex&eacute;cut&eacute; au d&eacute;but de l&rsquo;ann&eacute;e 376 dans des circonstances que Maraval tente d&rsquo;&eacute;lucider &agrave; partir de l&rsquo;ensemble des sources disponibles et de r&eacute;flexions sur la psychologie de tous les personnages impliqu&eacute;s. L&rsquo;auteur estime, contre une opinion r&eacute;pandue, que cette mise &agrave; mort n&rsquo;a pas pour fondement un crime de l&egrave;se-majest&eacute; : en effet, son fils Th&eacute;odose n&rsquo;aurait certainement pas &eacute;t&eacute; rappel&eacute; aux plus hautes fonctions de l&rsquo;&Eacute;tat si son p&egrave;re avait subi une <em>damnatio memoriae</em> &ndash; qui touche les usurpateurs comme leur famille. Quoi qu&rsquo;il en soit, la mort du p&egrave;re mit fin &agrave; la carri&egrave;re militaire prometteuse du fils, qui se retira alors dans ses propri&eacute;t&eacute;s espagnoles pour s&rsquo;occuper d&rsquo;affaires exclusivement civiles. <br />
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<strong>L&rsquo;ascension de Th&eacute;odose</strong><br />
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La mort de Valens face aux Goths &agrave; la bataille d&rsquo;Andrinople (9 ao&ucirc;t 378) changea soudainement la donne : les Romains y virent un pr&eacute;sage funeste, tandis que les Goths firent d&egrave;s lors preuve de plus de t&eacute;m&eacute;rit&eacute; envers l&rsquo;Empire, &eacute;tant eux-m&ecirc;mes menac&eacute;s par l&rsquo;avanc&eacute;e des Huns. Gratien rappelle alors Th&eacute;odose &agrave; l&rsquo;aide et le nomme co-empereur, m&ecirc;me si cette nomination n&rsquo;&eacute;tait peut-&ecirc;tre qu&rsquo;une ratification <em>a posteriori</em> d&rsquo;une proclamation de ses l&eacute;gions. Th&eacute;odose se voit alors attribuer le m&ecirc;me domaine que celui du d&eacute;funt Valens : le dioc&egrave;se de Thrace, celui d&rsquo;Orient ainsi que la pr&eacute;fecture de l&rsquo;Illyricum, autant de territoires en proie aux exactions des Barbares. Pour ce faire, il commence par reconstituer ses effectifs militaires en recrutant justement&hellip; parmi les Barbares. Il a du reste de bonnes relations avec les Goths, symbolis&eacute;es par un accord de paix en 382. Ces relations lui sont d&rsquo;ailleurs reproch&eacute;es par ses contemporains et par certains historiens actuels qui y voient une nouvelle &eacute;tape vers la chute de l&rsquo;Empire romain.<br />
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<strong>La stabilisation du pouvoir</strong><br />
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La reprise en main du pouvoir passe &eacute;galement par une r&eacute;organisation de l&rsquo;administration et une activit&eacute; l&eacute;gislative prolifique, connue essentiellement &agrave; travers le <em>Code th&eacute;odosien</em> qui conserve plus de 600 lois de cet empereur. En r&eacute;affirmant le pouvoir imp&eacute;rial, Th&eacute;odose cherche aussi &agrave; l&eacute;gitimer son propre pouvoir et &agrave; fonder une dynastie. Deux usurpateurs lui en donnent l&rsquo;occasion. <br />
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Maxime d&rsquo;abord, d&eacute;fait en 388 en Occident par Th&eacute;odose, ce qui lui permet de s&rsquo;imposer comme le &quot;premier&quot; empereur au d&eacute;triment de Valentinien II. Ce dernier, ultime repr&eacute;sentant de la dynastie l&eacute;gitime, ressort profond&eacute;ment humili&eacute; de cet &eacute;pisode : la dynastie valentinienne doit d&eacute;sormais &agrave; Th&eacute;odose son salut, tant pr&eacute;sent &ndash; l&rsquo;empereur d&rsquo;Occident est r&eacute;tabli &ndash; que futur &ndash; Valentinien II est sans descendance tandis que Galla, sa s&oelig;ur, nouvelle &eacute;pouse de Th&eacute;odose, met au monde un fils d&egrave;s 388 ou 389.<br />
Eug&egrave;ne ensuite, proclam&eacute; empereur lui aussi en Occident, cette fois apr&egrave;s la mort de Valentinien II en 392. La th&egrave;se du suicide de ce dernier est retenue &agrave; l&rsquo;&eacute;poque, m&ecirc;me si Maraval montre qu&rsquo;elle &eacute;tait peu probable &eacute;tant donn&eacute; la pi&eacute;t&eacute; chr&eacute;tienne de Valentinien. <br />
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Dans les deux cas, Th&eacute;odose prend son temps avant de riposter et ne se lance dans le combat que lorsque son adversaire devient trop mena&ccedil;ant pour l&rsquo;Orient. Chaque victoire accro&icirc;t le prestige de Th&eacute;odose, ce qui lui permet de fonder sa dynastie en proclamant Auguste ses deux fils : Arcadius en 382 et Honorius dix ans plus tard.<br />
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On a longtemps pr&eacute;sent&eacute; ce conflit entre Th&eacute;odose et Eug&egrave;ne comme celui du christianisme contre le paganisme, mais Maraval s&rsquo;emploie &agrave; battre en br&egrave;che cette id&eacute;e re&ccedil;ue sur plusieurs plans. Eug&egrave;ne avait certes pris quelques mesures en faveur des pa&iuml;ens : on peut ici mentionner le r&eacute;tablissement de l&rsquo;autel de la Victoire au S&eacute;nat de Rome, entre autres. Cependant, ces faveurs sont surtout l&rsquo;occasion pour Eug&egrave;ne d&rsquo;acqu&eacute;rir &agrave; bon compte des partisans, plus que l&rsquo;expression d&rsquo;une volont&eacute; de r&eacute;tablir les cultes anciens. Un second argument souvent invoqu&eacute; r&eacute;side dans le nombre important de pa&iuml;ens dans l&rsquo;arm&eacute;e d&rsquo;Eug&egrave;ne : on trouvait en effet dans celle-ci des Francs et des Alamans qui, contrairement &agrave; la majorit&eacute; des autres Germains, ne s&rsquo;&eacute;taient pas convertis au christianisme sous la forme de l&rsquo;hom&eacute;isme. On rappellera cependant qu&rsquo;il y avait des chr&eacute;tiens et des pa&iuml;ens dans les deux camps, Eug&egrave;ne lui-m&ecirc;me &eacute;tant chr&eacute;tien. Ce dernier est du reste &eacute;cras&eacute; lors de bataille de la Rivi&egrave;re froide le 6 septembre 394, et l&rsquo;Empire romain, pour la derni&egrave;re fois de son histoire, est unifi&eacute; sous le commandement d&rsquo;un seul homme.<br />
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<strong>Th&eacute;odose tr&egrave;s chr&eacute;tien ?</strong><br />
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Cette unification, Th&eacute;odose a aussi voulu la r&eacute;aliser dans le domaine religieux. Au IVe si&egrave;cle, l&rsquo;&Eacute;glise est en effet en proie &agrave; la division sur la place du Fils par rapport au P&egrave;re, &eacute;gal pour les uns, inf&eacute;rieur pour les autres, avec toutes les nuances possibles entre ces deux positions. La formule du concile de Nic&eacute;e (325), d&eacute;clar&eacute;e comme seule orthodoxe, affirmait que le Fils &eacute;tait &quot;consubstantiel&quot; au P&egrave;re, c&rsquo;est-&agrave;-dire &quot;de m&ecirc;me substance&quot; (<em>homoousios</em>) &ndash; et non simplement &quot;semblable en substance&quot; (<em>homoiousios</em>), ce qui aurait impliqu&eacute; une notion d&rsquo;inf&eacute;riorit&eacute; du Fils, comme le soutenaient les ariens. Les anti-nic&eacute;ens arrivent pourtant &agrave; leur tour &agrave; imposer en 360 une profession de foi dite &quot;hom&eacute;enne&quot; &ndash; Maraval insiste bien sur ce terme, refusant le qualificatif d&rsquo;arien employ&eacute; pendant des si&egrave;cles &ndash; selon laquelle le Fils est proprement <em>homoios</em>, c&rsquo;est-&agrave;-dire &quot;semblable&quot; au P&egrave;re. Face &agrave; ces controverses, Th&eacute;odose s&rsquo;efforce d&rsquo;unir &agrave; nouveau l&rsquo;Eglise en convoquant des conciles en 381 et 383, qui sont toutefois des &eacute;checs. Ainsi, puisque l&rsquo;unit&eacute; ne semblait plus pouvoir &ecirc;tre instaur&eacute;e par l&rsquo;int&eacute;gration des dissidents, elle se ferait par leur exclusion, rendue effective par les &eacute;dits de 383 et 384 qui interdisent les r&eacute;unions des h&eacute;r&eacute;tiques en Orient. N&eacute;anmoins, la r&eacute;pression fut s&ucirc;rement l&eacute;g&egrave;re par rapport &agrave; la lettre des textes, &agrave; en croire la r&eacute;p&eacute;tition ult&eacute;rieure de ces mesures d&rsquo;interdictions, dans un &eacute;dit de 388 par exemple. La s&eacute;v&eacute;rit&eacute; n&rsquo;aurait donc &eacute;t&eacute; qu&rsquo;apparente, une donn&eacute;e que l&rsquo;on retrouve d&rsquo;ailleurs dans la politique de Th&eacute;odose envers les pa&iuml;ens.<br />
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Notre empereur est en effet souvent consid&eacute;r&eacute; comme un pourfendeur de pa&iuml;ens, imposant le christianisme comme religion d&rsquo;&Eacute;tat sous l&rsquo;influence d&rsquo;Ambroise de Milan. Il est vrai que ce dernier a b&eacute;n&eacute;fici&eacute; d&rsquo;une certaine autorit&eacute; morale en lui infligeant, par exemple, une p&eacute;nitence en 390 pour r&eacute;parer la r&eacute;pression sanglante d&rsquo;une &eacute;meute &agrave; Thessalonique. Maraval nuance toutefois cette influence en rappelant que Th&eacute;odose est loin d&rsquo;aller &agrave; Canossa &agrave; cette occasion, et que sa p&eacute;nitence est finalement peu contraignante. De m&ecirc;me, ses &eacute;dits de proscription du paganisme (391) sont loin d&rsquo;&ecirc;tre aussi durs qu&rsquo;on a pu le penser : ils interdisent par exemple le culte pa&iuml;en priv&eacute;, mesure clairement inapplicable dans les faits. De plus, Th&eacute;odose n&rsquo;impose pas de conversion autoritaire et laisse donc subsister la libert&eacute; de conscience. Ses successeurs rappellent eux aussi l&rsquo;interdiction du paganisme, preuve l&agrave; encore que celui-ci n&rsquo;a pas &eacute;t&eacute; &eacute;radiqu&eacute;.<br />
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C&rsquo;est donc &agrave; un bilan positif du r&egrave;gne de Th&eacute;odose qu&rsquo;aboutit Maraval &agrave; travers ce portrait tout en nuances, rejetant les nombreux raccourcis et pr&eacute;jug&eacute;s longtemps attach&eacute;s &agrave; ce personnage mesur&eacute;. Son principal trait de caract&egrave;re demeure peut-&ecirc;tre cette mesure, justement : cl&eacute;mence avec ses ennemis repentis, recherche du compromis avec les Barbares, interdiction du paganisme sans application syst&eacute;matique. Cette complexit&eacute; d&rsquo;un homme est aussi, finalement, celle d&rsquo;une &eacute;poque, elle aussi abondamment expos&eacute;e et d&eacute;m&ecirc;l&eacute;e dans cet ouvrage par le biais d&rsquo;un va-et-vient constant entre sources, hypoth&egrave;ses et d&eacute;monstrations. C&rsquo;est du reste dans ce mouvement que r&eacute;side peut-&ecirc;tre l&rsquo;un des int&eacute;r&ecirc;ts majeurs de cette belle le&ccedil;on d&rsquo;Histoire.<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - S.-C. Mimouni, P. Maraval, <em>Le christianisme des origines &agrave; Constantin</em>, Nouvelle Clio, PUF, Paris, 2006 ; P. Maraval, <em>Le christianisme de Constantin &agrave; la conqu&ecirc;te arabe</em>, Nouvelle Clio, PUF, Paris, 2006.<br /> 
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      </item>
      <item>
         <title>Le bonheur de se divertir avec les math&#233;matiques</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3099-le_bonheur_de_se_divertir_avec_les_mathematiques.htm</link>
         <description> Ce merveilleux petit livre de Ian Stewart est un recueil de tout ce que l'auteur a pu d&#233;nicher d'amusant en math&#233;matiques, en musardant sur le chemin des &#233;coliers. Il a ainsi not&#233; plein d'anecdotes depuis ses 14 ans et les a consign&#233;es dans des carnets. Ce livre en est un extrait. &#13;&#10;  &#13;&#10;On y trouve des devinettes, des &#233;nigmes, des jeux, des histoires dr&#244;les, des tours de magie et aussi quelques passages plus s&#233;rieux sur les maths d'aujourd'hui. L'ouvrage est &#224; la fois construit, de sorte qu'on peut le lire comme un roman, et c'est aussi un joyeux m&#233;lange, de sorte qu'on peut commencer &#224; lire au hasard. C'est bien agr&#233;able car on passe constamment de probl&#232;mes sur les formes g&#233;om&#233;triques, &#224; d'autres sur les ficelles, les nombres ou les r&#233;seaux. &#13;&#10;  &#13;&#10;Mais c'est un exercice p&#233;rilleux tant le livre est passionnant et il devient vite difficile de s'arr&#234;ter. Heureusement pour les impatients, il y a les solutions &#224; la fin. Pourtant on se prend vite au jeu et on sort papier, crayons, ficelle, ciseaux et couleur. &#201;tonnamment on n'a jamais besoin de calculatrice. Comme le dit l'auteur, il nous fait faire des maths sans qu'il n'y ait d'examen &#224; la fin, ni de calculs &#224; v&#233;rifier. Un bonheur ! Et le virus s'installe facilement : de fil en tresses, on se retrouve en qu&#234;te de r&#233;ponses ou d'une sortie de labyrinthe. &#13;&#10;  &#13;&#10;L'auteur nous livre aussi des petites histoires sur les math&#233;maticien-ne-s, nous rappelant ainsi leur humanit&#233;, et des passages peu connus de l'histoire de cette science plusieurs fois mill&#233;naire. Et quand l'app&#233;tit est plus grand, on peut se d&#233;lecter de quelques probl&#232;mes importants, r&#233;solus ou non, que l'auteur nous pr&#233;sente de fa&#231;on vivante et accessible : des ph&#233;nom&#232;nes surprenant comme les fractales, le chaos ou le petit monde (connaissez-vous les amis de vos amis ? savez-vous qu'ils sont probablement les amis des amis de n'importe qui sur Terre ?), quelques r&#233;sultats c&#233;l&#232;bres associ&#233;s &#224; de grands noms (Fermat, Poincar&#233;) ou encore des conjectures (connaissez-vous la conjecture de la saucisse ?) etc. Ces grandes questions sont expos&#233;es en montrant leurs aspects concrets et les nombreuses ramifications des probl&#232;mes qu'elles engendrent. &#13;&#10;  &#13;&#10;C'est donc un recueil passionnant, mais aussi dr&#244;le et bourr&#233; d'anecdotes piquantes ... pour la curiosit&#233;. Et quand elle n'est pas compl&#232;tement &#233;tanch&#233;e, l'auteur renvoie &#224; des r&#233;f&#233;rences sur la toile. &#13;&#10;  &#13;&#10;Au chapitre des regrets, car il y en a toujours, la traduction a quelques impairs. Certains sont des anglicismes sans cons&#233;quence (en fran&#231;ais on dit &quot;gogol&quot; et non &quot;googol&quot;, &quot;grand th&#233;or&#232;me de Fermat&quot; et non &quot;dernier th&#233;or&#232;me&quot; etc.), d'autres sont plus g&#234;nants (on dit &quot;&#233;cologue&quot; et non &quot;&#233;cologiste&quot; quand on parle du scientifique, ou &quot;topologue&quot; car le mot &quot;topologiste&quot; n'existe pas) mais on trouve aussi des probl&#232;mes s&#233;rieux mettant en p&#233;ril l'argumentation math&#233;matique. C'est le cas pour le th&#233;or&#232;me des quatre couleurs o&#249; les termes &quot;irr&#233;ductibles&quot; et &quot;r&#233;ductibles&quot; se m&#233;langent rendant les propos de Ian Stewart inintelligibles, voire faux. Ou encore pour la croix grecque que l'on ne d&#233;coupe pas en quatre morceaux, mais que l'on d&#233;coupe quatre fois (pour faire cinq morceaux, donc) etc. C'est vrai que le livre est dense, et saute du coq &#224; l'&#226;ne, rendant une traduction bas&#233;e sur le contexte un peu plus difficile, mais tout de m&#234;me les termes en question sont tous bien connus. &#13;&#10;  &#13;&#10;Il ne reste qu'&#224; demander &#224; l'&#233;diteur une seconde &#233;dition ! En attendant on peut tout de m&#234;me se d&#233;lecter des trouvailles et des curiosit&#233;s qu&amp;rsquo;Ian Stewart a bien voulu partager avec nous. Un livre que l'on peut offrir sans r&#233;serve aux enfants &#224; partir de la fin du coll&#232;ge comme aux plus &#226;g&#233;s, et &#224; emmener partout : dans le train, au caf&#233;, au coin du feu ou bien s&#251;r au cabinet (du m&#233;decin ou de curiosit&#233;s) . &#13;&#10;&#160; </description>
         <pubDate>02/03/10 12:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Ce merveilleux petit livre de Ian Stewart est un recueil de tout ce que l'auteur a pu d&eacute;nicher d'amusant en math&eacute;matiques, en musardant sur le chemin des &eacute;coliers. Il a ainsi not&eacute; plein d'anecdotes depuis ses 14 ans et les a consign&eacute;es dans des carnets. Ce livre en est un extrait.</p>
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On y trouve des devinettes, des &eacute;nigmes, des jeux, des histoires dr&ocirc;les, des tours de magie et aussi quelques passages plus s&eacute;rieux sur les maths d'aujourd'hui. L'ouvrage est &agrave; la fois construit, de sorte qu'on peut le lire comme un roman, et c'est aussi un joyeux m&eacute;lange, de sorte qu'on peut commencer &agrave; lire au hasard. C'est bien agr&eacute;able car on passe constamment de probl&egrave;mes sur les formes g&eacute;om&eacute;triques, &agrave; d'autres sur les ficelles, les nombres ou les r&eacute;seaux.</p>
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Mais c'est un exercice p&eacute;rilleux tant le livre est passionnant et il devient vite difficile de s'arr&ecirc;ter. Heureusement pour les impatients, il y a les solutions &agrave; la fin. Pourtant on se prend vite au jeu et on sort papier, crayons, ficelle, ciseaux et couleur. &Eacute;tonnamment on n'a jamais besoin de calculatrice. Comme le dit l'auteur, il nous fait faire des maths sans qu'il n'y ait d'examen &agrave; la fin, ni de calculs &agrave; v&eacute;rifier. Un bonheur ! Et le virus s'installe facilement : de fil en tresses, on se retrouve en qu&ecirc;te de r&eacute;ponses ou d'une sortie de labyrinthe.</p>
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L'auteur nous livre aussi des petites histoires sur les math&eacute;maticien-ne-s, nous rappelant ainsi leur humanit&eacute;, et des passages peu connus de l'histoire de cette science plusieurs fois mill&eacute;naire. Et quand l'app&eacute;tit est plus grand, on peut se d&eacute;lecter de quelques probl&egrave;mes importants, r&eacute;solus ou non, que l'auteur nous pr&eacute;sente de fa&ccedil;on vivante et accessible : des ph&eacute;nom&egrave;nes surprenant comme les fractales, le chaos ou le petit monde (connaissez-vous les amis de vos amis ? savez-vous qu'ils sont probablement les amis des amis de n'importe qui sur Terre ?), quelques r&eacute;sultats c&eacute;l&egrave;bres associ&eacute;s &agrave; de grands noms (Fermat, Poincar&eacute;) ou encore des conjectures (connaissez-vous la conjecture de la saucisse ?) etc. Ces grandes questions sont expos&eacute;es en montrant leurs aspects concrets et les nombreuses ramifications des probl&egrave;mes qu'elles engendrent.</p>
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C'est donc un recueil passionnant, mais aussi dr&ocirc;le et bourr&eacute; d'anecdotes piquantes ... pour la curiosit&eacute;. Et quand elle n'est pas compl&egrave;tement &eacute;tanch&eacute;e, l'auteur renvoie &agrave; des r&eacute;f&eacute;rences sur la toile.</p>
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Au chapitre des regrets, car il y en a toujours, la traduction a quelques impairs. Certains sont des anglicismes sans cons&eacute;quence (en fran&ccedil;ais on dit &quot;gogol&quot; et non &quot;googol&quot;, &quot;grand th&eacute;or&egrave;me de Fermat&quot; et non &quot;dernier th&eacute;or&egrave;me&quot; etc.), d'autres sont plus g&ecirc;nants (on dit &quot;&eacute;cologue&quot; et non &quot;&eacute;cologiste&quot; quand on parle du scientifique, ou &quot;topologue&quot; car le mot &quot;topologiste&quot; n'existe pas) mais on trouve aussi des probl&egrave;mes s&eacute;rieux mettant en p&eacute;ril l'argumentation math&eacute;matique. C'est le cas pour le th&eacute;or&egrave;me des quatre couleurs o&ugrave; les termes &quot;irr&eacute;ductibles&quot; et &quot;r&eacute;ductibles&quot; se m&eacute;langent rendant les propos de Ian Stewart inintelligibles, voire faux. Ou encore pour la croix grecque que l'on ne d&eacute;coupe pas en quatre morceaux, mais que l'on d&eacute;coupe quatre fois (pour faire cinq morceaux, donc) etc. C'est vrai que le livre est dense, et saute du coq &agrave; l'&acirc;ne, rendant une traduction bas&eacute;e sur le contexte un peu plus difficile, mais tout de m&ecirc;me les termes en question sont tous bien connus.</p>
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Il ne reste qu'&agrave; demander &agrave; l'&eacute;diteur une seconde &eacute;dition ! En attendant on peut tout de m&ecirc;me se d&eacute;lecter des trouvailles et des curiosit&eacute;s qu&rsquo;Ian Stewart a bien voulu partager avec nous. Un livre que l'on peut offrir sans r&eacute;serve aux enfants &agrave; partir de la fin du coll&egrave;ge comme aux plus &acirc;g&eacute;s, et &agrave; emmener partout : dans le train, au caf&eacute;, au coin du feu ou bien s&ucirc;r au cabinet (du m&eacute;decin ou de curiosit&eacute;s) .<br />
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      </item>
      <item>
         <title>Justice et Ancien R&#233;gime : la r&#233;forme Maupeou, une chance g&#226;ch&#233;e (ou une occasion manqu&#233;e)</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-3109-justice_et_ancien_regime__la_reforme_maupeou_une_chance_gachee__ou_une_occasion_manquee.htm</link>
         <description> La France, dont on dit qu&amp;rsquo;elle n&amp;rsquo;aime pas les r&#233;formes, a cependant conserv&#233; la m&#233;moire de certains de ses grands r&#233;formateurs. L&amp;rsquo;H&#244;pital, Colbert, Turgot&amp;hellip; font partie de ceux-l&#224;. Mais il en est un autre qui est injustement oubli&#233;, m&#234;me de la part d&amp;rsquo;un public cultiv&#233;&#160;: Ren&#233;-Nicolas de Maupeou [prononcer &quot;Maupou&quot;], n&#233; en 1714 et mort en 1792, qui fut chancelier de France, ou si l&amp;rsquo;on pr&#233;f&#232;re, ministre de la Justice, de 1768 &#224; sa mort. Il n&amp;rsquo;eut l&amp;rsquo;exercice r&#233;el de ses fonctions que jusqu&amp;rsquo;en 1774, ann&#233;e de sa disgr&#226;ce, peu apr&#232;s l&amp;rsquo;av&#232;nement de Louis&#160;XVI. Son minist&#232;re a pourtant pr&#233;sid&#233; &#224; l&amp;rsquo;une des plus audacieuses et profondes r&#233;formes de la justice souveraine de l&amp;rsquo;Ancien R&#233;gime, probablement la &quot;m&#232;re des r&#233;formes&quot; qui e&#251;t pu sauver la monarchie (m&#234;me si cette supputation reste toujours sujette &#224; caution). &#13;&#10; &#13;&#10;Les historiens n&amp;rsquo;ignorent bien s&#251;r pas l&amp;rsquo;importance de Maupeou et de sa r&#233;forme. Des auteurs &#233;minents, comme Jean Egret, Lucien Laugier ou Michel Antoine, ont rendu compte de son importance. Malgr&#233; cela, la parution chez Fayard en 2009 de l&amp;rsquo;ouvrage de Jean-Luc Chartier introduit par une pr&#233;face du regrett&#233; Jean Foyer, ne sera sans doute pas de trop pour tenter de mieux faire conna&#238;tre d&amp;rsquo;un public moins &#233;rudit cet &#233;pisode de l&amp;rsquo;histoire institutionnelle fran&#231;aise. &#13;&#10; &#13;&#10;Le moment s&amp;rsquo;y pr&#234;te bien. Depuis de nombreuses ann&#233;es, la place de la justice et des magistrats dans l&amp;rsquo;&#233;difice r&#233;publicain suscite tensions et d&#233;bats. On en conna&#238;t les termes&#160;: ind&#233;pendance et impartialit&#233; d&amp;rsquo;un c&#244;t&#233;, exigence de l&#233;gitimit&#233; d&#233;mocratique et capacit&#233; du pouvoir &#233;lu &#224; faire appliquer les lois et orienter les grandes politiques judiciaires de l&amp;rsquo;autre. A ce jour, aucune solution permettant de concilier parfaitement toutes ces exigences ne parvient &#224; &#233;merger. Et si l&amp;rsquo;histoire aidait, sinon &#224; trouver des solutions toute pr&#234;tes, du moins &#224; mieux comprendre la profondeur du d&#233;bat&#160;? &#13;&#10; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est ce pari que fait J.-L.&#160;Chartier, qui a qualit&#233; pour s&amp;rsquo;exprimer. Juriste, docteur en droit et avocat, il s&amp;rsquo;est signal&#233; par la parution d&amp;rsquo;une biographie de Portalis (&quot;p&#232;re du Code civil&quot;) chez Fayard en 2004. Aujourd&amp;rsquo;hui, il publie donc une &#233;tude du minist&#232;re Maupeou, inscrite dans une perspective d&amp;rsquo;&#233;clairage du pr&#233;sent, &#224; raison sans doute. On ne peut en effet rien comprendre aux difficult&#233;s actuelles &#224; penser le statut et les pouvoirs des juges, si l&amp;rsquo;on ne remonte pas &#224; la crise de cette seconde moiti&#233; du XVIIIe si&#232;cle et &#224; la solution radicale que lui apportera ensuite la R&#233;volution. Il serait m&#234;me possible de remonter encore plus haut 1 , mais nous nous contenterons ici de la fin de l&amp;rsquo;Ancien R&#233;gime, l&#224; o&#249; l&amp;rsquo;opposition entre l&amp;rsquo;autorit&#233; royale et ses parlements atteignit son paroxysme. &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10;Comprendre les enjeux de cette lutte et tenter d&amp;rsquo;en tirer des le&#231;ons pour notre temps se r&#233;v&#232;le pourtant p&#233;rilleux. Le principal obstacle tient certainement au caract&#232;re tr&#232;s original des parlements de l&amp;rsquo;ancienne France, institutions assez d&#233;routantes pour un regard pr&#233;sent qui ne peut les rapprocher d&amp;rsquo;aucune institution contemporaine. Juge judiciaire, juge constitutionnel, l&#233;gislateur, administrateur&amp;hellip;, un parlement d&amp;rsquo;Ancien R&#233;gime est un peu tout cela &#224; la fois, mais tant&#244;t bien plus que cela et tant&#244;t bien moins. C&amp;rsquo;est le principal reproche que l&amp;rsquo;on peut adresser &#224; l&amp;rsquo;auteur&#160;: il ne restitue pas d&amp;rsquo;embl&#233;e l&amp;rsquo;originalit&#233; de ces parlements, alors que c&amp;rsquo;est essentiel pour comprendre la r&#233;forme Maupeou. &#13;&#10; &#13;&#10;Rappelons donc bri&#232;vement que les parlements sont issus du sein m&#234;me de la monarchie. Le premier d&amp;rsquo;entre eux est celui de Paris, qui &#224; l&amp;rsquo;origine, au milieu du XIIIe si&#232;cle, n&amp;rsquo;est rien d&amp;rsquo;autre qu&amp;rsquo;une formation interne de la cour du Roi, charg&#233;e de l&amp;rsquo;assister et bient&#244;t de le remplacer dans l&amp;rsquo;exercice de la justice 2 . Peu &#224; peu, il ne fera que s&amp;rsquo;institutionnaliser et se consolider. Au titre de la justice, premi&#232;re mission royale, le Parlement est aussi le conservateur des lois du roi, qu&amp;rsquo;il est charg&#233; d&amp;rsquo;enregistrer et &#224; cette occasion, de contr&#244;ler, en adressant, le cas &#233;ch&#233;ant, d&amp;rsquo;humbles remontrances au roi. Celui-ci &#233;tant souverain peut toujours passer outre, en recourant de mani&#232;re ultime &#224; un lit de justice qui a pour effet de suspendre la d&#233;l&#233;gation confi&#233;e aux magistrats du Parlement. &#13;&#10; &#13;&#10;Mais ces remontrances, longtemps bien accueillies par les rois qui n&amp;rsquo;envisag&#232;rent jamais de gouverner sans conseil, finirent par &#234;tre utilis&#233;es comme moyen d&amp;rsquo;opposition &#224; certains aspects de la politique royale, au plus tard &#224; partir du XVIe si&#232;cle. De plus, la lourdeur de la proc&#233;dure parlementaire, toute empreinte des formes judiciaires, convient de moins &#224; moins &#224; une monarchie qui se dilate et recherche davantage d&amp;rsquo;efficacit&#233;. Pour conduire les affaires gouvernementales, fiscales et administratives, celle-ci tendra donc &#224; s&amp;rsquo;appuyer sur d&amp;rsquo;autres institutions, et au premier chef, le Conseil du Roi, appellation fort g&#233;n&#233;rale qui recouvre en r&#233;alit&#233; maintes subdivisions. En son sein, les bureaux du Contr&#244;le g&#233;n&#233;ral des finances ne cesseront de s&amp;rsquo;affirmer, surtout &#224; partir de Colbert. De plus en plus, c&amp;rsquo;est d&amp;rsquo;une mani&#232;re plus ou moins opaque &amp;ndash; ce qui ne veut pas forc&#233;ment dire injuste &amp;ndash; que se d&#233;cideront beaucoup d&amp;rsquo;affaires de la monarchie, par la voie d&amp;rsquo;arr&#234;ts du Conseil, non d&#233;lib&#233;r&#233;s devant les parlements et qui sont en pratique le fait de quelques administrateurs seulement. Jamais les cours sup&#233;rieures ou souveraines (autre appellation des parlements) n&amp;rsquo;accepteront ce qui signe leur d&#233;classement dans l&amp;rsquo;ordre institutionnel monarchique, &#224; travers une &#233;volution plus que s&#233;culaire, bien mise en lumi&#232;re par les travaux de l&amp;rsquo;historien Michel Antoine et dont les conclusions ne ressortent pas assez dans l&amp;rsquo;ouvrage de J.-L.&#160;Chartier. &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10;C&amp;rsquo;est sur fond de ce d&#233;cor que se joue la sc&#232;ne autrement bien d&#233;crite par l&amp;rsquo;auteur dans laquelle Maupeou mettra fin au harc&#232;lement pratiqu&#233; par les magistrats des parlements &#224; une monarchie longtemps patiente, mais d&#233;sormais ext&#233;nu&#233;e. &#13;&#10; &#13;&#10;De prime abord, la qualit&#233; du personnage principal peut surprendre. Maupeou est un homme du s&#233;rail parlementaire, dans lequel ses a&#239;eux se sont exerc&#233;s. Le qualifier de tra&#238;tre &#224; ses origines serait pourtant une erreur. Ce serait oublier que le milieu parlementaire n&amp;rsquo;est pas monolithique. De plus, son p&#232;re occupait une fonction particuli&#232;re au sein du parlement de Paris, celle de premier pr&#233;sident, qui commandait une certaine mod&#233;ration et une qualit&#233; de m&#233;diateur entre l&amp;rsquo;autorit&#233; royale et les autres magistrats. J.-L. Chartier d&#233;crit bien la d&#233;fiance et les contestations que Maupeou p&#232;re et fils durent essuyer de la part de certains coll&#232;gues &quot;jusqu&amp;rsquo;au boutistes&quot;. Enfin, ce serait oublier que de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, c&amp;rsquo;est toujours un peu contre lui-m&#234;me et contre ses serviteurs, ou suppos&#233;s tels, qu&amp;rsquo;un Etat se r&#233;forme. &#13;&#10; &#13;&#10;En 1768, c&amp;rsquo;est un homme averti qui acc&#232;de aux fonctions de chancelier, mais c&amp;rsquo;est le poids des circonstances qui d&#233;terminera en bonne part son audace ult&#233;rieure. Depuis plus de&#160;quatre ans, l&amp;rsquo;autorit&#233; royale est en butte &#224; un conflit violent entre le duc d&amp;rsquo;Aiguillon, remarquable et efficace commandant de la province de Bretagne, et le parlement du m&#234;me lieu, essentiellement &#224; propos de la politique fiscale et de travaux publics conduite par le duc d&amp;rsquo;Aiguillon. Pour le gouvernement, cette affaire est la goutte d&amp;rsquo;eau qui fera d&#233;border un vase d&#233;j&#224; trop plein. J.-L. Chartier retrace m&#233;ticuleusement le duel entre le duc d&amp;rsquo;Aiguillon et le procureur g&#233;n&#233;ral du parlement de Rennes La Chalotais, duel qui se joue en deux temps&#160;: proc&#232;s de La Chalotais d&amp;rsquo;abord, conclu sur une classique reculade de l&amp;rsquo;autorit&#233; royale, suivi du proc&#232;s du duc d&amp;rsquo;Aiguillon, avec l&amp;rsquo;entr&#233;e dans le jeu du parlement de Paris. L&amp;rsquo;auteur restitue bien la complexit&#233; de l&amp;rsquo;affaire, qui ne r&#233;side pas dans une opposition bloc contre bloc. On rel&#232;ve ainsi quelques parlementaires plus mod&#233;r&#233;s que d&amp;rsquo;autres, une noblesse bretonne partag&#233;e (elle ne suit pas le parlement de Rennes sur l&amp;rsquo;affaire des J&#233;suites) et un procureur g&#233;n&#233;ral qui a ses entr&#233;es &#224; la Cour du Roi (aupr&#232;s de Choiseul). Il n&amp;rsquo;en demeure pas moins que cette affaire est plus qu&amp;rsquo;une querelle personnelle. Il s&amp;rsquo;agit bien d&amp;rsquo;une affaire d&amp;rsquo;Etat qui met en jeu l&amp;rsquo;autorit&#233; m&#234;me du gouvernement royal. &#13;&#10; &#13;&#10;On comprend donc la na&#239;vet&#233; du duc d&amp;rsquo;Aiguillon, et peut-&#234;tre des conseillers du Roi, qui au d&#233;but, acceptent le principe du proc&#232;s devant le parlement de Paris. Il &#233;tait pourtant illusoire de vouloir faire r&#233;gler une affaire gouvernementale et politique comme une simple affaire particuli&#232;re, suivant les voies de l&amp;rsquo;Etat de justice. Maupeou le comprendra vite et bien plus tard, les R&#233;volutionnaires et Bonaparte sauront en tirer les le&#231;ons, sans doute gr&#226;ce &#224; l&amp;rsquo;aide de Lebrun, ancien collaborateur de Maupeou, qui deviendra consul en l&amp;rsquo;an VIII. Il faut n&#233;anmoins rappeler que la nature du pouvoir royal se pr&#234;tait bien &#224; cette confusion. Sous cet angle, c&amp;rsquo;est &#224; tort que J.-L. Chartier parle de &quot;pouvoir ex&#233;cutif du roi&quot; face au &quot;pouvoir judiciaire des juges&quot;. Le roi reste un justicier, source de toute justice dans son royaume. Quand il intime l&amp;rsquo;ordre &#224; son Parlement de cesser le proc&#232;s du duc d&amp;rsquo;Aiguillon et casse ses arr&#234;ts, il ne faut pas y voir une intrusion du pouvoir politique et gouvernemental dans une affaire de justice. C&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;autorit&#233; souveraine l&#233;gitime en mati&#232;re judiciaire qui reprend ses droits aupr&#232;s de ceux qui ne sont que ses d&#233;l&#233;gu&#233;s, apr&#232;s avoir tacitement accept&#233; leur &quot;service&quot;. L&#224; r&#233;sidait toute la logique de l&amp;rsquo;Etat de justice. &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10;Maupeou en saisira imm&#233;diatement les limites. A la tentative d&#233;risoire d&amp;rsquo;obtenir un r&#232;glement judiciaire particulier de la part de ceux qui &#233;taient finalement partie en l&amp;rsquo;affaire contre le roi, le chancelier substituera une solution institutionnelle globale. Tel est le sens de sa r&#233;forme, que J.-L. Chartier requalifie heureusement de &quot;coup de majest&#233;&quot;, en lieu et place de l&amp;rsquo;expression impropre et partiale de &quot;coup d&amp;rsquo;Etat&quot; parfois employ&#233;e. Le processus est lanc&#233; &#224; la fin de l&amp;rsquo;ann&#233;e 1770 et s&amp;rsquo;op&#232;re tout au long de l&amp;rsquo;ann&#233;e suivante. L&amp;rsquo;auteur d&#233;fend la paternit&#233; de Maupeou sur cette r&#233;forme, qu&amp;rsquo;il conduira avec un sang froid et une assurance admirables. Le lecteur reste n&#233;anmoins sur sa faim quant &#224; la raison profonde de ce d&#233;nouement. Louis&#160;XV est un roi &#226;g&#233;, en fin de r&#232;gne, et qui a tant de fois recul&#233; devant ses parlements. Pourquoi cet acc&#232;s de fermet&#233; et d&amp;rsquo;audace, si tard&#160;? J.-L. Chartier se contente de mentionner la disgr&#226;ce de Choiseul, qui ouvre en effet la voie au projet de Maupeou. Mais ce n&amp;rsquo;est que le d&#233;but de l&amp;rsquo;explication. &#13;&#10; &#13;&#10;Pour le reste, le lecteur apprendra presque tout du contenu de la r&#233;forme. Son caract&#232;re global est bien mis en &#233;vidence 3 &#160;: la confiscation des charges parlementaires (moyennant indemnit&#233;), l&amp;rsquo;abolition de la v&#233;nalit&#233; dans l&amp;rsquo;acc&#232;s aux fonctions judiciaires, la gratuit&#233; de la justice, la r&#233;duction drastique du ressort du parlement de Paris au profit des nouveaux conseils sup&#233;rieurs, exclusivement d&#233;di&#233;s &#224; la fonction judiciaire souveraine, mais aussi la simplification des proc&#233;dures et l&amp;rsquo;unification des professions judiciaires. On peut parler de &quot;r&#233;volution&quot; certes, mais J.-L. Chartier fait aussi ressortir son caract&#232;re mod&#233;r&#233;. Le pouvoir de remontrance du parlement de Paris n&amp;rsquo;est pas vraiment supprim&#233;, mais simplement resserr&#233; dans des bornes admissibles pour l&amp;rsquo;autorit&#233; royale. On contemple &#233;galement toute l&amp;rsquo;habilet&#233; et la finesse du chancelier dans l&amp;rsquo;application de la r&#233;forme dans les provinces, jouant des divisions locales et de la faible popularit&#233; des parlements. Enfin, il n&amp;rsquo;y a pas atteinte &#224; l&amp;rsquo;ind&#233;pendance de la magistrature dans l&amp;rsquo;exercice du c&amp;oelig;ur de sa fonction, la justice rendue aux particuliers, m&#234;me si le roi reste toujours au sommet de la pyramide judiciaire. Maupeou ne cherchait qu&amp;rsquo;&#224; r&#233;primer les abus les plus criants dans le fonctionnement de la justice et &#224; emp&#234;cher les intrusions outranci&#232;res des juges dans l&amp;rsquo;&#233;diction des lois et la politique gouvernementale. &#13;&#10; &#13;&#10;Concernant le point de vue parlementaire, qui, il est vrai, n&amp;rsquo;est pas l&amp;rsquo;objet de son livre, l&amp;rsquo;auteur se range derri&#232;re la th&#232;se classique, et ind&#233;niable en bonne part, de parlementaires qui n&amp;rsquo;auraient &#233;t&#233; attach&#233;s qu&amp;rsquo;&#224; d&#233;fendre leurs privil&#232;ges. Peut-&#234;tre pourrait-on aller plus loin et envisager, ne serait-ce qu&amp;rsquo;&#224; titre d&amp;rsquo;hypoth&#232;se, une certaine sinc&#233;rit&#233; des magistrats dans un discours qui aboutit finalement &#224; d&#233;truire une l&#233;gitimit&#233; monarchique, mais les maintint dans l&amp;rsquo;incapacit&#233; d&amp;rsquo;en d&#233;finir une autre 4 . C&amp;rsquo;est s&#251;rement la principale le&#231;on &#224; m&#233;diter pour l&amp;rsquo;avenir&#160;: avant que de r&#233;clamer une ind&#233;pendance, un corps doit s&amp;rsquo;assurer de sa l&#233;gitimit&#233;. L&amp;rsquo;ouvrage de J.-L. Chartier contribue &#224; cette r&#233;flexion sans l&amp;rsquo;&#233;puiser. On en terminera la lecture par le compte rendu de sa r&#233;forme que Maupeou adressa au roi sous la R&#233;volution, &#224; la fin de sa vie, en forme de testament politique. Ce long texte manuscrit, au style &#233;l&#233;gant de cette fin du XVIIIe si&#232;cle, est retranscrit in extenso en annexe &#224; la fin du livre. &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10; &#13;&#10;De cette lecture, on ressort convaincu que Maupeou m&#233;ritait la r&#233;habilitation que Jean Foyer entreprit lorsqu&amp;rsquo;il &#233;tait ministre, en ramenant de Versailles &#224; la Chancellerie le portrait de Maupeou peint par Candin en 1836. Le personnage reste dans la m&#233;moire comme une &quot;mauvaise conscience&quot;&#160;: mauvaise conscience de la justice bien s&#251;r, mais aussi et surtout mauvaise conscience de la monarchie et de l&amp;rsquo;Etat, coupable d&amp;rsquo;une faiblesse mortelle, lorsque Louis&#160;XVI, &#224; son av&#232;nement, rapporta une r&#233;forme qui avait d&#233;j&#224; produit ses effets bienfaisants et en disgr&#226;cia l&amp;rsquo;auteur. Une &quot;mauvaise conscience&quot; qu&amp;rsquo;il serait n&#233;anmoins utile d&amp;rsquo;expier aujourd&amp;rsquo;hui.   Notes :  1 - Signalons &#224; cet &#233;gard le r&#233;cent ouvrage de Jacques Krynen sur l&amp;rsquo;Etat de Justice (XIIIe-XVIIIe si&#232;cle) paru chez Gallimard et qui s&amp;rsquo;annonce d&amp;rsquo;ores et d&#233;j&#224; comme une r&#233;f&#233;rence majeure sur la question trait&#233;e &#224; partir du Moyen Age. 2 - Par la suite au Moyen Age, seront cr&#233;&#233;s des parlements de province, afin de d&#233;charger le parlement de Paris mais aussi pour marquer une certaine sp&#233;cificit&#233; politique des provinces concern&#233;es. Les fonctions de ces parlements seront, sauf quelques exceptions, identiques &#224; celles du parlement de Paris, qui l&amp;rsquo;emporte n&#233;anmoins par l&amp;rsquo;&#233;tendue de son champ de comp&#233;tence territoriale et par son prestige. 3 - M&#234;me si l&amp;rsquo;auteur c&#232;de parfois &#224; un enthousiasme excessif, quand il dit que &quot;pour la premi&#232;re fois et avant m&#234;me la nuit du 4 ao&#251;t 1789, les privil&#232;ges disparaissent&quot;. 4 - A partir du milieu du XVIIIe si&#232;cle, les parlementaires pr&#233;tendent de plus en plus s&amp;rsquo;exprimer au nom de la &quot;Nation&quot;, mais jamais ils ne donneront &#224; ce concept la consistance et la pr&#233;cision que lui conf&#233;rera la R&#233;volution. </description>
         <pubDate>02/03/10 10:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>La France, dont on dit qu&rsquo;elle n&rsquo;aime pas les r&eacute;formes, a cependant conserv&eacute; la m&eacute;moire de certains de ses grands r&eacute;formateurs. L&rsquo;H&ocirc;pital, Colbert, Turgot&hellip; font partie de ceux-l&agrave;. Mais il en est un autre qui est injustement oubli&eacute;, m&ecirc;me de la part d&rsquo;un public cultiv&eacute;&nbsp;: Ren&eacute;-Nicolas de Maupeou [prononcer &quot;Maupou&quot;], n&eacute; en 1714 et mort en 1792, qui fut chancelier de France, ou si l&rsquo;on pr&eacute;f&egrave;re, ministre de la Justice, de 1768 &agrave; sa mort. Il n&rsquo;eut l&rsquo;exercice r&eacute;el de ses fonctions que jusqu&rsquo;en 1774, ann&eacute;e de sa disgr&acirc;ce, peu apr&egrave;s l&rsquo;av&egrave;nement de Louis&nbsp;XVI. Son minist&egrave;re a pourtant pr&eacute;sid&eacute; &agrave; l&rsquo;une des plus audacieuses et profondes r&eacute;formes de la justice souveraine de l&rsquo;Ancien R&eacute;gime, probablement la &quot;m&egrave;re des r&eacute;formes&quot; qui e&ucirc;t pu sauver la monarchie (m&ecirc;me si cette supputation reste toujours sujette &agrave; caution).<br />
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Les historiens n&rsquo;ignorent bien s&ucirc;r pas l&rsquo;importance de Maupeou et de sa r&eacute;forme. Des auteurs &eacute;minents, comme Jean Egret, Lucien Laugier ou Michel Antoine, ont rendu compte de son importance. Malgr&eacute; cela, la parution chez Fayard en 2009 de l&rsquo;ouvrage de Jean-Luc Chartier introduit par une pr&eacute;face du regrett&eacute; Jean Foyer, ne sera sans doute pas de trop pour tenter de mieux faire conna&icirc;tre d&rsquo;un public moins &eacute;rudit cet &eacute;pisode de l&rsquo;histoire institutionnelle fran&ccedil;aise.<br />
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Le moment s&rsquo;y pr&ecirc;te bien. Depuis de nombreuses ann&eacute;es, la place de la justice et des magistrats dans l&rsquo;&eacute;difice r&eacute;publicain suscite tensions et d&eacute;bats. On en conna&icirc;t les termes&nbsp;: ind&eacute;pendance et impartialit&eacute; d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, exigence de l&eacute;gitimit&eacute; d&eacute;mocratique et capacit&eacute; du pouvoir &eacute;lu &agrave; faire appliquer les lois et orienter les grandes politiques judiciaires de l&rsquo;autre. A ce jour, aucune solution permettant de concilier parfaitement toutes ces exigences ne parvient &agrave; &eacute;merger. Et si l&rsquo;histoire aidait, sinon &agrave; trouver des solutions toute pr&ecirc;tes, du moins &agrave; mieux comprendre la profondeur du d&eacute;bat&nbsp;?<br />
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C&rsquo;est ce pari que fait J.-L.&nbsp;Chartier, qui a qualit&eacute; pour s&rsquo;exprimer. Juriste, docteur en droit et avocat, il s&rsquo;est signal&eacute; par la parution d&rsquo;une biographie de Portalis (&quot;p&egrave;re du Code civil&quot;) chez Fayard en 2004. Aujourd&rsquo;hui, il publie donc une &eacute;tude du minist&egrave;re Maupeou, inscrite dans une perspective d&rsquo;&eacute;clairage du pr&eacute;sent, &agrave; raison sans doute. On ne peut en effet rien comprendre aux difficult&eacute;s actuelles &agrave; penser le statut et les pouvoirs des juges, si l&rsquo;on ne remonte pas &agrave; la crise de cette seconde moiti&eacute; du XVIIIe si&egrave;cle et &agrave; la solution radicale que lui apportera ensuite la R&eacute;volution. Il serait m&ecirc;me possible de remonter encore plus haut<sup>1</sup>, mais nous nous contenterons ici de la fin de l&rsquo;Ancien R&eacute;gime, l&agrave; o&ugrave; l&rsquo;opposition entre l&rsquo;autorit&eacute; royale et ses parlements atteignit son paroxysme.<br />
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Comprendre les enjeux de cette lutte et tenter d&rsquo;en tirer des le&ccedil;ons pour notre temps se r&eacute;v&egrave;le pourtant p&eacute;rilleux. Le principal obstacle tient certainement au caract&egrave;re tr&egrave;s original des parlements de l&rsquo;ancienne France, institutions assez d&eacute;routantes pour un regard pr&eacute;sent qui ne peut les rapprocher d&rsquo;aucune institution contemporaine. Juge judiciaire, juge constitutionnel, l&eacute;gislateur, administrateur&hellip;, un parlement d&rsquo;Ancien R&eacute;gime est un peu tout cela &agrave; la fois, mais tant&ocirc;t bien plus que cela et tant&ocirc;t bien moins. C&rsquo;est le principal reproche que l&rsquo;on peut adresser &agrave; l&rsquo;auteur&nbsp;: il ne restitue pas d&rsquo;embl&eacute;e l&rsquo;originalit&eacute; de ces parlements, alors que c&rsquo;est essentiel pour comprendre la r&eacute;forme Maupeou.<br />
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Rappelons donc bri&egrave;vement que les parlements sont issus du sein m&ecirc;me de la monarchie. Le premier d&rsquo;entre eux est celui de Paris, qui &agrave; l&rsquo;origine, au milieu du XIIIe si&egrave;cle, n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une formation interne de la cour du Roi, charg&eacute;e de l&rsquo;assister et bient&ocirc;t de le remplacer dans l&rsquo;exercice de la justice<sup>2</sup>. Peu &agrave; peu, il ne fera que s&rsquo;institutionnaliser et se consolider. Au titre de la justice, premi&egrave;re mission royale, le Parlement est aussi le conservateur des lois du roi, qu&rsquo;il est charg&eacute; d&rsquo;enregistrer et &agrave; cette occasion, de contr&ocirc;ler, en adressant, le cas &eacute;ch&eacute;ant, d&rsquo;humbles remontrances au roi. Celui-ci &eacute;tant souverain peut toujours passer outre, en recourant de mani&egrave;re ultime &agrave; un lit de justice qui a pour effet de suspendre la d&eacute;l&eacute;gation confi&eacute;e aux magistrats du Parlement.<br />
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Mais ces remontrances, longtemps bien accueillies par les rois qui n&rsquo;envisag&egrave;rent jamais de gouverner sans conseil, finirent par &ecirc;tre utilis&eacute;es comme moyen d&rsquo;opposition &agrave; certains aspects de la politique royale, au plus tard &agrave; partir du XVIe si&egrave;cle. De plus, la lourdeur de la proc&eacute;dure parlementaire, toute empreinte des formes judiciaires, convient de moins &agrave; moins &agrave; une monarchie qui se dilate et recherche davantage d&rsquo;efficacit&eacute;. Pour conduire les affaires gouvernementales, fiscales et administratives, celle-ci tendra donc &agrave; s&rsquo;appuyer sur d&rsquo;autres institutions, et au premier chef, le Conseil du Roi, appellation fort g&eacute;n&eacute;rale qui recouvre en r&eacute;alit&eacute; maintes subdivisions. En son sein, les bureaux du Contr&ocirc;le g&eacute;n&eacute;ral des finances ne cesseront de s&rsquo;affirmer, surtout &agrave; partir de Colbert. De plus en plus, c&rsquo;est d&rsquo;une mani&egrave;re plus ou moins opaque &ndash; ce qui ne veut pas forc&eacute;ment dire injuste &ndash; que se d&eacute;cideront beaucoup d&rsquo;affaires de la monarchie, par la voie d&rsquo;arr&ecirc;ts du Conseil, non d&eacute;lib&eacute;r&eacute;s devant les parlements et qui sont en pratique le fait de quelques administrateurs seulement. Jamais les cours sup&eacute;rieures ou souveraines (autre appellation des parlements) n&rsquo;accepteront ce qui signe leur d&eacute;classement dans l&rsquo;ordre institutionnel monarchique, &agrave; travers une &eacute;volution plus que s&eacute;culaire, bien mise en lumi&egrave;re par les travaux de l&rsquo;historien Michel Antoine et dont les conclusions ne ressortent pas assez dans l&rsquo;ouvrage de J.-L.&nbsp;Chartier.<br />
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C&rsquo;est sur fond de ce d&eacute;cor que se joue la sc&egrave;ne autrement bien d&eacute;crite par l&rsquo;auteur dans laquelle Maupeou mettra fin au harc&egrave;lement pratiqu&eacute; par les magistrats des parlements &agrave; une monarchie longtemps patiente, mais d&eacute;sormais ext&eacute;nu&eacute;e.<br />
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De prime abord, la qualit&eacute; du personnage principal peut surprendre. Maupeou est un homme du s&eacute;rail parlementaire, dans lequel ses a&iuml;eux se sont exerc&eacute;s. Le qualifier de tra&icirc;tre &agrave; ses origines serait pourtant une erreur. Ce serait oublier que le milieu parlementaire n&rsquo;est pas monolithique. De plus, son p&egrave;re occupait une fonction particuli&egrave;re au sein du parlement de Paris, celle de premier pr&eacute;sident, qui commandait une certaine mod&eacute;ration et une qualit&eacute; de m&eacute;diateur entre l&rsquo;autorit&eacute; royale et les autres magistrats. J.-L. Chartier d&eacute;crit bien la d&eacute;fiance et les contestations que Maupeou p&egrave;re et fils durent essuyer de la part de certains coll&egrave;gues &quot;jusqu&rsquo;au boutistes&quot;. Enfin, ce serait oublier que de fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, c&rsquo;est toujours un peu contre lui-m&ecirc;me et contre ses serviteurs, ou suppos&eacute;s tels, qu&rsquo;un Etat se r&eacute;forme.<br />
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En 1768, c&rsquo;est un homme averti qui acc&egrave;de aux fonctions de chancelier, mais c&rsquo;est le poids des circonstances qui d&eacute;terminera en bonne part son audace ult&eacute;rieure. Depuis plus de&nbsp;quatre ans, l&rsquo;autorit&eacute; royale est en butte &agrave; un conflit violent entre le duc d&rsquo;Aiguillon, remarquable et efficace commandant de la province de Bretagne, et le parlement du m&ecirc;me lieu, essentiellement &agrave; propos de la politique fiscale et de travaux publics conduite par le duc d&rsquo;Aiguillon. Pour le gouvernement, cette affaire est la goutte d&rsquo;eau qui fera d&eacute;border un vase d&eacute;j&agrave; trop plein. J.-L. Chartier retrace m&eacute;ticuleusement le duel entre le duc d&rsquo;Aiguillon et le procureur g&eacute;n&eacute;ral du parlement de Rennes La Chalotais, duel qui se joue en deux temps&nbsp;: proc&egrave;s de La Chalotais d&rsquo;abord, conclu sur une classique reculade de l&rsquo;autorit&eacute; royale, suivi du proc&egrave;s du duc d&rsquo;Aiguillon, avec l&rsquo;entr&eacute;e dans le jeu du parlement de Paris. L&rsquo;auteur restitue bien la complexit&eacute; de l&rsquo;affaire, qui ne r&eacute;side pas dans une opposition bloc contre bloc. On rel&egrave;ve ainsi quelques parlementaires plus mod&eacute;r&eacute;s que d&rsquo;autres, une noblesse bretonne partag&eacute;e (elle ne suit pas le parlement de Rennes sur l&rsquo;affaire des J&eacute;suites) et un procureur g&eacute;n&eacute;ral qui a ses entr&eacute;es &agrave; la Cour du Roi (aupr&egrave;s de Choiseul). Il n&rsquo;en demeure pas moins que cette affaire est plus qu&rsquo;une querelle personnelle. Il s&rsquo;agit bien d&rsquo;une affaire d&rsquo;Etat qui met en jeu l&rsquo;autorit&eacute; m&ecirc;me du gouvernement royal.<br />
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On comprend donc la na&iuml;vet&eacute; du duc d&rsquo;Aiguillon, et peut-&ecirc;tre des conseillers du Roi, qui au d&eacute;but, acceptent le principe du proc&egrave;s devant le parlement de Paris. Il &eacute;tait pourtant illusoire de vouloir faire r&eacute;gler une affaire gouvernementale et politique comme une simple affaire particuli&egrave;re, suivant les voies de l&rsquo;Etat de justice. Maupeou le comprendra vite et bien plus tard, les R&eacute;volutionnaires et Bonaparte sauront en tirer les le&ccedil;ons, sans doute gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;aide de Lebrun, ancien collaborateur de Maupeou, qui deviendra consul en l&rsquo;an VIII. Il faut n&eacute;anmoins rappeler que la nature du pouvoir royal se pr&ecirc;tait bien &agrave; cette confusion. Sous cet angle, c&rsquo;est &agrave; tort que J.-L. Chartier parle de &quot;pouvoir ex&eacute;cutif du roi&quot; face au &quot;pouvoir judiciaire des juges&quot;. Le roi reste un justicier, source de toute justice dans son royaume. Quand il intime l&rsquo;ordre &agrave; son Parlement de cesser le proc&egrave;s du duc d&rsquo;Aiguillon et casse ses arr&ecirc;ts, il ne faut pas y voir une intrusion du pouvoir politique et gouvernemental dans une affaire de justice. C&rsquo;est l&rsquo;autorit&eacute; souveraine l&eacute;gitime en mati&egrave;re judiciaire qui reprend ses droits aupr&egrave;s de ceux qui ne sont que ses d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s, apr&egrave;s avoir tacitement accept&eacute; leur &quot;service&quot;. L&agrave; r&eacute;sidait toute la logique de l&rsquo;Etat de justice.<br />
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Maupeou en saisira imm&eacute;diatement les limites. A la tentative d&eacute;risoire d&rsquo;obtenir un r&egrave;glement judiciaire particulier de la part de ceux qui &eacute;taient finalement partie en l&rsquo;affaire contre le roi, le chancelier substituera une solution institutionnelle globale. Tel est le sens de sa r&eacute;forme, que J.-L. Chartier requalifie heureusement de &quot;coup de majest&eacute;&quot;, en lieu et place de l&rsquo;expression impropre et partiale de &quot;coup d&rsquo;Etat&quot; parfois employ&eacute;e. Le processus est lanc&eacute; &agrave; la fin de l&rsquo;ann&eacute;e 1770 et s&rsquo;op&egrave;re tout au long de l&rsquo;ann&eacute;e suivante. L&rsquo;auteur d&eacute;fend la paternit&eacute; de Maupeou sur cette r&eacute;forme, qu&rsquo;il conduira avec un sang froid et une assurance admirables. Le lecteur reste n&eacute;anmoins sur sa faim quant &agrave; la raison profonde de ce d&eacute;nouement. Louis&nbsp;XV est un roi &acirc;g&eacute;, en fin de r&egrave;gne, et qui a tant de fois recul&eacute; devant ses parlements. Pourquoi cet acc&egrave;s de fermet&eacute; et d&rsquo;audace, si tard&nbsp;? J.-L. Chartier se contente de mentionner la disgr&acirc;ce de Choiseul, qui ouvre en effet la voie au projet de Maupeou. Mais ce n&rsquo;est que le d&eacute;but de l&rsquo;explication.<br />
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Pour le reste, le lecteur apprendra presque tout du contenu de la r&eacute;forme. Son caract&egrave;re global est bien mis en &eacute;vidence<sup>3</sup>&nbsp;: la confiscation des charges parlementaires (moyennant indemnit&eacute;), l&rsquo;abolition de la v&eacute;nalit&eacute; dans l&rsquo;acc&egrave;s aux fonctions judiciaires, la gratuit&eacute; de la justice, la r&eacute;duction drastique du ressort du parlement de Paris au profit des nouveaux conseils sup&eacute;rieurs, exclusivement d&eacute;di&eacute;s &agrave; la fonction judiciaire souveraine, mais aussi la simplification des proc&eacute;dures et l&rsquo;unification des professions judiciaires. On peut parler de &quot;r&eacute;volution&quot; certes, mais J.-L. Chartier fait aussi ressortir son caract&egrave;re mod&eacute;r&eacute;. Le pouvoir de remontrance du parlement de Paris n&rsquo;est pas vraiment supprim&eacute;, mais simplement resserr&eacute; dans des bornes admissibles pour l&rsquo;autorit&eacute; royale. On contemple &eacute;galement toute l&rsquo;habilet&eacute; et la finesse du chancelier dans l&rsquo;application de la r&eacute;forme dans les provinces, jouant des divisions locales et de la faible popularit&eacute; des parlements. Enfin, il n&rsquo;y a pas atteinte &agrave; l&rsquo;ind&eacute;pendance de la magistrature dans l&rsquo;exercice du c&oelig;ur de sa fonction, la justice rendue aux particuliers, m&ecirc;me si le roi reste toujours au sommet de la pyramide judiciaire. Maupeou ne cherchait qu&rsquo;&agrave; r&eacute;primer les abus les plus criants dans le fonctionnement de la justice et &agrave; emp&ecirc;cher les intrusions outranci&egrave;res des juges dans l&rsquo;&eacute;diction des lois et la politique gouvernementale.<br />
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Concernant le point de vue parlementaire, qui, il est vrai, n&rsquo;est pas l&rsquo;objet de son livre, l&rsquo;auteur se range derri&egrave;re la th&egrave;se classique, et ind&eacute;niable en bonne part, de parlementaires qui n&rsquo;auraient &eacute;t&eacute; attach&eacute;s qu&rsquo;&agrave; d&eacute;fendre leurs privil&egrave;ges. Peut-&ecirc;tre pourrait-on aller plus loin et envisager, ne serait-ce qu&rsquo;&agrave; titre d&rsquo;hypoth&egrave;se, une certaine sinc&eacute;rit&eacute; des magistrats dans un discours qui aboutit finalement &agrave; d&eacute;truire une l&eacute;gitimit&eacute; monarchique, mais les maintint dans l&rsquo;incapacit&eacute; d&rsquo;en d&eacute;finir une autre<sup>4</sup>. C&rsquo;est s&ucirc;rement la principale le&ccedil;on &agrave; m&eacute;diter pour l&rsquo;avenir&nbsp;: avant que de r&eacute;clamer une ind&eacute;pendance, un corps doit s&rsquo;assurer de sa l&eacute;gitimit&eacute;. L&rsquo;ouvrage de J.-L. Chartier contribue &agrave; cette r&eacute;flexion sans l&rsquo;&eacute;puiser. On en terminera la lecture par le compte rendu de sa r&eacute;forme que Maupeou adressa au roi sous la R&eacute;volution, &agrave; la fin de sa vie, en forme de testament politique. Ce long texte manuscrit, au style &eacute;l&eacute;gant de cette fin du XVIIIe si&egrave;cle, est retranscrit in extenso en annexe &agrave; la fin du livre.<br />
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De cette lecture, on ressort convaincu que Maupeou m&eacute;ritait la r&eacute;habilitation que Jean Foyer entreprit lorsqu&rsquo;il &eacute;tait ministre, en ramenant de Versailles &agrave; la Chancellerie le portrait de Maupeou peint par Candin en 1836. Le personnage reste dans la m&eacute;moire comme une &quot;mauvaise conscience&quot;&nbsp;: mauvaise conscience de la justice bien s&ucirc;r, mais aussi et surtout mauvaise conscience de la monarchie et de l&rsquo;Etat, coupable d&rsquo;une faiblesse mortelle, lorsque Louis&nbsp;XVI, &agrave; son av&egrave;nement, rapporta une r&eacute;forme qui avait d&eacute;j&agrave; produit ses effets bienfaisants et en disgr&acirc;cia l&rsquo;auteur. Une &quot;mauvaise conscience&quot; qu&rsquo;il serait n&eacute;anmoins utile d&rsquo;expier aujourd&rsquo;hui.</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Signalons &agrave; cet &eacute;gard le r&eacute;cent ouvrage de Jacques Krynen sur l&rsquo;Etat de Justice (XIIIe-XVIIIe si&egrave;cle) paru chez Gallimard et qui s&rsquo;annonce d&rsquo;ores et d&eacute;j&agrave; comme une r&eacute;f&eacute;rence majeure sur la question trait&eacute;e &agrave; partir du Moyen Age.<br />2 - Par la suite au Moyen Age, seront cr&eacute;&eacute;s des parlements de province, afin de d&eacute;charger le parlement de Paris mais aussi pour marquer une certaine sp&eacute;cificit&eacute; politique des provinces concern&eacute;es. Les fonctions de ces parlements seront, sauf quelques exceptions, identiques &agrave; celles du parlement de Paris, qui l&rsquo;emporte n&eacute;anmoins par l&rsquo;&eacute;tendue de son champ de comp&eacute;tence territoriale et par son prestige.<br />3 - M&ecirc;me si l&rsquo;auteur c&egrave;de parfois &agrave; un enthousiasme excessif, quand il dit que &quot;pour la premi&egrave;re fois et avant m&ecirc;me la nuit du 4 ao&ucirc;t 1789, les privil&egrave;ges disparaissent&quot;.<br />4 - A partir du milieu du XVIIIe si&egrave;cle, les parlementaires pr&eacute;tendent de plus en plus s&rsquo;exprimer au nom de la &quot;Nation&quot;, mais jamais ils ne donneront &agrave; ce concept la consistance et la pr&eacute;cision que lui conf&eacute;rera la R&eacute;volution.<br /> 
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