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      <title>Nonfiction.fr le portail des livres et des idees</title>
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         <title>Rien que la v&#233;rit&#233;?</title>
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         <description> Un homme politique peut-il dire toute la v&#233;rit&#233; ? Le titre du dernier ouvrage de Bernard Accoyer, pr&#233;sident de l&amp;rsquo;Assembl&#233;e nationale et m&#233;decin oto-rhino-laryngologiste, pose une question essentielle, dont la r&#233;ponse s&amp;rsquo;av&#232;re seulement esquiss&#233;e. Pourtant cette interrogation est vitale, notamment dans une soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique o&#249;, &#224; l&amp;rsquo;horizon de l&amp;rsquo;&#233;lection pr&#233;sidentielle, il faut emporter la conviction du citoyen. &#13;&#10; Qu&amp;rsquo;est ce que la v&#233;rit&#233; ? Est-ce celle du diagnostic comme le sous-entend l&amp;rsquo;auteur ? En partie. Mais une v&#233;rit&#233; scientifique, dans un domaine o&#249; l&amp;rsquo;exactitude n&amp;rsquo;existe pas, para&#238;t r&#233;ductrice. Les chiffres cit&#233;s, les analyses propos&#233;es, les mots employ&#233;s, tout pr&#234;te &#224; discussion et &#224; interpr&#233;tation. Au-del&#224;, il conviendrait de retenir une conception de sinc&#233;rit&#233;, de bonne foi, des propos d&amp;rsquo;un homme politique. La v&#233;rit&#233; d&amp;rsquo;un homme politique serait ainsi davantage sa v&#233;rit&#233;, sa mani&#232;re de pr&#233;senter les choses telles qu&amp;rsquo;elles lui apparaissent. Elle demeure par essence contingente et son existence absolue laisse songeur. En effet, en d&#233;mocratie, la v&#233;rit&#233; repose sur un discours l&#233;gitimant des actions pass&#233;es afin de justifier celles &#224; venir. &#13;&#10; N&#233;anmoins, lorsque l&amp;rsquo;homme politique doit expliquer aux citoyens les maux auxquels ils sont confront&#233;s, Bernard Accoyer sugg&#232;re de mani&#232;re judicieuse une d&#233;marche de v&#233;rit&#233;. En effet, au regard de son exp&#233;rience personnelle &amp;ldquo;il existe un parall&#232;le entre la d&#233;marche du m&#233;decin et celle de l&amp;rsquo;homme politique (&amp;hellip;) dans les deux cas, la v&#233;rit&#233; est non seulement la premi&#232;re &#233;tape vers le respect, mais &#233;galement la premi&#232;re &#233;tape vers l&amp;rsquo;efficacit&#233;. Au fond, dire la v&#233;rit&#233;, cela revient &#224; aller droit au but, &#224; gagner du temps et surtout &#224; raisonner &#224; partir du r&#233;el et non &#224; partir de repr&#233;sentations, de fantasmes ou d&amp;rsquo;id&#233;ologies&amp;rdquo;.  1  Quand on est m&#233;decin chaque mot compte, ass&#232;ne-t-il, fort de trente ans de pratique. Et les termes techniques n&#233;cessitent d&amp;rsquo;&#234;tre utilis&#233;s tant &#224; l&amp;rsquo;&#233;gard du patient que du citoyen. Une premi&#232;re v&#233;rit&#233;, donc, celle de la pr&#233;cision. &#13;&#10; L&amp;rsquo;introduction d&amp;rsquo; &amp;rdquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&#233;rit&#233;&amp;rdquo;, aurait ainsi m&#233;rit&#233; de longs d&#233;veloppements sur ce concept un peu r&#233;ducteur, ce bon mot accrocheur de la part d&amp;rsquo;un homme qui pr&#233;tend ne pas les aimer. Or, Monsieur Accoyer estimait, lors de ses v&amp;oelig;ux &#224; la presse et &#224; propos des &#233;ch&#233;ances de 2012, que, &quot;si nous ratons ce rendez-vous de la responsabilit&#233; et du courage, les cons&#233;quences &#233;conomiques et sociales pourraient &#234;tre comparables &#224; celles provoqu&#233;es par une guerre&quot;. &#13;&#10; D&#232;s lors, il convient de solliciter ici l&amp;rsquo;analyse d&amp;rsquo;Hannah Arendt selon laquelle, &amp;ldquo;il n'a jamais fait de doute pour personne que la v&#233;rit&#233; et la politique sont en assez mauvais termes, et nul, autant que je sache, n'a jamais compt&#233; la bonne foi au nombre des vertus politiques&amp;rdquo;.  2  &#13;&#10;  Un regard lucide sur le pass&#233;  &#13;&#10; Avant de proposer son diagnostic dans la deuxi&#232;me partie de &amp;ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&#233;rit&#233; ?&amp;rdquo;, Bernard Accoyer revient sur son pass&#233;, sur la gen&#232;se de son parcours tant humain, que professionnel et politique. &#13;&#10; N&#233; en Lyon, Bernard Accoyer est m&#233;decin oto-rhino-laryngologiste. Il entre en politique en 1989 en devenant maire d&amp;rsquo;Annecy-le-Vieux o&#249;, depuis lors, il est r&#233;&#233;lu sans interruption. D&#233;put&#233; de la Haute-Savoie depuis mars 1993, il est &#233;galement pr&#233;sident de l&amp;rsquo;Assembl&#233;e nationale depuis juin 2007. La premi&#232;re partie de son ouvrage retrace ainsi ses moment cl&#233;s, celui d&amp;rsquo;un praticien venu tardivement &#224; la politique. Puis, dans un second temps, l&amp;rsquo;actuel homme politique marqu&#233; UMP prescrit certains rem&#232;des, guid&#233;s par une &#233;cole de pens&#233;e r&#233;duisant malheureusement le discours de v&#233;rit&#233; &#224; un propos d&amp;rsquo;opinion. &#13;&#10; En r&#233;alit&#233; la v&#233;rit&#233; de &amp;ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&#233;rit&#233; ?&amp;rdquo;, c&amp;rsquo;est &#224; dire la bonne foi de Accoyer, ce qui le diff&#233;rencie des autres, c&amp;rsquo;est surtout entre les lignes qu&amp;rsquo;elle se d&#233;voile et se r&#233;v&#232;le, dans les interrogations simples, n&#233;cessaires et utiles.  &#13;&#10;Ainsi, au creux des phrases et des chapitres affleurent des r&#233;flexions particuli&#232;rement pertinentes. A cet &#233;gard, Bernard Accoyer pose la rare question du rapport entre politique et bonheur. &amp;ldquo;A la question, la politique rend-elle heureux, je r&#233;pondrais &amp;ldquo;non&amp;rdquo; : elle donne des satisfactions, qui sont des satisfactions narcissiques et de pouvoir. C&amp;rsquo;est un peu maigre comme bilan, mais telle est la r&#233;alit&#233;. La politique est &#224; l&amp;rsquo;image des hommes, ambivalente, passionnelle et cynique, &#233;go&#239;ste et g&#233;n&#233;reuse&amp;rdquo;.  3  Ces r&#233;flexions distill&#233;es dans le corps du livre mettent alors &#224; mal le v&amp;oelig;u formul&#233; de ne pas proposer un testament politique. Le bilan est l&#224;. Celui des &#233;motions, avec la premi&#232;re s&#233;ance de l&amp;rsquo;Assembl&#233;e nationale. Celui des hommes et femmes politiques rencontr&#233;s, de son mentor, &#224; Alain Jupp&#233;, Jean-Fran&#231;ois Copp&#233;, ou encore Laurent Fabius. Celui des &#233;pisodes majeurs de sa vie au service de la collectivit&#233;. Et enfin celui de son bilan personnel. &#13;&#10; L&amp;rsquo;analyse op&#233;r&#233;e de la dissolution de 1993 comme la cons&#233;quence d&amp;rsquo;un double mensonge (sur les raisons m&#234;mes de cette d&#233;cision et sur les promesses de campagne, impossibles &#224; tenir en deux ans seulement) permet de dresser un portrait peu flatteur de Dominique de Villepin, compl&#233;t&#233; par l&amp;rsquo;&#233;pisode du CPE, une &amp;ldquo;histoire de pieds nickel&#233;s&amp;rdquo; selon Bernard Accoyer. &#13;&#10; Ce dernier relate un combat d&#233;sormais moins connu, mais r&#233;v&#233;lateur des d&#233;rives de notre d&#233;mocratie : celui de la lutte contre la psychoth&#233;rapie pratiqu&#233;e sans dipl&#244;me. Cette lutte, d&#233;but&#233;e &#224; l&amp;rsquo;automne 1999, r&#233;v&#232;le le poids des lobbies, celui de la m&#233;diatisation, ainsi que les effets n&#233;fastes qui y sont li&#233;s. Onze ann&#233;es auront ainsi &#233;t&#233; n&#233;cessaires &#224; l&amp;rsquo;auteur pour imposer la ma&#238;trise de connaissances en psychologies pour &#234;tre psychoth&#233;rapeute. &#13;&#10;  Des &amp;ldquo;d&#233;put&#233;s &#224; deux vitesses&amp;rdquo; face &#224; la d&#233;fense d&amp;rsquo;int&#233;r&#234;ts cat&#233;goriels  &#13;&#10; A cet &#233;gard, la distinction choquante entre d&#233;put&#233;s se r&#233;v&#232;le malheureusement exacte. Ainsi, selon l&amp;rsquo;auteur d&amp;rsquo;&amp;rdquo;Un homme politique peut-il dire la v&#233;rit&#233; ?&amp;rdquo;, il existerait des &amp;ldquo; d&#233;put&#233;s &#224; deux vitesses, c&amp;rsquo;est-&#224;-dire ceux qui, en raison de leur exp&#233;rience, peuvent compter sur un solide r&#233;seau de soutiens et d&amp;rsquo;amis, et puis les autres, qui se heurtent, bien souvent, &#224; un mur de dissimulation, d&amp;rsquo;indiff&#233;rence polie, voire d&amp;rsquo;arrogance. La l&#233;gitimit&#233; d&#233;mocratique, dont le d&#233;put&#233; est le d&#233;positaire, est encore trop souvent paralys&#233;e, voire concurrenc&#233;e par d&amp;rsquo;autres pouvoirs, habilement dissimul&#233;s sous  les velours de la R&#233;publique, laissant trop souvent l&amp;rsquo;impression de la d&#233;fense d&amp;rsquo;int&#233;r&#234;ts cat&#233;goriels&amp;rdquo;.  4  Triste constat d&amp;rsquo;un pr&#233;sident d&amp;rsquo;une chambre qu&amp;rsquo;il sait &#234;tre le lieu de tous les conflits d&amp;rsquo;int&#233;r&#234;ts, qu&amp;rsquo;ils soient le fait de lobbys institutionnels, professionnels (avocats, m&#233;decins, enseignants) ou encore de cercles d&amp;rsquo;influence (ENA, Eglise, franc-ma&#231;onnerie). Afin de rationnaliser ce qui ne peut l&amp;rsquo;&#234;tre, pendant son mandat, Bernard Accoyer a op&#233;r&#233; une &amp;ldquo;institutionnalisation des lobbys&amp;rdquo;. Ainsi, les lobbys dits institutionnels peuvent agir librement depuis octobre 2009 &#224; la condition expresse de le faire en pleine lumi&#232;re et de respecter un code de bonne conduite dont le manquement provoque de nombreuses sanctions allant jusqu'&#224; l'exclusion d&#233;finitive de l'Assembl&#233;e nationale.  &#13;&#10;Par ailleurs, un d&#233;ontologue agit d&#233;sormais dans l&amp;rsquo;h&#233;micycle, en v&#233;ritable m&#233;decin du conflit d&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t. Son r&#244;le est avant tout pr&#233;ventif. Pour tous cadeaux d&#233;passant une certaine valeur et tous voyages offerts, une notification doit obligatoirement lui &#234;tre faite. Si un d&#233;put&#233; refuse de se conformer &#224; cette proc&#233;dure, le d&#233;ontologue porte alors l&amp;rsquo;affaire au Bureau de l'Assembl&#233;e nationale qui peut, &#224; son tour, saisir le procureur de la R&#233;publique. Le choix d&amp;rsquo;un d&#233;ontologue plut&#244;t que d&amp;rsquo;une commission appara&#238;t a priori assez judicieux, afin d&amp;rsquo;&#233;viter de donner impression d'un &amp;ldquo;arrangement entre amis&amp;rdquo;. &#13;&#10;  Le co&#251;t de la d&#233;mocratie parlementaire selon son premier acteur  &#13;&#10; Pr&#233;sident au quotidien de 1250 fonctionnaires pour un budget annuel de 560 millions d&amp;rsquo;euros, Bernard Accoyer pose l&amp;rsquo;int&#233;ressante question du co&#251;t de la d&#233;mocratie parlementaire  &#13;&#10;pour l'&#201;tat. Ce co&#251;t s&amp;rsquo;&#233;l&#232;verait &#224; pr&#232;s d'un million d&amp;rsquo;euros par an et par parlementaire, soit environ 900 millions d'euros annuels. L&amp;rsquo;auteur souligne les co&#251;ts li&#233;s &#224; l&amp;rsquo;augmentation du nombre de d&#233;put&#233;s par Fran&#231;ois Mitterand en 1986, sans n&#233;anmoins s&amp;rsquo;int&#233;resser &#224; sa n&#233;cessit&#233; d&#233;mocratique. Il &#233;voque &#233;galement le probl&#232;me du nombre d'&#233;lus locaux, que la r&#233;forme territoriale devrait faire diminuer d'environ 40% (d&#233;partementaux et r&#233;gionaux, soit 2200 de moins).  &#13;&#10;Les indemnit&#233;s d'un d&#233;put&#233; sont enfin pass&#233;es au crible du premier d&amp;rsquo;entre eux. Leur indemnit&#233; principale s&amp;rsquo;&#233;l&#232;ve &#224; 5.600 euros nets mensuels, cumul&#233;e &#224; une indemnit&#233; repr&#233;sentative de frais de mandat (IRFM) d'un montant sensiblement &#233;gal &#224; l'indemnit&#233; parlementaire. Par ailleurs, il b&#233;n&#233;ficie d'une enveloppe de 8.000 euros, g&#233;r&#233;e directement par l'Assembl&#233;e nationale &#224; laquelle les d&#233;put&#233;s n'ont pas directement acc&#232;s et qui sert &#224; verser le salaire des assistants parlementaires. Bernard Accoyer justifie ces indemnit&#233;s, sans revenir sur la r&#233;cente proposition de diminution, par plusieurs arguments plus ou moins pertinents. Ainsi, elles seraient dans la moyenne europ&#233;enne, et justifi&#233;es tant par le rythme de travail, qu&amp;rsquo;en raison de la pr&#233;carit&#233; du mandat alors que beaucoup de d&#233;put&#233;s ont arr&#234;t&#233; d&amp;rsquo;exercer leur profession. Enfin, l&amp;rsquo;aspect psychologique par rapport aux s&#233;nateurs joue dans l&amp;rsquo;appr&#233;ciation critique de ces indemnit&#233;s, car les d&#233;put&#233;s sont directement &#233;lus par les Fran&#231;ais, permettant alors une comparaison plus ais&#233;e.  5  &#13;&#10;  Une analyse &#233;tonnante de la r&#233;forme constitutionnelle de 2008  &#13;&#10; Bernard Accoyer livre &#233;galement son analyse de la r&#233;forme constitutionnelle de 2008 et d&amp;rsquo;un nouveau parlementarisme rationnalis&#233;. Le rappel historique de l&amp;rsquo;ancienne impossibilit&#233; pour le Pr&#233;sident de la R&#233;publique de s'exprimer devant les parlementaires, en raison d&amp;rsquo;une restriction introduite par les monarchistes contre Adolphe Tiers, alors chef de l'ex&#233;cutif et orateur convaincant, cl&#244;t la parenth&#232;se de l&amp;rsquo;anecdote pour s&amp;rsquo;ouvrir sur les r&#233;formes essentielles. Ainsi, dans &amp;ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&#233;rit&#233; ?&amp;rdquo;, Bernard Accoyer analyse l&amp;rsquo;article 61-1 nouveau de la Constitution, socle de la Question prioritaire de constitutionnalit&#233;, propos&#233; par Jean-Louis Debr&#233; au Comit&#233; Balladur, comme une &amp;ldquo;guerre larv&#233;e entre juridictions, aliment&#233;e notamment par la Cour de cassation&amp;rdquo;.  6  &#13;&#10;L&amp;rsquo;&#233;tonnement suscit&#233; continue lorsque le lecteur poursuit sur : &amp;ldquo;ensuite ces annulations &#224; r&#233;p&#233;tition surchargent l'ordre du jour des assembl&#233;es en les contraignant &#224; re-l&#233;gif&#233;rer sur des sujets anciens comme la garde &#224; vue, parfois sous la dict&#233;e des juges...&amp;rdquo;. Il est &#224; croire que les sujets concernant les droits bafou&#233;s de milliers de citoyens ne devraient gu&#232;re int&#233;resser le l&#233;gislateur, oblig&#233; de &amp;ldquo;re-l&#233;gif&#233;rer sur un sujet ancien&amp;rdquo;. On en viendrait presque &#224; esp&#233;rer que le pr&#233;sident de l&amp;rsquo;Assembl&#233;e nationale n&amp;rsquo;ait ni &#233;crit ni lu ces lignes.  &#13;&#10;Certes, la question de l'ins&#233;curit&#233; juridique, celle de l&amp;rsquo;&#233;quilibre entre droits individuels et int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral, sous la pressions d'individus et de lobbies communautaires, se posent. Mais si les QPC en mati&#232;re fiscale &amp;ldquo;font les d&#233;lices des avocats fiscalistes et des innombrables conseillers fiscaux pour d&#233;manteler la fiscalit&#233; nationale&amp;rdquo;, il n&amp;rsquo;en va certainement pas ainsi de toutes les questions ayant pass&#233; le filtre de la Cour de cassation ou du Conseil d&amp;rsquo;Etat. &#13;&#10; La deuxi&#232;me partie d&amp;rsquo; &amp;ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&#233;rit&#233; ?&amp;rdquo; suscite moins d&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t hormis sur deux sujets : celui de la place des experts  et celui de la sous-traitance. &#13;&#10;  Les experts face &#224; la d&#233;mocratie  7   &#13;&#10; L&amp;rsquo;utopie du risque z&#233;ro est battue en br&#232;che par l&amp;rsquo;ancien m&#233;decin ORL. Celui-ci soutient &#233;galement que le principe de pr&#233;caution, introduit par la Charte de l&amp;rsquo;environnement de 2005, est une aberration. Au-del&#224;, se pose notamment la question de la place des experts, dans cette &amp;ldquo;soci&#233;t&#233; de peurs dans laquelle nous vivons&amp;rdquo;. C&amp;rsquo;est &#224; juste titre que Bernard Accoyer souligne que &amp;ldquo;la v&#233;rit&#233; scientifique qui se fonde normalement sur le doute et la nuance se r&#233;sume bien souvent &#224; des slogans simplistes qui tournent en boucle sur les plateaux de t&#233;l&#233;vision ou sur Internet. De fa&#231;on paradoxale c'est &#224; l'heure o&#249; la science fait le plus de progr&#232;s que le d&#233;bat scientifique &#224; destination du grand public est la plus pauvre&amp;rdquo;. &#13;&#10; Enfin, le pr&#233;sident de l&amp;rsquo;Assembl&#233;e nationale d&#233;veloppe la n&#233;cessit&#233; de la sous-traitance du service public afin de ne conserver des fonctionnaires que pour les missions r&#233;galiennes  8 . Selon lui, &amp;ldquo;la sous-traitance pr&#233;senterait un double avantage : r&#233;aliser d'importantes &#233;conomies de fonctionnement, mais &#233;galement de g&#233;n&#233;rer des recettes suppl&#233;mentaires gr&#226;ce aux taxes qu'acquitte le secteur priv&#233;. Dans mon esprit, les missions de sous-traitance doivent aller le plus loin possible&amp;rdquo;. Ce discours fond&#233; sur un retour &#224; un Etat minimal appara&#238;t particuli&#232;rement r&#233;ducteur et simpliste. Les &#233;conomies soi-disant r&#233;alis&#233;es gr&#226;ce &#224; la sous-traitance tiennent en une &#233;quation qui n&amp;rsquo;en a que le nom. Afin d&amp;rsquo;&#233;tayer ses propos, on attendait une d&#233;monstration plus convaincante. Mais comme en m&#233;decine, chaque praticien a sa sp&#233;cialit&#233; et ne devrait pas pr&#233;tendre op&#233;rer dans un autre champ de comp&#233;tence que le sien, ni m&#234;me proposer un diagnostic. &#13;&#10; Le d&#233;veloppement final sur la vision du projet du parti socialiste par Bernard Accoyer laisse une fois encore songeur, mais peut se justifier par l&amp;rsquo;approche de la grippe &#233;lectorale. N&#233;anmoins, on per&#231;oit mal, en d&#233;finitive, la pertinence de l&amp;rsquo;ouvrage. Son titre est provocateur, accrocheur, et appelait un d&#233;veloppement plus court, plus dense et plus percutent. Qu&amp;rsquo;est ce qu&amp;rsquo; &amp;ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&#233;rit&#233; ?&amp;rdquo; apporte de plus que les autres ? Un t&#233;moignage int&#233;ressant, celui du pr&#233;sident de l&amp;rsquo;Assembl&#233;e nationale, mais en r&#233;alit&#233; pas tellement plus. Il lui aurait fallu le courage de son audace..   Notes :  1 - p22 2 - H. Arendt, &quot; V&#233;rit&#233; et politique &quot;, La crise de la culture, Gallimard, Folio/essais, 1972, Paris, p. 289 3 - p.72 4 - p51-52 5 - p.117 et suivantes 6 - p. 157 et suivantes 7 - p.194 et suivantes 8 - pages 223 et suivantes </description>
         <pubDate>02/10/12 10:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Un homme politique peut-il dire toute la v&eacute;rit&eacute; ? Le titre du dernier ouvrage de Bernard Accoyer, pr&eacute;sident de l&rsquo;Assembl&eacute;e nationale et m&eacute;decin oto-rhino-laryngologiste, pose une question essentielle, dont la r&eacute;ponse s&rsquo;av&egrave;re seulement esquiss&eacute;e. Pourtant cette interrogation est vitale, notamment dans une soci&eacute;t&eacute; d&eacute;mocratique o&ugrave;, &agrave; l&rsquo;horizon de l&rsquo;&eacute;lection pr&eacute;sidentielle, il faut emporter la conviction du citoyen.</p>
<p>Qu&rsquo;est ce que la v&eacute;rit&eacute; ? Est-ce celle du diagnostic comme le sous-entend l&rsquo;auteur ? En partie. Mais une v&eacute;rit&eacute; scientifique, dans un domaine o&ugrave; l&rsquo;exactitude n&rsquo;existe pas, para&icirc;t r&eacute;ductrice. Les chiffres cit&eacute;s, les analyses propos&eacute;es, les mots employ&eacute;s, tout pr&ecirc;te &agrave; discussion et &agrave; interpr&eacute;tation. Au-del&agrave;, il conviendrait de retenir une conception de sinc&eacute;rit&eacute;, de bonne foi, des propos d&rsquo;un homme politique. La v&eacute;rit&eacute; d&rsquo;un homme politique serait ainsi davantage sa v&eacute;rit&eacute;, sa mani&egrave;re de pr&eacute;senter les choses telles qu&rsquo;elles lui apparaissent. Elle demeure par essence contingente et son existence absolue laisse songeur. En effet, en d&eacute;mocratie, la v&eacute;rit&eacute; repose sur un discours l&eacute;gitimant des actions pass&eacute;es afin de justifier celles &agrave; venir.</p>
<p>N&eacute;anmoins, lorsque l&rsquo;homme politique doit expliquer aux citoyens les maux auxquels ils sont confront&eacute;s, Bernard Accoyer sugg&egrave;re de mani&egrave;re judicieuse une d&eacute;marche de v&eacute;rit&eacute;. En effet, au regard de son exp&eacute;rience personnelle &ldquo;il existe un parall&egrave;le entre la d&eacute;marche du m&eacute;decin et celle de l&rsquo;homme politique (&hellip;) dans les deux cas, la v&eacute;rit&eacute; est non seulement la premi&egrave;re &eacute;tape vers le respect, mais &eacute;galement la premi&egrave;re &eacute;tape vers l&rsquo;efficacit&eacute;. Au fond, dire la v&eacute;rit&eacute;, cela revient &agrave; aller droit au but, &agrave; gagner du temps et surtout &agrave; raisonner &agrave; partir du r&eacute;el et non &agrave; partir de repr&eacute;sentations, de fantasmes ou d&rsquo;id&eacute;ologies&rdquo;. <sup>1</sup> Quand on est m&eacute;decin chaque mot compte, ass&egrave;ne-t-il, fort de trente ans de pratique. Et les termes techniques n&eacute;cessitent d&rsquo;&ecirc;tre utilis&eacute;s tant &agrave; l&rsquo;&eacute;gard du patient que du citoyen. Une premi&egrave;re v&eacute;rit&eacute;, donc, celle de la pr&eacute;cision.</p>
<p>L&rsquo;introduction d&rsquo; &rdquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&eacute;rit&eacute;&rdquo;, aurait ainsi m&eacute;rit&eacute; de longs d&eacute;veloppements sur ce concept un peu r&eacute;ducteur, ce bon mot accrocheur de la part d&rsquo;un homme qui pr&eacute;tend ne pas les aimer. Or, Monsieur Accoyer estimait, lors de ses v&oelig;ux &agrave; la presse et &agrave; propos des &eacute;ch&eacute;ances de 2012, que, &quot;si nous ratons ce rendez-vous de la responsabilit&eacute; et du courage, les cons&eacute;quences &eacute;conomiques et sociales pourraient &ecirc;tre comparables &agrave; celles provoqu&eacute;es par une guerre&quot;.</p>
<p>D&egrave;s lors, il convient de solliciter ici l&rsquo;analyse d&rsquo;Hannah Arendt selon laquelle, &ldquo;il n'a jamais fait de doute pour personne que la v&eacute;rit&eacute; et la politique sont en assez mauvais termes, et nul, autant que je sache, n'a jamais compt&eacute; la bonne foi au nombre des vertus politiques&rdquo;. <sup>2</sup></p>
<p><strong>Un regard lucide sur le pass&eacute;</strong></p>
<p>Avant de proposer son diagnostic dans la deuxi&egrave;me partie de &ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&eacute;rit&eacute; ?&rdquo;, Bernard Accoyer revient sur son pass&eacute;, sur la gen&egrave;se de son parcours tant humain, que professionnel et politique.</p>
<p>N&eacute; en Lyon, Bernard Accoyer est m&eacute;decin oto-rhino-laryngologiste. Il entre en politique en 1989 en devenant maire d&rsquo;Annecy-le-Vieux o&ugrave;, depuis lors, il est r&eacute;&eacute;lu sans interruption. D&eacute;put&eacute; de la Haute-Savoie depuis mars 1993, il est &eacute;galement pr&eacute;sident de l&rsquo;Assembl&eacute;e nationale depuis juin 2007. La premi&egrave;re partie de son ouvrage retrace ainsi ses moment cl&eacute;s, celui d&rsquo;un praticien venu tardivement &agrave; la politique. Puis, dans un second temps, l&rsquo;actuel homme politique marqu&eacute; UMP prescrit certains rem&egrave;des, guid&eacute;s par une &eacute;cole de pens&eacute;e r&eacute;duisant malheureusement le discours de v&eacute;rit&eacute; &agrave; un propos d&rsquo;opinion.</p>
<p>En r&eacute;alit&eacute; la v&eacute;rit&eacute; de &ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&eacute;rit&eacute; ?&rdquo;, c&rsquo;est &agrave; dire la bonne foi de Accoyer, ce qui le diff&eacute;rencie des autres, c&rsquo;est surtout entre les lignes qu&rsquo;elle se d&eacute;voile et se r&eacute;v&egrave;le, dans les interrogations simples, n&eacute;cessaires et utiles. <br />
Ainsi, au creux des phrases et des chapitres affleurent des r&eacute;flexions particuli&egrave;rement pertinentes. A cet &eacute;gard, Bernard Accoyer pose la rare question du rapport entre politique et bonheur. &ldquo;A la question, la politique rend-elle heureux, je r&eacute;pondrais &ldquo;non&rdquo; : elle donne des satisfactions, qui sont des satisfactions narcissiques et de pouvoir. C&rsquo;est un peu maigre comme bilan, mais telle est la r&eacute;alit&eacute;. La politique est &agrave; l&rsquo;image des hommes, ambivalente, passionnelle et cynique, &eacute;go&iuml;ste et g&eacute;n&eacute;reuse&rdquo;. <sup>3</sup> Ces r&eacute;flexions distill&eacute;es dans le corps du livre mettent alors &agrave; mal le v&oelig;u formul&eacute; de ne pas proposer un testament politique. Le bilan est l&agrave;. Celui des &eacute;motions, avec la premi&egrave;re s&eacute;ance de l&rsquo;Assembl&eacute;e nationale. Celui des hommes et femmes politiques rencontr&eacute;s, de son mentor, &agrave; Alain Jupp&eacute;, Jean-Fran&ccedil;ois Copp&eacute;, ou encore Laurent Fabius. Celui des &eacute;pisodes majeurs de sa vie au service de la collectivit&eacute;. Et enfin celui de son bilan personnel.</p>
<p>L&rsquo;analyse op&eacute;r&eacute;e de la dissolution de 1993 comme la cons&eacute;quence d&rsquo;un double mensonge (sur les raisons m&ecirc;mes de cette d&eacute;cision et sur les promesses de campagne, impossibles &agrave; tenir en deux ans seulement) permet de dresser un portrait peu flatteur de Dominique de Villepin, compl&eacute;t&eacute; par l&rsquo;&eacute;pisode du CPE, une &ldquo;histoire de pieds nickel&eacute;s&rdquo; selon Bernard Accoyer.</p>
<p>Ce dernier relate un combat d&eacute;sormais moins connu, mais r&eacute;v&eacute;lateur des d&eacute;rives de notre d&eacute;mocratie : celui de la lutte contre la psychoth&eacute;rapie pratiqu&eacute;e sans dipl&ocirc;me. Cette lutte, d&eacute;but&eacute;e &agrave; l&rsquo;automne 1999, r&eacute;v&egrave;le le poids des lobbies, celui de la m&eacute;diatisation, ainsi que les effets n&eacute;fastes qui y sont li&eacute;s. Onze ann&eacute;es auront ainsi &eacute;t&eacute; n&eacute;cessaires &agrave; l&rsquo;auteur pour imposer la ma&icirc;trise de connaissances en psychologies pour &ecirc;tre psychoth&eacute;rapeute.</p>
<p><strong>Des &ldquo;d&eacute;put&eacute;s &agrave; deux vitesses&rdquo; face &agrave; la d&eacute;fense d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;ts cat&eacute;goriels</strong></p>
<p>A cet &eacute;gard, la distinction choquante entre d&eacute;put&eacute;s se r&eacute;v&egrave;le malheureusement exacte. Ainsi, selon l&rsquo;auteur d&rsquo;&rdquo;Un homme politique peut-il dire la v&eacute;rit&eacute; ?&rdquo;, il existerait des &ldquo; d&eacute;put&eacute;s &agrave; deux vitesses, c&rsquo;est-&agrave;-dire ceux qui, en raison de leur exp&eacute;rience, peuvent compter sur un solide r&eacute;seau de soutiens et d&rsquo;amis, et puis les autres, qui se heurtent, bien souvent, &agrave; un mur de dissimulation, d&rsquo;indiff&eacute;rence polie, voire d&rsquo;arrogance. La l&eacute;gitimit&eacute; d&eacute;mocratique, dont le d&eacute;put&eacute; est le d&eacute;positaire, est encore trop souvent paralys&eacute;e, voire concurrenc&eacute;e par d&rsquo;autres pouvoirs, habilement dissimul&eacute;s sous  les velours de la R&eacute;publique, laissant trop souvent l&rsquo;impression de la d&eacute;fense d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;ts cat&eacute;goriels&rdquo;. <sup>4</sup> Triste constat d&rsquo;un pr&eacute;sident d&rsquo;une chambre qu&rsquo;il sait &ecirc;tre le lieu de tous les conflits d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;ts, qu&rsquo;ils soient le fait de lobbys institutionnels, professionnels (avocats, m&eacute;decins, enseignants) ou encore de cercles d&rsquo;influence (ENA, Eglise, franc-ma&ccedil;onnerie). Afin de rationnaliser ce qui ne peut l&rsquo;&ecirc;tre, pendant son mandat, Bernard Accoyer a op&eacute;r&eacute; une &ldquo;institutionnalisation des lobbys&rdquo;. Ainsi, les lobbys dits institutionnels peuvent agir librement depuis octobre 2009 &agrave; la condition expresse de le faire en pleine lumi&egrave;re et de respecter un code de bonne conduite dont le manquement provoque de nombreuses sanctions allant jusqu'&agrave; l'exclusion d&eacute;finitive de l'Assembl&eacute;e nationale. <br />
Par ailleurs, un d&eacute;ontologue agit d&eacute;sormais dans l&rsquo;h&eacute;micycle, en v&eacute;ritable m&eacute;decin du conflit d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t. Son r&ocirc;le est avant tout pr&eacute;ventif. Pour tous cadeaux d&eacute;passant une certaine valeur et tous voyages offerts, une notification doit obligatoirement lui &ecirc;tre faite. Si un d&eacute;put&eacute; refuse de se conformer &agrave; cette proc&eacute;dure, le d&eacute;ontologue porte alors l&rsquo;affaire au Bureau de l'Assembl&eacute;e nationale qui peut, &agrave; son tour, saisir le procureur de la R&eacute;publique. Le choix d&rsquo;un d&eacute;ontologue plut&ocirc;t que d&rsquo;une commission appara&icirc;t a priori assez judicieux, afin d&rsquo;&eacute;viter de donner impression d'un &ldquo;arrangement entre amis&rdquo;.</p>
<p><strong>Le co&ucirc;t de la d&eacute;mocratie parlementaire selon son premier acteur</strong></p>
<p>Pr&eacute;sident au quotidien de 1250 fonctionnaires pour un budget annuel de 560 millions d&rsquo;euros, Bernard Accoyer pose l&rsquo;int&eacute;ressante question du co&ucirc;t de la d&eacute;mocratie parlementaire <br />
pour l'&Eacute;tat. Ce co&ucirc;t s&rsquo;&eacute;l&egrave;verait &agrave; pr&egrave;s d'un million d&rsquo;euros par an et par parlementaire, soit environ 900 millions d'euros annuels. L&rsquo;auteur souligne les co&ucirc;ts li&eacute;s &agrave; l&rsquo;augmentation du nombre de d&eacute;put&eacute;s par Fran&ccedil;ois Mitterand en 1986, sans n&eacute;anmoins s&rsquo;int&eacute;resser &agrave; sa n&eacute;cessit&eacute; d&eacute;mocratique. Il &eacute;voque &eacute;galement le probl&egrave;me du nombre d'&eacute;lus locaux, que la r&eacute;forme territoriale devrait faire diminuer d'environ 40% (d&eacute;partementaux et r&eacute;gionaux, soit 2200 de moins). <br />
Les indemnit&eacute;s d'un d&eacute;put&eacute; sont enfin pass&eacute;es au crible du premier d&rsquo;entre eux. Leur indemnit&eacute; principale s&rsquo;&eacute;l&egrave;ve &agrave; 5.600 euros nets mensuels, cumul&eacute;e &agrave; une indemnit&eacute; repr&eacute;sentative de frais de mandat (IRFM) d'un montant sensiblement &eacute;gal &agrave; l'indemnit&eacute; parlementaire. Par ailleurs, il b&eacute;n&eacute;ficie d'une enveloppe de 8.000 euros, g&eacute;r&eacute;e directement par l'Assembl&eacute;e nationale &agrave; laquelle les d&eacute;put&eacute;s n'ont pas directement acc&egrave;s et qui sert &agrave; verser le salaire des assistants parlementaires. Bernard Accoyer justifie ces indemnit&eacute;s, sans revenir sur la r&eacute;cente proposition de diminution, par plusieurs arguments plus ou moins pertinents. Ainsi, elles seraient dans la moyenne europ&eacute;enne, et justifi&eacute;es tant par le rythme de travail, qu&rsquo;en raison de la pr&eacute;carit&eacute; du mandat alors que beaucoup de d&eacute;put&eacute;s ont arr&ecirc;t&eacute; d&rsquo;exercer leur profession. Enfin, l&rsquo;aspect psychologique par rapport aux s&eacute;nateurs joue dans l&rsquo;appr&eacute;ciation critique de ces indemnit&eacute;s, car les d&eacute;put&eacute;s sont directement &eacute;lus par les Fran&ccedil;ais, permettant alors une comparaison plus ais&eacute;e. <sup>5</sup></p>
<p><strong>Une analyse &eacute;tonnante de la r&eacute;forme constitutionnelle de 2008</strong></p>
<p>Bernard Accoyer livre &eacute;galement son analyse de la r&eacute;forme constitutionnelle de 2008 et d&rsquo;un nouveau parlementarisme rationnalis&eacute;. Le rappel historique de l&rsquo;ancienne impossibilit&eacute; pour le Pr&eacute;sident de la R&eacute;publique de s'exprimer devant les parlementaires, en raison d&rsquo;une restriction introduite par les monarchistes contre Adolphe Tiers, alors chef de l'ex&eacute;cutif et orateur convaincant, cl&ocirc;t la parenth&egrave;se de l&rsquo;anecdote pour s&rsquo;ouvrir sur les r&eacute;formes essentielles. Ainsi, dans &ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&eacute;rit&eacute; ?&rdquo;, Bernard Accoyer analyse l&rsquo;article 61-1 nouveau de la Constitution, socle de la Question prioritaire de constitutionnalit&eacute;, propos&eacute; par Jean-Louis Debr&eacute; au Comit&eacute; Balladur, comme une &ldquo;guerre larv&eacute;e entre juridictions, aliment&eacute;e notamment par la Cour de cassation&rdquo;. <sup>6</sup><br />
L&rsquo;&eacute;tonnement suscit&eacute; continue lorsque le lecteur poursuit sur : &ldquo;ensuite ces annulations &agrave; r&eacute;p&eacute;tition surchargent l'ordre du jour des assembl&eacute;es en les contraignant &agrave; re-l&eacute;gif&eacute;rer sur des sujets anciens comme la garde &agrave; vue, parfois sous la dict&eacute;e des juges...&rdquo;. Il est &agrave; croire que les sujets concernant les droits bafou&eacute;s de milliers de citoyens ne devraient gu&egrave;re int&eacute;resser le l&eacute;gislateur, oblig&eacute; de &ldquo;re-l&eacute;gif&eacute;rer sur un sujet ancien&rdquo;. On en viendrait presque &agrave; esp&eacute;rer que le pr&eacute;sident de l&rsquo;Assembl&eacute;e nationale n&rsquo;ait ni &eacute;crit ni lu ces lignes. <br />
Certes, la question de l'ins&eacute;curit&eacute; juridique, celle de l&rsquo;&eacute;quilibre entre droits individuels et int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral, sous la pressions d'individus et de lobbies communautaires, se posent. Mais si les QPC en mati&egrave;re fiscale &ldquo;font les d&eacute;lices des avocats fiscalistes et des innombrables conseillers fiscaux pour d&eacute;manteler la fiscalit&eacute; nationale&rdquo;, il n&rsquo;en va certainement pas ainsi de toutes les questions ayant pass&eacute; le filtre de la Cour de cassation ou du Conseil d&rsquo;Etat.</p>
<p>La deuxi&egrave;me partie d&rsquo; &ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&eacute;rit&eacute; ?&rdquo; suscite moins d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t hormis sur deux sujets : celui de la place des experts  et celui de la sous-traitance.</p>
<p><strong>Les experts face &agrave; la d&eacute;mocratie <sup>7</sup></strong></p>
<p>L&rsquo;utopie du risque z&eacute;ro est battue en br&egrave;che par l&rsquo;ancien m&eacute;decin ORL. Celui-ci soutient &eacute;galement que le principe de pr&eacute;caution, introduit par la Charte de l&rsquo;environnement de 2005, est une aberration. Au-del&agrave;, se pose notamment la question de la place des experts, dans cette &ldquo;soci&eacute;t&eacute; de peurs dans laquelle nous vivons&rdquo;. C&rsquo;est &agrave; juste titre que Bernard Accoyer souligne que &ldquo;la v&eacute;rit&eacute; scientifique qui se fonde normalement sur le doute et la nuance se r&eacute;sume bien souvent &agrave; des slogans simplistes qui tournent en boucle sur les plateaux de t&eacute;l&eacute;vision ou sur Internet. De fa&ccedil;on paradoxale c'est &agrave; l'heure o&ugrave; la science fait le plus de progr&egrave;s que le d&eacute;bat scientifique &agrave; destination du grand public est la plus pauvre&rdquo;.</p>
<p>Enfin, le pr&eacute;sident de l&rsquo;Assembl&eacute;e nationale d&eacute;veloppe la n&eacute;cessit&eacute; de la sous-traitance du service public afin de ne conserver des fonctionnaires que pour les missions r&eacute;galiennes <sup>8</sup>. Selon lui, &ldquo;la sous-traitance pr&eacute;senterait un double avantage : r&eacute;aliser d'importantes &eacute;conomies de fonctionnement, mais &eacute;galement de g&eacute;n&eacute;rer des recettes suppl&eacute;mentaires gr&acirc;ce aux taxes qu'acquitte le secteur priv&eacute;. Dans mon esprit, les missions de sous-traitance doivent aller le plus loin possible&rdquo;. Ce discours fond&eacute; sur un retour &agrave; un Etat minimal appara&icirc;t particuli&egrave;rement r&eacute;ducteur et simpliste. Les &eacute;conomies soi-disant r&eacute;alis&eacute;es gr&acirc;ce &agrave; la sous-traitance tiennent en une &eacute;quation qui n&rsquo;en a que le nom. Afin d&rsquo;&eacute;tayer ses propos, on attendait une d&eacute;monstration plus convaincante. Mais comme en m&eacute;decine, chaque praticien a sa sp&eacute;cialit&eacute; et ne devrait pas pr&eacute;tendre op&eacute;rer dans un autre champ de comp&eacute;tence que le sien, ni m&ecirc;me proposer un diagnostic.</p>
<p>Le d&eacute;veloppement final sur la vision du projet du parti socialiste par Bernard Accoyer laisse une fois encore songeur, mais peut se justifier par l&rsquo;approche de la grippe &eacute;lectorale. N&eacute;anmoins, on per&ccedil;oit mal, en d&eacute;finitive, la pertinence de l&rsquo;ouvrage. Son titre est provocateur, accrocheur, et appelait un d&eacute;veloppement plus court, plus dense et plus percutent. Qu&rsquo;est ce qu&rsquo; &ldquo;Un homme politique peut-il dire toute la v&eacute;rit&eacute; ?&rdquo; apporte de plus que les autres ? Un t&eacute;moignage int&eacute;ressant, celui du pr&eacute;sident de l&rsquo;Assembl&eacute;e nationale, mais en r&eacute;alit&eacute; pas tellement plus. Il lui aurait fallu le courage de son audace..</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - p22<br />2 - H. Arendt, &quot; V&eacute;rit&eacute; et politique &quot;, La crise de la culture, Gallimard, Folio/essais, 1972, Paris, p. 289<br />3 - p.72<br />4 - p51-52<br />5 - p.117 et suivantes<br />6 - p. 157 et suivantes<br />7 - p.194 et suivantes<br />8 - pages 223 et suivantes<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Le continent biographique</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5468-le_continent_biographique.htm</link>
         <description> &amp;ldquo;Contre  Contre Sainte-Beuve &amp;rdquo; : tel pourrait &#234;tre le sous-titre du livre que Jos&#233;-Luis Diaz consacre &#224; l&amp;rsquo;histoire des pratiques biographiques. Non que l&amp;rsquo;auteur cherche &#224; r&#233;futer les th&#232;ses de Proust : il se place plut&#244;t dans la perspective d&amp;rsquo;une arch&#233;ologie des discours qui le conduit &#224; comprendre les conditions dans lesquelles le paradigme biographique, lui-m&#234;me complexe et parfois contradictoire, s&amp;rsquo;est impos&#233; &#224; l&amp;rsquo;&#226;ge romantique, avant d&amp;rsquo;&#234;tre contest&#233; &#224; partir de la seconde moiti&#233; du XIXe si&#232;cle, surtout dans les sph&#232;res de la haute litt&#233;rature. Ce faisant, les diff&#233;rentes formes d&amp;rsquo;antibiographisme (dont  Contre Sainte-Beuve  constitue l&amp;rsquo;un des exemples les plus connus) et les diverses proclamations de la &amp;ldquo;mort de l&amp;rsquo;auteur&amp;rdquo; intervenues depuis les ann&#233;es 1950 sont replac&#233;es dans leur contexte de production, qui ne semble plus tout &#224; fait d&amp;rsquo;actualit&#233; aujourd&amp;rsquo;hui. L&amp;rsquo;objectif de Jos&#233;-Luis Diaz n&amp;rsquo;est donc pas de prendre position pour ou contre le biographique, mais d&amp;rsquo;&#233;tudier son histoire, envisag&#233;e dans ses rapports avec celle de la critique, mais aussi, de mani&#232;re plus g&#233;n&#233;rale, avec celle des conceptions de la litt&#233;rature. &#13;&#10; Disons-le tout de suite, le pari est tenu. Le livre montre bien la mont&#233;e en puissance de l&amp;rsquo;explication biographique au cours du XVIIIe si&#232;cle. Au &amp;ldquo;moi ha&#239;ssable&amp;rdquo; de Pascal et aux &#233;loges de Fontenelle, qui &#233;taient avant tout des exercices de style brillants, succ&#232;de d&#232;s le d&#233;but du Si&#232;cle des Lumi&#232;res un relatif int&#233;r&#234;t pour la personne humaine se cachant derri&#232;re l&amp;rsquo;&#233;crivain, m&#234;me si les philosophes ont le souci de ne pas flatter l&amp;rsquo;orgueil ou le narcissisme des auteurs, ce qui les conduit &#224; se m&#233;fier des d&#233;voilements trop intimes. Il faut attendre la seconde moiti&#233; du si&#232;cle et l&amp;rsquo;&#233;poque du &amp;ldquo;sacre de l&amp;rsquo;&#233;crivain&amp;rdquo; pour que l&amp;rsquo;&#233;criture biographique soit davantage valoris&#233;e : il s&amp;rsquo;agit alors de montrer que l&amp;rsquo;&#233;crivain est un grand homme &#224; sa mani&#232;re et que son existence m&#233;rite d&amp;rsquo;&#234;tre racont&#233;e au m&#234;me titre que celle des princes ou des rois. N&#233;anmoins, cette &#233;volution se traduit encore souvent par des &#233;loges fig&#233;s, o&#249; les fleurs de rh&#233;torique comptent plus que l&amp;rsquo;enqu&#234;te biographique proprement dite, m&#234;me si, &#224; partir de 1770 environ, on commence de plus en plus &#224; rechercher &amp;ldquo;l&amp;rsquo;homme derri&#232;re l&amp;rsquo;auteur&amp;rdquo;. &#13;&#10; C&amp;rsquo;est au XIXe si&#232;cle que les choses changent vraiment. Logiquement, Jos&#233;-Luis Diaz consacre &#224; cette p&#233;riode la plus grande partie de son livre. Si le romantisme accorde au biographique une place de premier plan, c&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;il repose sur un id&#233;al de &amp;ldquo;liaison intime&amp;rdquo; 1  entre la vie et l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre. La litt&#233;rature devient une &amp;ldquo;aventure existentielle&amp;rdquo; 2  et la vie du po&#232;te est parfois pr&#233;sent&#233;e comme son &amp;oelig;uvre majeure, selon un mod&#232;le appliqu&#233; &#224; Byron notamment. Du point de vue de la critique, par ailleurs, l&amp;rsquo;explication biographique repr&#233;sente une v&#233;ritable lib&#233;ration, &#224; une &#233;poque o&#249; &amp;ldquo;la lecture rh&#233;torique et normative des textes avait encore force de loi&amp;rdquo; 2 . Malgr&#233; cela, il existe &#233;galement des formes d&amp;rsquo;antibiographisme &#224; l&amp;rsquo;&#226;ge romantique, que l&amp;rsquo;on trouve non seulement chez les tenants du classicisme, mais aussi chez les &#233;crivains romantiques eux-m&#234;mes, qui ne supportent pas toujours que les biographes aillent fouiller (pour ne pas dire souiller) le moindre recoin de la vie des po&#232;tes. C&amp;rsquo;est ce qui explique que les biographies &#233;crites par Hugo ou Lamartine soient avant tout des hagiographies pr&#233;sentant une vision mythifi&#233;e des artistes ou des cr&#233;ateurs qu&amp;rsquo;elles &#233;voquent. &#13;&#10; Vers 1830, le biographique occupe donc une place paradoxale et attend encore son h&#233;raut... Enfin Sainte-Beuve vint ! Jos&#233;-Luis Diaz lui consacre de longs d&#233;veloppements et montre comment sa conception de l&amp;rsquo;&#233;criture biographique n&amp;rsquo;a cess&#233; d&amp;rsquo;&#233;voluer. D&amp;rsquo;abord influenc&#233; par les doctrinaires, qui cherchent &#224; expliquer les donn&#233;es biographiques en fonction du contexte historique et social, Sainte-Beuve d&#233;veloppe ensuite une mani&#232;re beaucoup plus personnelle. Attentif aux anecdotes, son objectif est cependant moins de raconter chaque existence dans le d&#233;tail que de &amp;ldquo;faire &amp;oelig;uvre&amp;rdquo; 4  et d&amp;rsquo;aller &#224; l&amp;rsquo;essentiel, autrement dit de r&#233;v&#233;ler la physionomie ou le caract&#232;re de ceux qu&amp;rsquo;il portraitise. Vers la fin de sa vie, enfin, il se rapproche du naturalisme et du positivisme. &#13;&#10; L&amp;rsquo;importance de Sainte-Beuve dans le champ de la critique est confirm&#233;e par le nombre de ses h&#233;ritiers, mais &#233;galement de ceux qui s&amp;rsquo;opposent &#224; lui. Taine, par exemple, prolonge sa m&#233;thode tout en l&amp;rsquo;infl&#233;chissant vers une approche nettement plus sociologique, fond&#233;e sur la fameuse trilogie de la race, du milieu et du moment. Les Goncourt, de leur c&#244;t&#233;, recherchent r&#233;guli&#232;rement des documents autographes pour les exploiter ensuite dans leurs &#233;crits. L&amp;rsquo;universit&#233;, la presse et l&amp;rsquo;&#233;dition &#224; gros tirage, surtout &#224; partir de la seconde moiti&#233; du XIXe si&#232;cle, sont friandes d&amp;rsquo;explications biographiques, avec plus ou moins de rigueur. En revanche, les &amp;ldquo;hautes sph&#232;res&amp;rdquo; de la litt&#233;rature (Flaubert, Mallarm&#233;) revendiquent une impersonnalit&#233; de l&amp;rsquo;art qui peut s&amp;rsquo;interpr&#233;ter comme le r&#233;sultat d&amp;rsquo;une volont&#233; de distinction. Au XXe si&#232;cle, &#224; la suite de Proust, de Blanchot et de Barthes, le rejet de la critique biographique s&amp;rsquo;accentue. Au sein de l&amp;rsquo;universit&#233;, &#224; partir des ann&#233;es 1950, elle est de plus en plus combattue, mais depuis une dizaine ou une quinzaine d&amp;rsquo;ann&#233;es environ, elle commence peu &#224; peu &#224; &#234;tre r&#233;habilit&#233;e. En revanche, aupr&#232;s du grand public, l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t pour le biographique ne s&amp;rsquo;est jamais d&#233;menti. &#13;&#10; Le livre de Jos&#233;-Luis Diaz fournit un panorama de la question &#224; la fois riche, clair et pr&#233;cis. L&amp;rsquo;un de ses principaux m&#233;rites est de ne pas r&#233;duire les p&#233;riodes qu&amp;rsquo;il d&#233;crit &#224; une tendance dominante ou &#224; un paradigme unique. Au contraire,  L&amp;rsquo;Homme et l&amp;rsquo;&amp;OElig;uvre  reste constamment attentif aux tensions, aux contradictions et aux d&#233;bats qui structurent le champ litt&#233;raire. Bien s&#251;r, quelques reproches peuvent lui &#234;tre adress&#233;s, ce qui est in&#233;vitable face &#224; un sujet d&amp;rsquo;une telle ampleur. La partie consacr&#233;e &#224; l&amp;rsquo;&#226;ge classique est un peu rapide. Le XXe si&#232;cle, pourtant si riche, n&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;esquiss&#233; (mais l&amp;rsquo;auteur s&amp;rsquo;en explique en &#233;crivant que sa recherche &amp;ldquo;s&amp;rsquo;interrompt provisoirement&amp;rdquo;). Une perspective comparatiste (&#233;bauch&#233;e en ce qui concerne le tournant des XVIIIe et XIXe si&#232;cles) aurait pu enrichir la r&#233;flexion en pr&#233;sentant la situation du biographique dans d&amp;rsquo;autres pays europ&#233;ens. Enfin, l&amp;rsquo;absence de bibliographie laisse le lecteur sur sa faim. Jos&#233;-Luis Diaz se justifie dans une note en expliquant qu&amp;rsquo;il ne souhaitait pas alourdir son ouvrage d&amp;rsquo;une &amp;ldquo;kyrielle bibliographique&amp;rdquo;. C&amp;rsquo;est dommage : cette &#233;tude aurait pu &#234;tre l&amp;rsquo;occasion de faire un &#233;tat des lieux de la question, qui n&amp;rsquo;aurait probablement pas &#233;t&#233; superflu. &#13;&#10; Malgr&#233; ces quelques regrets, on ne peut que souligner l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t de l&amp;rsquo;ouvrage, qui privil&#233;gie une approche diachronique et synth&#233;tique sans jamais perdre de vue la sp&#233;cificit&#233; des auteurs comment&#233;s, ni celle des diff&#233;rentes strates constituant le champ litt&#233;raire. Tout le contraire, en somme, des consid&#233;rations d&#233;contextualis&#233;es sur la litt&#233;rarit&#233; et la po&#233;ticit&#233; des &amp;oelig;uvres, envisag&#233;es comme des propri&#233;t&#233;s essentielles ou intrins&#232;ques, que l&amp;rsquo;on entend souvent dans nos universit&#233;s.. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  &#192; lire aussi :  &#13;&#10;  Qu'est-ce qu'une bonne biographie , par Ainhoa Jean &#13;&#10;  La biographie, une&#160; valeur de moins en moins s&#251;re , par Pierre Testard   Notes :  1 - p. 104 2 - p. 110 3 - p. 110 4 - p. 160 </description>
         <pubDate>02/08/12 09:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5468-le_continent_biographique.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>&ldquo;Contre <em>Contre Sainte-Beuve</em>&rdquo; : tel pourrait &ecirc;tre le sous-titre du livre que Jos&eacute;-Luis Diaz consacre &agrave; l&rsquo;histoire des pratiques biographiques. Non que l&rsquo;auteur cherche &agrave; r&eacute;futer les th&egrave;ses de Proust : il se place plut&ocirc;t dans la perspective d&rsquo;une arch&eacute;ologie des discours qui le conduit &agrave; comprendre les conditions dans lesquelles le paradigme biographique, lui-m&ecirc;me complexe et parfois contradictoire, s&rsquo;est impos&eacute; &agrave; l&rsquo;&acirc;ge romantique, avant d&rsquo;&ecirc;tre contest&eacute; &agrave; partir de la seconde moiti&eacute; du XIXe si&egrave;cle, surtout dans les sph&egrave;res de la haute litt&eacute;rature. Ce faisant, les diff&eacute;rentes formes d&rsquo;antibiographisme (dont <em>Contre Sainte-Beuve</em> constitue l&rsquo;un des exemples les plus connus) et les diverses proclamations de la &ldquo;mort de l&rsquo;auteur&rdquo; intervenues depuis les ann&eacute;es 1950 sont replac&eacute;es dans leur contexte de production, qui ne semble plus tout &agrave; fait d&rsquo;actualit&eacute; aujourd&rsquo;hui. L&rsquo;objectif de Jos&eacute;-Luis Diaz n&rsquo;est donc pas de prendre position pour ou contre le biographique, mais d&rsquo;&eacute;tudier son histoire, envisag&eacute;e dans ses rapports avec celle de la critique, mais aussi, de mani&egrave;re plus g&eacute;n&eacute;rale, avec celle des conceptions de la litt&eacute;rature.</p>
<p>Disons-le tout de suite, le pari est tenu. Le livre montre bien la mont&eacute;e en puissance de l&rsquo;explication biographique au cours du XVIIIe si&egrave;cle. Au &ldquo;moi ha&iuml;ssable&rdquo; de Pascal et aux &eacute;loges de Fontenelle, qui &eacute;taient avant tout des exercices de style brillants, succ&egrave;de d&egrave;s le d&eacute;but du Si&egrave;cle des Lumi&egrave;res un relatif int&eacute;r&ecirc;t pour la personne humaine se cachant derri&egrave;re l&rsquo;&eacute;crivain, m&ecirc;me si les philosophes ont le souci de ne pas flatter l&rsquo;orgueil ou le narcissisme des auteurs, ce qui les conduit &agrave; se m&eacute;fier des d&eacute;voilements trop intimes. Il faut attendre la seconde moiti&eacute; du si&egrave;cle et l&rsquo;&eacute;poque du &ldquo;sacre de l&rsquo;&eacute;crivain&rdquo; pour que l&rsquo;&eacute;criture biographique soit davantage valoris&eacute;e : il s&rsquo;agit alors de montrer que l&rsquo;&eacute;crivain est un grand homme &agrave; sa mani&egrave;re et que son existence m&eacute;rite d&rsquo;&ecirc;tre racont&eacute;e au m&ecirc;me titre que celle des princes ou des rois. N&eacute;anmoins, cette &eacute;volution se traduit encore souvent par des &eacute;loges fig&eacute;s, o&ugrave; les fleurs de rh&eacute;torique comptent plus que l&rsquo;enqu&ecirc;te biographique proprement dite, m&ecirc;me si, &agrave; partir de 1770 environ, on commence de plus en plus &agrave; rechercher &ldquo;l&rsquo;homme derri&egrave;re l&rsquo;auteur&rdquo;.</p>
<p>C&rsquo;est au XIXe si&egrave;cle que les choses changent vraiment. Logiquement, Jos&eacute;-Luis Diaz consacre &agrave; cette p&eacute;riode la plus grande partie de son livre. Si le romantisme accorde au biographique une place de premier plan, c&rsquo;est qu&rsquo;il repose sur un id&eacute;al de &ldquo;liaison intime&rdquo;<sup>1</sup> entre la vie et l&rsquo;&oelig;uvre. La litt&eacute;rature devient une &ldquo;aventure existentielle&rdquo;<sup>2</sup> et la vie du po&egrave;te est parfois pr&eacute;sent&eacute;e comme son &oelig;uvre majeure, selon un mod&egrave;le appliqu&eacute; &agrave; Byron notamment. Du point de vue de la critique, par ailleurs, l&rsquo;explication biographique repr&eacute;sente une v&eacute;ritable lib&eacute;ration, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; &ldquo;la lecture rh&eacute;torique et normative des textes avait encore force de loi&rdquo;<sup>2</sup>. Malgr&eacute; cela, il existe &eacute;galement des formes d&rsquo;antibiographisme &agrave; l&rsquo;&acirc;ge romantique, que l&rsquo;on trouve non seulement chez les tenants du classicisme, mais aussi chez les &eacute;crivains romantiques eux-m&ecirc;mes, qui ne supportent pas toujours que les biographes aillent fouiller (pour ne pas dire souiller) le moindre recoin de la vie des po&egrave;tes. C&rsquo;est ce qui explique que les biographies &eacute;crites par Hugo ou Lamartine soient avant tout des hagiographies pr&eacute;sentant une vision mythifi&eacute;e des artistes ou des cr&eacute;ateurs qu&rsquo;elles &eacute;voquent.</p>
<p>Vers 1830, le biographique occupe donc une place paradoxale et attend encore son h&eacute;raut... Enfin Sainte-Beuve vint ! Jos&eacute;-Luis Diaz lui consacre de longs d&eacute;veloppements et montre comment sa conception de l&rsquo;&eacute;criture biographique n&rsquo;a cess&eacute; d&rsquo;&eacute;voluer. D&rsquo;abord influenc&eacute; par les doctrinaires, qui cherchent &agrave; expliquer les donn&eacute;es biographiques en fonction du contexte historique et social, Sainte-Beuve d&eacute;veloppe ensuite une mani&egrave;re beaucoup plus personnelle. Attentif aux anecdotes, son objectif est cependant moins de raconter chaque existence dans le d&eacute;tail que de &ldquo;faire &oelig;uvre&rdquo;<sup>4</sup> et d&rsquo;aller &agrave; l&rsquo;essentiel, autrement dit de r&eacute;v&eacute;ler la physionomie ou le caract&egrave;re de ceux qu&rsquo;il portraitise. Vers la fin de sa vie, enfin, il se rapproche du naturalisme et du positivisme.</p>
<p>L&rsquo;importance de Sainte-Beuve dans le champ de la critique est confirm&eacute;e par le nombre de ses h&eacute;ritiers, mais &eacute;galement de ceux qui s&rsquo;opposent &agrave; lui. Taine, par exemple, prolonge sa m&eacute;thode tout en l&rsquo;infl&eacute;chissant vers une approche nettement plus sociologique, fond&eacute;e sur la fameuse trilogie de la race, du milieu et du moment. Les Goncourt, de leur c&ocirc;t&eacute;, recherchent r&eacute;guli&egrave;rement des documents autographes pour les exploiter ensuite dans leurs &eacute;crits. L&rsquo;universit&eacute;, la presse et l&rsquo;&eacute;dition &agrave; gros tirage, surtout &agrave; partir de la seconde moiti&eacute; du XIXe si&egrave;cle, sont friandes d&rsquo;explications biographiques, avec plus ou moins de rigueur. En revanche, les &ldquo;hautes sph&egrave;res&rdquo; de la litt&eacute;rature (Flaubert, Mallarm&eacute;) revendiquent une impersonnalit&eacute; de l&rsquo;art qui peut s&rsquo;interpr&eacute;ter comme le r&eacute;sultat d&rsquo;une volont&eacute; de distinction. Au XXe si&egrave;cle, &agrave; la suite de Proust, de Blanchot et de Barthes, le rejet de la critique biographique s&rsquo;accentue. Au sein de l&rsquo;universit&eacute;, &agrave; partir des ann&eacute;es 1950, elle est de plus en plus combattue, mais depuis une dizaine ou une quinzaine d&rsquo;ann&eacute;es environ, elle commence peu &agrave; peu &agrave; &ecirc;tre r&eacute;habilit&eacute;e. En revanche, aupr&egrave;s du grand public, l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t pour le biographique ne s&rsquo;est jamais d&eacute;menti.</p>
<p>Le livre de Jos&eacute;-Luis Diaz fournit un panorama de la question &agrave; la fois riche, clair et pr&eacute;cis. L&rsquo;un de ses principaux m&eacute;rites est de ne pas r&eacute;duire les p&eacute;riodes qu&rsquo;il d&eacute;crit &agrave; une tendance dominante ou &agrave; un paradigme unique. Au contraire, <em>L&rsquo;Homme et l&rsquo;&OElig;uvre</em> reste constamment attentif aux tensions, aux contradictions et aux d&eacute;bats qui structurent le champ litt&eacute;raire. Bien s&ucirc;r, quelques reproches peuvent lui &ecirc;tre adress&eacute;s, ce qui est in&eacute;vitable face &agrave; un sujet d&rsquo;une telle ampleur. La partie consacr&eacute;e &agrave; l&rsquo;&acirc;ge classique est un peu rapide. Le XXe si&egrave;cle, pourtant si riche, n&rsquo;est qu&rsquo;esquiss&eacute; (mais l&rsquo;auteur s&rsquo;en explique en &eacute;crivant que sa recherche &ldquo;s&rsquo;interrompt provisoirement&rdquo;). Une perspective comparatiste (&eacute;bauch&eacute;e en ce qui concerne le tournant des XVIIIe et XIXe si&egrave;cles) aurait pu enrichir la r&eacute;flexion en pr&eacute;sentant la situation du biographique dans d&rsquo;autres pays europ&eacute;ens. Enfin, l&rsquo;absence de bibliographie laisse le lecteur sur sa faim. Jos&eacute;-Luis Diaz se justifie dans une note en expliquant qu&rsquo;il ne souhaitait pas alourdir son ouvrage d&rsquo;une &ldquo;kyrielle bibliographique&rdquo;. C&rsquo;est dommage : cette &eacute;tude aurait pu &ecirc;tre l&rsquo;occasion de faire un &eacute;tat des lieux de la question, qui n&rsquo;aurait probablement pas &eacute;t&eacute; superflu.</p>
<p>Malgr&eacute; ces quelques regrets, on ne peut que souligner l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t de l&rsquo;ouvrage, qui privil&eacute;gie une approche diachronique et synth&eacute;tique sans jamais perdre de vue la sp&eacute;cificit&eacute; des auteurs comment&eacute;s, ni celle des diff&eacute;rentes strates constituant le champ litt&eacute;raire. Tout le contraire, en somme, des consid&eacute;rations d&eacute;contextualis&eacute;es sur la litt&eacute;rarit&eacute; et la po&eacute;ticit&eacute; des &oelig;uvres, envisag&eacute;es comme des propri&eacute;t&eacute;s essentielles ou intrins&egrave;ques, que l&rsquo;on entend souvent dans nos universit&eacute;s..</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>&Agrave; lire aussi :</strong></p>
<p><a href="http://www.nonfiction.fr/article-5150-quest_ce_quune_bonne_biographie_.htm">Qu'est-ce qu'une bonne biographie</a>, par Ainhoa Jean</p>
<p><a href="http://www.nonfiction.fr/article-3948-la_biographie_une_valeur_de_moins_en_moins_sure.htm">La biographie, une&nbsp; valeur de moins en moins s&ucirc;re</a>, par Pierre Testard</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - p. 104<br />2 - p. 110<br />3 - p. 110<br />4 - p. 160<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Descartes destin&#233; &#224; de nouveaux d&#233;bats</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5466-descartes_destine_a_de_nouveaux_debats.htm</link>
         <description> En 1644, Ren&#233; Descartes (1596-1650) publie, de son vivant et en &#233;dition latine, chez Elzevier (Amsterdam), les  Principia Philosophiae  ( Les Principes de la philosophie ), ouvrage traduit 3 ans plus tard en langue fran&#231;aise. De cet ouvrage d&#233;di&#233; &#224; la Princesse Elisabeth de Boh&#234;me, la plupart connaissent la  Lettre-Pr&#233;face , ou la premi&#232;re partie consacr&#233;e aux fondements m&#233;taphysiques de sa philosophie. Or, cet ouvrage compte de nombreux autres traits qui requi&#232;rent une lecture assidue et des comp&#233;tences en physique (soit des comp&#233;tences historiques concernant la physique de l&amp;rsquo;&#233;poque, soit des comp&#233;tences g&#233;n&#233;rales pour suivre les consid&#233;rations d&amp;rsquo;astronomie ou de math&#233;matiques). &#13;&#10; Tout d&amp;rsquo;abord, l&amp;rsquo;ouvrage de Descartes a une vis&#233;e p&#233;dagogique, adoptant dans cette optique le style des manuels scolastiques. L&amp;rsquo;auteur pense assurer gr&#226;ce &#224; lui la transmission et la vulgarisation de sa philosophie. D&amp;rsquo;autre part, il y a adopte un autre style de d&#233;veloppement que celui des livres d&#233;j&#224; publi&#233;s : un ordre des mati&#232;res et non un ordre des raisons. Enfin, l&amp;rsquo;ouvrage se concentre sur la rigueur d&#233;monstrative dont la philosophie de Descartes a alors besoin pour se d&#233;ployer compl&#232;tement. Il est compos&#233; de 4 parties, chacune vou&#233;e &#224; l&amp;rsquo;exposition d&amp;rsquo;une s&#233;rie encha&#238;n&#233;e de probl&#232;mes. La premi&#232;re s&amp;rsquo;int&#233;resse aux principes de la connaissance humaine, la deuxi&#232;me aux principes des choses mat&#233;rielles, la troisi&#232;me &#224; l&amp;rsquo;explication de &quot;tous les ph&#233;nom&#232;nes&quot;, et la quatri&#232;me &#224; la Terre, ce monde visible d&#233;crit comme une machine en laquelle il n&amp;rsquo;y a &#224; consid&#233;rer que les figures et les mouvements de ses parties. &#13;&#10; L&amp;rsquo;ouvrage de Descartes, en dehors de l&amp;rsquo;histoire de sa conception et &#233;dition, a aussi une histoire li&#233;e aux types de lecture qui en est fait (celle de Pascal n&amp;rsquo;&#233;tant pas la moindre). Nous n&amp;rsquo;y insistons pas, sinon pour rappeler qu&amp;rsquo;un certain r&#233;veil de ce texte a &#233;t&#233; accompli dans les ann&#233;es 1960 autour des travaux d&amp;rsquo;Yvon Belaval ( Leibniz, critique de Descartes , Paris, Gallimard). Il a trouv&#233; son prolongement dans d&amp;rsquo;autres travaux r&#233;cents, ceux de Jean Seidengart, par exemple. &#13;&#10; Sans aucun doute, mieux vaut ma&#238;triser ces &#233;l&#233;ments pour comprendre l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t de l&amp;rsquo;ouvrage contemporain ici pr&#233;sent&#233;, qui a vocation &#224; &#234;tre fr&#233;quent&#233; plut&#244;t par des sp&#233;cialistes (soit de Descartes, soit d&amp;rsquo;&#233;pist&#233;mologie historique, soit de physique et de l&amp;rsquo;histoire des enjeux de la conceptualisation en physique) ou des &#233;tudiants. Il est le r&#233;sultat d&amp;rsquo;un colloque consacr&#233; aux  Principia philosophiae  de Descartes (31 mars 2008, &#224; Rouen). Ce colloque a r&#233;uni des sp&#233;cialistes de ces questions (Olivia Chevalier-Chandeigne, Philippe Dreux, Chantal Jaquet, Kim Sang Ong-Van-Cung, Jean Seidengart, Anne Staquet), sous la direction de Jean-Pierre Cl&#233;ro et Emmanuel Faye. Un d&#233;cision pr&#233;side au d&#233;roulement du colloque : il ne s&amp;rsquo;agit pas de reprendre le commentaire de la totalit&#233; de l&amp;rsquo;ouvrage, mais de se consacrer &#224; l&amp;rsquo;astronomie cart&#233;sienne, trop souvent d&#233;laiss&#233;e au profit de la seule physique du mouvement expos&#233;e dans la deuxi&#232;me partie des  Principia . Dans cette troisi&#232;me partie, Descartes contourne la censure de Galil&#233;e, impos&#233;e en 1633 par le Saint-Office, mais simultan&#233;ment, il diffuse nombre de concepts et de traits de sa philosophie que ce volume prend en main. &#13;&#10; Chaque auteur s&amp;rsquo;attaque &#224; un point particuli&#232;rement sensible du texte. Qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;agisse de la d&#233;finition de la pens&#233;e et de la conscience dans les  Principia , de la question des notions et des choses, des principes d&amp;rsquo;une union &quot;libre&quot; entre l&amp;rsquo;esprit et le corps, de la perspective ouverte par la notion d&amp;rsquo;erreur, du principe d&amp;rsquo;inertie, de la connaissance du Monde, ou de la lecture m&#234;me de l&amp;rsquo;ouvrage, les auteurs non seulement travaillent &#224; nous donner le go&#251;t de retourner au texte, mais encore contribuent &#224; relancer des recherches autour de la philosophie de Descartes. &#13;&#10; Commencer la lecture de cet ouvrage par le chapitre 7 revient &#224; se donner des crit&#232;res de lecture dont on pourrait avoir besoin pour entendre ce que Descartes veut nous faire lire. Anne Staquet s&amp;rsquo;arr&#234;te sur l&amp;rsquo;id&#233;e propos&#233;e par l&amp;rsquo;auteur : lire cet ouvrage comme un roman. Autrement dit, ne pas se focaliser d&amp;rsquo;embl&#233;e sur les difficult&#233;s. Encore ne s&amp;rsquo;agit-il pas de le lire comme une fable (c&amp;rsquo;est la version du  Discours de la m&#233;thode ). Au passage, elle remarque que ce conseil est donn&#233; aux lecteurs francophones, et non aux lecteurs de l&amp;rsquo;&#233;dition latine. Aussi montre-t-elle qu&amp;rsquo;il y a lieu, selon Descartes, de ne pas rebuter ce type de lecteur, peu aguerri aux usages scolastiques. L&amp;rsquo;ouvrage de Descartes a effectivement &#233;t&#233; con&#231;u comme un texte devant servir dans les &#233;coles et &#234;tre comment&#233; par les professeurs. Mais Anne Staquet va un peu plus loin en se demandant si finalement, il ne faut pas soup&#231;onner que ce serait pr&#233;cis&#233;ment en raison de son caract&#232;re apparemment scolastique que Descartes insiste pour que les lecteurs le lisent sur le mode du roman. Ainsi l&amp;rsquo;auteur aurait-il situ&#233; son texte dans un tout autre genre, et par cons&#233;quent suscit&#233; un pacte fictionnel qui obligerait le lecteur &#224; accepter de jouer le jeu propos&#233; par l&amp;rsquo;auteur, sous les conditions du proc&#232;s fait &#224; Galil&#233;e. La comparaison entreprise avec des romans, permet un d&#233;veloppement particuli&#232;rement fructueux. &#13;&#10; Cet aspect du texte est repris par Jean-pierre Cl&#233;ro, dans un chapitre consacr&#233; &#224; la fiction chez Descartes. Le point de d&#233;part est de m&#234;me type que le pr&#233;c&#233;dent. Dans la version latine, Descartes n&amp;rsquo;utilise pas le mot fiction, alors qu&amp;rsquo;il est pr&#233;sent dans la traduction fran&#231;aise. Ce terme &#233;claire le fonctionnement de la partie des  Principia  analys&#233;e ici. L&amp;rsquo;auteur tente de pr&#233;ciser le statut des fictions dans le travail scientifique. Il regarde par cons&#233;quent cette fable g&#233;om&#233;trique du monde avec l&amp;rsquo;&amp;oelig;il de l&amp;rsquo;&#233;pist&#233;mologue qui interroge alors le statut des lois dans la physique de Descartes, par diff&#233;rence avec celle de Newton. &#13;&#10; L&amp;rsquo;ouvrage fourmille d&amp;rsquo;analyses int&#233;ressantes. Nous ne pouvons en rendre compte point par point. L&amp;rsquo;&#233;tude sur l&amp;rsquo;erreur chez Descartes et Spinoza (Chantal Jaquet), si elle demeure classique, inspirera largement les &#233;tudiants. Le travail de Olivia Chevalier-Chandeigne sur le principe d&amp;rsquo;inertie remet en selle une perspective de lecture souvent oubli&#233;e : ce principe d&amp;rsquo;inertie permet d&amp;rsquo;&#233;tablir un lien entre la physique et la m&#233;taphysique de Descartes. De m&#234;me que le m&#233;taphysicien a besoin de Dieu pour garantir le crit&#232;re de la certitude dans la dur&#233;e, que le g&#233;om&#232;tre y a n&#233;cessairement recours aussi, afin que demain l&amp;rsquo;on soit toujours certain de nos th&#233;ories, de m&#234;me l&amp;rsquo;univers a besoin de Dieu pour continuer d&amp;rsquo;&#234;tre et ne pas se r&#233;duire  un espace homog&#232;ne duquel le mouvement diff&#233;renciateur et individuant aurait disparu. &#13;&#10; Il nous reste alors &#224; remarquer que ce volume reprend une discussion fort importante, notamment depuis les travaux d&amp;rsquo;Etienne Balibar sur l&amp;rsquo;&#233;mergence de la notion de conscience, &#224; partir de l&amp;rsquo;ouvrage de John Locke ( Essai philosophique concernant l&amp;rsquo;entendement humain ). Emmanuel Faye maintient la pression autour de cette question qui ne s&amp;rsquo;&#233;nonce par autrement qu&amp;rsquo;ainsi : Descartes est-il l&amp;rsquo;inventeur de la conscience moderne ? Evidemment selon la lecture et le mode d&amp;rsquo;approche de l&amp;rsquo;importance de la notion, la conclusion diff&#232;re. Au demeurant, le d&#233;bat ne porte pas sur la conscience morale, mais sur la conscience au sens cogitatif du terme. Le lecteur conclura de sa lecture ce qui lui semblera le meilleur. &#13;&#10; Enfin, ce volume actualise largement son propos, en soulignant &#224; de nombreux &#233;gards que la lecture de Descartes impos&#233;e durant la modernit&#233;, notamment depuis Heidegger, pouvait &#234;tre remise en question. Se trouve vis&#233;e ici l&amp;rsquo;id&#233;e selon laquelle l&amp;rsquo;homme cart&#233;sien serait devenu la mesure de toutes choses par sa raison calculatrice, dominant alors la nature &#224; partir de la repr&#233;sentation qu&amp;rsquo;il s&amp;rsquo;en fait. La philosophie de Descartes, comme on le sait, est alors recouverte de l&amp;rsquo;image d&amp;rsquo;un homme faustien mettant en coupe r&#233;gl&#233;e tout ce qui tombe sous sa main, gr&#226;ce aux techniques. &#13;&#10;&#160; </description>
         <pubDate>02/07/12 20:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>En 1644, Ren&eacute; Descartes (1596-1650) publie, de son vivant et en &eacute;dition latine, chez Elzevier (Amsterdam), les <em>Principia Philosophiae</em> (<em>Les Principes de la philosophie</em>), ouvrage traduit 3 ans plus tard en langue fran&ccedil;aise. De cet ouvrage d&eacute;di&eacute; &agrave; la Princesse Elisabeth de Boh&ecirc;me, la plupart connaissent la <em>Lettre-Pr&eacute;face</em>, ou la premi&egrave;re partie consacr&eacute;e aux fondements m&eacute;taphysiques de sa philosophie. Or, cet ouvrage compte de nombreux autres traits qui requi&egrave;rent une lecture assidue et des comp&eacute;tences en physique (soit des comp&eacute;tences historiques concernant la physique de l&rsquo;&eacute;poque, soit des comp&eacute;tences g&eacute;n&eacute;rales pour suivre les consid&eacute;rations d&rsquo;astronomie ou de math&eacute;matiques).</p>
<p>Tout d&rsquo;abord, l&rsquo;ouvrage de Descartes a une vis&eacute;e p&eacute;dagogique, adoptant dans cette optique le style des manuels scolastiques. L&rsquo;auteur pense assurer gr&acirc;ce &agrave; lui la transmission et la vulgarisation de sa philosophie. D&rsquo;autre part, il y a adopte un autre style de d&eacute;veloppement que celui des livres d&eacute;j&agrave; publi&eacute;s : un ordre des mati&egrave;res et non un ordre des raisons. Enfin, l&rsquo;ouvrage se concentre sur la rigueur d&eacute;monstrative dont la philosophie de Descartes a alors besoin pour se d&eacute;ployer compl&egrave;tement. Il est compos&eacute; de 4 parties, chacune vou&eacute;e &agrave; l&rsquo;exposition d&rsquo;une s&eacute;rie encha&icirc;n&eacute;e de probl&egrave;mes. La premi&egrave;re s&rsquo;int&eacute;resse aux principes de la connaissance humaine, la deuxi&egrave;me aux principes des choses mat&eacute;rielles, la troisi&egrave;me &agrave; l&rsquo;explication de &quot;tous les ph&eacute;nom&egrave;nes&quot;, et la quatri&egrave;me &agrave; la Terre, ce monde visible d&eacute;crit comme une machine en laquelle il n&rsquo;y a &agrave; consid&eacute;rer que les figures et les mouvements de ses parties.</p>
<p>L&rsquo;ouvrage de Descartes, en dehors de l&rsquo;histoire de sa conception et &eacute;dition, a aussi une histoire li&eacute;e aux types de lecture qui en est fait (celle de Pascal n&rsquo;&eacute;tant pas la moindre). Nous n&rsquo;y insistons pas, sinon pour rappeler qu&rsquo;un certain r&eacute;veil de ce texte a &eacute;t&eacute; accompli dans les ann&eacute;es 1960 autour des travaux d&rsquo;Yvon Belaval (<em>Leibniz, critique de Descartes</em>, Paris, Gallimard). Il a trouv&eacute; son prolongement dans d&rsquo;autres travaux r&eacute;cents, ceux de Jean Seidengart, par exemple.</p>
<p>Sans aucun doute, mieux vaut ma&icirc;triser ces &eacute;l&eacute;ments pour comprendre l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t de l&rsquo;ouvrage contemporain ici pr&eacute;sent&eacute;, qui a vocation &agrave; &ecirc;tre fr&eacute;quent&eacute; plut&ocirc;t par des sp&eacute;cialistes (soit de Descartes, soit d&rsquo;&eacute;pist&eacute;mologie historique, soit de physique et de l&rsquo;histoire des enjeux de la conceptualisation en physique) ou des &eacute;tudiants. Il est le r&eacute;sultat d&rsquo;un colloque consacr&eacute; aux <em>Principia philosophiae</em> de Descartes (31 mars 2008, &agrave; Rouen). Ce colloque a r&eacute;uni des sp&eacute;cialistes de ces questions (Olivia Chevalier-Chandeigne, Philippe Dreux, Chantal Jaquet, Kim Sang Ong-Van-Cung, Jean Seidengart, Anne Staquet), sous la direction de Jean-Pierre Cl&eacute;ro et Emmanuel Faye. Un d&eacute;cision pr&eacute;side au d&eacute;roulement du colloque : il ne s&rsquo;agit pas de reprendre le commentaire de la totalit&eacute; de l&rsquo;ouvrage, mais de se consacrer &agrave; l&rsquo;astronomie cart&eacute;sienne, trop souvent d&eacute;laiss&eacute;e au profit de la seule physique du mouvement expos&eacute;e dans la deuxi&egrave;me partie des <em>Principia</em>. Dans cette troisi&egrave;me partie, Descartes contourne la censure de Galil&eacute;e, impos&eacute;e en 1633 par le Saint-Office, mais simultan&eacute;ment, il diffuse nombre de concepts et de traits de sa philosophie que ce volume prend en main.</p>
<p>Chaque auteur s&rsquo;attaque &agrave; un point particuli&egrave;rement sensible du texte. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la d&eacute;finition de la pens&eacute;e et de la conscience dans les <em>Principia</em>, de la question des notions et des choses, des principes d&rsquo;une union &quot;libre&quot; entre l&rsquo;esprit et le corps, de la perspective ouverte par la notion d&rsquo;erreur, du principe d&rsquo;inertie, de la connaissance du Monde, ou de la lecture m&ecirc;me de l&rsquo;ouvrage, les auteurs non seulement travaillent &agrave; nous donner le go&ucirc;t de retourner au texte, mais encore contribuent &agrave; relancer des recherches autour de la philosophie de Descartes.</p>
<p>Commencer la lecture de cet ouvrage par le chapitre 7 revient &agrave; se donner des crit&egrave;res de lecture dont on pourrait avoir besoin pour entendre ce que Descartes veut nous faire lire. Anne Staquet s&rsquo;arr&ecirc;te sur l&rsquo;id&eacute;e propos&eacute;e par l&rsquo;auteur : lire cet ouvrage comme un roman. Autrement dit, ne pas se focaliser d&rsquo;embl&eacute;e sur les difficult&eacute;s. Encore ne s&rsquo;agit-il pas de le lire comme une fable (c&rsquo;est la version du <em>Discours de la m&eacute;thode</em>). Au passage, elle remarque que ce conseil est donn&eacute; aux lecteurs francophones, et non aux lecteurs de l&rsquo;&eacute;dition latine. Aussi montre-t-elle qu&rsquo;il y a lieu, selon Descartes, de ne pas rebuter ce type de lecteur, peu aguerri aux usages scolastiques. L&rsquo;ouvrage de Descartes a effectivement &eacute;t&eacute; con&ccedil;u comme un texte devant servir dans les &eacute;coles et &ecirc;tre comment&eacute; par les professeurs. Mais Anne Staquet va un peu plus loin en se demandant si finalement, il ne faut pas soup&ccedil;onner que ce serait pr&eacute;cis&eacute;ment en raison de son caract&egrave;re apparemment scolastique que Descartes insiste pour que les lecteurs le lisent sur le mode du roman. Ainsi l&rsquo;auteur aurait-il situ&eacute; son texte dans un tout autre genre, et par cons&eacute;quent suscit&eacute; un pacte fictionnel qui obligerait le lecteur &agrave; accepter de jouer le jeu propos&eacute; par l&rsquo;auteur, sous les conditions du proc&egrave;s fait &agrave; Galil&eacute;e. La comparaison entreprise avec des romans, permet un d&eacute;veloppement particuli&egrave;rement fructueux.</p>
<p>Cet aspect du texte est repris par Jean-pierre Cl&eacute;ro, dans un chapitre consacr&eacute; &agrave; la fiction chez Descartes. Le point de d&eacute;part est de m&ecirc;me type que le pr&eacute;c&eacute;dent. Dans la version latine, Descartes n&rsquo;utilise pas le mot fiction, alors qu&rsquo;il est pr&eacute;sent dans la traduction fran&ccedil;aise. Ce terme &eacute;claire le fonctionnement de la partie des <em>Principia</em> analys&eacute;e ici. L&rsquo;auteur tente de pr&eacute;ciser le statut des fictions dans le travail scientifique. Il regarde par cons&eacute;quent cette fable g&eacute;om&eacute;trique du monde avec l&rsquo;&oelig;il de l&rsquo;&eacute;pist&eacute;mologue qui interroge alors le statut des lois dans la physique de Descartes, par diff&eacute;rence avec celle de Newton.</p>
<p>L&rsquo;ouvrage fourmille d&rsquo;analyses int&eacute;ressantes. Nous ne pouvons en rendre compte point par point. L&rsquo;&eacute;tude sur l&rsquo;erreur chez Descartes et Spinoza (Chantal Jaquet), si elle demeure classique, inspirera largement les &eacute;tudiants. Le travail de Olivia Chevalier-Chandeigne sur le principe d&rsquo;inertie remet en selle une perspective de lecture souvent oubli&eacute;e : ce principe d&rsquo;inertie permet d&rsquo;&eacute;tablir un lien entre la physique et la m&eacute;taphysique de Descartes. De m&ecirc;me que le m&eacute;taphysicien a besoin de Dieu pour garantir le crit&egrave;re de la certitude dans la dur&eacute;e, que le g&eacute;om&egrave;tre y a n&eacute;cessairement recours aussi, afin que demain l&rsquo;on soit toujours certain de nos th&eacute;ories, de m&ecirc;me l&rsquo;univers a besoin de Dieu pour continuer d&rsquo;&ecirc;tre et ne pas se r&eacute;duire  un espace homog&egrave;ne duquel le mouvement diff&eacute;renciateur et individuant aurait disparu.</p>
<p>Il nous reste alors &agrave; remarquer que ce volume reprend une discussion fort importante, notamment depuis les travaux d&rsquo;Etienne Balibar sur l&rsquo;&eacute;mergence de la notion de conscience, &agrave; partir de l&rsquo;ouvrage de John Locke (<em>Essai philosophique concernant l&rsquo;entendement humain</em>). Emmanuel Faye maintient la pression autour de cette question qui ne s&rsquo;&eacute;nonce par autrement qu&rsquo;ainsi : Descartes est-il l&rsquo;inventeur de la conscience moderne ? Evidemment selon la lecture et le mode d&rsquo;approche de l&rsquo;importance de la notion, la conclusion diff&egrave;re. Au demeurant, le d&eacute;bat ne porte pas sur la conscience morale, mais sur la conscience au sens cogitatif du terme. Le lecteur conclura de sa lecture ce qui lui semblera le meilleur.</p>
<p>Enfin, ce volume actualise largement son propos, en soulignant &agrave; de nombreux &eacute;gards que la lecture de Descartes impos&eacute;e durant la modernit&eacute;, notamment depuis Heidegger, pouvait &ecirc;tre remise en question. Se trouve vis&eacute;e ici l&rsquo;id&eacute;e selon laquelle l&rsquo;homme cart&eacute;sien serait devenu la mesure de toutes choses par sa raison calculatrice, dominant alors la nature &agrave; partir de la repr&eacute;sentation qu&rsquo;il s&rsquo;en fait. La philosophie de Descartes, comme on le sait, est alors recouverte de l&rsquo;image d&rsquo;un homme faustien mettant en coupe r&eacute;gl&eacute;e tout ce qui tombe sous sa main, gr&acirc;ce aux techniques.<br />
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		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Chronique d'un abandon : la gauche sans le peuple</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5465-chronique_dun_abandon__la_gauche_sans_le_peuple.htm</link>
         <description>  * Cet article est accompagn&#233; d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer sur le footer sous l'article.&#160;  &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; &amp;ldquo;Le peuple est de retour&amp;rdquo;  1  clame Laurent Bouvet d&#232;s les premi&#232;res lignes de son essai. On ne peut qu&amp;rsquo;acquiescer tant les hommes politiques de tous bords font du peuple la pierre angulaire de leur discours. De Marine Le Pen &#224; Jean-Luc M&#233;lenchon en passant par Fran&#231;ois Bayrou ou Fran&#231;ois Hollande, tous les candidats &#224; l'&#233;lection pr&#233;sidentielle s&amp;rsquo;autoproclament porte-voix du peuple, du vrai peuple - le seul garant de la nation. L&amp;rsquo;auteur ne s&amp;rsquo;y trompe pas, l&amp;rsquo;&#233;lection pr&#233;sidentielle est le lieu de rencontre privil&#233;gi&#233; d&amp;rsquo;un homme avec le peuple, rencontre d&amp;rsquo;autant plus d&#233;cisive que la V&#232;me R&#233;publique a vu l&amp;rsquo;introduction du fait majoritaire dans la vie politique fran&#231;aise avec le suffrage universel. On pourrait imm&#233;diatement objecter &#224; Laurent Bouvet qu&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;y a rien de nouveau dans cet appel au peuple qui fait partie int&#233;grante du discours politique en temps de campagne. Toutefois, l&amp;rsquo;auteur d&#233;montre avec habilet&#233; que si le peuple est de retour, c&amp;rsquo;est bien parce que sa famille politique naturelle, la gauche, ne dispose plus syst&#233;matiquement de son soutien et rencontre les plus grandes difficult&#233;s &#224; parler en son nom, concurrenc&#233;e aussi bien par sa gauche que par sa droite. &#13;&#10; Apr&#232;s avoir d&#233;sert&#233; le champ du d&#233;bat politique, la crise &#233;conomique et l&amp;rsquo;exacerbation des tensions sociales ont remis le peuple au premier plan des pr&#233;occupations &#233;lectorales. Per&#231;u comme un antidote aux d&#233;rives antid&#233;mocratiques et &#224; la trahison des &#233;lites accus&#233;es de ne plus gouverner en son nom, le peuple est l&amp;rsquo;objet d&amp;rsquo;invocations permanentes. L&amp;rsquo;auteur l&amp;rsquo;affirme d&amp;rsquo;entr&#233;e, le peuple renvoie &#224; des r&#233;alit&#233;s diverses, car si certains n&amp;rsquo;y voient qu&amp;rsquo;une abstraction th&#233;orique, d&amp;rsquo;autres le per&#231;oivent comme l&amp;rsquo;incarnation positive d&amp;rsquo;un imaginaire collectif. Bien que le peuple soit convoqu&#233; &#224; l&amp;rsquo;occasion d&amp;rsquo;&#233;lections, il est davantage invoqu&#233; par les hommes politiques pour asseoir leur l&#233;gitimit&#233;.  Aujourd&amp;rsquo;hui, constate l&amp;rsquo;auteur, l&amp;rsquo;enjeu est de trouver  2  le peuple et de l&amp;rsquo;incarner afin de r&#233;pondre efficacement  aux besoins de la soci&#233;t&#233;. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Le peuple et la d&#233;mocratie  &#13;&#10; Partant de la constatation de ce retour en force, Laurent Bouvet revient sur les diff&#233;rentes acceptions du mot peuple et souligne la difficult&#233; de tracer les contours de cette notion tant floue que pol&#233;mique. Si le peuple est bien la principale source de l&#233;gitimit&#233; d&#233;mocratique, il suscite &#233;galement la crainte d&amp;rsquo;une instrumentalisation &#224; des fins totalitaires. L&amp;rsquo;ambigu&#239;t&#233; du mot &amp;ldquo;peuple&amp;rdquo; nous vient de la tradition gr&#233;co-romaine qui, d&#233;j&#224;, &#233;tablissait la distinction entre le bon peuple, l&amp;rsquo;ensemble des citoyens, et le mauvais peuple vu comme une masse remuante facteur de d&#233;stabilisation de la cit&#233;. Cette distinction est rest&#233;e pertinente et est plus que jamais d&amp;rsquo;actualit&#233;. C&amp;rsquo;est cette tension fondamentale qu&amp;rsquo;analyse Laurent Bouvet  dans cet ouvrage dense, intelligent et tr&#232;s document&#233;.  &#13;&#10;La th&#232;se de l&amp;rsquo;auteur part d&amp;rsquo;un constat lucide : la gauche a abandonn&#233; ses aspirations populaires et s&amp;rsquo;est vid&#233;e de sa substance originelle. Sa r&#233;g&#233;n&#233;ration passe donc  par un retour au peuple, une nouvelle rencontre selon de nouvelles modalit&#233;s. Cet ouvrage nous propose de retracer les rapports souvent fusionnels et parfois conflictuels qu&amp;rsquo;ont entretenus peuple et gauche depuis deux si&#232;cles. Plusieurs aspects sont particuli&#232;rement int&#233;ressants, nous n&amp;rsquo;en retiendrons que quelques-uns. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  La r&#233;affirmation du bin&#244;me gauche-peuple  &#13;&#10; Bien qu&amp;rsquo;il critique le monopole du peuple que s&amp;rsquo;est arrog&#233; la gauche &#224; l&amp;rsquo;&#233;poque contemporaine, Laurent Bouvet r&#233;affirme le lien inextricable et structurel qui unit la gauche et le peuple. Le progressif abandon du peuple par la gauche est &amp;ldquo;un reniement&amp;rdquo;  3  que l&amp;rsquo;auteur t&#226;che de comprendre et d&amp;rsquo;analyser. L&amp;rsquo;auteur revient sur les origines d&amp;rsquo;un rapport plac&#233; sous le signe de l&amp;rsquo;esp&#233;rance collective. D&#232;s 1789, la gauche fait du peuple &amp;ldquo;sa raison et son principe&amp;rdquo;  4  ; il ne cessera plus d&amp;rsquo;occuper un r&#244;le particulier dans le discours de gauche. Tout au long du XIXe si&#232;cle, r&#233;publicains et socialistes ont lutt&#233; en son nom et ont affirm&#233; &#234;tre ses seuls repr&#233;sentants l&#233;gitimes. &#13;&#10; Cet appel des mouvements de gauche au peuple s&amp;rsquo;ancre dans une vision mythique de ce dernier, per&#231;u comme un acteur collectif de l&amp;rsquo;histoire. Laurent Bouvet rappelle &#224; ce titre que la figure du r&#233;volutionnaire jacobin a longtemps fait office de r&#233;f&#233;rence dans l&amp;rsquo;imaginaire de la gauche. Pour renforcer sa d&#233;monstration, l&amp;rsquo;auteur utilise avec justesse la figure tut&#233;laire de Michelet, premier th&#233;oricien du peuple. Michelet avait l&amp;rsquo;obsession de l&amp;rsquo;unit&#233; nationale et de la r&#233;conciliation entre les diff&#233;rentes couches de la soci&#233;t&#233;. Et m&#234;me s&amp;rsquo;il affirmait que l&amp;rsquo;essence du peuple se situait chez les &amp;ldquo;travailleurs (ouvriers, paysans, artisans) et les mis&#233;reux&amp;rdquo;  5 , il offrait une place centrale &#224; la bourgeoisie et &#224; la haute soci&#233;t&#233;, garantes de l&amp;rsquo;unit&#233; nationale. Sans interaction entre les bourgeois et les couches d&#233;favoris&#233;es, point de peuple. Contre cette vision du peuple comme union affective, organique et charnelle, Karl Marx d&#233;fend l&amp;rsquo;id&#233;e d&amp;rsquo;un peuple r&#233;tr&#233;ci, r&#233;duit &#224; ses classes les plus pauvres. L&#224; o&#249; Michelet c&#233;l&#232;bre l&amp;rsquo;&#233;mergence du peuple d&#233;mocratique, Marx et ses h&#233;ritiers se focalisent sur le peuple social, fruit des d&#233;g&#226;ts de la r&#233;volution industrielle. Comme le remarque Laurent Bouvet, cette distinction ne quittera plus la gauche, tiraill&#233;e entre son d&#233;sir d&amp;rsquo;unit&#233; et sa pr&#233;f&#233;rence populaire. &#13;&#10;  L&amp;rsquo;abandon du peuple par la gauche  &#13;&#10; Toutefois, et c&amp;rsquo;est bien l&amp;rsquo;une des lignes de force de son essai, Laurent Bouvet constate la d&#233;gradation progressive des rapports qui lient la gauche au peuple. Il impute en partie cet &#233;loignement aux &#233;v&#233;nements de mai 68 qui ont &#233;branl&#233; la gauche dans ses fondements. A d&#233;faut d&amp;rsquo;&#234;tre un succ&#232;s politique, cette r&#233;volution culturelle va transformer en profondeur &amp;ldquo;la sociologie et l&amp;rsquo;id&#233;ologie de la gauche&amp;rdquo;  6 .  Laurent Bouvet nous livre une critique s&#233;v&#232;re des orientations de la gauche apr&#232;s 68. Cette derni&#232;re, regrette l&amp;rsquo;auteur, a c&#233;d&#233; aux revendications identitaires et a ainsi favoris&#233; l&amp;rsquo;&#233;mergence &amp;ldquo;d&amp;rsquo;une soci&#233;t&#233; des individus&amp;rdquo;  6  au d&#233;triment de sa vision traditionnelle du peuple. &#13;&#10; Ce &amp;ldquo;tournant identitaire&amp;rdquo;  8 , qui se traduit par l&amp;rsquo;abandon du monde ouvrier, triomphe dans les ann&#233;es 80 avec le renforcement de ce que l&amp;rsquo;auteur nomme le mod&#232;le &amp;ldquo;lib&#233;ral-multiculturaliste&amp;rdquo;  9 . Le glissement de la gauche vers des valeurs &amp;ldquo;individualistes&amp;rdquo; et &amp;ldquo;culturalistes&amp;rdquo;  10  va de pair avec la d&#233;gradation et la stigmatisation de la figure de l&amp;rsquo;ouvrier, du petit blanc &#224; la fois raciste, sexiste et homophobe. D&amp;rsquo;o&#249; la n&#233;cessit&#233; pour la gauche de se trouver un prol&#233;tariat de substitution. Cette analyse brosse sans complaisance les &#233;garements de la gauche post-68 qui, en d&#233;laissant l&amp;rsquo;id&#233;al r&#233;publicain, a perdu le sens du peuple. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  La revitalisation de la gauche par le peuple  &#13;&#10; Au terme de son raisonnement, Laurent Bouvet propose &#224; la gauche de r&#233;introduire dans son projet ses id&#233;es historiques et affirme avec force la n&#233;cessit&#233; de renouer le lien avec les cat&#233;gories populaires. A l&amp;rsquo;heure o&#249; les valeurs de la gauche sont devenues majoritairement celles des &#233;lites, il n&amp;rsquo;est gu&#232;re &#233;tonnant qu&amp;rsquo;elle soit la cible des discours populistes. Sur ce point, l&amp;rsquo;analyse de Laurent Bouvet peut para&#238;tre surprenante. Loin de vilipender le style populiste, il exhorte la gauche &#224; ne pas tomber dans l&amp;rsquo;&#233;cueil de sa d&#233;nonciation syst&#233;matique. Elle doit &amp;ldquo;en accepter l&amp;rsquo;incontournable pr&#233;sence dans la politique d&#233;mocratique, et m&#234;me sans doute l&amp;rsquo;encourager comme composante d&amp;rsquo;une critique indispensable de l&amp;rsquo;ordre d&#233;mocratique, tout en reconnaissant ses limites et en refusant fermement leur d&#233;passement&amp;rdquo;. &#13;&#10; Laurent Bouvet ach&#232;ve son essai par un panorama des diff&#233;rentes voies qui s&amp;rsquo;ouvrent &#224; la gauche. Ce chapitre  11  prend la forme d&amp;rsquo;une mise en garde contre &amp;ldquo;une double impasse&amp;rdquo;  12  : la tendance Terra Nova et le populisme m&#233;lenchonien. &#13;&#10; L&amp;rsquo;auteur encourage la gauche &#224; refuser le d&#233;voiement pragmatique d&#233;fendu par Terra Nova  13  qui, en prenant acte de la d&#233;robade du socle &#233;lectoral que constitue la classe ouvri&#232;re, a cherch&#233; &#224; lui substituer une coalition comprenant les jeunes dipl&#244;m&#233;s, les femmes et les minorit&#233;s. D&amp;rsquo;autre part, il n&amp;rsquo;en est pas moins critique envers les d&#233;rives d&#233;magogiques de Jean-Luc M&#233;lenchon. A l&amp;rsquo;heure d&amp;rsquo;un choix historique, ces deux alternatives &#224; gauche semblent sans issue. Laurent Bouvet trace les contours d&amp;rsquo;une troisi&#232;me voie dans laquelle la gauche devra &amp;ldquo;s&amp;rsquo;inscrire dans une perspective populaire sans faire de populisme&amp;rdquo;.  14  &#13;&#10; ******************************************** &#13;&#10; Cet essai est pr&#233;cieux en ce qu&amp;rsquo;il propose une critique froide et argument&#233;e des d&#233;voiements de la gauche depuis des d&#233;cennies. L&amp;rsquo;adh&#233;sion de la gauche au multiculturalisme comme id&#233;ologie lui a fait ind&#233;niablement perdre son assise populaire. A partir de ce constat, Laurent Bouvet d&#233;gage les grandes lignes d&amp;rsquo;une r&#233;conciliation qu&amp;rsquo;il juge indispensable. La gauche ne doit pas oublier les bienfaits unificateurs du peuple et doit cesser de se cacher derri&#232;re la d&#233;nonciation du populisme. &#13;&#10; On ne peut que regretter que l&amp;rsquo;auteur, que l&amp;rsquo;on devine homme de gauche d&#233;&#231;u et r&#233;publicain convaincu, confonde parfois gauche et Parti socialiste. L&amp;rsquo;absence de d&#233;finition de ce qu&amp;rsquo;il entend par gauche et le dernier chapitre dans lequel il met en garde une gauche tiraill&#233;e entre la strat&#233;gie Terra Nova et le charisme de Jean-Luc M&#233;lenchon font appara&#238;tre clairement l&amp;rsquo;engagement de l&amp;rsquo;auteur en faveur d&amp;rsquo;une r&#233;g&#233;n&#233;ration r&#233;publicaine du Parti socialiste, vu comme le seul cadre l&#233;gitime d&amp;rsquo;une renaissance de la gauche. &#13;&#10; Cet ouvrage, &#224; la fronti&#232;re de l&amp;rsquo;ouvrage universitaire et du texte engag&#233;, sonne comme  l&amp;rsquo;avertissement d&amp;rsquo;un intellectuel lucide et inquiet des d&#233;rives de sa famille politique ; en effet, &amp;ldquo;l&amp;rsquo;avenir de la gauche se joue ici et maintenant, face au peuple, avec lui et pour lui&amp;rdquo;  15 .&#160;   Notes :  1 - page 9 2 - ou plut&#244;t de retrouver un peuple introuvable, c.f. Pierre Rosanvalon,  Le peuple introuvable  3 - page 15 4 - page 56 5 - page 59 6 - page 137 7 - page 137 8 - page 147 9 - page 272 10 - page 165 11 - Chapitre 7 : Retrouver le sens du peuple 12 - page 271 13 - Note de Terra Nova publi&#233;e en mai 2011, &quot; Gauche : quelle majorit&#233; &#233;lectorale pour 2012 &quot; 14 - Page 286 15 - page 296 </description>
         <pubDate>02/07/12 17:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5465-chronique_dun_abandon__la_gauche_sans_le_peuple.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p><em>* Cet article est accompagn&eacute; d'un disclaimer. Pour en prendre connaissance, veuillez cliquer sur le footer sous l'article.&nbsp;</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&ldquo;Le peuple est de retour&rdquo; <sup>1</sup> clame Laurent Bouvet d&egrave;s les premi&egrave;res lignes de son essai. On ne peut qu&rsquo;acquiescer tant les hommes politiques de tous bords font du peuple la pierre angulaire de leur discours. De Marine Le Pen &agrave; Jean-Luc M&eacute;lenchon en passant par Fran&ccedil;ois Bayrou ou Fran&ccedil;ois Hollande, tous les candidats &agrave; l'&eacute;lection pr&eacute;sidentielle s&rsquo;autoproclament porte-voix du peuple, du vrai peuple - le seul garant de la nation. L&rsquo;auteur ne s&rsquo;y trompe pas, l&rsquo;&eacute;lection pr&eacute;sidentielle est le lieu de rencontre privil&eacute;gi&eacute; d&rsquo;un homme avec le peuple, rencontre d&rsquo;autant plus d&eacute;cisive que la V&egrave;me R&eacute;publique a vu l&rsquo;introduction du fait majoritaire dans la vie politique fran&ccedil;aise avec le suffrage universel. On pourrait imm&eacute;diatement objecter &agrave; Laurent Bouvet qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien de nouveau dans cet appel au peuple qui fait partie int&eacute;grante du discours politique en temps de campagne. Toutefois, l&rsquo;auteur d&eacute;montre avec habilet&eacute; que si le peuple est de retour, c&rsquo;est bien parce que sa famille politique naturelle, la gauche, ne dispose plus syst&eacute;matiquement de son soutien et rencontre les plus grandes difficult&eacute;s &agrave; parler en son nom, concurrenc&eacute;e aussi bien par sa gauche que par sa droite.</p>
<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;sert&eacute; le champ du d&eacute;bat politique, la crise &eacute;conomique et l&rsquo;exacerbation des tensions sociales ont remis le peuple au premier plan des pr&eacute;occupations &eacute;lectorales. Per&ccedil;u comme un antidote aux d&eacute;rives antid&eacute;mocratiques et &agrave; la trahison des &eacute;lites accus&eacute;es de ne plus gouverner en son nom, le peuple est l&rsquo;objet d&rsquo;invocations permanentes. L&rsquo;auteur l&rsquo;affirme d&rsquo;entr&eacute;e, le peuple renvoie &agrave; des r&eacute;alit&eacute;s diverses, car si certains n&rsquo;y voient qu&rsquo;une abstraction th&eacute;orique, d&rsquo;autres le per&ccedil;oivent comme l&rsquo;incarnation positive d&rsquo;un imaginaire collectif. Bien que le peuple soit convoqu&eacute; &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;&eacute;lections, il est davantage invoqu&eacute; par les hommes politiques pour asseoir leur l&eacute;gitimit&eacute;.  Aujourd&rsquo;hui, constate l&rsquo;auteur, l&rsquo;enjeu est de trouver <sup>2</sup> le peuple et de l&rsquo;incarner afin de r&eacute;pondre efficacement  aux besoins de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Le peuple et la d&eacute;mocratie</strong></p>
<p>Partant de la constatation de ce retour en force, Laurent Bouvet revient sur les diff&eacute;rentes acceptions du mot peuple et souligne la difficult&eacute; de tracer les contours de cette notion tant floue que pol&eacute;mique. Si le peuple est bien la principale source de l&eacute;gitimit&eacute; d&eacute;mocratique, il suscite &eacute;galement la crainte d&rsquo;une instrumentalisation &agrave; des fins totalitaires. L&rsquo;ambigu&iuml;t&eacute; du mot &ldquo;peuple&rdquo; nous vient de la tradition gr&eacute;co-romaine qui, d&eacute;j&agrave;, &eacute;tablissait la distinction entre le bon peuple, l&rsquo;ensemble des citoyens, et le mauvais peuple vu comme une masse remuante facteur de d&eacute;stabilisation de la cit&eacute;. Cette distinction est rest&eacute;e pertinente et est plus que jamais d&rsquo;actualit&eacute;. C&rsquo;est cette tension fondamentale qu&rsquo;analyse Laurent Bouvet  dans cet ouvrage dense, intelligent et tr&egrave;s document&eacute;. <br />
La th&egrave;se de l&rsquo;auteur part d&rsquo;un constat lucide : la gauche a abandonn&eacute; ses aspirations populaires et s&rsquo;est vid&eacute;e de sa substance originelle. Sa r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration passe donc  par un retour au peuple, une nouvelle rencontre selon de nouvelles modalit&eacute;s. Cet ouvrage nous propose de retracer les rapports souvent fusionnels et parfois conflictuels qu&rsquo;ont entretenus peuple et gauche depuis deux si&egrave;cles. Plusieurs aspects sont particuli&egrave;rement int&eacute;ressants, nous n&rsquo;en retiendrons que quelques-uns.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>La r&eacute;affirmation du bin&ocirc;me gauche-peuple</strong></p>
<p>Bien qu&rsquo;il critique le monopole du peuple que s&rsquo;est arrog&eacute; la gauche &agrave; l&rsquo;&eacute;poque contemporaine, Laurent Bouvet r&eacute;affirme le lien inextricable et structurel qui unit la gauche et le peuple. Le progressif abandon du peuple par la gauche est &ldquo;un reniement&rdquo; <sup>3</sup> que l&rsquo;auteur t&acirc;che de comprendre et d&rsquo;analyser. L&rsquo;auteur revient sur les origines d&rsquo;un rapport plac&eacute; sous le signe de l&rsquo;esp&eacute;rance collective. D&egrave;s 1789, la gauche fait du peuple &ldquo;sa raison et son principe&rdquo; <sup>4</sup> ; il ne cessera plus d&rsquo;occuper un r&ocirc;le particulier dans le discours de gauche. Tout au long du XIXe si&egrave;cle, r&eacute;publicains et socialistes ont lutt&eacute; en son nom et ont affirm&eacute; &ecirc;tre ses seuls repr&eacute;sentants l&eacute;gitimes.</p>
<p>Cet appel des mouvements de gauche au peuple s&rsquo;ancre dans une vision mythique de ce dernier, per&ccedil;u comme un acteur collectif de l&rsquo;histoire. Laurent Bouvet rappelle &agrave; ce titre que la figure du r&eacute;volutionnaire jacobin a longtemps fait office de r&eacute;f&eacute;rence dans l&rsquo;imaginaire de la gauche. Pour renforcer sa d&eacute;monstration, l&rsquo;auteur utilise avec justesse la figure tut&eacute;laire de Michelet, premier th&eacute;oricien du peuple. Michelet avait l&rsquo;obsession de l&rsquo;unit&eacute; nationale et de la r&eacute;conciliation entre les diff&eacute;rentes couches de la soci&eacute;t&eacute;. Et m&ecirc;me s&rsquo;il affirmait que l&rsquo;essence du peuple se situait chez les &ldquo;travailleurs (ouvriers, paysans, artisans) et les mis&eacute;reux&rdquo; <sup>5</sup>, il offrait une place centrale &agrave; la bourgeoisie et &agrave; la haute soci&eacute;t&eacute;, garantes de l&rsquo;unit&eacute; nationale. Sans interaction entre les bourgeois et les couches d&eacute;favoris&eacute;es, point de peuple. Contre cette vision du peuple comme union affective, organique et charnelle, Karl Marx d&eacute;fend l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;un peuple r&eacute;tr&eacute;ci, r&eacute;duit &agrave; ses classes les plus pauvres. L&agrave; o&ugrave; Michelet c&eacute;l&egrave;bre l&rsquo;&eacute;mergence du peuple d&eacute;mocratique, Marx et ses h&eacute;ritiers se focalisent sur le peuple social, fruit des d&eacute;g&acirc;ts de la r&eacute;volution industrielle. Comme le remarque Laurent Bouvet, cette distinction ne quittera plus la gauche, tiraill&eacute;e entre son d&eacute;sir d&rsquo;unit&eacute; et sa pr&eacute;f&eacute;rence populaire.</p>
<p><strong>L&rsquo;abandon du peuple par la gauche</strong></p>
<p>Toutefois, et c&rsquo;est bien l&rsquo;une des lignes de force de son essai, Laurent Bouvet constate la d&eacute;gradation progressive des rapports qui lient la gauche au peuple. Il impute en partie cet &eacute;loignement aux &eacute;v&eacute;nements de mai 68 qui ont &eacute;branl&eacute; la gauche dans ses fondements. A d&eacute;faut d&rsquo;&ecirc;tre un succ&egrave;s politique, cette r&eacute;volution culturelle va transformer en profondeur &ldquo;la sociologie et l&rsquo;id&eacute;ologie de la gauche&rdquo; <sup>6</sup>.  Laurent Bouvet nous livre une critique s&eacute;v&egrave;re des orientations de la gauche apr&egrave;s 68. Cette derni&egrave;re, regrette l&rsquo;auteur, a c&eacute;d&eacute; aux revendications identitaires et a ainsi favoris&eacute; l&rsquo;&eacute;mergence &ldquo;d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; des individus&rdquo; <sup>6</sup> au d&eacute;triment de sa vision traditionnelle du peuple.</p>
<p>Ce &ldquo;tournant identitaire&rdquo; <sup>8</sup>, qui se traduit par l&rsquo;abandon du monde ouvrier, triomphe dans les ann&eacute;es 80 avec le renforcement de ce que l&rsquo;auteur nomme le mod&egrave;le &ldquo;lib&eacute;ral-multiculturaliste&rdquo; <sup>9</sup>. Le glissement de la gauche vers des valeurs &ldquo;individualistes&rdquo; et &ldquo;culturalistes&rdquo; <sup>10</sup> va de pair avec la d&eacute;gradation et la stigmatisation de la figure de l&rsquo;ouvrier, du petit blanc &agrave; la fois raciste, sexiste et homophobe. D&rsquo;o&ugrave; la n&eacute;cessit&eacute; pour la gauche de se trouver un prol&eacute;tariat de substitution. Cette analyse brosse sans complaisance les &eacute;garements de la gauche post-68 qui, en d&eacute;laissant l&rsquo;id&eacute;al r&eacute;publicain, a perdu le sens du peuple.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>La revitalisation de la gauche par le peuple</strong></p>
<p>Au terme de son raisonnement, Laurent Bouvet propose &agrave; la gauche de r&eacute;introduire dans son projet ses id&eacute;es historiques et affirme avec force la n&eacute;cessit&eacute; de renouer le lien avec les cat&eacute;gories populaires. A l&rsquo;heure o&ugrave; les valeurs de la gauche sont devenues majoritairement celles des &eacute;lites, il n&rsquo;est gu&egrave;re &eacute;tonnant qu&rsquo;elle soit la cible des discours populistes. Sur ce point, l&rsquo;analyse de Laurent Bouvet peut para&icirc;tre surprenante. Loin de vilipender le style populiste, il exhorte la gauche &agrave; ne pas tomber dans l&rsquo;&eacute;cueil de sa d&eacute;nonciation syst&eacute;matique. Elle doit &ldquo;en accepter l&rsquo;incontournable pr&eacute;sence dans la politique d&eacute;mocratique, et m&ecirc;me sans doute l&rsquo;encourager comme composante d&rsquo;une critique indispensable de l&rsquo;ordre d&eacute;mocratique, tout en reconnaissant ses limites et en refusant fermement leur d&eacute;passement&rdquo;.</p>
<p>Laurent Bouvet ach&egrave;ve son essai par un panorama des diff&eacute;rentes voies qui s&rsquo;ouvrent &agrave; la gauche. Ce chapitre <sup>11</sup> prend la forme d&rsquo;une mise en garde contre &ldquo;une double impasse&rdquo; <sup>12</sup> : la tendance Terra Nova et le populisme m&eacute;lenchonien.</p>
<p>L&rsquo;auteur encourage la gauche &agrave; refuser le d&eacute;voiement pragmatique d&eacute;fendu par Terra Nova <sup>13</sup> qui, en prenant acte de la d&eacute;robade du socle &eacute;lectoral que constitue la classe ouvri&egrave;re, a cherch&eacute; &agrave; lui substituer une coalition comprenant les jeunes dipl&ocirc;m&eacute;s, les femmes et les minorit&eacute;s. D&rsquo;autre part, il n&rsquo;en est pas moins critique envers les d&eacute;rives d&eacute;magogiques de Jean-Luc M&eacute;lenchon. A l&rsquo;heure d&rsquo;un choix historique, ces deux alternatives &agrave; gauche semblent sans issue. Laurent Bouvet trace les contours d&rsquo;une troisi&egrave;me voie dans laquelle la gauche devra &ldquo;s&rsquo;inscrire dans une perspective populaire sans faire de populisme&rdquo;. <sup>14</sup></p>
<p>********************************************</p>
<p>Cet essai est pr&eacute;cieux en ce qu&rsquo;il propose une critique froide et argument&eacute;e des d&eacute;voiements de la gauche depuis des d&eacute;cennies. L&rsquo;adh&eacute;sion de la gauche au multiculturalisme comme id&eacute;ologie lui a fait ind&eacute;niablement perdre son assise populaire. A partir de ce constat, Laurent Bouvet d&eacute;gage les grandes lignes d&rsquo;une r&eacute;conciliation qu&rsquo;il juge indispensable. La gauche ne doit pas oublier les bienfaits unificateurs du peuple et doit cesser de se cacher derri&egrave;re la d&eacute;nonciation du populisme.</p>
<p>On ne peut que regretter que l&rsquo;auteur, que l&rsquo;on devine homme de gauche d&eacute;&ccedil;u et r&eacute;publicain convaincu, confonde parfois gauche et Parti socialiste. L&rsquo;absence de d&eacute;finition de ce qu&rsquo;il entend par gauche et le dernier chapitre dans lequel il met en garde une gauche tiraill&eacute;e entre la strat&eacute;gie Terra Nova et le charisme de Jean-Luc M&eacute;lenchon font appara&icirc;tre clairement l&rsquo;engagement de l&rsquo;auteur en faveur d&rsquo;une r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration r&eacute;publicaine du Parti socialiste, vu comme le seul cadre l&eacute;gitime d&rsquo;une renaissance de la gauche.</p>
<p>Cet ouvrage, &agrave; la fronti&egrave;re de l&rsquo;ouvrage universitaire et du texte engag&eacute;, sonne comme  l&rsquo;avertissement d&rsquo;un intellectuel lucide et inquiet des d&eacute;rives de sa famille politique ; en effet, &ldquo;l&rsquo;avenir de la gauche se joue ici et maintenant, face au peuple, avec lui et pour lui&rdquo; <sup>15</sup>.&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - page 9<br />2 - ou plut&ocirc;t de retrouver un peuple introuvable, c.f. Pierre Rosanvalon, <em>Le peuple introuvable</em><br />3 - page 15<br />4 - page 56<br />5 - page 59<br />6 - page 137<br />7 - page 137<br />8 - page 147<br />9 - page 272<br />10 - page 165<br />11 - Chapitre 7 : Retrouver le sens du peuple<br />12 - page 271<br />13 - Note de Terra Nova publi&eacute;e en mai 2011, &quot;<a href="http://www.tnova.fr/essai/gauche-quelle-majorit-lectorale-pour-2012">Gauche : quelle majorit&eacute; &eacute;lectorale pour 2012</a>&quot;<br />14 - Page 286<br />15 - page 296<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Noms d&#146;une pipe</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5464-noms_dune_pipe.htm</link>
         <description> Si, pour reprendre l&amp;rsquo;adage rabelaisien, il est convenu que le rire est le propre de l&amp;rsquo;homme, ce-dernier a &#233;galement l&amp;rsquo;apanage d&amp;rsquo;une autre pratique, tout aussi subversive : la fellation. Franck Spengler, auteur de r&#233;cits licencieux tels que  La Vie amoureuse des f&#233;es ,  Br&#232;ves de sexe , ou encore  1969-2009, ann&#233;es &#233;rotiques , propose cette fois une  Anthologie litt&#233;raire de la fellation , publi&#233;e aux &#233;ditions Blanche, sp&#233;cialis&#233;es en &#233;crits &#233;rotiques, qu&amp;rsquo;il dirige depuis 1996. &#13;&#10; Tous les genres, au sens propre et figur&#233;, s&amp;rsquo;essay&#232;rent &#224; cette audacieuse &#233;vocation : des po&#232;mes, comme  Hombres  de Verlaine, des pr&#233;faces, comme  L&amp;rsquo;Avis d&amp;rsquo;une femme  de Fran&#231;oise Rey, des dialogues ( Sept Petites Histoires de cul  d&amp;rsquo;Anne C&#233;cile), ou encore des chroniques ( Sc&#232;nes de p&#233;ripat&#233;ticiennes  de Pierre Lo&#252;ys), voire des chansons ( La Taille du bambou  du groupe Rita Mitsouko). Les textes classiques ( Les 11 000 verges  d&amp;rsquo;Apollinaire,  Sexus  d&amp;rsquo;Henry Miller) c&#244;toient des auteurs moins connus : Philippe Nollet, G&#233;raldine Zwang, Clara Basteh, Lucie Lux&amp;hellip; Les passages attendus de la litt&#233;rature fran&#231;aise et &#233;trang&#232;re ( L&amp;rsquo;Ennui , de Moravia) font ainsi figure de mod&#232;les paradigmatiques, que d&#233;clinent des &#233;crivains contemporains, souvent publi&#233;s aux &#233;ditions Blanche d&amp;rsquo;ailleurs, dans des r&#233;cits o&#249; s&amp;rsquo;exag&#232;rent les tensions luxurieuses. &#13;&#10; Dans la distribution des actants amoureux, la &amp;ldquo;vassalit&#233; femelle&amp;rdquo;, pour reprendre la formule de Jacques Montfer, ne se prosterne &#224; l&amp;rsquo;asservissement viril qu&amp;rsquo;en apparence. Au sein de ces vastes marivaudages phalliques, les figures f&#233;minines apparaissent bien comme les ma&#238;tresses habiles d&amp;rsquo;un jeu d&#233;licieux auquel leurs compagnons sont incapables de se soustraire, tout entier esclaves des plaisirs buccaux attendus. Et de constater que nombre d&amp;rsquo;&#233;crivains sont des plumes f&#233;minines, qui t&#233;moignent dans les moindres d&#233;tails leurs exp&#233;riences tant&#244;t n&#233;ophytes, tant&#244;t expertes, faussement ing&#233;nues, souvent perverses. Parfois, &#224; l&amp;rsquo;instar de Julie Saget, l&amp;rsquo;&#233;criture s&amp;rsquo;infl&#233;chit dans le sens d&amp;rsquo;une d&#233;gradation volontairement triviale : la recherche de sensations trop fortes, o&#249; s&amp;rsquo;exacerbent la corpor&#233;it&#233; fauve, va alors de paire avec une plume volontairement provocatrice : le rut stylistique surench&#233;rit alors l&amp;rsquo;outrance sexuelle. Ailleurs, chez Agn&#232;s Pareyre, les d&#233;sirs s&amp;rsquo;&#233;crivent tout en suavit&#233;, et la langueur phrastique mime les langueurs sensuelles. &#13;&#10; Certes, ces jouissances partag&#233;es se compliquent assez souvent d&amp;rsquo;autres variations &#233;rotiques. Longtemps rel&#233;gu&#233; dans les enfers des biblioth&#232;ques,  Hombres  propose un aspect m&#233;connu de l&amp;rsquo;auteur des  Po&#232;mes saturniens  : une sulfureuse d&#233;clamation aux dons quasi divins de l&amp;rsquo;&#233;ph&#232;be ch&#233;ri. L&amp;rsquo;&#233;vocation de ces amours particuli&#232;res varie encore, et emprunte des accents plus humoristiques avec  L&amp;rsquo;Histoire de Boris  : ou comment les pr&#233;f&#233;rences buccales du protagoniste &#233;ponyme suscitent le large sourire des lecteurs. &#13;&#10; Se dessine &#233;galement, au fil de ces tendancieuses narrations, oscillant entre l&amp;rsquo;obsc&#232;ne et le lyrique, le scandale et l&amp;rsquo;humour, toute une mythologie de la fellation, &#224; l&amp;rsquo;instar de l&amp;rsquo;imp&#233;ratrice Messaline, qui se faisait induire du sperme d&amp;rsquo;adolescents, ou encore de la mandragore, cens&#233;e pouss&#233;e de la semence des pendus. &#13;&#10; Certes, ces courts extraits permettent une distrayante lecture, souvent provocatrice et curieuse, toujours enlev&#233;e, mais sourd &#233;galement une recherche stylistique vari&#233;e, qui repr&#233;sente un certain int&#233;r&#234;t litt&#233;raire. Au-del&#224; des amusantes descriptions, l&amp;rsquo;observation du travail d&amp;rsquo;&#233;criture encourage ainsi, pour en revenir aux r&#233;f&#233;rences rabelaisiennes, &#224; rompre l&amp;rsquo;os, et &#224; en sucer&amp;hellip; la substantifique moelle. &amp;ldquo;Jouir ou respirer ?&amp;rdquo;, s&amp;rsquo;interroge Andr&#233;a Luccella dans l&amp;rsquo;un des r&#233;cits du recueil. Une troisi&#232;me alternative libidinale se dessine alors : lire.. &#13;&#10;&#160; </description>
         <pubDate>02/07/12 15:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Si, pour reprendre l&rsquo;adage rabelaisien, il est convenu que le rire est le propre de l&rsquo;homme, ce-dernier a &eacute;galement l&rsquo;apanage d&rsquo;une autre pratique, tout aussi subversive : la fellation. Franck Spengler, auteur de r&eacute;cits licencieux tels que <em>La Vie amoureuse des f&eacute;es</em>, <em>Br&egrave;ves de sexe</em>, ou encore <em>1969-2009, ann&eacute;es &eacute;rotiques</em>, propose cette fois une <em>Anthologie litt&eacute;raire de la fellation</em>, publi&eacute;e aux &eacute;ditions Blanche, sp&eacute;cialis&eacute;es en &eacute;crits &eacute;rotiques, qu&rsquo;il dirige depuis 1996.</p>
<p>Tous les genres, au sens propre et figur&eacute;, s&rsquo;essay&egrave;rent &agrave; cette audacieuse &eacute;vocation : des po&egrave;mes, comme <em>Hombres </em>de Verlaine, des pr&eacute;faces, comme <em>L&rsquo;Avis d&rsquo;une femme</em> de Fran&ccedil;oise Rey, des dialogues (<em>Sept Petites Histoires de cul</em> d&rsquo;Anne C&eacute;cile), ou encore des chroniques (<em>Sc&egrave;nes de p&eacute;ripat&eacute;ticiennes</em> de Pierre Lo&uuml;ys), voire des chansons (<em>La Taille du bambou</em> du groupe Rita Mitsouko). Les textes classiques (<em>Les 11 000 verges</em> d&rsquo;Apollinaire, <em>Sexus </em>d&rsquo;Henry Miller) c&ocirc;toient des auteurs moins connus : Philippe Nollet, G&eacute;raldine Zwang, Clara Basteh, Lucie Lux&hellip; Les passages attendus de la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise et &eacute;trang&egrave;re (<em>L&rsquo;Ennui</em>, de Moravia) font ainsi figure de mod&egrave;les paradigmatiques, que d&eacute;clinent des &eacute;crivains contemporains, souvent publi&eacute;s aux &eacute;ditions Blanche d&rsquo;ailleurs, dans des r&eacute;cits o&ugrave; s&rsquo;exag&egrave;rent les tensions luxurieuses.</p>
<p>Dans la distribution des actants amoureux, la &ldquo;vassalit&eacute; femelle&rdquo;, pour reprendre la formule de Jacques Montfer, ne se prosterne &agrave; l&rsquo;asservissement viril qu&rsquo;en apparence. Au sein de ces vastes marivaudages phalliques, les figures f&eacute;minines apparaissent bien comme les ma&icirc;tresses habiles d&rsquo;un jeu d&eacute;licieux auquel leurs compagnons sont incapables de se soustraire, tout entier esclaves des plaisirs buccaux attendus. Et de constater que nombre d&rsquo;&eacute;crivains sont des plumes f&eacute;minines, qui t&eacute;moignent dans les moindres d&eacute;tails leurs exp&eacute;riences tant&ocirc;t n&eacute;ophytes, tant&ocirc;t expertes, faussement ing&eacute;nues, souvent perverses. Parfois, &agrave; l&rsquo;instar de Julie Saget, l&rsquo;&eacute;criture s&rsquo;infl&eacute;chit dans le sens d&rsquo;une d&eacute;gradation volontairement triviale : la recherche de sensations trop fortes, o&ugrave; s&rsquo;exacerbent la corpor&eacute;it&eacute; fauve, va alors de paire avec une plume volontairement provocatrice : le rut stylistique surench&eacute;rit alors l&rsquo;outrance sexuelle. Ailleurs, chez Agn&egrave;s Pareyre, les d&eacute;sirs s&rsquo;&eacute;crivent tout en suavit&eacute;, et la langueur phrastique mime les langueurs sensuelles.</p>
<p>Certes, ces jouissances partag&eacute;es se compliquent assez souvent d&rsquo;autres variations &eacute;rotiques. Longtemps rel&eacute;gu&eacute; dans les enfers des biblioth&egrave;ques, <em>Hombres </em>propose un aspect m&eacute;connu de l&rsquo;auteur des <em>Po&egrave;mes saturniens</em> : une sulfureuse d&eacute;clamation aux dons quasi divins de l&rsquo;&eacute;ph&egrave;be ch&eacute;ri. L&rsquo;&eacute;vocation de ces amours particuli&egrave;res varie encore, et emprunte des accents plus humoristiques avec <em>L&rsquo;Histoire de Boris</em> : ou comment les pr&eacute;f&eacute;rences buccales du protagoniste &eacute;ponyme suscitent le large sourire des lecteurs.</p>
<p>Se dessine &eacute;galement, au fil de ces tendancieuses narrations, oscillant entre l&rsquo;obsc&egrave;ne et le lyrique, le scandale et l&rsquo;humour, toute une mythologie de la fellation, &agrave; l&rsquo;instar de l&rsquo;imp&eacute;ratrice Messaline, qui se faisait induire du sperme d&rsquo;adolescents, ou encore de la mandragore, cens&eacute;e pouss&eacute;e de la semence des pendus.</p>
<p>Certes, ces courts extraits permettent une distrayante lecture, souvent provocatrice et curieuse, toujours enlev&eacute;e, mais sourd &eacute;galement une recherche stylistique vari&eacute;e, qui repr&eacute;sente un certain int&eacute;r&ecirc;t litt&eacute;raire. Au-del&agrave; des amusantes descriptions, l&rsquo;observation du travail d&rsquo;&eacute;criture encourage ainsi, pour en revenir aux r&eacute;f&eacute;rences rabelaisiennes, &agrave; rompre l&rsquo;os, et &agrave; en sucer&hellip; la substantifique moelle. &ldquo;Jouir ou respirer ?&rdquo;, s&rsquo;interroge Andr&eacute;a Luccella dans l&rsquo;un des r&eacute;cits du recueil. Une troisi&egrave;me alternative libidinale se dessine alors : lire..<br />
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      </item>
      <item>
         <title>Le triomphe du discours &#233;conomique</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5461-le_triomphe_du_discours_economique.htm</link>
         <description> Comment une science aussi &#233;minemment politique que l&amp;rsquo;&#233;conomie a-t-elle pu &#234;tre pr&#233;sent&#233;e comme neutre&#160;? Quels sont les ressorts de cette fiction ayant contribu&#233; &#224; renforcer la puissance sociale et politique du discours &#233;conomique&#160;? Afin d&amp;rsquo;y r&#233;pondre,  L&amp;rsquo;&#233;conomiste, la cour et la patrie  part d&amp;rsquo;une enqu&#234;te sur l&amp;rsquo;histoire de la science &#233;conomique au XVIIIe si&#232;cle et la naissance du lib&#233;ralisme pour mettre &#224; jour les pr&#233;suppos&#233;s politiques des concepts et th&#233;ories de l&amp;rsquo;&#233;conomie dite scientifique, en particulier de l&amp;rsquo;utopie &amp;ndash; qui n&amp;rsquo;en a pas moins eu des effets historiques - d&amp;rsquo;un march&#233; autor&#233;gulateur, pur, d&#233;sencastr&#233; par rapport au politique et &#224; la soci&#233;t&#233;. Issu d&amp;rsquo;une th&#232;se de science politique riche et fouill&#233;e, il interroge la gen&#232;se d&amp;rsquo;un savoir devenu le langage dominant de la vie publique et se propose d&amp;rsquo;en r&#233;v&#233;ler l&amp;rsquo;axiologie sous-jacente. &#13;&#10; Le XVIIIe si&#232;cle constitue &#224; cet &#233;gard une p&#233;riode d&#233;terminante&#160;; marqu&#233; par le succ&#232;s de publications &#233;conomiques inflationnistes, il se pr&#233;sente comme le si&#232;cle de l&amp;rsquo;&quot;invention de l&amp;rsquo;&#233;conomie&quot;, pour reprendre la formule de Catherine Larr&#232;re. Quelles sont les raisons et les cons&#233;quences d&amp;rsquo;un tel succ&#232;s&#160;? Comment caract&#233;riser cette production &#233;ditoriale&#160;? Autant de questions auxquelles cet ouvrage apporte des &#233;l&#233;ments de r&#233;ponse. Orientant le regard sur quelques&#160;auteurs dominants et leurs cercles, il souligne, tout d&amp;rsquo;abord, l&amp;rsquo;apport de Vincent de Gournay, qui promeut une &quot;science du commerce&quot; et le r&#244;le du n&#233;gociant, avant de pr&#233;senter l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre de Fran&#231;ois Quesnay et de sa &quot;secte&quot; de physiocrates, notamment la mise en avant du propri&#233;taire agraire. Enfin, il &#233;largit la focale afin de rep&#233;rer &quot;les rapports entre th&#233;oriciens, espace mondain et ar&#232;ne politique&quot; (p. 265). &#13;&#10;La premi&#232;re partie &#233;claire donc l&amp;rsquo;&#233;mergence d&amp;rsquo;une science &#233;conomique pouvant &#234;tre appr&#233;hend&#233;e comme &#171;&#160;une science d&amp;rsquo;Etat retremp&#233;e dans des savoirs n&#233;gociants&#160;&#187; (p. 144). Apr&#232;s avoir retrac&#233; l&amp;rsquo;&#233;closion d&amp;rsquo;un &quot;genre intellectuel&quot; sous la monarchie absolutiste, l&amp;rsquo;auteur analyse le &quot;coup de force symbolique&quot; r&#233;alis&#233; par la science du commerce et son r&#233;seau. Gournay op&#232;re en effet un renversement de l&amp;rsquo;&#233;conomie de police, alors promue au sein de l&amp;rsquo;Etat, en particulier via le Bureau du commerce qui avait permis aux repr&#233;sentants de la France industrieuse et n&#233;gociante de faire leur entr&#233;e dans l&amp;rsquo;administration. La coh&#233;rence du r&#233;seau de Gournay repose sur la revalorisation du statut des commer&#231;ants, la diminution du taux d&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t afin de r&#233;orienter le capital vers des activit&#233;s productives (agriculture, manufacture, commerce) au d&#233;triment de la finance et des rentiers, la critique des monopoles et des corporations et un projet d&amp;rsquo;abolition des privil&#232;ges accord&#233;s aux communaut&#233;s de marchands. Le groupe met en exergue les bienfaits de la libre concurrence en termes d&amp;rsquo;allocation optimale des ressources. L&amp;rsquo;&#233;volution de la culture politique sur la place du commerce et du luxe a contribu&#233; &#224; la r&#233;ussite de ce &quot;coup de force&quot; dans une soci&#233;t&#233; de statut et un Etat absolutiste patrimonial devenus r&#233;ceptifs au motif de la libert&#233;. L&amp;rsquo;auteur rappelle combien cette &quot;invention de l&amp;rsquo;humanisme commercial&quot; b&#233;n&#233;ficie d&amp;rsquo;un contexte d&amp;rsquo;anglomanie et d&amp;rsquo;importants transferts culturels d&amp;rsquo;outre-Manche. &#13;&#10; La physiocratie fait l&amp;rsquo;objet d&amp;rsquo;une deuxi&#232;me partie. Attaque articul&#233;e contre une science du commerce pr&#233;sent&#233;e comme englu&#233;e dans les enjeux et conflits politiques du moment, elle revendique son statut surplombant et englobant de &quot;science morale et politique&quot;. L&amp;rsquo;auteur retrace la dynamique ayant rendue possible cette innovation th&#233;orique de la France d&amp;rsquo;ancien r&#233;gime&#160;: le r&#244;le de Fran&#231;ois Quesnay, m&#233;decin en fin de carri&#232;re recommand&#233; aupr&#232;s de la marquise de Pompadour, qui devient m&#233;decin du roi&#160;; sa collaboration avec le marquis de Mirabeau, &#233;crivain politique renomm&#233; depuis son best-seller L&amp;rsquo;Ami des hommes, satisfaisant les ambitions politiques de l&amp;rsquo;un, le souci d&amp;rsquo;&#233;largir son audience de l&amp;rsquo;autre&#160;; la forte division du travail au sein du collectif physiocratique (prestigieux soutiens &#233;trangers ou grands commis de l&amp;rsquo;Etat et proches collaborateurs de Quesnay et Mirabeau auxquels ces derniers vont de plus en plus d&#233;l&#233;guer). Relatant les tentatives d&amp;rsquo;institutionnalisation d&amp;rsquo;une th&#233;orie &#233;conomique autonome, par des entreprises collectives telles les Eph&#233;m&#233;rides du citoyen, l&amp;rsquo;ouvrage &#233;claire &#233;galement les particularit&#233;s de cette th&#233;orie sociale et politique, notamment la promotion d&amp;rsquo;un despotisme l&#233;gal. Car, situ&#233;e dans la tradition monarchique fran&#231;aise, la physiocratie d&#233;veloppe une voie agricole de d&#233;veloppement capitaliste, avec pour objectif la mise en place d&amp;rsquo;un nouvel ordre politique issu des structures institutionnelles et sociales de la monarchie. &#13;&#10; La derni&#232;re partie oriente davantage le regard sur la diffusion et la r&#233;ception de ces th&#232;ses &#233;conomistes. L&amp;rsquo;engagement physiocratique pour l&amp;rsquo;anoblissement du fermier b&#233;n&#233;ficie du succ&#232;s de l&amp;rsquo;agronomie et de l&amp;rsquo;histoire naturelle, ainsi que du pr&#233;romantisme agraire de la fin du XVIIIe si&#232;cle. Salons et acad&#233;mies permettent par ailleurs une plus grande libert&#233; de parole, l&amp;rsquo;hybridation entre noblesse et bourgeoisie d&amp;rsquo;ancien r&#233;gime, l&amp;rsquo;affirmation d&amp;rsquo;une nouvelle sociabilit&#233; intellectuelle. Enfin, la lib&#233;ralisation &#233;conomique est per&#231;ue comme une technologie prometteuse par la monarchie. Les recompositions minist&#233;rielles des ann&#233;es 1760 et la r&#233;orientation de la politique &#233;conomique du royaume cr&#233;ent une demande &#233;tatique favorable aux &#233;conomistes des Lumi&#232;res&#160;; ces derniers apportent innovation et caution scientifique tout en permettant d&amp;rsquo;&#233;carter les formes de contestation les plus dangereuses comme le r&#233;publicanisme ou la r&#233;action f&#233;odale. Si l&amp;rsquo;opposition &#224; la physiocratie de penseurs r&#233;publicains et de d&#233;fenseurs de la finance est politique, plusieurs rivales prennent aussi la physiocratie pour cible au cours de cette d&#233;cennie dans le cadre de controverses scientifiques sur le commerce des grains et sur le lib&#233;ralisme. Mais le parti philosophique investit les institutions monarchiques. La promotion gouvernementale d&amp;rsquo;un homme des Lumi&#232;res, Turgot, consacre la physiocratie et l&amp;rsquo;&#233;conomie. Suivant, sur le sujet, les analyses de Charles C. Gillispie et d&amp;rsquo;Eric Brian, l&amp;rsquo;ouvrage insiste sur l&amp;rsquo;importance de ce minist&#232;re qui, faisant communier pr&#233;occupations des g&#233;om&#232;tres et des administrateurs, atteste une &quot;politique de la science&quot; et un souci de rationalisation de l&amp;rsquo;action &#233;tatique dans un contexte marqu&#233; par une forte institutionnalisation des relations entre science et Etat. Si le d&#233;part de Turgot marque l&amp;rsquo;&#233;chec de son projet et l&amp;rsquo;essoufflement d&amp;rsquo;une entreprise de construction de l&amp;rsquo;Etat par la fiscalit&#233;, la promotion de son adversaire Necker, confirme paradoxalement le statut de science de gouvernement de l&amp;rsquo;&#233;conomie&amp;hellip; &#13;&#10; Jamais totalement science dominante du jeu politique, l&amp;rsquo;&#233;conomie politique aspire d&#232;s l&amp;rsquo;origine &#224; &quot;faire science&quot;. Cet ouvrage dense et foisonnant en retrace la gen&#232;se tout en montrant combien l&amp;rsquo;ancien r&#233;gime fournit des indices pr&#233;cieux sur son impens&#233; politique. Aspirant &#224; une neutralit&#233; particuli&#232;rement utile aux gouvernants, ce savoir promeut la libert&#233; comme technologie politique et une refonte de l&amp;rsquo;ordre politique par une remise en cause de la soci&#233;t&#233; de cour et des privil&#232;ges, i.e. une d&#233;-patrimonialisation des fonctions politiques et administratives. L&amp;rsquo;ouvrage d&#233;fend, dans la continuit&#233; des analyses de Michel Foucault, la th&#232;se selon laquelle &quot;le lib&#233;ralisme, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;Etat&quot;, qu&amp;rsquo;il contribue &#224; inscrire dans le mouvement des Lumi&#232;res et &#224; rationaliser en le d&#233;chargeant de nombreuses t&#226;ches, en promouvant la libert&#233; comme proc&#233;d&#233; de gouvernement, tout en renfor&#231;ant son autorit&#233; et en apportant des solutions &#224; son principal probl&#232;me, fiscal et financier. L&amp;rsquo;ouvrage contribue ainsi, de mani&#232;re salutaire, &#224; battre en br&#232;che certaines id&#233;es re&#231;ues concernant un lib&#233;ralisme pr&#233;sent&#233; comme ancr&#233; dans la culture anglo-saxonne et synonyme de laisser-faire et d&amp;rsquo;individualisme&amp;hellip;. </description>
         <pubDate>02/07/12 11:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5461-le_triomphe_du_discours_economique.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Comment une science aussi &eacute;minemment politique que l&rsquo;&eacute;conomie a-t-elle pu &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;e comme neutre&nbsp;? Quels sont les ressorts de cette fiction ayant contribu&eacute; &agrave; renforcer la puissance sociale et politique du discours &eacute;conomique&nbsp;? Afin d&rsquo;y r&eacute;pondre, <em>L&rsquo;&eacute;conomiste, la cour et la patrie</em> part d&rsquo;une enqu&ecirc;te sur l&rsquo;histoire de la science &eacute;conomique au XVIIIe si&egrave;cle et la naissance du lib&eacute;ralisme pour mettre &agrave; jour les pr&eacute;suppos&eacute;s politiques des concepts et th&eacute;ories de l&rsquo;&eacute;conomie dite scientifique, en particulier de l&rsquo;utopie &ndash; qui n&rsquo;en a pas moins eu des effets historiques - d&rsquo;un march&eacute; autor&eacute;gulateur, pur, d&eacute;sencastr&eacute; par rapport au politique et &agrave; la soci&eacute;t&eacute;. Issu d&rsquo;une th&egrave;se de science politique riche et fouill&eacute;e, il interroge la gen&egrave;se d&rsquo;un savoir devenu le langage dominant de la vie publique et se propose d&rsquo;en r&eacute;v&eacute;ler l&rsquo;axiologie sous-jacente.</p>
<p>Le XVIIIe si&egrave;cle constitue &agrave; cet &eacute;gard une p&eacute;riode d&eacute;terminante&nbsp;; marqu&eacute; par le succ&egrave;s de publications &eacute;conomiques inflationnistes, il se pr&eacute;sente comme le si&egrave;cle de l&rsquo;&quot;invention de l&rsquo;&eacute;conomie&quot;, pour reprendre la formule de Catherine Larr&egrave;re. Quelles sont les raisons et les cons&eacute;quences d&rsquo;un tel succ&egrave;s&nbsp;? Comment caract&eacute;riser cette production &eacute;ditoriale&nbsp;? Autant de questions auxquelles cet ouvrage apporte des &eacute;l&eacute;ments de r&eacute;ponse. Orientant le regard sur quelques&nbsp;auteurs dominants et leurs cercles, il souligne, tout d&rsquo;abord, l&rsquo;apport de Vincent de Gournay, qui promeut une &quot;science du commerce&quot; et le r&ocirc;le du n&eacute;gociant, avant de pr&eacute;senter l&rsquo;&oelig;uvre de Fran&ccedil;ois Quesnay et de sa &quot;secte&quot; de physiocrates, notamment la mise en avant du propri&eacute;taire agraire. Enfin, il &eacute;largit la focale afin de rep&eacute;rer &quot;les rapports entre th&eacute;oriciens, espace mondain et ar&egrave;ne politique&quot; (p. 265).<br />
La premi&egrave;re partie &eacute;claire donc l&rsquo;&eacute;mergence d&rsquo;une science &eacute;conomique pouvant &ecirc;tre appr&eacute;hend&eacute;e comme &laquo;&nbsp;une science d&rsquo;Etat retremp&eacute;e dans des savoirs n&eacute;gociants&nbsp;&raquo; (p. 144). Apr&egrave;s avoir retrac&eacute; l&rsquo;&eacute;closion d&rsquo;un &quot;genre intellectuel&quot; sous la monarchie absolutiste, l&rsquo;auteur analyse le &quot;coup de force symbolique&quot; r&eacute;alis&eacute; par la science du commerce et son r&eacute;seau. Gournay op&egrave;re en effet un renversement de l&rsquo;&eacute;conomie de police, alors promue au sein de l&rsquo;Etat, en particulier via le Bureau du commerce qui avait permis aux repr&eacute;sentants de la France industrieuse et n&eacute;gociante de faire leur entr&eacute;e dans l&rsquo;administration. La coh&eacute;rence du r&eacute;seau de Gournay repose sur la revalorisation du statut des commer&ccedil;ants, la diminution du taux d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t afin de r&eacute;orienter le capital vers des activit&eacute;s productives (agriculture, manufacture, commerce) au d&eacute;triment de la finance et des rentiers, la critique des monopoles et des corporations et un projet d&rsquo;abolition des privil&egrave;ges accord&eacute;s aux communaut&eacute;s de marchands. Le groupe met en exergue les bienfaits de la libre concurrence en termes d&rsquo;allocation optimale des ressources. L&rsquo;&eacute;volution de la culture politique sur la place du commerce et du luxe a contribu&eacute; &agrave; la r&eacute;ussite de ce &quot;coup de force&quot; dans une soci&eacute;t&eacute; de statut et un Etat absolutiste patrimonial devenus r&eacute;ceptifs au motif de la libert&eacute;. L&rsquo;auteur rappelle combien cette &quot;invention de l&rsquo;humanisme commercial&quot; b&eacute;n&eacute;ficie d&rsquo;un contexte d&rsquo;anglomanie et d&rsquo;importants transferts culturels d&rsquo;outre-Manche.</p>
<p>La physiocratie fait l&rsquo;objet d&rsquo;une deuxi&egrave;me partie. Attaque articul&eacute;e contre une science du commerce pr&eacute;sent&eacute;e comme englu&eacute;e dans les enjeux et conflits politiques du moment, elle revendique son statut surplombant et englobant de &quot;science morale et politique&quot;. L&rsquo;auteur retrace la dynamique ayant rendue possible cette innovation th&eacute;orique de la France d&rsquo;ancien r&eacute;gime&nbsp;: le r&ocirc;le de Fran&ccedil;ois Quesnay, m&eacute;decin en fin de carri&egrave;re recommand&eacute; aupr&egrave;s de la marquise de Pompadour, qui devient m&eacute;decin du roi&nbsp;; sa collaboration avec le marquis de Mirabeau, &eacute;crivain politique renomm&eacute; depuis son best-seller L&rsquo;Ami des hommes, satisfaisant les ambitions politiques de l&rsquo;un, le souci d&rsquo;&eacute;largir son audience de l&rsquo;autre&nbsp;; la forte division du travail au sein du collectif physiocratique (prestigieux soutiens &eacute;trangers ou grands commis de l&rsquo;Etat et proches collaborateurs de Quesnay et Mirabeau auxquels ces derniers vont de plus en plus d&eacute;l&eacute;guer). Relatant les tentatives d&rsquo;institutionnalisation d&rsquo;une th&eacute;orie &eacute;conomique autonome, par des entreprises collectives telles les Eph&eacute;m&eacute;rides du citoyen, l&rsquo;ouvrage &eacute;claire &eacute;galement les particularit&eacute;s de cette th&eacute;orie sociale et politique, notamment la promotion d&rsquo;un despotisme l&eacute;gal. Car, situ&eacute;e dans la tradition monarchique fran&ccedil;aise, la physiocratie d&eacute;veloppe une voie agricole de d&eacute;veloppement capitaliste, avec pour objectif la mise en place d&rsquo;un nouvel ordre politique issu des structures institutionnelles et sociales de la monarchie.</p>
<p>La derni&egrave;re partie oriente davantage le regard sur la diffusion et la r&eacute;ception de ces th&egrave;ses &eacute;conomistes. L&rsquo;engagement physiocratique pour l&rsquo;anoblissement du fermier b&eacute;n&eacute;ficie du succ&egrave;s de l&rsquo;agronomie et de l&rsquo;histoire naturelle, ainsi que du pr&eacute;romantisme agraire de la fin du XVIIIe si&egrave;cle. Salons et acad&eacute;mies permettent par ailleurs une plus grande libert&eacute; de parole, l&rsquo;hybridation entre noblesse et bourgeoisie d&rsquo;ancien r&eacute;gime, l&rsquo;affirmation d&rsquo;une nouvelle sociabilit&eacute; intellectuelle. Enfin, la lib&eacute;ralisation &eacute;conomique est per&ccedil;ue comme une technologie prometteuse par la monarchie. Les recompositions minist&eacute;rielles des ann&eacute;es 1760 et la r&eacute;orientation de la politique &eacute;conomique du royaume cr&eacute;ent une demande &eacute;tatique favorable aux &eacute;conomistes des Lumi&egrave;res&nbsp;; ces derniers apportent innovation et caution scientifique tout en permettant d&rsquo;&eacute;carter les formes de contestation les plus dangereuses comme le r&eacute;publicanisme ou la r&eacute;action f&eacute;odale. Si l&rsquo;opposition &agrave; la physiocratie de penseurs r&eacute;publicains et de d&eacute;fenseurs de la finance est politique, plusieurs rivales prennent aussi la physiocratie pour cible au cours de cette d&eacute;cennie dans le cadre de controverses scientifiques sur le commerce des grains et sur le lib&eacute;ralisme. Mais le parti philosophique investit les institutions monarchiques. La promotion gouvernementale d&rsquo;un homme des Lumi&egrave;res, Turgot, consacre la physiocratie et l&rsquo;&eacute;conomie. Suivant, sur le sujet, les analyses de Charles C. Gillispie et d&rsquo;Eric Brian, l&rsquo;ouvrage insiste sur l&rsquo;importance de ce minist&egrave;re qui, faisant communier pr&eacute;occupations des g&eacute;om&egrave;tres et des administrateurs, atteste une &quot;politique de la science&quot; et un souci de rationalisation de l&rsquo;action &eacute;tatique dans un contexte marqu&eacute; par une forte institutionnalisation des relations entre science et Etat. Si le d&eacute;part de Turgot marque l&rsquo;&eacute;chec de son projet et l&rsquo;essoufflement d&rsquo;une entreprise de construction de l&rsquo;Etat par la fiscalit&eacute;, la promotion de son adversaire Necker, confirme paradoxalement le statut de science de gouvernement de l&rsquo;&eacute;conomie&hellip;</p>
<p>Jamais totalement science dominante du jeu politique, l&rsquo;&eacute;conomie politique aspire d&egrave;s l&rsquo;origine &agrave; &quot;faire science&quot;. Cet ouvrage dense et foisonnant en retrace la gen&egrave;se tout en montrant combien l&rsquo;ancien r&eacute;gime fournit des indices pr&eacute;cieux sur son impens&eacute; politique. Aspirant &agrave; une neutralit&eacute; particuli&egrave;rement utile aux gouvernants, ce savoir promeut la libert&eacute; comme technologie politique et une refonte de l&rsquo;ordre politique par une remise en cause de la soci&eacute;t&eacute; de cour et des privil&egrave;ges, i.e. une d&eacute;-patrimonialisation des fonctions politiques et administratives. L&rsquo;ouvrage d&eacute;fend, dans la continuit&eacute; des analyses de Michel Foucault, la th&egrave;se selon laquelle &quot;le lib&eacute;ralisme, c&rsquo;est l&rsquo;Etat&quot;, qu&rsquo;il contribue &agrave; inscrire dans le mouvement des Lumi&egrave;res et &agrave; rationaliser en le d&eacute;chargeant de nombreuses t&acirc;ches, en promouvant la libert&eacute; comme proc&eacute;d&eacute; de gouvernement, tout en renfor&ccedil;ant son autorit&eacute; et en apportant des solutions &agrave; son principal probl&egrave;me, fiscal et financier. L&rsquo;ouvrage contribue ainsi, de mani&egrave;re salutaire, &agrave; battre en br&egrave;che certaines id&eacute;es re&ccedil;ues concernant un lib&eacute;ralisme pr&eacute;sent&eacute; comme ancr&eacute; dans la culture anglo-saxonne et synonyme de laisser-faire et d&rsquo;individualisme&hellip;.</p> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Repenser la Solution finale</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5459-repenser_la_solution_finale.htm</link>
         <description> &#160; &#13;&#10; Alors que de nombreux &#233;v&#233;nements scientifiques viennent de marquer les 70 ans de la conf&#233;rence de Wannsee  1 , tout ou presque semble avoir &#233;t&#233; dit sur le g&#233;nocide des Juifs d&amp;rsquo;Europe perp&#233;tr&#233; par les nazis. &#13;&#10; &#160;Le dernier grand d&#233;bat sur le sujet semble se refermer : il concerne le processus de d&#233;cision. Pendant des ann&#233;es, les chercheurs internationaux se sont affront&#233;s, pour d&#233;terminer la date de la d&#233;cision qui a lanc&#233; la &quot; Solution finale de la question juive &quot;. Christopher Browning  2 , Saul Friedl&#228;nder  3 , Philippe Burrin  4  ; tous ont port&#233; la minutie historienne &#224; son point d&amp;rsquo;incandescence, risquant parfois de perdre le lecteur moins averti  5 . Pourquoi une telle pr&#233;cision ? Dans ce d&#233;bat, savoir quand, c&amp;rsquo;&#233;tait savoir pourquoi ; une semaine, et c&amp;rsquo;est le sens m&#234;me du g&#233;nocide qui pouvait en &#234;tre chang&#233;. D&#233;cid&#233; avant l&amp;rsquo;op&#233;ration Barbarossa de juin 1941, le g&#233;nocide aurait alors &#233;t&#233; planifi&#233; de long terme ; cette hypoth&#232;se n&amp;rsquo;a plus cours aujourd&amp;rsquo;hui, fille du d&#233;bat entre &quot; intentionnalistes &quot; et &quot; fonctionnalistes &quot; dans les ann&#233;es 1980. D&#233;cid&#233; en novembre 1941, il montrait l&amp;rsquo;appr&#233;hension grandissante d&amp;rsquo;Hitler face &#224; une probable d&#233;faite ; d&#233;cid&#233; apr&#232;s l&amp;rsquo;entr&#233;e en guerre des &#201;tats-Unis, en d&#233;cembre 1941, il t&#233;moignait de la hantise nazie de combattre sur deux fronts, comme en 1918. Plus encore, la d&#233;faite se pr&#233;cisant, l&amp;rsquo;id&#233;e que les Juifs avaient &#233;t&#233; responsables de la r&#233;volution de 1918 poussait &#224; la radicalisation, pour ne pas conserver derri&#232;re les lignes de front ces r&#233;volutionnaires-n&#233;s. On consid&#232;re aujourd&amp;rsquo;hui que la d&#233;cision a &#233;t&#233; prise dans les derniers mois de l&amp;rsquo;ann&#233;e 1941, et que la conf&#233;rence de Wannsee a certainement &#233;t&#233; une &#233;tape importante du processus. &#13;&#10; Pourtant, en ce mois de janvier 2012, il y a de fortes chances que le d&#233;bat s'ouvre &#224; nouveau, tant le dernier livre de Florent Brayard bouscule notre mani&#232;re de percevoir le g&#233;nocide.  Auschwitz, enqu&#234;te sur un complot nazi  : un titre &quot; b&#233;lier &quot;, qui permet de saisir en quelques mots la rutpure que l&amp;rsquo;auteur entend op&#233;rer. &#13;&#10;Qui savait ? Et plus exactement, dans l&amp;rsquo;appareil d&amp;rsquo;&#201;tat nazi, parmi les plus proches d&amp;rsquo;Hitler, qui savait ? Pour tout lecteur quelque peu inform&#233;, la r&#233;ponse est simple : tout le monde savait. Car les proc&#232;s de Nuremberg nous ont montr&#233; comme une &#233;vidence que les dignitaires nazis ne plaidaient l&amp;rsquo;ignorance que pour mieux s&amp;rsquo;innocenter. Il ne pouvait &#234;tre question de les prendre au s&#233;rieux, tant les diff&#233;rentes tentatives de disculpation post&#233;rieure &amp;ndash; il faut penser au cas d&amp;rsquo;Albert Speer 6  &amp;ndash; finirent toujours par r&#233;v&#233;ler une implication forte dans le processus d&amp;rsquo;assassinat, &#224; tout le moins une connaissance et une approbation du meurtre. &#13;&#10; C&amp;rsquo;est ce consensus que Florent Brayard fait voler en &#233;clat. Il met en doute cette tradition nurembourgeoise et soul&#232;ve cette difficile question : doit-on  a priori  rejeter, sans examen, un argument parce que les nazis s&amp;rsquo;en sont empar&#233;s pour se d&#233;fendre ? &#13;&#10;  &#13;&#10; &#160;Le projet et le doute  &#13;&#10; Quelques pr&#233;alables sont n&#233;cessaires pour comprendre ce qui forme le c&amp;oelig;ur de l&amp;rsquo;argumentation de ce livre d&amp;rsquo;une grande densit&#233; : le premier sur la m&#233;thode ; le deuxi&#232;me sur l&amp;rsquo;objet d&amp;rsquo;&#233;tude. &#13;&#10; Florent Brayard le pr&#233;cise en introduction, il fonde son &#233;tude avant tout sur la litt&#233;rature secondaire  7 . On pourrait s&amp;rsquo;en &#233;tonner, voire critiquer : c&amp;rsquo;est mal comprendre deux choses. La premi&#232;re, c&amp;rsquo;est que vu le niveau de d&#233;bat atteint par les historiens sur la question du processus de d&#233;cision, il n&amp;rsquo;existe peu ou pas de documents ayant &#233;t&#233; laiss&#233;s dans l&amp;rsquo;ombre. La deuxi&#232;me, c&amp;rsquo;est qu&amp;rsquo;ayant particip&#233; activement &#224; ce d&#233;bat, Florent Brayard n&amp;rsquo;a pas &#224; prouver sa ma&#238;trise de ce corpus d&amp;rsquo;archives : son ouvrage pr&#233;c&#233;dent 8 , publi&#233; en 2004, d&#233;montrait sans &#233;quivoque sa connaissance profonde des sources de premi&#232;re main. L&amp;rsquo;objectif de Florent Brayard est donc, &#224; partir des m&#234;mes pi&#232;ces, de r&#233;agencer le puzzle historien, pour cr&#233;er une figure finale plus coh&#233;rente 9 . Le livre est donc un essai autant qu&amp;rsquo;une enqu&#234;te. &#13;&#10; Quel est l&amp;rsquo;objet de cette enqu&#234;te ? Le titre est assez explicite, le secret. Mais il faut ici pr&#233;ciser imm&#233;diatement que l&amp;rsquo;auteur se concentre exclusivement sur le volet occidental de la &quot;Solution finale de la question juive&quot;. Les dirigeants nazis, comme des franges importantes des populations, avaient connaissance des massacres organis&#233;s &#224; l&amp;rsquo;Est par les  Einsatzgruppen , ces unit&#233;s mobiles de tuerie, ainsi que de l&amp;rsquo;assassinat des Juifs polonais dans les camps de l&amp;rsquo;op&#233;ration Reinhard. Ce que certains des dirigeants nazis ignoraient, c&amp;rsquo;&#233;tait que cet assassinat concernait aussi les Juifs d&amp;rsquo;Europe de l&amp;rsquo;Ouest et du Sud, dans ce processus coordonn&#233; et global qui d&#233;buta en mai-juin 1942. Ne pas garder en t&#234;te cette distinction fondamentale, c&amp;rsquo;est s&amp;rsquo;exposer &#224; ne rien comprendre au livre. Pour le public fran&#231;ais, le g&#233;nocide se r&#233;sume souvent &#224; Auschwitz. Il existe en r&#233;alit&#233; trois logiques que l&amp;rsquo;auteur r&#233;sume par trois symboles : Babi yar, Treblinka, Auschwitz 10  ; autant dire, l&amp;rsquo;assassinat par fusillades des Juifs sovi&#233;tiques par les  Einsatzgruppen  &#224; partir du mois de juillet 1941 ; puis, durant l&amp;rsquo; &quot;op&#233;ration Reinhard&quot;, l&amp;rsquo;assassinat des Juifs polonais ; la d&#233;portation et l&amp;rsquo;extermination des Juifs d&amp;rsquo;Europe de l&amp;rsquo;Ouest et du Sud enfin. Distinction dans la cible, distinction dans le meurtre, distinction dans la temporalit&#233; : c&amp;rsquo;est le pr&#233;alable pour comprendre l&amp;rsquo;enqu&#234;te. Elle met en lumi&#232;re le r&#233;gime de transgression diff&#233;renci&#233; que repr&#233;sentait l&amp;rsquo;assassinat de populations per&#231;ues par les nazis comme distinctes. &#13;&#10;&#160; &#13;&#10;   &#13;&#10;En finir avec Nuremberg  &#13;&#10; Les plus hauts responsables savaient le meurtre de tous les Juifs, tel est l&amp;rsquo;axiome nurembourgeois. Comment expliquer, d&#232;s lors, toute une s&#233;rie d&amp;rsquo;anomalies ? &#13;&#10; Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, maire de Berlin et un des plus proches amis d&amp;rsquo;Hitler, ne peut pas ne pas avoir su ce qui arrivait aux Juifs berlinois, lorsqu&amp;rsquo;il se lamentait quotidiennement, dans son journal intime, de la lenteur avec laquelle ils &#233;taient d&#233;port&#233;s &#224; l&amp;rsquo;Est. Lui qui avait, &#224; l&amp;rsquo;&#233;crit comme &#224; l&amp;rsquo;oral, le verbe haut et acerbe, n&amp;rsquo;h&#233;site pas &#224; appeler &#224; toujours plus de duret&#233;. Pourtant, le 26 mars 1942, dans son journal, il semble &#233;branl&#233; : &quot;Les Juifs sont &#224; pr&#233;sent expuls&#233;s vers l&amp;rsquo;Est &#224; partir du Gouvernement g&#233;n&#233;ral, en commen&#231;ant par Lublin. Il est employ&#233; ici une m&#233;thode passablement barbare et qui n&amp;rsquo;est pas &#224; d&#233;crire plus avant, et qui des Juifs eux-m&#234;mes, ne laissent plus grand chose  11 &quot;. Ce terme &quot;barbare&quot;, Goebbels ne l&amp;rsquo;avait jamais employ&#233; que pour d&#233;signer ses ennemis, pas son propre camp. Florent Brayard postule que Goebbels, en ce mois de mars 1942, vient d&amp;rsquo;apprendre, par une source non-officielle, le sort qui est r&#233;serv&#233; aux Juifs polonais, &#224; l&amp;rsquo;Est, l&amp;rsquo;assassinat par le gaz. Pour autant, il continue de plaider pour l&amp;rsquo;&#233;vacuation des Juifs berlinois vers l&amp;rsquo;Est. Mais qu&amp;rsquo;entend-il par l&#224; ? &quot;S&amp;rsquo;ils sont en dehors du territoire du Reich, alors ils ne peuvent pas nous nuire au moins pour le moment  12 &quot;, &#233;crit-il le 29 mai 1942. Goebbels, jusque tard dans l&amp;rsquo;ann&#233;e 1943, ne fait pas le lien entre le sort des Juifs polonais et celui des Juifs allemands : dans son esprit, les ghettos polonais vid&#233;s, les Juifs occidentaux peuvent alors y &#234;tre d&#233;port&#233;s et y vivre. Il continue &#224; d&#233;velopper un imaginaire carc&#233;ral, et non g&#233;nocidaire, concernant les Juifs allemands. C&amp;rsquo;est &#224; Posen, le 6&#160;octobre 1943, que Goebbels comprend 13 . Himmler fait alors un discours devant les dirigeants du parti, les  Gauleiter , o&#249; il r&#233;v&#232;le explicitement le meurtre de tous les Juifs. &#192; compter de cette date, Goebbels s&amp;rsquo;abstient de mentionner dans son journal un quelconque emprisonnement des Juifs occidentaux. C&amp;rsquo;est &#224; la prise de conscience progressive de Goebbels que nous permet d&amp;rsquo;acc&#233;der son journal : le 26 mars 1942, le passage d&amp;rsquo;un imaginaire d&amp;rsquo;extinction &#224; une r&#233;alit&#233; d&amp;rsquo;extermination des Juifs polonais, premi&#232;re transgression ; le 6&#160;octobre 1943, la compr&#233;hension du sort des Juifs occidentaux, deuxi&#232;me transgression. La proposition &#224; de quoi choquer : que l&amp;rsquo;un des plus hauts dirigeants du parti nazi n&amp;rsquo;apprenne l&amp;rsquo;extermination que si tard, voire une fois une bonne partie de l&amp;rsquo;op&#233;ration r&#233;volue, cela heurte tous les sch&#233;mas d&amp;rsquo;explication traditionnels. La d&#233;marche d&amp;rsquo;analyse interne op&#233;r&#233;e par Florent Brayard, d&amp;rsquo;une extr&#234;me rigueur, a pourtant de quoi convaincre. &#13;&#10; Goebbels est-il une source fiable ? Est-ce que ce monument que constitue son journal intime, r&#233;dig&#233; quotidiennement pendant vingt-deux ans, est utilisable ? J&amp;rsquo;avais &#233;mis des doutes dans un article  14 , notamment &#224; partir du moment o&#249; Goebbels n&amp;rsquo;&#233;crit plus lui-m&#234;me son journal, mais le dicte, en juillet 1941. Une censure s&amp;rsquo;op&#232;re, certes ; mais elle ne concerne que quelques remarques d&amp;rsquo;ordre priv&#233;e et les insultes les plus directes aux hi&#233;rarques nazis : Goebbels continue de parler d&amp;rsquo;un ton tr&#232;s libre de la violence du r&#233;gime en g&#233;n&#233;ral, de la violence antis&#233;mite en particulier. Une publication plus r&#233;cente vient d&amp;rsquo;ailleurs de montrer la fiabilit&#233; g&#233;n&#233;rale du journal  15 . &#13;&#10; Il serait d&amp;rsquo;ailleurs simpliste de faire reposer l&amp;rsquo;argumentaire de Florent Brayard sur l&amp;rsquo;unique cas Goebbels, de le r&#233;duire &#224; une question d&amp;rsquo;interpr&#233;tation des sources, m&#234;me si cette relecture occupe trois chapitres du livre. En effet, que penser des autres anomalies que verse l&amp;rsquo;auteur au dossier ? Qui peut expliquer que Wilhelm Stuckhart, secr&#233;taire d&amp;rsquo;&#201;tat &#224; l&amp;rsquo;int&#233;rieur, puisse craindre, en mars puis en septembre 1942, que si l&amp;rsquo;on envoie les  Mischlinge , ces mi-Juifs, mi-Allemands, &#224; l&amp;rsquo;Est, la moiti&#233; de sang aryen qui coule dans leurs veines ne les aide &#224; constituer un foyer de r&#233;sistance probl&#233;matique  16  ? Pour coucher sur le papier une telle phrase, il faut bien que Stuckhart, pourtant un des plus hauts dirigeants nazis, ait ignor&#233; la mise &#224; mort syst&#233;matique : assassin&#233;s, comment ces  Mischlinge  auraient-ils pu repr&#233;senter une menace ? Le doute s&amp;rsquo;impose peu &#224; peu, &#233;tude de cas apr&#232;s &#233;tude de cas. Eberhard von Thadden, responsable des questions juives au Minist&#232;re des Affaires &#233;trang&#232;res, demande ainsi une commission d&amp;rsquo;enqu&#234;te pour visiter le camp o&#249; sont cens&#233;s &#234;tres intern&#233;s les 57 628 slovaques d&#233;port&#233;s  17  ; il la r&#233;clame jusqu&amp;rsquo;au tout d&#233;but 1944, alors que de ces milliers de Juifs, il ne reste qu&amp;rsquo;une poign&#233;e &#224; la fin 1943. S&amp;rsquo;il avait su le meurtre, aurait-il continu&#233; &#224; r&#233;clamer cette commission ? &#13;&#10; On ne peut pas &#233;carter d&amp;rsquo;un revers ces questions. Non pas que ces documents n&amp;rsquo;aient pas &#233;t&#233; connus auparavant ; on ne leur a peut-&#234;tre pas pr&#234;t&#233; toute l&amp;rsquo;attention n&#233;cessaire, tant le pr&#233;suppos&#233; d&amp;rsquo;une connaissance large du meurtre les rendait difficiles &#224; exploiter. L&amp;rsquo;hypoth&#232;se du secret permet d&amp;rsquo;int&#233;grer ces faits dans un r&#233;cit dont la rigueur et la coh&#233;rence s&#233;duit. Plus besoin de postuler que tel ou tel acteur dissimulait sa connaissance derri&#232;re des p&#233;riphrases ou des mensonges : il est beaucoup plus d&#233;rangeant d&amp;rsquo;imaginer qu&amp;rsquo;effectivement, ils ne savaient pas ce qui &#233;tait advenu des Juifs de l&amp;rsquo;Ouest. &#13;&#10;  Posen contre Wannsee &#13;&#10;  &#13;&#10;L&amp;rsquo;historiographie traditionnelle, en s&amp;rsquo;appuyant sur un corpus comparable, &#233;crivait : &quot;Hitler savait, et Goebbels savait&quot;. David Irving, &#233;crivain r&#233;visionniste, avait tent&#233; une d&#233;fense apolog&#233;tique de Hitler, en postulant &quot;Goebbels savait, Hitler ne savait pas&quot;. Florent Brayard conna&#238;t bien cette tentative, pour avoir lui-m&#234;me analys&#233; les logiques du discours r&#233;visionniste  18 . Il propose aujourd&amp;rsquo;hui une nouvelle interpr&#233;tation &quot;Hitler savait et Goebbels ne savait pas&quot;  19 , et montre qu&amp;rsquo;&#224; travers certains documents probl&#233;matiques, on peut poser la question de la mise &#224; mort syst&#233;matique des Juifs de l&amp;rsquo;Ouest comme secret  20  &#224; l&amp;rsquo;&#233;chelle de l&amp;rsquo;appareil d&amp;rsquo;&#201;tat nazi dans son ensemble. Que nous apprend cette d&#233;marche ? Que reste-t-il, apr&#232;s une enqu&#234;te minutieuse de 451 pages ? La d&#233;monstration convainc. On a plus de peine &#224; comprendre l&amp;rsquo;enjeu fondamental de cette d&#233;couverte. &#13;&#10; La conclusion est de deux ordres : la premi&#232;re, c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;importance de l&amp;rsquo; Aktion T4 , l&amp;rsquo;extermination des handicap&#233;s mentaux qui d&#233;buta en ao&#251;t 1939, dans la gen&#232;se du secret. C&amp;rsquo;est parce que les nazis se sont heurt&#233;s &#224; une r&#233;sistance en Allemagne dans leur op&#233;ration d&amp;rsquo;ex&#233;cution des handicap&#233;s que le secret a encore &#233;t&#233; renforc&#233; au moment de la &quot; Solution finale &quot;. La deuxi&#232;me conclusion est plus importante, en cela qu&amp;rsquo;elle nous donne &#224; voir avec une acuit&#233; rarement atteinte l&amp;rsquo;imaginaire nazi : il y avait une transgression suppl&#233;mentaire &#224; tuer les Juifs de l&amp;rsquo;Ouest. Cette op&#233;ration ne pouvait pas se d&#233;rouler sous le m&#234;me r&#233;gime de communication que l&amp;rsquo;extermination des Juifs polonais et russes, y compris dans l&amp;rsquo;appareil d&amp;rsquo;&#201;tat nazi lui-m&#234;me. M&#234;me si cette proposition semble heurter un certain bon sens, elle est vraisemblable : savoir qu&amp;rsquo;on exterminait en masse les  Ostjuden  &#224; l&amp;rsquo;Est ne signifiait pas forc&#233;ment, pour un dirigeant nazi, qu&amp;rsquo;envoyer un Juif de l&amp;rsquo;Ouest au m&#234;me endroit l&amp;rsquo;exposait au m&#234;me traitement&#160;  21 . V&#233;rit&#233; d&#233;rangeante : l&amp;rsquo;imaginaire de d&#233;portation, d&amp;rsquo;extinction, de mort des Juifs &#233;tait acceptable pour de larges pans de la population ; l&amp;rsquo;imaginaire d&amp;rsquo;extermination et d&amp;rsquo;assassinat, beaucoup moins. &#13;&#10; Pourtant, l&amp;rsquo;importance de l&amp;rsquo;ouvrage n&amp;rsquo;est peut-&#234;tre pas l&#224;. Car dans cette r&#233;organisation de l&amp;rsquo;interpr&#233;tation qu&amp;rsquo;op&#232;re F. Brayard, le gain le plus important se fait &#224; mon sens du point de vue de la chronologie. D&#232;s son ouvrage de 2004, Florent Brayard plaidait pour une date de la &quot;solution finale&quot; assez tardive dans l&amp;rsquo;ann&#233;e 1942  22 . Le secret devient ici l&amp;rsquo;&#233;talon principal de la r&#233;&#233;valuation de cette chronologie. L&amp;rsquo;auteur livre une lecture s&#233;v&#232;re de la tradition d&amp;rsquo;interpr&#233;tation de Wannsee : rien ou presque ne s&amp;rsquo;y est d&#233;cid&#233;. Si une conf&#233;rence a &#233;t&#233; celle des r&#233;v&#233;lations, ce n&amp;rsquo;est pas celle de Wannsee, mais celle de Posen, le 6&#160;octobre 1943. C&amp;rsquo;est &#224; ce moment qu&amp;rsquo;Himmler, parlant devant les  Gauleiter  r&#233;unis, d&#233;cide d&amp;rsquo;int&#233;grer des cercles plus larges dans le complot : il nomme enfin le meurtre,  a posteriori . Il y aura s&#251;rement mati&#232;re &#224; d&#233;bat sur les d&#233;tails de cette argumentation, dont un certain nombre d&amp;rsquo;&#233;l&#233;ments ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; avanc&#233;s dans le pr&#233;c&#233;dent ouvrage de Florent Brayard. En lisant les chapitres que l&amp;rsquo;auteur &#233;crit sur Wannsee, sur le terme &quot;extermination&quot;, sur le discours de Posen, on en vient m&#234;me &#224; se demander, et c&amp;rsquo;est l&amp;rsquo;unique critique que je formulerais, quel est l&amp;rsquo;objectif du livre : parler du secret ou repenser, encore une fois, la temporalit&#233; du g&#233;nocide ? &#13;&#10; L&amp;rsquo;auteur nous montre qu&amp;rsquo;il est encore possible d&amp;rsquo;instiller un questionnement dans une narration historique d&#233;j&#224; bien &#233;tablie. La nouvelle architecture propos&#233;e bouscule ce que nous pensons savoir du g&#233;nocide. Elle agence les sources et les pi&#232;ces d&amp;rsquo;une mani&#232;re convaincante. Nous pr&#233;f&#232;rerions, par confort, nous convaincre que tous les hi&#233;rarques nazis &#233;taient au courant de l&amp;rsquo;extermination des Juifs de l&amp;rsquo;Ouest. Cette nouvelle interpr&#233;tation est certainement moins confortable ; peut-&#234;tre plus vraie.. &#13;&#10;&#160;   Notes :  1 - Cette conf&#233;rence tient un r&#244;le centrale dans l&amp;rsquo;historiographie, comme &#233;tant celle o&#249; f&#251;t d&#233;cid&#233; l&amp;rsquo;extermination syst&#233;matique des Juifs europ&#233;ens, le 20 janvier 1942. 2 - Voir notamment BROWNING, Christopher,  Les Origines de la solution finale. L&amp;rsquo;&#233;volution de la politique antijuive des nazis. Septembre 1939 - mars 1942 , Paris, Les Belles Lettres, 2007. 3 - FRIEDL&#196;NDER, Saul,  Les Ann&#233;es d&amp;rsquo;extermination. L&amp;rsquo;Allemagne nazie et les Juifs. 1939-1945 , Paris, Seuil, 2008. 4 - BURRIN, Philippe,  Hitler et les Juifs. Gen&#232;se d&amp;rsquo;un g&#233;nocide , Paris, Seuil, 1989. 5 - Voir un aper&#231;u rapide dans une pr&#233;c&#233;dence recension :  http://www.nonfiction.fr/article-2537-_meme_le_nouveau_ne_au_berceau_doit_etre_ecrase_comme_un_gros_rat_.htm  6 - architecte, ami d&amp;rsquo;Hitler et ministre de l&amp;rsquo;Armement 7 - BRAYARD, Florent,  Auschwitz .  Enqu&#234;te sur un complot nazi , Le Seuil, Paris, 2012, page 13 : &quot;Il s&amp;rsquo;agit d&amp;rsquo;une enqu&#234;te, et non d&amp;rsquo;une &#233;tude &#224; proprement parler. Je n&amp;rsquo;ai ainsi pas proc&#233;d&#233; &#224; une campagne archivistique de grande ampleur et je n&amp;rsquo;apporte pas ou peu de documents in&#233;dits.&quot; 8 - BRAYARD, Florent,  La &quot; solution finale de la question juive &quot;. La technique, le temps et les cat&#233;gories de la d&#233;cision , Paris, Fayard, 2004. 9 - Consid&#233;rer le travail d&amp;rsquo;historien comme celui d&amp;rsquo;un amateur de puzzle implique deux choses : de ne pas avoir un mod&#232;le de d&#233;part ; de comprendre qu&amp;rsquo;il n&amp;rsquo;y a pas de limites dans le nombre de pi&#232;ces. Le processus d&amp;rsquo;organisation des sources dans une figure intelligible ressemble alors &#224; ce puzzle en construction permanente. 10 - BRAYARD, Florent (2012), page 26. 11 - BRAYARD, Florent (2012), page 67. 12 - BRAYARD, Florent (2012), page 82. 13 - BRAYARD, Florent (2012), page 104. 14 - PATIN, Nicolas, &amp;ldquo;Le journal de Joseph Goebbels. Un parcours critique&amp;rdquo;, in :  Vingti&#232;me si&#232;cle , 2009/4, n&#176;104, pages 81-93. 15 - Tout du moins pour la p&#233;riode d&amp;rsquo;avant guerre : HERMANN, Angela,  Der Weg in den Krieg 1938/39. Quellenkritische Studien zu den Tageb&#252;chern von Joseph Goebbels, Oldenbourg, M&#252;nchen , 2011. 16 - BRAYARD, Florent (2012), page 266 : Lettre de Stuckart, 16 mars 1942. &quot;Avec l&amp;rsquo;expulsion des demi-Juifs, on abandonne aussi pour moiti&#233; du sang allemand. (&amp;hellip;) J&amp;rsquo;ai toujours tenu pour extraordinairement dangereux, d&amp;rsquo;un point de vue biologique, de fournir du sang allemand &#224; la partie ennemie. Ce sang est seulement apte &#224; donner naissance, du c&#244;t&#233; ennemi, &#224; des personnalit&#233;s qui peuvent mettre au service du c&#244;t&#233; ennemi et donc contre le sang allemand, leurs hautes qualit&#233;s h&#233;rit&#233;es gr&#226;ce au sang allemand.&quot; 17 - BRAYARD, Florent (2012), page 354. 18 - BRAYARD, Florent,  Comment l&amp;rsquo;id&#233;e vint &#224; M. Rassinier. Naissance du r&#233;visionnisme , Paris, Fayard, 1996. 19 - BRAYARD, Florent (2012), page 149. 20 - BRAYARD, Florent (2012), page 18 : &quot;Une proposition, disais-je. La suivante : la &quot;solution finale de la question juive&quot;, ce meurtre syst&#233;matique de l&amp;rsquo;ensemble des Juifs europ&#233;ens, a &#233;t&#233; con&#231;ue et mise en &amp;oelig;uvre dans le secret le plus absolu, ou du moins le plus grand possible&quot;. 21 - BRAYARD, Florent (2012), page 224 : &quot;Avoir le cas &#233;ch&#233;ant eu connaissance des massacres perp&#233;tr&#233;s sur les  Ostjuden  n&amp;rsquo;&#233;tait donc pas suffisant pour pr&#233;sager le meurtre des Juifs allemands d&#233;port&#233;s dans la m&#234;me r&#233;gion&quot;. 22 - Il avait expos&#233; son d&#233;saccord sur cette question avec l&amp;rsquo;historien &#201;douard Husson dans un d&#233;bat pour  La Vie des id&#233;es , en 2009 :  http://www.laviedesidees.fr/Shoah-l-intuition-et-la-preuve.html  </description>
         <pubDate>02/06/12 21:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p>&nbsp;</p>
<p>Alors que de nombreux &eacute;v&eacute;nements scientifiques viennent de marquer les 70 ans de la conf&eacute;rence de Wannsee <sup>1</sup>, tout ou presque semble avoir &eacute;t&eacute; dit sur le g&eacute;nocide des Juifs d&rsquo;Europe perp&eacute;tr&eacute; par les nazis.</p>
<p>&nbsp;Le dernier grand d&eacute;bat sur le sujet semble se refermer : il concerne le processus de d&eacute;cision. Pendant des ann&eacute;es, les chercheurs internationaux se sont affront&eacute;s, pour d&eacute;terminer la date de la d&eacute;cision qui a lanc&eacute; la &quot; Solution finale de la question juive &quot;. Christopher Browning <sup>2</sup>, Saul Friedl&auml;nder <sup>3</sup>, Philippe Burrin <sup>4</sup> ; tous ont port&eacute; la minutie historienne &agrave; son point d&rsquo;incandescence, risquant parfois de perdre le lecteur moins averti <sup>5</sup>. Pourquoi une telle pr&eacute;cision ? Dans ce d&eacute;bat, savoir quand, c&rsquo;&eacute;tait savoir pourquoi ; une semaine, et c&rsquo;est le sens m&ecirc;me du g&eacute;nocide qui pouvait en &ecirc;tre chang&eacute;. D&eacute;cid&eacute; avant l&rsquo;op&eacute;ration Barbarossa de juin 1941, le g&eacute;nocide aurait alors &eacute;t&eacute; planifi&eacute; de long terme ; cette hypoth&egrave;se n&rsquo;a plus cours aujourd&rsquo;hui, fille du d&eacute;bat entre &quot; intentionnalistes &quot; et &quot; fonctionnalistes &quot; dans les ann&eacute;es 1980. D&eacute;cid&eacute; en novembre 1941, il montrait l&rsquo;appr&eacute;hension grandissante d&rsquo;Hitler face &agrave; une probable d&eacute;faite ; d&eacute;cid&eacute; apr&egrave;s l&rsquo;entr&eacute;e en guerre des &Eacute;tats-Unis, en d&eacute;cembre 1941, il t&eacute;moignait de la hantise nazie de combattre sur deux fronts, comme en 1918. Plus encore, la d&eacute;faite se pr&eacute;cisant, l&rsquo;id&eacute;e que les Juifs avaient &eacute;t&eacute; responsables de la r&eacute;volution de 1918 poussait &agrave; la radicalisation, pour ne pas conserver derri&egrave;re les lignes de front ces r&eacute;volutionnaires-n&eacute;s. On consid&egrave;re aujourd&rsquo;hui que la d&eacute;cision a &eacute;t&eacute; prise dans les derniers mois de l&rsquo;ann&eacute;e 1941, et que la conf&eacute;rence de Wannsee a certainement &eacute;t&eacute; une &eacute;tape importante du processus.</p>
<p>Pourtant, en ce mois de janvier 2012, il y a de fortes chances que le d&eacute;bat s'ouvre &agrave; nouveau, tant le dernier livre de Florent Brayard bouscule notre mani&egrave;re de percevoir le g&eacute;nocide. <em>Auschwitz, enqu&ecirc;te sur un complot nazi</em> : un titre &quot; b&eacute;lier &quot;, qui permet de saisir en quelques mots la rutpure que l&rsquo;auteur entend op&eacute;rer.<br />
Qui savait ? Et plus exactement, dans l&rsquo;appareil d&rsquo;&Eacute;tat nazi, parmi les plus proches d&rsquo;Hitler, qui savait ? Pour tout lecteur quelque peu inform&eacute;, la r&eacute;ponse est simple : tout le monde savait. Car les proc&egrave;s de Nuremberg nous ont montr&eacute; comme une &eacute;vidence que les dignitaires nazis ne plaidaient l&rsquo;ignorance que pour mieux s&rsquo;innocenter. Il ne pouvait &ecirc;tre question de les prendre au s&eacute;rieux, tant les diff&eacute;rentes tentatives de disculpation post&eacute;rieure &ndash; il faut penser au cas d&rsquo;Albert Speer<sup>6</sup> &ndash; finirent toujours par r&eacute;v&eacute;ler une implication forte dans le processus d&rsquo;assassinat, &agrave; tout le moins une connaissance et une approbation du meurtre.</p>
<p>C&rsquo;est ce consensus que Florent Brayard fait voler en &eacute;clat. Il met en doute cette tradition nurembourgeoise et soul&egrave;ve cette difficile question : doit-on <em>a priori</em> rejeter, sans examen, un argument parce que les nazis s&rsquo;en sont empar&eacute;s pour se d&eacute;fendre ?</p>
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<strong>&nbsp;Le projet et le doute</strong></p>
<p>Quelques pr&eacute;alables sont n&eacute;cessaires pour comprendre ce qui forme le c&oelig;ur de l&rsquo;argumentation de ce livre d&rsquo;une grande densit&eacute; : le premier sur la m&eacute;thode ; le deuxi&egrave;me sur l&rsquo;objet d&rsquo;&eacute;tude.</p>
<p>Florent Brayard le pr&eacute;cise en introduction, il fonde son &eacute;tude avant tout sur la litt&eacute;rature secondaire <sup>7</sup>. On pourrait s&rsquo;en &eacute;tonner, voire critiquer : c&rsquo;est mal comprendre deux choses. La premi&egrave;re, c&rsquo;est que vu le niveau de d&eacute;bat atteint par les historiens sur la question du processus de d&eacute;cision, il n&rsquo;existe peu ou pas de documents ayant &eacute;t&eacute; laiss&eacute;s dans l&rsquo;ombre. La deuxi&egrave;me, c&rsquo;est qu&rsquo;ayant particip&eacute; activement &agrave; ce d&eacute;bat, Florent Brayard n&rsquo;a pas &agrave; prouver sa ma&icirc;trise de ce corpus d&rsquo;archives : son ouvrage pr&eacute;c&eacute;dent<sup>8</sup>, publi&eacute; en 2004, d&eacute;montrait sans &eacute;quivoque sa connaissance profonde des sources de premi&egrave;re main. L&rsquo;objectif de Florent Brayard est donc, &agrave; partir des m&ecirc;mes pi&egrave;ces, de r&eacute;agencer le puzzle historien, pour cr&eacute;er une figure finale plus coh&eacute;rente<sup>9</sup>. Le livre est donc un essai autant qu&rsquo;une enqu&ecirc;te.</p>
<p>Quel est l&rsquo;objet de cette enqu&ecirc;te ? Le titre est assez explicite, le secret. Mais il faut ici pr&eacute;ciser imm&eacute;diatement que l&rsquo;auteur se concentre exclusivement sur le volet occidental de la &quot;Solution finale de la question juive&quot;. Les dirigeants nazis, comme des franges importantes des populations, avaient connaissance des massacres organis&eacute;s &agrave; l&rsquo;Est par les <em>Einsatzgruppen</em>, ces unit&eacute;s mobiles de tuerie, ainsi que de l&rsquo;assassinat des Juifs polonais dans les camps de l&rsquo;op&eacute;ration Reinhard. Ce que certains des dirigeants nazis ignoraient, c&rsquo;&eacute;tait que cet assassinat concernait aussi les Juifs d&rsquo;Europe de l&rsquo;Ouest et du Sud, dans ce processus coordonn&eacute; et global qui d&eacute;buta en mai-juin 1942. Ne pas garder en t&ecirc;te cette distinction fondamentale, c&rsquo;est s&rsquo;exposer &agrave; ne rien comprendre au livre. Pour le public fran&ccedil;ais, le g&eacute;nocide se r&eacute;sume souvent &agrave; Auschwitz. Il existe en r&eacute;alit&eacute; trois logiques que l&rsquo;auteur r&eacute;sume par trois symboles : Babi yar, Treblinka, Auschwitz<sup>10</sup> ; autant dire, l&rsquo;assassinat par fusillades des Juifs sovi&eacute;tiques par les <em>Einsatzgruppen</em> &agrave; partir du mois de juillet 1941 ; puis, durant l&rsquo; &quot;op&eacute;ration Reinhard&quot;, l&rsquo;assassinat des Juifs polonais ; la d&eacute;portation et l&rsquo;extermination des Juifs d&rsquo;Europe de l&rsquo;Ouest et du Sud enfin. Distinction dans la cible, distinction dans le meurtre, distinction dans la temporalit&eacute; : c&rsquo;est le pr&eacute;alable pour comprendre l&rsquo;enqu&ecirc;te. Elle met en lumi&egrave;re le r&eacute;gime de transgression diff&eacute;renci&eacute; que repr&eacute;sentait l&rsquo;assassinat de populations per&ccedil;ues par les nazis comme distinctes.<br />
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<p><strong><br />
En finir avec Nuremberg</strong></p>
<p>Les plus hauts responsables savaient le meurtre de tous les Juifs, tel est l&rsquo;axiome nurembourgeois. Comment expliquer, d&egrave;s lors, toute une s&eacute;rie d&rsquo;anomalies ?</p>
<p>Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, maire de Berlin et un des plus proches amis d&rsquo;Hitler, ne peut pas ne pas avoir su ce qui arrivait aux Juifs berlinois, lorsqu&rsquo;il se lamentait quotidiennement, dans son journal intime, de la lenteur avec laquelle ils &eacute;taient d&eacute;port&eacute;s &agrave; l&rsquo;Est. Lui qui avait, &agrave; l&rsquo;&eacute;crit comme &agrave; l&rsquo;oral, le verbe haut et acerbe, n&rsquo;h&eacute;site pas &agrave; appeler &agrave; toujours plus de duret&eacute;. Pourtant, le 26 mars 1942, dans son journal, il semble &eacute;branl&eacute; : &quot;Les Juifs sont &agrave; pr&eacute;sent expuls&eacute;s vers l&rsquo;Est &agrave; partir du Gouvernement g&eacute;n&eacute;ral, en commen&ccedil;ant par Lublin. Il est employ&eacute; ici une m&eacute;thode passablement barbare et qui n&rsquo;est pas &agrave; d&eacute;crire plus avant, et qui des Juifs eux-m&ecirc;mes, ne laissent plus grand chose <sup>11</sup>&quot;. Ce terme &quot;barbare&quot;, Goebbels ne l&rsquo;avait jamais employ&eacute; que pour d&eacute;signer ses ennemis, pas son propre camp. Florent Brayard postule que Goebbels, en ce mois de mars 1942, vient d&rsquo;apprendre, par une source non-officielle, le sort qui est r&eacute;serv&eacute; aux Juifs polonais, &agrave; l&rsquo;Est, l&rsquo;assassinat par le gaz. Pour autant, il continue de plaider pour l&rsquo;&eacute;vacuation des Juifs berlinois vers l&rsquo;Est. Mais qu&rsquo;entend-il par l&agrave; ? &quot;S&rsquo;ils sont en dehors du territoire du Reich, alors ils ne peuvent pas nous nuire au moins pour le moment <sup>12</sup>&quot;, &eacute;crit-il le 29 mai 1942. Goebbels, jusque tard dans l&rsquo;ann&eacute;e 1943, ne fait pas le lien entre le sort des Juifs polonais et celui des Juifs allemands : dans son esprit, les ghettos polonais vid&eacute;s, les Juifs occidentaux peuvent alors y &ecirc;tre d&eacute;port&eacute;s et y vivre. Il continue &agrave; d&eacute;velopper un imaginaire carc&eacute;ral, et non g&eacute;nocidaire, concernant les Juifs allemands. C&rsquo;est &agrave; Posen, le 6&nbsp;octobre 1943, que Goebbels comprend<sup>13</sup>. Himmler fait alors un discours devant les dirigeants du parti, les <em>Gauleiter</em>, o&ugrave; il r&eacute;v&egrave;le explicitement le meurtre de tous les Juifs. &Agrave; compter de cette date, Goebbels s&rsquo;abstient de mentionner dans son journal un quelconque emprisonnement des Juifs occidentaux. C&rsquo;est &agrave; la prise de conscience progressive de Goebbels que nous permet d&rsquo;acc&eacute;der son journal : le 26 mars 1942, le passage d&rsquo;un imaginaire d&rsquo;extinction &agrave; une r&eacute;alit&eacute; d&rsquo;extermination des Juifs polonais, premi&egrave;re transgression ; le 6&nbsp;octobre 1943, la compr&eacute;hension du sort des Juifs occidentaux, deuxi&egrave;me transgression. La proposition &agrave; de quoi choquer : que l&rsquo;un des plus hauts dirigeants du parti nazi n&rsquo;apprenne l&rsquo;extermination que si tard, voire une fois une bonne partie de l&rsquo;op&eacute;ration r&eacute;volue, cela heurte tous les sch&eacute;mas d&rsquo;explication traditionnels. La d&eacute;marche d&rsquo;analyse interne op&eacute;r&eacute;e par Florent Brayard, d&rsquo;une extr&ecirc;me rigueur, a pourtant de quoi convaincre.</p>
<p>Goebbels est-il une source fiable ? Est-ce que ce monument que constitue son journal intime, r&eacute;dig&eacute; quotidiennement pendant vingt-deux ans, est utilisable ? J&rsquo;avais &eacute;mis des doutes dans un article <sup>14</sup>, notamment &agrave; partir du moment o&ugrave; Goebbels n&rsquo;&eacute;crit plus lui-m&ecirc;me son journal, mais le dicte, en juillet 1941. Une censure s&rsquo;op&egrave;re, certes ; mais elle ne concerne que quelques remarques d&rsquo;ordre priv&eacute;e et les insultes les plus directes aux hi&eacute;rarques nazis : Goebbels continue de parler d&rsquo;un ton tr&egrave;s libre de la violence du r&eacute;gime en g&eacute;n&eacute;ral, de la violence antis&eacute;mite en particulier. Une publication plus r&eacute;cente vient d&rsquo;ailleurs de montrer la fiabilit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale du journal <sup>15</sup>.</p>
<p>Il serait d&rsquo;ailleurs simpliste de faire reposer l&rsquo;argumentaire de Florent Brayard sur l&rsquo;unique cas Goebbels, de le r&eacute;duire &agrave; une question d&rsquo;interpr&eacute;tation des sources, m&ecirc;me si cette relecture occupe trois chapitres du livre. En effet, que penser des autres anomalies que verse l&rsquo;auteur au dossier ? Qui peut expliquer que Wilhelm Stuckhart, secr&eacute;taire d&rsquo;&Eacute;tat &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur, puisse craindre, en mars puis en septembre 1942, que si l&rsquo;on envoie les <em>Mischlinge</em>, ces mi-Juifs, mi-Allemands, &agrave; l&rsquo;Est, la moiti&eacute; de sang aryen qui coule dans leurs veines ne les aide &agrave; constituer un foyer de r&eacute;sistance probl&eacute;matique <sup>16</sup> ? Pour coucher sur le papier une telle phrase, il faut bien que Stuckhart, pourtant un des plus hauts dirigeants nazis, ait ignor&eacute; la mise &agrave; mort syst&eacute;matique : assassin&eacute;s, comment ces <em>Mischlinge </em>auraient-ils pu repr&eacute;senter une menace ? Le doute s&rsquo;impose peu &agrave; peu, &eacute;tude de cas apr&egrave;s &eacute;tude de cas. Eberhard von Thadden, responsable des questions juives au Minist&egrave;re des Affaires &eacute;trang&egrave;res, demande ainsi une commission d&rsquo;enqu&ecirc;te pour visiter le camp o&ugrave; sont cens&eacute;s &ecirc;tres intern&eacute;s les 57 628 slovaques d&eacute;port&eacute;s <sup>17</sup> ; il la r&eacute;clame jusqu&rsquo;au tout d&eacute;but 1944, alors que de ces milliers de Juifs, il ne reste qu&rsquo;une poign&eacute;e &agrave; la fin 1943. S&rsquo;il avait su le meurtre, aurait-il continu&eacute; &agrave; r&eacute;clamer cette commission ?</p>
<p>On ne peut pas &eacute;carter d&rsquo;un revers ces questions. Non pas que ces documents n&rsquo;aient pas &eacute;t&eacute; connus auparavant ; on ne leur a peut-&ecirc;tre pas pr&ecirc;t&eacute; toute l&rsquo;attention n&eacute;cessaire, tant le pr&eacute;suppos&eacute; d&rsquo;une connaissance large du meurtre les rendait difficiles &agrave; exploiter. L&rsquo;hypoth&egrave;se du secret permet d&rsquo;int&eacute;grer ces faits dans un r&eacute;cit dont la rigueur et la coh&eacute;rence s&eacute;duit. Plus besoin de postuler que tel ou tel acteur dissimulait sa connaissance derri&egrave;re des p&eacute;riphrases ou des mensonges : il est beaucoup plus d&eacute;rangeant d&rsquo;imaginer qu&rsquo;effectivement, ils ne savaient pas ce qui &eacute;tait advenu des Juifs de l&rsquo;Ouest.</p>
<p><strong>Posen contre Wannsee<br />
</strong><br />
L&rsquo;historiographie traditionnelle, en s&rsquo;appuyant sur un corpus comparable, &eacute;crivait : &quot;Hitler savait, et Goebbels savait&quot;. David Irving, &eacute;crivain r&eacute;visionniste, avait tent&eacute; une d&eacute;fense apolog&eacute;tique de Hitler, en postulant &quot;Goebbels savait, Hitler ne savait pas&quot;. Florent Brayard conna&icirc;t bien cette tentative, pour avoir lui-m&ecirc;me analys&eacute; les logiques du discours r&eacute;visionniste <sup>18</sup>. Il propose aujourd&rsquo;hui une nouvelle interpr&eacute;tation &quot;Hitler savait et Goebbels ne savait pas&quot; <sup>19</sup>, et montre qu&rsquo;&agrave; travers certains documents probl&eacute;matiques, on peut poser la question de la mise &agrave; mort syst&eacute;matique des Juifs de l&rsquo;Ouest comme secret <sup>20</sup> &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle de l&rsquo;appareil d&rsquo;&Eacute;tat nazi dans son ensemble. Que nous apprend cette d&eacute;marche ? Que reste-t-il, apr&egrave;s une enqu&ecirc;te minutieuse de 451 pages ? La d&eacute;monstration convainc. On a plus de peine &agrave; comprendre l&rsquo;enjeu fondamental de cette d&eacute;couverte.</p>
<p>La conclusion est de deux ordres : la premi&egrave;re, c&rsquo;est l&rsquo;importance de l&rsquo;<em>Aktion T4</em>, l&rsquo;extermination des handicap&eacute;s mentaux qui d&eacute;buta en ao&ucirc;t 1939, dans la gen&egrave;se du secret. C&rsquo;est parce que les nazis se sont heurt&eacute;s &agrave; une r&eacute;sistance en Allemagne dans leur op&eacute;ration d&rsquo;ex&eacute;cution des handicap&eacute;s que le secret a encore &eacute;t&eacute; renforc&eacute; au moment de la &quot; Solution finale &quot;. La deuxi&egrave;me conclusion est plus importante, en cela qu&rsquo;elle nous donne &agrave; voir avec une acuit&eacute; rarement atteinte l&rsquo;imaginaire nazi : il y avait une transgression suppl&eacute;mentaire &agrave; tuer les Juifs de l&rsquo;Ouest. Cette op&eacute;ration ne pouvait pas se d&eacute;rouler sous le m&ecirc;me r&eacute;gime de communication que l&rsquo;extermination des Juifs polonais et russes, y compris dans l&rsquo;appareil d&rsquo;&Eacute;tat nazi lui-m&ecirc;me. M&ecirc;me si cette proposition semble heurter un certain bon sens, elle est vraisemblable : savoir qu&rsquo;on exterminait en masse les <em>Ostjuden </em>&agrave; l&rsquo;Est ne signifiait pas forc&eacute;ment, pour un dirigeant nazi, qu&rsquo;envoyer un Juif de l&rsquo;Ouest au m&ecirc;me endroit l&rsquo;exposait au m&ecirc;me traitement&nbsp; <sup>21</sup>. V&eacute;rit&eacute; d&eacute;rangeante : l&rsquo;imaginaire de d&eacute;portation, d&rsquo;extinction, de mort des Juifs &eacute;tait acceptable pour de larges pans de la population ; l&rsquo;imaginaire d&rsquo;extermination et d&rsquo;assassinat, beaucoup moins.</p>
<p>Pourtant, l&rsquo;importance de l&rsquo;ouvrage n&rsquo;est peut-&ecirc;tre pas l&agrave;. Car dans cette r&eacute;organisation de l&rsquo;interpr&eacute;tation qu&rsquo;op&egrave;re F. Brayard, le gain le plus important se fait &agrave; mon sens du point de vue de la chronologie. D&egrave;s son ouvrage de 2004, Florent Brayard plaidait pour une date de la &quot;solution finale&quot; assez tardive dans l&rsquo;ann&eacute;e 1942 <sup>22</sup>. Le secret devient ici l&rsquo;&eacute;talon principal de la r&eacute;&eacute;valuation de cette chronologie. L&rsquo;auteur livre une lecture s&eacute;v&egrave;re de la tradition d&rsquo;interpr&eacute;tation de Wannsee : rien ou presque ne s&rsquo;y est d&eacute;cid&eacute;. Si une conf&eacute;rence a &eacute;t&eacute; celle des r&eacute;v&eacute;lations, ce n&rsquo;est pas celle de Wannsee, mais celle de Posen, le 6&nbsp;octobre 1943. C&rsquo;est &agrave; ce moment qu&rsquo;Himmler, parlant devant les <em>Gauleiter </em>r&eacute;unis, d&eacute;cide d&rsquo;int&eacute;grer des cercles plus larges dans le complot : il nomme enfin le meurtre, <em>a posteriori</em>. Il y aura s&ucirc;rement mati&egrave;re &agrave; d&eacute;bat sur les d&eacute;tails de cette argumentation, dont un certain nombre d&rsquo;&eacute;l&eacute;ments ont d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; avanc&eacute;s dans le pr&eacute;c&eacute;dent ouvrage de Florent Brayard. En lisant les chapitres que l&rsquo;auteur &eacute;crit sur Wannsee, sur le terme &quot;extermination&quot;, sur le discours de Posen, on en vient m&ecirc;me &agrave; se demander, et c&rsquo;est l&rsquo;unique critique que je formulerais, quel est l&rsquo;objectif du livre : parler du secret ou repenser, encore une fois, la temporalit&eacute; du g&eacute;nocide ?</p>
<p>L&rsquo;auteur nous montre qu&rsquo;il est encore possible d&rsquo;instiller un questionnement dans une narration historique d&eacute;j&agrave; bien &eacute;tablie. La nouvelle architecture propos&eacute;e bouscule ce que nous pensons savoir du g&eacute;nocide. Elle agence les sources et les pi&egrave;ces d&rsquo;une mani&egrave;re convaincante. Nous pr&eacute;f&egrave;rerions, par confort, nous convaincre que tous les hi&eacute;rarques nazis &eacute;taient au courant de l&rsquo;extermination des Juifs de l&rsquo;Ouest. Cette nouvelle interpr&eacute;tation est certainement moins confortable ; peut-&ecirc;tre plus vraie..<br />
&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Cette conf&eacute;rence tient un r&ocirc;le centrale dans l&rsquo;historiographie, comme &eacute;tant celle o&ugrave; f&ucirc;t d&eacute;cid&eacute; l&rsquo;extermination syst&eacute;matique des Juifs europ&eacute;ens, le 20 janvier 1942.<br />2 - Voir notamment BROWNING, Christopher, <em>Les Origines de la solution finale. L&rsquo;&eacute;volution de la politique antijuive des nazis. Septembre 1939 - mars 1942</em>, Paris, Les Belles Lettres, 2007.<br />3 - FRIEDL&Auml;NDER, Saul, <em>Les Ann&eacute;es d&rsquo;extermination. L&rsquo;Allemagne nazie et les Juifs. 1939-1945</em>, Paris, Seuil, 2008.<br />4 - BURRIN, Philippe,<em> Hitler et les Juifs. Gen&egrave;se d&rsquo;un g&eacute;nocide</em>, Paris, Seuil, 1989.<br />5 - Voir un aper&ccedil;u rapide dans une pr&eacute;c&eacute;dence recension : <a href="http://www.nonfiction.fr/article-2537-_meme_le_nouveau_ne_au_berceau_doit_etre_ecrase_comme_un_gros_rat_.htm">http://www.nonfiction.fr/article-2537-_meme_le_nouveau_ne_au_berceau_doit_etre_ecrase_comme_un_gros_rat_.htm</a><br />6 - architecte, ami d&rsquo;Hitler et ministre de l&rsquo;Armement<br />7 - BRAYARD, Florent, <em>Auschwitz</em>. <em>Enqu&ecirc;te sur un complot nazi</em>, Le Seuil, Paris, 2012, page 13 : &quot;Il s&rsquo;agit d&rsquo;une enqu&ecirc;te, et non d&rsquo;une &eacute;tude &agrave; proprement parler. Je n&rsquo;ai ainsi pas proc&eacute;d&eacute; &agrave; une campagne archivistique de grande ampleur et je n&rsquo;apporte pas ou peu de documents in&eacute;dits.&quot;<br />8 - BRAYARD, Florent, <em>La &quot; solution finale de la question juive &quot;. La technique, le temps et les cat&eacute;gories de la d&eacute;cision</em>, Paris, Fayard, 2004.<br />9 - Consid&eacute;rer le travail d&rsquo;historien comme celui d&rsquo;un amateur de puzzle implique deux choses : de ne pas avoir un mod&egrave;le de d&eacute;part ; de comprendre qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de limites dans le nombre de pi&egrave;ces. Le processus d&rsquo;organisation des sources dans une figure intelligible ressemble alors &agrave; ce puzzle en construction permanente.<br />10 - BRAYARD, Florent (2012), page 26.<br />11 - BRAYARD, Florent (2012), page 67.<br />12 - BRAYARD, Florent (2012), page 82.<br />13 - BRAYARD, Florent (2012), page 104.<br />14 - PATIN, Nicolas, &ldquo;Le journal de Joseph Goebbels. Un parcours critique&rdquo;, in :<em> Vingti&egrave;me si&egrave;cle</em>, 2009/4, n&deg;104, pages 81-93.<br />15 - Tout du moins pour la p&eacute;riode d&rsquo;avant guerre : HERMANN, Angela, <em>Der Weg in den Krieg 1938/39. Quellenkritische Studien zu den Tageb&uuml;chern von Joseph Goebbels, Oldenbourg, M&uuml;nchen</em>, 2011.<br />16 - BRAYARD, Florent (2012), page 266 : Lettre de Stuckart, 16 mars 1942. &quot;Avec l&rsquo;expulsion des demi-Juifs, on abandonne aussi pour moiti&eacute; du sang allemand. (&hellip;) J&rsquo;ai toujours tenu pour extraordinairement dangereux, d&rsquo;un point de vue biologique, de fournir du sang allemand &agrave; la partie ennemie. Ce sang est seulement apte &agrave; donner naissance, du c&ocirc;t&eacute; ennemi, &agrave; des personnalit&eacute;s qui peuvent mettre au service du c&ocirc;t&eacute; ennemi et donc contre le sang allemand, leurs hautes qualit&eacute;s h&eacute;rit&eacute;es gr&acirc;ce au sang allemand.&quot;<br />17 - BRAYARD, Florent (2012), page 354.<br />18 - BRAYARD, Florent, <em>Comment l&rsquo;id&eacute;e vint &agrave; M. Rassinier. Naissance du r&eacute;visionnisme</em>, Paris, Fayard, 1996.<br />19 - BRAYARD, Florent (2012), page 149.<br />20 - BRAYARD, Florent (2012), page 18 : &quot;Une proposition, disais-je. La suivante : la &quot;solution finale de la question juive&quot;, ce meurtre syst&eacute;matique de l&rsquo;ensemble des Juifs europ&eacute;ens, a &eacute;t&eacute; con&ccedil;ue et mise en &oelig;uvre dans le secret le plus absolu, ou du moins le plus grand possible&quot;.<br />21 - BRAYARD, Florent (2012), page 224 : &quot;Avoir le cas &eacute;ch&eacute;ant eu connaissance des massacres perp&eacute;tr&eacute;s sur les <em>Ostjuden </em>n&rsquo;&eacute;tait donc pas suffisant pour pr&eacute;sager le meurtre des Juifs allemands d&eacute;port&eacute;s dans la m&ecirc;me r&eacute;gion&quot;.<br />22 - Il avait expos&eacute; son d&eacute;saccord sur cette question avec l&rsquo;historien &Eacute;douard Husson dans un d&eacute;bat pour <em>La Vie des id&eacute;es</em>, en 2009 : <a href="http://www.laviedesidees.fr/Shoah-l-intuition-et-la-preuve.html">http://www.laviedesidees.fr/Shoah-l-intuition-et-la-preuve.html</a><br /> 
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      </item>
      <item>
         <title>Grande histoire de crise, petite histoire de management </title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5458-grande_histoire_de_crise_petite_histoire_de_management.htm</link>
         <description>  Devoir de r&#233;serve et droit &#224; la v&#233;rit&#233;  &#13;&#10; Ecartons d&amp;rsquo;embl&#233;e les pol&#233;miques li&#233;es &#224; la date de parution du livre. En publiant son opus en septembre 2011, alors m&#234;me qu&amp;rsquo;il exerce toujours ses fonctions de direction, Christian Charpy ne pouvait ignorer que sa d&#233;marche pr&#234;terait le flanc &#224; la critique Ne remettait-il pas en cause, politiquement au moins, le fameux devoir de r&#233;serve des fonctionnaires ? Probablement. L&amp;rsquo;ancien magistrat &#224; la Cour des Comptes semble toutefois passer outre ces pr&#233;occupations.  On peut penser que cela est d&#251; &#224; la nature m&#234;me de son ouvrage,  chronique document&#233;e de la fusion ANPE-Assedic plut&#244;t que charge contre ses nombreux opposants. Comme Jacques Chirac en son temps, Christian Charpy para&#238;t avoir de la m&#233;moire plut&#244;t que de la ranc&amp;oelig;ur envers ceux qui l&amp;rsquo;ont attaqu&#233; ou qui ont ignor&#233; son action. Il s&amp;rsquo;&#233;vertue donc &#224; rappeler des faits dont il faut bien avouer qu&amp;rsquo;ils plaident souvent en sa faveur. &#13;&#10;  &#13;&#10; Dans les coulisses de la fusion  &#13;&#10; Le retour sur les premi&#232;res ann&#233;es d&amp;rsquo;existence de P&#244;le Emploi permet tout d&amp;rsquo;abord &#224; l&amp;rsquo;ex-directeur de r&#233;v&#233;ler l&amp;rsquo;immense travail accompli par les agents et les cadres de l&amp;rsquo;institution naissante entre le printemps 2008 et aujourd&amp;rsquo;hui.  Tout au long de son mandat, la fusion fait &#233;merger des contraintes op&#233;rationnelles multiples et qui donnent lieu &#224; des affrontements r&#233;currents entre le management et son Conseil d&amp;rsquo;Administration. Tout devient source potentielle de contentieux : la reconfiguration du r&#233;seau territorial, l&amp;rsquo;alignement des r&#233;mun&#233;rations des agents, le passage &#224; un statut de droit priv&#233;, et m&#234;me&amp;hellip; la red&#233;finition des normes d&amp;rsquo;am&#233;nagement des bureaux.  &#13;&#10; &quot;Quand P&#244;le Emploi a &#233;t&#233; officiellement cr&#233;e, en d&#233;cembre 2008, j&amp;rsquo;ai aussit&#244;t pens&#233; : le plus dur est derri&#232;re nous. J&amp;rsquo;avais tort.&quot; &#13;&#10;  &#13;&#10;Le livre nous rappelle par ailleurs &#224; quel point la fusion ANPE- Assedic s&amp;rsquo;est inscrite dans  un contexte macro&#233;conomique critique. D&amp;rsquo;un cot&#233; en effet, ce sont 45 000 agents qu&amp;rsquo;il faut regrouper, former,  et r&#233;partir sur le territoire dans les d&#233;lais impartis, tandis que de l&amp;rsquo;autre des milliers de ch&#244;meurs (jusqu&amp;rsquo;&#224; 4 millions en 2011) affluent vers les guichets nouvellement cr&#233;es. La conjonction des deux facteurs au plus fort de la crise n&#233;cessite des ajustements et des concessions  que l&amp;rsquo;ex-directeur  para&#238;t assumer : renoncer, par exemple, &#224; la g&#233;n&#233;ralisation irr&#233;aliste du &quot; m&#233;tier unique &quot; des conseillers P&#244;le Emploi, dont la nouvelle mission consisterait &#224;  g&#233;rer &#224; la fois l&amp;rsquo;indemnisation et l&amp;rsquo;orientation professionnelle des publics.   Le projet est abandonn&#233; faute de moyens et de temps &#224; consacrer &#224; la formation des &quot; agents doubles &quot;. La priorit&#233; est de recevoir, d&amp;rsquo;indemniser et, malgr&#233; une offre an&#233;mique du c&#244;t&#233; des entreprises, d&amp;rsquo;orienter les demandeurs. En parall&#232;le, la Direction met en &amp;oelig;uvre  plusieurs mesures d&amp;rsquo;urgence  visant &#224; limiter la d&#233;gradation de l&amp;rsquo;offre de services de P&#244;le Emploi. Mise en place d&amp;rsquo;une plateforme t&#233;l&#233;phonique unique, recrutement d&amp;rsquo;agents en CDD, renforcement du recours aux op&#233;rateurs priv&#233;s&amp;hellip;Trois ans plus tard, ces trois chantiers sont toujours des piliers  de la gestion de crise mise en place par P&#244;le Emploi. &#13;&#10;  &#13;&#10;  &#13;&#10; Les frustrations du &#171; P&#244;le Emploi-bashing &#187;  &#13;&#10; Le ton plut&#244;t mesur&#233; et technocratique de Christian Charpy laisse place  &#224; une certaine amertume lorsqu&amp;rsquo;il &#233;voque enfin le traitement m&#233;diatique subi par P&#244;le Emploi au plus fort de la crise. Difficile de contredire l&amp;rsquo;ex-Directeur, il est vrai,  lorsqu&amp;rsquo;il d&#233;plore le manque de subtilit&#233; de certains journalistes,  pr&#233;f&#233;rant r&#233;duire l&amp;rsquo;agence &#224; ses files d&amp;rsquo;attente et aux suicides des conseillers  plut&#244;t que d&amp;rsquo;&#233;voquer le volontarisme et les difficult&#233;s r&#233;elles auxquelles elle se heurte  au quotidien. On se demande cependant, &#224; la lecture de&#160; La t&#234;te de l&amp;rsquo;emploi&#160; si Christian Charpy n&amp;rsquo;est pas en partie responsable de cette campagne de d&#233;nigrement. N&amp;rsquo;avoue-t-il pas lui-m&#234;me avoir favoris&#233; en interne un discours convenu du type &quot; Tout va bien, Madame la Marquise &quot; ?  En temps de crise comme en p&#233;riode de r&#233;forme, une telle strat&#233;gie para&#238;t risqu&#233;e et peu &#224; m&#234;me de cr&#233;er la confiance n&#233;cessaire &#224; l&amp;rsquo;action.  Une ambig&#252;it&#233; subsiste donc sur la r&#233;alit&#233; et la justification du &quot; P&#244;le Emploi bashing &quot;. On peut comprendre, en revanche, que l&amp;rsquo;auteur ait particuli&#232;rement mal v&#233;cu d&amp;rsquo;&#234;tre directement pris pour cible par ses deux Ministres de tutelle, le premier  (Laurent Wauquiez) n&amp;rsquo;h&#233;sitant pas &#224; d&#233;cerner sur  RMC un &quot; 11/20 &quot; &#224; l&amp;rsquo;action de P&#244;le Emploi, et le second (Xavier Bertrand) annon&#231;ant carr&#233;ment dans la presse&amp;hellip; son remplacement. De belles d&#233;monstrations de courage politique s&amp;rsquo;il en fallait &#224; nouveau. &#13;&#10;  Peut-on diriger sans reconna&#238;tre ses erreurs ?   &#13;&#10; La difficult&#233; de Christian Charpy &#224; reconna&#238;tre la gravit&#233; de la situation &#224; P&#244;le Emploi est in fine l&amp;rsquo;une des clefs de lecture les plus int&#233;ressantes du livre. Un seul paragraphe sur les radiations abusives de demandeurs d&amp;rsquo;emploi, l&amp;rsquo;absence de r&#233;f&#233;rence aux cons&#233;quences d&#233;sastreuses de la mise en place d&amp;rsquo;une plateforme t&#233;l&#233;phonique sur le lien demandeur d&amp;rsquo;emploi-conseiller, la pr&#233;sentation du contr&#244;le d&amp;rsquo;identit&#233; des clandestins par les agents comme une simple &quot; collaboration avec les services de police &quot;,&amp;hellip; : les exemples d&amp;rsquo; &quot; euph&#233;misation &quot; des rat&#233;s de P&#244;le Emploi ne manquent pas malgr&#233; la rigueur g&#233;n&#233;rale du livre. Comme si la d&#233;termination du Directeur -incontestable-   l&amp;rsquo;obligeait &#224; adopter une posture d&#233;fensive vis-&#224;-vis de toute attaque contre la politique men&#233;e par ses &#233;quipes. L&amp;rsquo;absence de transparence et la centralisation excessive de la prise de d&#233;cision ont en effet &#233;t&#233; les deux grandes critiques adress&#233;es au style de management de Christian Charpy au cours de son mandat. Un travers certes aga&#231;ant, mais relativement mineur au regard de l&amp;rsquo;engagement sinc&#232;re et efficace  du haut fonctionnaire. </description>
         <pubDate>02/06/12 11:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5458-grande_histoire_de_crise_petite_histoire_de_management.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p><strong>Devoir de r&eacute;serve et droit &agrave; la v&eacute;rit&eacute;</strong></p>
<p>Ecartons d&rsquo;embl&eacute;e les pol&eacute;miques li&eacute;es &agrave; la date de parution du livre. En publiant son opus en septembre 2011, alors m&ecirc;me qu&rsquo;il exerce toujours ses fonctions de direction, Christian Charpy ne pouvait ignorer que sa d&eacute;marche pr&ecirc;terait le flanc &agrave; la critique Ne remettait-il pas en cause, politiquement au moins, le fameux devoir de r&eacute;serve des fonctionnaires ? Probablement. L&rsquo;ancien magistrat &agrave; la Cour des Comptes semble toutefois passer outre ces pr&eacute;occupations.  On peut penser que cela est d&ucirc; &agrave; la nature m&ecirc;me de son ouvrage,  chronique document&eacute;e de la fusion ANPE-Assedic plut&ocirc;t que charge contre ses nombreux opposants. Comme Jacques Chirac en son temps, Christian Charpy para&icirc;t avoir de la m&eacute;moire plut&ocirc;t que de la ranc&oelig;ur envers ceux qui l&rsquo;ont attaqu&eacute; ou qui ont ignor&eacute; son action. Il s&rsquo;&eacute;vertue donc &agrave; rappeler des faits dont il faut bien avouer qu&rsquo;ils plaident souvent en sa faveur.</p>
<p><br />
<strong>Dans les coulisses de la fusion</strong></p>
<p>Le retour sur les premi&egrave;res ann&eacute;es d&rsquo;existence de P&ocirc;le Emploi permet tout d&rsquo;abord &agrave; l&rsquo;ex-directeur de r&eacute;v&eacute;ler l&rsquo;immense travail accompli par les agents et les cadres de l&rsquo;institution naissante entre le printemps 2008 et aujourd&rsquo;hui.  Tout au long de son mandat, la fusion fait &eacute;merger des contraintes op&eacute;rationnelles multiples et qui donnent lieu &agrave; des affrontements r&eacute;currents entre le management et son Conseil d&rsquo;Administration. Tout devient source potentielle de contentieux : la reconfiguration du r&eacute;seau territorial, l&rsquo;alignement des r&eacute;mun&eacute;rations des agents, le passage &agrave; un statut de droit priv&eacute;, et m&ecirc;me&hellip; la red&eacute;finition des normes d&rsquo;am&eacute;nagement des bureaux. </p>
<p>&quot;Quand P&ocirc;le Emploi a &eacute;t&eacute; officiellement cr&eacute;e, en d&eacute;cembre 2008, j&rsquo;ai aussit&ocirc;t pens&eacute; : le plus dur est derri&egrave;re nous. J&rsquo;avais tort.&quot;</p>
<p><br />
Le livre nous rappelle par ailleurs &agrave; quel point la fusion ANPE- Assedic s&rsquo;est inscrite dans  un contexte macro&eacute;conomique critique. D&rsquo;un cot&eacute; en effet, ce sont 45 000 agents qu&rsquo;il faut regrouper, former,  et r&eacute;partir sur le territoire dans les d&eacute;lais impartis, tandis que de l&rsquo;autre des milliers de ch&ocirc;meurs (jusqu&rsquo;&agrave; 4 millions en 2011) affluent vers les guichets nouvellement cr&eacute;es. La conjonction des deux facteurs au plus fort de la crise n&eacute;cessite des ajustements et des concessions  que l&rsquo;ex-directeur  para&icirc;t assumer : renoncer, par exemple, &agrave; la g&eacute;n&eacute;ralisation irr&eacute;aliste du &quot; m&eacute;tier unique &quot; des conseillers P&ocirc;le Emploi, dont la nouvelle mission consisterait &agrave;  g&eacute;rer &agrave; la fois l&rsquo;indemnisation et l&rsquo;orientation professionnelle des publics.   Le projet est abandonn&eacute; faute de moyens et de temps &agrave; consacrer &agrave; la formation des &quot; agents doubles &quot;. La priorit&eacute; est de recevoir, d&rsquo;indemniser et, malgr&eacute; une offre an&eacute;mique du c&ocirc;t&eacute; des entreprises, d&rsquo;orienter les demandeurs. En parall&egrave;le, la Direction met en &oelig;uvre  plusieurs mesures d&rsquo;urgence  visant &agrave; limiter la d&eacute;gradation de l&rsquo;offre de services de P&ocirc;le Emploi. Mise en place d&rsquo;une plateforme t&eacute;l&eacute;phonique unique, recrutement d&rsquo;agents en CDD, renforcement du recours aux op&eacute;rateurs priv&eacute;s&hellip;Trois ans plus tard, ces trois chantiers sont toujours des piliers  de la gestion de crise mise en place par P&ocirc;le Emploi.</p>
<p></p>
<p><br />
<strong>Les frustrations du &laquo; P&ocirc;le Emploi-bashing &raquo;</strong></p>
<p>Le ton plut&ocirc;t mesur&eacute; et technocratique de Christian Charpy laisse place  &agrave; une certaine amertume lorsqu&rsquo;il &eacute;voque enfin le traitement m&eacute;diatique subi par P&ocirc;le Emploi au plus fort de la crise. Difficile de contredire l&rsquo;ex-Directeur, il est vrai,  lorsqu&rsquo;il d&eacute;plore le manque de subtilit&eacute; de certains journalistes,  pr&eacute;f&eacute;rant r&eacute;duire l&rsquo;agence &agrave; ses files d&rsquo;attente et aux suicides des conseillers  plut&ocirc;t que d&rsquo;&eacute;voquer le volontarisme et les difficult&eacute;s r&eacute;elles auxquelles elle se heurte  au quotidien. On se demande cependant, &agrave; la lecture de&nbsp;<em>La t&ecirc;te de l&rsquo;emploi&nbsp;</em>si Christian Charpy n&rsquo;est pas en partie responsable de cette campagne de d&eacute;nigrement. N&rsquo;avoue-t-il pas lui-m&ecirc;me avoir favoris&eacute; en interne un discours convenu du type &quot; Tout va bien, Madame la Marquise &quot; ?  En temps de crise comme en p&eacute;riode de r&eacute;forme, une telle strat&eacute;gie para&icirc;t risqu&eacute;e et peu &agrave; m&ecirc;me de cr&eacute;er la confiance n&eacute;cessaire &agrave; l&rsquo;action.  Une ambig&uuml;it&eacute; subsiste donc sur la r&eacute;alit&eacute; et la justification du &quot; P&ocirc;le Emploi bashing &quot;. On peut comprendre, en revanche, que l&rsquo;auteur ait particuli&egrave;rement mal v&eacute;cu d&rsquo;&ecirc;tre directement pris pour cible par ses deux Ministres de tutelle, le premier  (Laurent Wauquiez) n&rsquo;h&eacute;sitant pas &agrave; d&eacute;cerner sur  RMC un &quot; 11/20 &quot; &agrave; l&rsquo;action de P&ocirc;le Emploi, et le second (Xavier Bertrand) annon&ccedil;ant carr&eacute;ment dans la presse&hellip; son remplacement. De belles d&eacute;monstrations de courage politique s&rsquo;il en fallait &agrave; nouveau.</p>
<p><strong>Peut-on diriger sans reconna&icirc;tre ses erreurs ? </strong></p>
<p>La difficult&eacute; de Christian Charpy &agrave; reconna&icirc;tre la gravit&eacute; de la situation &agrave; P&ocirc;le Emploi est in fine l&rsquo;une des clefs de lecture les plus int&eacute;ressantes du livre. Un seul paragraphe sur les radiations abusives de demandeurs d&rsquo;emploi, l&rsquo;absence de r&eacute;f&eacute;rence aux cons&eacute;quences d&eacute;sastreuses de la mise en place d&rsquo;une plateforme t&eacute;l&eacute;phonique sur le lien demandeur d&rsquo;emploi-conseiller, la pr&eacute;sentation du contr&ocirc;le d&rsquo;identit&eacute; des clandestins par les agents comme une simple &quot; collaboration avec les services de police &quot;,&hellip; : les exemples d&rsquo; &quot; euph&eacute;misation &quot; des rat&eacute;s de P&ocirc;le Emploi ne manquent pas malgr&eacute; la rigueur g&eacute;n&eacute;rale du livre. Comme si la d&eacute;termination du Directeur -incontestable-   l&rsquo;obligeait &agrave; adopter une posture d&eacute;fensive vis-&agrave;-vis de toute attaque contre la politique men&eacute;e par ses &eacute;quipes. L&rsquo;absence de transparence et la centralisation excessive de la prise de d&eacute;cision ont en effet &eacute;t&eacute; les deux grandes critiques adress&eacute;es au style de management de Christian Charpy au cours de son mandat. Un travers certes aga&ccedil;ant, mais relativement mineur au regard de l&rsquo;engagement sinc&egrave;re et efficace  du haut fonctionnaire.</p> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Maurice Denis, peintre de la musique</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5451-maurice_denis_peintre_de_la_musique.htm</link>
         <description> Sp&#233;cialis&#233;e dans l&amp;rsquo;&#233;tude des liens entre les arts plastiques et la musique, Delphine Grivel nous offre un ouvrage tr&#232;s r&#233;ussi sur l&amp;rsquo;importance de la musique chez le peintre Maurice Denis (1870-1943). Le c&#233;l&#232;bre auteur de l&amp;rsquo; Histoire de la musique  qui d&#233;core depuis 1912 la coupole du th&#233;&#226;tre des Champs Elys&#233;es n&amp;rsquo;a pas seulement &#233;t&#233; un illustrateur du fait musical mais s&amp;rsquo;est toute sa vie immerg&#233; dans la soci&#233;t&#233; musicale de son temps. Maurice Denis est tout d&amp;rsquo;abord li&#233; &#224; la famille d&amp;rsquo;Albert Alain (1880-1971), professeur de piano des filles Denis, ancien &#233;l&#232;ve de Gabriel Faur&#233; et surtout organiste de Saint-Germain-en-Laye o&#249; r&#233;side le peintre. P&#232;re du compositeur Jehan Alain (1911-1940) et de la c&#233;l&#232;bre organiste Marie-Claire Alain (n&#233;e en 1926), ce musicien constitue l&amp;rsquo;une des &quot;portes d&amp;rsquo;entr&#233;e&quot; du peintre dans l&amp;rsquo;univers de la musique.  Comme nombre de ses confr&#232;res du mouvement nabi, Maurice Denis se lie intimement avec le milieu musical. Fervent catholique, membre jusqu&amp;rsquo;en 1927 de l&amp;rsquo;Action fran&#231;aise (sans tomber dans ses travers antis&#233;mites, nous dit-on), Denis se lie &#224; l&amp;rsquo;&#233;cole franckiste notamment incarn&#233;e par Vincent d&amp;rsquo;Indy &#224; la t&#234;te de la  Schola cantorum  dont il suit les r&#233;p&#233;titions et les concerts. D&#232;s les ann&#233;es 1890, il fr&#233;quente les salons parisiens (dont celui d&amp;rsquo;Henry Lerolle), ces rampes d&amp;rsquo;acc&#232;s au monde des c&#233;l&#233;brit&#233;s. Il y c&#244;toie Gide, Mallarm&#233;, Odilon Redon (excellent violoniste) et Ernest Chausson (grand amateur d&amp;rsquo;art). Il y croise les divers repr&#233;sentants de l&amp;rsquo;avant-garde dont Debussy et Paul Dukas ainsi que de nombreux critiques parmi lesquels Paul Poujaud ou encore Jacques Roucher. Denis assiste &#224; des auditions musicales conduites par Alfred Cortot, Eug&#232;ne Ysa&#255;e, o&#249; il fait la connaissance de Blanche Selva. Il se rend r&#233;guli&#232;rement aux Concerts Lamoureux o&#249; retentit notamment la musique de Wagner, fr&#233;quente l&amp;rsquo;Op&#233;ra Garnier et l&amp;rsquo;Op&#233;ra-Comique. Le peintre appr&#233;cie enfin la musique populaire et traditionnelle. Son go&#251;t pour le r&#233;gionalisme le pousse &#224; appr&#233;cier les musiques entendues lors de ses voyages, notamment en Bretagne mais aussi en Italie et en Russie o&#249; il se rend en 1909 (occasion d&amp;rsquo;y d&#233;couvrir la liturgie orthodoxe). L&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t qu&amp;rsquo;il porte &#224; la religion et &#224; la musique liturgique d&#233;termine toute sa production picturale, empreinte de myst&#232;re et de religiosit&#233;. Sa participation au C&#233;nacle des franciscaines de Saint-Germain-en-Laye atteste de son go&#251;t pour la musique religieuse ancienne, de style gr&#233;gorien quand bien m&#234;me il voit dans la musique d&amp;rsquo;Honegger une inspiration sacr&#233;e qui le s&#233;duit tout autant. &#13;&#10; Si la musique s&#233;duit Denis (grand admirateur de Mozart et de Debussy), celui-ci s&#233;duit &#224; son tour de nombreux musiciens qui, &#224; l&amp;rsquo;instar d&amp;rsquo;Ernest Chausson lui passent commande de d&#233;corations destin&#233;es &#224; leur propre habitation. D&amp;rsquo;Indy, comme bien d&amp;rsquo;autres musiciens, commande des ouvrages illustr&#233;s par le peintre m&#233;lomane. La musique encadre la vie du peintre. M&#234;me s&amp;rsquo;il ne joue pas lui-m&#234;me d&amp;rsquo;un instrument, Denis s&amp;rsquo;entoure de pianos, organise des r&#233;unions musicales r&#233;serv&#233;es &#224; un cercle restreint et &#233;pouse en secondes noces une &#233;l&#232;ve de la  Schola cantorum , Elisabeth Graterolle. Maurice Emmanuel et Emile Jacques-Dalcroze figurent dans son cercle d&amp;rsquo;amiti&#233;s.  &#13;&#10; Le plan suivi par Delphine Grivel m&#234;le l&amp;rsquo;expos&#233; biographique qui reconstitue le r&#233;seau familial, amical, social et professionnel tiss&#233; par Maurice Denis et l&amp;rsquo;approche th&#233;matique. Elle alterne un r&#233;cit chronologique des &quot;&#233;pisodes de la vie d&amp;rsquo;un artiste&quot;, analyse la place qu&amp;rsquo;occupe telle ou telle forme de musique dans l&amp;rsquo;&amp;oelig;uvre du &quot;nabi aux belles ic&#244;nes&quot; et consacre quelques chapitres aux &amp;oelig;uvres les plus embl&#233;matiques, celles qui ont notamment suscit&#233; une collaboration (pour  La L&#233;gende de saint Christophe  de d&amp;rsquo;Indy). La rencontre de ce dernier avec le sujet musical remonte &#224; 1889. La musique va d&#232;s lors inspirer Denis pendant un demi-si&#232;cle, lui qui lui consacre au total quarante tableaux, vingt d&#233;corations monumentales, cinquante lithographies et divers d&#233;cors. Delphine Grivel insiste sur le fait que la production de Denis s&#233;duit autant les sp&#233;cialistes que le grand public, que la musique soit ou pas le th&#232;me principal de la figuration, qu&amp;rsquo;elle prenne ou pas une forme symbolique. Denis s&amp;rsquo;inspire des titres de Schumann, de Schubert, de Mendelssohn. Il peint nombre d&amp;rsquo;instruments plus ou moins traditionnels et collabore r&#233;guli&#232;rement avec l&amp;rsquo;&#233;dition musicale, comme en atteste son travail pour  La Demoiselle &#233;lue  de Claude Debussy (1888 et 1893). Admirateur des ballets russes, Denis est le t&#233;moin admiratif des nouvelles formes de chor&#233;graphie qui fleurissent &#224; la veille de la Premi&#232;re Guerre mondiale. Il r&#233;alise des dessins inspir&#233;s par Isadora Duncan et devient l&amp;rsquo;ami de la danseuse russe Natacha Trouhanova. C&amp;rsquo;est pour le th&#233;&#226;tre des Champs-Elys&#233;es que Denis r&#233;alise son &amp;oelig;uvre profane la plus monumentale, l&amp;rsquo; Histoire de la musique , sans doute sous l&amp;rsquo;influence des id&#233;es de Vincent d&amp;rsquo;Indy (expos&#233;es dans son  Cours de composition musicale ) et des th&#233;ories positivistes d&amp;rsquo;Herbert Spencer. &#13;&#10; Delphine Grivel prend grand soin de nous expliquer que le rapport de Denis &#224; la musique ne se r&#233;duit pas &#224; la r&#233;alisation de peintures, de dessins, et qu&amp;rsquo;il se prolonge par une r&#233;flexion th&#233;orique riche de deux cents publications r&#233;unies dans plusieurs ouvrages. Denis fixe &#224; la musique une identit&#233; propre, diff&#233;rente de celle des autres formes d&amp;rsquo;art ; Il  magnifie le chant gr&#233;gorien per&#231;u comme l&amp;rsquo;id&#233;al m&#234;me de la musique religieuse. Il voit dans la peinture une dimension musicale (qu&amp;rsquo;il rep&#232;re dans  La Joconde ) et fait correspondre les lignes et les couleurs perceptibles dans la musique et dans la peinture. Cette fusion des deux genres artistiques est source d&amp;rsquo;&#233;motions et d&amp;rsquo;interrogations sur la nature de l&amp;rsquo;art, sur son pouvoir et sa richesse &#224; exprimer les sentiments. Le milieu musical accorde toute son estime aux id&#233;es de Denis comme en attestent les avis de d&amp;rsquo;Indy, Maurice Emmanuel ou Ren&#233; de Cast&#233;ra, particuli&#232;rement enthousiaste. Le regard et le geste de Maurice Denis interrogent bien apr&#232;s lui si l&amp;rsquo;on en croit l&amp;rsquo;int&#233;r&#234;t que lui portent Olivier Messiaen et Antoine Tisn&#233;. &#13;&#10; Les vertus de l&amp;rsquo;ouvrage de Delphine Grivel sont multiples. Son livre permet de mieux reconsid&#233;rer la place et l&amp;rsquo;importance de Maurice Denis au sein de l&amp;rsquo;histoire de la peinture du temps de la Troisi&#232;me R&#233;publique et de ne pas r&#233;duire son importance &#224; la d&#233;coration du th&#233;&#226;tre des Champs-Elys&#233;es, cette &quot;Sixtine&quot; du peintre-d&#233;corateur. La centaine d&amp;rsquo;illustrations (sans compter les photographies), pour la plupart en couleurs, d&#233;livre le regard avis&#233; du peintre sur le ph&#233;nom&#232;ne musical dont on d&#233;couvre les ambiances, les acteurs et les instruments. La reconstitution du contexte musical fran&#231;ais des ann&#233;es 1890  aux ann&#233;es 1930 met en sc&#232;ne les multiples acteurs qui &#233;voluent dans cette sph&#232;re artistique riche de personnalit&#233;s majeures ou secondaires. La valeur heuristique de l&amp;rsquo;&#233;tude de Delphine Grivel conforte cette opinion de plus en plus partag&#233;e selon laquelle l&amp;rsquo;histoire de la musique s&amp;rsquo;&#233;crit en concomitance avec celle des autres disciplines o&#249; s&amp;rsquo;exprime une intention esth&#233;tique selon un langage propre. L&amp;rsquo;analyse des liens entre Denis et la musique met &#224; jour toute une histoire esth&#233;tique, sociale et culturelle qui s&amp;rsquo;appuie, non pas sur des conjectures ultra interpr&#233;tatives, mais sur une intention assum&#233;e par l&amp;rsquo;artiste lui-m&#234;me d&amp;rsquo;ancrer son inspiration dans la musique et &#224; son tour d&amp;rsquo;en inspirer de nombreuses pages. La dimension synesth&#233;sique de la r&#233;flexion et du travail pictural de Maurice Denis se pr&#234;te aujourd&amp;rsquo;hui &#224; une analyse qui doit embrasser plusieurs champs disciplinaires. Delphine Grivel ma&#238;trise cet exercice et nous livre un ouvrage passionnant, accessible et qui fournit des outils rigoureux tels que  deux index, une bibliographie et un tableau synoptique des peintures en lien avec la musique. </description>
         <pubDate>02/03/12 10:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5451-maurice_denis_peintre_de_la_musique.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Sp&eacute;cialis&eacute;e dans l&rsquo;&eacute;tude des liens entre les arts plastiques et la musique, Delphine Grivel nous offre un ouvrage tr&egrave;s r&eacute;ussi sur l&rsquo;importance de la musique chez le peintre Maurice Denis (1870-1943). Le c&eacute;l&egrave;bre auteur de l&rsquo;<em>Histoire de la musique</em> qui d&eacute;core depuis 1912 la coupole du th&eacute;&acirc;tre des Champs Elys&eacute;es n&rsquo;a pas seulement &eacute;t&eacute; un illustrateur du fait musical mais s&rsquo;est toute sa vie immerg&eacute; dans la soci&eacute;t&eacute; musicale de son temps. Maurice Denis est tout d&rsquo;abord li&eacute; &agrave; la famille d&rsquo;Albert Alain (1880-1971), professeur de piano des filles Denis, ancien &eacute;l&egrave;ve de Gabriel Faur&eacute; et surtout organiste de Saint-Germain-en-Laye o&ugrave; r&eacute;side le peintre. P&egrave;re du compositeur Jehan Alain (1911-1940) et de la c&eacute;l&egrave;bre organiste Marie-Claire Alain (n&eacute;e en 1926), ce musicien constitue l&rsquo;une des &quot;portes d&rsquo;entr&eacute;e&quot; du peintre dans l&rsquo;univers de la musique.  Comme nombre de ses confr&egrave;res du mouvement nabi, Maurice Denis se lie intimement avec le milieu musical. Fervent catholique, membre jusqu&rsquo;en 1927 de l&rsquo;Action fran&ccedil;aise (sans tomber dans ses travers antis&eacute;mites, nous dit-on), Denis se lie &agrave; l&rsquo;&eacute;cole franckiste notamment incarn&eacute;e par Vincent d&rsquo;Indy &agrave; la t&ecirc;te de la <em>Schola cantorum</em> dont il suit les r&eacute;p&eacute;titions et les concerts. D&egrave;s les ann&eacute;es 1890, il fr&eacute;quente les salons parisiens (dont celui d&rsquo;Henry Lerolle), ces rampes d&rsquo;acc&egrave;s au monde des c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s. Il y c&ocirc;toie Gide, Mallarm&eacute;, Odilon Redon (excellent violoniste) et Ernest Chausson (grand amateur d&rsquo;art). Il y croise les divers repr&eacute;sentants de l&rsquo;avant-garde dont Debussy et Paul Dukas ainsi que de nombreux critiques parmi lesquels Paul Poujaud ou encore Jacques Roucher. Denis assiste &agrave; des auditions musicales conduites par Alfred Cortot, Eug&egrave;ne Ysa&yuml;e, o&ugrave; il fait la connaissance de Blanche Selva. Il se rend r&eacute;guli&egrave;rement aux Concerts Lamoureux o&ugrave; retentit notamment la musique de Wagner, fr&eacute;quente l&rsquo;Op&eacute;ra Garnier et l&rsquo;Op&eacute;ra-Comique. Le peintre appr&eacute;cie enfin la musique populaire et traditionnelle. Son go&ucirc;t pour le r&eacute;gionalisme le pousse &agrave; appr&eacute;cier les musiques entendues lors de ses voyages, notamment en Bretagne mais aussi en Italie et en Russie o&ugrave; il se rend en 1909 (occasion d&rsquo;y d&eacute;couvrir la liturgie orthodoxe). L&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t qu&rsquo;il porte &agrave; la religion et &agrave; la musique liturgique d&eacute;termine toute sa production picturale, empreinte de myst&egrave;re et de religiosit&eacute;. Sa participation au C&eacute;nacle des franciscaines de Saint-Germain-en-Laye atteste de son go&ucirc;t pour la musique religieuse ancienne, de style gr&eacute;gorien quand bien m&ecirc;me il voit dans la musique d&rsquo;Honegger une inspiration sacr&eacute;e qui le s&eacute;duit tout autant.</p>
<p>Si la musique s&eacute;duit Denis (grand admirateur de Mozart et de Debussy), celui-ci s&eacute;duit &agrave; son tour de nombreux musiciens qui, &agrave; l&rsquo;instar d&rsquo;Ernest Chausson lui passent commande de d&eacute;corations destin&eacute;es &agrave; leur propre habitation. D&rsquo;Indy, comme bien d&rsquo;autres musiciens, commande des ouvrages illustr&eacute;s par le peintre m&eacute;lomane. La musique encadre la vie du peintre. M&ecirc;me s&rsquo;il ne joue pas lui-m&ecirc;me d&rsquo;un instrument, Denis s&rsquo;entoure de pianos, organise des r&eacute;unions musicales r&eacute;serv&eacute;es &agrave; un cercle restreint et &eacute;pouse en secondes noces une &eacute;l&egrave;ve de la <em>Schola cantorum</em>, Elisabeth Graterolle. Maurice Emmanuel et Emile Jacques-Dalcroze figurent dans son cercle d&rsquo;amiti&eacute;s. </p>
<p>Le plan suivi par Delphine Grivel m&ecirc;le l&rsquo;expos&eacute; biographique qui reconstitue le r&eacute;seau familial, amical, social et professionnel tiss&eacute; par Maurice Denis et l&rsquo;approche th&eacute;matique. Elle alterne un r&eacute;cit chronologique des &quot;&eacute;pisodes de la vie d&rsquo;un artiste&quot;, analyse la place qu&rsquo;occupe telle ou telle forme de musique dans l&rsquo;&oelig;uvre du &quot;nabi aux belles ic&ocirc;nes&quot; et consacre quelques chapitres aux &oelig;uvres les plus embl&eacute;matiques, celles qui ont notamment suscit&eacute; une collaboration (pour <em>La L&eacute;gende de saint Christophe</em> de d&rsquo;Indy). La rencontre de ce dernier avec le sujet musical remonte &agrave; 1889. La musique va d&egrave;s lors inspirer Denis pendant un demi-si&egrave;cle, lui qui lui consacre au total quarante tableaux, vingt d&eacute;corations monumentales, cinquante lithographies et divers d&eacute;cors. Delphine Grivel insiste sur le fait que la production de Denis s&eacute;duit autant les sp&eacute;cialistes que le grand public, que la musique soit ou pas le th&egrave;me principal de la figuration, qu&rsquo;elle prenne ou pas une forme symbolique. Denis s&rsquo;inspire des titres de Schumann, de Schubert, de Mendelssohn. Il peint nombre d&rsquo;instruments plus ou moins traditionnels et collabore r&eacute;guli&egrave;rement avec l&rsquo;&eacute;dition musicale, comme en atteste son travail pour <em>La Demoiselle &eacute;lue</em> de Claude Debussy (1888 et 1893). Admirateur des ballets russes, Denis est le t&eacute;moin admiratif des nouvelles formes de chor&eacute;graphie qui fleurissent &agrave; la veille de la Premi&egrave;re Guerre mondiale. Il r&eacute;alise des dessins inspir&eacute;s par Isadora Duncan et devient l&rsquo;ami de la danseuse russe Natacha Trouhanova. C&rsquo;est pour le th&eacute;&acirc;tre des Champs-Elys&eacute;es que Denis r&eacute;alise son &oelig;uvre profane la plus monumentale, l&rsquo;<em>Histoire de la musique</em>, sans doute sous l&rsquo;influence des id&eacute;es de Vincent d&rsquo;Indy (expos&eacute;es dans son <em>Cours de composition musicale</em>) et des th&eacute;ories positivistes d&rsquo;Herbert Spencer.</p>
<p>Delphine Grivel prend grand soin de nous expliquer que le rapport de Denis &agrave; la musique ne se r&eacute;duit pas &agrave; la r&eacute;alisation de peintures, de dessins, et qu&rsquo;il se prolonge par une r&eacute;flexion th&eacute;orique riche de deux cents publications r&eacute;unies dans plusieurs ouvrages. Denis fixe &agrave; la musique une identit&eacute; propre, diff&eacute;rente de celle des autres formes d&rsquo;art ; Il  magnifie le chant gr&eacute;gorien per&ccedil;u comme l&rsquo;id&eacute;al m&ecirc;me de la musique religieuse. Il voit dans la peinture une dimension musicale (qu&rsquo;il rep&egrave;re dans <em>La Joconde</em>) et fait correspondre les lignes et les couleurs perceptibles dans la musique et dans la peinture. Cette fusion des deux genres artistiques est source d&rsquo;&eacute;motions et d&rsquo;interrogations sur la nature de l&rsquo;art, sur son pouvoir et sa richesse &agrave; exprimer les sentiments. Le milieu musical accorde toute son estime aux id&eacute;es de Denis comme en attestent les avis de d&rsquo;Indy, Maurice Emmanuel ou Ren&eacute; de Cast&eacute;ra, particuli&egrave;rement enthousiaste. Le regard et le geste de Maurice Denis interrogent bien apr&egrave;s lui si l&rsquo;on en croit l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t que lui portent Olivier Messiaen et Antoine Tisn&eacute;.</p>
<p>Les vertus de l&rsquo;ouvrage de Delphine Grivel sont multiples. Son livre permet de mieux reconsid&eacute;rer la place et l&rsquo;importance de Maurice Denis au sein de l&rsquo;histoire de la peinture du temps de la Troisi&egrave;me R&eacute;publique et de ne pas r&eacute;duire son importance &agrave; la d&eacute;coration du th&eacute;&acirc;tre des Champs-Elys&eacute;es, cette &quot;Sixtine&quot; du peintre-d&eacute;corateur. La centaine d&rsquo;illustrations (sans compter les photographies), pour la plupart en couleurs, d&eacute;livre le regard avis&eacute; du peintre sur le ph&eacute;nom&egrave;ne musical dont on d&eacute;couvre les ambiances, les acteurs et les instruments. La reconstitution du contexte musical fran&ccedil;ais des ann&eacute;es 1890  aux ann&eacute;es 1930 met en sc&egrave;ne les multiples acteurs qui &eacute;voluent dans cette sph&egrave;re artistique riche de personnalit&eacute;s majeures ou secondaires. La valeur heuristique de l&rsquo;&eacute;tude de Delphine Grivel conforte cette opinion de plus en plus partag&eacute;e selon laquelle l&rsquo;histoire de la musique s&rsquo;&eacute;crit en concomitance avec celle des autres disciplines o&ugrave; s&rsquo;exprime une intention esth&eacute;tique selon un langage propre. L&rsquo;analyse des liens entre Denis et la musique met &agrave; jour toute une histoire esth&eacute;tique, sociale et culturelle qui s&rsquo;appuie, non pas sur des conjectures ultra interpr&eacute;tatives, mais sur une intention assum&eacute;e par l&rsquo;artiste lui-m&ecirc;me d&rsquo;ancrer son inspiration dans la musique et &agrave; son tour d&rsquo;en inspirer de nombreuses pages. La dimension synesth&eacute;sique de la r&eacute;flexion et du travail pictural de Maurice Denis se pr&ecirc;te aujourd&rsquo;hui &agrave; une analyse qui doit embrasser plusieurs champs disciplinaires. Delphine Grivel ma&icirc;trise cet exercice et nous livre un ouvrage passionnant, accessible et qui fournit des outils rigoureux tels que  deux index, une bibliographie et un tableau synoptique des peintures en lien avec la musique.</p> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Lire l'&#233;cran</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5450-lire_lecran.htm</link>
         <description> Adapter la pens&#233;e &#224; l&amp;rsquo;&#233;cran ainsi qu&amp;rsquo;aux caract&#233;ristiques du net, penser la diffusion des id&#233;es &#224; l&amp;rsquo;&#232;re du num&#233;rique, tel est le sujet de r&#233;flexion de  Lire &#224; l&amp;rsquo;&#233;cran , un petit livre au format paysage, publi&#233; en novembre dernier, aux belles &#201;ditions B 42. &#13;&#10; Actes de la Journ&#233;e d&amp;rsquo;&#233;tude organis&#233;e par l&amp;rsquo;ESAD Grenoble-Valence et sous-titr&#233;, &quot;Contribution du design aux pratiques et aux apprentissages des savoirs dans la culture num&#233;rique&quot; l&amp;rsquo;ouvrage aborde en r&#233;alit&#233; diff&#233;rents champs de la lecture &#224; l&amp;rsquo;&#233;cran au travers du prisme d&amp;rsquo;auteurs de r&#233;f&#233;rence : la litt&#233;rature num&#233;rique (Marin Dacos et Florian Cramer), les tentatives de biblioth&#232;ques num&#233;riques (Pierre Cubaud), les outils de lecture &#224; l&amp;rsquo;&#233;cran (Yannick James) ou encore des magazines web collaboratifs (interview du studio stdin). &#13;&#10;  &#13;&#10;Avec son format intrigant, ce livre a le m&#233;rite de dresser un panorama des questions autour de la lecture &#224; l&amp;rsquo;&#233;cran et, sans &#234;tre exhaustives, les contributions des auteurs sont larges et clairvoyantes. Cependant, il semblerait que le r&#233;el enjeu du livre ait &#233;t&#233; oubli&#233;. Dans leur pr&#233;sentation, les &#201;ditions pr&#233;cisent vouloir analyser l&amp;rsquo;implication du design graphique et typographique dans la lecture &#224; l&amp;rsquo;&#233;cran, car cette discipline &quot;agit non pas &#224; la surface des choses, mais dans leur structure, dans les processus, dans les relations.&quot; &#13;&#10;  &#13;&#10;Certes, le design graphique et la typographie ont un r&#244;le &#224; jouer dans la hi&#233;rarchisation et l&amp;rsquo;organisation des savoirs, ainsi que dans les conditions d&amp;rsquo;&#233;criture et de lecture &#224; l&amp;rsquo;&#233;cran. Malheureusement, le livre traite tr&#232;s peu ces questions, exception faite de l&amp;rsquo;entretien entre l&amp;rsquo;historienne Annick Lantennois et le studio stdin. En effet, ce duo de graphistes bas&#233; &#224; Bruxelles a d&#233;velopp&#233; depuis plusieurs ann&#233;es des magazines web ( Issue Magazine  et  else if ) consacr&#233;s au design graphique, &#224; sa th&#233;orie et &#224; ses implications dans la culture num&#233;rique. Dans  Issue Magazine , le studio propose des articles &#224; augmenter : l&amp;rsquo;ambition du site consiste &#224; ce que chaque internaute puisse lui aussi proposer des textes dans le corps m&#234;me des articles. Bizarrement, il n&amp;rsquo;y a pas encore de commentaires sur leur site, alors que le projet date de 2007. &#13;&#10;  &#13;&#10;Les textes publi&#233;s sur  Issue Magazin  e  font l&amp;rsquo;objet d&amp;rsquo;un d&#233;coupage s&#233;mantique, qui permet de laisser des commentaires &#224; plusieurs endroits de l&amp;rsquo;article. Dans le projet  else if , qui a rapidement &#233;t&#233; abandonn&#233;, le studio imaginait que chaque internaute puisse aussi cr&#233;er des corpus, des listes de lecture, la hi&#233;rarchisation du contenu fonctionnant sur un principe &quot;d&amp;rsquo;archivage plat&quot; : chaque texte est pr&#233;sent&#233; au m&#234;me plan que les autres, n&amp;rsquo;entra&#238;nant plus de discrimination entre contributeurs et internautes. &#13;&#10;  &#13;&#10;En d&#233;finitive, le studio a longtemps r&#233;fl&#233;chit &#224; la place du lecteur/contributeur dans l&amp;rsquo;interface, mais le site tend &#224; devenir un forum de discussion plus qu&amp;rsquo;une r&#233;elle revue. Les projets Issue Magazine et else if, qui n&amp;rsquo;ont dur&#233; qu&amp;rsquo;un court instant, viennent se fondre dans LGRU, l&amp;rsquo;unit&#233; de recherche Libre Graphics : un ensemble de designers et th&#233;oriciens qui se sont associ&#233;s pour cr&#233;er une plateforme de vingt textes th&#233;oriques sur le design graphique. Le projet, en cours de r&#233;alisation, devrait reprendre l&amp;rsquo;id&#233;e &quot;d&amp;rsquo;archivage plat&quot; et viserait &#224; donner un socle th&#233;orique aux &#233;tudiants en design et jeunes professionnels de la cr&#233;ation graphique. En plus d&amp;rsquo;une r&#233;flexion sur la m&#233;diation par le num&#233;rique (qui &#233;crit ? Pour qui ? Comment ?), le studio r&#233;fl&#233;chit &#224; son utilisation politique en d&#233;fendant avec ferveur le logiciel libre. &#13;&#10;  &#13;&#10;Outre des propos sur le copyright, l&amp;rsquo; open source  ou la programmation, stdin n&amp;rsquo;&#233;voque pas son activit&#233; propre de graphiste. D&amp;rsquo;ailleurs, dans l&amp;rsquo;ensemble du livre, le travail quotidien du graphiste n&amp;rsquo;est pas abord&#233;, aucun texte sur la diff&#233;rence de composition entre papier et &#233;cran (pensons &#224; la disparition de la page dans la litt&#233;rature num&#233;rique), ni r&#233;flexions autour du dessin de caract&#232;res num&#233;rique. Personne n&amp;rsquo;&#233;voque le fait qu&amp;rsquo;avec Ibooks (l&amp;rsquo;application de lecture pour Ipad) l&amp;rsquo;utilisateur peut changer la typographie et le corps du texte pendant sa lecture. La typographie (et sa composition) n&amp;rsquo;est-elle pas choisie pour une certaine utilit&#233; ? Quand El Lissitzsky compose pour Ma&#239;akovski dans  For the Voice , ce n&amp;rsquo;est pas pour rien non ? &#13;&#10;  &#13;&#10;On peut se poser des questions &#233;galement, sur les termes du sous-titre &quot;Contribution du design&quot;, car les diff&#233;rents champs du design sont trop peu convoqu&#233;s dans le livre. Par exemple, on pourrait s&amp;rsquo;interroger sur l&amp;rsquo;utilisation des objets de lecture (ordinateur, tablette, liseuse, smartphone, borne urbaine) et pour quels usages ? Et dans quels espaces : lire au travail ou &#233;crire dans le m&#233;tro, lire dans son lit ou en for&#234;t ? Comment le hors-champ, visuel et sonore, le mouvement de notre corps m&#234;me, influe sur notre lecture&amp;hellip; &#13;&#10;  &#13;&#10;Le livre n&amp;rsquo;est que l&amp;rsquo;amorce d&amp;rsquo;une r&#233;flexion plus profonde, qui certainement ne correspondait pas aux ambitions de cette journ&#233;e d&amp;rsquo;&#233;tude. Ces Actes apportent toutefois un int&#233;r&#234;t certain &#224; la participation de l&amp;rsquo;utilisateur dans l&amp;rsquo;&#233;criture des savoirs, le livre collaboratif et l&amp;rsquo;&#233;criture simultan&#233;e red&#233;finissant le r&#244;le de l&amp;rsquo;auteur dans le num&#233;rique. &#13;&#10; Article &#233;crit en partenariat avec  Strabic.fr  &#13;&#10;&#160; </description>
         <pubDate>02/03/12 09:00:00 CET</pubDate>
         <guid isPermaLink="true">http://www.nonfiction.fr/article-5450-lire_lecran.htm</guid>
		 <content:encoded><![CDATA[ <p>Adapter la pens&eacute;e &agrave; l&rsquo;&eacute;cran ainsi qu&rsquo;aux caract&eacute;ristiques du net, penser la diffusion des id&eacute;es &agrave; l&rsquo;&egrave;re du num&eacute;rique, tel est le sujet de r&eacute;flexion de <em>Lire &agrave; l&rsquo;&eacute;cran</em>, un petit livre au format paysage, publi&eacute; en novembre dernier, aux belles &Eacute;ditions B 42.</p>
<p>Actes de la Journ&eacute;e d&rsquo;&eacute;tude organis&eacute;e par l&rsquo;ESAD Grenoble-Valence et sous-titr&eacute;, &quot;Contribution du design aux pratiques et aux apprentissages des savoirs dans la culture num&eacute;rique&quot; l&rsquo;ouvrage aborde en r&eacute;alit&eacute; diff&eacute;rents champs de la lecture &agrave; l&rsquo;&eacute;cran au travers du prisme d&rsquo;auteurs de r&eacute;f&eacute;rence : la litt&eacute;rature num&eacute;rique (Marin Dacos et Florian Cramer), les tentatives de biblioth&egrave;ques num&eacute;riques (Pierre Cubaud), les outils de lecture &agrave; l&rsquo;&eacute;cran (Yannick James) ou encore des magazines web collaboratifs (interview du studio stdin).</p>
<p><br />
Avec son format intrigant, ce livre a le m&eacute;rite de dresser un panorama des questions autour de la lecture &agrave; l&rsquo;&eacute;cran et, sans &ecirc;tre exhaustives, les contributions des auteurs sont larges et clairvoyantes. Cependant, il semblerait que le r&eacute;el enjeu du livre ait &eacute;t&eacute; oubli&eacute;. Dans leur pr&eacute;sentation, les &Eacute;ditions pr&eacute;cisent vouloir analyser l&rsquo;implication du design graphique et typographique dans la lecture &agrave; l&rsquo;&eacute;cran, car cette discipline &quot;agit non pas &agrave; la surface des choses, mais dans leur structure, dans les processus, dans les relations.&quot;</p>
<p><br />
Certes, le design graphique et la typographie ont un r&ocirc;le &agrave; jouer dans la hi&eacute;rarchisation et l&rsquo;organisation des savoirs, ainsi que dans les conditions d&rsquo;&eacute;criture et de lecture &agrave; l&rsquo;&eacute;cran. Malheureusement, le livre traite tr&egrave;s peu ces questions, exception faite de l&rsquo;entretien entre l&rsquo;historienne Annick Lantennois et le studio stdin. En effet, ce duo de graphistes bas&eacute; &agrave; Bruxelles a d&eacute;velopp&eacute; depuis plusieurs ann&eacute;es des magazines web (<em>Issue Magazine</em> et <em>else if</em>) consacr&eacute;s au design graphique, &agrave; sa th&eacute;orie et &agrave; ses implications dans la culture num&eacute;rique. Dans<em> Issue Magazine</em>, le studio propose des articles &agrave; augmenter : l&rsquo;ambition du site consiste &agrave; ce que chaque internaute puisse lui aussi proposer des textes dans le corps m&ecirc;me des articles. Bizarrement, il n&rsquo;y a pas encore de commentaires sur leur site, alors que le projet date de 2007.</p>
<p><br />
Les textes publi&eacute;s sur <em>Issue Magazin</em><em>e</em> font l&rsquo;objet d&rsquo;un d&eacute;coupage s&eacute;mantique, qui permet de laisser des commentaires &agrave; plusieurs endroits de l&rsquo;article. Dans le projet <em>else if</em>, qui a rapidement &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;, le studio imaginait que chaque internaute puisse aussi cr&eacute;er des corpus, des listes de lecture, la hi&eacute;rarchisation du contenu fonctionnant sur un principe &quot;d&rsquo;archivage plat&quot; : chaque texte est pr&eacute;sent&eacute; au m&ecirc;me plan que les autres, n&rsquo;entra&icirc;nant plus de discrimination entre contributeurs et internautes.</p>
<p><br />
En d&eacute;finitive, le studio a longtemps r&eacute;fl&eacute;chit &agrave; la place du lecteur/contributeur dans l&rsquo;interface, mais le site tend &agrave; devenir un forum de discussion plus qu&rsquo;une r&eacute;elle revue. Les projets Issue Magazine et else if, qui n&rsquo;ont dur&eacute; qu&rsquo;un court instant, viennent se fondre dans LGRU, l&rsquo;unit&eacute; de recherche Libre Graphics : un ensemble de designers et th&eacute;oriciens qui se sont associ&eacute;s pour cr&eacute;er une plateforme de vingt textes th&eacute;oriques sur le design graphique. Le projet, en cours de r&eacute;alisation, devrait reprendre l&rsquo;id&eacute;e &quot;d&rsquo;archivage plat&quot; et viserait &agrave; donner un socle th&eacute;orique aux &eacute;tudiants en design et jeunes professionnels de la cr&eacute;ation graphique. En plus d&rsquo;une r&eacute;flexion sur la m&eacute;diation par le num&eacute;rique (qui &eacute;crit ? Pour qui ? Comment ?), le studio r&eacute;fl&eacute;chit &agrave; son utilisation politique en d&eacute;fendant avec ferveur le logiciel libre.</p>
<p><br />
Outre des propos sur le copyright, l&rsquo;<em>open source</em> ou la programmation, stdin n&rsquo;&eacute;voque pas son activit&eacute; propre de graphiste. D&rsquo;ailleurs, dans l&rsquo;ensemble du livre, le travail quotidien du graphiste n&rsquo;est pas abord&eacute;, aucun texte sur la diff&eacute;rence de composition entre papier et &eacute;cran (pensons &agrave; la disparition de la page dans la litt&eacute;rature num&eacute;rique), ni r&eacute;flexions autour du dessin de caract&egrave;res num&eacute;rique. Personne n&rsquo;&eacute;voque le fait qu&rsquo;avec Ibooks (l&rsquo;application de lecture pour Ipad) l&rsquo;utilisateur peut changer la typographie et le corps du texte pendant sa lecture. La typographie (et sa composition) n&rsquo;est-elle pas choisie pour une certaine utilit&eacute; ? Quand El Lissitzsky compose pour Ma&iuml;akovski dans <em>For the Voice</em>, ce n&rsquo;est pas pour rien non ?</p>
<p><br />
On peut se poser des questions &eacute;galement, sur les termes du sous-titre &quot;Contribution du design&quot;, car les diff&eacute;rents champs du design sont trop peu convoqu&eacute;s dans le livre. Par exemple, on pourrait s&rsquo;interroger sur l&rsquo;utilisation des objets de lecture (ordinateur, tablette, liseuse, smartphone, borne urbaine) et pour quels usages ? Et dans quels espaces : lire au travail ou &eacute;crire dans le m&eacute;tro, lire dans son lit ou en for&ecirc;t ? Comment le hors-champ, visuel et sonore, le mouvement de notre corps m&ecirc;me, influe sur notre lecture&hellip;</p>
<p><br />
Le livre n&rsquo;est que l&rsquo;amorce d&rsquo;une r&eacute;flexion plus profonde, qui certainement ne correspondait pas aux ambitions de cette journ&eacute;e d&rsquo;&eacute;tude. Ces Actes apportent toutefois un int&eacute;r&ecirc;t certain &agrave; la participation de l&rsquo;utilisateur dans l&rsquo;&eacute;criture des savoirs, le livre collaboratif et l&rsquo;&eacute;criture simultan&eacute;e red&eacute;finissant le r&ocirc;le de l&rsquo;auteur dans le num&eacute;rique.</p>
<p>Article &eacute;crit en partenariat avec <a href="http://www.strabic.fr">Strabic.fr</a><br />
&nbsp;</p> 
		]]></content:encoded>
      </item>
      <item>
         <title>Proc&#232;s Douch : la parole confisqu&#233;e ?</title>
         <link>http://www.nonfiction.fr/article-5095-proces_douch__la_parole_confisquee_.htm</link>
         <description>  *Article actualis&#233; le 3 f&#233;vrier 2012, jour de la condamnation &#224; perp&#233;tuit&#233; de Douch par le tribunal parrain&#233; par l'ONU.  &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Le 5 septembre dernier, Vann Nath rejoignait le royaume des esprits. Homme droit, &#224; l&amp;rsquo;intelligence prompte et nette, il pouvait esp&#233;rer trouver la paix et la s&#233;r&#233;nit&#233; que le monde des hommes lui avait si longtemps d&#233;ni&#233;es. Car depuis plus de trente ans, la conscience de Vann Nath accueillait le souvenir obs&#233;dant de tout ce que le syst&#232;me carc&#233;ral et de mise &#224; mort Khmer rouge avait pu produire de terreur et de d&#233;sespoir humain.&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Au c&amp;oelig;ur de ce syst&#232;me, le centre S-21, implant&#233; sur plusieurs sites du c&amp;oelig;ur et des environs de Phnom Penh, la capitale cambodgienne. Sur les douze &#224; seize mille prisonniers engloutis par le centre, seuls sept adultes et quatre enfants &#233;chapp&#232;rent de mani&#232;re certaine &#224; la mort. Par inadvertance, dans la confusion de l&amp;rsquo;&#233;vacuation de la prison centrale &amp;ndash;Tuol Sleng &amp;ndash; face &#224; l&amp;rsquo;approche des troupes vietnamiennes, d&#233;but janvier 1979. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Vann Nath fut l&amp;rsquo;un de ces survivants. Peintre, il consacra le reste de sa vie &#224; t&#233;moigner oralement et picturalement des atrocit&#233;s qui firent de S-21 l&amp;rsquo;insigne noir du r&#233;gime destructeur des Khmers rouges : pr&#232;s de deux millions de morts entre le 17 avril 1975 et le 7 janvier 1979, par assassinat, famine et &#233;puisement, au nom de l&amp;rsquo;&#233;mancipation collectiviste du peuple.&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Douch face &#224; la justice  &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Survivre &#224; S-21 est a priori un contre-sens. Son directeur, Douch, l&amp;rsquo;affirme lui-m&#234;me sans d&#233;tour : &#171;  S-21 &#233;tait r&#233;serv&#233; aux gens qui devaient &#234;tre ex&#233;cut&#233;s. Il n&amp;rsquo;y avait pas de protection de leurs droits. [&amp;hellip;] Nous ne faisions qu&amp;rsquo;attendre le moment o&#249; ils seraient &#233;cras&#233;s  &#187; 1 . Cette sortie gla&#231;ante n&amp;rsquo;est pas la fanfaronnade d&amp;rsquo;un tortionnaire en mal d&amp;rsquo;exposition m&#233;diatique. Elle est la r&#233;ponse clinique d&amp;rsquo;un accus&#233; &#224; ses juges.&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Apr&#232;s des ann&#233;es d&amp;rsquo;atermoiements politiques et de frictions diplomatiques, un tribunal charg&#233; de juger les crimes des hauts responsables Khmers rouges encore en vie a en effet vu le jour &#224; Phnom Penh, &#224; l&amp;rsquo;&#233;t&#233; 2006. Forme in&#233;dite de justice internationale, les Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux cambodgiens (CETC) sont une hybridation de juridiction p&#233;nale internationale et de juridiction nationale.&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Avant m&#234;me son entr&#233;e en fonction, le tribunal catalyse espoirs et d&#233;fiances des acteurs directs et indirects des drames du Cambodge. Va-t-on enfin pouvoir comprendre pourquoi tant de mal a &#233;t&#233; caus&#233; ? Ne risque-t-on pas de rouvrir les plaies mal cicatris&#233;es de la soci&#233;t&#233; cambodgienne ? Le pouvoir en place, truff&#233; d&amp;rsquo;anciens Khmers rouges, laissera-t-il la justice suivre son cours serein ? Les bin&#244;mes de juristes cambodgiens et &#233;trangers vont-ils fonctionner? Ne valait-il pas mieux privil&#233;gier une politique de v&#233;rit&#233; et de r&#233;conciliation ? &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Thierry Cruvellier ne passe pas sous silence cette litanie d&amp;rsquo;interrogations et de doutes. Il ne s&amp;rsquo;y attarde pas non plus. L&amp;rsquo;entreprise du journaliste ne consiste en effet pas &#224; trancher la question du bien-fond&#233; d&amp;rsquo;un tel proc&#232;s, ni &#224; en radiographier les conditions de mise en &amp;oelig;uvre. Ce que l&amp;rsquo;ancien r&#233;dacteur en chef de l&amp;rsquo; International Justice Tribune  vient saisir &#224; Phnom Penh, c&amp;rsquo;est la mani&#232;re dont l&amp;rsquo;un des plus grands tortionnaires du 20e si&#232;cle entend rendre justice de ses crimes. Car Douch reconna&#238;t les actes qui lui sont reproch&#233;s, comme il reconna&#238;t la nature criminelle du r&#233;gime qu&amp;rsquo;il a servi avec conviction. Un cas de figure rare et singulier, qui fait dire &#224; l&amp;rsquo;auteur que &#171;  jamais [&amp;hellip;] il ne fut donn&#233; &#224; la parole du bourreau d&amp;rsquo;&#234;tre entendue avec une telle abondance  &#187; 2 . &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Quand le bourreau se repent  &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Le &#171;  dossier  &#187; Douch est le premier &#224; &#234;tre examin&#233; par les CETC. Son proc&#232;s se tient du 17 f&#233;vrier au 27 novembre 2009. Douch est accus&#233; de crimes contre l&amp;rsquo;humanit&#233; et de crimes de guerre. Les attentes plac&#233;es dans le proc&#232;s touchent autant &#224; l&amp;rsquo;histoire qu&amp;rsquo;&#224; la morale, &#224; la justice qu&amp;rsquo;&#224; sa traduction proc&#233;durale. La comparution de l&amp;rsquo;ancien directeur de S-21 a aussi valeur de test pour les juges, l&amp;rsquo;accusation, la d&#233;fense des autres accus&#233;s, et bien entendu les parties civiles qui, repr&#233;sent&#233;es pour la premi&#232;re fois dans une enceinte de justice internationale, esp&#232;rent la v&#233;rit&#233;. Et pour certaines un pardon, loyal, sinc&#232;re.&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Mais c&amp;rsquo;&#233;tait sans doute trop attendre d&amp;rsquo;un seul homme. Qui plus est d&amp;rsquo;un homme rompu &#224; la manipulation des consciences et &#224; l&amp;rsquo;usage perverti de la parole. Le titre de l&amp;rsquo;ouvrage est &#224; cet &#233;gard lourd de sens : ma&#238;tre des aveux, Douch l&amp;rsquo;a &#233;t&#233; lorsqu&amp;rsquo;il inspirait et soutirait des confessions ubuesques aux ennemis de la r&#233;volution ; ma&#238;tre des aveux, Douch le reste vis &#224; vis des siens propres, auxquels hommes de loi, observateurs du proc&#232;s et victimes de Douch attachent tant d&amp;rsquo;importance. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Et de fait, Douch n&amp;rsquo;expose que sa part de conscience balay&#233;e par le faisceau aveuglant des &#233;vidences. &#171;  Je ne peux pas nier s&amp;rsquo;il existe des documents, &#233;nonce-t-il simplement. Je reconnais tout ce qui provient de S-21. Je n&amp;rsquo;accepterai pas d&amp;rsquo;autre preuve  &#187; 3 . Ce qui laisse une certaine latitude &#224; l&amp;rsquo;accusation, l&amp;rsquo;int&#233;gralit&#233; des archives de S-21 ayant &#233;t&#233; miraculeusement conserv&#233;es, formant aux yeux de l&amp;rsquo;auteur une &#171;  monstrueuse montagne de l&amp;rsquo;absurde [&amp;hellip;] , o&#249; le grotesque le dispute &#224; l&amp;rsquo;&#233;pouvante  &#187; 4 .&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Les d&#233;sillusions du proc&#232;s  &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Seulement, l&amp;rsquo;accusation et les avocats des parties civiles semblent manquer d&amp;rsquo;inspiration, voire de diligence. Par rapport aux faits, aux t&#233;moins, aux interventions de Douch lui-m&#234;me. Celui-ci prend l&amp;rsquo;ascendant sur les d&#233;bats, au point que &#171;  ce qui &#233;tait un si formidable atout, la parole de l&amp;rsquo;accus&#233;, est devenu un exc&#232;s pesant  &#187; 5 . L&amp;rsquo;ancien Khmer rouge peut m&#234;me se payer le luxe de confondre un t&#233;moin des parties civiles, qui se fait passer pour un rescap&#233; de S-21. En invalidant son identit&#233;, l&amp;rsquo;accus&#233; inflige un triste camouflet aux parties civiles, dont l&amp;rsquo;une des avocates en viendra &#224; &#233;mettre cet affligeant constat pour la justice internationale : &#171;  Les t&#233;moignages sont recueillis par les associations de droits de l&amp;rsquo;homme. Ce sont de jeunes enqu&#234;teurs sans formation. C&amp;rsquo;est un travail d&amp;rsquo;amateur, avec les moyens du bord  &#187; 6 . &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Dans ces conditions, difficile d&amp;rsquo;escompter une r&#233;volution, ou plus modestement, un progr&#232;s significatif dans la connaissance du syst&#232;me dont le directeur de S-21 a &#233;t&#233; un z&#233;l&#233; et ardent rouage. L&amp;rsquo;intelligence froide, logique, de Douch fait des ravages. Se pr&#233;cisent d&#232;s lors au fil du livre la nature des aveux du tortionnaire, la teneur de la culpabilit&#233; dont il s&amp;rsquo;afflige : Douch se sent moins coupable de ce qui devrait accabler sa conscience, que de ce qui rend sa culpabilit&#233; accablante. Sans doute est-ce l&#224; une autre manifestation de l&amp;rsquo;ambivalence que les experts psychologues identifient chez l&amp;rsquo;accus&#233;. Pour les victimes et leurs familles, en revanche, il ne s&amp;rsquo;agit de rien d&amp;rsquo;autre qu&amp;rsquo;une ind&#233;cente duplicit&#233; : &#171;  Celui-ci dit prier. Mais pas pour les &#226;mes des victimes afin qu&amp;rsquo;elles reposent en paix ! Il prie pour lui-m&#234;me. Le jour de son propre anniversaire  &#187; 7 . &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Pour beaucoup, il n&amp;rsquo;y a donc pas grand chose &#224; attendre d&amp;rsquo;un accus&#233; si manifestement calculateur, si avare en &#233;motions et en sentiments &amp;ndash; sa &#171;  formidable carapace contre les &#233;motions humaines  &#187; 8  ne se brisera franchement qu&amp;rsquo;une seule fois, &#224; l&amp;rsquo;&#233;vocation de Phung Ton, illustre professeur de droit assassin&#233; en juillet 1977 &#224; S-21. Aussi les parties civiles sont-elles moins d&#233;sempar&#233;es qu&amp;rsquo;&#233;c&amp;oelig;ur&#233;es lorsque par un improbable coup de th&#233;&#226;tre lors des plaidoiries finales, Kar Savuth, l&amp;rsquo;avocat cambodgien de Douch, exige l&amp;rsquo;acquittement et la lib&#233;ration de son client.&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Un parti pris narratif dommageable  &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Et de se demander si la d&#233;sillusion et la col&#232;re gagnant les trav&#233;es de l&amp;rsquo;assistance n&amp;rsquo;ont pas distill&#233; une distance lasse et d&#233;sabus&#233;e chez l&amp;rsquo;auteur lui-m&#234;me, pourtant rompu &#224; l&amp;rsquo;humaine imperfection des sc&#232;nes judiciaires. Comme si les faiblesses de l&amp;rsquo;accusation, l&amp;rsquo;approximation des parties civiles, la prise en main des d&#233;bats par l&amp;rsquo;accus&#233; avaient alt&#233;r&#233; d&amp;rsquo;une mati&#232;re fade son go&#251;t de fin connaisseur. A moins que le sondage des &#226;mes humaines ait perdu de son attrait au fil des audiences : &#171;  Plus on suit de proc&#232;s, plus on ne croit en personne. Ni aux t&#233;moins ni aux policiers. Ni aux juges ni aux procureurs. Ni aux avocats de la d&#233;fense ni aux victimes [&amp;hellip;] . Une rigidit&#233; de la d&#233;sillusion en quelque sorte  &#187; 9 . &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; D&#232;s lors, le r&#233;cit du proc&#232;s de Douch peine &#224; atteindre la tension narrative qui donne chair et &#226;me aux acteurs d&amp;rsquo;un drame judiciaire et, au-del&#224;, d&amp;rsquo;un drame historique. Malgr&#233; plusieurs moments p&#233;n&#233;trants &amp;ndash; la d&#233;position du petit fr&#232;re d&amp;rsquo;une victime, Ou Windy, le t&#233;moignage de Fran&#231;ois Bizot, ethnologue prisonnier de Douch au d&#233;but des ann&#233;es 1970, les fulgurances de Fran&#231;ois Roux, avocat fran&#231;ais de Douch - l&amp;rsquo;intensit&#233; des &#234;tres et des histoires peine &#224; traverser l&amp;rsquo;&#233;paisse paroi vitr&#233;e qui s&#233;pare la cour des spectateurs. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Ce manque d&amp;rsquo;incarnation tient largement au parti pris narratif, qui privil&#233;gie l&amp;rsquo;enchev&#234;trement chronologique et le t&#233;lescopage &#224; une construction lin&#233;aire ou th&#233;matique. Peut-&#234;tre l&amp;rsquo;auteur a-t-il cherch&#233; de la sorte &#224; atteindre plus justement les v&#233;rit&#233;s de cette terre et de sa m&#233;moire meurtrie, dans une contr&#233;e o&#249; la pens&#233;e se d&#233;ploie de mani&#232;re circulaire et r&#233;p&#233;titive : &#171;  Le cercle s&amp;rsquo;oppose &#224; la ligne, la redite au cumul, le d&#233;tail &#224; la synth&#232;se et le temps pr&#233;sent &#224; l&amp;rsquo;agencement gradu&#233; et ascendant du pass&#233; vers le futur  &#187; 10 .&#160; &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Mais le proc&#233;d&#233; finit par &#234;tre frustrant, ne laissant pas &#224; la parole des bourreaux, des victimes, des juristes, le temps de se d&#233;ployer convenablement, pour pouvoir circuler &#224; son tour. On peut d&amp;rsquo;autant plus regretter ces &#233;cueils qu&amp;rsquo;une mati&#232;re &#224; questionnement dense, riche, s&amp;rsquo;offrait au regard de l&amp;rsquo;observateur subtile et percutant qu&amp;rsquo;est Thierry Cruvellier. Mais le proc&#232;s des Khmers rouges ne s&amp;rsquo;arr&#234;te pas - th&#233;oriquement - au cas Douch, pour lequel un verdict se fait toujours attendre 11 . Les enjeux juridiques, m&#233;moriels, politiques d&amp;rsquo;un tel &#233;v&#233;nement m&#233;ritent d&amp;rsquo;&#234;tre appr&#233;hend&#233;s dans la dur&#233;e, comme l&amp;rsquo;auteur l&amp;rsquo;a pr&#233;c&#233;demment fait pour le proc&#232;s d&amp;rsquo;Arusha. De ce travail m&#233;ticuleux &#233;tait n&#233;  Le Tribunal des vaincus : un Nuremberg pour le Rwanda ?  12 . Et &#224; la lumi&#232;re de ce remarquable ouvrage, se prendre &#224; r&#234;ver que Thierry Cruvellier offre, dans quelques ann&#233;es, son &#233;quivalent fondateur &#224; l&amp;rsquo;histoire des proc&#232;s de Phnom Penh. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; - - - &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Pour aller plus loin :  &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Ouvrages  : &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Fran&#231;ois Bizot,  Le Portail , La Table Ronde, 2000. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; David Chandler,  S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges , Autrement, 2002. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Francis Deron,  Le Proc&#232;s des Khmers rouges. Trente ans d&amp;rsquo;enqu&#234;te sur le g&#233;nocide cambodgien , Gallimard, 2009. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Films  : &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Rithy Panh, S21,  L  a machine de mort Khm&#232;re rouge , 2003 &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; Roshane Saidnattar,  L&amp;rsquo;important, c&amp;rsquo;est de rester vivant , 2009. &#13;&#10; &#160; &#13;&#10;  Blog  : &#13;&#10; &#160; &#13;&#10; http://proceskhmersrouges.net. &#13;&#10; &#160;   Notes :  1 - Cit&#233; par Thierry Cruvellier in  Le ma&#238;tre des aveux , Gallimard 2011, p 65.  2 - p 19 3 - p 62 4 - p 289 5 - p 129 6 - p 106 7 - D&#233;position de Chum Sirath, partie civile, &#224; l&amp;rsquo;audience du 20 ao&#251;t 2009. Source : http://proceskhmersrouges.net 8 - p 269 9 - p 100 10 - p 127 11 - Toutes les parties ont fait appel du jugement rendu en premi&#232;re instance, le 26 juillet 2010, condamnant Douch &#224; 35 ans de prison. 12 - Thierry Cruvellier,  Le Tribunal des vaincus : un Nuremberg pour le Rwanda ? , Calmann-L&#233;vy, 2006. </description>
         <pubDate>02/03/12 08:00:00 CET</pubDate>
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		 <content:encoded><![CDATA[ <p><em>*Article actualis&eacute; le 3 f&eacute;vrier 2012, jour de la condamnation &agrave; perp&eacute;tuit&eacute; de Douch par le tribunal parrain&eacute; par l'ONU.</em></p>
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<p>Le 5 septembre dernier, Vann Nath rejoignait le royaume des esprits. Homme droit, &agrave; l&rsquo;intelligence prompte et nette, il pouvait esp&eacute;rer trouver la paix et la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; que le monde des hommes lui avait si longtemps d&eacute;ni&eacute;es. Car depuis plus de trente ans, la conscience de Vann Nath accueillait le souvenir obs&eacute;dant de tout ce que le syst&egrave;me carc&eacute;ral et de mise &agrave; mort Khmer rouge avait pu produire de terreur et de d&eacute;sespoir humain.&nbsp;</p>
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<p>Au c&oelig;ur de ce syst&egrave;me, le centre S-21, implant&eacute; sur plusieurs sites du c&oelig;ur et des environs de Phnom Penh, la capitale cambodgienne. Sur les douze &agrave; seize mille prisonniers engloutis par le centre, seuls sept adultes et quatre enfants &eacute;chapp&egrave;rent de mani&egrave;re certaine &agrave; la mort. Par inadvertance, dans la confusion de l&rsquo;&eacute;vacuation de la prison centrale &ndash;Tuol Sleng &ndash; face &agrave; l&rsquo;approche des troupes vietnamiennes, d&eacute;but janvier 1979.</p>
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<p>Vann Nath fut l&rsquo;un de ces survivants. Peintre, il consacra le reste de sa vie &agrave; t&eacute;moigner oralement et picturalement des atrocit&eacute;s qui firent de S-21 l&rsquo;insigne noir du r&eacute;gime destructeur des Khmers rouges : pr&egrave;s de deux millions de morts entre le 17 avril 1975 et le 7 janvier 1979, par assassinat, famine et &eacute;puisement, au nom de l&rsquo;&eacute;mancipation collectiviste du peuple.&nbsp;</p>
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<p><strong>Douch face &agrave; la justice</strong></p>
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<p>Survivre &agrave; S-21 est a priori un contre-sens. Son directeur, Douch, l&rsquo;affirme lui-m&ecirc;me sans d&eacute;tour : &laquo; <em>S-21 &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; aux gens qui devaient &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;s. Il n&rsquo;y avait pas de protection de leurs droits. [&hellip;] Nous ne faisions qu&rsquo;attendre le moment o&ugrave; ils seraient &eacute;cras&eacute;s </em>&raquo;<sup>1</sup>. Cette sortie gla&ccedil;ante n&rsquo;est pas la fanfaronnade d&rsquo;un tortionnaire en mal d&rsquo;exposition m&eacute;diatique. Elle est la r&eacute;ponse clinique d&rsquo;un accus&eacute; &agrave; ses juges.&nbsp;</p>
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<p>Apr&egrave;s des ann&eacute;es d&rsquo;atermoiements politiques et de frictions diplomatiques, un tribunal charg&eacute; de juger les crimes des hauts responsables Khmers rouges encore en vie a en effet vu le jour &agrave; Phnom Penh, &agrave; l&rsquo;&eacute;t&eacute; 2006. Forme in&eacute;dite de justice internationale, les Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux cambodgiens (CETC) sont une hybridation de juridiction p&eacute;nale internationale et de juridiction nationale.&nbsp;</p>
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<p>Avant m&ecirc;me son entr&eacute;e en fonction, le tribunal catalyse espoirs et d&eacute;fiances des acteurs directs et indirects des drames du Cambodge. Va-t-on enfin pouvoir comprendre pourquoi tant de mal a &eacute;t&eacute; caus&eacute; ? Ne risque-t-on pas de rouvrir les plaies mal cicatris&eacute;es de la soci&eacute;t&eacute; cambodgienne ? Le pouvoir en place, truff&eacute; d&rsquo;anciens Khmers rouges, laissera-t-il la justice suivre son cours serein ? Les bin&ocirc;mes de juristes cambodgiens et &eacute;trangers vont-ils fonctionner? Ne valait-il pas mieux privil&eacute;gier une politique de v&eacute;rit&eacute; et de r&eacute;conciliation ?</p>
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<p>Thierry Cruvellier ne passe pas sous silence cette litanie d&rsquo;interrogations et de doutes. Il ne s&rsquo;y attarde pas non plus. L&rsquo;entreprise du journaliste ne consiste en effet pas &agrave; trancher la question du bien-fond&eacute; d&rsquo;un tel proc&egrave;s, ni &agrave; en radiographier les conditions de mise en &oelig;uvre. Ce que l&rsquo;ancien r&eacute;dacteur en chef de l&rsquo;<em>International Justice Tribune</em> vient saisir &agrave; Phnom Penh, c&rsquo;est la mani&egrave;re dont l&rsquo;un des plus grands tortionnaires du 20e si&egrave;cle entend rendre justice de ses crimes. Car Douch reconna&icirc;t les actes qui lui sont reproch&eacute;s, comme il reconna&icirc;t la nature criminelle du r&eacute;gime qu&rsquo;il a servi avec conviction. Un cas de figure rare et singulier, qui fait dire &agrave; l&rsquo;auteur que &laquo; <em>jamais [&hellip;] il ne fut donn&eacute; &agrave; la parole du bourreau d&rsquo;&ecirc;tre entendue avec une telle abondance</em> &raquo;<sup>2</sup>.</p>
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<p><strong>Quand le bourreau se repent</strong></p>
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<p>Le &laquo; <em>dossier </em>&raquo; Douch est le premier &agrave; &ecirc;tre examin&eacute; par les CETC. Son proc&egrave;s se tient du 17 f&eacute;vrier au 27 novembre 2009. Douch est accus&eacute; de crimes contre l&rsquo;humanit&eacute; et de crimes de guerre. Les attentes plac&eacute;es dans le proc&egrave;s touchent autant &agrave; l&rsquo;histoire qu&rsquo;&agrave; la morale, &agrave; la justice qu&rsquo;&agrave; sa traduction proc&eacute;durale. La comparution de l&rsquo;ancien directeur de S-21 a aussi valeur de test pour les juges, l&rsquo;accusation, la d&eacute;fense des autres accus&eacute;s, et bien entendu les parties civiles qui, repr&eacute;sent&eacute;es pour la premi&egrave;re fois dans une enceinte de justice internationale, esp&egrave;rent la v&eacute;rit&eacute;. Et pour certaines un pardon, loyal, sinc&egrave;re.&nbsp;</p>
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<p>Mais c&rsquo;&eacute;tait sans doute trop attendre d&rsquo;un seul homme. Qui plus est d&rsquo;un homme rompu &agrave; la manipulation des consciences et &agrave; l&rsquo;usage perverti de la parole. Le titre de l&rsquo;ouvrage est &agrave; cet &eacute;gard lourd de sens : ma&icirc;tre des aveux, Douch l&rsquo;a &eacute;t&eacute; lorsqu&rsquo;il inspirait et soutirait des confessions ubuesques aux ennemis de la r&eacute;volution ; ma&icirc;tre des aveux, Douch le reste vis &agrave; vis des siens propres, auxquels hommes de loi, observateurs du proc&egrave;s et victimes de Douch attachent tant d&rsquo;importance.</p>
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<p>Et de fait, Douch n&rsquo;expose que sa part de conscience balay&eacute;e par le faisceau aveuglant des &eacute;vidences. &laquo; <em>Je ne peux pas nier s&rsquo;il existe des documents, &eacute;nonce-t-il simplement. Je reconnais tout ce qui provient de S-21. Je n&rsquo;accepterai pas d&rsquo;autre preuve</em> &raquo;<sup>3</sup>. Ce qui laisse une certaine latitude &agrave; l&rsquo;accusation, l&rsquo;int&eacute;gralit&eacute; des archives de S-21 ayant &eacute;t&eacute; miraculeusement conserv&eacute;es, formant aux yeux de l&rsquo;auteur une &laquo; <em>monstrueuse montagne de l&rsquo;absurde [&hellip;] , o&ugrave; le grotesque le dispute &agrave; l&rsquo;&eacute;pouvante </em>&raquo;<sup>4</sup>.&nbsp;</p>
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<p><strong>Les d&eacute;sillusions du proc&egrave;s</strong></p>
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<p>Seulement, l&rsquo;accusation et les avocats des parties civiles semblent manquer d&rsquo;inspiration, voire de diligence. Par rapport aux faits, aux t&eacute;moins, aux interventions de Douch lui-m&ecirc;me. Celui-ci prend l&rsquo;ascendant sur les d&eacute;bats, au point que &laquo; <em>ce qui &eacute;tait un si formidable atout, la parole de l&rsquo;accus&eacute;, est devenu un exc&egrave;s pesant</em> &raquo;<sup>5</sup>. L&rsquo;ancien Khmer rouge peut m&ecirc;me se payer le luxe de confondre un t&eacute;moin des parties civiles, qui se fait passer pour un rescap&eacute; de S-21. En invalidant son identit&eacute;, l&rsquo;accus&eacute; inflige un triste camouflet aux parties civiles, dont l&rsquo;une des avocates en viendra &agrave; &eacute;mettre cet affligeant constat pour la justice internationale : &laquo; <em>Les t&eacute;moignages sont recueillis par les associations de droits de l&rsquo;homme. Ce sont de jeunes enqu&ecirc;teurs sans formation. C&rsquo;est un travail d&rsquo;amateur, avec les moyens du bord</em> &raquo;<sup>6</sup>.</p>
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<p>Dans ces conditions, difficile d&rsquo;escompter une r&eacute;volution, ou plus modestement, un progr&egrave;s significatif dans la connaissance du syst&egrave;me dont le directeur de S-21 a &eacute;t&eacute; un z&eacute;l&eacute; et ardent rouage. L&rsquo;intelligence froide, logique, de Douch fait des ravages. Se pr&eacute;cisent d&egrave;s lors au fil du livre la nature des aveux du tortionnaire, la teneur de la culpabilit&eacute; dont il s&rsquo;afflige : Douch se sent moins coupable de ce qui devrait accabler sa conscience, que de ce qui rend sa culpabilit&eacute; accablante. Sans doute est-ce l&agrave; une autre manifestation de l&rsquo;ambivalence que les experts psychologues identifient chez l&rsquo;accus&eacute;. Pour les victimes et leurs familles, en revanche, il ne s&rsquo;agit de rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une ind&eacute;cente duplicit&eacute; : &laquo; <em>Celui-ci dit prier. Mais pas pour les &acirc;mes des victimes afin qu&rsquo;elles reposent en paix ! Il prie pour lui-m&ecirc;me. Le jour de son propre anniversaire </em>&raquo;<sup>7</sup>.</p>
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<p>Pour beaucoup, il n&rsquo;y a donc pas grand chose &agrave; attendre d&rsquo;un accus&eacute; si manifestement calculateur, si avare en &eacute;motions et en sentiments &ndash; sa &laquo; <em>formidable carapace contre les &eacute;motions humaines</em> &raquo;<sup>8</sup> ne se brisera franchement qu&rsquo;une seule fois, &agrave; l&rsquo;&eacute;vocation de Phung Ton, illustre professeur de droit assassin&eacute; en juillet 1977 &agrave; S-21. Aussi les parties civiles sont-elles moins d&eacute;sempar&eacute;es qu&rsquo;&eacute;c&oelig;ur&eacute;es lorsque par un improbable coup de th&eacute;&acirc;tre lors des plaidoiries finales, Kar Savuth, l&rsquo;avocat cambodgien de Douch, exige l&rsquo;acquittement et la lib&eacute;ration de son client.&nbsp;</p>
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<p><strong>Un parti pris narratif dommageable</strong></p>
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<p>Et de se demander si la d&eacute;sillusion et la col&egrave;re gagnant les trav&eacute;es de l&rsquo;assistance n&rsquo;ont pas distill&eacute; une distance lasse et d&eacute;sabus&eacute;e chez l&rsquo;auteur lui-m&ecirc;me, pourtant rompu &agrave; l&rsquo;humaine imperfection des sc&egrave;nes judiciaires. Comme si les faiblesses de l&rsquo;accusation, l&rsquo;approximation des parties civiles, la prise en main des d&eacute;bats par l&rsquo;accus&eacute; avaient alt&eacute;r&eacute; d&rsquo;une mati&egrave;re fade son go&ucirc;t de fin connaisseur. A moins que le sondage des &acirc;mes humaines ait perdu de son attrait au fil des audiences : &laquo; <em>Plus on suit de proc&egrave;s, plus on ne croit en personne. Ni aux t&eacute;moins ni aux policiers. Ni aux juges ni aux procureurs. Ni aux avocats de la d&eacute;fense ni aux victimes [&hellip;] . Une rigidit&eacute; de la d&eacute;sillusion en quelque sorte</em> &raquo;<sup>9</sup>.</p>
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<p>D&egrave;s lors, le r&eacute;cit du proc&egrave;s de Douch peine &agrave; atteindre la tension narrative qui donne chair et &acirc;me aux acteurs d&rsquo;un drame judiciaire et, au-del&agrave;, d&rsquo;un drame historique. Malgr&eacute; plusieurs moments p&eacute;n&eacute;trants &ndash; la d&eacute;position du petit fr&egrave;re d&rsquo;une victime, Ou Windy, le t&eacute;moignage de Fran&ccedil;ois Bizot, ethnologue prisonnier de Douch au d&eacute;but des ann&eacute;es 1970, les fulgurances de Fran&ccedil;ois Roux, avocat fran&ccedil;ais de Douch - l&rsquo;intensit&eacute; des &ecirc;tres et des histoires peine &agrave; traverser l&rsquo;&eacute;paisse paroi vitr&eacute;e qui s&eacute;pare la cour des spectateurs.</p>
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<p>Ce manque d&rsquo;incarnation tient largement au parti pris narratif, qui privil&eacute;gie l&rsquo;enchev&ecirc;trement chronologique et le t&eacute;lescopage &agrave; une construction lin&eacute;aire ou th&eacute;matique. Peut-&ecirc;tre l&rsquo;auteur a-t-il cherch&eacute; de la sorte &agrave; atteindre plus justement les v&eacute;rit&eacute;s de cette terre et de sa m&eacute;moire meurtrie, dans une contr&eacute;e o&ugrave; la pens&eacute;e se d&eacute;ploie de mani&egrave;re circulaire et r&eacute;p&eacute;titive : &laquo; <em>Le cercle s&rsquo;oppose &agrave; la ligne, la redite au cumul, le d&eacute;tail &agrave; la synth&egrave;se et le temps pr&eacute;sent &agrave; l&rsquo;agencement gradu&eacute; et ascendant du pass&eacute; vers le futur</em> &raquo;<sup>10</sup>.&nbsp;</p>
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<p>Mais le proc&eacute;d&eacute; finit par &ecirc;tre frustrant, ne laissant pas &agrave; la parole des bourreaux, des victimes, des juristes, le temps de se d&eacute;ployer convenablement, pour pouvoir circuler &agrave; son tour. On peut d&rsquo;autant plus regretter ces &eacute;cueils qu&rsquo;une mati&egrave;re &agrave; questionnement dense, riche, s&rsquo;offrait au regard de l&rsquo;observateur subtile et percutant qu&rsquo;est Thierry Cruvellier. Mais le proc&egrave;s des Khmers rouges ne s&rsquo;arr&ecirc;te pas - th&eacute;oriquement - au cas Douch, pour lequel un verdict se fait toujours attendre<sup>11</sup>. Les enjeux juridiques, m&eacute;moriels, politiques d&rsquo;un tel &eacute;v&eacute;nement m&eacute;ritent d&rsquo;&ecirc;tre appr&eacute;hend&eacute;s dans la dur&eacute;e, comme l&rsquo;auteur l&rsquo;a pr&eacute;c&eacute;demment fait pour le proc&egrave;s d&rsquo;Arusha. De ce travail m&eacute;ticuleux &eacute;tait n&eacute; <em>Le Tribunal des vaincus : un Nuremberg pour le Rwanda ?</em><sup>12</sup>. Et &agrave; la lumi&egrave;re de ce remarquable ouvrage, se prendre &agrave; r&ecirc;ver que Thierry Cruvellier offre, dans quelques ann&eacute;es, son &eacute;quivalent fondateur &agrave; l&rsquo;histoire des proc&egrave;s de Phnom Penh.</p>
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<div><u>Pour aller plus loin :</u></div>
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<p><strong>Ouvrages </strong>:</p>
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<p>Fran&ccedil;ois Bizot, <em>Le Portail</em>, La Table Ronde, 2000.</p>
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<p>David Chandler, <em>S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges</em>, Autrement, 2002.</p>
<div>&nbsp;</div>
<p>Francis Deron, <em>Le Proc&egrave;s des Khmers rouges. Trente ans d&rsquo;enqu&ecirc;te sur le g&eacute;nocide cambodgien</em>, Gallimard, 2009.</p>
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<p><strong>Films </strong>:</p>
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<p>Rithy Panh, S21, <em>L</em><em>a machine de mort Khm&egrave;re rouge</em>, 2003</p>
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<p>Roshane Saidnattar, <em>L&rsquo;important, c&rsquo;est de rester vivant</em>, 2009.</p>
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<p><strong>Blog </strong>:</p>
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<p>http://proceskhmersrouges.net.</p>
<p>&nbsp;</p><br /><b>Notes :</b><br />1 - Cit&eacute; par Thierry Cruvellier in <em>Le ma&icirc;tre des aveux</em>, Gallimard 2011, p 65. <br />2 - p 19<br />3 - p 62<br />4 - p 289<br />5 - p 129<br />6 - p 106<br />7 - D&eacute;position de Chum Sirath, partie civile, &agrave; l&rsquo;audience du 20 ao&ucirc;t 2009. Source : http://proceskhmersrouges.net<br />8 - p 269<br />9 - p 100<br />10 - p 127<br />11 - Toutes les parties ont fait appel du jugement rendu en premi&egrave;re instance, le 26 juillet 2010, condamnant Douch &agrave; 35 ans de prison.<br />12 - Thierry Cruvellier, <em>Le Tribunal des vaincus : un Nuremberg pour le Rwanda ?</em>, Calmann-L&eacute;vy, 2006.<br /> 
		]]></content:encoded>
      </item>
   </channel>
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