Une jolie coïncidence onomastique au coeur de la diplomatie du tout jeune Empire ottoman

Personne n’essaie de vous embobiner, cette histoire est 100% vraie : c’est l’histoire de Charles Martel qui invite Mahomet à dîner. Elle se passe à Istanbul, en 1465 après la naissance du Christ, et en 869 après l’Hégire.

Par contre il ne s’agit ni du Mahomet qui a reçu le message de l’ange Gabriel, ni du Charles Martel qui a arrêté les Arabes à Poitiers. Mais bon, vous vous en étiez doutés. En fait ces deux noms sont appelés à un grand succès, et on retrouve en Chrétienté d’autres Charles Martel, et en Islam des Mahomet encore plus nombreux.

 

Un dîner entre amis

D’une langue à l’autre, des petites variations s’insinuent. Le Charles dont nous allons parler s’appelle plus précisément Carlo Martello, et c’est un marchand florentin installé à Istanbul pour affaires. Quant à notre Mahomet, vous avez pu le croiser sous le nom de Mehmed, la version turque du nom du prophète, ou même de Mehmed II le conquérant, pour lui rendre ses lettres de noblesse. Il n’a pas volé son surnom : en 1453 il a conquis Constantinople, et en 1465 il est embarqué dans une autre guerre, cette fois-ci dans les Balkans.

Or c’est justement à cause de cette seconde guerre qu’il va dîner chez Charles Martel.

Les Turcs sont en guerre contre les Vénitiens, leur ancien allié commercial. Mehmed II se cherche donc d’autres partenaires commerciaux, si possible des Italiens, pour qu’ils soient en mesure de lui donner à l’occasion quelques informations sur la diplomatie italienne, les alliés de Venise, et sur cette affaire de croisade qui ressort à intervalles réguliers depuis quelques siècles. Les Florentins sont donc tous désignés, et ravis de remplacer leur rival vénitien : ils s’installent à Istanbul, Mehmed II les présente comme ses amis et ses alliés, et lorsque les troupes turques remportent des succès dans les Balkans, ordre est donné à la communauté florentine de préparer une fête, car le sultan va venir dîner chez eux pour célébrer ses succès.

 

Choc des civilisations ou échange de civilités ?

Je ne peux pas vous dire exactement comment se passe le dîner chez Charles Martel, une seule chronique nous en parle, mais je sais qu’il y a pour l’occasion des guirlandes entre les maisons des Florentins, que l’on fait bonne chère, et que l’on finit par des sucreries. Après tout, la culture du banquet est largement commune aux Latins et aux Turcs.

La culture diplomatique aussi présente aussi de nombreuses ressemblances. Les Turcs comme les Latins ne mènent pas leur diplomatie seulement en fonction de la religion : ils savent la mener en fonction de leurs intérêts. Mehmed II a longtemps été allié aux Vénitiens, il le sera à nouveau par la suite. Mais comme dans l’immédiat il a des problèmes avec plusieurs puissances européennes, et qu’il comprend assez bien cet échiquier politique, il se lie avec Florence : il mise sur une puissance commerciale en train de monter.

Les Latins, de leur côté, n’ont pas particulièrement de scrupules non plus : ils sont en train de chercher dans l’est de l’Anatolie d’autres alliés musulmans en espérant qu’ils attaqueront les Turcs sur un front arrière ‒ ce seront les Ak Koyunlu, une confédération turkmène. Bref on est très loin du choc des civilisations entre christianisme et islam : la religion n’est qu’un des facteurs dans un jeu d’équilibre à plusieurs acteurs, et quand chacun trouve son intérêt dans une alliance, on sait très bien échanger des civilités.

 

Un dîner entre businessmen ?

Le dîner de Mehmed II chez Charles Martel est donc un bel exemple de la fluidité des alliances et des échanges culturels qui existent à travers tout le Moyen Âge.

Mais c’est aussi un exemple qui montre que les échanges culturels dépendent des conditions politiques et économiques. Car derrière cette présence florentine à Istanbul, il y a des questions de gros sous : Mahomet dîne chez Charles Martel parce que tous deux espèrent gagner beaucoup d’argent.

Finalement, cette affaire de dîner entre l’homonyme du prophète et celui du maire du palais des Francs est une affaire actuelle : elle montre que l’on a de bonnes chances de mieux s’entendre lorsque l’on n’est pas en compétition économique. Pour des terres, pour des biens, pour des emplois, ou bien, dans ce cas, puisque l’on parle quand même d’un noble et d’un sultan, pour des sommes faramineuses dignes des plus grosses fortunes mondiales aujourd’hui. Par contre, en cas de concurrence, on ressort l’artillerie lourde et les histoires de croisade.

Mais bon, Mahomet et Charles Martel, c’est aussi une coïncidence assez amusante. Je me demande s’ils en ont parlé pendant le dîner, entre gens cultivés ?

 

Pour aller plus loin :

- Franz Babinger, Mehmed II the conqueror and his time, Princeton, Princeton University Press, 1992.

- François Georgeon, Nicolas Vatin, Gilles Veinstein et Elisabetta Borromeo, Dictionnaire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 2015.

- Benedetto Dei, Roberto Barducci (éd.), La Cronica dall’ anno 1400 all’anno 1500, Florence, F. Papafava, 1984.

 

À lire aussi sur Nonfiction :

- Christophe Picard, La mer des califes, par Pauline Guéna.

- Théâtre : Bajazet, mis en scène par Eric Ruf ; critique de Régis Bardon.

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