Arts visuels

Une expérience du chaos: Destructions, spoliations et sauvetages d'archives

Couverture ouvrage


Du passé ne peut être fait table rase
[samedi 08 juillet 2017]


Aux Archives Nationales, une exposition donne voir limportance de prserver les ruines du pass sur lequel sest construit le prsent.

Au cœur du quartier du Marais, deux hôtels, l'hôtel de Soubise et l'hôtel de Rohan, abritent les archives nationales. Un patrimoine que l'on découvre dans toute la monumentalité de ces deux hôtels à une intersection de la rue des Archives à Paris.

Quand on franchit le seuil de l’exposition Une expérience du chaos, le regard est attiré par la Constitution brisée de 1789. Pilonnée, on la reconnaît toutefois. En 1793, on la met aux archives, dans un souci de conservation. Étrange paradoxe que celui qui consiste à détruire pour conserver. L’archive devient patrimoine. La prise de la Bastille fut une ablation patrimoniale, ce qui n'empêcha pas de conserver certaines de ses archives à titre, justement, patrimonial, comme symbole de l'ancien régime despotique. L'archive se fait alors témoignage, que ce soit de la loi ou encore des actes notariaux des propriétés acquises par la noblesse. Toute trace administrative est conservée. La République trie et classe. Elle est fidèle en cela à cette époque où on voit apparaître la classification de Linné et Buffon. La nouvelle République introduit de l'ordre pour asseoir son pouvoir. Les archives contribuent à la fondation du pouvoir républicain. Elles apportent une légitimité et une force à des lois qui souffrent de la faiblesse de leur source humaine. Ne prenant plus assise sur le droit divin, la temporalité de la loi va appuyer sur le passé fondateur. « Du passé faisons table rase » chante l’Internationale. N'est-ce pas ainsi qu'il faut comprendre le but des diverses spoliations d'archives au cours de l'histoire ?

Juste à côté de la constitution de 1789 on voit le Livre Rouge de Louis XVI que l’archiviste Camus fit rendre public. Le Livre Rouge n’est pas un livre de comptes, mais un enregistrement des sorties de fonds ordonnées par le roi qui ont toutes reçu le paraphe royal « L » (pour Louis). Publié tel quel en 1790, le Livre Rouge apparaît incohérent et dispendieux ; il provoque un tollé général et servira de preuve à charge contre le roi. Le principe de la République est espace public et refus du secret. Dès lors, les archives nationales sont bien plus qu'un espace de conservation : c’est un des lieux de la monstration du pouvoir de l'État, contrôlant les citoyens par la force de l'idéologie. Aussi les archives sont-elles ce lieu paradoxal de la conservation en vue de la destruction. L'ordre ancien est détruit mais on en garde la trace car il légitime le nouvel ordre politique.

 

Le choix des hôtels de Rohan et Soubise n'est pas le fait du hasard

C'est à partir de 1371 qu'Olivier de Clisson, successeur du connétable de France Bertrand du Guesclin, fait construire un hôtel particulier au cœur du chantier du Temple, aujourd'hui le Marais. On ne conserve de ce premier habitat que la porte d'entrée fortifiée cantonnée de deux échauguettes sur l'actuelle rue des Archives. En 1553, François de Lorraine, duc de Guise, et sa femme, Anne d'Este, acquièrent l'hôtel particulier. Sous l'influence du duc de Guise, l'hôtel devient le siège de la Ligue catholique pendant les guerres de religion. C'est le cadre d'événements marquants de l'histoire de France : le massacre de la Saint Barthélémy y est probablement décidé en 1572 ainsi que la journée des barricades, en 1588, qui oblige le roi Henri III à quitter Paris.

En mars 1700, François de Rohan-Soubise et sa femme, Anne de Rohan-Chabot, achètent l'hôtel. Sous la Révolution, l'hôtel de Soubise est mis sous séquestre puis finalement vendu au profit des créanciers de la famille de Soubise, à l'instar de son voisin l'hôtel de Rohan. Par le décret impérial du 6 mars 1808, il est acquis par l'État et officiellement affecté aux Archives de l'Empire. Au même moment, l'hôtel de Rohan est attribué à l'Imprimerie nationale. Dans l'ancien hôtel de Soubise, Napoléon Ier fait regrouper les archives qui étaient jusqu'à présent conservées dans plusieurs dépôts parisiens
 

Les archives comme institution de l’identité nationale

Ces deux hôtels, à l'origine propriété de la noblesse puis acquis par l'État, deviennent symboles du triomphe de la République par leur appropriation par les institutions issues de la souveraineté populaire, et associent l'image du patrimoine à celle de l'archive. Spolier les archives d'un Etat est un acte éminemment politique et symbolique. C'est ce que montrera la suite de l'exposition en abordant la question des archives pendant la seconde guerre mondiale. Détenir le passé d'un Etat, c'est intervenir sur son pouvoir, en ayant la main sur ses fondements culturels et patrimoniaux. En tant que dépôt des lois anciennes, les archives assurant la fondation des lois nouvelles. Sous couvert d'un droit international plutôt contestable, selon lequel "les archives suivent le sort des territoires", les archives françaises furent redistribuées lors de la seconde guerre mondiale. Dès l'été 1940, les nazis pratiquèrent l'Archivschutz, la "protection des archives nationales", qui leur permit de trier ce qui les intéressait.

 

(Évacuation des documents des Archives du Nord en 1939. Cote : AB/XXXI/375.)

 

Or le patrimoine d’un pays est ce qui en constitue l'identité nationale, à l'image d’Enée portant Anchise, son père, sur le dos, et le déposant sur le sol de ce qui deviendra Rome. L'usage patrimonial de l'archive permet de développer un sentiment d'appartenance à l'État-nation que la loi seule ne peut établir. Ainsi spolier un Etat de ses archives est un acte hautement stratégique, visant à déstabiliser durablement un Etat.

 

Les idéologues et les archives.

Il n'est pas d’État qui ne se maintienne sans idéologie, c’est-à-dire sans construction d’un discours et de symboles qui en affirment la puissance. Cette construction commence par le fait de s'emparer des documents de l'ancien gouvernement, pour des raisons pratiques, mais aussi pour des raisons symboliques. Il s’agit de rendre visible la force de l’État. L’exposition rappelle le décor d’Antoine Béranger sur un vase en porcelaine de Sèvres de 1813. On y voit l'entrée au muséum du Louvre, des chefs-d'œuvre saisis en Italie par Napoléon. Cette illustration montre les ambitions impériales de ce dernier. En février 1810, un décret impérial déclare : "les personnes employées aux archives de Rome et de Vienne qui ont accompagné les papiers seront mises sous les ordres du sieur Daunou, notre archiviste". Daunou, rédacteur de la constitution romaine de 1798, auteur d'un brûlot contre "la puissance temporelle des papes" appartient au groupe des idéologues, un collectif informel bénéficiant d'appuis dans les salons et à l'Institut, spécialement dans la classe des Sciences Morales et Politiques. L’archiviste se met au service des visées impérialistes de Napoléon et met en place une centralisation des archives. Michelet écrira : « à cette époque les archives de France devenaient celle du monde » .

Le 24 février 1848, on assiste à l'occupation du palais des Tuileries. La foule disperse les papiers, parfois incendie. Le gouvernement provisoire s'empressa alors de protéger les documents afin d'avoir des preuves de la corruption du régime. Mais ce qui se passa à cette date de 1848 était d'abord à lire comme le réinvestissement de la mémoire du 10 août 1792, par la mise en scène de la chute de la royauté.

 

Secret d'archives

L’archive est intimement liée au secret d’État. Cette expression renvoie à des affaires particulières, à des opérations qui cristallisent une tension, au cours desquelles, les autorités cherchent à protéger ce qu’elles estiment sensible pour elles. Le secret étymologiquement c'est ce que l'on écarte, ce que l'on met de côté. L'archivage risque du fait de son mode de sélection de ce qui est ou n'est pas archives, de ce que l’on montre et ce que l’on cache, de créer une zone opaque instituant le secret. L'État républicain est ainsi pris dès ses débuts, par cette contradiction : désir de transparence et nécessité du secret. Du 4 novembre 2015 au 28 février 2016 le musée des archives parisien a organisé une exposition sur le thème : « Le secret de l'État, surveiller protéger informer, XVIIe-XXe siècle ». Depuis le 17 mai 2017 jusqu’au 8 septembre 2017, une nouvelle exposition présente « Destructions, spoliations et sauvetages d'archives, 1789-1945 ». Derrière la question de la sauvegarde des archives, se pose celle du critère de conservation, qui nous ramène à la question du secret. Quel est le critère en effet qui autorise la sauvegarde ou la destruction des archives ?

Au départ , comme nous le soulignions, on archive les lois… et surtout les titres domaniaux, ce qui n'empêche pas de les détruire, quand l'intérêt de l'État est en jeu. C'est ainsi que la constitution de 1791 qui accompagnait la déclaration de 1789, fut brisée en 1793. Cet exemplaire solennel avait pour but de n'être jamais vu par personne. Il fut déposé dans une boîte en métal sous la première pierre de fondation de ce qui devait être le 14 juillet 1792, le futur monument commémoratif de la prise de la Bastille. Mais au lendemain de la discussion à la Convention du projet de nouvelle Constitution, dite de l'an II (24 avril 1793), il est demandé expressément par le conventionnel Jacques Thuriot, que tous les documents portant atteinte au système général de la liberté et de l’égalité soient brisées. Il est demandé aussi que tous les documents abolis soient conservés aux archives. Etymologiquement l’archive est ce qui est au principe, au point de départ. Institués par sa déclaration, les droits de l'homme et du citoyen acquierent leur durée par cet archivage du passé. Ce n'est donc pas par hasard que l'on archive les lois, mais par nécessité : celle de protéger l'État de droit.

 

* Nos remerciements à Yann Potin, des Archives nationales, pour le temps consacré à nous présenter cette exposition, et à Ratiba Kheniche pour avoir organisé cette rencontre.

 

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