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Pour une écologie politique libertaire?
[lundi 27 mars 2017 - 06:00]
Essais politiques
Couverture ouvrage
Après le capitalisme. Essai d'écologie politique.
Éditeur : Ecosociété
149 pages
Littérature
Couverture ouvrage
Carnets d'estive. Des Alpes au Chiapas
Éditeur : Wildproject
157 pages
Résumé : Selon deux modalités différentes, une même critique du capitalisme et une même dénonciation de ses méfaits environnementaux.

Avez-vous lu Pierre Madelin ? Il se pourrait bien que oui sans que vous le sachiez vous-même. Car Pierre Madelin n’est pas seulement l’auteur des deux livres dont il va être question ci-après, il est aussi traducteur – et l’un des plus doués de sa génération, car le jeune homme n’a qu’une petite trentaine d’années. C’est à lui que l’on doit par exemple de pouvoir lire en français la magnifique biographie de Thoreau signé par Robert Richardson  , les écrits d’Aldo Leopold – véritable prophète de l’éthique environnementale contemporaine –  , ceux de John Baird Callicott et de Holmes Rolston, tous deux des figures majeures de ce courant philosophique  , ceux du fondateur de l’écologie profonde Arne Naess  , plusieurs essais de l’anthropologue Tim Ingold  , ainsi que le livre fondamental de politique animale de Will Kymlicka et Sue Donaldson  . Spécialisé dans ce qu’il est convenu d’appeler les humanités environnementales, il y fait merveille depuis quelques années, vivant de son travail de traducteur à l’autre bout du monde, au Chiapas, au Mexique.

Lorsqu’il ne traduit pas, il écrit pour son propre compte des textes de genres assez différents, tantôt plutôt théoriques, comme c’est le cas du bref essai de 150 pages que vient de publier les éditions Écosociété, tantôt plus autobiographiques et littéraires, comme c’est le cas de ces Carnets d’estives, parus l’année dernière chez Wildproject. Les deux se ressemblent plus que l’auteur ne le voudrait peut-être lui-même, non seulement parce qu’une même plume aisément reconnaissable (celle-là même qui restitue en une si belle langue les pages de philosophie difficiles précédemment citées) y forme tous les mots, mais aussi parce qu’un même émerveillement et même jugement sur le monde s’y donnent à entendre.

De quoi est-il question dans les Carnets d’estive ? Du travail d’aide-berger que le jeune étudiant en philosophie, frais émoulu de la Sorbonne, a exercé au début de l’été 2005 dans le Queyras, sur la montagne du Pelvas, puis, les mois suivants, dans d’autres vallées du Queyras, du Beaufortin, du Champsaur, des Écrins, de la Haute-Ubaye ou encore dans les Pyrénées, et de ses séjours dans le canyon de la Venta au Mexique, ainsi que dans la ville de Grand Junction dans le Colorado, à la frontière de l’Utah. À certains égards, le livre fait songer à Walden de Thoreau par la façon dont il entremêle la description d’un quotidien un peu rude et spartiate à des réflexions sur la condition des bergers dont il dit qu’il "aime à penser qu’ils sont aujourd’hui en quelque sorte des déserteurs, des individus avides de liberté qui tournent le dos, chaque année, pendant quelques mois, à cette guerre qui ne dit pas son nom, à cette mobilisation générale singulière qu’exige l’économie moderne".

Il faut s’imaginer en effet qu’à 2000 mètres d’altitude, on ne vit évidemment pas de la même manière qu’en plaine ou qu’en ville. Impossible d’y installer un frigidaire par exemple. Quant à l’électricité et à l’eau chaude, il ne faut pas y penser. Mais pendant l’été, comme il le note, l’absence d’électricité n’est pas pesante. Les journées sont longues et les bergers passent le plus clair de leur temps dehors. Le soir venu, la lumière tamisée des bougies fixées dans une bouteille ou dans leur propre cire suffit amplement. En outre, à 2000 mètres d’altitude, nul besoin de frigidaire. Tout se conserve, même le beurre ne fond pas pourvu qu’on le maintienne à l’écart des sources de chaleur.

Il y a dans le choix volontaire de l’existence du berger, poursuit Pierre Madelin, "une volonté implicite ou explicite de résister pendant quelques mois à la tyrannie de la croissance, de la consommation, de la vitesse, et de faire l’expérience d’un mode de vie lent, simple, silencieux, entièrement dicté par les rythmes du corps, des bêtes et du temps qu’il fait, bercé par la beauté douce et sauvage de la montagne". Prenez bien note de cette volonté expresse de se soustraire aux conditions de la vie moderne, nous la retrouverons bientôt, sous une forme rationalisée et pour ainsi spéculative, dans l’essai d’écologie politique.

Si les Carnets d’estive peuvent être lus comme un hommage à Thoreau, c’est encore pour cette raison qu’on y lit un éloge de la marche et une exaltation de l’aspiration à la découverte de l’ailleurs qui font irrésistiblement songer à certaines pages du barde de Concord. "La marche", écrit Pierre Madelin, "peut remplir une fonction spirituelle essentielle, car le chemin physique et la voie intérieure finissent par s’y confondre, comme si la profondeur du soi ne pouvait se révéler que dans l’étendue des sentiers". Et d’évoquer, quelques lignes plus loin, "cette force irrésistible qui nous pousse à renoncer au confort de la vie quotidienne et à s’en aller, ailleurs, pour éprouver le monde à la force de nos muscles et de nos nerfs", "ce besoin qui semble indissociablement mystique et érotique, un désir de sentir, de toucher, de voir, d’entendre, de jouir et de souffrir, un nécessité intérieure qui emporte jusqu’aux attachements et aux fidélités les plus profondes" – et qui l’a emporté, lui, de l’autre côté de l’Atlantique, à plus de quinze heures d’avion de Paris.

Il faut lire ce carnet de bord des divers séjours en montagne et des diverses expéditions dans des endroits parfois improbables pour voir à travers les yeux de l’auteur les paysages magnifiques qu’il a découverts, faire avec lui les rencontres humaines qui l’ont marqué, rire aussi des péripéties burlesques qu’il a pu connaître notamment aux Etats-Unis – haut lieu du capitalisme mondial –, dont on ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il y a passé quelques jours dont il ne tient pas à garder le souvenir.

C’est la critique du capitalisme et de ses innombrables méfaits, à commencer bien entendu par ses méfaits environnementaux, qui est précisément au centre de l’essai d’écologie politique, justement intitulé Après le capitalisme. Que faut-il entendre par le terme de "capitalisme" ? Pierre Madelin s’en explique dans les premières pages en désignant par là un "imaginaire de domination rationnelle du monde", dont les figures tutélaires pourraient être Bacon ou Descartes, ou plutôt la version vulgarisée de leur philosophie. Dès lors qu’un regard de prédateur est jeté sur la nature dans le but de réduire celle-ci à un ensemble de ressources ou de matières premières manipulables et exploitables à l’infini sous forme de marchandises, les prémisses fondamentales du capitalisme et des ravages qu’il fera dans le monde naturel sont réunies.

Le propos n’est certes pas nouveau, et l’auteur ne le prétend pas : les références qu’il apporte sont nombreuses, de l’éthique environnementale anglo-américaine à Hans Jonas, en passant par un grand nombre de penseurs de l’écologie politique française, de Bernard Charbonneau à Anselm Jappe en passant par André Gorz et Cornelius Castoriadis. Mais l’inflexion est plus radicale que dans certains essais que l’on peut lire dans la même veine.

Aussi étonnant que cela puisse paraître pour un auteur dont l’on sait qu’il est aussi le traducteur de nombreux textes issus du courant d’éthique environnementale, la référence à ce dernier courant ne joue aucune rôle important dans l’élaboration des principales idées qui sont défendues : s’il est brièvement question de la crise environnementale comme étant une crise de la nature, et s’il est question également à un moment des valeurs esthétiques, morales et spirituelles des entités du monde naturel, c’est pour ne plus y revenir dans tout l’essai, et laisser toute la place (ou presque, si l’on tient compte du chapitre consacré à l’exploitation  animale) une réflexion sur la signification de la crise pour les êtres humains et eux seulement. Il y a, autrement dit, de la part de l’auteur ce que l’on pourrait appeler un anthropocentrisme délibéré qui tranche assurément par rapport à ce qu’il est devenu courant de lire en philosophie de l’environnement.

Mais ce n’est pas seulement par l’approche des problèmes que l’essai se distingue en quelque mesure, mais aussi par la manière de les traiter et de tenter de les résoudre. Car Pierre Madelin ne se contente pas de se réclamer de la critique du capitalisme déjà bien présente chez André Gorz et accusée ces dernières années chez Anselm Jappe, en tirant parti des travaux les plus récents de Jean-Claude Michéa sur le libéralisme, de David Harvey sur l’impérialisme, de Serge Latouche sur la décroissance, de Pierre Dardot et de Christian Laval sur le commun, il lui donne une inflexion nettement libertaire et anarchiste, laquelle constitue une composante assez inédite dans le paysage de la réflexion en écologie politique.

Au total, il s’agit, dans le meilleur sens du terme, d’un essai – nous serions enclin à dire même, d’un premier coup d’essai de la part d’un jeune philosophe qui se risque dans le domaine complexe et aujourd’hui hautement différencié de l’écologie politique. Les solutions esquissées – lorsqu’il y en a – manquent parfois d’originalité et se ramènent à un simple commentaire de celles que l’on peut lire ailleurs. L’auteur concède volontiers lui-même, à l’occasion, qu’il n’a pas vraiment de solution à proposer pour tel ou tel problème, mais qu’il se contente d’en élucider la nature et d’en suivre les implications. Nous doutons que le capitalisme, de quelque manière qu’on le définisse, puisse être tenu pour cette boîte de Pandore d’où sortirait tous les maux de l’humanité ; nous avouerons n’avoir pas été convaincu de la pertinence de l’exclusion presque totale du courant d’éthique environnementale (et de ses diverses écoles, du pragmatisme écologique de Bryan Norton à l’écoféminisme de Val Plumwood en passant par le biocentrisme de Rolston et l’écocentrisme de Callicott) pour examiner les problèmes écologiques ; nous regrettons aussi de voir que le traducteur de Naess n’ait pas su tirer parti de sa fréquentation de l’écologie profonde ; nous nous étonnons enfin de l’absence de certains penseurs devenus pourtant incontournables dans ce domaine (Bruno Latour, parmi d’autres). Mais ce premier essai est des plus prometteurs et nous rend impatient de connaître la suite.                

 

Hicham-Stéphane AFEISSA
Titre du livre : Après le capitalisme. Essai d'écologie politique.
Auteur : Pierre Madelin
Éditeur : Ecosociété
Date de publication : 27/03/17
N° ISBN : 978287192938
Titre du livre : Carnets d'estive. Des Alpes au Chiapas
Auteur : Pierre Madelin
Éditeur : Wildproject
Collection : Tête nue
Date de publication : 27/03/17
N° ISBN : 9782918490579
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4 commentaires

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Pierre Madelin

07/04/17 15:46
Merci pour ces commentaires. Concernant la citation, précisons tout d'abord qu'il ne s'agit pas d'une citation d'Alain de Benoist lui-même, mais d'un entretien réalisé par Alain de Benoist avec Peter Berg, l'un des fondateurs du mouvement bio-régionaliste.

A titre personnel, je n'ai aucune sympathie intellectuelle pour Alain de Benoist, idéologue raciste de longue date (racisme biologique dans les années 60, racisme ethno-différentialiste aujourd'hui, voir même "hétérophile", faisant l'éloge de la diversité culturelle pour mieux crier à l'ethnocide au moindre métissage et pour vomir les migrants), mais il s'avère que cet entretien est, malheureusement, la seule source française où l'on peut entendre directement la voix de Peter Berg sur la question bio-régionale.

Au-delà de cette référence anecdotique, je rappelle également que c'est précisément dans le passage de mon livre consacré au bio-régionalisme que je mets en garde contre les risques d'une appropriation de ce concept par l'extrême-droite (car il est indéniable que l'écologie est présente dans une frange marginale de l'extrême-droite française, non seulement chez de Benoist, mais aussi chez Renaud Camus et Laurent Ozon).

Évoquant la possibilité d'une citoyenneté bio-régionale, j'écris: "Il ne peut être question d’arrimer cette citoyenneté aux frontières d’une identité raciale, ethnique ou nationale définitivement établie, comme le voudrait une écologie d’extrême droite pour laquelle l’environnement – le terroir, « le sang et le sol » dans le pire des cas – n’est jamais que le support où s’inscrit l’identité de communautés politiques et historiques closes."
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mO

02/04/17 14:06
Mais que vient faire Alain de Benoist, cité sans précaution page 118, dans ce texte ? La page wikipédia portant sur la Biorégion est intéressante.
Sur la Biorégion, en français il y a aussi ceci : http://upba.fr/UPBA_fichiers_PDF/Alberto_Magnaghi_Le_projet_local_Resume.pdf et l'école territorialiste en France.
Surprenant que l'auteur ne s'en inspire pas ! Des raisons ? Un éclairage ?
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Hicham-Stéphane Afeissa

28/03/17 13:47
Je remercie Pierre Bance de sa remarque très pertinente. J'ai lu plusieurs textes de Murray Bookchin, en ai traduit moi-même quelques passages, en relation avec la polémique entretenue avec Arne Naess. Pierre Madelin le connaît lui aussi, et bien mieux que moi, et ne manque d'ailleurs pas de le citer dans son essai. Sans doute me suis-je mal exprimé : je voulais simplement dire que la théorie écologique libertaire constitue une composante relativement mineure (au sens où elle a rarement été développée) dans ce contexte de réflexion - d'où ma formulation "composante ASSEZ inédite".
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Pierre Bance

27/03/17 20:12
Je suis étonné que l’on puisse écrire que Pierre Madelin donne à la critique du capitalisme « une inflexion nettement libertaire et anarchiste, laquelle constitue une composante assez inédite dans le paysage de la réflexion en écologie politique ». En effet, dès 1965, le philosophe américain, Murray Bookchin, développait une théorie écologique libertaire qu’il appelle l’écologie sociale et qu’il traduira politiquement par le municipalisme libertaire (Murray Bookchin, Pour une société écologique, Christian Bourgois, 1976). L’idée connaît une nouvelle actualité depuis que le leader kurde Abdullah Öcalan dit s’être inspiré de Bookchin pour concevoir le confédéralisme démocratique qui est mis en place dans le Rojava syrien.

Cette observation ne préjuge en rien de la qualité des travaux de Pierre Madelin, et de son engagement politique, ni de la pertinence du reste de la critique.

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