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CHRONIQUES ÉLECTRONIQUES – House-Techno : la fabrique des genres
[lundi 20 mars 2017 - 09:00]

L’exposition présentée par la Fondation EDF à l’autômne dernier était nommée “Du lab au dancefloor” : une formule qui synthétise parfaitement l’histoire de la naissance des musiques électroniques, la genèse de ses genres. (Vous pouvez retrouver ici toutes nos Chroniques Electroniques.)

Les instruments électroniques sont longtemps restés particuliers aux studios expérimentaux. Cependant la commercialisation des premiers synthétiseurs dans les années 1960 change la donne : de nouveaux styles musicaux faisant un usage simultané d’instruments électroniques, électriques et/ou acoustiques apparaissent dans les années 1960-1970. Parmi eux, le krautrock, le jazz-fusion, l’ambient, la musique industrielle, le disco ou encore le hip-hop. La culture de sound-system propre à la Jamaïque et les expérimentations de DJs comme les ingénieurs du son et producteurs King Tubby (1968 – 1989) et Lee Scratch Perry (1936) ont été d’une importance fondamentale au développement des musiques électroniques.
 

Disco : la genèse de l'electronic dance music

Au xxe siècle naissent de nouvelles pratiques de consommation de la musique du fait de son enregistrement et de sa diffusion dans les lieux publics. Plus encore que les juke-boxes, c’est surtout les premières discothèques faisant leur apparition au sortir de la seconde guerre mondiale qui sont significatives. Une discothèque est un lieu public où les individus se réunissent pour danser sur de la musique enregistrée sur disque, sélectionnée et jouée par un Disc Jockey (DJ). Elles deviennent particulièrement populaires aux États-Unis à partir des années soixante. Un fort imaginaire se construit alors autour de ces lieux et des pratiques qui y ont cours : la danse, la jeunesse, la fête, l’éclairage spécifique, les sorties les nuits de fin de semaine etc. La danse se pratique seul et non plus en duo, indiquant ainsi une toute autre expérience de la musique, du corps et de l’espace dans ces collectifs se réunissant pour une nuit.

C’est en alternant avec un doigté certain des disques funk et soul que des DJs afro-américains font naître au début des années soixante-dix le genre disco. Ces DJs jouent dans des clubs new-yorkais, comme The Haven ou The Gallery, ou The Loft (Le livre de Tim Lawrence, Love Saves The Day (2003), explore l’histoire de ces clubs en détail, en particulier celle du Loft et de son patron David Manusco.) pour un public majoritairement noir et homosexuel. Au milieu de cette décennie, le disco devient un genre à part entière, en partie dû à l’intérêt et à l’investissement de l’industrie de la musique qui y voit la solution pour contrebalancer les chutes de ventes de disques dans le rock. Ces deux musiques sont alors présentées comme opposées : l’une comme une musique pour danser en club sur la sélection de disques d’un DJ, l’autre comme une musique de concert faite pour être écoutée.

La large commercialisation du disco l’amène très vite à atteindre le grand public. Des rassemblements anti-disco aux slogans souvent racistes et homophobes sont organisés, le plus courant reste « disco sucks ! ».
 

House Music : virage au disco électronique

Après la chute du disco, peu de nouveaux disques paraissent en major. Les DJs trouvent la matière musicale innovante et satisfaisante pour concevoir leurs sets ailleurs. La baisse drastique des prix des instruments électroniques permet à quelques DJs américains de faire l’acquisition de boîtes à rythmes, de synthétiseurs, de magnétophones multipistes, et ainsi de se constituer des home-studios.

Ils commencent d’abord par ajouter des éléments au mix en utilisant par exemple une boîte à rythme afin d’enrichir les parties rythmiques, ou un synthétiseur pour amplifier les basses ; ils utilisent également ces instruments pour affiner les transitions entre les morceaux. Nait de ces changements la house music qui tient son nom du club Warehouse qui ouvre ses portes en 1977 à Chicago, avec le DJ résident Frankie Knuckles (1955 – 2014), considéré comme le père du genre. 

Au fil des expérimentations, les DJs développent peu à peu un style défini, et finissent par créer leur propre musique, qu’ils jouent au Warehouse et dans d’autres clubs. Ils commencent par enregistrer leurs créations sur cassettes, puis les font presser sur vinyle. C’est ainsi que naît la house. Stylistiquement elle est très influencée par le disco, elle laisse donc apparaître des rythmes et sonorités chaudes et entrainantes ainsi qu’une intense emphase sur les basses. « Mel Cheren, propriétaire du Paradise Garage à New York, a dit que la house est du « disco on a budget » - du disco à l’économie ». (Michaud, 2012 : 21). À la différence du disco, elle est entièrement conçue à partir d’instruments électroniques. Il n’y a pas de chanteur ou chanteuse, et s’il y a effectivement présence de voix il s’agit du remaniement de matière musicale préenregistrée. On parle de tracks, et non plus de songs (chansons) ou de morceaux. 

Des labels indépendants comme Trax, DJ International ou Easy Street Records se constituent dans le courant des années quatre-vingt, et sortent ainsi les premiers disques de house sur vinyles 33 tours. La house s’émancipe ainsi du club. À l’exception de quelques artistes ou disques, comme le succès international French Kiss (1989) de Lil’ Louis, la house demeure à l’écart des circuits des majors du disque et de leur attention. Dans la même décennie, de multiples sous-genres se développent comme la deep-house ou l’acid-house.

 

 

Les trois mages de la Techno 

Trois jeunes gens originaires de Détroit sont très influencés par ce qu’il se passe à Chicago : ils organisent plusieurs voyages afin d’assister aux sets de Ron Hardy (1958 – 1992), Frankie Knuckles (1955 – 2014) ou Larry Heard (1960). On les identifie généralement comme les inventeurs de la techno : Juan Atkins (1981), Derrick May (1963) et Kevin Saunderson (1964). Ce sont The Belleville Three, en référence à la banlieue pavillonnaire d’où ils sont originaires. Ils font également usage de machines électroniques pour produire leur musique, plus rapide, plus sombre et moins marquée par le disco que la house. La techno présente d’autres influences, particulièrement le funk, la synthpop et la cold-wave.

C’est l’émission de radio animée par le DJ Electrifying Mojo qui, par une sélection de disques riche et variée, les sensibilise à des groupes tels que Parliament-Funkadelic, Kraftwerk, The Human League, Yellow Magic Orchestra, Joy Division ou Sonic Youth. Tout comme à Chicago, ils s’organisent en labels indépendants. Le premier est Metroplex fondé par Atkins en 1985. Suivra Transmat et KMS Records fondés respectivement par May et Saunderson en 1986.

Pendant la plus grande partie des années quatre-vingt, la techno est considérée comme un sous-genre de la house. C’est en 1988 avec la sortie de la compilation Techno : The New Dance Sound of Detroit, qu’elle s’émancipe de l’imaginaire house et acquiert un statut de genre à part entière, associé à la ville de Détroit. Le titre original de cette compilation était The House Sound of Detroit, il paraît ainsi évident que l’appellation « techno » relève, en partie au moins, d’une stratégie commerciale.

 

 

L’effervescence de la musique électronique en Europe 

Si la house, la techno et leurs différents sous-genres restent des phénomènes souterrains aux Etats-Unis, il en est tout autrement de l’autre côté de l’Atlantique. En effet, en Europe, un engouement croissant prend forme autour de ces musiques. Ibiza est depuis le début des années quatre-vingt un lieu de prédilection pour les séjours festifs et musicaux. Cette île des Baléares, véritable pôle touristique, attire pendant la période estivale la jeunesse européenne et ses DJs. La house et la techno arrive à Ibiza au cours de l’été 1987. Conquis par ces nouvelles musiques, supports de la danse et de la fête, les publics mais surtout les DJs les rapportent dans leurs pays, participant ainsi à leur diffusion dans toute l’Europe.

L’enthousiasme pour les musiques techno gagne ainsi peu à peu maintes villes européennes en tête desquelles Manchester, Londres, Berlin, Paris. Les pionniers américains sont invités à y jouer et ne réalisent pas l’ampleur du succès de leur musique outre-mer.

Malgré le désintérêt des majors, ces musiques électroniques se développent à travers le développement et l’interconnexion des scènes musicales de ces différentes villes. On observe alors la prolifération de nouveaux noms de genres, sous-genres et sous-sous-genres. Dressons-en une liste brève : drum’n’bass, french touch, breakbeat, uk-garage, Miami bass, hip-house, trip-hop, trap, drone, big beat, dubstep, art techno, chill out, hardcore, downtempo, trance, goa-trance, 2step. 

Parmi ces innombrables types, certains ne se destinent pas à la pratique de la danse mais plutôt à l’expérimentation musicale. On les identifie d’abord sous le terme d’art techno, puis d’Intelligent Dance Music (IDM) et plus tard d’electronica. En accueillant des artistes comme Aphex Twin, Squarepusher ou Autechre, le label Warp, fondé en 1989, fait figure de pionnier dans cette voie. Ils déclarent être influencés par la musique électro-acoustique et la musique minimaliste, notamment par des artistes comme Karlheinz Stockhausen (1928 – 2007), John Cage (1912 – 1992), Steve Reich (1936) ou Terry Riley (1935). Les chill-out rooms, lieux dégagés où de la musique aux rythmiques effacées et aux longues nappes vaporeuses est jouée à faible volume afin que les ravers/clubbers puissent récupérer de leurs efforts (et excès), semblent avoir eu un impact signifiant dans l’essor de l’electronica. L’ambient music développée dans le courant des années soixante-dix peut à ce titre être envisagée comme une influence non négligeable. Les labels Ninja Tunes et Mo’ Wax, auxquels on associe les genres trip-hop et abstract hip-hop appartiennent également à cette famille electronica. 
 

Le Royaume-Uni de Thatcher, berceau des free party

Le Royaume-Uni est le premier pays européen dans lequel les musiques technos se développent avec intensité. C’est d’abord à Manchester que s’opère l’engouement pour ces musiques, et en particulier au club l’Haçienda. Le gouvernement conservateur alors en place impose la fermeture des clubs à deux heures du matin, stimulant ainsi la prolifération de rassemblements festifs illégaux dans des entrepôts ou des bâtiments désaffectés (warehouse parties). Ces événements s’accompagnent de la consommation de psychotropes, telle que l’ecstasy (MDMA). Réunissant parfois plusieurs milliers d’individus, ils s’étendent aux zones rurales et se tiennent clandestinement dans des champs : c’est la naissance des raves. Le Second Summer of Love a lieu l’été 1988, il marque l’explosion des musiques techno, tout particulièrement celle du sous-genre acid house au Royaume-Uni et de son association à la prise de drogues. En leur conférant un caractère sulfureux, les médias participent à leur diabolisation. Margaret Thatcher, alors premier ministre britannique, prend une série de mesures sévères visant à restreindre ces rassemblements.

Une scission s’établit : d’un côté le monde légal et structuré des professionnels de la nuit (clubs, discothèques, festivals et raves organisés), de l’autre, celui des free parties (raves clandestines et sound systems itinérants) fonctionnant sur le mode de l’underground, revendiquant des modes de vie en marge des valeurs et des normes de la société ordinaire.

Les multiples vagues de répressions menacent de lourdes sanctions (amendes, emprisonnements, confiscation de matériel) les acteurs du mouvement free. Le mouvement se nécrose du fait de la paralysie entraînée par la loi, il laissera néanmoins une empreinte historique forte dans les imaginaires de nombreuses générations qui lui succèderont. Cela profite principalement aux professionnels du monde de la nuit ou aux organisateurs d’événements culturels officiels, pour qui un marché fructueux se structure et qui se voient bénéficier de soutiens financiers par le partenariat publicitaire ou les subventions. Les musiques techno s’engagent sur la voie de l’institutionnalisation et de la professionnalisation. En France, l’association Technopol qui œuvre pour la promotion de ces musiques, y contribue beaucoup.

Au milieu des années quatre-vingt-dix, la structuration des musiques techno entraîne leur légitimation graduelle et l’estompement de l’imaginaire sulfureux qui les incarne jusqu’alors. L’industrie de la musique « se réveille » et porte une attention grandissante aux musiques techno, qui se transforment sous l’effet des logiques marchandes de ce système. De nombreux artistes connaissent alors des succès commerciaux importants, accompagnés de l’éloge de la presse musicale et des médias de masses. En entrant dans le jeu, les majors du disque en modifient nettement les règles et participent ainsi à faire évoluer les cadres de production, de promotion, de circulation, de réception et de consommation de ces musiques. Le milieu indépendant, sans pour autant être dépourvu de connexion avec celui des majors, continue à s’organiser.

 

Pour aller plus loin :
 

Lawrence, Tim. 2003. Love Saves The Day, Duke University Press.

Reynolds, Simon. 1998. Energy Flash: A Journey Through Rave Music and Dance Culture, Soft Skull Press.

 

Yves Michaud

Ibiza mon amour : Enquêtes sur l’industrialisation du plaisir,

Paris, Nil, 2012.

 

 

 

 

* A lire également sur Nonfiction :

Toutes nos chroniques électroniques

 

COLLECTIF ASCIDIACEA, Samuel LAMONTAGNE

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