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Critiques artistiques

L'AGE DE NOS ADAGES – « Qui veut voyager loin ménage sa monture »
[mardi 14 mars 2017]
Chaque semaine, l'équipe de Nonfiction vous propose de dépoussiérer proverbes et dictons.

Nos proverbes, censés véhiculer des bouts de sagesse ancestrale, sont souvent incompris, considérés obsolètes, de moins en moins usités quand ils ne sont pas simplement oubliés. De sorte que leur fortune n'est souvent plus guère que celle de motifs parodiques sans plus d'autorité.

Certains, pourtant, nous paraissent bel et bien faire sens aujourd'hui. Aussi la chronique L'âge de nos adages se donne pour objectif d'en dépoussiérer quelques-uns pour en raviver l'actualité. De quoi redonner un coup de fouet à cet adage gascon : « Proverbes des anciens, les jeunes s’en servent » (Reproèrs dus anciens los joens se’n servissan).

 

Le proverbe du jour : « Qui veut voyager loin ménage sa monture »

 

 

A travers la métaphore du cheval comme monture, principal moyen de transport de la plupart des sociétés humaines jusqu’au XIXème siècle, cet adage nous enjoint de préserver nos forces, de ne pas « tirer sur la corde », en un mot de prendre soin de ce qui nous permet d’avancer. A l’heure où les montures sont carrossées et où nous voyageons de plus en plus loin, de plus en plus vite, ce proverbe a-t-il encore un sens ?

Tiré de la pièce de Racine « Les Plaideurs », cet adage est avant tout un conseil qui porte sur la relation au corps: « Monsieur Perrin Dandin, Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin : Qui veut voyager loin ménage sa monture ; Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure. » Présupposant non seulement un dualisme mais un rapport instrumental au corps, ménager sa monture dans le sens racinien implique donc de se ménager soi-même, en prenant soin de son corps – injonction contemporaine s’il en est. Bien sûr le contenu peut-être a évolué : « buvez (mais pas trop d’alcool), mangez (mais pas trop de graisses saturées et si possible bio), dormez (mais les morningophiles vous diront que deux heures de yoga ou de marche le matin avant d’aller travailler, rien de tel pour garder la santé) ». Quels que soient les moyens choisis cependant, on retrouve bien cet espoir de « faire feu qui dure ».

Mais notre monde est aujourd’hui constitué d’artefacts techniques, ces « frères inférieurs » dont parle Bruno Latour, autant que de corps. « Ménager sa monture » aujourd’hui implique donc également un rapport à la technique qui ne reposerait pas sur une simple volonté de domination – l’injonction cartésienne de se rendre « comme maître et possesseur de la nature » – mais sur une co-habitation, une co-construction de notre monde. Concrètement, et au-delà du gonflage de ses pneus de vélo, nettoyer le clavier ou l’écran de son ordinateur ou de son smartphone avec des produits adaptés, effectuer régulièrement les mises à jour, ou choisir un antivirus performant sont autant de façons de ménager les artefacts qui nous entourent et qui nous permettent de « voyager loin ».

Enfin, la monture représente bien sûr nos conditions d’existence : l’environnement et les écosystèmes dans lesquels nos sociétés s’insèrent. Les injonctions institutionnelles à la durabilité, ou philosophiques à la soutenabilité, placent ce soin au cœur de nos préoccupations. Les processus de désertification des sols, d’acidification des océans et de changement de composition chimique de l’atmosphère sont autant de phénomènes qui réduisent, littéralement, la taille du monde dans lequel nous pouvons vivre. Qui veut voyager loin ménage sa monture, non seulement parce que la monture s’épuise, mais aussi parce qu’il n’y aura plus d’ailleurs où voyager. Mais attention toutefois de ne pas commettre un contre-sens menant à une impasse : nul ne peut voyager plus loin et plus vite tout en ménageant sa monture. Cette illusion, portée par les partisans d’un développement durable reposant sur une vision business as usual des pratiques, conduit à mépriser et négliger ce qui fait la spécificité de cette monture.

Depuis les lustres du Grand Siècle, la sagesse racinienne nous met donc en garde contre une vision fantasmagorique et par trop instrumentale des conditions-même de notre existence.

 

* Si des proverbes vous tiennent à coeur, n'hésitez-pas à nous les soumettre en commentaire : l'équipe de Nonfiction se fera une joie de les analyser !

 

A lire sur Nonfiction :

Le sommaire de la rubrique L'âge de nos adages

 

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