La phrase

On retombe sur des structures finalement très classiques. Quand un acteur devient trop puissant ceux qui l’environnent cherche le soutien d’une puissance extérieure pour le contrebalancer. Les relations internationales restent et seront toujours mues par l’intérêt des Etats. Le pragmatisme a donc de l’avenir et la géopolitique classique, de beaux jours devant elle

Gérard Chaliand, entretien à  nonfiction.fr

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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CNL
Hobbes, penseur du totalitarisme ?
[mercredi 31 octobre 2012 - 09:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
De l'incarnation à la représentation. L'ontologie politique de Thomas Hobbes
Éditeur : Classiques Garnier
516 pages / 39 € sur
Résumé : Une étude de la philosophie politique de Hobbes, qui renouvelle en profondeur la compréhension que nous en avions.
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Entre matérialisme et nominalisme : la voie étroite d’un théorie de la représentation

Avant (et afin) de pouvoir apprécier l’originalité et la force de la thèse de la représentation, il importe de préciser la question à laquelle elle est censée apporter une réponse. Cette question est celle des conditions de constitution de l’union civile, entendue comme union des volontés particulières, elle-même comprise comme inclusion ou implication des volontés particulières dans la volonté d’un seul qui fera loi pour tous. Comment peut-on, littéralement, communiquer sa volonté et vouloir par un autre ? Comment peut-on inclure ce qui est par essence exclusif ?

Hobbes aura avancé bien des formules dans l’espoir de résoudre ce problème. Si l’inclusion est un transfert, c’est-à-dire une convention, quel est l’objet de ce transfert ? Le droit que chacun possède sur toutes choses (comme la loi naturelle l’annonce) ? La volonté des particuliers ? Les forces dont chacun dispose ? Le droit que l’on a sur ses propres forces ? Mais dans ce dernier cas, l’union authentique qu’est censé réaliser l’Etat se délite en une forme de non-résistance passive de chacun face au souverain : la multitude est fort éloignée de former un peuple. L’union civile recherchée ne s’obtient pas par une soumission des volontés de chacun à celle du souverain, mais par leur identification à celle-ci. Les sujets doivent s’approprier par principe la volonté souveraine. C’est par l’identification à une volonté singulière que la multitude peut s’unir et devenir un individu à part entière, dotée d’une volonté propre, d’actes et de droit personnels.  

Mais pareille thèse n’implique-t-elle pas d’accorder une existence à une association humaine et corrélativement à une personne collective en tant que telles ? L’idée qu’une pluralité d’hommes en viennent à former un unum quid et une vera omnium unio suppose qu’on admette qu’il existe autre chose que du singulier – ce que nie tout partisan du nominalisme pour lequel le singulier est seul à exister réellement. Aux yeux d’un nominaliste conséquent, le terme de "peuple" est un mot collectif, qui renvoie, non pas à une entité réelle et unifiée grâce à l’établissement d’une volonté unique contenant les volontés des individus, mais à une entité nominale, à une manière de parler. Comment Hobbes peut-il concilier ses options métaphysiques majeures (matérialisme et nominalisme) avec son projet de fondation du politique dont la tâche principale est de rendre compte de l’être commun d’une association humaine ? 

C’est ce problème que la doctrine de la représentation est censée résoudre. Une multitude d’hommes individuels forment une unité (un peuple, une communauté) en instituant un souverain qui les représente. La représentation est donc la condition de possibilité de l’union civile, elle n’est pas une procédure qui viendrait s’ajouter à une unité déjà réalisée. En toute rigueur, la représentation n’est pas un mandat : un peuple ne peut pas se donner un représentant, étant donné qu’il n’est un peuple que parce qu’il est déjà représenté par un souverain qui lui octroie son être et son unité. Elle n’est pas non plus un "concept" (comme le fait remarquer Philippe Crignon, il est très significatif que Hobbes, pourtant si soucieux de définir le moindre de ses concepts, ne définisse jamais le terme de représentation) ; la représentation est un schème, une figure, ou une configuration de l’être. Elle n’est pas une propriété qui s’ajouterait à la communauté civile, mais sa condition ontologique, elle configure l’être commun et son unité en même temps qu’elle les institue. La représentation conditionne l’être commun, à la fois au sens où elle en pose la condition et où elle le détermine d’une certaine façon.

Le frontispice du Léviathan

L’une des implications les plus fascinantes de cette théorie est qu’elle débouche sur une personnification de l’Etat qu’illustre le célèbre frontispice du Léviathan donnant à voir un grand homme composé d’individus agglomérés les uns aux autres. Frontispice remarquable en ce qu’il semble reconduire la doctrine de l’incarnation de la communauté rendue célèbre à travers la métaphore traditionnelle organiciste du "corps politique" avec laquelle la doctrine de la représentation politique entend précisément rompre. Le corps composite du colosse semble se présenter en effet comme une version picturale de l’incorporation civile, et s’offre à contempler au seuil même de l’ouvrage qui accomplit pourtant la tâche historique de substituer le schème de la représentation à celui de l’incarnation.

Car le principe de la représentation politique, en vertu duquel un peuple parvient à instaurer son unité, exclut que le peuple soit uni au souverain, comme le propose la gravure : la théorie de la souveraineté exige tout ce qui est nécessaire au salut public, mais non pas davantage, c’est-à-dire qu’elle entraine le devoir principiel d’agir à l’intérieur du cadre légal, mais non pas d’y apporter une adhésion affective ou intellectuelle. L’autorité politique, selon Hobbes, s’arrête au seuil de la conscience des individus : le souverain est tout au plus l’âme de l’Etat, comme l’avait déjà dit le De Cive, mais certainement pas sa tête. Dans ces conditions, il faut comprendre que le Léviathan, loin de rendre compte de l’union politique que Hobbes conçoit sous le nom d’Etat, donne à voir son passage à la démesure. Léviathan est le nom de cette hybris – de là l’emprunt de son nom au monstre marin de la Bible. Ce que le frontispice révèle, en fin de compte, est qu’il existe non pas deux, mais trois stades du politique chez Hobbes : l’état de nature, l’Etat politique, et Léviathan – son débordement mythique. L’image veut donner à voir l’hybris qui menace toujours l’Etat lorsque les hommes qui y sont réunis y sont écrasés les uns contre les autres sans disposer d’espace interstitiel leur permettant de se présenter et d’apparaître les uns aux yeux des autres.

Par où il est possible de démontrer, pour finir, que Hobbes, loin d’avoir été le premier théoricien du totalitarisme, comme le reproche lui a souvent été fait, aura plutôt été le premier à mettre au jour les ressorts de la domination politique dont le totalitarisme a été la forme la plus terrifiante et la plus scélérate que l’on ait connue. C’est cette dernière thèse que soutient brillamment Philippe Crignon, en tentant un rapprochement très convaincant avec les analyses d’Arendt sur le totalitarisme : "La terreur totale", écrit-elle, "ne laisse pas derrière elle d’anarchie arbitraire ; elle ne se déchaîne pas au profit d’une volonté arbitraire, ou du pouvoir despotique d’un homme seul contre tous, encore moins une guerre de tous contre tous. Aux barrières et aux voies de communication entre les hommes individuels, elle substitue un cercle de fer qui les maintient si étroitement ensemble que leur pluralité s’est comme évanouie en un Homme unique aux dimensions gigantesques" . Hobbes aura été le premier a montré comment le Léviathan surgit depuis l’espace du politique en outrepassant le politique en ce qu’il ne résout le problème de l’unification de la pluralité humaine qu’en l’anéantissant à l’intérieur d’un grand corps terrifiant.          

 

Hicham-Stéphane AFEISSA
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Titre du livre : De l'incarnation à la représentation. L'ontologie politique de Thomas Hobbes
Auteur : Philippe Crignon
Éditeur : Classiques Garnier
Collection : Politiques
Date de publication : 29/10/12
N° ISBN : 9782812405662
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