Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS. 
Jacques Julliard, entretien à nonfiction.fr

Mais tout cela constitue bien aussi la condition de possibilité de la pensée des effractions et des écarts ainsi que de l’écriture, qui y est afférente. Et Rancière a raison d’insister sur sa pratique de l’écriture qui constitue, elle aussi, un travail théorique, puisqu’il s’agit, par elle, de trouver la forme, les modes d’énonciation et de liaison qui permettent d’opérer les décloisonnement des pensées établies. On pourrait reprocher cependant à l’ouvrage de n’être pas suffisamment clair sur ce point des effractions. Disons que la logique choisie, et les questions posées (étalant parfois les problèmes sur plusieurs moments de l’ouvrage, ou renvoyant une notion à plusieurs passages, ainsi qu’il en va de la notion de "scène") manquent au moins une articulation, celle du passage de Rancière d’une théorie de la confiscation de la parole à une théorie du passage politique du mutisme à la parole. Ce déplacement de la pensée, au demeurant décisif, aurait mérité plus d’attention, d’autant qu’il conditionne l’émergence d’une combinaison nouvelle entre esthétique et politique, d’une pensée des découpages du perceptible, du pensable et des régimes de concordance et de non-concordance entre ce qui est perceptible pour des personnes situées ici ou là, et aussi de la façon dont leurs propres discours ou leurs propres manifestations sont visibles ou invisibles.
Des pages très concentrées et brillantes viennent reprendre la question de l’esthétique et de la politique, pour conserver ici ces termes dont Rancière remanie les rapports. Rancière rappelle comment se sont constituées puis liquidées les théories de la communauté esthétique à partir desquelles beaucoup pensent encore les rapports d’une révolution esthétique et d’une révolution politique. Loin cependant de dénoncer qui que ce soit, c’est le parti pris de Rancière que chacun peut éprouver dans ses ouvrages, la philosophie ne cesse de nous apprendre à entrer dans la teneur d’une expérience, afin de saisir un type de perception et les effets qu’il produit. L’important, en philosophie, est donc de mettre au jour ce que tel ou tel discours veut dire. C’est effectivement une manière de dire quelque chose comme "il faut en finir avec tout cela".
Reste un dernier point crucial, puisque nous assumons l’impossibilité de tout chroniquer. C’est le statut des pratiques que l’on pourrait déduire des propos de Rancière. Sur ce plan, le philosophe n’a cessé de répéter qu’il n’avait pas d’indication à donner aux uns ou aux autres, qu’il n’avait pas non plus à décider des orientations des uns ou des autres à leur place. Et il reprend cette belle formule qu’il a déjà employée : "Le reste vous appartient". En somme, Rancière délivre le lecteur de ses travaux de l’obligation de se soumettre à des commandements, alors que la moindre description du monde ouvre sur un champ de possible et que "c’est à vous de savoir ce que vous voulez".
C’est bien une pratique de l’égalité qui se donne ainsi, puisque le titre de l’ouvrage nous y reconduit. La pensée appartient à tout le monde, le monde n’est pas inconnaissable et sa connaissance n’est pas réservée aux seuls savants, il y a tout un pan du monde dans lequel nous vivons qu’on peut connaître, bref il est possible de comprendre le monde et notre situation en lui, si on s’en donne la peine. Ce qui rend précisément compte de l’idée d’une compétence de n’importe qui (et pas de n’importe qui à faire n’importe quoi), farouchement opposée à l’idée "abjecte" que tel ou tel ne "pourrait pas comprendre".
Et pour finir, en sautant par-delà la section Présents , revenons sur un point qui a le mérite d’obliger à statuer sur la chronique qui s’achève ici. Rancière, interrogé sur l’esthétique, ne se contente pas de signaler ce qu’est la critique, il précise à juste titre : "Le critique n’est plus celui qui compare l’œuvre à une norme, qui dit si c’est bien fait ou non, ce qui veut dire aussi qu’il n’est plus le représentant d’un public préconstitué auquel s’adresse l’œuvre et qui dit si l’adresse a été correcte ou pas". En un mot, la critique s’est transmuée de nos jours. Le critique n’est plus celui qui dit ce l’œuvre doit être, mais ce que l’œuvre est, en identifiant ce qui se passe...![]()
* Lire aussi sur nonfiction.fr :
- "Philosophie(s) de Jacques Rancière", la recension de l'ouvrage Jacques Rancière et la politique de l'esthétique de Jérôme Game et Aliocha Wald Lasowski, par Emmanuel Landolt
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