La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

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Entretien avec Sophie Wahnich - (R-)écrire l'histoire (2/3)
[mardi 23 octobre 2012 - 09:00]
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D’une manière générale, travailler dans un laboratoire d’anthropologie fait que je suis toujours dépaysée : j’aurais donc plutôt tendance, à l’inverse, à inciter mes collègues à s’intéresser à l’histoire. Mais pour ce qui est des contraintes, je ne pense pas que nous ayons de vraies limites. L’historiographie française reste accrochée de manière presque fétichiste au moment des Annales qui était déjà un moment d’hybridation forte avec la sociologie. Aujourd’hui, je ne vois pas ce qui empêche d’inventer avec la psychanalyse, avec l’anthropologie, avec la philosophie, etc. Il n’y a pas vraiment d’autres limites que celles du courage par rapport à une situation qui reste bloquée, alors même que ce sont ces croisements qui rendent le savoir intéressant, plutôt que d’ossifier les méthodes. Je refuse les discours de la méthode qui vont au-delà des butées de l’accréditation des sources, et je dirais même que ce sont elles qui rendent les choses plus faciles pour l’historien, parce qu’il n’a pas à fabriquer son corpus ; ou plus exactement, il le fabrique en rassemblant des objets donnés : il ne doit pas fabriquer ces objets par des entretiens, des observations participantes qui posent des problèmes plus complexes d’accréditation. L’historien subvertit l’existant, le sociologue ou l’anthropologue fabrique l’existant.

Vous avez mené plusieurs recherches dans le cadre de programmes européens : le comparatisme favorisé par l’élargissement des perspectives historiques à l’échelle internationale et encouragé par la construction européenne vous semble-t-il agir dans le sens d’un renouvellement des questionnaires et des interprétations ?

Quand j’ai travaillé dans le cadre de programmes européens, ce n’était pas sur la Révolution mais sur d’autres objets, à savoir les musées d’histoire des guerres  et la notion d’amnistie , qui ouvraient des questionnements congruents sur la violence, sur ses après-coups et ses représentations, sur la souveraineté, etc. Ces projets étaient effectivement immédiatement comparatistes, puisqu’il s’agissait de voir si les pays européens partageaient les mêmes conceptions de l’Europe. Mais on ne peut pas vraiment parler d’impulsion politique. Lorsque je travaillais dans mon laboratoire d’Amiens, je suis allée voir le musée de Péronne qui m’a troublée parce qu’il affiche une dimension européenne très volontariste, ce qui en fait un lieu de constitution de cette identité européenne. Comme je travaillais dans un laboratoire de science politique et que j’étais curieuse à l’idée de faire quelque-chose en équipe alors que je travaille habituellement seule, une collègue m’a convaincue de répondre à un appel d’offre sur ces sujets. Le point de départ est donc une expérience quasi-privée qui ne s’est traduite qu’ensuite en un projet collectif.

Le travail sur l’amnistie est lié à des enjeux très différents et au contexte très précis de l’expulsion de Paolo Persichetti en 2002. On a alors pu constater que Lionel Jospin n’avait pas pris la décision de l’amnistier alors qu’il en avait en théorie le pouvoir. Cela posait donc diverses questions telles que "pourquoi cette impossible amnistie aujourd’hui ?", "pourquoi la tolérance zéro ?", etc. En tant que chercheuse en science politique, je pouvais m’autoriser à le faire en même temps que je travaillais sur La longue patience du peuple. Dans le volume issu de ce travail, on a donc pu comparer l’amnistie dans le contexte révolutionnaire et dans des contextes plus contemporains en thématisant la catégorie de manière transhistorique.

La réécriture de l’histoire est justement au cœur du problème de l’amnistie que vous souleviez dans cet ouvrage collectif, puisque sa vertu réparatrice dépend de la capacité de la société à requalifier les motifs de condamnation. Comment peut-on mener cette réécriture en professionnels dès lors qu’elle est imposée par un calendrier et des attentes politiques ou civiques ?

Dans Une histoire politique de l'amnistie, j’étudiais en quoi les histoires d’amnistie étaient des histoires de réécriture : j’étais dans la réflexivité des enjeux, et non pas dans la réécriture de l’histoire. On ne peut pas la réécrire si on n’est pas partie prenante de cette histoire, et dans ces situations, on ne fait de toute façon pas de l’histoire objectivante. Quand je parle d’historiographie dans la société, je pense à Victor Hugo qui écrit 1793 pour parler de biais des communards, et qui prend régulièrement position pour expliquer que si on confond les brigands et les engagés politiques qui peuvent éventuellement s’égarer dans des circonstances particulières, on a vite fait de confondre Marat et Lacenaire, c’est-à-dire une figure politique et un grand criminel de droit commun. Je pense aussi à Xavier Raspail qui écrit sur la Commune et qui se retrouve en prison pour avoir dit que les communards n’étaient pas des brigands mais des politiques .

Eux font de l’historiographie dans la société : ils parlent de l’histoire qui se fait autour d’eux, et en même temps ils la font. Ils n’en parlent d’ailleurs que parce qu’ils veulent l’infléchir. Ça fait partie des grands combats de Victor Hugo que d’obtenir des amnisties – même s’il n’obtient que des grâces amnistiantes. Il est contre la violence, mais il ne veut pas qu’on la confonde avec du brigandage : il veut qu’on reconnaisse sa place dans les modes de l’action politique moderne afin, d’abord, que la République fonde un autre art de la politique pour que plus personne n’ait besoin de faire usage de la violence pour agir politiquement, et ensuite, pour qu’on amnistie ceux qui ont encore dû recourir à ces armes. Il écrit l’histoire comme acteur, un peu comme de nos jours des cinéastes font des films sur les années de plomb.

J’ai participé au colloque organisé sur ce thème des années de plomb par Marc Lazar et Marie-Anne Matard-Bonucci , or l’historiographie est très clivée et les historiens italiens qui travaillent là-dessus de manière tout-à-fait nouvelle et intéressante ne sont pas du tout d’accord entre eux. La société est très hostile à remanier l’histoire de cette période-là parce que c’est plus pratique de dire que les activistes étaient des fous furieux, des illuminés, bien que l’histoire ait tout de même été un peu réélaborée avec des travaux comme ceux de Lynda Dematteo, qui montrent la filiation existant entre l’amnistie Togliatti  et la reprise d’armes dans les années 70 . En effet Togliatti souhaitait réintégrer rapidement dans la vie nationale ceux qui avaient été "portés par la passion politique ou trompés par une propagande mensongère… des jeunes rendus incapables de distinguer le bien du mal après vingt ans de dictature." La clémence pénale fut donc étendue aux délits politiques commis par les fascistes à partir du moment où dans l’esprit du législateur, l’Italie républicaine ne pouvait réactualiser la "tradition médiévale de la mise au ban" à l’égard de ceux qui, à divers titres, avaient été compromis avec le régime fasciste. Mais au même moment, les autorités refusèrent de considérer la réalité de la guerre civile. Les meurtres commis après le 31 juillet 1945 n’entrèrent pas dans le cadre de cette amnistie. L’appréciation de la nature politique des actes ayant été laissée aux magistrats, on n’assista pas à un double interdit de la vengeance mais à une "grande lessive" des crimes fascistes, et à la punition sévère des délits commis par les résistants . De fait dans les années 1970, il y a un passif lourd avec le Parti communiste italien et le compromis historique ramène à des choses qui pèsent sur les consciences, ce qui explique aussi que les activistes des Brigades rouges comme de Lotta continua soient souvent des enfants de résistants communistes.

Dans ces conditions, le travail des historiens revient donc d’abord à accompagner voire à prendre acte des évolutions du jugement social qui le conditionnent ?

Ça, c’est vrai de tous les individus : on n’échappe pas à ses invariants sociographiques. Mais on peut réfléchir dessus pour accepter de dire "d’où on parle" – comme on le disait dans les années 70. A ce sujet, je pense qu’il est plus intéressant d’annoncer la couleur parce qu’on l’assume que de faire comme si on était absolument neutre, objectif. La position neutralisée est elle-même politique : c’est une manière de ne plus donner prise au clivage, à ce que Rancière appelle le partage du sensible, et d’effacer le politique en dépossédant le lecteur de la possibilité d’en faire un outil de compréhension politique. L’histoire très érudite, très fine et très intelligente qu’on fait aujourd’hui s’est tellement dépolitisée qu’elle n’est plus efficiente pour celui qui la lit autrement que comme de l’érudition enclose dans le jardin du savoir.


Pierre-Henri ORTIZ
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