La phrase

Je ne crois à l'éclatement, ni de la droite, ni de la gauche, parce que le système présidentiel l'empêche. [...] Du reste, pour le moment, la droite était au bord de la guerre civile et pourtant, elle n'a pas éclaté. Maintenant, Copé et Fillon sont copains comme cochons. Pourquoi ? Parce que les règles institutionnelles les empêchent de s'entre-tuer, même chose au PS.

Jacques Julliard, entretien à  nonfiction.fr

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Entretien avec Sophie Wahnich - Aux sources des émotions (1/3)
[lundi 15 octobre 2012 - 10:00]
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Sous l’angle qui m’intéresse, la question est donc plutôt celle de la fabrique d’un espace commun de jugement. Il s’agit de comprendre comment il se constitue. Qu’est-ce qui permet de constituer un sentiment de réciprocité dans le mouvement révolutionnaire, et non pas un sauve-qui-peut individuel ? En d’autres termes, je cherche à comprendre quelles expériences sont jugées d’une manière commune grâce à une sédimentation déjà ancienne dans l’expérience commune, et comment ce vécu partagé va permettre d’avoir des repères de reconnaissance mutuelle.

Pour ce qui est des sources, il y a plutôt abondance que manque de documents pendant la période révolutionnaire. Si on rentre dans le maillage très resserré de la politisation, au niveau des archives des comités locaux, les sources sont effectivement plus lacunaires. Mais au niveau des débats d’assemblée, on dispose de toutes les Archives parlementaires ; on a le Moniteur universel qui en reprend toute une partie avec des extraits de journaux ; on a bien-sûr les journaux, les travaux des commissions comme la commission d’instruction publique et aussi les actes du Comité de Salut Public recueillis par Alphonse Aulard, etc. A côté de cela, les archives judiciaires du XVIIIe siècle qu’utilise par exemple Arlette Farge sont toujours disponibles pour la période révolutionnaire. Même si on observe des transformations plus ou moins radicales des institutions, beaucoup d’entre elles perdurent : la police d’Ancien régime reste la police, ce qui peut d’ailleurs avoir des effets perturbants, quand par exemple des justiciables pourraient ne pas avoir confiance face à tel personnage qui aurait montré qu’il n’était pas un de ceux qui "avaient du cœur". Il y a certes des ajustements, mais après Vichy aussi, les ministères restent souvent occupés par les mêmes personnes. 

Pour ma part, je trouve que le Moniteur est d’une telle richesse qu’on pourrait presque travailler avec dans un rapport de hasard : lorsqu’on l’ouvre, on tombe sur des tas de choses très différentes et pourtant concomitantes, qu’on n’aurait pas imaginées un seul instant. Lorsque je travaillais sur la question de l’amnistie des Suisses de Châteauvieux , un document sur cette affaire se trouvait sur la même page que le récit des malheurs d’un jeune fils de forgeron de la région de Coblence. Ce texte donne la preuve que les nobles sont toujours aussi cruels en racontant qu’en l’absence du père, un aristocrate qui voulait absolument que son cheval soit ferré avait ordonné au fils de le faire ; n’étant pas très habile,  celui-ci ne le fit pas bien, et pour cette raison, le noble en question, furieux, le battit à mort. On comprend alors que certains événements sont relatés pour rappeler que les nobles sont des affreux, et que c’est aussi une manière de thématiser la cruauté en rapport avec la question de l’enfance, les rapports de classe, etc. Ces sources ont une force extraordinaire parce qu’elles rassemblent des éléments très divers et qu’elles nous font traverser les choses de biais, en laissant une place à l’imprévu. C’est pour ces chemins de traverse que j’aurais tendance à les valoriser, et pas simplement pour l’enregistrement de ce qui s’est dit à l’Assemblée. On y trouve aussi l’annonce des spectacles du soir, ce qui nous plonge dans un bain, et on sait par ailleurs que le Moniteur correspond à une opinion relativement consensuelle, que tout le monde ne partage pas mais qu’on ne peut pas attaquer de front. Et puis enfin, il cite d’autres journaux, ce qui en fait une sorte de prisme très utile avant d’aller chercher plus de détails dans d’autres sources.

Nonfiction.fr – Dans une perspective peut-être inspirée de la sociohistoire, vous avez donc prioritairement porté votre attention sur le "peuple" considéré comme un acteur de l’histoire. Dans quelle mesure peut-on en parler comme d’un "acteur collectif" ? Peut-on appréhender les émotions d’un être social de la même manière que celles d’un individu ?

Sophie Wahnich – Un historien de sociohistoire – ce que, très clairement, je ne suis pas – renverrait à des catégories sociologiques. C’est ce que font par exemple Nicolas Offenstadt ou Gérard Noiriel. Pour ma part, je suis plutôt du côté des catégories philosophiques. Je suis plus proche de la manière de faire d’une certaine tradition italienne, encore que celle-ci se complique puisqu’ayant été fascinés par l’école des Annales, les historiens italiens ont à leur tour importé des enjeux sociologiques. Toujours est-il que lorsque j’utilise cette catégorie de "peuple", je suis plutôt du côté de l’usage que peut en faire Jacques Rancière que du côté de l’usage sociologique.

Quel est l’enjeu quand on utilise le mot "peuple" ? Qu’est-ce qui est en jeu, et pour les révolutionnaires qui l’utilisent, et pour l’historien qui en fait usage ? Prenons un exemple. A propos de la nation, Sieyès dit : "Si on exclut les nobles, la nation ne sera pas quelque-chose de moins, mais quelque-chose de plus." La question du "populaire", c’est la question sociologique, mais ici, il s’agit bien plutôt de la question du démos, du peuple non pas en tant qu’on appartient à cette catégorie, mais en tant qu’on adhère à la nécessité de reconnaître l’égalité de chacun dans la construction ou la manière de prendre part au gouvernement. Dans ce sens, on peut très bien être démocrate et d’une famille d’aristoi, comme Clisthène ; on peut dire comme Robespierre : "Je suis peuple", et en même temps avoir un jabot et une perruque poudrée. Sous cet angle, la question n’est donc pas sociologique : elle est de savoir comment on adhère à une catégorie en tant qu’elle incarne la possibilité de transformer les règles du jeu politique et social, en tant qu’elle crée l’égalité, tout en sachant que cette catégorie est divisée entre le grosso et le menuto.

La notion de "peuple" est traversée par des tensions, ce n’est pas une catégorie figée. On l’utilise donc comme si elle était unifiée tout en sachant qu’elle ne l’est pas. Mais il est important de travailler avec, parce que tout le moment révolutionnaire consiste à savoir si on est en capacité de défendre cette idée de peuple, donc de gouvernement populaire. En 1792, parler de République en étant du côté de l’abbé Grégoire, ce n’est pas parler de la République au sens des institutions républicaines et de l’absence de monarque, mais au sens de gouvernement populaire. Pareil pour Robespierre. Par contre, c’est différent pour Roland, qui l’entend comme absence de monarque. Lorsqu’on prononce des énoncés tels que "gouvernement populaire" ou "le peuple est trahis" ou "l’insurrection est pour le peuple quelque-chose de nécessaire, mais la vengeance, d’encore plus sacré", ils ne parlent pas que du "petit peuple" : ils incluent quiconque défend l’idée d’égalité qu’exprime celle de "peuple". Dans cette perspective, la catégorie sociologique telle qu’elle est pensée par les historiens aujourd’hui s’écroule. Mais comment supporter qu’elle s’écroule ? C’est parce que c’est insupportable qu’il faut reposer régulièrement la question avec ses contradictions non pour les résoudre mais pour les assumer. Rien n’existe en soi, même les catégories socioprofessionnelles – comme dirait Godard, "le Français moyen n’existe pas".

 

* A lire aussi sur nonfiction.fr :

- L'intégralité de L'histoire au présent - entretien avec Sophie Wahnich.

- "Histoire: epistémologie" : deuxième série de "L'histoire maintenant - les grands entretiens pour l'histoire".

- "L’histoire publique – l’enjeu de la mémoire" : première série de "L'histoire maintenant - les grands entretiens pour l'histoire".

- Le compte-rendu de l'ouvrage de Sophie Wahnich, La longue patience du peuple, 1792, naissance de la République, par Cécilie Champy.

- Le compte-rendu de l'ouvrage Sophie Wahnich, Les émotions, la Révolution française et le présent : Exercices pratiques de conscience historique, par Cécilie Champy.


 

Pierre-Henri ORTIZ
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