Entretien avec Sophie Wahnich - Aux sources des émotions (1/3)
[lundi 15 octobre 2012 - 10:00]
Nonfiction.fr – En pratique, comment l’usage de la catégorie émotion opère-t-il dans votre travail ?
Sophie Wahnich – Dans une certaine mesure, les enjeux historiographiques dont je viens de parler font d’emblée des émotions des opérateurs : ils suscitent des questions, des hypothèses. Ensuite, dans l’archive, on n’a jamais la possibilité d’observer ce qu’il en est des émotions au sens le plus ordinaire, comme peuvent le faire les sociologues. Lorsque Patricia Paperman explique l’absence d’émotion comme offense – quand il se passe quelque-chose de grave et que personne n’en est ému, c’est qu’on ne reconnaît pas la communauté avec l’autre qui subit un tort – ce qu’elle décrit, ce sont des larmes, des rougeurs, des gens qui blêmissent…
Mais contrairement à ce qui se produit dans une observation participante, les historiens sont face à des données nécessairement reconstruites. En revanche, l’archive est tout de même parcourue par une manière de reconstruire, car celui qui tient la plume est à nouveau traversé par ce qu’il a vécu de ce qu’il raconte. Quand par exemple, Elisée Loustalot raconte dans son journal
qu’il est convaincu que certains renoncements dans le début de la Révolution sont très graves et qu’ils vont avoir des conséquences de longue durée, on perçoit bien son sentiment de désespoir. Il faut accepter que la lecture soit intuitive et que tout ne soit pas retranscrit dans l’archive ; il faut faire le pari d’une lecture possible des émotions dans l’écriture.
Après, il y a aussi des choses qui sont nommées telles quelles : il y a des questions qui habitent les révolutionnaires pour de nombreuses raisons, mais d’abord parce qu’ils considèrent eux-mêmes qu’il faut se méfier de la raison parce qu’elle est falsifiable. Ils disent par exemple qu’on peut avoir un raisonnement très subtil et un "très mauvais cœur", or ils pensent que le cœur est pur. Ils sont convaincus qu’il y a une normativité des émotions et que si on s’appuie sur elles, on perçoit les choses de manière plus juste qu’en s’appuyant sur des raisonnements : il ne faut pas donner crédit aux gens sur leur raisonnement mais sur leurs émotions, autrement dit sur leur manière de "juger" en étant blême, honteux ou ce que vous voulez.
Dans le moment révolutionnaire, cette question des émotions est réflexive et on a un objet plein. On n’a donc pas besoin de dérouler une démarche extrêmement sophistiquée pour que ce soit opérateur. C’est là, et c’est une question centrale : celle du passage du raisonnement rationnalisant au sensualisme, au sens où Condillac a pu passer de la physiocratie au sensualisme pendant la guerre des farines, par exemple. C’est la confiance dans la capacité intuitive de jugement de ceux qui ont une certaine expérience, et le fait de devoir s’appuyer sur cette capacité intuitive même lorsqu’on est lettré. Un patriote est d’abord quelqu’un qui sait sentir ; ensuite, il peut traduire ce qu’il sent en mots et en raisonnements.
Nonfiction.fr – Bien que les émotions soient plutôt du côté de l’évanescence et de la voix brute alors même que le passage à l’écrit semble à première vue objectivant, organisateur et ré-organisateur de la pensée qui se voit ainsi en quelque sorte "refroidie", la nature des sources ne vous semble donc pas représenter un obstacle rédhibitoire…
Sophie Wahnich – Je pense que cette conception de l’écrit est très actuelle et normative. L’écrit, c’est plutôt quelque-chose qui "chauffe" au XVIIIe siècle, et même aujourd’hui, on peut tout à fait écrire pour "chauffer" une situation ou au contraire pour l’apaiser. Mais revenons à la voix.
C’est une question posée de façon récurrente aux gens qui travaillent sur la voix que de savoir si on travaille sur la voix en tant que phénomène ou si on travaille sur l’objet voix en tant que fait social ; or ce n’est pas du tout la même chose. Si on l’étudie comme phénomène, cela veut dire qu’on est du côté des sons, de la musique, éventuellement des intonations, ce qui demanderait effectivement des enregistrements. On a par exemple enquêté de cette manière sur le babil des bébés pour savoir pourquoi ce babil est différent lorsqu’on change de langue. Mais si on prend par exemple les travaux de Michel Poizat qui a justement publié un livre intitulé
Vox populi, vox dei sur la question de la voix en politique, l’objet voix est alors un objet social : ce qu’on cherche à comprendre, c’est la manière dont les acteurs ont thématisé la question.
Thématiser, cela veut certes dire mettre en mots des questions, mais cela peut se faire de manière directe comme indirecte : très vite, la question de la voix devient celle de la place du corps parlant – et éventuellement pensant, ou jugeant – à l’œuvre dans une situation. Ce que j’ai essayé de montrer, c’est qu’on pouvait assez légitimement considérer que les émotions sont une des métaphores et des médiations de l’accès aux notions de corps et de voix.
Si on se déplace un peu, sur cette question de la voix, du côté des sourds-muets, c’est le corps qui remplace la voix : lorsqu’un sourd-muet a un besoin de modalisation sensible, cela s’exprime physiquement, soit par la lenteur des gestes soit par l’agitation. Les émotions sont à cette articulation du corps, de la voix, de la raison, etc. On peut donc penser que lorsqu’elles sont présentes, cela a à voir avec ce que Danton appelle "la voix du peuple". Il dit qu’il n’y a pas d’adage plus républicain que vox populi, vox Dei, qu’il reprend des jansénistes parlant de l’absentement de la voix du roi. Lorsque la voix du roi est absente, est-ce celle du peuple qui prend la place ? Non, c’est le silence ; mais en même temps, la voix du peuple rend malgré tout présente celle de Dieu. On a donc toute une opération sur l’objet voix, mais non sur le phénomène.
Cette idée de voix, c’est aussi l’idée de quelque-chose qui est effacé par le discours, la raison, et qui en même temps reste présent comme possibilité de formuler ce qui est à la base du corps social, de ce qui va faire corps social. De ce point de vue là, Rousseau peut-être un point d’appui pour le XVIIIe siècle, parmi d’autres.
Nonfiction.fr – Dans plusieurs textes, vous expliquez que les émotions sont productrices de lien social à travers les représentations et les valeurs collectives qu’elles contribuent à modeler ; or, à l’époque révolutionnaire, on observe une évolution parallèle des valeurs communes et des sources qui en témoignent. Le fait que les élites révolutionnaires se substituent aux élites d’Ancien régime et établissent de nouveaux canaux d’information sur les émotions populaires ne risque-t-il pas de susciter un effet d’optique déformant, faisant passer pour un changement des valeurs collectives ce qui pourrait n’être qu’un changement du discours et des pratiques de gouvernement ?
Sophie Wahnich – D’abord, je ne crois pas avoir beaucoup utilisé cette notion de "valeurs" dans mes travaux sur les émotions en-dehors de
La liberté où la mort où il est justement question de la fondation d’un nouveau système symbolique. Le changement qui se produit n’est pas une affaire de valeurs, mais de tenue : c’est une manière de se tenir au monde que d’être par exemple patriote, même si on peut regarder la patrie comme une valeur. Etre patriote, ce n’est pas quelque-chose de réifié : lorsqu’on dit aujourd’hui "les valeurs", on a l’impression qu’on va pouvoir en nommer toute une série comme si elles étaient elles-mêmes des choses. Et on a bien vu par exemple quels usages on a pu en faire dans le monde politique jusqu’à très récemment. Parler "des valeurs", c’est compliqué parce que cela implique une inculcation du dehors, et on voit bien ce que cela permet de dire par exemple sur le cas des femmes musulmanes : qu’elles ne peuvent pas accéder aux Lumières parce qu’on ne le leur a pas permis, et que donc elles ne peuvent pas disposer des mêmes valeurs que nous.
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